C'est lui, mais pas de lui, ou Réflexions sur le manuscrit dit de Sainte-Hélène, réimprimé nouvellement sous ce titre : "Mémoires de Napoléon Bonaparte". Par M. Méhée de La Touche

De
Publié par

Ponthieu (Paris). 1821. In-18, 71 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : lundi 1 janvier 1821
Lecture(s) : 5
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 70
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MAIS PAS DE LUI.
IMPRIMERIE DE COSSON.
MAIS PAS DE LUI,
ou
RÉFLEXIONS SUR LE MANUSCRIT
DIT DE SAINTE-HÉLÈNE,
RÉIMPRIMÉ NOUVELLEMENT SOUS CE TITRE :
DE NAPOLÉON BONAPARTE;
PAR M. MÉHÉE DE LA TOUCHE.
Quid me remorsurum petis ?
PARIS,
Libraire, Palais-Royal, galeries de
bois, n° 252.
Et chez les marchands de nouveautés.
1821.
DE L'AUTEUR
SUR CETTE ÉDITION.
J'ÉTAIS à Liège en 1817 , lorsque
parut le Manuscrit prétendu de Sainte-
Hélène. Il n'était pas difficile de recon-
naître que l'ouvrage, tout mauvais qu'il
soit, n'était pas de celui à qui on l'at-
tribuait ; mais les spéculateurs qui l'a-
vaient publié n'auraient pas trouvé leur
compte à cette opinion. L'on mit donc
en oeuvre toutes les puissances qui in-
fluaient alors sur les journaux pour
accréditer la croyance qui devait favo-
riser le débit. Jusque là il n'y avait pas
grand mal. Qu'une spéculation de li-
brairie réussisse ou non; que Bonaparte
fût ou non l'auteur des atroces niaiseries
vj AVERTISSEMENT.
que l'on faisait circuler sous son nom,
le public, en les achetant, les payant,
et les méprisant, en eût fait la seule
justice qu'il importât d'obtenir.
On ne s'en tint pas là ; ou voulut
d'abord prouver que l'ouvrage était
de Bonaparte; puis on avança qu'il
était excellent, et que les maximes
morales et politiques du héros étaient
admirables. Plusieurs feuilles françaises,
imprimées alors en Belgique, profes-
saient les principes les plus honorables;
mais il leur arriva de tomber dans une
erreur qui n'est que trop commune aux
écrivains du parti libéral. Une persé-
cution injuste et impolitique pesait sur
quelques partisans du régime impérial,
et l'on crut devoir étayer d'une faveur
particulière des hommes dont le cou-
rage et le caractère pouvaient faire
oublier quelques erreurs. Cette géné-
rosité, plus estimable que prudente,
AVERTISSEMENT. vij
amena les écrivains libéraux à reporter
sur les opinions l'indulgence qu'ils ne
devaient qu'aux individus, et Bona-
parte fut loué par ceux qu'il avait mal-
traités avec le plus d'obstination, les
amis de la liberté. On lut avec douleur
et surprise, dans le Vrai Libéral de
Bruxelles, un article où l'écrit de
Sainte-Hélène et les principes du héros
étaient présentés à l'admiration de l'u-
niversj Ici commençait le mal. Beau-
coup de gens s'étaient réunis à Napoléon
dans les cent jours, parce que de l'autre
côté étaient l'Angleterre , la Russie ,
l'Autriche, l'Europe coalisée. On ne
connaissait pas alors comme aujour-
d'hui toute la générosité de nos ennemis.
Nous-mêmes, nous les soupçonnions
d'en vouloir à d'autres qu'à Bonaparte.
Nous nous imaginions déjà voir la
France envahie et livrée à une solda-
tesque barbare et animée de souvenirs
viij AVERTISSEMENT.
inquiétans ; déjà notre imagination nous
présentait le spectacle d'une longue oc-
cupation de notre territoire, et des con-
tributions écrasantes venaient encore
rembrunir la perspective de nos dé-
sastres. Ces craintes, si heureusement
dissipées depuis, avaient marqué notre
place à côté de l'homme qui comman-
dait à l'armée française ; mais cette
réunion, purement politique, n'im-
pliquait en aucune manière notre goût
pour ses principes de gouvernement.
Combien les véritables libéraux ne
furent-ils pas péniblement affectés,
lorsqu'ils virent l'éloge d'un tyran
tracé par des plumes libérales!
Les circonstances ajoutaient encore à
la poignante contrariété qu'ils en
éprouvaient. Tous les peuples de
l'Europe sollicitaient alors et près-
saient de leurs voeux l'établissement
du système représentatif; c'était le
AVERTISSEMENT. ix
moment de fixer les idées, et de poser
les principes constitutifs de la liberté:
or qu'y avait-il de plus contraire à la
liberté, que la politique de Bonaparte
et que l'éloge de cette politique?
Je crus devoir faire encore une fois
ce que j'avais fait toute ma vie, mettre
de côté les considérations particulières
qui me commandaient le silence, et
négliger cette sagesse de quelques
hommes qui n'oseraient jamais avouer
les sentimens les plus naturels, avant
d'avoir calculé et pesé les avantages et
les périls d'une résolution.
Fais ce que dois, advienne que
pourra, n'est qu'un principe moral;
j'ai toujours eu l'intime conviction
qu'il y aurait beaucoup à gagner à en
faire un axiomede politique, et j'écrivis '
alors la petite pièce qui suit, sous un
nom qui n'est celui de personne.
Je m'étais bien attendu à être blâmé
X AVERTISSEMENT.
par les partisans de Bonaparte; mais il
arriva pis, car je le fus aussi par quel-
ques-uns de mes amis, qui, dupes d'une
fausse et très-fausse générosité, pré-
tendaient que le moment où l'homme
était prisonnier n'était pas celui où
il convenait de l'attaquer (1).
Je crois aussi qu'il est plus utile, et
conséquemment plus honorable d'at-
taquer un tyran dans toute sa puissance,
que lorsqu'il est abattu. Heureusement
j'avais pour moi de l'avoir combattu
lorsqu'il faisait trembler la France, et
de ne le faire en ce moment que lorsque
l'on répandait sous son nom, et que
l'on affectait de louer des principes
aussi dangereux qu'exécrables. Je n'ad-
mets pas d'ailleurs tous ces ménagemens,
qui sont des devoirs de sociélé que ne
peuvent réclamer ceux qui se placent
(1) Voir la lettre adressée a l'auteur,
page 67, et la réponse , page 68.
AVERTISSEMENT. xj
eux-mêmes au-dessus de la société et en
dehors de l'humanité.
La mort de Bonaparte a renouvelé
le scandale des apologies, et cela au
milieu d'événemens qui rendent plus
remarquable et plus indigne encore
le panégyrique de la tyrannie. C'est à
l'époque où toute l'Europe pensante et
agissante se soulève avec le plus de force
contre l'hydre du despotisme, que le
modèle des despotes est présenté à l'ad-
miration de la postérité et à la recon-
naissance des contemporains. On croit
rêver quand on voit que. ce sont des
écrivains libéraux qui s'expriment
ainsi sur le compte de l'être le plus
illibéral qui ait jamais existé! que ce
sont des amis de la liberté qui recom-
mandent à l'amour, et presque à l'ado-
ration des peuples, le tyran qui ait le
plus systématiquement opprimé les
hommes!
xij AVERTISSEMENT.
Pendant que les amis des principes
réclament, avec courage et opiniâtreté,
le rétablissement de la France dans les
droits que la Charte lui a garantis; pen-
dant que l'Europe entière attend avec
anxiété l'issue du combat qui va décider
entre le droit et le privilège, le spolia-
teur de tous les droits, le restaurateur
des privilèges les plus vermoulus, celui
qui a professé ce principe, que les
hommes ne sont que des figures
d'algèbre sur lesquelles on peut opé-
rer sans autre direction qu'un froid
calcul, celui qui durant vingt-cinq
ans de sa vie a pu compter autant de
crimes politiques que d'actions, pour
qui enfin l'assassinat n'était pas même
une faute, cet homme trouve des par-
tisans et des preneurs parmi les écri-
vains qui nous parlent de liberté!
Nous le demanderons avec confiance
à ceux mêmes que nous combattons,
AVERTISSEMENT. xiij
quelle différence y a-t-il entre proscrire
la liberté de la presse et louer celui qui
faisait fusiller, au milieu de l'Allemagne,
un libraire allemand, père de famille,
pour avoir vendu un ouvrage où l'op-
presseur de l'Allemagne était maltraité ?
N'est-ce pas louer l'hypocrisie et la four-
berie personnifiées, que de nous vanter
l'hypocrite et le fourbe qui, tantôt en
bonnet rouge, tantôt une épée à la
main, proclama tour à tour la liberté
et la servitude, Mahometet Jésus-Christ,
le Koran et l'Evangile ? Qu'ils aillent
donc, ces inexplicables libéraux, van-
ter leur idole en Allemagne, où fume
encore le sang du malheureux Palmer !
qu'ils aillent le louer en Espagne, où il
a ouvert la carrière du meurtre et du
pillage, où il a montré jusqu'où peut
aller, dans un ambitieux tyran, la four-
berie et l'insolence! et s'ils pensent que
quelques talens militaires peuvent cou-
xiv AVERTISSEMENT.
vrir un tissu de crimes, qu'ils aillent
vanter ces talens dans la Syrie et à
Saint-Jean-d'Acre, où un militaire,
doué lui-même d'un grand talent, di-
sait que les Turcs se défendaient à la
française, pendant que nous les atta-
quions à la turque ; qu'ils aillent les
vanter à Saint-Domingue, où ses im-
praticables plans ont fait périr inutile-
ment cinquante mille Français pour y
établir le plus barbare esclavage; qu'ils
aillent les vanter en Russie, où ce grand
homme ne savait pas qu'il faisait froid
en hiver, et qu'il fallait des vivres pour
nourrir une armée; en Russie, au coeur
de laquelle il fallut qu'il s'enfonçât pour
apprendre que Moscow n'était pas une
position militaire !
Comme je n'entends pas incriminer
des opinions, quelqu'étranges qu'elles
me paraissent, je me bornerai ici à faire
observer aux panégyristes de Bona-
AVERTISSEMENT. xv
parte que rien ne saurait être plus fa-
vorable au parti que nous combattons
tous, que l'émission de pareilles idées.
Il serait, en effet, très-facile à nos com-
muns adversaires d'établir avec beau-
coup de vraisemblance que l'éloge d'un
tyran ne pouvant pas être entrepris dans
les intérêts de la liberté, il faut que ceux
qui s'en chargent aient en vue quel-
qu'autre chose. En vain espérerait - on
motiver une conduite aussi bizarre sur
des idées de politique et de gloire na-
tionale. La politique et la gloire ont déjà
couvert assez de sottises; il est temps
d'en revenir au sens commun et à la
vérité. C'est pour que les patriotes de
tous les pays ne prennent pas pour
l'opinion de la France des écrits dés-
avoués par la grande majorité des li-
béraux, que j'ai cru devoir appeler
l'attention publique sur les écarts de
quelques hommes, et réimprimer mon
xvj AVERTISSEMENT.
opinion sur le Manuscrit dit de Sainte-
Hélène.
J'ignore si les hommes que je com-
bats ne jugeront pas à propos d'imiter
certaine société que ses excès ont, il
faut l'espérer, détruite pour jamais,
et qui effaçait de sa liste quiconque
osait penser autrement que ses comités.
Je crois que cette politique ne réussi-
rait pas. En vain voudrait-on aujour-
d'hui ne voir de libéraux que parmi
ceux qui peuvent présenter une taba-
tière à la Charte; le temps des niaiseries
est un peu passé, et nous doutons fort
que l'on se soumette aux prétentions
de ceux qui ne connaissent d'autres
certificats de civisme, que ceux dont
MM. Touquet, Baudouin et consorts
prétendent récompenser la bonhomie
de leurs souscripteurs.
QUEL EST LE VÉRITABLE AUTEUR
Soi-disant venu de Sainte-Hélène ?
Si Napoléon était l'auteur du manuscrit
qu'on lui attribue, on pourrait croire qu'il
a voulu prouver ce qu'a dit de lui un de
ses élèves , aujourd'hui son ennemi , qu'il
était la plus belle conception de l'enfer ;
mais comme ce n'est pas lui qui est inté-
ressé à administrer cette preuve, nous ha-
sarderons la conséquence que le manuscrit
vient d'un autre.
Ce n'est pas à Napoléon qu'il importe
d'établir qu'il était un être aussi atroce que
ridicule ; or, comme cela serait prouvé
parle manuscrit, s'il était de lui, nous
persistons à l'attribuer à un autre. Fecit
is cui prodest.
Le manuscrit soi-disant venu de Sainte-
Hélèn us apprend, sur les événemens
trop connus règne de Napoléon, que
2.
( 18 )
la manière dont il couvient a ses ennemis
de les lui faire raconter ; le livre a donc
été fait pour mettre en lumière ce qui
convient à ses ennemis. Dès lors la raison
donnée dans la préface des motifs qui l'ont
fait écrire, ne peut plus être considérée
que comme un prétexte.
Est-il croyable en effet que l'ex-empe-
reur ait fait un livre pour paraître aux
yeux de son fils et de la postérité tel qu'il dit
avoir été ! Personne ne tient à passer pour
un ambitieux stupide et féroce, pour un
méprisable fourbe ; il peut au contraire
importer à ses ci-devant amis, aux com-
plices et peut-être aux auteurs de ses plus
grandes fautes, de le présenter sous ces
traits aux yeux de ses contemporains,
de ceux qui sont maîtres de son sort, de
ceux enfin qui pourraient rattacher quel-
ques espérances aux chances qui lui restent.
Il peut, il doit paraître intéressant aux
ennemis de Napoléon d'établir, avec quel-
que vraisemblance, que ce que celui-ci a
fait de mal il s'en charge, et que ce mal
n'appartient conséquemment pas à ceux
de ses ministres auxquels des méchans pour-
raient l'attribuer, quelque estimables que
(19)
ces ministres soient devenus depuis son dé-
part, mais nous ne pensons pas qu'il ait
éprouvé le besoin d'imprimer un mémoire
pour réclamer l'honneur de ces actes que
personne ne lui contestait.
Il peut convenir à tel ou tel de faire
avouer aujourd'hui à Napoléon que la mort
du duc à'Enghien, par exemple, est une
de ses conceptions, et de lui faire soutenir
avec une espèce d'orgueil que ce n'était
pas une faute , mais un simple crime.
Toutefois nous ne pensons pas que Napo-
léon ait pris la plume pour donner à son
fils et à la postérité, sur ce simple crime,
des raisons aussi misérables que celles
qu'en donne le manuscrit. Tout invite à
croire que cet événement repose avec tant
d'autres, et pour long-tems, sur la
conscience du prisonnier de Sainte-Hélène.
Il ne redoute, dans sa prison, ni la colère
ni le crédit du père de sa victime ; au lieu
que cette colère et ce crédit pourraient
bien inquiéter jusqu'à un certain point le
courtisan qui expliquait jadis avec tant
d'aisance au grand-duc de Bade les mo-
tifs si simples de la mission de
La publication du manuscrit sous ce
( 20 )
second rapport est parfaitement inutile a
Napoléon', elle est singulièrement favo-
rable aux vues de l'un de ses ennemis ; et
dans le cas douteux, il est sage de s'en
rapporter à l'axiome des criminalistes :
Fecit is cui prodest.
Si Napoléon dans son île ne songe pas
à se venger du duc de , il est à pré-
sumer qu'il s'occupe encore moins de le
justifier. Que prétend le manuscrit, en
faisant dire à l'empereur que ce militaire
ne l'a pas trahi comme il l'avait cru? Pour
le justifier, ce ne serait pas trop que de
donner quelques raisons de la méprise qu'il
avait faite, et d'expliquer comment il a été
éclairé sur cette méprise. Au défaut de ces
renseignemens, nous nous trouvons forcés
d'admettre ce qui nous paraît vraisem-
blable ; savoir, que le parti à qui nous at-
tribuons la brochure ne peut plus sou-
tenir au ministère de la guerre l'insoute-
nable duc de F..., et qu'il voudrait bien
présenter au roi un sujet agréable à ce
parti et pas trop désagréable à l'armée.
Ce projet ne perce pas seulement dans le
manuscrit de Sainte-Hélène, on l'a déjà
reconnu dans certains actes ou discours
(21)
tres-remarquables. On a vu le duc de
daigner donner quelques éloges à l'armée
de la Loire ; on a, d'autre part, persuadé
à des journalistes très-estimables d'insérer
la nouvelle qu'aux funérailles du maré-
chal M les militaires avaient bien ac-
cueilli l'un des hommes les plus mal vus
de l'armée.
Si la réhabilitation de certains généraux
doit être pour le moins indifférente à Na-
poléon, si au contraire elle peut être utile
au parti signalé plus haut, n'est-ce pas le
cas de répéter encore notre adage : Fecit
is cui prodest.
On sait combien le nom même du jeune
Napoléon, qui pendant quelques jours a pu
porter le nom de Napoléon II, est impor-
tun et déplaisant à certaines personnes ; on
sait que ce nom est, en raison directe de cette
aversion, agréable et bien sonnant à beau-
coup d'autres : cela posé, nous demandons
qui a intérêt de changer les dispositions
favorables au jeune prince ? Est-ce son père
ou ses ennemis ? Si ce n'est pas le père, ce
n'est donc pas lui qui a voulu effrayer sur
le caractère futur de l'enfant, en donnant
à croire que son éducation pût être in—
( 22)
fluencée par des principes aussi détestables
que ceux consignés dans le manuscrit.
Rapprochons de cette idée un fait récent,
et cependant déjà très-connu: Un quidam,
qui revenait de Vienne, et que l'on sait
aujourd'hui y avoir été envoyé par le doc
de....., a passé, il y a six semaines, à
Francfort, Mayence et Cologne; là il
a affecté de répandre que le jeune Na-
poléon était très-mal élevé; qu'à raison
du mauvais choix de ses instituteurs, il
aurait tous les principes de son père ;
qu'il annonçait les dispositions les plus
inquiétantes, et que la haine des Fran-
çais était celle de ces dispositions qui
paraissait la plus cultivée. Est-ce aussi
le prisonnier de Sainte-Hélène qui fait
semer ces calomnies ?
Quel intérêt pourrait avoir Napoléon
à publier ses principes, qui ne sont que
trop connus, et à convaincre ceux qui ne
les connaissaient pas, qu'en effet on a
d'énormes reproches à lui faire ? Aucun
sans doute. Il n'a donc pas dû faire le ma-
nuscrit? Mais si de plus évidemment inté-
ressés ont pu réussir en montrant au public
un portrait hideux, s'ils ont pu réussir à
( 23 )
faire dire c'est lui ; voilà déjà un fruit
de leur travail ; si ensuite ils ont pu ob-
tenir que les secrets partisans du régime
de Napoléon, trompés par quelques traits
de ressemblance du portrait avec le héros,
se soient avisés de le reconnaître, et sur-
tout d'applaudir aux maximes' qu'on lui
fait débiter, leur succès commence à de-
venir effrayant.
Il ne leur manquera bientôt plus que de
surprendre l'inattention de quelques jour-
nalistes honnêtes , et de leur faire adopter
de confiance un éloge bien extravagant
du grand homme ; alors ils n'auront plus
que la peine de faire tirer aux ministres
des diverses puissances alliées la consé-
quence, apparente de ces approbations in-
considérées. Les principes que l'on ap-
prouve , diront-ils, ont justement effrayé
l'Europe , et vous n'avez rien fait jus-
qu'ici, si vous n'employez pas les
moyens propres à réduire au silence les
partisans avoués de l'ennemi public.
Sous tous les rapports possibles le ma-
nuscrit sert infiniment les ennemis de
Napoléon, et ne peut lui servir à rien.
Donc Ce qu'il fallait démontrer.
( 24)
Voilà bien notre avis sur le manuscrit
qui fait tant de sensation; mais nous,
n'aurions rien fait, si nous n'examinions
pas celui des autres.
Ceux qui croient ou disent reconnaître ,
dans le manuscrit l'ouvrage de Napoléon,
se fondent sur la vérité apparente ou réelle
des traits dont se compose la physionomie
de ce grand personnage ; ils y retrouvent
son style, sa logique, sa politique et son
caractère. Frappés de ce que l'idée qui leur
est restée de l'homme se trouve reproduite
tout entière dans le portrait qu'on lui fait
faire de lui-même, pour être transmis à la
postérité, ils se récrient sur l'impossibilité
de produire au même degré l'illusion qu'ils
éprouvent; mais n'oublient-ils pas que
rien n'est si facile que de faire une cari-
cature qui frappe sans être ressemblante ?
N'oublient-ils pas encore que ressembler
à quelqu'un, c'est précisément n'être pas
lui.
Tous les traits que l'on a pu saisir de
Napoléon pendant vingt ans ont été facile-
ment et indubitablement recueillis par
ceux qui l'ont approché. Ses amis et autres
les ont retenus plus ou moins heureuse-
(25)
ment, et sont en état de les représenter à
leur manière. C'est dans l'analyse de ces
traits que nous trouverons la preuve qu'ils
sont calqués ; nous allons donc les repasser
en détail.
Du prétendu style de NAPOLÉON.
NAPOLÉON avait le malheur de n'estimer
dans le monde que l'art de foudroyer des
bataillons , de culbuter des armées, de
renverser des empires. Il faisait peu de
cas des savans, et méprisait souveraine-
ment les orateurs et les philosophes. Il
criait à l'idéologie toutes les fois qu'on
lui présentait un raisonnement que l'on ne
pouvait détruire ni avec le sabre ni à coups
de canon. Avec de pareilles dispositions
il a dû fort peu écrire , et peut-être per-
sonne n'a vu dix pages de sa façon. On a
saisi et imprimé de lui quelques lettres en
huit ou dix lignes ; mais jamais le public n'a
vu sous son nom que des ordres du jour ,
ou des rapports et bulletins de l'armée. Il
faisait faire ces pièces sous ses yeux, et les
3
( 26 )
corrigeait ensuite selon son caprice ou son
goût; il n'eût pas été sage alors d'y tou-
cher, car ce qu'il avait fait était, à son
avis, la seule bonne manière. S'il ar-
rivait qu'une phrase ne fût pas française,
c'était la faute de la langue, et il eût
trouvé plus à propos que l'on s'occupât
de corriger la langue que sa phrase. On
demande maintenant s'il pouvait avoir un
style; si quelqu'un peut se flatter de con-
naître ce style, et de l'avoir reconnu dans
Je manuscrit?
Il est évident que c'est son ton tranchant,
sec et dur, sa façon rapide de s'exprimer,
que l'on prend pour son style, et que l'on
retrouve en effet dans le manuscrit. Mais ,
de bonne foi, cela était-il si difficile à retenir
et à imiter pour les gens qui l'entouraient
et l'entendaient du matin au soir ? Toutes
les expressions, toutes les phrases, toutes
les sentences, maximes, axiomes, apo-
phthegmes et raisonnemens employés dans
le manuscrit pourraient très-bien être de
lui , et avoir été en effet prononcés par
lui dans les mêmes occasions où elles le
sont dans le manuscrit, sans qu'il fût de
lui pour cela. Que l'on ne s'y trompe point;
(27 )
nous ne nions pas qu'il ait fait ou dit, en
mainte occasion, des choses infiniment
blâmables : nous prétendons seulement
qu'il n'en a pas fait un livre à Sainte-Hé-
lène, et que le livre qui paraît vient d'ail-
leurs.
Le secret de tous les faiseurs de parodies
consiste à placer dans la bouche d'un per-
sonnage comique ou plaisant les maximes
à prétention, les phrases boursouflées que
débitent ordinairement les rôles tragiques.
Le contraste d'une situation basse ou trop
rapidement élevée avec cette affectation
d'une dignité qui n'est pas dans le carac-
tère, mais dans des paroles et des gestes
concertés , ce contraste ne manque pas
d'exciter un rire dont les personnages les
plus sérieux ont peine à se défendre. C'est
un secret très-connu de plusieurs des com-
mensaux de l'ex-empereur. On aura fourni
à des faiseurs de parades les mots habituels
dont il usait, les phrases qu'il avait em-
ployées dans telle ou telle situation de sa
vie , ses jugemens bizarres ou devenus ri—
sibles par suite des événemens , ses dires
mémorables, etc. De tout cela le rédac-
teur aura fait un centon, dont la société
aura appris le succès avec une grande ju-
bilation. Bonaparte vaincu, dégradé dans
l'opinion à qui il devait tant, Bonaparte
réduit à une humiliation passablement mé-
ritée , et conservant au milieu de tout cela
la suffisance et le ton d'infaillibilité qui lui
allait déjà si mal avant sa chute ; Bonaparte
disant à Sainte-Hélène, mon pouvoir,
mon autorité , ma dynastie, et tranchant
sur tout dans sa prison comme aux Tuile-
ries , ressemble bien un peu à PIERROT—
ROMULUS, ou, si l'on aime mieux, au
JUPITER-SCAPIN de M. de Pradt, et le
manuscrit a bien l'air de n'être que le dé-
veloppement du mot de cet écrivain.
Pour appliquer au manuscrit les obser-
vations qui précèdent, nous allons en
prendre au hasard, et examiner un para-
graphe; on lit page 3 :
« Mes facultés intellectuelles prenaient
» cependant leur essor sans que je m'en
» mêlasse. Elles ne consistaient que dans
» l'extrême mobilité des fibres de mon
» cerveau. Je pensais plus vite que les
» autres ; en sorte qu'il m'est toujours
» resté du tems pour réfléchir. C'est en
» cela qu'a consisté ma profondeur. »
(28)

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.