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Brins d'herbe

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199 pages

« DES vers ! on en rirait ! laisse dormir ta plume :
Pourquoi veux-tu dorer d’un rayon cette brume ?
Le ciel est noir encore, attends des jours meilleurs,
Pauvre moineau des champs, prends garde aux oiseleurs !
Nos jours sont pleins de bruit et nos nuits sont muettes :
Hélas, il est bien loin l’âge d’or des poètes !
Les grands siècles de l’art sont à jamais passés,
Vers la terre en travail tous les yeux sont baissés ;
On raille le chasseur, d’illusions perdues ;
Nul ne sait son chemin : les âmes détendues
S’affaissent tristement sous l’abri du hasard ;
L’homme désenchanté se fait vite vieillard.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Ernest de Chabot

Brins d'herbe

A D...

« DES vers ! on en rirait ! laisse dormir ta plume :
Pourquoi veux-tu dorer d’un rayon cette brume ?
Le ciel est noir encore, attends des jours meilleurs,
Pauvre moineau des champs, prends garde aux oiseleurs !
Nos jours sont pleins de bruit et nos nuits sont muettes :
Hélas, il est bien loin l’âge d’or des poètes !
Les grands siècles de l’art sont à jamais passés,
Vers la terre en travail tous les yeux sont baissés ;
On raille le chasseur, d’illusions perdues ;
Nul ne sait son chemin : les âmes détendues
S’affaissent tristement sous l’abri du hasard ;
L’homme désenchanté se fait vite vieillard.
Les lettres ne sont plus qu’un passe-temps futile ;
L’art affairé s’attèle à la besogne utile !
Si tu veux réussir fais-nous quelque traité
Sur la vapeur, le gaz ou l’électricité !
La gloire est aujourd’hui dans ces routes nouvelles :
L’imagination doit se couper les ailes,
Et ce monde, que Dieu berce avec tant d’amour,
Bientôt c’est en wagon qu’on en fera le tour ! »

 

Ainsi, mon peintre aimé, dans tes heures amères
Tu railles l’art divin et les belles chimères ;
Tu railles, — puisses-tu ne t’en point repentir ! — 
Ce dieu dont tu seras, peut-être, le martyr.

 

Voudrais-tu donc me voir, charlatan politique,
Debout sur les tréteaux, dans la place publique,
Des passions du temps me faire un triste enjeu ?
Ou trancher de l’apôtre, inventer quelque dieu,
Flatter le mendiant qui se tord sur la paille,
Faire luire à ses yeux cette immense ripaille
Dont le nom littéraire est révolution,
Ou pesant l’avenir de chaque ambition,
Escompter par avance un règne et sa durée
Pour y marquer ma place au jour de la curée ?

 

J’admire, comme toi, l’intrépide César ;
Mais aussi tu le sais, poète de hasard,
J’aime la liberté ; toute âme magnanime
Doit chercher le repos dans ce rêve sublime,
Et j’aime aussi les rois, les grands rois du passé !
Car je garde en mon cœur, qu’hélas ! rien n’a lassé,
Un pieux souvenir pour les races vaincues
Et ma fidélité pour les causes perdues !
Quand leur vient le bonheur je quitte les heureux.
C’est un exemple, ami, qui n’est pas dangereux
Et qu’à bon droit, sans doute, on trouve ridicule.

 

Ils seront toujours là les deux chemins d’Hercule !
L’un conduit aux honneurs, au lucre prompt et sûr...
Que veux-tu ? j’ai pris l’autre, il mène aux lacs d’azur,
Aux beaux fleuves perdus sous la forêt muette,
Au doux isolement qu’aime une âme inquiète,
Et malgré tous les sots je suis heureux ainsi.
En rira qui voudra, ce n’est pas mon souci.

 

J’eus pour maître un vieillard, au temps de ma jeunesse,
Qui parfumait de vers son aride vieillesse.
Il était ruiné, fou, poète, amoureux :
Et malgré tant de maux ce fut un homme heureux !
Le pauvre diable avait pris pour Dame une étoile ;
Chaque soir, quand la nuit laissait tomber son voile,
Il s’asseyait au seuil de son humble maison,
Et cherchait son amour au fond de l’horizon.
L’aperçut-il jamais ? c’était sans doute un rêve
Qui doucement une heure à ses maux faisait trêve :
Du pauvre et bon vieillard c’était le seul trésor,
L’insaisissable amour, la belle larme d’or !
Il fut heureux : — souvent, avec. mélancolie,
J’admirai ce poète et sa douce folie !
L’étoile au rendez-vous manquait un soir, il crut
Son heure de mourir arrivée et mourut,
Pensant la retrouver dans les sphères profondes
De cette harmonieuse immensité des mondes !

 

Sans me désenchanter, cher, comme à ce vieillard
Laisse-moi mon amour... mon étoile, c’est l’art.

— CARLEPONT. —

SOUVENIR

C’EST le même flot pur, c’est le même rivage,
Là-bas, dans les lointains, le même sable d’or ;
Au fond de l’horizon c’est le même mirage ;
Entre ses longs rideaux de vigne et de feuillage,
Comme autrefois la Loire indolente s’endort.

 

Les mêmes peupliers ombragent les vallées,
Les mêmes pampres verts abritent les amours,
Et les doux souvenirs des heures envolées
Sur mon cœur rajeuni s’abattent par volées
Devant cette nature aussi jeune toujours !

 

Qu’ils reviennent vers moi, qu’en silence je rêve
En écoutant l’écho de mon bonheur passé.
Que je revoie encor courir sur cette grève,
Le fantôme adoré, la blanche fille d’Ève
Qui dans son doux giron reçut mon front lassé.

 

Le flot harmonieux qui me berçait près d’elle
Est toujours aussi pur et s’écoule aussi clair,
Auprès de mon bateau je revois l’hirondelle
Qui s’en venait lui dire, en l’effleurant de l’aile :
« N’es-tu pas comme nous une fille de l’air ? »

 

Le ciel était en feu, la nuit était venue,
Nos lèvres en tremblant par moment se touchaient ;
Ses yeux, comme l’éclair, scintillaient sous la nue ;
Vers cette mer d’amour à tous deux inconnue
Dans un élan divin nos âmes se penchaient.

 

Pensive, elle restait doucement recueillie
Dans ses longs cheveux bruns elle prit une fleur...
Simple rose, aux buissons d’un chemin vert cueillie,
Et sa main frémissante à la vague assouplie
La jeta cher enjeu, d’amour et de douleur !

 

Mon fleuve bien-aimé, qu’as-tu fait de la rose ?
Sept ans se sont passés, me voici de retour :
Comme alors, l’air est doux, le flot pur, la nuit close...
J’ai sauvé le parfum, qu’as-tu fait de la chose ?
As-tu gardé la fleur ? — moi j’ai gardé l’amour.

UN ROI MORT A CLAREMONT

IL est mort en exil ! sévère Providence !
Autour de son tombeau la pitié dit : silence ;
Et quoi qu’il ait fait tache au nom de ses aïeux
Je ne troublerai pas ce mort ambitieux ;
Qu’il dorme, s’il se peut, tranquille en son suaire ;
Que jamais au chevet de son lit mortuaire
Il n’entende un vrai roi lui crier : « trahison ! »
Quelle triste devise au champ d’un tel blason !

 

Dans la mort, je le sais, les colères s’apaisent :
Ainsi soit ; mais au moins que ses flatteurs se taisent,
Qu’ils ne prétendent pas appliquer tôt ou tard
Un masque de grand homme à ce roi de hasard !
Pour tout usurpateur la louange est impie :
Le bonheur passager des grands crimes s’expie ;
La France avait sous lui désappris la fierté ;
Il a trahi son roi, trahi la liberté ;
Il eut voulu flétrir sa famille exilée
Pas même le respect après l’avoir volée !
Une femme, une mère, oh ! l’infâme action !
Quel effrayant creuset que leur ambition !

 

Je ne veux pas savoir comment se font les choses,
Le venin des serpents ni le parfum des roses,
Comment se fait l’azur qui caressé mes yeux,
Ni qui donne la voix aux flots harmonieux,
Ni ce qui fait germer dans les âmes hardies
Ce qu’ils nomment entr’eux les grandes perfidies ;
Les mystères du monde et du cœur sont à Dieu ;
Mais comment oublier qu’à l’heure de l’adieu
Pour défendre un enfant on lui ceignit l’épée ?
A l’eau des trahisons, lui père ! il l’a trempée !
Ce jour-là pour jamais il a mis à son front
La tache de Macbeth, qu’hélas ! n’effaceront
Ni le pâle troupeau de ses courtisans mornes,
Ni les puissantes eaux des océans sans bornes.

 

Abritez, j’y consens, son infidélité
Sous le banal manteau de la nécessité ;
L’histoire pèsera dans sa juste balance
La valeur et le poids de cette violence

 

Toujours quand à son front un traître voit du sang
Il l’essuie et voudrait en paraître innocent.
Les lâches font ainsi dans toute lutte humaine.

 

Pilate, enfonce-toi dans ta toge romaine,
Sur le Christ insulté jette un rouge manteau,
Laisse lui mettre aux mains le sceptre de roseau,
Et poser sur le front la couronne d’épines,
Laisse-le condamner par les voix assassines
De tes mille bandits, grecs ou juifs ou romains,
Et quand tout sera fait, va-t’en laver tes mains !
 — Va, tu seras pour moi, quoique tu puisses dire,
Le plus lâche bourreau dans ce divin martyre !

SUR LA DUNE

A HERMÈS ET JULES D’H...

SALUT merveilleux flot, salut ô mer profonde !
J’aime à rêver ainsi ; devant ta vague blonde
Je m’arrête, inquiet de ton immensité.
Près de toi ma pensée, en dehors du possible,
Comprend l’autre mystère impalpable, invisible,
Que l’homme avec terreur appelle : éternité !

 

Le temps est une mer aussi, pleine d’orages
Comme toi ! mais sans port, sans bornes, sans rivages ;
En vain le lourd vaisseau des vieilles nations
Pour y chercher abri fatigue sa carène ;
Un souffle voyageur incessamment l’entraîne
Se briser sur l’écueil des révolutions.

 

Sur ces vagues du temps que l’on nomme l’histoire,
Dans un lointain douteux d’infamie et de gloire,
Se dressent, comme en toi, de grands Léviathans,
Vieux héros naufragés dont la tête sublime
Apparaît un instant et domine l’abîme,
Puis s’efface à toujours sous l’horizon des temps.

 

Hélas ! c’est que jamais le soleil de la vie
Ne redore une fois le flot des temps passés,
Cette autre mer sans fond, aux abîmes glacés,
Dont pour toujours aussi la vague est endormie ;
Au lieu que sur tes flots revient la brise amie
Quand de troubler ton sein les vents se sont lassés.

 

Nager sous le ciel pur, dormir sur ta falaise
Ah ! comme ils sont heureux tous tes beaux oiseaux blancs !
Sur ton flot tiède et doux ils se bercent à l’aise
A l’ombre du rocher, près de leurs nids tremblans ;
Quand le ciel est d’azur et que le vent s’apaise,
Oh ! comme ils sont heureux, mer, tes beaux oiseaux blancs !

 

Tout bonheur a pourtant sa mauvaise fortune :
Parfois dans la tempête un aigle à l’aile brune
S’abat dévastateur sur ce peuple d’oiseaux ;
Chaque pauvret alors se plonge au fond des eaux,
Ou regagnant son nid s’envole vers la dune
Tour y chercher abri sous les pâles roseaux.