Campagne de France. 1870-71. Relation d'un officier du 34e régiment de mobiles. (Deux Sèvres). (Signé : Ludovic Guette [août 1871.])

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L. Clouzot (Niort). 1871. In-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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CAMPAGNE DE FRANCE
1870-71.
MORT, IMPRIMERIE DESPREZ.
CAMPAGNE DE FRANGE.
1870-71.
RELATION
D'UN
OFFICIER
DU 34e RÉGIMENT DE MOBILES
(DEUX-SÈVRES. )
NIORT
L. CLOUZOT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
22, rue des Halles.
1871.
1
A MES CAMARADES.
En écrivant ces quelques pages, je n'ai
point eu la prétention de faire un livre ni un
outrage, — C'est en quelque sorte un journal
de lori que j'ai écrit comme mémento.
Cela intéressera peut-être certaines person-
nes et laissera certaines autres indifférentes..
Mon Dieu, il en est de même de toutes choses.
J'ai cherché autant que possible à être
exact; j'ai pu commettre des erreurs, des
oublis : je prie mes camarades de me les par-
donner.
— 2 —
Tous savent que le hasard a voulu que je
n'assiste pas au combat de la Bourgonce, tous
savent que j'ai été obligé de quitter le régi-
ment après Beau ne-la-Rolande ; j'ai donc dû
compléter par les renseignements que quel-
ques-uns d'entre eux m'ont donnés, les faits
auxquels a pris part notre régiment et que je
n'ai pas vus moi-même.
J'évite autant que possible de porter une
appréciation quelconque sur les événements,
ne relatant que des faits, laissant ainsi à l'opi-
nion publique et au tempérament de chacun
le soin de les interpréter à sa façon.
LUDm-nc GUETTE.
f
.Saint-Maixent, août 1871.
- 1
ORGANISATION-DE LA MOBILE DES DEUX-SÈVRES.
- FORMATION DU 34e DE MOBILES.
Je ne supposais pas, je l'avoue, et bien d'au-
tres avec moi, qu'un jour je serais-appelé à
concourir à la défense de notre pauvre France,
tant j'avais foi en sa force, tant sa gloire avait
donné à chacun une confiance inébranlable.
Hélas fies tristes événements qui se sont
écoulés depuis un an ont détruit bien des illu-
sions, ont fait évanouir bien des rêves, et
— 4 —
1ousy dans notre malheureux pays, nous avons
payé à la fatalité le tribut de notre ancienne
prospérité.
Les événements douloureux et imprévus que
vous connaissez, hâtèrent l'organisation de la
mobile des Deux-Sèvres. Plusieurs officiera
avaient déjà fait leur demande lors du décret
qui en 1866 institua cette réserve.
Les cadres- furent complétés à la hâte.
Les mobiles des Deux-Sèvres-, convoqués
pour le 15 aoGt 1870, se réunirent ce jour-là
pour la première fois au chef-lieu du départe-
ment, à Niort, et aux sous-préfectures de Par-
thenay et de MeUe.
Trois bataillons se formèrent et travaillèrent
activement à leur organisation :
Le 1er à Parthenay, sous le commandement
de M. Rouget.
Le 2* à Melle, so; & l'initiative de M. Grand.
-1 —
Le 3e à Niort, commandé par M, de Cngnac;
Le conseil central d'administration se tint à
Niort, sous la présidence de M. Grincourt,
capitaine-major, dont Faclivilé et les connais-
sances spéciales furent appréciées à leur juste
valeur pendant toute rexistence de la mobile.
On ne courbe pas ainsi du jour au lende-
main sous le joug de la discipline toute une
jeunesse libre jusqu'à ce jour, et se croyant à
jamais à l'abri du service militaire.
Il y eut donc des tiraillements inévitables"
— Nous manquions tous ou à peu près tous
d'expérience: il eût fallu se préparer de lon-
gue main à une tâche aussi difficile, aussi
sérieuse; mais les événements ne nous en lais-
sèrent pas le loisir.
Les hommes manquaient ; il fallait bien se
contenter d'à peu près*
Cependant, après quelques semaines d'ef-
— 6 —
forts, on était parvenu à instruire et à discipli-
ner, d'une façon passable, des hommes qui
ayant fini par en prendre leur parti, commen-
çaient à avoir la tenue qui convenait à des
troupes si jeunes et si neuves.
Ce fut vers le 10 ou le 12 septembre que
nous fûmes enrégimentés.
Notre régiment prit alors le numéro 34e, et
son effectif se monta à 3,600 hommes.
Une compagnie prise dans chaque bataillon
et presque entièrement composée d'hommes
mariés, forma un 46 bataillon dit du dépôt,
qui plus tard, sous le commandement de
M. Chirac (1), eut lui aussi une part active et
glorieuse à l'armée de la Loire.
A ce moment-là eurent lieu quelques chan-
gements .importants :
(1) M. Chirac fut décoré après la guerre.
— 7 —
M. Rouget fut nommé lieutenant-colonel et
remplacé au 1er bataillon par M. Sabiron:
- M. de Pinceuoir du Bousquet prit le com-
mandement du 2e bataillon et M. de Cugnac(l),
dont vingt années consacrées au service de la:
patrie avaient usé la santé, laissa son com-
mandement à M. le comte de Godefroy de
Ménilglaise, qui fut nommé chef du 3e bataillon..
Quelques jours après, les trois bataillons se
réunirent à Niort et le régiment, constitué,
n'attendit plus qu'un ordre de départ pour
voler à la défense de la Patrie, et montrer au
pays qu'il avait aussi lui dans son sein des
hommes de cœur prêts à faire pour lui le sa-
crifice de leur vie.
Les événements se succédaient avec une
incroyable rapidité et la fatale dépêche qui
(1) M. de Cugnac occupa pendant le siège de
Paris un poste important comme chef d'escadrons
d'artillerie.
— 8 —
vint nous apprendre la honte de la France,
nous remplit de stupeur et de découragement.
Ce jour-là nous devions recevoir le drapeau
que des mains gracieuses avaient brodé pour
nous; mais nous reçûmes contre-ordre.
Le drapeau de la France venait d'être humi-
lié, ce n'était donc pas le moment de fêter le
nôtre (1).
Pauvre drapeau! jamais nous ne le vîmes
flotter au-dessus de nos têtes ; jamais dans nos
combats, dans nos marches pénibles, nos yeux
fatigués ne purent se ranimer à sa vue.
Tous nous l'avons regretté.
Le gouvernement du 4 septembre succéda à
l'empire : la République fut proclamée t
Sous ce nouveau régime démit renaître l'espoir
(1) Notre drapeau fut laissé à Épinal. Ou le
renvoya à Niort il y a quelques jours seulement.
- 9 -
d'une prochaine délivrance; un souffle vivifiant
vernit, de se répandre sur notre France et lui
apporter la victoire en même temps que la liberté !
Alors parurent des hommes nouveaux, jeunes
et patriotes, des apôtres de la confraternité uni-
verselle, des hommes de l'avenir. Et avec eux
aussi des décrets nouveaux dont un compromit
un instant l'unité du régiment.
Je veux parler des élections que nous eûmes
a subir.
On vit alors se produire les faits les plus
regrettables, les plus honteux.
Là, comme partout, lorsqu'il s'agit d'élec-
tions, on fit jouer les mille et une ficelles
électorales ; les rivalités, les haines et les peti-
tes passions se firent jour, et nous assistâmes à
une ridicule comédie.
La chose est délicate. je m'abstiendrai.
Sauf quelques exceptions, regrettables pour
- lo -
la plupart, teus les officiers furent renommés.
J'avoue cependant, que dans cette circons-
tance, le 1er bataillon fut favorisécar cette
mesure lui permit de se choisir pour comman-
dant un homme jeune, intelligent et brave :
M. Poupard (1). -
Mais était-ce le moment de désorganiser,
quand tous les efforts devaient tendre à une
organisation prompte et rapide ?
M. Poupard remplaça donc au 1er bataillon
M. Sabiron, qui, par la suite, prit le comman-
dement d'un 5e bataillon, et fut envoyé dans
un camp près de Cherbourg.
Le 23 septembre 1870, au matin, nous reçû-
mes enfin notre ordre-de départ. -
(1) M. Poupard est un ancien élève de Saint-
Cyr, et lieutenant démissionnaire d'un bataillon
de chasseurs à pied. Le commandant Poupard fut
décoré après la guerre.
- II
DÉPART DE NIORT. - ARRIVÉE A VIERZON.
- Nous fîmes au plus vite nos préparatifs de.
départ.
On venait de nous prévenir que nous parti-
rions à midi; comme vous le voyez, nous
n'avions pas de temps à perdre.
A 11 heures, cependant, nous quittions la
place de la Brèche.
La foule des parents et des amis qui nous
-12 -
accompagnaient à la gare, grossissait à chaque
pas.
Que de mains serrées avec effusion ! que de
souhaits I que de baisers donnés et rendus î
Oh 1 il y a dans un départ quelque chose de
solennel. comme une partie de soi-même
qu'on arrache du cœur de ceux que Ton aime
et. que l'on quitte 1
Nous partîmes donc de Niort le 23 septembre
1870 par trois trains différents, et arrivâmes à
Vierzon le dimanche, 25, à une heure de
l'après-midi.
Quel beau régiment! Franchement, mon
colonel, vous deviez être fier d'avoir à com-
mander ainsi à tout un paya, à tous ces enfants
qui venaient de quitter presque bravement les
uns leur vieille mère, presque tous une vie
simple et laborieuse pour une existence de
misères et de souffrances.
-13 -
Nous fûmes reçus par le général Dupré qui,
m
dans un speech froid et sévère, s'efforça de
nous faire comprendre que nous n'étions plus
désormais des soldats pour rire, mais, au con-
traire, des hommes aujourd'hui destinés à
prendre une part des plus actives à la conti-
nuation de la guerre.
N'ayant rien pour camper, nous logeâmes
chez l'habitant.
La population de Vierzon est en partie com-
posée de gens peu aisés, et dont beaucoup
sont peu. aises de travailler.
Ils ne furent pas, pour nous aussi. ai-
mables que veut bien le dire notre camarade
dans sa brochure (1).
En effet, des mots mal sonnants à l'adresse
0) Voir la brochure intitulée : Impressions et
souvenirs (Fm officier du régiment des Deux- Sèvres,
— 14 —
de nos mobiles étaient souvent l'occasion de
véritables rixes.
— J'en sais quelque chose, et je puis en
parler savamment :
Chargé du service de la place, comme adju-
dant-major de semaine, il m'est arrivé bien
des fois d'intervenir.
Un soir même, quelques mauvais drôles
ayant insulté les soldats du poste établi sur la
place du Mail, on échangea force horions dans
la mêlée qui s'en suivit, et plusieurs en ont
gardé longtemps te soutenir.
Des troupes nombreuses arrivaient chaque
jour et allaient établir leur camp dans les vas-
tes bruyères, bordées par le Cher, où soir et
matin nous faisions l'exercice.
La ville elle-même n'était plus qu'une im-
mense caserne. — Partout des soldats. — Dans
les rues, sur les places, des Hwacks et des can-
tines.. 0' -
— 15 —
A chaque heure du jour nous nous trouvions
en contact avec des soldats de toutes armes.
Peu à peu nous en primes -les allures belli-
queuses, nous nous initiâmes à tout ce train-
train militaire, et nous en vînmes à nous
persuader nous-mêmes que nous avions toute
notre vie porté le harnais.
Le 29, nous changeâmes nos fusils à pistons
contre des chassepots.
Avec quel dédain nos moblots jetaient leurs
vieux fusils, et avec quelle tendresse ils rece-
vaient leur nouvelle arme !
Ils ne se lassaient pas de l'admirer, d'en faire
jouer tous les secrets.
Et aussi avec quelle fierté nous défilâmes ce
jour-là dans les rues de Vierzon pour nous
rendre à nos champs de manœuvres habituels !
Après quelques exercices préparatoires, après
quelques leçons de montage et de démontage
— 16 —
donnés avec un réel empressement par les ofli-
ciera et sous-officiers d'un bataillon de chas-
seurs à pied, nous reçûmes tout à coup l'ordre
de partir pour Épinal.
III
ARRIVÉE A ÉPINAL.— COMBAT DE LA BOURGONCE.
Le commandement de la défense dans les
Vosges avait été confié au général Cambriels ;
le général Dupré (1) commandait la brigade
dont nous faisions partie.
(I) Le lieutena e remplit alors les
fonctions d'offici e près du général
Dupré.
2
-18 -
C'est ainsi que nous quittâmes Vierzon le
dimanche, 28 septembre 1870, pour aller dé-
fendre et garder les défilés des Vosges, nous,
soldats d'un jour, contre les vieilles troupes de
Werder.
- Partout sur notre passage nous reçûmes les
plus vifs témoignages de sympathie : au Creu-
zot, à Vesoul, à Gray, les populations s'em-
pressaient autour de nos soldats.
C'était à qui leur prodiguerait les plus excel-
lents cigares et remplirait leurs bidons du
meilleur vin.
Après deux jours de route en chemin de fer,
nous descendîmes à Épinal le 4 octobre, à 5
heures du matin.
Là encore, on nous fit un accueil des plus
bienveillants; mais nous n'eûmes pas le temps
d'en profiter.
Le soir, même de notre arrivée, on nous
— 19 —
entassa daiis ces mêmes wagons qui le matin
nous avaient amenés, et nous nous tînmes
prêts à partir, et au plus vite (c'était l'ordre),
pour la petite ville de Bruyères, à 20 kilomè-
tres environ au N.-O. d'ÉpinaL
Cependant le train ne se mit en marche que
le lendemain matin, à 4 heures.
C'était là, n'est-ce pas, une bonne prépara-
tion aux fatigues d'une petite excursion dans
les montagnes.
Sous le prétexte d'une courte et simple expé-
dition, on nous prévint d'avoir à laisser à Épi-
nal tous nos bagages, cantines et autres objets
de première nécessité.
Les soldats n'eurent pas cette peine, n'ayant
qu'une misérable besace en toile comme en
portent les bergers de notre pays, ni nécessai-
res d'armes, ni tentes, ni chaussures de re-
change, ni provisions, ni rien, en un mot, de
- 20 —
ce qui constitue le bagage du soldat en cam-
pagne.
Leur paquetage fut bientôt fait.
Il nous fallut huit heures pour faire 25 kilo-
mètres ! et en chemin de fer.
Arrivés vers midi à Bruyères, nous en
repartîmes le soir même a 6 heures, et cette
fois ce ne fût pas. pour rien.
La nuit était splendide, et la lune, dans son
plein, éclairait un paysage des plus saisissants.
— Nous suivions péniblement les sentiers
abruptes de la montagne ; mais absorbés par le
spectacle grandiose que nous avions sous les
yeux et l'inquiétude vague de l'inconnu, nous
ne prîmes aucunement garde à la fatigue for-
cée d'une route longue et difficile.
Il était près de minuit lorsque nous arrivâ-
mes au village de la Bourgonce.
Quelques heures encore, et nous touchions
— 21 —
au matin de cette grande journée (26 octobre
1870), à jamais mémorable pour nos mobiles.
Quelque brave que vous soyez, quelque fort
et convaincu que vous puissiez être, seul avec
vous-même, vous n'échapperez pas aux ré-
flexions douloureuses qui s'empareront de vous
la veille d'un premier combat.
Au milieu d'un sommeil inquiet et agité,
vous croyez revoir tous ceux que vous avez
laissés là-bas et qui en ce moment peut-être
font des vœux pour vous. Non ! Bientôt le qui-
vive 1 d'une sentinelle vous rappelle à la réalité.
Oui ! oui ! vous êtes bien le soldat qui doit
combattre demain, et qui demain peut-être aura
payé de sa vie l'ambition et les sottises de
quelques hommes privilégiés.
Disons tout de suite que la journée ne fut
pas heureuse; et pouvait-il en être autrement?
Peu endurcis aux fatigues et surtout incons-
cients des choses de la guerre, étonnés, surpris,
— 22 —
sans ordres précis, nos hommes se trouvèrent
tout à coup transportés au milieu des horreurs
d'un champ de bataille.
Qui donc faut-il accuser? Personne, et rien
autre chose que cet entêtement coupable et
cette vaine espérance qui grisait à cette heure
le triolet prétorien de Tours.
On reprochait à Napoléon, et cela avec juste
raison, d'avoir commencé la guerre avec rien :
on la continuait avec moins encore !.
Voyez-vous nos mobiles s'avancer en tirail-
leurs à travers les champs et les bois, l'oreille
au guet, cherchant de l'œil un Prussien
qu'ils n'avaient encore aperçu que dans leur
imagination ?
Mais bientôt l'action s'engage : quelques
boulets et quelques balles passent en sifflant
au-dessus de nos têtes.
« Qué tout daonc que chés mouches qui m'âour-
— 23 —
dounnamt de mouême aux aurailles ? » dit un gars
d'Azay-le-Brûlé à son voisin.
« Daux mouches?. — Ollé daux dalles, pouve
« sot:) répondit celui-ci en riant. jaune.
Et, de trancher la tête aussitôt.
Cependant nos tirailleurs cherchent à profi-
ter des obstacles (comme le dit la théorie), en
se mettant à l'abri derrière des arbres et des
haies, et commencent un feu des plus nourris,
sinon des plus efficaces.
Et pourtant, de ces fusils qu'on leur avait
donnés la veille, combien n'en connaissaient
même pas la charge !
Les Prussiens s'avançaient, et nous, de notre
côté, nous marchions encore en avant. Les
balles, cette fois, faisaient trop bien leur triste
besogne ! Beaucoup des nôtres tombaient et ne
se relevaient plus ; beaucoup se sentaient griè-
vement blessés et abandonnaient le terrain.
— 24 —
C'est qu'alors les obus et les boulets tom-
baient dru comme grêle dans nos rangs et y
semaient partout le désordre et la mort 1
Qu'avait-on donc à opposer à la batterie de
12 qui nous écrasait?
Oserai-je le dire?
— Deux petits canons de 4, dont un fut
démonté dès le début de l'action.
Enfin, un bataillon de mobiles, que je ne
citerai pas, donna l'exemple :
On se replia. on se dispersa !
Vingt fois de braves officiers cherchèrent à
rallier leurs hommes; mais où aller? que
faire?.
Il me semble que l'on fait trop mystère aux
officiers inférieurs des plans arrêtés par l'état-
major ; on annihile ainsi toute l'initiative dont
ils peuvent être capables.
— 25 —
Si, dans cette triste journée de laBourgonce,
il y eut des défaillances excusables, on put
aussi-enregistrer certains faits qui font le plus
grand honneur au régiment.
Le général Dupré fut grièvement blessé.
Je le vis le 6 au soir, à son arrivée à Épinal,
étendu avec quelques soldats dans un wagon
de marchandise.
Il revenait de Bruyères.
Sa tête pâle, comme si la mort l'avait déjà
saisi, et le linge ensanglanté qui ceignait sa
blessure, me firent, à la lueur des torches, une
pénible impression.
On le transporta avec les plus grandes pré-
cautions à l'hospice d'Épinal, où je l'accompa-
gnai. Après quelques instants de repos, les
chirurgiens découvrirent sa blessure :
Une balle lui avait traversé le cou.
Cependant je vis de grosses larmes couler
— 26 —
des yeux du général, et, après quelques efforts,
il s'écria en sanglottant :
« Ah ! mes pauvres amis, qu'il m'est pénible
« de terminer ainsi ma carrière militaire ! »
Je compris que le combat livré dans la jour-
née n'avait pas été favorable à nos armes, et le
cœur navré, inquiet sur le sort de mes com-
pagnons d'armes, je partis pour Bruyères par
un train spécial.
J'y trouvai quelques soldats et quelques ca-
marades noirs de poudre et de poussière, haras-
sés, exténués de fatigue, mais tout joyeux et
comme étonnés de se retrouver encore vivants.
Je les embrassai avec effusion, et tous me
racontèrent la terrible journée à laquelle ils
avaient pris part.
C'est d'après leurs récits que j'ai pu aujour-
d'hui vous raconter ce que j'ai écrit plus haut. -
Je sus par eux la mort glorieuse du pauvre
— 27 —
Moreau (1), notre aide-major, qui, au mépris
des balles et des obus s'empressait, entre les
combattants, de secourir les blessés. — Ils me
racontèrent la mort non moins glorieuse du
lieutenant Belot, la disparition du capitaine
Rouget (2) et de son lieutenant Le Bedel ; les
blessures de Chabcauty, Dutiers, Gentil,
Moreau (3) et Brée.
Encore sous l'impression des émotions de la
veille, ils s'exagéraient les faits et grandis-
saient les circonstances. C'est ainsi que plu-
sieurs affirmaient avoir vu de leurs propres
yeux le capitaine Rouget et Le Bedel au milieu
d'une maison enflammée, et que nouveaux
(1) Il est bon qu'on sache que Moreau, notre
aide-major, ne fut jamais remplacé au bataillon.
(2) Le capitaine Rouget fut décoré après la
campagne.
(3) Le lieutenant Moreau dut subir l'amputa-
tion d'un bras, et fut décoré après la campagne.
— 28 —
démons échappés de l'enfer du Dante, les Prus-
siens assistaient en dansant à cet horrible
spectacle. - D'autres avaient aperçu certains.
des leurs brutalement écharpés par des mons-
tres aux casques pointus, qui se disputaient à
l'envi leurs membres çà et là dispersés.
La vérité est qu'il n'y eut rien de tout cela.
Le Bedel, atteint de trois balles, tombe dans
un sillon, Rouget se précipite pour le secourir
et tombe lui-même à ses côtés.
Ce fut vers le soir seulement qu'une pa-
trouille prussienne les rencontra et les trans-
porta avec beaucoup d'égards à Raon-l'Étape.
Trois semaines après, le pauvre Le Bedel
succombait à ses horribles blessures.
Cette journée nous causa des pertes cruelles :
300 hommes environ , tant tués que blessés,
prisonniers ou disparus.
Ces chiffres en disent assez.
—-29 —
Pour être juste, il faudrait citer cent noms.
Je n'en citerai qu'un ;
Celui du brave Crampon, alors simple ser-
gent, et nommé sous-lieutenant sur le champ
de bataille, par le général Dupré.
Ce qui me reste à dire me peine et m'attriste :
Dans cette cruelle journée, nos soldats n'eu-
rent pas seulement à. souffrir des balles enne-
mies. Par une fatale méprise provenant de
l'uniforme sombre que nous portions, nous
eûmes à essuyer pendant un temps, hélas trop
long, le feu meurtrier de quelques compagnies
françaises.
Ceci est terrible , n'est-ce pas? et ne devrait-
il pas intéresser au plus haut point les per-
sonnes compétentes et autorisées, pour qu'à
l'avenir on n'ait pas à enregistrer de sembla-
bles malheurs.
Je ne puis cependant terminer ce chapitre
— 30 —
sans dire quelques mots d'un « personnage.
étrange, » dont le souvenir est, en quelque
sorte, pour nos mobiles, inséparable de celui
de cette sombre journée.
C'est du colonel Perrin qu'il s'agit.
Oui, c'est bien ce jour-là que nous fimes sa
connaissance, et peut-être, en effet, si on l'eût
écouté, eût-il eu la bonne chance de changer
en victoire importante une défaite des plus
regrettables.—Cela n'est cependant pas prouvé.
-Dans tous les cas, avouez que sous le costume
pittoresque que portait le colonel, il était assez
difficile de reconnaître le « grand organisateur
« commandant la défense dans les Vosges. »
Jugez-en plutôt :
Un pantalon d'artilleur dans de grandes
bottes jaunes; une capote semi-bourgeoise, et
un vaste chapeau de paysan tyrolien.
Pour épée : un gourdin noueux, dont le
— ai -
colonel caressait avec amour les soldats récal-
citrants.
Je conçois le mépris des galons. pas à ce
point-la, pourtant.
Mais saluons le courage partout où il se
trouve :
Le colonel Perrin est un des plus braves
officiers de l'armée française.
Si la bravoure est la qualité première de tout
officier, il me semble cependant qu'elle ne doit
pas exclure à son profit beaucoup d'autres ver-
tus tout aussi indispensables.
Il faut encore que ceux auxquels incombe la
tâche difficile de conduire les autres, sachent
inspirer à ces hommes dont ils sont responsa-
bles une certaine sympathie, et une confiance
assurée.
Beaucoup de ceux-là ignorent trop cette
incontestable nécessité.
— 32 —
Soyez sévères, soyez justes ; mais n'abrutissez
pas vos. subordonnés sous le poids d'une au-
torité écrasante et de mauvais aloi.
3
vr
RETRAITE DES VOSGES.
Une partie du régiment se retira après le
combat au col de Mont-Repos, occupé déjà paf
la belle compagnie des francs-tireurs Bretons*
Le reste s'était dispersé un peu partout : à
Bruyères, et jusqu'à Épinal.
- 34 —
Ce fut alors que le colonel Rouget (1) prit le
commandement provisoire de notre brigade,
en remplacement du général Dupré, et que
M. de Pinceuoir dut renoncer, pour des raisons
de santé, à continuer la campagne.
Il fut remplacé au 2e bataillon par M. Proth (2),
alors officier d'ordonnance du colonel Perrin.
Lieutenant au début de la campagne,
M. Proth assista aux affaires de Gravelotte et
de Reischoffen, parvint à s'échapper après la
triste journée de Sedan, et put ainsi se dévouer
de nouveau au service de la Patrie.
Le 8 octobre, nous occupâmes les hauteurs
de Prey, de Beauménil et de Jussarupt.
(1) M. Rouget, déjà chevalier de la Légion-
d'Honneur, fut nommé officier dans cet ordr
après la campagne.
(2) M. Proth fut décoré après la campagne.

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