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Bon-Repos

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APRÈS un déjeuner champêtre fait aux étangs, sous un kiosque rustique du restaurant de la Chaumière, ils étaient repartis, frais et dispos, avaient escaladé gaiement la route abrupte de la Côte-Brûlée et du Mont-Alet, et, depuis deux bonnes heures, ils parcouraient le versant méridional des bois de Fausses-Reposes qui flambaient sous le soleil cuisant de juin, tout bruyants de bourdonnements d’insectes et de chants d’oiseaux dans les branches, tout embaumés de ces chaudes senteurs qui se dégagent de la mousse et des bruyères.

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À propos deCollection XIX
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Philippe Chaperon
Bon-Repos
A MON AMI
LÉON DEWEZ
I
APRÈS un déjeuner champêtre fait aux étangs, sous u n kiosque rustique du restaurant de la Chaumière, ils étaient repartis, frais et dispos, avaient escaladé gaiement la route abrupte de la Côte-Brûlée et du Mont-Alet, et, depu is deux bonnes heures, ils parcouraient le versant méridional des bois de Fausses-Reposes qui flambaient sous le soleil cuisant de juin, tout bruyants de bourdonnements d’insectes et de chants d’oiseaux dans les branches, tout embaumés de ces chaudes sen teurs qui se dégagent de la mousse et des bruyères. Du reste, ils avaient marché sans but, à l’aventure , insouciants de l’heure, allant de l’Etoile du Plaidoyer au carrefour des Mortes-Fontaines, et guidés seulement de temps à autre par le sifflement prolongé d’un train qui rou lait avec son fracas de fer au bas des pentes boisées, leur indiquant ainsi que la ligne d e la rive droite était proche. Enfin, comme ils atteignaient l’extrême limite du bois don t les profondeurs verdâtres commençaient à s’éclaircir par endroits de trouées lumineuses, l’homme, qui s’était arrêté au milieu du chemin pour allumer une cigaret te, entendit un léger cri et se retourna. Sa compagne, qui depuis un moment s’amusa it à cueillir des poignées de fleurs sauvages le long des buissons de mûriers et de noisetiers en contre-bas de la route, venait de tomber en glissant sur un tapis de mousse et de bruyères rosées. D’un bond, il courut à elle et lui tendit les mains pour l’aider à se relever ; mais ce fut inutile. La jeune femme eut beau tenter un suprême effort pour se redresser, elle ne put pas, et, laissant échapper un nouveau cri de douleur, elle r etomba lourdement assise sur les fougères. Elle devait s’être foulé le pied, c’était probable. L’homme s’agenouilla près d’elle, et, avec mille précautions, il défit, un de ses souliers et se mit à palper le pied chaussé d’un coquet bas de soie bleu de ciel. Celui -ci paraissait effectivement un peu déjeté, et la pression des doigts y causait une sensation douloureuse. — Quelle fatalité ! pensa l’homme. Et il se releva, sans mot dire, assez inquiet, en p romenant autour de lui ce regard vague de quelqu’un qui attend ou cherche un secours. Mais quelle aide espérer en ces parages ? Depuis plus de deux heures qu’ils marchai ent à travers le dédale et l’enchevêtrement des sentiers, ils n’avaient pas re ncontré dix personnes. Quant au passage d’une voiture dans cette allée déserte, il n’était rien moins que problématique. Restait une dernière ressource : c’était de prendre la jeune femme entre ses bras et de l’emporter hors du bois jusqu’à l’habitation la plus voisine. Mais y en avait-il seulement à proximité de l’endroit où ils se trouvaient, et de quel côté se diriger ?... Il demeurait donc là, debout devant la jeune femme, anxieux, embarrassé, espérant qu’un mieux allait se produire d’un moment à l’autre, lorsqu’il entendit une forte voix qui demandait, derrière lui : — Pardon, monsieur, est-ce que madame serait souffrante ? L’inconnu tourna la tête et aperçut sur le chemin u n homme d’une cinquantaine d’années, à favoris gris, aux gros yeux à fleur de tête, mais d’allure assez bonhomme sous son accoutrement de bourgeois en villégiature : chapeau de paille, veste blanche, souliers en toile, fouet court à pomme d’argent dans une main.  — Mon Dieu, monsieur, répondit-il en s’avançant ho rs des broussailles où la jeune femme gisait, étendue, vous me voyez dans le plus cruel embarras. Ma femme vient de se fouler le pied gauche en tombant. Je le crains, du moins, car il lui est impossible de se tenir debout... Pourriez-vous me dire si nous somme s bien loin encore de la station de Ville-d’Avray ou même du village ? — Diable ! vous n’y êtes pas, fit le bourgeois.
Et, de la main, montrant une clairière qui se développait à cinquante pas de là, environ, et au milieu de laquelle se dressait un poteau indicateur autrefois blanc, mais tout verdi d’humidité, à moitié fendu et déteint par la pluie : — Tenez, dit-il, voici le belvédère de la Ronce : c’est l’entrée du bois. Mais il faut bien compter un grand quart d’heure pour gagner soit le pays, soit la station, et, dans l’état où est madame, cela me paraît impraticable. Tout en se caressant le menton, il regardait le visage de la jeune femme, qui s’efforçait de sourire malgré l’angoisse douloureuse dont ses t raits délicats étaient empreints, comme s’il eût cherché à deviner si celle-ci était bien réellement la femme de l’inconnu. A n’en point douter, ce dernier venait de mentir, par convenance, car tous les deux avaient un air de faux ménage ou d’amants en partie fine. L ’homme, qui paraissait une quarantaine d’années, était élégamment vêtu et de t enue correcte ; mais ses yeux légèrement bridés, sa bouche à l’expression railleu se, sa moustache fine et relevée, enfin une mèche de cheveux soigneusement ramenée en boucle au milieu du front, achevaient de donner à sa physionomie ce que l’on e st convenu d’appeler « le genre artiste. » Quant à la femme, son chapeau coquet, sa mine chiffonnée, sa toilette un peu tapageuse à la dernière mode de 1870, enfin ses bas à jour qu’elle laissait voir très haut dans l’abandon de sa douleur, suffirent à démontrer au vieux monsieur qu’il était en présence d’une « cocotte. » Toutefois, il n’en laissa paraître aucun mépris et demanda à l’inconnu où il demeurait. — A Versailles, rue de Maurepas.  — Eh bien ! continua-t-il, attendez-moi ici. Ma pr opriété est à deux pas, à la lisière même du bois, derrière ce saut-de-loup que vous pou vez voir. Je vais aller dire à mon domestique d’atteler, et il vous reconduira. — En vérité, monsieur, je ne voudrais pas... — Laissez donc ! reprit le vieux monsieur en haussant les épaules. C’est une question d’humanité, cela !... Vous ne pouvez laisser madame où elle se trouve. Or, comme il ne passe jamais de voitures par ici, puisque le bois est fermé de barrières, je mets la mienne à votre disposition, c’est tout simple. Il siffla ses chiens, deux lévriers superbes qui bondissaient dans les fourrés verdoyants où s’entrevoyait, par taches blanches, l’écorce argentée des bouleaux : — Ici, Hamlet !... Ici, Mireille... Ici !... Puis, il regagna, le belvédère de la Ronce et s’enf onça derrière le saut-de-loup longeant la clairière. Un quart d’heure après, il était de retour, annonçant que sa voiture, un petit panier de promenade, se trouvait prête et stationnait sur la route, en deçà de la barrière qu’il avait fait ouvrir avec sa clef. Il aida l’inconnu à soulever la jeune, femme, qui poussait toujours de petits cris étouffés, et, très doucement, en la tenant sous les bras, les deux hommes la conduisirent jusqu’à la voiture où ils l’installèrent commodément sur des coussins. Pendant ce temps, l’inconnu s’était confondu en exc uses et en remerciements de toutes sortes. Enfin, au moment de prendre place à son tour dans le petit panier, il demanda : — J’espère, monsieur, que vous voudrez bien me permettre de venir vous remercier, comme je le dois, d’un pareil service ? — Mais, certainement, mon cher monsieur, quand il vous plaira, répondit le bourgeois en souriant. Vous voyez où j’habite... M. Adolphe P aillat, ancien avoué, chemin de la Justice, à Sèvres. L’inconnu tira de sa poche une de ses cartes et la tendit à M. Paillat, qui put y lire.
ARMAND LUZUN
De la Porte-Saint-Martin
Les deux hommes échangèrent un coup de chapeau ; Pa illat salua la jeune femme d’un léger signe de tête, et la voiture s’ébranla a u pas tranquille et mesuré du cheval, roulant sans bruit dans le sable mou de l’allée poudreuse. L’ancien avoué ne s’était guère trompé en supposant que la jeune personne qui s’éloignait dans sa propre voiture n’était point la femme légitime du comédien. Son œil d’homme de loi avait vu juste, et si Armand Luzun n’était pas le protecteur en titre de la jeune femme, il pouvait passer, du moins, pour un de ses amis les plus intimes. Engagé depuis six mois au théâtre de la Porte-Saint -Martin pour y tenir l’emploi des troisièmes rôles, vulgairement dénommés les « traîtres, » Armand Luzun avait longtemps couru la province, entassant crime sur crime, violentant l’ingénue, persécutant l’épouse, maudit par les galeries supérieures et invariablement égorgé au dernier acte, vers minuit moins le quart, à cette heure suprême où le vice expire devant la vertu triomphante. De belle mine, de tournure élégante et fière, sachant porter l’épée et le manteau couleur muraille à longs plis, il avait incarné successivem ent Mordaunt, deVingt ans après, Concini, de laBouquetière des Innocents, Saint-Mars, duMasque de fer,vingt autres et rôles, terrifiant les âmes sensibles, mais déployan t aussi un certain charme diabolique qui faisait pâmer d’aise les petites ouvrières ou l es bourgeoises sentimentales et leur arrachait ce cri du coeur : « Quelle canaille ! mai s quel beau garçon ! » Aussi, les aventures galantes ne lui avaient-elles jamais fait défaut — aventures passagères, il est vrai, liaisons sans suite qui se renouvelaient de v ille en ville et n’avaient que la durée d’une saison théâtrale. Du reste, Luzun avait une f rayeur terrible des amours qui ne finissent pas — sans doute parce qu’une fois déjà i l avait failli s’y engluer jusqu’aux épaules. C’était en 1857. Luzun, qui sortait de faire ses premiers débuts dans sa ville natale, sur les planches de l’Alcazar Narbonnais, venait d’arri ver à Paris pour y chercher un engagement sérieux, lorsqu’un hasard l’avait fait descendre dans un hôtel du boulevard des Italiens tenu par une dame Eulalie Princet, anc ienne jolie femme, veuve d’un mari légendaire, mais séduisante encore en dépit de ses quarante ans bien sonnés. Cette maison meublée était une sorte deboarding house, defamily hotel,se dressait à qui deux pas des bals et des théâtres, en plein cœur du Paris mondain, et dont la table d’hôte était alors le rendez-vous habituel de la bohème artistique de l’époque, chanteurs, comédiens, journalistes, cabotins en quête d’engagements, demoiselles à la recherche d’entreteneurs. Les méchantes langues prétendaient même que madame Eulalie Princet se chargeait, moyennant une prime, de procurer les uns et les autres ; mais, que ne dit-on pas ? La vérité est que la maison était des plus fréquentées par les couples amateurs de confortable et de discrétion, que la cuisine y é tait exquise et qu’après une dizaine d’années d’exploitation seulement, madame Princet y avait amassé une jolie fortune. L’hôtesse était, d’ailleurs, extrêmement avenante, femme d’esprit, très digne de manières et de langage, et, plus que tout cela, adorant sa fille Suzanne, une enfant de seize ans qui achevait son éducation dans un pensionnat de la rue de Reuilly, sa mère n’ayant pas cru devoir l’élever avec elle dans le milieu demi-m ondain où sa situation la forçait de vivre. Expliquer comment cette femme, intelligente et très blasée, tomba amoureuse de son nouveau pensionnaire, fils d’un petit notaire de Na rbonne, qui avait lâché les dossiers pour les planches et qui n’était ni beau, ni riche, ni connu, serait assez difficile. Peut-être l’aima-t-elle précisément à cause de tout ce qui lui manquait ? Quoi qu’il en soit, un soir qu’Armand était entré chez elle, sans méfiance, pour y régler quelques dépenses d’hôtel,
cette femme de quarante ans se jeta dans les bras du jeune homme qui en avait vingt-six et, durant trois années, elle y resta. Ce furent trois années d’une passion folle, chez la femme, surtout, qui jouait sa dernière partie et avait mis dans cet amour toutes les ardeurs d’une jeunesse qui va s’éteindre. Quant à Luzun, qui ne s’appelait encore que de son vrai nom, Armand Maurias, il s’était abandonné sans trop de peine à cette habitude qui lui faisait la vie facile et déblayée de toutes préoccupations pécunia ires. D’ailleurs, grâce à la rouerie d’Eulalie Princet, cette liaison était demeurée abs olument secrète, et-il n’y avait guère qu’un premier rôle de province nommé Jason, habitué de l’hôtel et compatriote de Maurias, qui avait eu le flair de la deviner. Même, un dimanche qu’ils déjeunaient ensemble au cabaret, Jason s’en était ouvert au jeu ne homme à qui il avait carrément reproché de sacrifier son avenir aux charmes flétris d’une vieille drôlesse.  — Comment ! il possédait le don... le don ! cette chose si rare !... Il avait quelque chose dans le ventre ; le succès l’attendait au thé âtre, c’était certain !... Et voilà qu’il renonçait à tout cela pour jouer les amoureux en ch ambre !... C’était trop bête !... Sans doute, il fallait vivre, on le savait bien. Mais, p arbleu ! il gagnerait largement, même en province, le triple de ce que lui donnait cette bourgeoise-là, sans compter qu’il trouverait des femmes autant qu’il en voudrait — et de plus huppées !... Et, chaque fois que Jason revenait à la charge, Maurias était bien forcé de reconnaître, sans oser cependant l’avouer trop haut, qu’il y ava it du vrai, et beaucoup, dans les conseils du grand premier rôle. Mais, voilà ! comme nt se débarrasser d’Eulalie ? La coquine l’avait si bien ensorcelé qu’elle le tenait , à présent, de la racine des cheveux jusqu’aux talons, par toutes les fibres. Fort heure usement, un hasard vint aider à sa délivrance. Une nuit d’hiver, au retour d’un souper d’artistes où ils étaient allés ensemble en sortant de la centième d’une revue de fin d’année, une querelle éclata, dans le fiacre même qui les ramenait, à propos d’une petite femme des Délassements-Comiques à qui Armand avait jeté quelques grains de raisin dans le corsage. Tout d’abord, celui-ci essaya de nier et se mit à hausser les épaules ; pu is, carrément, il avoua tout, afin d’en finir. Alors, Eulalie Princet se jeta sur lui dans un transport de jalousie et de rage, et, tirant de sa poche un petit poignard à manche d’argent qui s’y trouvait, elle l’en frappa au travers de son habit noir. Le coup, maladroitement porté, ne fit à Maurias qu’une blessure légère ; mais, du moins, il trancha net le lien qui, depuis trois ans, le tenait rivé aux flancs de cette créature. Quelques jours après, le jeune homme, à peine remis, filait de Paris en grand mystère, et, pour se mieux soustraire aux poursuites possibles et aux rancunes de cette vieille maîtresse, il abandonnait son nom de Maurias et prenait celui de Luzun, qu’il n’avait plus quitté depuis. Une seule fois, pendant les dix années qui suiviren t, il avait eu la curiosité, en traversant Paris, de se renseigner au sujet d’Eulal ie Princet. Mais il apprit que l’hôtel Cardinal avait changé de propriétaire. Vers la fin de 1861, madame Princet avait marié sa fille Suzanne à un avoué des environs de Tours ou d’Angers, on ne savait au juste : elle avait alors vendu sa maison et s’en était allée dem eurer auprès de ses enfants, en province. Du reste, Luzun n’avait pas cru devoir pousser ses investigations plus avant, et les semaines, les mois, les années s’étaient écoulées, sans qu’il entendît jamais reparler de la femme qui avait tenu pourtant une si large place dans sa vie de jeune homme et dont l’amour lui avait laissé sur la poitrine une marque profonde et ineffaçable. Sa dernière conquête datait de l’automne de 1869. En revenant d’une de ses tournées, il avait fait, à Versailles, la connaissance de mademoiselle Céline Marny, une chanteuse d’opérette qui jouait, au petit théâtre de la rue d e la Chancellerie, le rôle de Schneider
dans laGrande Duchesse.le voisinage de la capitale, elle y avait o btenu un Malgré succès considérable, enlevant avec une fantaisie pleine de chie les couplets :Ah ! mon aïeul, comme il buvait !et surtout l’air ;Voici le sabre, le sabre, le sabre !qui avait fait se rouler de plaisir tous les soldats de la garnison. Même, lâchant son camarade, le général Boum, avec qui elle vivait maritalement depuis plus ieurs mois, elle avait renoncé aux planches et s’était fait mettre dans ses meubles pa r un général d’artillerie authentique. Mais, ces sortes de femmes ont toujours en elles un tel besoin d’idéal, que la réalité, si belle qu’elle puisse être, ne les satisfait jamais qu’à demi. Bien que Céline fût confortablement installée dans une délicieuse petite maison de la rue de Maurepas, elle se fatigua bientôt des cheveux ras et des moustache s grises de « son général » et, certain soir que Luzun était venu jouer don Salluste deRuy Blas au Grand-Théâtre, elle fut prise d’un caprice irrésistible et fou pour ce bellâtre à l’œil fatal, à la voix mordante, qui rudoyait une reine d’Espagne et se faisait ramasser son mouchoir par le président du conseil. Elle quitta précipitamment le théâtre, cou rut jusqu’à l’hôtel où elle savait que logeait le comédien, et, demandant la clef de sa chambre, elle y monta, se glissa dans le lit, toute frissonnante, et attendit. L’amour du ca botinage venait de la ressaisir tout entière. Cette impardonnable folie pouvait la brouiller avec le général. Par bonheur, celui-ci se trouvait à la cour, en ce moment à Compiègne, et l’ escapade de la jeune femme demeura ignorée de tous. A partir de ce jour, les relations entre Luzun et Céline Marny continuèrent donc, clandestines, et l’on atteignit le printemps de l’année suivante sans que le charme fût rompu. Mais Luzun, en homme prati que, ne se dissimulait pas les inconvénients qui pouvaient résulter, par la suite, d’une liaison de ce genre. Il se représentait le général découvrant tout, flanquant Céline à la porte, et cette fille affolée d’amour lui restant sur les bras avec ses fureurs jalouses, ses exigences et ses caprices. Or, le souvenir du passé était bien trop gravé dans sa mémoire pour qu’il ne se tînt pas soigneusement en garde contre les dangers du présent. Tandis que la voiture continuait de rouler mollemen t sur la route sablonneuse qui couronne les hauteurs des bois de Fausses-Reposes, Armand avait réfléchi à tout cela. Évidemment, accompagner la jeune femme jusqu’à la rue de Maurepas, où elle habitait, eût été une grave imprudence, et l’accident survenu à Céline, ce jour-là, ne lui semblait pas un motif suffisant pour risquer de la compromettre. En province — et Versailles est déjà la province — tout se remarque, tout se commen te, tout se répète ; des voisins pouvaient le voir, en jaser, et leurs cancans arriv eraient fatalement aux oreilles du général. Dans l’intérêt de la jeune femme, le mieux était donc qu’elle rentrât seule à son domicile. Aussi, dès qu’ils furent arrivés à la descente de la butte de Picardie, Luzun fit arrêter la voiture, et, après avoir embrassé sa maî tresse en lui recommandant de lui envoyer tous les jours de ses nouvelles, il mit pied à terre, glissa une pièce d’argent dans la main du domestique et le pria de reconduire la j eune femme jusque chez elle où le concierge et l’ordonnance l’aideraient à remonter. Debout contre la grille de l’octroi, il suivit de l’œil la voiture qui descendait la route en pente et franchissait le pont du chemin de fer ; enfin, lorsqu’il l’eut vue disparaître au tournant du boulevard de la Reine, il se dirigea lui-même vers la gare de la rive droite où il prit le train pour rentrer à Paris. Dès le lendemain, il recevait une lettre de Céline lui annonçant quelle avait vu le docteur et que. déjà elle allait mieux : sa foulure était sans gravité et un repos de huit ou dix jours devait suffire à la remettre. Pendant une semaine environ, Armand continua de recevoir ainsi régulièrement quelques lignes très tendres et très mal écrites où son amie lui peignait sa tristesse et son douloureux ennui ; puis, un mardi matin, il vit arriver un
petit billet dans lequel Céline avouait qu’elle n’y tenait plus et qu’il fallait qu’elle le vît, coûte que coûte. Mais, comme on ne lui permettait p oint de sortir encore, elle suppliait son amant de venir à Versailles et de passer simplement dans la rue de Maurepas, afin qu’elle puisse lui envoyer un baiser par la fenêtre. C’était un caprice, disait-elle. — Quel enfantillage ! pensa Luzun. Néanmoins, comme il se trouvait libre de répétition s pour le moment et n’avait rien à faire que de flâner tout le jour le long des boulevards et de traîner son désœuvrement de brasserie en brasserie, il se décida à contenter la jeune femme, partit à Versailles, et, arrivé là-bas, se dirigea vers la rue de Maurepas. Céline le guettait effectivement, souriante et rose, derrière sa fenêtre, et lorsqu’il passa devant la maison, elle lui envoya de sa main blanche et mignonne le baiser qu’elle avait promis. Cinq ou six fois, Armand dut repasser sous la fenêtre, très digne, de l’air préoccupé d’un homme qui attend quelqu’un ou cherche une adresse ; mais, comme il ne pouvait s’éterniser dans cette rue déserte où sa présence risquait d’être remarquée, i l envoya de loin un dernier et amoureux « au revoir » à sa maîtresse et quitta la rue. Sur le boulevard de la Reine, il s’arrêta, un peu embarrassé. Retournerait-il de suite à Paris ? Resterait-il à Versailles ? Il songea que l e temps était bien beau pour aller se replonger dans la poussière suffoquante de la capit ale, et, puisqu’il se trouvait à la campagne, autant valait y demeurer jusqu’au soir. M ais, comment tuer le temps ? Sa première idée fut de se rendre au Tapis-Vert où la musique de l’artillerie de la garde jouait, ce jour-là : il s’y assiérait et fumerait u n cigare en regardant passer les femmes. Puis, tout aussitôt, il se souvint de M. Adolphe Pa illat, le propriétaire du chemin de la Justice qui lui avait si gracieusement prêté sa voiture, l’autre semaine. En somme, il lui devait une visite de politesse : c’était l’occasion de la faire ou jamais. Luzun s’y résolut sur-le-champ, et, continuant de longer le boulevard de la Reine, il ne tarda pas à atteindre la barrière de Picardie. La journée était magnifiquement belle, et, sous l’a veuglante clarté du soleil, la route impériale s’allongeait, blanche et poudreuse, coupant en deux l’immensité des bois qui étageaient à droite et à gauche leurs masses verdoy antes où se creusaient en ravines faites d’ombre et de fraîcheur. Luzun se serait volontiers engagé sous bois pour co uper au plus court, mais, connaissant fort peu ces parages, il craignit de s’y égarer et préféra continuer droit son chemin. Ce fut seulement aux étangs de Ville-d’Avray qu’il entra chez un restaurateur et se renseigna sur la route à suivre.  — La côte de la Justice ? répondit un paysagiste e n blouse bleue et en chapeau de paille, qui se trouvait dans une salle basse, occup é à bourrer sa pipe, oh ! tenez, c’est bien facile !... Vous prenez la chaussée qui domine l’étang, là, devant vous. Arrivé au bout, vous tournez à gauche et vous n’avez qu’à sui vre le mur en pierres sèches qui longe le bois... Effectivement, après un quart d’heure de marche environ, Luzun atteignit une barrière, peinte en blanc qu’il reconnut tout aussitôt : c’était là qu’on avait fait monter Céline dans la voiture. Et, comme la propriété où il allait se trouvait à la lisière même du bois dont un saut-de-loup la séparait seul, Armand n’eut plus qu e quelques pas à faire pour arriver devant la porte — une large porte rustique, surmontée d’un toit recouvert en chaume à demi caché sous un fouillis grimpant de vigne vierg e et de chèvrefeuille, et au sommet duquel on pouvait lire ce nom :
BON-REPOS
Luzun fit doucement tinter une cloche ; des aboiements de chiens y répondirent ; puis,
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