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Bien le silence partout

De
268 pages
C’est l’histoire d’un scénariste qui a le plus grand mal à écrire une nouvelle version d’Angélique, Marquise des Anges parce que sa femme l’a quitté, son frère a fait une tentative de suicide, et qu’il n’arrive pas à se débarrasser d’un rhume.
Son histoire n’est pas sans amour, et pourtant elle est pleine de violence et de rage proférée. Elle n’est pas non plus sans famille, bien qu’elle possède le rythme d’un récit d’aventures. En fait, son histoire, c’est un roman sentimental, où perdre un amour équivaut à perpétuer
un meurtre. Les femmes font de bonnes complices dans ce genre de faits-divers.
C’est un héros qui doute de ses pouvoirs. Un homme seul dans un monde qui s’écroule. Un type avec un cœur brisé, un foie dans un état moyen, et qui hurle, qui hurle, comme si quelqu’un pouvait l’entendre. Tout ce bruit fait de lui le coupable idéal. Car rompre la loi du silence, lutter contre l’implacabilité de nos vies ordinaires, n’a jamais fait de personne un innocent.
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:
Diastème
Bien le silence partout
roman
Flammarion
Présentation de l'éditeur :
C’est l’histoire d’un scénariste qui a le plus grand mal à écrire une nouvelle version d’Angélique, Marquise des Anges parce que sa femme l’a quitté, son frère a fait une tentative de suicide, et qu’il n’arrive pas à se débarrasser d’un rhume.
Son histoire n’est pas sans amour, et pourtant elle est pleine de violence et de rage proférée. Elle n’est pas non plus sans famille, bien qu’elle possède le rythme d’un récit d’aventures. En fait, son histoire, c’est un roman sentimental, où perdre un amour équivaut à perpétuer un meurtre. Les femmes font de bonnes complices dans ce genre de faits-divers.
C’est un héros qui doute de ses pouvoirs. Un homme seul dans un monde qui s’écroule. Un type avec un cœur brisé, un foie dans un état moyen, et qui hurle, qui hurle, comme si quelqu’un pouvait l’entendre. Tout ce bruit fait de lui le coupable idéal. Car rompre la loi du silence, lutter contre l’implacabilité de nos vies ordinaires, n’a jamais fait de personne un innocent.
: Bien le silence partout
Création Studio Flammarion
Illustration Djohr © Flammarion
Diastème est écrivain (Les Papas et les Mamans, In Paradisum, 107 ans) et cinéaste (Le Bruit des gens autour). Pour le théâtre, il a notamment écrit et mis en scène La Nuit du thermomètre, La Tour de Pise et L’Amour de l’art.
Du même auteur
Romans
Les Papas et les Mamans, Éditions de l’Olivier, 1997, Points-Seuil, 2003.
In Paradisum, Éditions de l’Olivier, 1999.
107 ans, Éditions de l’Olivier, 2003, Points-Seuil, 2005.
Chroniques
Chienne de vie, Albin-Michel, 1996.
Un peu d’amour, Éditions de l’Olivier, 2003.
Théâtre
La Nuit du thermomètre, Actes-Sud Papiers, 2001.
L’Amour de l’art suivi La Tour de Pise, Flammarion, 2009.
« Tu verras, je hurlerai dans les rues.
Je veux devenir bien fou de rage. »
Une saison en enfer
Septembre
Qu’est-ce que j’en ai à foutre de Nick Hornby ! On ne se fâche pas à cause de Nick Hornby. Je l’aime bien, moi, en plus, Nick Hornby ! Je lui ai juste dit que son dernier roman me faisait drôlement penser à une pièce que j’avais écrite et qu’adoncques, j’avais des petites difficultés à rentrer dedans. Pas de quoi me faire la gueule depuis deux mois pour ça ! Pas de quoi raconter à tout le monde que j’avais attrapé la grosse tête et que je pensais que j’écrivais mieux que Nick Hornby ! Je n’ai jamais dit ça ! JAMAIS ! Je l’ai pensé, d’accord, mais je ne l’ai jamais dit ! C’est le problème avec les amis, ils comprennent sans même que vous ayez besoin de formuler. Et elle, c’est ma meilleure amie, jamais été fâché avec elle, jamais. Alors à cause de Nick Hornby, voyez l’importance du litige ! Mais le problème n’est pas là, bien sûr. Le problème, c’est que je ne l’ai pas appelée cet été, pendant deux mois, pas un coup de fil. Elle m’a laissé des messages, elle était très inquiète, et moi je n’ai pas rappelé. Il me semble que mes raisons étaient bonnes : 1) J’écrivais un scénario ; 2) J’avais le cœur en lambeaux. Mais quand on a le cœur en lambeaux, on se doit d’appeler sa meilleure amie pour lui dire, pour en parler des heures au téléphone avec elle, pour geindre et pour sangloter, pour l’écouter vous remonter les bretelles ou le moral, vous dire que ce n’est rien, tu le sais bien, le temps passe, ce n’est rien, elles s’en vont comme les bateaux, mon doux, mais après ça revient. Seulement non. NON ! D’une part, ce n’est pas rien, je suis désolé, c’est quand même un tout petit peu mon cœur, et il est un tout petit peu en lambeaux. D’autre part, elle n’est pas partie comme un bateau, non, c’est absolument ridicule comme image, même dans une chanson c’est ridicule. Et surtout elle ne reviendra pas, jamais, puisqu’elle aussi est fâchée contre moi. Elle est partie, et elle ne reviendra pas.


Il faut dire que ces deux derniers mois ne furent pas du tout repos. Des fois, oui, il y a des moments de calme. Vous connaissez évidemment ça. Des moments où il ne se passe rien, où personne ne meurt, personne ne se taille les veines dans son bain. Il arrive que, dans ces moments-là, nos vies amoureuses et professionnelles, elles aussi, soient sereines. Quand septembre arrive, par exemple, quand il fait froid dans les chambrées à cause du chauffage de l’immeuble qui n’est pas encore activé, et qu’on est bien content de trouver quelqu’un dans son lit en cherchant. Il arrive même que ce soit la personne que l’on aime – là c’est encore plus douillet. Votre patron vous a à la bonne, votre salaire tombe régulièrement et suffit à régler les factures, ou alors, pour ceux qui exercent des métiers comme le mien, que le gros chèque espéré arrive, vous paie les impôts et les dettes, les retards de loyer, et vous laisse quelques mois de répit. Je pense que quatre-vingt-quinze fois sur cent, cela peut suffire au bonheur. Surtout quand personne ne meurt, comme je disais précédemment, quand personne ne se suicide. Mais qui s’en rend compte sur le moment ? Qui s’assoit serein, benêt, qui caresse son gros chien putatif devant sa grosse cheminée virtuelle, un gros verre d’armagnac sur la table et un gros barreau de chaise au bec en se disant : « Eh ben toi, mon cocu, la chance que tu te paies en ce moment ! » Cela m’est peut-être arrivé, c’est possible, à quelques détails décoratifs près, mais c’était il y a longtemps, dans une autre vie, quand je ne faisais pas ce genre de métier, ou quand je buvais tellement qu’une demi-heure sans gueule de bois pouvait suffire à mon bonheur, ou quand tout allait bien, très bien, très très bien, mais que, comme tout le monde, je pensais que ça pouvait aller mieux. C’est quelque chose qu’on apprend avec l’âge : mieux non, ça ne peut pas aller mieux, mais ça peut toujours aller pire. Mieux c’est autre chose. Mieux c’est quand la personne qui s’est ouvert les veines dans son bain n’est pas morte. Mieux c’est quand elle est dans le coma. Le coma c’est bien, comparé à la mort le coma c’est formidable, on ne peut pas rêver mieux. Mieux c’est quand le docteur vous dit que tous les éléments réactifs fonctionnent, que le coma ne devrait pas durer. Mieux c’est quand aucun organe vital n’est touché, que les secours sont arrivés à temps, qu’on vous assure que votre frère ne restera ni gaga ni infirme, qu’il aura toute sa tête au réveil, toute sa mémoire, tous ses souvenirs, et qu’il pourra du coup se rendre compte, se rendre compte qu’il s’est raté, qu’il pourra recommencer à nouveau.
Je n’ai pas fini le Nick Hornby, je suis désolé, Agnès. Je t’aime, mais je suis désolé. Ça m’a saoulé. Et puis je ne finis jamais les livres, tu le sais bien. Je finis ceux que j’écris, et plutôt mal merci, mais ceux que je lis, je m’en fous. J’aime bien ne pas savoir la fin. Les cinquante dernières pages de Belle du Seigneur, par exemple, ça me fait une raison de ne pas mourir, une distance avec le destin : aucun dieu n’aurait le cœur assez sec pour me rappeler à lui sans me laisser connaître le fin mot de cette histoire. À chaque fois que je le relis c’est un supplice, oui, de s’arrêter avant la fin, mais je ne veux pas savoir. Pas encore. Pas maintenant. En me documentant pour une pièce, j’ai lu quelque chose à ce propos : ça disait qu’ils se suicidaient, que lui et Ariane se suicidaient. Ça m’a fait, comment te dire, comme quand on m’a appris que le Père Noël ou que le petit Jésus n’existaient pas. Comme quand on m’a appris que mon frère s’était ouvert les veines, comme quand Lise m’a appris qu’elle ne m’aimait plus. Pour l’instant je ne peux pas y croire, je veux penser à autre chose, ça me blesse, Agnès, ça me fait mal, ça m’ouvre le ventre en deux. Mais bientôt j’y croirai, pas encore mais bientôt. Je te promets.


Je suis écrivain. J’écris des livres. Mais comme le monde entier s’en fout, des livres, j’écris des films, aussi, et puis des pièces. L’un dans l’autre je m’y retrouve, je gagne correctement ma vie. Les gens me demandent souvent comment je peux faire pour m’y retrouver – comme si c’était tellement différent, tellement incroyable, comme si ça n’avait rien à voir. Je dis que j’écris, c’est tout, c’est mon métier. Le matin, je me lève et j’écris. Mais plutôt que d’écrire toujours la même chose, le même roman, le même scénario, la même pièce, je change de support : les gens, du coup, se rendent moins compte que j’écris la même chose. Il suffit de changer de décor ou d’humeur, de faire une comédie ou un drame, de mettre une scène de cape et d’épées, une baston au couteau, une poursuite en voitures, et les gens ne voient plus de quoi ça parle. Je dis ça pour être désagréable, mais je n’en peux plus, Agnès, vraiment, des gens et de leurs avis, de leurs commentaires, de leurs réflexions. Et pas parce que j’ai la grosse tête, hein ! Je n’ai pas d’avis sur ce qu’ils font, moi, les gens, je les laisse tranquilles. Au mieux, je les divertis ou je les émeus, au pire ils s’en foutent et voilà. Quand j’étais déménageur, quand j’étais veilleur de nuit, personne n’avait d’avis sur moi, personne ne jugeait mon travail, sinon un ou deux employeurs, je n’avais de comptes à rendre à personne. Depuis que je fais dans l’écriture, c’est fou le nombre de gens que ça concerne. M’est d’avis qu’ils aillent se faire mettre, oui, et moi le premier, pour t’avoir fait cette pauvre remarque sur le Hornby. Je suis un con, Agnès, je suis un sale con. Je ne sais pas si c’est le whisky mais elle me manque, Agnès, si tu savais comme elle me manque. Elle me manque comme toi tu ne me manques plus. Je sais que ce n’est pas supportable de te dire ça, je sais que si tu m’en veux autant, ce n’est pas à cause de Nick Hornby, mais parce que je suis amoureux d’elle, que je ne suis plus amoureux de toi. Je sais que tout ça est tellement compliqué. Je sais que je ne me suis jamais senti aussi seul et aussi perdu qu’aujourd’hui. Je sais que mon frère est dans le coma parce qu’il s’est ouvert les veines dans son bain. Je sais que nous sommes début septembre et que, suite à un vote de l’assemblée des copropriétaires de l’immeuble, le chauffage ne s’allumera que mi-octobre dans ma chambre, et qu’il n’y a personne dans mon lit. Je sais que si mon scénario plaît, si le film marche, j’aurai dans trois ou quatre ans suffisamment d’argent pour ne plus être locataire enfin, et je sais que Lise sera revenue. Comme elle n’aime pas mon appartement, nous aurons déménagé dans un endroit rempli de radiateurs électriques. Et enfin, mais vraiment, je n’en aurai plus rien à battre de ces histoires de chauffage.


Parce que là, présentement, j’ai la crève. C’est le problème de fumer. Fumer c’est ouvrir les fenêtres, et la température retombe. Fumer dans sa chambre par exemple, c’est quelque chose à ne pas faire en septembre. On se réveille à trois heures du matin grelottant, il fait treize ou quatorze degrés dans la pièce, on met un pull, on ferme la fenêtre, on va chercher une deuxième couette dans le placard, et c’est insupportable comme douleur, le froid, oui, mais l’absence, l’absence de vêtements dans le placard, celui qu’on avait vidé pour elle, l’absence de son corps sous les draps. On se recouche à côté de rien, on serre la couette entre ses jambes, et on tremblote jusqu’au matin. Le reste dépend des organismes. Moi c’est la gorge, direct, petit sirop pour toux sèche, et puis vitamines C, Rhinadvil ou Rhinofébral, tisane au thym et grog maousse. On trouve toujours de bonnes raisons pour boire. Et le rhum en général j’aime pas. Toute la journée à transpirer, se lever du canapé un supplice, personne pour vous faire un bouillon. Quand on était ensemble, Agnès, tu me faisais du bouillon, des soupes à l’ail infâmes, des mixtures très savantes que tu lisais dans tes livres, La Santé par les plantes, et ça me faisait plaisir, je les buvais tes saletés. Lise, même me faire chauffer de l’eau ça la saoulait comme pas permis. S’il m’arrivait d’être malade elle ne venait pas pendant trois jours, le temps que je guérisse. Et ça ne la faisait pas beaucoup rire de me mettre de la crème au camphre sur le torse – ça sent pas bon, la crème au camphre, et puis on a les doigts gluants. Il n’y a pas l’ombre d’un doute, Agnès : en matière de compagne, elle ne peut pas lutter avec toi. Seulement c’est elle que j’aime, et là ça me rend malade. Ça me fait tousser, cracher ma mère. Une toux bien sèche, qui t’arrache bien les bronches. Le secret est de ne pas se laisser faire, être plus fort que la toux, allumer une bonne clope, tout de suite, même si on n’en a pas envie, même s’il faut se forcer pour fumer, et aspirer jusqu’à la garde, contenir la toux qui monte, serrer les dents, les abdos, les poumons, recracher la fumée sans tousser. Quand on y arrive, comme j’y arrive, c’est une petite victoire sur la mort. Raisonnement ridicule, adolescent, crétin, je suis d’accord, mais une petite victoire quand même. Ensuite ne pas se laisser aller, ne pas rester en peignoir ou en pull, en chaussettes, s’habiller, se coiffer, être adulte, se mettre à sa table de travail.


Il faut que je vous parle d’Angélique. Marquise des Anges, oui. Ça risque d’être un peu long, mais je crois que ce n’est pas très chiant comme histoire, je crois même que c’est une bonne histoire, quelque chose avec de l’affect, du vécu, un rien de pathos et des sanglots. Alors voilà. Ma grand-mère lisait les Angélique, Marquise des Anges. Elle avait la collection complète. Elle ne lisait rien d’autre. Sans doute parce qu’elle devait déployer des efforts insensés pour se consacrer à la lecture. Ma grand-mère ne savait pas lire, ou seulement les grosses lettres. Angélique, ça allait. Quand elle est morte, il y a dix ans, je suis descendu avec mon frère dans son appartement à Nice. Ma tante nous a demandé si on voulait prendre quelque chose, un meuble ou un souvenir, une breloque, un bibelot, j’ai réfléchi et j’ai dit oui, les Angélique, Marquise des Anges. Je suis allé près de sa table de chevet, j’ai ouvert un des tomes au hasard : il était rempli de billets de banque. Ma grand-mère planquait des biftons dans sa collection complète d’Angélique – des petites coupures, pour la plupart, ce n’était pas une grand-mère riche. J’ai récupéré les billets et je suis allé trouver ma tante. Mon père était avec elle, il passait des coups de fil pour dégotter un garde-meubles. Quand je leur ai dit, ils ont souri. Et puis ils se sont mis à pleurer. Moi je ne crois pas avoir pleuré, ou je ne sais plus, j’ai oublié. Il y a dix ans je ne pleurais pas, j’avais l’âge où on trouve ça con, où on se retient. Maintenant je ne retiens plus rien, que ça coule, mais oui, que ça dégouline ! De retour dans mon appartement, j’ai pris les six volumes d’Angélique et je les ai mis sur l’étagère, jamais rouverts depuis, jusqu’à ce déjeuner avec Étienne. C’était il y a six mois. À La Maison du Caviar, près des Champs-Élysées. Étienne ne parle boulot qu’ici. Il a sa table. Celle tout au fond, dos au mur, pour bien voir qui entre et qui sort. Il doit saluer dans les dix personnes par repas. Au début ça surprend, son regard de biais, qui fixe la porte tandis que vous lui parlez, après on s’habitue. Comme aux plats à dix mille euros. Quand on n’est pas né fortuné, ça fait toujours un petit pincement, mais ça aussi, ça passe. Au bout d’un moment, vous ne culpabilisez même plus de pas finir : « Non, l’est très bon, ce Beluga. Trop bouffé. » Étienne est producteur de cinéma. Il y a quelques années, je lui ai sauvé un coup. Un scénario bancal que j’ai rafistolé. Le film a eu un succès honorable, depuis je suis dans ses petits papiers, script-writer préféré. Quand il cherche une idée, il m’invite à déjeuner, et quand j’ai besoin d’argent, j’accepte de travailler. Nous étions début mars et j’avais besoin d’argent, vraiment. Je sortais de six mois de théâtre, les comptes étaient à sec.
— Non, le problème, c’est que les chaînes refusent tout ! Mais absolument tout ! Là ils m’ont banané deux projets de polar j’étais vert ! La seule chose qui les excite en ce moment c’est la grosse production, tu vois le genre ? Le gros z’europudding, se mettre à plusieurs pays, pomper les partnerships, et faire un gros bousin ! Et du bousin bien large, hein, attention, bien popu, grand public ! Grand grand grand grand public !
— Je vois.
— C’est pour ça que je me disais qu’un bon film d’aventures, ça pourrait peut-être les intéresser. Un truc à la Errol Flynn mais sur l’eau, avec des voiliers, des corsaires, des batailles…
— Pirates des Caraïbes, quoi.
— Voilà ! Enfin, non, pas exactement non plus, faut pas déconner… En plus on n’y comprend rien à ce machin, trop intello !
— Pirates des Caraïbes ?
— Mais ouais, le côté « traversée du miroir », « J’ai tout lu Jean Cocteau », « Je suis mort mais je suis pas mort », ça va ! Non, un truc simple, qui puisse plaire aux jeunes comme aux vieux, avec des bateaux, des poursuites, une bonne grosse love story et du sexe, mais pas trop !
— Je vois.
— Tu vois quoi ?
— Ben je vois, je t’entends, j’ai compris.
— Quoi ?
— Ben l’idée, ton idée, c’est toi qui viens de me dire, Étienne !
— Mais QUOI ?
— Ben Angélique ! Ce que tu me racontes, c’est Angélique, Marquise des Anges, non ? Tu as envie de faire un remake d’Angélique, Marquise des Anges, c’est ça ? Et là, avant même que tu me répondes, je te le dis tout de suite, Étienne, c’est une idée formidable.
— Oh, purée, mais… Oh purée ! Mais oui, bien sûr, c’est ça ! C’est exactement ce à quoi je pensais, la vache !
— Tu vois ?
Oui, le secret, pour vendre une idée, c’est de toujours faire croire que c’est celui à qui vous la vendez qui l’a eue. Ça marche à tous les coups. Ensuite, il s’agit de marcher sur des œufs. Ne pas accepter tout de suite, faire sa danseuse, rouler du cul, dire que ce serait une chance inouïe, évidemment, d’autant que vous avez lu tous les livres, vu tous les films, puisque votre grand-mère préférée, qui est morte, la pauvre, vous a légué la collection complète. Seulement, ah là là, en ce moment, ah là là, vous avez d’autres propositions auxquelles vous avez presque dit oui, et ce serait super salaud pour les autres de les planter pour écrire Angélique. Même si (soupir), évidemment (gros soupir), rien ne vous exciterait plus au monde (gros gros soupir). Angélique, vous pensez ! Toute votre enfance ! Qui mieux que vous pourrait s’y coller ?


On a signé un gros contrat la semaine suivante. Un vraiment gros contrat. Le problème, c’est que je n’avais jamais feuilleté un des livres, et que mes souvenirs des films étaient vraiment très vagues. Je me souvenais de Robert Hossein et de sa balafre, de Jean Rochefort dans le rôle du fourbe, et de Michèle Mercier qu’on vendait au marché aux esclaves mais sans voir les nichons. J’avais six mois pour la première version. Largement le temps de régler ça. Et puis j’ai pensé au signe, au signe que m’avait laissé ma grand-mère, aux billets de banque dans les bouquins : Angélique te rendra riche, mon fissou, fais confiance à ta mémé, tu pourras enfin changer d’appartement, faire ton théâtre, écrire tes livres, tu n’auras plus de soucis de loyers, de découverts, d’impôts, d’agios, tu pourras te faire couper les cheveux aussi, hein mon fissou, parce que là tu ressembles à un rastaquouère, ça fait pas propre, va te faire couper les cheveux, et reprends un bout de poulet, mange mon fils, mange, tu es maigre comme un stokafish !


Mais je vais trop vite, et je mélange tout. À trop écrire de scénarios on ne sait plus prendre son temps pour écrire. Dans les scénars il faut que ça fuse, que ça cogne, que ça bigne, une didascalie trop longue et hop le lecteur pique du nez, saute au dialogue suivant. Personne ne lit les scénarios, il faut le savoir, à part le premier assistant tous les autres ne lisent que le dialogue, les comédiens itou, dont la plupart ne lisent que leurs scènes – les agents leur raconteront le reste. J’exagère un peu, bien sûr, mais à peine, pas tant que ça. C’est très mauvais pour l’écriture, le cinéma, très mauvais. Demandez à Fante, à Faulkner, à Hemingway, à Fitzgerald, ils vous le diront mieux que moi. Et je ne me compare pas, Agnès, non. Je ne me compare pas. Je sais ce qu’ils ont vécu, c’est tout, je connais les compromissions, les humiliations, les haut-le-cœur, je sais quand il faut ravaler sa salive, ne pas répliquer, ne pas expliquer, ne pas faire comprendre, hocher la tête, reboire un coup ; je sais quand il faut s’en aller, aussi, dire non, merci, sans moi. J’ai suffisamment dit non dans ma vie pour savoir de temps en temps dire oui. C’est un petit saut dans le vide, une matière à frissons, se lancer dans un roman, dans une pièce, dans un film, se lancer dans quelque chose dont on ne sait pas la fin, ça vous tient éveillé comme une histoire d’amour. Quand on débute, on prend son temps, le premier livre, quand on ne sait pas encore si on va y arriver. Mais on y arrive, on fait attention à chaque mot, à chaque phrase, à chaque point. Deux heures pour décider d’une virgule, d’un tiret, d’un saut de ligne. Ensuite, on sait comment ça marche, on sait qu’on peut y arriver. D’autant mieux qu’Isabelle, qui travaille chez votre éditeur, corrige très bien les fautes, vous renvoie les épreuves annotées. On discute un peu pour la forme : « Non, Isabelle, je vous jure, ce point-virgule, c’est l’essence même de mon roman, on ne peut pas le remplacer par un point ! », et Isabelle vous laisse le point-virgule. Quand vous feuilletez le livre publié, vous le trouvez tout con ce point-virgule, pédant, poseur, ringard. La prochaine fois, vous laisserez faire. Pour les pièces et les films, il n’y a pas d’Isabelle, pas d’épreuves annotées, alors vous demandez à Agnès.
Agnès est libraire, c’est comme ça que vous l’avez rencontrée, pour faire une signature chez elle, dans sa petite librairie des Abbesses, avec livres commentés par ses soins. Sur le mien, il y avait : « Les petits miracles existent. Voici une preuve. » Je suis tombé amoureux le temps d’un battement de paupières. « J’y connais pas grand-chose en théâtre ou en films, je te préviens, jamais lu de scénario. » Pas grave, ma Gnès, pas grave. Toi tu sais la littérature, la grammaire, l’orthographe, dis-moi pour les formules, les fautes de frappe, les barbarismes, remets-moi tous les petits mots que j’oublie, le ne, les pas, les que, dis-moi quand je me trompe de personne, quand je fais parler un personnage au lieu d’un autre, quand j’oublie une réplique. Elle vous fait ça pendant cinq ans, consciencieusement, vraiment très bien, petites pattes de mouches sur le bord, au crayon noir, pour que rien n’ait l’air définitif, ne surtout pas vous vexer.
Puis vous rencontrez Lise, Agnès n’est pas fâchée, elle comprend, peut comprendre, elle sait que les amours se transforment, que les désirs s’estompent, c’est violent, elle souffre, elle a mal, elle encaisse, mais elle ne veut pas vous perdre, elle dit. Vous étiez son ami en plus de son amant et l’un de ses auteurs préférés, vous resterez amis. Les premiers mois c’est difficile, et puis ça passe, et puis c’est vrai, c’est votre amie, vous n’allez pas jusqu’à lui parler de Lise, vous esquivez, mais vous parlez du reste, de tout, de la vie, vous allez déjeuner avec elle, vous riez presque comme avant, vous savez qu’elle est là, en cas de coup dur elle est là. Mais vous ne lui donnez plus vos textes à corriger. C’est trop intime, un texte, c’est vous tout nu, alors c’est Lise qui s’y collera. Lise est multicarte en brillance, même si nulle pour la vie à deux. Elle a fait des études littéraires avant de faire de la comédie, elle ne fait jamais de fautes à rien. Quelqu’un lui donne un Marivaux et elle chipote sur la syntaxe, demande au metteur si elle peut reformuler. Le metteur dit non, mais ça va pas ! Et elle se fâche, quitte le projet. Quand vous lui donnez un de vos textes, vous avez peur. Vous avez peur, mais rien ne vous excite autant. Parce que c’est la femme de votre vie, parce que c’est elle qui va jouer, parce que vous voulez l’épater, l’époustoufler, l’époumoner, l’épouvanter, et l’épouser, oui, l’épouser. Mais ça vous ne lui dites pas. Quand elle vous rend votre texte, il est biffé de haut en bas au stylo quatre couleurs : rouge pour les fautes, bleu les oublis, vert les mal-dit, et noir le reste. Seulement vous voyez ses grands yeux, elle ne dit rien mais vous voyez, vous voyez qu’elle vous aime, qu’elle est fière, qu’elle n’a jamais rien lu d’aussi beau, que c’est le plus beau cadeau qu’on lui ait jamais fait. Alors vous discutez, point par point, note par note, et souvent c’est elle qui a raison. Et ça, ça vous agace. Prodigieusement. Parce que c’est du compliment que vous voulez. Vous écrivez, pauvre petite chose, c’est tellement difficile d’écrire, vous voulez qu’on vous plaigne, qu’on vous admire, qu’on vous encense. Vous voulez que tous les retours sur vos textes ne soient que longues litanies d’éloges, vous voulez que personne n’ait jamais rien lu d’aussi beau, d’aussi fort, d’aussi vrai. Quand ce n’est pas le cas, ça vous tue, ça vous lamine. Vous oublierez les compliments, vous n’oublierez pas les critiques. Qui que vous soyez, que ça marche ou pas. J’ai vu un ami chorégraphe dévasté par trois lignes dans Libé. Dix ans que cet homme est une vedette, que ses spectacles tournent partout dans le monde, que les salles se lèvent et applaudissent pendant parfois plus de vingt minutes. Trois pauvres lignes dans Libé, même pas méchantes, condescendantes, et il avait les larmes aux yeux. Dix jours plus tard il appelait ses programmateurs pour annuler le spectacle suivant. Et je suis comme lui, je ne sais pas mieux. Tous les bémols sur mon travail sont toujours là dans mon oreille. Même si j’ai la chance d’avoir eu quatre-vingts pour cent d’opinions favorables, les vingt qui restent sont tapis là, dans un petit coin, prêts à surgir. Je suis le premier à me moquer de ça, mais comment voulez-vous qu’on s’en sorte ? Dès qu’une critique tombe sur une pièce, un livre, un film, je veux savoir immédiatement. Je lirai après, mais je veux savoir. Mon attaché de presse m’appelle, et simplement au ton de sa voix, je sais si la journée sera bonne. Comment pouvoir expliquer ça à des gens qui ne font pas ces métiers ? Et puis si, finalement, c’est facile.
Pensez que vous vous appelez Jean-Michel Caratier, que vous travaillez dans un bureau à la Banque Parisienne de Crédit. Pensez que deux ou trois cents personnes, une fois par an, vont émettre un avis sur vous, Jean-Michel Caratier, sur vous et ce que vous faites. Pensez que ces avis, via la presse, via la télé, via la radio, via Internet, vont être lus ou entendus par des millions de personnes, qui ne sauront jamais rien de vous, ni de votre travail à la Banque Parisienne de Crédit, sinon le compte-rendu qui en sera fait, par des personnes brillantes, honnêtes, gentilles, ou bien méchantes, aigries, jalouses, ce n’est pas vous qui décidez. Pensez que vous mettez dans votre travail vraiment le meilleur de vous-même, quitte à y perdre votre santé ou votre amoureuse en y travaillant d’arrache-pied, sans compter, jour et nuit. Pensez qu’un matin, en arrivant au bureau, tous vos collègues sont en train de lire la même rubrique du même journal, que la France entière parcourt aussi. Pensez que le chapeau de l’article soit : Jean-Michel Caratier : Le meilleur employé du département contentieux de l’histoire de la Banque Parisienne de Crédit, ou bien pensez qu’il y ait écrit : Jean-Michel Caratier : ça, un blaireau pareil, dix ans qu’on n’en avait pas vu à la BPC ! Maintenant, dites-moi, mais vraiment, sincèrement, que ça ne vous ferait ni chaud ni froid.