Byroniennes, élégies, suivies d'autres pièces élégiaques, par M. Eugène Gromier

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Delangle frères (Paris). 1827. In-8° , 83 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1827
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ÉLÉGIES,
SUIVIES
D'AUTRES PIÈGES ÉLÉGIAQUES,
* PAU M. EUGÈME GROMIER.
DELANGLE FRÈRES,
l'DITniillS-LIltRAir.es ,
l\Ur. DU lï\TTOII\-SAINT-ANDIU:-DES-ARCS, N. 19.
1827.
BYRONIENNES.
PARTS.— IMPRIMERIE DE G DOYEN,
nnR SâiNT-JicyuFB, n° 38.
BYRONIENNES
ÉLÉGIES
SUIVIES
D'AUTRES PIÈCES ÉLÉGIAQUES.
PAR M. EUGÈNE GROMIER.
-PARIS.
KdKËÂNGLE FRERES,
EDITEUHS-LIHI» AIRES,
HUE DU BATTOIR SAINT-ANDB.É-DES-AB.CS, N° ÏQ.
M DCCC XXVII.
PRÉFACE.
Lorsque tant d'hommages brillants ont été ren-
dus par les muses de notre patrie à la mémoire de
lord Byron, on a lieu de s'étonner qu'il se soit ren-
contré un jeune auteur qui ait cru pouvoir attirer
l'attention sur de nouveaux vers inspirés par le
souvenir de cet homme extraordinaire. Peut-être
aurait-on le droit d'accuser de témérité une telle
entreprise, quand on songe au dernier chant de
Childe-Harold, à cette oeuvre d'un poète qui
semble avoir reçu du ciel une révélation du génie
mélancolique de lord Byron, et lui avoir dérobé
une des cordes les plus harmonieuses de sa lyre.
Toutefois, s'il est vrai que ce soit le prppre du
génie de laisser dans les esprits des impressions
profondes ; si long-temps encore après que ses
chants ont cessé, il a le pouvoir d'éveiller dans
certaines âmes de fortes sympathies, et même de
produire des émotions capables de remuer toute
une jeune existence, alors on excusera ce que
2 PRÉFACE.
peut avoir d'imprudent la tentative d'un auteur
qui, dans ses essais poétiques, l'a choisi pour
son héros. Egaré par une sorte d'enthousiasme
pour le dévouement chevaleresque de Byron, on
conçoit qu'il n'ait pu s'empêcher de rappeler dans
quelques élégies les derniers moments d'une vie
aventureuse qui, malgré les écarts dont elle a été
semée, a reçu, en quelque sorte, la consécration
de la gloire et du malheur. Ce qui doit contri-
buer à lui faire pardonner son audace, c'est le soin
qu'il a pris de mettre ses premiers essais sous la
protection d'une haute renommée. Sans doute il
aura pensé que, célébrant encore une fois le
chantre de Lara et du Corsaire, après tant de vers
composés en son honneur, on considérerait ces
chants nouveaux comme des sons répétés par un
écho lointain, les derniers de ce concert plaintif
que les muses en deuil avaient formé pour dé-
plorer la fin précoce d'un de leurs plus illustres
favoris. ,
Après ces considérations, qui peuvent servir à
justifier l'auteur des Bjroniennes, quelques ré-
flexions sur le caractère du genre dans lequel il s'est
exercé, sont indispensables, parce qu'il importe
de combattre les préventions qui résultent naturel-
PRÉFACE. 5
lement de la monotonie inséparable de ce genre.
Quoi!dira-t-on,toujoursdesélégies!toujoursduro-
mantique! Ne cessera-t-on point de nous accabler
de ces doléances éternelles, de ces jérémiades fas-
tidieuses, qui semblent transformer la vie en une
histoire tragique et les hommes en personnages
de romans? Depuis long-temps le public est las de
ces hémistiches langoureux qui causent des va-
peurs; et pourtant on lui répète toujours de nou-
velles 'plaintes, on lui jette incessamment à la tête
des vers lamentables. On dirait que la plupart des
jeunes poètes de l'époque, dont la lyre est montée
sur le ton de Félégie, se sont entendus pour former
un concert de gémissements; ils ont prévu la ca-
tastrophe funèbre qui va terminer leur vie ; ils at-
tendent la mort à point nommé, ils doivent rendre
le dernier soupir tel jour, et, dans la prévoyance
de leur prochaine agonie, ils ont l'air d'inviter le
public à y assister pour la rendre plus solennelle.
Mais ce n'est point par cet étalage de dou-
leurs, pour ainsi dire, artificielles, que les véri-
tables poètes élégiaques ont su trouver le secret
de charmer nos coeurs. Un sentiment vrai avait
pénétré leur ame, et voilà pourquoi ils ont réussi
sans effort à nous émouvoir. Sans doute il en est
4 PREFACE.
aujourd'hui parmi nous qui, rappelant l'élégie
à sa simplicité primitive ou lui restituant cette
élévation qui caractérisa son origine, sont déjà
en possession de la faveur publique, et jouis-
sent d'une juste célébrité; et, pour ne citer que
ceux dont les poésies nous sont plus familières,
qui n'a pris plaisir à rêver sur le néant de notre
existence passagère et sur le mystère de notre des-
tinée future avec M. de Lamartine ? qui ne s'est
senti vivement ému par les grâces touchantes des
poésies de madame ïastu, de cette muse aimable
qui paraît avoir conservé la tradition des chants
les plus suaves et les plus purs de l'élégie antique ?
enfin qui n'a été frappé des mâles accords de cette
lyre sauvage, mais parfois sublime, dont M. Victor
Hugo fait retentir les sons dans quelques-unes de
ses plus belles odes?
On ne doit pas oublier, en effet, que, pour pro-
duire de vives sensations, pour intéresser par la
peinture des émotions tendres, il faut être soi-
même fortement ému, il faut obéir à l'impulsion
de ces sentiments passionnés qui nous agitent,
nous transportent et nous subjuguent. Si vis me
flere, dolendum est primùm ipsi tibi.
Il est vrai que la douleur est de sa nature pleine
PREFACE. 5
de monotonie : prenant plaisir à redire ses plain-
tes, à peindre ses langueurs, elle finit par se rendre
importune à ceux mêmes qu'elle intéresse; et puis,
n'a-t-on pas essayé tous les tons, épuisé toutes les
couleurs? Ne faudrait-il pas, en quelque sorte,
inventer un nouveau mode de poésie, ajouter une
nouvelle corde à la lyre, en un mot, rajeunir la
muse élégiaque? Oui, sans doute, et le temps n'est
pas éloigné où cette .muse, puisant des inspirations
neuves aux sources les plus sublimes, c'est-à-dire
dans les vérités sacrées, émanées de ces croyances
religieuses, qui forment les seules consolations vé-
ritables des misères de la vie, pourra faire entendre
des accents inconnus propres à toucher nos coeurs
et à charmer nos oreilles. En attendant, s'il arri-
vait qu'un poète eût à peindre des sentiments
énergiques, exhalés par une ame ardente que l'in-
fortune aurait brisée, refuserait-on de s'intéresser
à ses poétiques douleurs?
En général, il faut en convenir, les accents de
l'élégie sont peu faits pour plaire à ces esprits lé-
gers que le goût de la dissipation entraîne dans le
tourbillon du monde. D'ailleurs on concevra sans
peine qu'au milieu des mouvements politiques qui
agitent notre pays, et dont chacun est si péni-
6 PREFACE.
blement préoccupé, il soit plus naturel de cher-
cher des distractions parmi cette foule d'objets
nouveaux qui se succèdent rapidement sous nos
yeux, suivant les caprices de la mode, que dans les
complaintes sentimentales de quelque jeune cour-
tisan de la muse des Byron et des Lamartine. Mais
aussi ne se rencontre-t-il point, même au sein d'un
monde frivole, de ces âmes douces et sensibles qui
ont besoin de rentrer quelquefois en elles-mêmes
pour y écouter la voix des émotions secrètes? Eh
bien, c'est à ces âmes douées à un haut degré de la
faculté de sentir, que paraissent destinés plus par-
ticulièrement les vers de la plaintive élégie ; c'est à
elles qu'il appartient de rendre au poète élégiaque
la justice sur laquelle il a droit de compter.
BYRONIENNES.
PREMIÈRE BYRONIENNE.
LE PRESSENTIMENT.
Sur ces bords si long-temps chers à la liberté,
Où florissaient jadis les palmes de la gloire,
Où de Léonidas le glaive redouté
Arme un peuple captif et promet la victoire,
Quel est cet étranger dont le noble regard
Comme un rayon du ciel resplendit sur la terre?
Sur son coursier rapide il affronte la guerre,
Il brillé au premier rang sur un poudreux rempart.
C'est un jeune héros qu'une muse sublime
A nourri des vertus qui plaisent aux grands coeurs ;
C'est Byron qui, fuyant de stériles grandeurs,
Au fer du Musulman vient s'offrir pour victime,
E t, tranquille, sourit à l'espoir magnanime
De tomber tout sanglant sous des drapeaux vainqueurs.
Sa voix frappe l'écho d'un belliqueux rivage ,
8 I" BYRONIENNE.
Sur ses pas se rassemble un peuple généreux,
Son bras vengeur se lève, il s'apprête au carnage,
L'infidèle a tremblé sous sa tente sauvage,
Et du nouveau Tyrthée inspiré par les cieux,
La lyre a réveillé sur cette antique plage
Les ombres des héros, nobles enfants des dieux.
Terre jadis «acrée, 6 toi, Grèce immortelle!
Qu'embellit la splendeur de l'astre des saisons,
Brise, brise à jamais une chaîne cruelle
Qu'à regret le soleil dore de ses rayons ;
Et de ses feux divins, à la cime des monts,
Comme un foudre brûlant que ton glaive étincelle.
Mais d'où vient qu'il pâlit, ce poète guerrier,
Cet enfantd'Apollon, disciple de Bellone?...
Il retient tout à coup l'élan de son coursier,
Et, prêt à défaillir, il reculé et s'étonne!...
Son oeil triste est fîxé.surle&feux du couchant;
Il semMe^qué du jour l'astre au loin décroissant,
Laisse entrevoir soudain à ses regards avides,
Dans son disque qui fuit une sombre couleur,
Et ces pâles reflets et ces taches livides
Qu'au monde offre le ciel, dans les jours de malheur.
LE PRESSENTIMENT. 9
Tes yeux, jeune héros, semblent fuir la lumière,
Quel nuage obscurcit ton oeil épouvanté?...
Hâte-toi de cueillir une palme guerrière,
La Grèce, qui te suit dans ta noble carrière,
Sur tes pas glorieux court à la liberté.
Mais le destin prononce : il est inexorable.
Le poète ressent de mortelles langueurs ;
Vaincu par les accès de la fièvre indomptable
Qui consume ses jours usés par les douleurs,
Il sent la main d'un Dieu qui le presse et l'accable.
Vierges du Pinde, au moins sur lui versez des pleurs,
Et toi, Grèce, fléchis la parque impitoyable.
Pareil au trait vengeur sur le tigre lancé,
Qu'un tronc dur où le fer s'est à peine enfoncé,
Arrête dans son vol; le trait d'abord chancelle,
Puis se penche, fléchit, et de l'arbre infidèle
Séparé tout à coup, il tombe renversé.
Tel Byron, dans l'ardeur du transport qui l'anime,
S'élance armé d'un fer qui poursuit le croissant;
Mais soudain arrêté dans son essor sublime,
Il languit, terrassé par un bras tout-puissant,
10 I" BYRONIENNE.
Comme un fougueux coursier qui tombe en frémissant
Atteint du plomb mortel qui cherche une victime.
DEUXIÈME RYRONIENNE.
LES SOUVENIRS.
Hélas ! quand d'Albion il désertait la plage,
Byron livrait son coeur aux regrets déchirants ,
Et, pour charmer l'ennui d'un long pèlerinage,
D'un luth baigné de pleurs tirait des sons touchants.
Qu'il aime, dans ses maux, à ressaisir encore
Un dernier souvenir des chants mélodieux
Qui, par lui répétés du couchant à l'Aurore,.
Semblaient être un écho de la lyre des dieux !
Ils ne reviendont plus ces jours mélancoliques
Où parmi les bosquets des rivages Bétiques,
Et sur les bords fleuris du Tage inspirateur,
Il unissait sa voix aux accents romantiques
Des nymphes dont les yeux avaient touché son coeur.
Ils sont passés les jours d'amour et de folie,
Ces jours qui l'enivraient sous le ciel d'Italie ;
Dans un monde enchanteur ses pensers ramenés,
Occupent ses esprits de rêves fortunés.
0 riante Venise ! ô cité poétique
Qui brilles sur les mers comme un palais magique,
12 II 8 BYRONIENNE.
Qui des fleurs du plaisir couronnes tes enfants,
Il te regrette encore et songe aux doux instants
Où, voguant sur tes eaux dans une paix profonde,
Il suivait les clartés de l'astre des amants ,
Et contemplait Ses feux dans le miroir de l'onde.
Et toi, rivage antique embelli par lès cieux
Où sont empreints les pas des héros et des dieux,
A ses yeux tu parus comme une île enchantée
Dont les ombrages verts et la rive argentée
D'un horizon céleste empruntent la couleur,
Et, s'élançant des mers, vient sur l'onde agitée
Offrir au nautonnier l'asile du bonheur.
Mais, hélas ! il fut court ce prestige flatteur !
O Byron ! tu frémis sur le plus beau rivage,
Quand tu le vis souillé des fers de l'esclavage !
Surpris à son aspect, ton oeil, long-temps rêveur,
En vaiu autour de toi cherchait encor l'image
De cette Grèce antique, ivre de sa grandeur.
Pareille à la beauté qui descend d'ans la tombe,
Et conserve en ses traits, sous les voiles de deuil,
La grâce d'une fleur qui pâlit et qui tombe,
Elle était belle encore et dormait au cercueil.
Mais au bruit de ses fers ton ame s'est émue,
Tu regardes la Grèce et détournes la vue !...
LES SOUVENIRS. 15
« Quoi ! disais-tu, courbés sous une affreuse loi,
« Les enfants des héros s'endormentsurleurs chaînes !
« Oùsont les descendants des vainqueurs du grand roi?
« Esclaves, levez-vous ! Grèce, réveille-toi,
« Et creuse à l'infidèle un tombeau dans tes plaines ! »
Il a dit ; tout à coup un cri de liberté,
Du golfe de Coron jusqu'aux champs de Mégare ,
Des rives d'Ipsara jusqu'au cap deTénare ,
Soudain a retenti, par les monts répété, '
Et le croissant vaincu s'enfuit épouvanté.
TROISIÈME RYRONIENNE.
LE DEUIL.
D'où vient donc cet effroi qui pénètre les âmes ?..
Sur ces bords quel désastre a semé la terreur?...
Sur la terre le ciel a-t-il lancé des flammes?...
De la nuit des enfers a-t-on senti l'horreur ?...
Ou d'un sanglant combat la rapide nouvelle,
Semblable au feu lointain qui dans l'ombre étincelle,
Hélas ! vient-elle encor, comme au temps de Xercès,
D'une race barbare annonçant les succès ,
Alarmer la Grèce fidèle,
Et présager des temples de ses dieux,
Des monumens de ses aïeux,
La ruine éternelle?...
Non, maisByron n'est plus ;delongs crêpes de deuil
La Grèce au désespoir voile en pleurant ses armes ,
Et quand sur le héros elle épanche ses larmes,
On dirait qu'elle veut partager son cercueil.
Gémissez, enfants de la Grèce,
16 IIIe BYRONIENNE.
Pleurez le barde généreux,
Commencez un chant de tristesse,
Prononcez les derniers adieux.
O douleur ! il n'est plus ce barde aimé des cieux
Dont le front s'ombrageait d'une palme immortelle ,
Cet enfant d'Apollon dont le luth belliqueux,
Retentissant au loin, faisait fuir l'infidèle ;
Il tombe dans sa fleur,- ferme à jamais les yeux,
Tel qu'un jeune laurier qui détournait la foudre
Et qu'un souffle mortel de l'aquilon fougueux,
Quand sa tige fleurit, renverse dans la poudre.
Pleurez, enfants des Grecs, pleurez, jeunes héros,
Laissez couler vos pleurs sur sa couche muette ;
De son dernier sommeil commence le repos.
Vos coeurs ne battront plus aux accents du poète,
Son luth mélodieux
Qui, jadis solitaire,
Avait charmé la terre,
Ne doit plus retentir qu'à l'oreille des dieux.
C'en est fait, du trépas la main lourde et glacée
A pesé sur son coeur ;
La fleur de sa vie est passée,
Comme un songe a fui sa pensée,
LE DEUIL. -17
Et son front est couvert d'une affreuse pâleur.
Quoi ! sont-ils pour jamais fermés à la lumière,
Ces regards, aussi beaux que les rayons du jour,
Qui , fiers et tendres tour à tour,
♦ Inspiraient la vertu guerrière,
Allumaient les feux de l'amour?...
Gémissez, enfants de la Grèce,
Pleurez le barde généreux,
Commencez un chant de tristesse,
Prononcez les derniers adieux.
QUATRIÈME BYRONIENNE.
LES FUNERAILLES.
Byron n'est plus : au monde appartient sa mémoire.
La cité que décore un rayon de sa gloire ' ,
Dont son coeur adopta les généreux enfants,
A ses restes chéris rend des honneurs touchants.
Voilà du deuil public la pompe funéraire.
Des prêtres du Seigneur retentissent les chants ;
Les ombres de la mort, couvrent le sanctuaire.
O funèbre linceul ! nuit sombre des tombeaux !
Irrévocable loi de l'éternel repos !
Dans le temple où s'élève un cercueil solitaire,
Le peuple, en gémissant, invoque le héros,
Et l'on dirait qu'un dieu vient de quitter la terre.
Mais au pied des autels, d'un pas silencieux,
S'avance un doux essaim de vierges de la Grèce ;
Sous de noirs vêtements s'attriste leur jeunesse;
Vers le ciel, en pleurant, se fixent leurs beaux yeux ;
Sur leur sein demi-nu flottent de blonds cheveux,
1 Missolonghi.
20 IVe BYRONIENNÉ.
Et leurs voix font entendre un hymne de tristesse
Qui n'est qu'un long soupir s'élevant jusqu'aux cieux.
Deboutprèsdu cercueil, dansl'enceintedu temple,
Des guerriers immortels que la gloire contemple,
Veillent à la clarté de lugubres flambeaux;
En signe de douleur ils renversent leurs armes ;
Le glaive des combats est baigné de leurs larmes ;
Les cyprès de la mort couronnent leurs drapeaux,
Et de sombres chagrins, de mortelles alarmes,
Impriment sur leurs fronts la pâleur des tombeaux.
Cependant au lieu saint règne un profond silence,
Comme si du héros on sentait la présence.
Soudain une clameur s'élève dans les airs ,
C'est le cri des guerriers, un cri d'indépendance.
Ils jurent d'accabler du poids de leur vengeance
Les tyrans inhumains dont ils portaient les fers ;
Ils jurent aux autels du Dieu de l'univers
De verser tout leur gang dans les champs de la guerre,
Plutôt que voir jamais le perfide ottoman
Etaler sur ces bords l'orgueil de son turban,
Et de son vil aspect souiller la noble terre
Où brillait de Byron le sublime regard,
Où sa main de la croix a guidé l'étendard.
LES FUNERAILLES. 21
Héros digne du ciel, puisse dans l'empyrée,
Ces serments parvenir à ton ombre sacrée !
Puissent dans le tombeau tes mânes tressaillir !
Pour accomplir tes voeux les Grecs sauront mourir.
De cette liberté qu'invoque leur courage,
Ton glorieux linceul semble être le présage.
CINQUIÈME BYRONIENNE.
LA VEILLEE FUNÈBRE.
Déjà l'ombre du soir rembrunit les coteaux,
Un demi-jour s'étend sur la nature entière,
Les cieux brillent encore, et le miroir des eaux
Faiblement réfléchit une pâle lumière.
Qu'ils sont purs ces rayons dont la tendre lueur
Des gazons du rivage embellit la couleur !
Comme il est embaumé cet air que l'on respire !
Et du zéphyr léger qui mollement soupire,
Combien le souffle est doux, le murmure enchanteur !
Mais le flambeau du jour, dans une vapeur sombre,
A l'horizon lointain semble s'évanouir,
Et. son disque d'un voile a paru se couvrir,
Même avant que la nuit eût épaissi son ombre. *
Bientôt, quand de son crêpe elle obscurcit les cieux,
Si l'oeil s'égare encor sur la mer infidèle ,
1 EnMoréc, au coucher du soleil, pendant l'élè, les \enls laissent
quelque chose de trouble dans l'air, qui ne se dissipe complètement que.
lorsque les étoiles paraissent. {Voyage de M. Pouautvill,.)
24 Ve BYRONIENNE.
Qu'on aime à voir au loin scintiller tous ces'feux
Que le prudent nocher suspend à sa nacelle !
De la nature alors on goûte le repos.
Leseulbruitqu'onentend,,c'estledouxbruit des flots
Que la brise du soir légèrement soulève,
Les longs gémissements des nocturnes oiseaux,
Le cri de l'alcyon qui s'enfuit sur la grève,
Ou la voix d'un amant qui charme les échos.
Infortuné Byron, voici l'heure chérie
Propice aux noirs pensers de ton ame flétrie,
Où suivant sur les flots la barque du pêcheur,
L'écoutant murmurer son chant plein de langueur,
Tu t'égarais au gré de ta mélancolie,
Pour calmer un instant l'orage de ton coeur.
Tu ne dois plus, hélas ! rêver sur cette plage
Où l'instinct du malheur t'avait souvent conduit,
On ne te verra plus au fond du noir bocage,
Tel qu'un faon, égaré que le chasseur poursuit,
Contempler tristement le flambeau de la nuit,
Et chercher des accords sur ta lyre sauvage.
Que dis-je?... un bruitsonore enchante au loinles airs.
Quels sont ces purs accents, cette voix angélique ?
D'où vient qu'un son funèbre, un chant mélancolique,
LA VEILLEE FUNEBRE. 25
De moment en moment frappe l'écho des mers ? i
On dirait que des eaux l'invisible génie
De son luth enchanteur éveillant l'harmonie,
Offre aux cieux le tribut des plus touchants concerts ;
Ou plutôt que Byron, sur sa harpe divine, ,
Au sein du bois sacré qui couvre la colline,
Revient chanter encore et soupirer des vers.
Non, ce bruit, c'est la voix d'une femme plaintive;
Dans son deuil imitant la colombe craintive,
Elle vient seule, à l'heure où s'efface le jour,
Soulager ses ennuis, attrister cette rive
Par des chants de malheur et. des regrets d'amour.
Assise tristement sur le roc solitaire
Dont l'ombre dans la nuit s'étend sur l'onde amère,
Zélina, qu'illumine un reflet argenté
De l'astre qui sourit à la jeune beauté,
Abandonne aux zéphyrs sa blonde chevelure,
Et quand du haut des airs la nocturne clarté
En rayons indécis brille sur la verdure,
Quand le silence au loin règne sur la nature,
Sa fidèle guitare, aux sons mélodieux,
Répond en longs accords à ses chants douloureux.
Son regard est fixé sur la voûte étoilée,
De sa bouche s'exhale un langoureux soupir,
26 V" BYRONIENNE.
Onxroirait voir des cieux une vierge exilée
Qu'ici bas rien ne peut désormais retenir,
Et qui dans les regrets dont son ame est troublée,
Pour remonter au ciel, hélas! voudrait mourir.
Qu'ils sont douxses accents! que sa plainte est touchant e !
Combien son chant lugubre attriste les échos !
On écoute sa voix : c'est la voix d'une amante,
Les rochers de la rive ont répété ces mots :
« O nuit ! ô nuit! dont je chéris les ombres ,
(( Revêts pour moi tes longs habits de deuil,
c< Suspends au ciel tes voiles les plus sombres,
« Byron n'est plus, Byron est au cercueil.
« Vers le céleste azur élevant ma pensée,
« Ah ! j'interroge en vain les puissances des airs,
« Pour exprimer le voeu de mon ame oppressée,
« Ma voix demande en vain , vers les cieux élancée ,
« Si le Barde inspiré charme un autre univers ,
« O Byron , de tes chants la divine harmonie,
« En vain de ta Zéline embellissait la vie,
« Je ne dois plus rêver au bruit de tes concerts , '
« Et, comme toi bientôt dans la tombe endormie ,
« On ne me verra plus, par ta voix' atlendrie ,
« Languissante d'amour m'enivrer de tes vers.
LA VEILLÉE FUNÈBRE. 27
« Il me souvient du jour où sur la verte plage,
« Dans un mol abandon nous égarions nos pas,
« La terre était sans bruit et le ciel sans orage,
« Un sentiment discret avait uni nos bras.
« Rêveuse comme toi je marchais en silence...
« Ma vue errante au loin sur cette mer immense
« Dont le limpide azur semble toucher les cieux,
« Tu dis en soupirant : Ce qui frappe tes yeux,
« Cette plaine des mers qu'habite la tourmente,
« Dont l'oeil voudrait en vain sonder l'immensité,
« De l'ame de Byron c'est l'image vivante,
« Ainsi cette ame sombre où l'orage fermente,
« Offre à tes voeux secrets un champ illimité ! —
« Soudain au haut des cieux un nuage funeste
« Se forme avec lenteur et s'étend jusqu'à nous,
a On eût dit à l'aspect de ce voile céleste
« Que son ombre d'un dieu recelait le courroux.
« Bientôt le jour a fui, des ténèbres profondes,
« Commeuncrêpe de deuil couvrentlesein des ondes,
« La nature muette a tressailli d'horreur,
« D'un funèbre avenir tu conçus le présage ,
« Sur toi tu me pressas en fuyant ce rivage,
« Et mon sein palpitant sentit battre ton coeur.
« Hélas ! tu ne viens plus m'attendre sur la plage,
« Je ne dois plus chercher la trace de tes pas,
28 Ve BYRONIENNE.
« Mais au ciel apparaît un sinistre nuage,
<( Qu'il vienne comme à toi m'annoncer le trépas!...
i
« O nuit ! reprends tés voiles les plus sombres,
« Revêts pour moi tes longs habits de deuil ;
« Nuit du tombeau, couvre-moi de tes ombres,
« Byron n'est plus, Byron est au cercueil. »
Ainsi chantait Zéline, et sa voix languissante
Faisait entendre à peine un murmure plaintif;
Triste comme un soupir d'une vierge expirante,
Son chant ne formait plus qu'un son doux et tardif.
La pâleur dans les traits, le regard immobile,
Dans un monde invisible égarant ses désirs ,
Elle semblait rêver à ce dernier asile
Où le malheur s'endort avec ses souvenirs.
Cependant quand le jour réjouit la nature,
Quand ses premiers rayons jaillissent sur les eaux,
Lorsqu'au loin sur les monts refleurit la verdure ,
Que la terre s'anime en sortant du repos,
Du Barde qui n'est plus l'inconsolable amie,
Pareille en son destin à la mourante fleur
Que le vent du désert en passant a flétrie,
Gisante sur la rive, hélas ! était sans vie,
LA VEILLÉE FUNÈBRE. 29
Mais dégagée enfin du poids de la douleur,
Il semblait que son ame un instant assoupie,
Souriait en dormant au songe du bonheur.

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