Brises d'Orient ou dix perles d'Asie...

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L. Janet (Paris). 1838. In-4°.
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Publié le : lundi 1 janvier 1838
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BRISES D'ORIENT
ou
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Selam
Illustré de Dix Vignettes en couleur, enrichies d'Arabesaiies.
^-L^- PARIS
31u fonb îre k Cour
Imprimé par Duccssuis , quai des Augiislins , 55.
La Musulmane. ..... THELAIS 1
' La Circassienne FATMÉ 13
La Grecque AMIBE 25
La Persane ZULEIKHA, 33
L'Arabe IEHEMI 41
L'Indienne DEMSAÏL 53
La Mogole. K01AMÉE 67
La Japonaise TELAÏRE 7!
La Tartare ZORA 8b
La Chinoise TSANG-KÉ 91
BRISES
Adieu riantes beautés de notre vieille Europe, à vos minois jolis, à vos yeux mu-
tins, à vos pieds mignons, à votre esprit, à vos grâces, à vos charmes; adieu, mais
pour un jour.
Voici l'Orient, l'Orient" avec ses femmes, avec ses bayadéres, ses houris, ses péris,
ses fées: fleurs d'Asie aux corolles variées, aux couleurs si diverses! sélam inconnu
à vos boudoirs !
La brise nous pousse... C'en est fait... Voici le pays des lunes, des soleils, et des étoiles;
le mystérieux séjour desdîves etdesrackâsas, des caïmans et des crocodiles, avec ses in-
nombrables légions de perroquets bleus, de paons, d'autruches, de buffles, d'éléphants et
de gazelles.
Adieu, vous, équipages et chemins de fer, bateaux à vapeur.,, et voici venir des
palanquins, des mahâdols, desnorimons et des jonques.
Et vous aussi somptueux palais, beaux châteaux, riantes villas, gracieux chalets
d'Europe, nos yeux n'aperçoivent déjà plus que kiosques, dômes et coupoles, palais dorés
et pagodes.
lous fumons le hooca, aspirons l'encens, mâchons le bétel, savourons le nectar
près des rosiers d'Irem, des palmiers et des asocas, des lotus et des vétasas, des bana-
niers et des nénuphars.
On peuple étrange et prestigieux nous entoure, - quelle pompe ! des rajahs,
des banjos, des omhras, des nababs, — quelle gravité sombre ! des derwiches, des
brahmanes, des pandites, des mulas ! - quel bruit étourdissant ! des faquirs, des ba'iraguis,
des jongleurs !
Salut Orient! salut à toi, à tes déserts, à tes grandes eaux, à ton ciel d'or!
Charles-Malo.
raiL^iig
BANS combien de fautes ne suis-je pas déjà tombé, disait un
jour Abdalazis, et je n'ai pas encore vingt ans ! que de fois
ne me suis-je pas vu la dupe des intrigants et des fourbes !
que de bienfaits dont je n'ai recueilli que l'ingratitude et quelque-
fois la haine ! Ah ! je le sens, les lumières de l'expérience ne suffi-
sent pas à l'homme pour se conduire avec sagesse ; il faudrait
encore que son esprit pût percer le voile de l'avenir. Connaissant
alors d'avance le résultat de chaque démarche, nous éviterions
avec soin les sentiers de l'erreur. Pourquoi n'ai-je point reçu en
partage une si précieuse faveur ? je ne craindrais pas de sacrifier,
pour l'obtenir, une partie des trésors qui me restent. » Comme il
achevait ces mots, Abdalazis se coucha sur son divan, et s'en-
dormit du sommeil le plus profond.
Les plaintes du jeune Arabe étaient montées jusqu'au ciel, et
le saint prophète résolut, pour mieux le punir, d'exaucer ses
voeux imprudents. L'ange descend comme un éclair et s'offre aux
yeux éblouis d'Abdalazis. De son front jaillissaient au loin des
rayons lumineux ; ses ailes vertes frémissaient encore de la rapidité
de son vol, et de sa bouche de corail sortaient des paroles plus
douces que la mélodie des concerts. « Jeune homme, dit l'envoyé
de Mohammed, cesse d'accuser la Providence : elle a entendu tes
murmures, et me charge de te satisfaire. Reçois de mes mains
cette lunette, à travers laquelle tu verras l'avenir dégagé de tous
ses voiles. 11 suffit d'allonger par degrés cet instrument, pour
que les objets que tu voudras connaître d'année en année, s'offrent
successivement à tes yeux. Soudain tu te croiras transporté au
milieu des temps futurs, et tu prendras part aux événements qui
ne sont pas encore. Mais admire la bonté du ciel, qui veut bien
t'exempter des lois de la fatalité. Les destins que t'annoncera cette
lunette ne seront point irrévocables. Éclairé par une expérience
anticipée, tu pourras à ton gré diriger chacune de tes actions, en
calculant les suites qu'elles doivent amener, et d'autres événe-
ments seront alors inscrits sur le livre de ta vie. Adieu, puisses-tu
ne pas gémir un jour sur le présent que je te fais ! » L'ange dit,
et reprend aussitôt un vol rapide vers le séjour des bienheureux.
Déjà, depuis longtemps, le soleil dorait de ses rayons les mina-
rets de Bagdad, et Abdalazis sommeillait encore. Il se réveille en-
fin, et son esprit agité cherche à rassembler le souvenir confus
des objets qui l'ont frappé la nuit. Il ne tarde pas à se rap-
peler tous les détails de son rêve merveilleux ; il croit encore
voir l'ange Gébraïl qui lui confie le magique instrument, dont la
possession comblerait ses voeux les plus chers, mais il attribue
cette vision aux vapeurs fantastiques de la nuit. Comment donc
exprimer sa surprise, lorsqu'en jetant autour de lui des regards
incertains, il aperçoit sur la riche couverture qui couvrait son di-
van, la lunette que lui a remise le céleste messager. Il n'ose en
croire ses yeux. Cependant tout sert à le convaincre que le som-
meil a fui loin de ses paupières, et que Gébraïl lui a réellement
accordé le privilège après lequel il a tant soupiré. Impatient d'en
faire l'essai, il cherche d'abord sur quel objet il interrogera le
destin, et flotte dans l'incertitude jusqu'à ce que l'idée de la belle
Thélaïs s'offre à son esprit.
Depuis trois mois, Abdalazis aimait avec transport une jeune
esclave grecque de ce nom ; elle unissait à cet éclat de la beauté
qui commande l'admiration, cette grâce ineffable qui inspire l'en-
ivrement. Les maîtres les plus habiles de la Perse s'étaient plu à
la douer de tous les talents, et, soit qu'elle chantât une plaintive
Itasida , soit qu'elle formât des pas voluptueux aux sons bruyants
du daïreh, Thélaïs eût amolli le coeur du derviche le plus austère.
Ce fut sur cette jeune beauté qu'Abdalazis résolut d'éprouver la
vertu de sa précieuse lunette. Bientôt il va connaître les change-
ments qu'une année apportera dans ses amours. Il dispose l'in-
strument suivant les conseils de Gébraïl, et, quoique saisi de la
plus vive curiosité, il éprouve cependant une crainte imrolon-
taire, sa main tremble, son coeur palpite avec violence.
A peine Abdalazis a-t-il appliqué son oeil sur le verre, qu'il se
croit transporté au milieu de son jardin ; il erre languissamment
dans les allées solitaires, et s'avance vers un berceau où le jasmin
bleu se marie avec grâce aux fleurs odorantes du henné. A tra-
vers le mobile feuillage, il aperçoit Thélaïs qui lui paraît plongée
dans une profonde rêverie; elle tient à la main une branche de cet
arbre si cher aux femmes de l'Orient; elle trace lentement sur le
sable quelques caractères. Abdalazis s'approche et lit avec ravisse-
ment les premières lettres de son nom. Au bruit qu'il a fait, Thé-
laïs retourne la tête et reconnaît son amant; elle rougit aussitôt de
surprise et de joie, entr'ouvre le feuillage et tend à celui qu'elle
chérit une main qu'il couvre de baisers. Déjà ils sont assis l'un
près de l'autre, leurs bras sont entrelacés , leurs regards se con-
fondent. Abdalazis succombe à l'excès des voluptés qui l'enivrent,
il penche son front sur le sein de la jeune fille, et ses yeux char-
gés de langueur se ferment... Tout à coup ce spectacle enchan-
teur disparaît, et le jeune Arabe se retrouve sur son divan.
Sans doute Abdalazis aurait dû se contenter de cette première
épreuve ; mais il ne peut résister au désir de se convaincre qu'une
année de plus ne changera rien à son bonheur. Aussitôt il se re-
trouve dans le même jardin près de Thélaïs, mais sans éprouver
cette agitation et ce trouble que lui causait autrefois un seul
regard de cette jeune beauté. De son côté, elle paraît distraite,
rêveuse; des mots sans suite sortent de sa bouche, et sa main reste
muette dans la main qui l'interroge.
Sur un prétexte frivole, elle ne tarde pas à quitter Abdalazis,
et se retire dans l'intérieur du harem. Tourmentée d'une secrète
inquiétude, elle ne peut y demeurer longtemps, et, croyant échap-
per à tous les regards, monte d'un pied rapide l'escalier qui con-
duit à la terrasse. Là, elle s'assied sous un pavillon de gaze et di-
rige sa vue vers une terrasse voisine. Bientôt un jeune Franc y
paraît, et lui fait des signes d'intelligence. Tous les feux de l'a-
mour animent les yeux de la jeune Thélaïs. Avec quelle avidité
ne reçoit-elle pas les baisers que lui envoie son nouvel, amant!
vains baisers, que dissipent au loin les vents rapides.
Abdalazis contemple en frémissant d'indignation ce spectacle
odieux. Il veut voir cependant jusqu'où Thélaïs poussera la per-
fidie.
Thélaïs est redescendue dans le harem. Couchée sur des car-
reaux de zerbasl, elle se plonge dans des rêves d'amour. Bientôt
on introduit auprès d'elle une vieille esclave qui lui propose des
bijoux d'Europe et des étoffes de Perse. La jeune fille y jette un
regard distrait; mais quel objet nouveau fait tout à coup palpiter
son coeur. Thélaïs vient d'apercevoir, au fond du coffret qu'on
lui présente, un sélam qui lui est destiné; elle le saisit avec viva-
cité, et, parcourant d'un oeil avide les objets qu'il rassemble, elle
n'a point de peine à comprendre ces emblèmes d'un amour ingé-
nieux.
Le sélam était composé d'une grenade, d'un morceau de sucre,
d'une jonquille, d'un clou de girofle et d'un ruban vert réunis
ensemble par un lien de soie gris de perle. Tout cela signifiait :
« Mon coeur brûle pour vous, et n'aspire qu'au bonheur de vous
posséder. Ayez pitié de moi, charmante fille, si j'ai trouvé le se-
cret de vous plaire, daignez m'accorder un rendez-vous. »
Thélaïs s'empresse de répondre à ce message, en remettant à l'es-
clave une tulipe, du gingembre, un oeillet et un vase de porcelaine.
« Mon coeur participe à vos peines, disait-elle, sachez que je vous
aime; soyez toujours prudent et saisissez l'occasion de me voir. »
Abdalazis lit, en frémissant, la réponse de la perfide. Dans la
rage qui le transporte, il veut l'accabler de reproches, mais les cris
expirent sur ses lèvres. Irrité de plus en plus par l'obstacle qu'é-
prouve sa jalouse frénésie, il jure le trépas de la coupable et porte
la main à son cangiar... Mais ce mouvement éloigne la lunette de
son oeil, et l'horrible tableau se dissipe au même instant. Abda-
lazis, baigné de sueur, haletant de courroux, demeure longtemps
à reprendre ses esprits, et peut à peine se persuader que tout ce
qu'il vient de voir, n'est pas encore une réalité.
Dès ce moment il n'éprouve plus que de la répugnance pour la
jeune fille qui doit un jour le trahir. De peur même de céder à
une faiblesse que lui reprocherait sa fierté, il ne veut plus qu'elle
s'offre à ses regards, et, malgré les gémissements de cette infor-
tunée, le cruel la vend à un marchand d'esclaves, pour la punir de
son infidélité future.
C'est ainsi qu'Abdalazis , en sacrifiant à des craintes éloignées
celle qu'il adorait, avait perdu le charme qui embellissait son exi-
stence; il la regrettait encore malgré lui, et son amour révolté lui
faisait chèrement expier les conseils de son orgueil jaloux. Il ne
voyait plus qu'avec dégoût ses autres esclaves ; l'amitié même du
compagnon de son enfance, du fidèle Zéferdin, lui était devenue
importune, et toujours retiré dans l'intérieur du Sélamlik, il ver-
sait des larmes amères sur sa honte et même sur sa vengeance.
Un jour cependant il céda aux instances de Zéferdin, et se laissa
entraîner à un repas que plusieurs Arabes donnaient au célèbre
Sâdy. Ce poëte venait d'arriver à Bagdad, et l'on cherchait à l'y
retenir par des fêtes et des honneurs. Rien n'égala la joie de ce fes-
tin; les bons mots et le vin de Schiras enivraient toutes les têtes.
A peine eut-on servi les confitures et les sorbets, que les jeunes
Arabes témoignèrent au poëte persan le désir d'entendre quel-
ques-uns de ses vers. Sâdy se rendit à cette prière, et chanta les
paroles suivantes :
« J'ai visité les cours de l'Orient, les grottes des fakirs, les
mosquées et les académies, et j'ai su dérober un épi à toutes les
gerbes, une datte à tous les palmiers.
» O mes amis ! défiez-vous des promesses des grands et du sou-
rire de la faveur. Craignez d'échanger votre repos contre des hon-
neurs passagers et dangereux, que vous ne pourriez obtenir qu'à
force de bassesses. La flatterie est le langage du courtisan, et les
grâces composent seules ses vertus.
» Avant de critiquer les défauts des autres, examinez avec soin
si le blâme ne peut vous atteindre. J'ai connu un Indien habile
dans l'art de lancer le feu grégeois. Mon ami, lui dit un sage,
croyez-moi, renoncez à ce dangereux amusement; songez que
votre maison est bâtie de roseaux.
)> Employez vos richesses avec choix, et ne les prodiguez pas
au hasard. Un jeune Persan, ayant hérité d'une immense fortune,
jetait l'or à pleines mains. Mon fils, lui dis-je un jour, ménagez
vos trésors, ou la source en tarira bientôt. Si les pluies cessaient
de tomber sur les montagnes de l'Arménie, on verrait le Tigre
lui-même ne rouler que des flots indigents et suspendre sa course
rapide avant d'arriver à la mer.
» Le jeune Persan méprisa mes conseils et me répondit : Je ne
crains pas les malheurs dont tu me menaces. Le sable des déserts
est moins abondant que l'or dont mes coffres sont remplis. Laisse-
moi donc me livrer aux délices d'une vie fortunée, sans craindre
une pauvreté qui ne saurait m'atteindre. Est-ce donc au cygne à
redouter le déluge? Deux ans après, je revis ce jeune Persan. Il
était couvert de haillons, et mendiait à la porte d'une mosquée.
» Mais c'est assez vous faire entendre les leçons de la sagesse.
Ne quittons point ce festin avant de célébrer les filles de l'Orient.
Comme vous, je me suis enivré du charme de leurs regards et de
la séduction de leurs paroles. Insensé qui s'endort sur la foi de
leurs serments. Plus insensé le mortel qui se prive de leurs ca-
resses pour se dérober à leurs trahisons. La mer Persique ren-
ferme, au fond de ses eaux, les perles les plus renommées; elles
ne sont point pour le timide plongeur qu'épouvante la dent du
crocodile.
» J'ai visité les cours de l'Orient, les grottes des fakirs, les
mosquées et les académies, et j'ai su dérober un épi à toutes les
gerbes, une datte à tous les palmiers. »
Les vers de Sâdy furent couverts d'applaudissements. Abdalazis,
surtout, écoutait avec ravissement ces discours où la morale s'of-
frait toujours à l'esprit sous une forme ingénieuse et piquante.
Chaque parole de Sâdy était comme un baume salutaire qui en-
i
dormait ses douleurs et cicatrisait ses blessures. Il chercha à se ■
lier avec ce poëte célèbre. Les jours suivants, ayant saisi l'occa-
sion de rendre à Sâdy un service essentiel auprès du visir, Abda-
lazis parvint à mériter son amitié. Sâdy lui lisait tous ses vers, et
le jeune Arabe, au comble de ses voeux, oubliait, dans les douceurs
de son commerce, jusqu'au présent de Gébraïl.
Un jour que Sâdy était allé réciter des vers à la cour du kha-
life , Abdalazis, abandonné à lui-même, eut la fatale curiosité de
consulter la lunette pour connaître les suites de sa liaison nouvelle.
Mais quelle fut son indignation quand il lut de ses yeux une satire
que l'ingrat Sâdy devait composer contre lui l'année suivante :
« Le perfide ! s'écria-t-il, voilà donc la récompense des services
que je lui ai rendus! Que je bénis le ciel de m'avoir éclairé d'a-
vance sur tant d'ingratitude ! Ah ! malgré tous ses talents, je vais
le fuir désormais avec plus de soin que je n'en ai mis à le recher-
cher. »
Après cette nouvelle épreuve, Abdalazis, désabusé encore d'une
erreur qui lui était chère, retomba dans l'état de tristesse auquel
la société de Sâdy avait seule pu l'arracher.
11 reprit le monde en dégoût; on ne le rencontrait plus dans les
bazars, dans les karavansérails, ni dans les mosquées. Cet homme
si généreux était devenu dur, avare, impitoyable. Ses amis eux-
mêmes ne le reconnaissaient plus. Le seul Zéferdin pouvait encore
trouver accès auprès de lui, et quelquefois ses douces paroles
ramenaient sur les lèvres de l'infortuné un sourire qu'effaçaient
aussitôt de sinistres visions ou des espérances déçues.
Jusque-là l'idée d'interroger l'avenir sur l'ami fidèle qui lui de-
meurait, ne s'était point présentée à son esprit. De nouvelles mar-
ques de dévouement pourraient-elles accroître cette amitié, éprou-
vée par d'innombrables services, fortifiée par les ans? Un jour
cependant Abdalazis céda malgré lui au désir de connaître la con-
duite future de Zéferdin. Ce n'était point une épreuve, il était loin
de faire cette injure à son ami, il espérait trouver quelque distrac-
tion dans le tableau consolant que la lunette allait lui montrer.
A peine a-t-il fixé son regard sur l'avenir, qu'il se croit trans-
porté dans un immense désert, au milieu d'une nombreuse cara-
vane. Zéferdin est à ses côtés. Un sable étincelant fatigue leurs
yeux, une soif dévorante brûle leur palais. Ils se hâtent pour ar-
river avant la nuit à Damas. Tout à coup ils sont enveloppés d'une
troupe de bédouins. Les voyageurs se défendent avec courage;
mais Abdalazis, emporté par son ardeur, se voit séparé du reste
de la caravane. Déjà l'un des brigands tire son cimeterre pour le
frapper. Zéferdin accourt et reçoit le coup destiné à son ami. Il
tombe baigné dans son sang. Cependant les bédouins sont mis en
fuite, on s'empresse autour du jeune Arabe et l'on découvre avec
joie que sa blessure n'est pas dangereuse. La caravane continue sa
route, et arrive enfin aux portes de Damas.
Abdalazis fut longtemps à se remettre du trouble que lui avait
causé une scène si déchirante. Il frissonne encore en songeant au
danger où se précipitait le généreux Zéferdin : « Cher ami, s'é-
cria-t-il, comment jamais reconnaître un semblable dévouement.
Ma vie entière t'appartient, puisque tu l'as conservée au péril de
tes jours. Combien ne dois-je pas bénir le ciel des liens qui nous
unissent ! Ah ! je le sens, il est encore pour moi des jours de bon-
heur, et c'est à ton amitié que je les devrai. Que m'importent
maintenant des parents perfides, des voisins jaloux, des maîtresses
volages ! tu me restes, il suffit, je n'ai plus de voeux à former.
Avec quelle joie Abdalazis ne revit-il pas son sauveur ! il ne peut
détacher de lui ses regards, il le serre dans ses bras, le comble
de caresses. Jamais sentiment plus vif n'avait animé ses traits, et
Zéferdin se félicitait en voyant le front de son ami dégagé de cette ^
noire mélancolie, dont il avait cherché vainement à pénétrer la
cause.
Cependant, depuis cet heureux essai, Abdalazis sentait à cha-
que instant sa curiosité plus vivement excitée. Il se livra plu-
sieurs fois au dangereux plaisir de connaître les chances que le
sort réservait à son amitié ; constamment il voyait Zéferdin l'obli-
ger de son bras, de ses conseils et de sa bourse. Il ne pouvait se
lasser de contempler ce tableau ravissant. Un jour enfin, il con-
sulta l'avenir sur une époque très-éloignée. Tout à coup il croit
se trouver dans une des principales rues de Bagdad ; Zéferdin est
avec lui, tous deux goûtent en se promenant les douceurs d'une
conversation vive et enjouée. Ils s'approchent d'un magnifique
bazar. Un marchand les aborde et les engage à venir examiner
quelques esclaves récemment arrivées de l'Egypte; ils résistent
d'abord, mais bientôt par je ne sais quelle faiblesse, ils se lais-
sent entraîner malgré leur répugnance.
Les deux amis sont frappés d'admiration à la vue d'une jeune
Abyssinienne. Elle effaçait en beauté ses compagnes les plus belles.
Par un heureux contraste, à travers l'innocence qui respire dans
ses traits, brille cette voluptueuse ardeur qu'une nature embrasée
alluma sur son front, et qui, chez les filles du Nil, devance tou-
jours l'empreinte des passions. En la voyant, Abdalazis et Zéfer-
din ressentent les mêmes transports, et chacun veut avoir en par-
tage ce trésor de grâces et de candeur. Maîtrisée par un farouche
délire, leur âme est sourde à la yoix de l'amitié. La colère étin-
celle dans leurs yeux, la menace s'échappe de leur bouche. Déjà
le fougueux Abdalazis va saisir, par la violence, l'objet d'une
odieuse rivalité, déjà même il lève le bras pour frapper l'ami de
son enfance; mais ce geste rapide éloigne la lunette de son oeil, et
cette scène honteuse s'évanouit à l'instant, comme un rêve péni-
ble à l'approche du matin. L'insensé recouvre aussitôt la raison et
rougit de son égarement. Il ne peut se pardonner une action qu'il
déteste, et le remords le punit d'avance d'un crime dont son ima-
gination seule s'est souillée. Éclairé par cette funeste expérience :
« Maudite lunette, s'écria-t-il enfin, après m'avoir enlevé Thélaïs,
Sâdy, les plus douces illusions de ce monde, tu veux me priver
encore de mon ami ? Ah ! je commence trop tard à le connaître,
c'est une folie à l'homme de vouloir pénétrer les mystères de l'a-
venir. Le secret de tout prévoir est l'art de tout empoisonner.
Cette science dangereuse ne sert qu'à corrompre nos jouissances
présentes par des regrets prématurés, et à détruire d'avance d'u-
tiles erreurs dont le temps seul doit nous désabuser. »
En achevant ces mots, Abdalazis jeta sur le parquet son impi-
toyable lunette et la brisa sous ses pieds.
, J>V s. "' \ SCHEMSEDDIN.
FATMI
fj|p 'Aoul était tranquille ; on y voyait cà et là des groupes de
I Circassiens qui se reposaient des fatigues du jour. Assis sur le
Jo seuil deleurs cabanes, ces fiers enfants du Caucase parlant de
combats et de dangers, vantaient l'agilité de leurs chevaux, le
luxe de leurs montagnes, les jouissances d'une vie libre et sauvage;
ils se rappelaient ces incursions passées toujours terribles à l'en-
nemi, les stratagèmes de leurs guerriers, les prodiges deleurs ar-
mes meurtrières, de leurs flèches inévitables, les malheurs des
bourgades conquises et livrées au pillage.
Les heures s'écoulaient ainsi lentement. La lune régnait en si-
lence, au sein des sombres vapeurs de la nuit. Tout à coup on voit
s'élancer un Circassien; il est à cheval et tient attaché à une lon-
gue corde un jeune homme qu'il entraîne rapidement après lui.
C'est un Russe !.. s'écrie-t-il. L'Aoul a répondu à ce cri; une foule
curieuse et barbare accourt de tous côtés. Mais le prisonnier, sans
mouvements, demeure immobile comme la mort. Au-dessus de sa
tête plane le dernier sommeil; un froid glacial est sur ses lèvres.
(Il )
Longtemps le malheureux resta couché en cet état, abandonné de
la nature entière.
Le soleil, parvenu vers le milieu de sa course, dardait ses
rayons au-dessus de sa tête, lorsqu'il sentit se ranimer en lui le
souffle de la vie. Un léger soupir s'échappa de son sein. Réchauffé
par l'ardeur de l'astre bienfaisant, l'infortuné soulève doucement
son front. Il promène autour de lui ses regards éteints, et il voit
ces inaccessibles montagnes suspendues au sein des nuages, repaire
affreux des bandes du Caucase. Le souvenir de sa captivité, comme
un songe affreux, se retrace à sa pensée. Soudain le fer dont ses
jambes sont chargées a retenti... il est esclave !
Seul, près d'un rocher qu'entoure une haie vive d'aubépine, il
appelait la mort de tous ses voeux.
Déjà le soleil avait disparu, de nouveau, derrière les montagnes ;
l'écho bruyant avait retenti au loin. De retour des travaux de la
campagne, la foule s'acheminait vers l'Aoul. On distinguait dans
la plaine les blondes chevelures des montagnards. Bientôt les
maisons se remplirent, les feux s'allumèrent. Le bruit confus des
voix s'apaise par degrés. La nuit étend ses voiles , et le sommeil
répand ses pavots. On n'aperçoit plus dans le lointain que l'éclat
brillant d'une source qui jaillit d'une roche escarpée, et les cimes
resplendissantes du Caucase revêtu d'un vaste manteau de nuages.
Le calme le plus profond règne de toutes parts. Cependant le bruit
léger de quelques pas se fait entendre. Qui s'avance ainsi à la
lueur tremblante de la lune? Le prisonnier lève la tête. Une jeune
Circassienne est devant lui. Son maintien a quelque chose de mys-
térieux et de tendre. Il la considère en silence. N'est-ce pas,
pense-t-il en lui-même, un songe trompeur? Mais la jeune fille
s'agenouille à côté de lui, et, avec le sourire de la plus touchante
pitié, elle porte à ses lèvres, d'une main délicate, le lait frais
( <5 )
d'une jument. Les doux regards qu'elle promène sur lui, les ac-
cents magiques qui s'échappent de sa bouche, ont pénétré, exalté
son âme. Il ne comprend pas le sens de ses paroles, il ne sait à
quoi attribuer l'expression qui anime ses yeux, l'incarnat qui co-
lore ses joues, mais une voix tendre semble lui dire : « Tu vi-
vras , )> et cette voix l'a ranimé : il rassemble le reste de ses forces
épuisées ; soumis à l'ordre de sa bienfaitrice, il se soulève, et ap-
prochant ses lèvres du vase qu'elle lui présente, il étanche la soif
brûlante qui le dévore, et retombe aussitôt.
Ses regards éteints restaient fixés sur la jeune fille. Elle, assise
à ses côtés, triste et pensive, semblait, par le sentiment muet
de sa douleur, vouloir alléger ses souffrances. De temps en temps
sa bouche s'ouvrait involontairement pour lui parler ; mais elle
soupirait et ses yeux se remplissaient de larmes.
Cependant les jours succèdent aux jours ; ils fuient comme des
ombres légères. Enchaîné près des troupeaux confiés à ses soins ,
le Russe a pour prison un vaste horizon de montagnes. Une grotte
obscure lui sert de refuge contre les chaleurs ardentes. A l'heure
où l'astre, au front d'argent, blanchit la pente du Caucase, Fatmé,
se glissant à travers le feuillage épais d'un sentier détourné , lui
apportait du vin, du lait de jument, du miel odoriférant et du riz
blanc comme la neige. Elle venait secrètement partager avec lui
son frugal repas. Ses doux regards se reposaient alors tendrement
sur l'étranger : elle parlait : ses yeux, ses gestes interprétaient
ce que son langage avait d'inintelligible. Souvent elle cherchait à
le distraire par le son de sa voix harmonieuse ; elle lui chantait
à la fois des airs de son pays et les chansons naïves de l'heureuse
Géorgie. Elle aimait pour la première fois, pour la première fois
elle connaissait le bonheur. Mais, hélas ! depuis longtemps l'âme
flétrie du prisonnier était inaccessible aux impressions de l'amour.
( IG )
On eût dit que l'infortuné s'était fait une habitude du mal-
heur. Le matin, à l'heure où la terre est encore toute couverte
de rosée, lentement il gravissait les rochers sauvages, et là s'of-
fraient à ses yeux les plus magnifiques tableaux. Il voyait ces
nombreuses chaînes de montagnes , dont les masses se dessinent
sur l'horizon par leurs teintes bleuâtres. Leurs cimes, à perte de
vue, lui paraissaient comme autant de nuages immobiles. Mais il
admirait surtout l'Elbrus qui, semblable à un géant à deux têtes ,
plane majestueusement au-dessus des autres, et qui, brillant
d'une double couronne de glace, blanchit au loin sur un ciel
azuré.
Lorsque se mêlant au bruit sourd des échos, le tonnerre rou-
lait avec fracas, combien de fois il allait s'asseoir sur le sommet
de la montagne qui domine l'Aoul! Sous ses pieds, se formaient
les nuées obscures. La poussière s'élevait en tourbillonnant dans
les airs. Déjà le daim timide cherche un asile dans les rochers; les
aigles s'élancent de leurs retraites escarpées, et s'appellent dans
les airs par des cris d'alarme. Les hennissements des chevaux,
les mugissements des troupeaux sont étouffés par la voix de l'o-
rage; l'éclair sillonne la nue. Soudain la pluie, la grêle, rompant
leurs digues , tombent avec violence. Des torrents impétueux
se précipitent de toutes parts. A l'abri de la fureur impuissante
des vents, seul, sur la montagne, le prisonnier planait au-dessus
des orages, attendant le retour du soleil, et contemplant en si-
lence cette scène de désordre que la nature agitée déployait à ses
yeux.
Mais ce qui faisait surtout l'objet de ses méditations, c'était ces
peuples au milieu desquels le sort l'avait jeté. Il étudiait leurs
croyances, leurs caractères, leurs usages. Il aimait leur vie sim-
ple , leurs moeurs hospitalières ; il voyait avec surprise la vivacité
de leurs mouvements, leur légèreté à la course, leur adresse dans
les exercices du corps. Quelquefois, pendant des heures entières,
il suivait des yeux, à travers les sinuosités de la montagne, le
Circassien agile, qui, revêtu de son noir manteau de feutre, la
tête cachée sous un vaste bonnet de fourrure, le corps penché sur
son arc, et fortement appuyé sur ses étriers, vole au gré d'un
impétueux coursier. Le costume du Circassien est à la fois simple
et guerrier; ses armes font toute sa gloire. Couvert d'une cotte de
mailles éclatante, il porte toujours avec lui un carquois , un arc
flexible du Kouban, un poignard, une longue corde et son sa-
bre. Rien ne l'étonné, rien ne l'effraie. Toujours il est invincible,
implacable, et la terreur des indolents cosaques. Toute sa richesse,
c'est son cheval; son cheval est son seul ami. Il se cache avec lui
sous une grotte obscure ou dans l'épaisseur d'un sombre feuillage,
et là il attend sa proie. Un voyageur paraît-il? le brigand s'é-
lance. Un instant a décidé du sort de ce combat inégal. Déjà l'é-
tranger est garrotté; il est traîné de ravins en ravins. Le cheval
galope, rempli de feu; les marais, les plaines, les buissons, les
rochers, les précipices, rien ne l'arrête ; il laisse derrière lui une
longue trace de sang, et le bruit sourd de sa course retentit dans
les steppes. Mais un torrent impétueux roule avec fracas sur son
passage. L'animal intrépide se précipite au milieu des vagues re-
tentissantes; le voyageur y tombe à son tour; jeté jusqu'au fond
de l'abîme, il boit l'onde écumeuse; anéanti par la douleur, le
malheureux implore la mort. Elle est là... sous ses yeux...
Quelquefois aussi, pendant une nuit sombre, le Circassien sai-
sissant une souche d'arbre déraciné par l'orage et que le Kouban
entraîne avec lui, suspend, aux branches qui surnagent, son
bouclier, son manteau de feutre, sa cotte de mailles, ses javelots
et son arc : lui-même après il s'élance au sein des eaux. Le flot
f 18 1
mugit. Inaccessible à la crainte, il se laisse aller en silence au ra-
pide courant qui l'emporte, le long des rives solitaires, non loin
desquelles, appuyés sur leurs lances, les cosaques, du haut des
Kourgans, ont les yeux fixés sur le sombre cours du fleuve. Pro-
tégé par les ténèbres, le brigand passe tranquille devant eux.
0 vierge du Caucase, Fatmé, tu les as connues ces ineffables
voluptés qui enchantent la vie ! Tes doux regards, embellis par
l'innocence, ont brillé d'amour et de bonheur, lorsqu'au milieu
des ombres de la nuit, ton âme se confondait avec celle de ton
bien-aimé. Tu lui disais : « Jeune étranger, pourquoi cet air triste
et abattu? Viens sur mon sein... Oublie ta patrie! » Alors le
prisonnier s'attendrissait, les souvenirs du passé s'évanouissaient,
une fois même des larmes coulèrent de ses yeux. Mais, ainsi
qu'un poids accablant, l'amour, quand il n'a plus d'espoir,
s'appesantit dans le coeur des mortels. Enfin le prisonnier ne fut
plus maître de ses souffrances.
« Laisse-moi, dit-il à Fatmé, je suis indigne de toi, je ne mé-
rite pas ton amour. Qu'un autre soit plus heureux, son âme ré-
pondra mieux à la tienne. Il sentira le prix de ta beauté, de tes
regards célestes ; il goûtera les douceurs de tes innocentes caresses ;
il partagera avec transport ces épanchements de ta flamme. Moi
sans avenir, sans espoir, je me consume de douleur. Laisse-moi...
Plains ma déplorable destinée. Ah ! pourquoi net'ai-je. pas connue
plus tôt ! Maintenant il est trop tard, le fantôme de l'espérance a
disparu, je suis mort pour le bonheur. Qu'il est triste de ne
répondre que par des larmes à un doux sourire ! Comment échan-
ger avec des lèvres glacées, les brûlants baisers d'une amante !
Lorsque ta bouche effleure voluptueusement la mienne, et'que les
heures s'écoulent ainsi délicieusementpour toi, je souffre, hélas !...
une autre occupe mes pensées, son image chérie me poursuit en
tous lieux; elle m'apparaît comme un songe... je la vois... je
l'appelle... Je m'élance vers elle... j'oublie tout... Abusé par mes
sens, je crois la presser sur mon coeur, et c'est toi que j'embrasse...
Voilà ce qui fait couler mes larmes. Qu'attends-tu de moi? Ces
fers... hélas! c'est tout ce qui me reste. Mes souvenirs, tu ne
peux les partager. Adieu... tu connais le secret de mon coeur...
Donne-moi la main pour la dernière fois. »
y Immobile, tremblante, pâle comme l'ombre du soir, Fatmé
écoutait ces paroles. Son regard fixe exprimait le reproche et le
sombre désespoir. Sa main glacée, était restée dans celle du pri-
sonnier; elle gardait le silence ; enfin elle poussa un long soupir,
et avec l'accent déchirant de la douleur : « Etranger, lui dit-elle,
ah ! pourquoi n'ai-je pas su lire dans ton coeur ! Ton amie n'a
pas longtemps reposé.sa tête sur ton sein. Ils ont fui avec la rapi-
dité de l'éclair, ces instants d'ivresse; ne reviendront-ils plus?
Hélas! que ne m'as-tu laissé une si douce illusion?... par pitié
seulement!... Une caresse feinte, le silence même aurait suffi.
Soumise à tes moindres désirs, ma tendre sollicitude aurait veillé
sur toi ; j'aurais protégé ton sommeil, respecté le repos de ton
âme accablée. Tu n'as pas voulu... Mais... qui est-elle... cette
heureuse amante? Tu aimes... tu es aimé... je comprends tes
souffrances... Ah! ne sois point insensible à celles que j'endure. »
La poitrine de l'infortunée était suffoquée par des sanglots;
cependant ses yeux ne versaient pas de larmes. Eperdue, respirant
à peine, elle était tombée sans mouvement aux genoux de celui
qu'elle aimait encore. Le prisonnier avait relevé la jeune Circas-
sienne; il lui prodiguait les soins les plus touchants. <c Ah! calme-
toi ! s'est-il écrié; et moi aussi, ne suis-je pas la victime du sort?
Mon coeur n'est-il pas en proie à tous les tourments d'un amour
sans espoir? Non... je ne suis pas aimé; j'aime seul, je souffre.
■ 90 )
Ainsi qu'un feu qui s'éteint, je finirai mes jours dans cette vallée
solitaire. Je mourrai loin des rives chéries de mon enfance. Ces
steppes seront mon tombeau, et cette pesante chaîne se rouillera
sur mes os proscrits. »
Les étoiles suspendues à la sombre voûte des cieux avaient dis-
paru, et l'on voyait déjà blanchir les cimes des montagnes cou-
vertes de neige. Les yeux baissés, la tête tristement penchée vers
la terre, le Russe et la Circassienne se sont séparés en silence. Depuis
ce moment, le prisonnier resté seul, n'avait pas revu la fidèle com-
pagne de sa captivité.
Un jour qu'il errait pensif non loin des murs de l'Aoul, ilentend
tout à coup le cri de guerre fàbounl répété mille fois par les échos
d'alentour. De toutes parts règne le plus grand tumulte. Le bruit
des armes retentit. Les cottes de mailles brillent confondues avec
les noirs manteaux de feutre. Les chevaux impatients blanchissent
leurs freins d'écume. L'Aoul tout entier s'est levé pour voler au
combat, et, du penchant du Caucase, se précipitent comme un
torrent, les sauvages enfants des forêts. Altérée de sang, ivre de
pillage, leur troupe s'élance le long des rives du Kouban.
Cependant la nuit couvre de son ombre le sommet des roches
antiques. Tout se tait dans les steppes. Les cerfs sommeillent pen-
chés sur les eaux. Le cri des aigles a cessé, et l'on entend seule-
ment encore le galop lointain des chevaux, dont le bruit se
prolonge dans les montagnes. Mais quelqu'un s'avance dans
l'obscurité... C'est elle... c'est Fatmé. Un long voile blanc tombe
sur ses épaules. Triste,, pâle, elle s'est approchée du Russe. Ses
longs cheveux noirs comme l'ébène flottent sur son sein. D'une
main, elle tient une lime; dans l'autre, brille un poignard : on eût
dit qu'elle allait à un rendez-vous fatal : « Fuis, étranger, dit-elle,
fuis... Nulle part le Circassien ne te rencontrera. Prends ce
poignard. Les ténèbres déroberont ta trace à tous les yeux. « En
même temps elle s'incline aux pieds du prisonnier. Le fer crie
sous la lime. Une larme involontaire s'échappe de la paupière de
la jeune fille. La chaîne se rompt, tombe et résonne. » Tu es libre,
fuis... repète-t-elle encore ; adieu... » Son regard était calme, mais
sinistre ; il exprimait toutes les angoisses de l'amour. Un vent vio-
lent agitait son voile et le faisait tournoyer autour de sa tête.
<c Ma bien-aimée, s'est écrié le Russe, je suis à toi... à toi, jus-
qu'au tombeau ! Abandonnons ensemble ces funestes contrées ;
viens... fuis avec moi. — Non... non... il a disparu pour moi...
le charme de la vie. Je n'attends plus rien... j'ai tout perdu, même
l'avenir !... Jamais !... Tu en aimes une autre... Va... tu la retrou-
veras... Pourquoi gémir?... pourquoi se plaindre? Que l'amour
te protège, qu'il soit avec toi... toujours!... Adieu... donne-moi
la main... » Le coeur du prisonnier, ranimé par l'espérance, battait
avec transport ; il vole dans les bras de Fatmé, sa libératrice, et le
baiser si amer de l'adieu fut pour eux le baiser de l'amour.
Les deux jeunes gens se tenant par la main sont descendus sur
le rivage. Déjà le Russe s'est précipité dans le fleuve, et nage au
sein des vagues écumantes ; déjà il avait atteint l'autre bord, et en
gravissait péniblement les rochers escarpés, quand soudain un
bruit sourd retentit dans l'abîme. Il entend, dans le lointain, un
long gémissement. Il monte sur la rive et tourne la tête. L'horizon
s'éclaircissait, mais il ne voit Fatmé, ni près du rivage, ni au pied
de la montagne ; tout semble frappé de mort... à peine le frémis-
sement du zéphir trouble-t-il le calme profond de la nature. Mais,
à la clarté de la lune, il aperçoit dans le fleuve un cercle mobile
qui sillonne la surface de l'onde, qui s'efface et disparaît. Il a
tout compris... Il salue d'un dernier regard l'Aoul, les montagnes
qui l'entourent, et cette plaine où il menait paître son troupeau.
Les ténèbres avaient fait place au jour : l'aurore avait paru... Le
jeune homme marchait le long d'un chemin s'étendant à perte de
vue dans les steppes. Déjà, à travers les vapeurs légères du matin,
il a vu briller les baïonnettes des soldats russes, et son coeur a
tressailli, aux cris des vedettes qui veillent du haut des Kourgans.
Poi'SKINN.
^0&&SÊt¥^
^MME
Parmi tous les sites délicieux que l'on rencontre aux environs de
Smyrne, il en est un qu'affectionnent surtout les promeneurs
qui veulent s'enivrer d'une suave contemplation : c'est le pont
des Caravanes. Sous le feuillage de grands platanes et au bord de
la modeste rivière qui coule aux portes de la ville , on a établi un
joli kiosque, dont les treilles sont tapissées de pampres verts , à
travers lesquels perce la blanche fleur du jasmin toute pleine de
parfums. C'est là que les Smyrniotes viennent s'asseoir pour sa-
vourer une tasse de vrai café d'Arabie. La fraîcheur et le doux
murmure des eaux attirent les paisibles fumeurs qui, tout en
goûtant les délices du tchibouk et du narguilé, aiment à jouir
de la magnificence d'un riche paysage , ou bien écouter un con-
teur qui chante la gloire et les amours d'un héros, ou bien en-
core suivre de l'oeil en rêvant, les jeux folâtres des jeunes filles
rassemblées sous les platanes. De tous côtés dans les jardins, ils
peuvent distinguer à travers la feuillée des arbres, les vêtements
blancs des femmes et entendre leurs rires éclatants. Ici, c'est une
voix mélodieuse qui répand, au milieu des fleurs, l'harmonie
d'une chanson d'amour; là, un choeur déjeunes filles qui répète
de joyeux et naïfs refrains ; plus loin, ce sont des danses grecques
qui se mêlent sur la pelouse. Au coucher du soleil , une brise ra-
fraîchissante , après avoir traversé les campagnes et les jardins ,
porte vers la ville les senteurs réunies des orangers, des myrtes ,
des rosiers et des jasmins. La nature tout entière semble se prépa-
rer aux molles fêtes de la nuit; les feuillages s'agitent doucement,
les fleurs exhalent leurs arômes, et les oiseaux célèbrent dans leur
ramage les charmes du repos.
On ne peut s'empêcher d'envier ce climat heureux , où chaque
beau soleil amène pour les habitants la même allégresse, où le
crépuscule s'étend doucement sur les jardins au bruit des mêmes
harmonies, où les troupes déjeunes femmes passent avec le même
sourire sur les lèvres, avec les mêmes espérances d'amour au fond
du coeur.
Par un beau jour de mai, au coucher du soleil, nous étions as-
sis sous le kiosque du café du pont des Caravanes ; nous contem-
plions le magnifique spectacle qui se déroulait sous nos yeux. En
ce moment, un Turc richement vêtu entra dans le café. Il s'assit
gravement, nous salua avec politesse. La physionomie de cet
homme était empreinte d'une tristesse si profonde , qu'elle attira
notre attention ; ses yeux noirs semblaient éteints ; le chagrin seul
avait pu creuser les traits de son visage, car sa barbe était encore
parfaitement noire. Il reçut le tuyau du narguilé des mains du ca-
fetier et se mit à fumer doucement en égrainant son long chapelet.
Quelquefois il levait la tête pour contempler les légers nuages de
fumée exhalés de sa bouche.
« Qui de vous connaît cet homme? » demanda l'un de nous.
« C'est un riche marchand de Smyrne, répondit un de nos
amis, la cause de son chagrin est une aventure toute récente. »
(25)
Les détails de cette histoire sont assez curieux, reprit un au-
tre, il ne tient qu'à vous de les entendre.
Ibrahim-Aga, poursuivit-il (c'est le nom de cet homme), épousa,
il y a quelques mois, une jeune fille d'une beauté ravissante. Le
marchand rendit grâces à Dieu du profond de son âme d'avoir été
si heureusement favorisé par le hasard; car, lorsqu'on choisit une
épouse, il n'est permis de la voir qu'au moment où le mariage se
consomme. Ibrahim, à peine échappé aux ennuis d'une première
union, sentit se rallumer en lui toute l'ardeur de la jeunesse, lors-
qu'il aperçut pour la première fois le visage d'Aminé, sa jeune
épouse, et il en devint éperdument amoureux. Les fêtes du mariage
furent d'une magnificence sans égale : chaque soir , les musiciens
les plus renommés de Smyrne étaient appelés pour exécuter de
douces musiques d'amour ; chaque jour, les parents étaient con-
voqués pour prendre part aux réjouissances qui se prolongeaient
bien avant dans la nuit. Aminé était comblée de présents de tous
genres, et sa beauté l'embellissait encore de jour en jour aux yeux
de son époux, et ses baisers étaient toujours pour lui les plus doux
et les plus enivrants.
Après que les fêtes se furent continuées pendant plusieurs
jours à la ville, Ibrahim-Aga voulut conduire sa jeune épouse à
une maison de plaisance qu'il avait fait bâtir aux environs du Bour-
naba. Il fit préparer des barques, sur lesquelles les bateliers
dressèrent des tentes aux mille couleurs. Pour échapper à la cha-
leur du jour et afin de profiter de la brise de terre qui permet-
trait de déployer la voile, il partit de la ville après le coucher du
soleil. La mer était tranquille, le ciel avait semé dans les ondes
toutes ses étoiles d'or, et la barque laissait après elle un lumineux
sillage. Au milieu de ce délicieux calme de la nuit, les bateliers
grecs chantaient les suaves mélodies de leurs îles. L'un d'eux
( 20 )
semblait raconter une peine bien vive, un amour ardent, mais
non partagé : tantôt il décrivait en termes passionnés la beauté
de son amante, puis tout à coup sa voix devenait triste et semblait
appeler la mort à son secours. Mais le choeur lui répondait en le
consolant, et lui souhaitait que l'espérance se levât bientôt dans
son coeur , blanche comme la lune. La voix du chanteur était si
expressive, son chant si tendre, que la belle Aminé n'écoutait
plus les paroles que lui adressait son époux, et ne lui rendait plus
qu'avec indifférence toutes ses caresses. La chanson grecque avait
éveillé dans son coeur un vague rêve de bonheur; mais le rêve de-
vint bientôt un désir , et, lorsqu'en quittant la barque , elle jeta
un coup d'oeil rapide sur le jeune batelier qui avait chanté, le dé-
sir était déjà de l'amour , de l'amour d'Orient, impatient, auda-
cieux, avide de jouissances.
Les charmes de la campagne ne purent faire oublier à Aminé
le batelier à la voix amoureuse ; elle ne montra aucun entraîne-
ment pour les plaisirs dont son mari l'entourait. Ibrahim-aga se
décida à retourner à la ville où le rappelait le soin de ses affaires.
A peine établie dans son harem, Aminé fit venir auprès d'elle une
de ces marchandes qui vendent aux femmes les étoffes et les objets
de toilette; pour s'assurer de sa discrétion , elle lui donna quel-
ques pièces d'or. La vieille femme comprit aussitôt ce qu'Aminé
attendait d'elle ; car ce n'était pas la première fois qu'elle servait
de messagère aux amours mystérieuses des harems. L'amour est,
en Orient, la grande affaire des femmes. La vieille se fit raconter
toutes les circonstances de la promenade sur mer, et elle partit en
assurant Aminé qu'elle lui apporterait bientôt des nouvelles de
son amant.
Aidée par sa longue expérience , la vieille femme ne tarda
pas à découvrir le batelier grec. Après les sages ménagements
I 27
commandés par la prudence, elle lui confia qu'une jeune et belle
femme s'était éprise pour lui d'une violente passion, et qu'elle brû-
lait du désir de pouvoir l'entretenir en secret. Le jeune homme
reçut avec enthousiasme une nouvelle aussi flatteuse , et, à me-
sure que la vieille énumérait les beautés incomparables de son
amante inconnue, il sentait grandir dans son âme une vive impa-
tience de la connaître. Mais , lorsque la vieille femme eut exalté
l'imagination du batelier, par mille images de bonheur, elle lui fit
une peinture effroyable delà jalousie d'Ibrahim-aga. Les obstacles
enflammèrent plus encore l'amoureux batelier; et, comme la vieille
femme continuait à exagérer les difficultés qui le séparaient de sa
maîtresse , le jeune Grec se jeta à ses pieds , et, lui glissant quel-
ques pièces d'or dans la main, il la supplia de faire tous ses efforts
pour lui ménager une entrevue avec Aminé. La vieille, après avoir
complaisamment vanté son génie, se retira en promettant au ba-
telier de satisfaire bientôt tous ses désirs.
Ibrahim-aga ne laissait jamais Aminé sortir seule, et, comme
il ne se fiait pas aux domestiques de la maison , il l'accompagnait
toujours. Lorsqu'elle allait au bain, il la conduisait jusqu'à la porte
que les femmes seules pouvaient franchir , et s'asseyait dans un
café voisin pour l'attendre. Aminé ne pouvait faire de visites à ses
amies; son mari ne lui permettait de recevoir que ses plus proches
parents, de peur que l'amour n'empruntât les traits d'une femme
pour se glisser dans sa maison. Il semblait difficile de tromper une
surveillance aussi active, et Ibrahim-aga lui-même, plein de con-
fiance dans sa vigilance, ne craignait pas que les étrangers pussent
porter un regard profane sur cette femme qui était pour lui un
trésor de voluptés. Voici cependant ce qui lui arriva : '
Un jour qu'Aminé se rendait au bain, suivant son mari qui
marchait à quelques pas devant elle, elle vit sortir d'une maison
(Ï3)
une servante qui portait un grand vase sur la tête. Elle se rangea
pour la laisser passer, mais cette femme maladroite se heurta con-
tre elle et laissa tomber son vase qui se brisa en mille pièces , et
couvrit les vêtements d'Aminé de noires éclaboussures. La ser-
vante, désespérée de ce fâcheux accident, se mit à pleurer ensefrap-
pant la poitrine ; elle se prosterna aux genoux d'Aminé en lui de-
mandant mille excuses, et finit par la prier de vouloir bien entrer
chez elle, lui promettant qu'avec un peu d'eau elle aurait fait dis-
paraître bientôt ces taches maudites. Aminé se tourna vers son
époux,et lui dit: « Je vais entrer chez cette femme pour laver ma
robe, je n'y serai qu'un instant; cependant, comme vous ne pouvez
me suivre dans sa maison, pour vous ôter tout soupçon, je vous
prie de prendre le bout de mon YACA : vous serez sûr ainsi que je
ne m'éloigne pas.
Allez, répondit Ibrahim-aga, je prendrai votre YACA pour vous
faire plaisir; car Dieu sait si je vous crois capable de me tromper.
Aminé entra et poussa la porte de façon à ne laisser qu'une
petite ouverture, par laquelle son mari ne pouvait voir dans le
vestibule ; alors elle détacha vivement son YACA , le passa au cou
de la servante, et courut au fond de la pièce. Le batelier grec l'y
attendait.
Aminé, ma chère âme, disait Ibrahim-aga, vous m'avez mis
dans une situation un peu extraordinaire. A me voir ainsi, vous
tenant par votre vêtement, on me prendrait pour un jaloux. Ce-
pendant , vous le savez, je me fie entièrement à vous, et je vous
aime comme la prunelle de mes yeux. »
La jeune femme n'avait garde de répondre; elle ne voyait,
n'écoutait que son amant.
« Mais ne vous donnez donc pas tant de peine, mon Aminé toute
belle ; qu'importe que votre vêtement soit taché? Il ne passe per-
( 29 )
sonne en ce moment dans la rue ; venez, je vous achèterai de-
main une robe nouvelle. »
Les amants, pendant ce temps, convenaient à voix basse des
moyens à employer pour s'enfuir ensemble. Leurs serments furent
scellés par un doux baiser, et Aminé , se glissant d'entre les bras
du batelier, reprit son yaca et sortit en grondant. « Je ne sais ce que
cette servante portait dans son vase, mais les taches de ma robe
ne peuvent s'enlever. Vous auriez bien pu, fille maladroite, nous
éviter tous ces embarras. —Mon dieu, ma belle maîtresse, vous
m'envoyez toute désolée. Et lorsque mon maître rentrera, il va
me battre jusqu'au sang, pour avoir cassé ce vase. Je suis bien
malheureuse !
<c Consolez-vous, Aminé, dit Ibrahim-aga, vous aurez demain
une robe neuve. Quant à vous, jeune femme, prenez mieux garde
une autrefois à vos actions. Voici pour acheter un vase qui rem-
placera celui que vous avez si malencontreusement brisé ; cela
vous évitera la correction de votre maître. C'est en considération
de madame que je vous donne cet argent. » Il lui donna en effet
quelques piastres.
Ibrahim-aga ayant apaisé sa femme par ses promesses , et s'é-
tant délivré de l'importunité de la servante, reprit avec Aminé
le chemin du bain ; il laissa entrer sa femme, et alla s'asseoir ,
selon sa coutume, dans le café voisin. On voyait beaucoup de
choses du lieu où Ibrahim s'était installé. On découvrait un bazar
de fruits, de superbes jardins , des caravanes aux longues files de
chameaux qui entraient dans la ville avec de riches marchandises,
des promeneurs de toute espèce, enfin toute une de ces éblouis-
santes pages de la vie d'Orient. Abîmé dans des pensées de bon-
heur, Ibrahim faisait voler la fumée de son tchibouk en nuages
fantastiques , et poursuivait à travers les vagues contours de cette
blanche vapeur , les formes aimées de son épouse , mais tout à
coup :
« Que vois-je, dit-il, n'est-ce pas là la démarche d'Aminé ? »
Il souffle brusquement son nuage de fumée pour mieux distin-
guer. « Oh non! c'est une femme du peuple!... Certainement,
poursuivit-il, en se rasseyant, la femme n'est jamais plus belle
que quand elle sort du bain , tout son corps est frais et velouté ,
sa peau est plus douce au toucher que le marbre le mieux poli ;
son haleine est parfumée, et les longues tresses de ses cheveux
exhalent de suaves odeurs qui vous remplissent d'ivresse. »
En ce moment, le marchand vit soulever le rideau de la porte
du bain. C'était son épouse, il avait reconnu la couleur de ses
vêtements, il se lève aussitôt et accourt auprès d'elle.
« Mon Dieu ! qu'avez-vous , mon amour ? votre démarche est
toute tremblante, seriez-vous malade? parlez, je vous supplie , si
vous ne voulez me faire mourir.
— Voulez-vous bien passer votre chemin , infâme débauché !
lui cria une voix aigre; dans quel temps vivons-nous, ô maître
de la Caaba? l'âge même ne nous met pas à l'abri des poursuites
des libertins !
— Qu'entends-je ?.. ce n'est pas elle ! Pardon, ma bonne mère,
je me suis trompé, je me retire... Au fait, il faut que j'aie eu
l'esprit un peu troublé pour m'être laissé tromper par la couleur
de ce vêtement ; car jamais Aminé n'a marché aussi lourdement.
Il me semble pourtant que ma femme reste au bain , aujourd'hui,
plus qu'à l'ordinaire ; voici que le soleil est près de se coucher.
Aminé ! Aminé ! vous êtes un peu trop coquette ; vous voulez me
faire mourir d'amour, cette nuit !... »
Cependant le soleil était déjà couché, et sa femme ne paraissait
pas; Ibrahim alla demander au bain si tout le monde était parti.
( si :
Oui, lui répondit-on, il n'y a plus personne dans le bain. « Voilà,
se dit le marchand, le fruit de ma sotte rêverie ; Aminé sera pas-
sée pendant que je fumais ; elle est sans doute à la maison à m'at-
tendre, agitée par mille inquiétudes. Allons. »
Ibrahim reprit donc le chemin de son harem. Mais, à mesure
qu'il s'avançait, de sinistres pressentiments s'emparaient de lui
et il pressait le pas pour arriver plus vite. « Qu'a donc Ibrahim?
se disait-on sur son passage, nous ne l'avons jamais vu aussi
pressé. » Mais il allait toujours sans répondre, il arriva enfin.
<c Aminé ! crie-t-il, dès qu'il a franchi le seuil ; Aminé ! où est
Aminé ? » 11 monte, il parcourt les appartements, il appelle, per-
sonne ! Les domestiques tremblants le suivaient, appréhendant
quelque grand malheur. « Aminé! leur crie-t-il, où est-elle? »
Ils se regardent, et ne répondent pas.
En ce moment, entre une de ses vieilles parentes qui lui dit :
« Contre qui en avez-vous donc? je viens de rencontrer votre
femme suivie d'une esclave, elle m'a annoncé qu'elle allait pour
quelques jours à la campagne, et que vous deviez la rejoindre. »
Ibrahim entrevit aussitôt tout son malheur. Il tomba épuisé
sur son divan. Depuis ce jour, il est comme vous le voyez.
On rencontre peu, il faut le dire, de Turcs aussi fidèles à l'a-
mour et à la douleur. Mais, en revanche, notre ville fourmille
d'odalisques qui brûlent d'imiter Aminé. Quelques-unes se con-
tentent de tromper leur mari sans s'enfuir, quand celui-ci ne le
surveille pas trop rigoureusement.
Lorsque notre compagnon acheva son récit, la soirée était déjà
bien avancée. Nous nous levâmes pour rentrer à Smyrne, et nous
laissâmes, dans le café, Ibrahim qui fumait encore.
Tom. URBAIN
mLÊmnk
Dans le Magub vivait un roi, appelé Téimons. Sa fille Zuléikha
le plus bel astre au firmament de la royauté, le plus brillant
était bijou de la couronne. Elle vit, dans un songe, l'image de
Joseph ; dès ce moment, c'en fut fait de son repos ; elle passa toute
une année dans la plus profonde tristesse. Alorsl'image lui apparut
une seconde fois et l'engagea à lui rester fidèle. Enfin, dans un
troisième songe, Joseph lui déclara qu'il était vizir d'Egypte. Et
aussitôt Téimons, pour complaire à sa fille, envoya un ambassa-
deur au grand vizir de Pharaon, et lui donna en mariage la belle
Zuléikha. La princesse se mit en route ; mais, ô douleur ! le vizir
n'était pas l'homme de son rêve.
Cruellement trompée, elle s'abandonnait au désespoir, lors-
qu'une voix céleste^ lui dit : « Lève, ô malheureuse, ton visage
consterné, car de ce trouble un jour naîtra la joie. Le vizir n'est
pas celui que cherche ton coeur, mais sans lui tu ne saurais trouver
l'objet de tes désirs; ne crains donc pas de devenir sa compagne.
Dans un magnifique palais où brillent l'or et les pierreries , le
vizir reçut sa fiancée tremblante; les perles qu'on répand sur
sa tête lui semblent une pluie de douleur ; ce sont des perles que
les houris elles-mêmes lui envient, mais ses yeux n'en voient
d'autres que celles des larmes. Malheur à celui qui cherche un
trône , lorsque son coeur est déchiré par la douleur de la sépa-
ration.
Cependant, conduit en Egypte par la caravane qui l'avait acheté
dans le pays de Chanaan, Joseph fut publiquement mis à l'enchère.
Baliga, princesse de l'antique race des Audites, entend parler du
bel esclave; elle arrive, le voit et l'aime. Joseph lui représente
la vanité de la beauté terrestre , et l'engage à tourner ses regards
vers le ciel, vers la lumière primitive, source de toute beauté.
Zuléikha a reconnu l'idéal de ses rêves dans l'esclave de Chanaan ;
elle en offre des trésors immenses : il est à elle.
Que d'efforts elle fait pour le séduire ! Mais lui, il semble insen-
sible , tant le Dieu de ses pères est toujours présent à son esprit.
Sur le conseil de sa nourrice, Zuléikha éleva un palais renfermant
sept appartements. Ayant engagé Joseph à l'y suivre, elle l'en-
traîna par des causeries amoureuses d'un appartement à l'autre ;
quand vint le tour du septième appartement, Zuléikha poussa un
profond soupir : « O Joseph, dit-elle, avance ; par pitié, entre
dans ce harem brillant. » L'ayant introduit dans ce lieu ravissant,
elle ferma la serrure de fer avec une chaîne d'or. L'amant et l'a-
mante y étaient abandonnés à eux-mêmes , sans être troublés par
le garde de nuit ; les joues de l'amant dans l'éclat de la beauté , le
coeur de l'amante avec ses mélodies d'amour.
Zuléikha, les yeux et le coeur enivrés d'amour, plaça sa main
dans celle de l'amant, et, par des paroles douces, elle le fit avancer
jusqu'au pied du trône, et s'y étant assise, elle dit, avec des lar-
mes , à ce noble cyprès : « O visage de rose, jette sur moi un re-
gard de bonté; le soleil lui-même, en me regardant, emprunte ,

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