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Bouche-Verte

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Quand il m’arrivera, dans le cours de ce récit, de relater des faits ou de retracer des scènes dont je n’ai pas été témoin de visu et de auditu, je prie mes lecteurs de n’en point conclure que ces scènes ou ces faits sont imaginés, supposés, ou même simplement arrangés. Si je les relate ou les retrace, c’est que des circonstances particulières ou des recherches consciencieuses, m’ont permis de rester en cette occasion dans la plus scrupuleuse, la plus méticuleuse exactitude.

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Simon Boubée

Bouche-Verte

PROLOGUE

I

J’avais1 rencontré Mlle de Mortray dans le monde et je m’étais dit que je serais heureux et fier de l’avoir pour femme. J’aimais sa nature vive, charmante, un peu cavalière ; et je pensais souvent à ses admirables cheveux dorés, à son teint d’opale, à ses yeux d’une nuance incertaine, rappelant la transition d’une si délicate coloration vert-bleu, qui signale, à l’horizon, le déclin des journées sereines.

Quelques circonstances m’avaient laissé espérer que Mlle Gabrielle de Mortray ne repousserait point l’offre loyale de ma main et de ma fortune, et que sa mère n’éprouverait aucune répugnance à m’appeler son gendre. Mme de Mortray était veuve d’un marin distingué, connu par ses voyages dans l’Afrique centrale ; elle habitait le joli château de Miroville, près Châtillon.

C’est là que je me rendis pour faire ma cour, en compagnie de mon vieil ami Saint-Jorry, homme singulier, qui, après avoir été comédien, jouissait d’une considération exceptionnelle dans le monde le plus rigide et le plus exclusif, et se trouvait particulièrement lié avec Mme de Mortray. Il faut dire que Saint-Jorry n’était pas un artiste ordinaire.

Comme acteur, il avait eu du génie, et il passait pour avoir acquis, en étudiant l’art dramatique, une faculté de divination physiognomonique qui tenait du prodige. Comme homme, il avait fait tant de bien dans sa vie, que l’on ne voyait plus en lui le héros de théâtre, et chacun s’inclinait au seul aspect de sa figure blanche et flexible, rappelant avec son profil aquilin et ses lunettes d’or, le masque spirituel et fin du célèbre Henri Monnier.

En nous rendant au château (il est nécessaire que je note cette circonstance), nous avions rencontré, sur la route, une troupe de saltimbanques parmi lesquels j’avais remarqué une sorte de « Bilboquet », évidemment le patron, une jeune fille assez jolie, mais d’une maigreur fantastique, et un paillasse hideux et gigantesque.

Saint-Jorry m’avait aidé à trouver un innocent subterfuge pour me présenter chez les dames de Mortray. Je devais passer pour un futur explorateur, curieux de voir une statue de bois, rapportée de l’Afrique centrale par un ami du capitaine, et placée dans le parc de Miroville.

Je fus accueilli avec une grâce charmante. Il était convenu que nous ferions. « une visite de campagne » et que nous dînerions au château.

Mme de Mortray me plaisanta sur mon goût pour les voyages, tout en guidant notre promenade dans le parc.

 — Vous allez voir Bouche-Verte, me dit-elle, c’est ainsi que nous avons surnommé cet étrange spécimen de l’art sauvage...

A vrai dire, je l’écoutais peu et ce n’était pas d’une statue de bois que j’étais préoccupé.

Cependant, Bouche-Verte nous apparut tout à coup, et sa vue vint me distraire de mes méditations.

Je ne suis pas plus nerveux qu’un autre, mais je ne pus m’empêcher de tressaillir !...

L’idole était placée sur un socle qui ressemblait à un billot de boucher.

Elle rappelait un peu les monstres cambodgiens d’Angkor-Watt, qui figurent au musée de Compiègne, mais avec une plus grande naïveté d’exécution et un sentiment infiniment plus intense du monstrueux.

La tête de Bouche-Verte était couverte d’une sorte de mitre assimilable à la moitié supérieure d’une pomme de pin ; son front déprimé comme celui du gorille, se séparait en trois, par trois profondes rides horizontales. Au bas du front, de chaque côté d’un nez qui tenait du groin, ressortaient deux yeux en boule, sans prunelles, peints en rouge vif, et tranchant horriblement sur le bois noir du visage.

Les lèvres — des lèvres de nègre — étaient d’une couleur verte singulière, d’un vert cadavéreux, d’une nuance de matières décomposées ; la bouche s’ouvrait énorme... en forme de grande boîte aux lettres...

Le corps de la statue n’était qu’ébauché.

Sauf les yeux et les lèvres, incrustés d’une matière inconnue, tout était sculpé dans un bois noir comme de l’ébène.

J’ai toujours présent l’air incroyable de férocité, de cruauté triomphante qui régnait sur la figure de l’idole.

Cette épouvantable expression me frappa tellement que je ne pus m’empêcher de dire à Mme de Mortray :

 — Mon Dieu, Madame, que votre monsieur Bouche-Verte est donc laid ! A votre place, je n’aimerais pas conserver un pareil Apollon dans mon parc. Ce Dieu protecteur me fait trop l’effet d’un génie malfaisant.

 — Bah !... vous en verrez bien d’autres dans l’Afrique centrale, dit Mme de Mortray.

Ces allusions à mon voyage imaginaire commençaient à m’énerver. Je me sentais un peu en colère contre Saint-Jorry, auteur du subterfuge. J’eus quelque peine à surmonter ma mauvaise humeur.

 — Daignez vous rappeler, Madame, dis-je, que vous m’avez promis l’histoire de Bouche-Verte.

 — Elle n’est pas bien longue. Il y a quelque temps, nous reçûmes de Marseille, à l’adresse de mon pauvre mari, une grande caisse où se trouvait cet affreux magot et une longue lettre, presque un volume. Cette lettre était écrite en anglais mêlé d’une langue ou d’un argot exotique et nous n’en pûmes déchiffrer que le commencement : « My dear sir » et la signature : Mortimer Williams. Ce gentleman, dont nous reconnûmes bien le nom, était un explorateur que M. de Mortray connaissait depuis longtemps. Il arrivait, comme nous l’avons appris, d’un voyage dans les contrées les plus inconnues de l’Afrique. Il ignorait la mort de M. de Mortray.

Lui-même a succombé aux suites des fatigues de son voyage.

 — Et vous n’avez jamais pu lire sa lettre ? demandai-je.

 — Jamais !... nous l’avons présentée en vain aux plus habiles déchiffreurs d’hyérogliphes. C’est un inextricable grimoire.

 — Elle vous racontait sans doute l’histoire du dear sir Bouche-Verte.

 — C’est évident, et cette histoire, qui ne peut manquer d’être palpitante d’intérêt, restera pour nous lettre morte...

 — A moins qu’un déchiffreur plus heureux que les autres...

 — Et ce nom de Bouche-Verte ? demandai-je.

 — C’est un nom de l’invention de Gabrielle, répondit Mme de Mortray.

 — Vous pourrez sans doute nous dire son véritable nom à votre retour, reprit Gabrielle.

Cette petite épigramme sur mon prétendu voyage (épigramme qui d’ailleurs succédait à quelques autres) me causa une émotion presque pénible.

Une circonstance se présenta immédiatement après, qui n’était point faite pour donner un tour heureux et calme à mes pensées.

En rentrant au château, nous trouvâmes dans la cour un jeune homme alors fort à la mode et que j’avais souvent vu dans divers mondes. C’était M. le marquis Gaston de Claveyrouse ; viveur émérite, gentleman presque illustre, moderne Lovelace, connu dans l’Europe entière pour ses folies... et ses triomples.

Gabrielle et lui échangèrent un regard qui me pénétra de douleur et d’inquiétude. Mme de Mortray lui tendit froidement le bout des doigts.

 — J’avoue que je ne m’attendais guère à te voir... dit-elle.

 — Je viens vous dire adieu avant de partir pour un long voyage, répondit le jeune homme, je viens vous dire adieu à vous et à ma cousine Gabrielle.

 — Tu pars, Gaston ? dit Gabrielle.

 — C’est, nécessairement, un voyage d’agrément, ajouta Mme de Mortray d’un ton un peu ironique.

 — Croyez-vous, ma tante ? reprit le jeune homme avec quelque amertume.

Il me sembla que les yeux de Gabrielle rougissaient et se gonflaient.

 — Quoi qu’il en soit, bien du plaisir, mon beau neveu. Ne rentres-tu pas quelques instants avec nous ?

C’était ce qu’on peut appeler une invitation à rebours, le jeune homme le comprit.

 — Merci, ma tante, dit-il, je suis obligé de repartir. Mais je suis heureux de vous avoir dit adieu.

 — Au revoir donc, Gaston, dit Mme de Mortray ; et elle rentra, toujours au bras de Saint-Jorry, sans détourner la tête.

Je la suivais lentement ; le jeune homme, après m’avoir salué, s’approcha de Gabrielle et lui tendit sa main que la jeune fille saisit avec une certaine précipitation.

Gaston lui dit alors quelques mots à voix basse. Je distinguai clairement ceci... « Cinq heures... Bouché-Verte... très important. »

 — Voilà, pensai-je, un rendez-vous en bonne forme, et je me mis à railler amèrement, in petto, le grand observateur Saint-Jorry, qui me garantissait si fort la vertu de Mlle Gabrielle.

Cependant, j’étais rentré au salon, et Mlle de Mortray, après y avoir fait une courte apparition, était remontée dans son appartement.

Un instant plus tard, elle redescendit et pria sa mère de lui permettre d’aller rendre visite au couvent où elle avait été élevée — et qui se trouvait à quelque distance du parc de Miroville.

Mme de Mortray lui recommanda l’exactitude pour l’heure du dîner, et entreprit avec Saint-Jorry une longue partie de trictrac, qui fut interrompue par quelques visites.

Ce fut l’amiral Fauquier-Duburguey, un M. de Lagrange, étudiant en droit, Mme et Mlle de Ber-las... quelques autres personnes dont le nom ne m’est point resté dans la mémoire.

A l’heure ordinaire, on se mit à table... bien que Gabrielle n’eût point paru.

Le dîner se termina tristement.

Au dessert, Mme de Mortray ne dissimulait plus son inquiétude...

Enfin, elle envoya plusieurs domestiques à la recherche de sa fille.

On l’avait vue au couvent, mais depuis de longues heures elle en était sortie.

Mme de Mortray, mourante d’angoisse, remonta dans son appartement, et toute la compagnie se mit à la recherche de Gabrielle.

La nuit était profondément obscure. De grosses nuées s’amoncelaient dans le ciel, laissant à peine apercevoir par de minces déchirures la clarté clignotante des étoiles. Une brise froide agitait les feuilles des arbres, qui bruissaient avec une agaçante expression d’ironie. Quelque chose de strident était dans l’air. Les torches projetaient une lumière chaude sur les majestueux groupes de chênes, et leurs rouges étincelles s’envolaient, portées par le vent, jusqu’aux troncs moussus et trempés de pluie, où elles s’éteignaient avec un petit sifflement.

Je marchais en compagnie de M. de Lagrange et de l’amiral.

Des domestiques, en veste d’écurie, nous éclairaient, portant la flamme de leurs torches à droite et à gauche, fouillant du regard tous les recoins du parc.

 — Messieurs, dit M. de Lagrange, je n’ai rien voulu dire devant ma tante de Mortray, mais je suis fort inquiet. En arrivant, j’ai vu rôder autour du parc un grand gaillard de fort mauvaise mine ; qui sait si...

 — Était-ce une sorte de squelette, vêtu en paillasse ? demandai-je.

— Justement.

 — Je l’ai vu aussi, repris-je ; il faisait partie d’une troupe de saltimbanques qui avait l’air de se disposer à aller donner quelque représentation dans les environs.

 — Le temps, peu sûr, leur aura fait peur, dit Lagrange ; ils y auront renoncé, et le drôle errait à l’aventure ; pourvu que...

 — A-t-on idée de cette petite fille, qui court toute seule, et de sa mère, qui la laisse faire ! s’écria l’amiral dont l’inquiétude tournait à la colère. Diantre soit des demoiselles élevées en garçon !

 — Gabrielle !... Gabrielle !... cria l’étudiant en droit.

 — Gabrielle !... Gabrielle !... cria l’amiral d’une voix habituée à dominer les tempêtes.

L’écho répondit.

 — Quel besoin avait-elle d’aller à ce couvent ? dit l’amiral.

 — Ah oui ! pensai-je, que diable allait-elle faire dans cette galère ? Il y avait de l’ironie dans mon chagrin. Je commençais à croire fermement à un enlèvement de Gabrielle par son cousin.

 — Gabrielle !... Gabrielle !... Gabrielle !... redisaient mes compagnons d’une voix désespérée.

 — Gabrielle !... Gabrielle !... Gabrielle !... répétait, dans le lointain, un autre groupe.

Et l’écho répondait.

Puis l’on chercha en silence. La lueur des torches effrayait les oiseaux qui s’envolaient en poussant des cris.

A un moment donné, je me trouvai en tête de notre petit groupe, et toujours préoccupé de l’idée du rendez-vous donné par Gaston à Gabrielle, je me dirigeai vers la statue de bois dont la tête m’était tout à coup apparue au-dessus d’un massif d’arbustes.

Tout à coup, une explosion de cris déchirants me tira de mon abstraction.

Au pied de l’odieuse idole qui semblait nous fixer de ses yeux sanglants, Gabrielle était étendue, sans mouvements, morte, assassinée, n’ayant plus figure humaine !

Son chapeau avait été arraché de sa tête et lancé à plus de vingt pas...

Ses cheveux épars baignaient dans une mare de sang. Une large blessure ouvrait sa tempe gauche. Son œil gauche, grand ouvert, éteint, vitreux, gardait pourtant une expression d’indicible terreur.

Un coup porté sous la paupière inférieure avait fait jaillir l’œil droit, qui pendait tout saignant, jusqu’au milieu de la joue.

Ses deux mains se crispaient sur sa poitrine dénudée.

Elle était étendue sur le dos, parallèlement au socle de la statue de bois, un peu tournée sur le côté gauche, et son cadavre révélait une lutte désespérée en même temps qu’une férocité extra-humaine de la part de l’assassin.

Voilà ce que nous vîmes à la rouge clarté des torches...

Depuis de longues heures le cadavre de l’infortunée gisait aux pieds de la hideuse et ironique divinité de bois.

C’en était trop !... Ma tête s’égara. Je vis du monde accourir ; j’entendis des cris... des cris... encore des cris... Tout cela se confondit dans un tourbillon indescriptible. Je chancelai ; il me sembla que Saint-Jorry, qui venait d’accourir, me recevait dans ses bras et je perdis complètement l’usage de mes sens.

II

Quand je revins à moi, j’étais couché dans la chambre où Saint-Jorry me donnait l’hospitalité, à Châtillon.

. Saint-Jorry causait avec un vieillard que je connaissais pour être le docteur Primauger, médecin de Châtillon ; tous deux s’occupaient de me composer une potion cordiale.

 — Saint-Jorry, dis-je d’une voix faible.

 — Me voici, mon ami, dit le vieil artiste en s’approchant d’un air do tendre sollicitude. Vous sentez-vous un peu mieux ?

 — Oui, oui, répondis-je, mais quel horrible événement.

 — Horrible ! bien horrible ! en effet, essayez de ne plus y songer.

Le docteur s’approcha, me tâta le pouls et mit sa main sur mon cœur.

 — Ce ne sera rien, dit-il. Un simple évanouissement. Monsieur est très nerveux, du repos, du calme, et après-demain il n’y paraîtra plus.

Saint-Jorry me fit prendre deux cuillerées de la potion, puis m’aida à remettre ma tête sur mon oreiller.

 — Cher ami, me dit-il, vous m’excuserez, mais il faut absolument que je retourne au château. Élisabeth va monter et vous veillera, je serai ici au jour.

 — Tenez-moi au courant de tout, répondis-je en lui serrant la main.

 — Comptez sur moi, et ne vous énervez pas. Venez-vous, docteur ?

 — Je suis à vous, dit le médecin qui reposa la fiole de potion sur la table de nuit, après l’avoir un peu secouée et en avoir regardé le contenu à la lumière de la bougie.

Saint-Jorry agita la sonnette, sa vieille servante monta, et s’installa près de moi avec un livre de prière à la main.

 — A tout à l’heure, mon ami, dit Saint-Jorry, et il sortit en compagnie du médecin.

Mon malaise se calma, mes douleurs de tête s’apaisèrent, et au moment où l’aurore commençait à éclairer la chambre de ses rayons gais et roses, je m’endormis d’un bon sommeil.

La journée était déjà fort avancée quand je me réveillai. J’étais seul et je m’empressai de sonner ; au bout de quelques secondes, Saint-Jorry reparut accompagné d’Élisabeth, qui portait un potage et une aile de poulet sur un petit plateau. Saint-Jorry semblait vieilli de plusieurs années.

 — Êtes-vous tout à fait bien ? dit-il.

 — Je ne souffre plus, répondis-je, mais je me sens encore faible...

 — Maintenant, dis-je à Saint-Jorry, que se passe-t-il ?

 — Vous le savez bien... Mlle de Mortray a été assassinée dans la journée d’hier.

 — Soupçonne-t-on quelqu’un !

 — Oui, on a arrêté le paillasse.

 — A-t-on quelques indices ?

 — Des indices faibles... Jusqu’à présent rien ne tend à prouver que ce malheureux soit coupable, sinon sa persistance à refuser de dire où il se trouvait vers cinq heures de l’après-midi, c’est-à-dire au moment où l’on présume que le crime fut commis.

 — C’est déjà un indice.

 — Peut-être !... dans tous les cas, on se demande pourquoi le paillasse se serait rendu coupable d’une pareille atrocité.

 — Sans doute pour voler...

Saint-Jorry hocha la tête.

 — La pauvre Gabrielle, dit-il, avait des boucles d’oreilles, une broche en camée rose, une montre en or émaillée et entourée de perles fines, un bracelet porte-bonheur en or massif, et une petite bourse en mailles d’argent, contenant une centaine de francs ; rien de tout cela ne lui a été enlevé.

 — Peut-être ce misérable a-t-il entendu venir quelqu’un et s’est-il hâté de prendre la fuite ?

 — C’est possible... mais ce n’est pas probable.

 — Peut-être avait-il un but plus infâme encore que le vol ?

 — L’examen des médecins n’a rien révélé qui le fasse conjecturer.

 — Et... et... comment suppose-t-on que la malheureuse a été tuée ? demandai-je.

 — Il résulte de l’examen du juge d’instruction et des gens de police, que l’assassin a brisé la tête de la pauvre fille à coups de l’instrument nommé « coup de poing ».

 — Et Mme de Mortray ?

 — Ah ! ne m’en parlez pas ! j’ai été chargé de lui apprendre l’horrible nouvelle, j’ai cru qu’elle deviendrait folle ; aujourd’hui, elle est plus calme elle demande à voir sa fille ; vous comprenez bien que j’ai dû résister à ce désir.

 — Ah ! tout cela est trop affreux, le paillasse est un fou furieux.

 — Il n’en a pas l’air ! on a déjà pris des renseignements sur son compte : malgré sa mine patibulaire, il passait pour un homme très inoffensif.

 — Et l’on ne soupçonne que lui ?

 — Si, on soupçonne encore quelqu’un, d’après des propos du pays : mais c’est un soupçon tellement ridicule !

Depuis la découverte du cadavre de Gabrielle mes idées avaient été fort confuses. Mais ces paroles de Saint-Jorry me remirent en mémoire le rendez-vous que j’avais entendu donner par Claveyrouse à sa cousine.

 — Qui soupçonne-t-on, au nom du ciel ! m’écriai-je en me redressant dans un soubresaut.

 — C’est absurde, vous dis-je ? On parle du cousin de Gabrielle, du marquis Gaston de Claveyrouse.

 — Et sur quoi base-t-on ce soupçon ?

 — Je vous réitère que ce sont des racontars du pays. Le juge d’instruction semble n’y point attacher trop d’importance.

 — Mais encore, que dit-on dans le pays ?

 — Des sornettes ?... Vous savez qu’en quittant Miroville, après sa très courte visite, le marquis est parti à cheval, accompagné d’un groom ?

 — Oui, sans doute.

 — Eh bien, il est allé jusqu’à Châtillon ; là, il a fait un e halte devant un café, où il est entré. Il s’est fait servir à boire, puis a congédié son groom avec les deux chevaux ; après quoi, il est entré dans le parc, il semblait tout chose, c’est l’expression du cafetier... Voilà sur quoi se basent les soupçons. Je vous répète que c’est ridicule.

 — C’est cela, c’est bien cela, dis-je comme en me parlant à moi-même.

 — Quoi ? qu’est-ce qui est bien cela ? demanda Saint-Jorry avec étonnement.

 — Le rendez-vous.

 — Quel rendez-vous ?... que voulez-vous dire ?

 — Je veux dire qu’avant de monter à cheval pour s’éloigner de Miroville, Claveyrouse a donné un rendez-vous à Gabrielle, et que ce rendez-vous était pour cinq heures, au pied de la statue de bois.

 — Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites là ? s’écria Saint-Jorry en me saisissant la main.

 — Aussi sûr que possible, j’ai entendu donner le rendez-vous.

 — Il l’a donc donné à haute voix ?

 — Non !... mais j’ai distinctement perçu ces mots : Cinq heures... Bouche-Verte... très important !

 — Songez-vous bien à ce que vous dites, mon cher ? Les émotions que vous avez éprouvées ont pu vous troubler les idées...

 — Oh ! je me souviens très distinctement de tout ce qui s’est passé avant la découverte du cadavre, je ne puis pas me tromper ; tandis que nous nous livrions à des recherches dans la forêt, j’étais persuadé que Claveyrouse avait enlevé sa cousine. Vous comprenez bien pourquoi je n’ai rien laissé percer de cette conviction.

 — Et l’idée qu’il ait pu l’assassiner ne vous est pas venue après la découverte du cadavre.

 — Il ne m’est venu alors aucune idée ; j’ai perdu complètement la tête ; le fil de mes pensées s’était rompu. C’est ce que vous venez de me dire au sujet du soupçon qui planait sur Claveyrouse, qui m’a rappelé la grave circonstance du rendez-vous.

 — Bien grave, en effet, dit Saint-Jorry, tellement grave que je vous engage à réfléchir encore, mon ami ! Voyons, rentrez en vous-même... êtes-vous bien sûr d’avoir entendu les mots que vous venez de me dire ?

 — Oh ! j’en témoignerais en justice.

 — C’est précisément ce que vous avez à faire.

— Moi !...

— Vous-même.

 — Jamais !... Ce que je viens de vous dire là est entre nous, et vous allez me donner votre parole de n’en rien répéter. Mais songez-donc, mon cher ami, que ma dénonciation contre Claveyrouse va peut-être ameuter tout mon monde contre moi.

 — Vous laisserez tout votre monde s’ameuter et vous en appellerez aux honnêtes gens de tout les mondes.

 — Savez-vous quel est le magistrat chargé de l’affaire ?

 — C’est M. Cambois de Malrive, un homme des plus distingués, que j’ai l’honneur de connaître tout particulièrement.

 — Voilà qui simplifie les choses, dis-je avec un soupir de soulagement. Je connais aussi M. Cambois de Malrive ; il venait souvent chez mon père qui, comme vous le savez, était conseiller à la cour de cassation.

 — Et maintenant reposez-vous, dit Saint-Jorry. Cette conversation a dû vous fatiguer ; si vous avez besoin de moi, la sonnette est à portée de votre main.

Il tira les rideaux, me dit bonsoir et me laissa seul.

PREMIÈRE PARTIE

I

Quand il m’arrivera1, dans le cours de ce récit, de relater des faits ou de retracer des scènes dont je n’ai pas été témoin de visu et de auditu, je prie mes lecteurs de n’en point conclure que ces scènes ou ces faits sont imaginés, supposés, ou même simplement arrangés. Si je les relate ou les retrace, c’est que des circonstances particulières ou des recherches consciencieuses, m’ont permis de rester en cette occasion dans la plus scrupuleuse, la plus méticuleuse exactitude.

Je crois cet avertissement nécessaire, surtout au moment où je vais introduire mes lecteurs auprès de Mme la marquise de Claveyrouse, et mettre sous leurs yeux ce qui se passa chez cette malheureuse femme, le lendemain même du jour où Gabrielle de Mortray mourut d’une façon si tragique et si mystérieuse.

La marquise habitait un petit appartement dans l’hôtel de Gardaigne. Depuis assez longtemps, elle était brouillée avec son fils, dont la conduite la désolait.

L’hôtel de Gardaigne est un des plus vastes et aussi des plus tristes du faubourg Saint-Germain.

Lorsque, par hasard, la porte cochère en est ouverte, les passants éprouvent une impression pénible à l’aspect de la grande cour aux pavés inégaux et verdis par l’humidité ; de la façade principale, à demi décrépite, sur laquelle se détache un grand perron de marbre blanc, tout parsemé de taches jaunâtres et pourvu d’une rampe de fer rongée par la rouille. Les volets, toujours fermés, sont déteints par la pluie. C’est une vraie demeure de spectre.

La baronne de Gardaigne restait constamment en compagnie de son mari, dans un château du Poitou.

Depuis de longues années, les appartements étaient abandonnés, et les meubles avaient des airs de cadavres, ensevelis sous leurs housses de toiles grises.

L’appartement de Mme de Claveyrouse se composait d’un grand vestibule, d’une chambre à coucher, d’une salle à manger et d’un salon. Seul, ce salon était meublé avec un certain confort ; car le mot élégance ne saurait, en aucune façon, convenir à cet ameublement raide et glacial, datant du premier Empire et contrastant avec les portes surmontées de trumeaux Louis XV, en grisailles, et les gracieuses tentures de tapisseries à bergerades, exécutées dans le style de Boucher.

Sur la cheminée étaient disposés une pendule et deux candélabres, ornés d’étranges divinités à robes collantes et à grandes ailes étendues. Les fauteuils et le canapé à dossiers carrés et plats, étaient recouverts de velours d’Utrech dune nuance vert pourri. Au centre du salon s’arrondissait un grand guéridon d’acajou entouré d’ornements en cuivre, reproduisant le zodiaque sur le bois rouge et miroitant.

Quelques sombres portraits d’ancêtres avaient été cloués — grosse faute de goût ! — sur les tentures ternies par la poussière.

Une étroite bibliothèque d’acajou, pleine de livres de piété, se tenait timidement dans un coin

De grands rideaux de satin bleu, à rosaces blanches, tombaient des fenêtres pourvues de petits carreaux verdâtres, fenêtres ternes, distraites comme des yeux d’aveugle.

Tout cela avait un air noble et pauvre qui imposait en donnant envie de pleurer.

Ce n’est pas que Mme de Claveyrouse fût pauvre, la véritable acception du mot ; elle avait environ trente mille livres de rentes, mais elle vivait de très peu et consacrait aux bonnes œuvres la plus grande partie de son revenu.

Sa livrée se composait simplement d’une jeune servante prise à un établissement d’orphelines, d’un valet septuagénaire, sans compter une dame de compagnie, la respectable Mme Gédoin.

Le lendemain de l’événement de Miroville, Mme de Claveyrouse était dans son salon, en compagnie de Mme Gédoin, qui lui lisait l’Imitation,

De prime abord, on aurait pris Mme Gédoin pour la marquise, et la marquise pour une suivante, tant la première avait l’air digne et noble dans son étroite robe de soie violette, et tant l’autre avait l’air humble et restait effacée dans son fourreau d’alpaga noir, et sous sa coiffe monastique.

Mme Gédoin, frappée de l’expression de tristesse qui tirait les traits de sa maîtresse, interrompit tout à coup sa lecture.

 — Est-ce que Madame la marquise est souffrante ? demanda-t-elle.

La marquise releva la tête, qu’elle tenait depuis quelques instants penchée sur sa poitrine. Ses traits, un peu durs et un peu masculins, s’éclairaient d’un bon et triste regard.

 — Je ne suis pas bien, ma bonne Gédoin, dit-elle d’une voix faible. Il me semble que ma vie s’en va. J’ai éprouvé trop de déceptions dans mon existence, ma pauvre amie, je suis plus vieille que mon âge. Je devrais prendre courage et offrir mes souffrances à Dieu, mais il me semble que Dieu même m’abandonne !... Hélas ! comme je suis seule !

 — Et moi ? dit Mme Gédoin d’un air un peu boudeur.

 — Oh ! ne croyez pas que je méconnaisse votre amitié, ma chère Madame Gédoin ; mais convenez que notre vie est bien triste... aussi triste pour vous que pour moi.

 — Madame la marquise !...

Songez au bonheur que nous aurions eu toutes deux, si...

La marquise s’interrompit et resta quelque temps silencieuse. Ses yeux se remplissaient de larmes et ses mains tremblaient en jouant distraitement avec un gros chapelet de grenat.

Mme Gédoin suivait ses pensées, pensées pleines d’amertume ! La pauvre femme songeait au bonheur qu’elle eût éprouvé à se voir entourée de soins et de respect par son fils Gaston, marié et père de famille. Peut-être, dans le plus profond recoin de son cœur, existait-il un regret — qu’elle ne s’avouait pas à elle-même — le regret de s’être montrée trop sévère.

Mme Gédoin rompit le silence la première.

Dois-je cesser ma lecture ? demanda-t-elle.

 — Oui, ma bonne Gédoin, répondit la marquise, je ne suis pas du tout à ce que vous lisez.

 — Madame la marquise veut-elle que nous fassions une petite promenade sur l’esplanade des Invalides ?

 — Merci ! je suis faible... mes étourdissements me reprennent.

 — Le grand air ferait peut-être du bien à Madame la marquise ?

 — Non, je me sens brisée !

 — Si je faisais venir un journal, hasarda timidement Mme Gédoin.

La marquise la regarda durement et répondit d’une voix sèche.

 — Vous savez bien, Madame Gédoin, que j’ai défendu qu’aucun journal entrât chez moi !...

Mme Gédoin n’insista pas.

Le silence se fit... silence pénible, de temps on temps interrompu par les soupirs de la marquise.

Tout à coup la marquise leva les yeux vers la pendule.

 — Cinq heures ! dit-elle. On prétend que le temps passe vite pour les vieilles gens !... Il me semble, à moi, d’une longueur mortelle. Je voudrais qu’il fût nuit !...

... A ce moment, des bruits de voix se firent entendre dans le vestibule, puis le vieux domestique entre-bâilla la porte et passa la tête. Il paraissait fort ému.

 — Qu’est-ce donc, Gratian ?... demanda Mme de Claveyrouse.

 — Madame la marquise, dit le vieillard, c’est... c’est M. le marquis.

La marquise s’était levée tout d’une pièce de son siège... les mains tremblantes... le visage animé.

 — Gratian !... Gratian !... dit-elle, je vous avais pourtant ordonné...

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