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Canyon Street

De
221 pages

Javeline s’est embarquée dans une étrange aventure. Elle a décidé de suivre Raznak le Fou, et de quitter Canyon Street pour le paysage du Grand Ciel, où, espère-t-elle, ils trouveront la Terre Promise... Mais va-t-elle réellement au devant de sa liberté, ou ne risque-t-elle pas tout simplement de basculer dans une nouvelle aliénation ?


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couverture

 

 

Pierre Pelot

Canyon Street

 

 

Bragelonne

Chapitre premier

— Javeline ! appela une voix masculine.

Instantanément, La Chienne qui s’était approchée de la porte condamnée s’immobilisa et cessa de grogner. Elle lança à Javeline un coup d’œil rassuré, battant l’air de sa queue. Javeline hésita pendant quelques secondes, le fusil braqué sur la porte et la tête bourdonnante d’interrogations qui s’entrechoquaient. Elle avait, comme La Chienne, reconnu le timbre de la voix.

— Javeline ! appela de nouveau l’homme dans le couloir. C’est moi, Raznak ! Est-ce que tu es là ?

Une grimace contrariée tordit les traits de la jeune femme. Après la stupéfaction, c’était la colère qui maintenant bouillonnait dans ses yeux pâles. Raznak le Fou ! Que venait-il faire ici ? Elle lui avait depuis toujours – après une première et unique visite – recommandé de ne plus jamais venir dans le quartier, de ne jamais chercher à la contacter chez elle, dans cet appartement. Pour sa sécurité à elle, et celle du Fou également. Jusqu’alors, il avait suivi ses conseils…

Et voilà qu’il se trouvait là, dans le couloir de l’immeuble, derrière la porte que Javeline avait soigneusement scellée, qu’elle n’avait pas ouvert une fois depuis des années ; il était là, de jour, braillant comme un vrai cinglé !

Elle allait répondre lorsqu’une pointe d’ultime méfiance traversa ses pensées désordonnées, en dépit de l’attitude de La Chienne. Est-ce que quelqu’un pouvait raisonnablement se faire passer pour Raznak, et tromper le flair de l’animal ? C’était peu probable, évidemment. Quoique… À force de méfiance et de ruse Javeline était encore en vie, et elle ne tenait pas à abandonner ses bonnes habitudes. L’excessive prudence fonctionnait en elle comme une seconde nature automatiquement. Elle se coula contre la paroi, à côté de la porte, de manière à se protéger contre une éventuelle rafale de balles traversant le panneau.

— Raznak ! souffla-t-elle. Qu’est-ce que tu fiches là ? Je t’avais dit de ne jamais…

— Il le faut, Jav, dit la voix claironnante. J’ai vu Jan, et il m’a dit de te…

— Arrête de bramer, par le ciel ! coupa Javeline. Et fiche le camp de là !

Après un court instant de silence, la voix de Raznak s’éleva de nouveau, un petit ton plus bas :

— Il faut que je te voie, Javeline.

— Alors sors de là. Sors de ce couloir. Vérifie que personne ne se trouve dans la rue, et passe par le soupirail. Tu frapperas deux coups si tout va bien.

— D’accord, dit Raznak.

Elle entendit s’éloigner ses pas traînants, s’ouvrir et se refermer la porte du couloir sur la rue. Un frisson de nervosité la traversa de part en part. Raznak le Fou… Bon Dieu ! il fallait que le motif de sa présence fût important ! Il avait dit : j’ai vu Jan… Javeline frissonna encore. Elle quitta la paroi, ramassa près du lit le reste de ses vêtements, qu’elle jeta sur la paillasse. D’une main, elle enfila son gilet de peau sans manches – une presque cuirasse, cousue de plaques de métal dépoli, qui l’avait plus d’une fois protégée des coups de coutelas et même des balles. Elle agrafa fébrilement le vêtement sur sa poitrine. Elle négligea la ceinture et le casque de cuir râpé, cerclé d’acier. Deux coups légers furent frappés contre le volet du soupirail.

Du bout du canon de son fusil, Javeline fit sauter la barre de fermeture. Elle recula, et s’immobilisa lorsque ses jambes touchèrent le bord du lit.

Raznak repoussa le volet, se coula dans l’ouverture. Il prit appui des deux pieds sur le rebord de l’évier, s’accroupit.

— Referme ! dit Javeline.

Raznak s’exécuta. Ensuite, il sauta à terre, jeta autour de lui un rapide regard perçant qui enregistra tous les détails du décor. Il était grand, maigre, les cheveux courts ébouriffés, tout le bas de son visage couvert d’une vilaine barbe clairsemée – ou mal taillée. Ses yeux brûlaient (une seconde, croisant ce regard fiévreux, Javeline se dit que l’homme était en plein vol plané, en pleine crise, comme cela lui arrivait fréquemment… et comme C’était le lot habituel, cyclique, des Fous… Mais non : pour l’instant, Raznak se trouvait bel et bien dans le présent, dans le réel. Il était simplement excité). Elle appuya son fusil contre le mur. La Chienne avait bondi vers l’homme, et elle le fêtait, léchant ses mains pendantes. Il répondit à la démonstration distraitement, en grattant du bout de ses longs doigts décharnés le crâne de l’animal, sans quitter Javeline des yeux.

— Tu ne dois pas venir ici, Raznak, dit Javeline. Jamais. Et surtout pas dans le couloir. Je ne sais pas si l’immeuble est habité par d’autres. Si c’est le cas, ils ne savent pas, eux, que je suis là. Ce n’est pas la peine de leur mettre la puce à l’oreille.

Raznak hocha la tête, négligemment. De toute évidence, la réprimande le touchait fort peu, glissant au-dessus de sa tête. Il dit :

— J’ai soif, tu sais. Il a fallu que je coure, que je me dépêche…

Javeline se mordit la lèvre. Le sang bouillait dans ses veines. Elle refoula la colère et l’impatience au fond d’elle-même. Cela ne servirait à rien de bousculer Raznak, au contraire. On ne peut rien, contre un Fou, et certainement pas le faire parler s’il n’en a pas envie, s’il ne l’a pas décidé : on ne peut qu’attendre et se soumettre à son bon vouloir. D’un mouvement du menton, Javeline désigna le bidon d’eau, et les gobelets, sur l’évier. Elle regarda Raznak se servir et boire, posément. Il avait des gestes lents, précis. Une longue silhouette irréelle flottant dans la pénombre du lieu, un échalas dégingandé, vêtu de guenilles sales et déchirées : une chemise terne de grosse toile, aux manches amputées, un pantalon de vieux cuir craquelé, quatre fois trop gros, les poches trouées et déformées par l’incroyable masse de leur contenu hétéroclite, dont l’entrejambe bâillait et pendait à mi-cuisses. Il allait nu-pieds, jusqu’aux chevilles, gainé d’une couche de poussière et de crasse inimaginable. Sans arme. Il n’en avait pas besoin : les Fous se promenaient sans courir l’ombre d’un risque dans Canyon Street. C’était ainsi depuis toujours, avant et depuis le Changement. Simplement, avec le Changement, les Fous étaient de plus en plus rares. Javeline n’en connaissait plus d’autres que Raznak.

Il but trois verres d’eau, calmement, reposa le gobelet soigneusement vidé sur le rebord de l’évier, en équilibre instable, s’assurant d’un regard critique, pendant quelques secondes, que l’objet ne risquait pas de tomber. Il aurait pu tout aussi bien le poser au centre de l’évier… Il se tourna vers Javeline et sourit. Mais il n’était toujours pas décidé à parler ; une fois encore, ses yeux délavés fouillèrent la pénombre posément. Il regarda le lit, le fusil, les cartons de boîtes de conserve empilés dans un angle, les éléments de cuisine dans le prolongement de l’évier. Il regarda la porte donnant sur l’autre pièce, et celle, condamnée, qui s’ouvrait originellement sur le couloir.

Tandis qu’il inventoriait paisiblement les éléments du décor, Javeline saisit sa ceinture de cuir et de métal qu’elle enfila par-dessus son pantalon, cadenassant la fermeture sous son nombril. Elle glissa la clef dans une bourse de cuir, et plaça celle-ci sous le matelas. Raznak avait suivi l’opération d’un œil vide. Lorsqu’elle se redressa, et croisa son regard, il sourit. Il était appuyé d’une fesse contre le bord de l’évier, une jambe croisée devant l’autre, les bras ballants.

— Tu es venu à pied ? interrogea Javeline.

Elle avait fait un effort considérable pour ne pas poser immédiatement la question importante. Le sourire de Raznak s’élargit, d’une oreille à l’autre. Une flamme gaie traversa son regard injecté.

— À cheval, dit-il. J’ai trouvé un cheval, qui appartenait certainement aux Cohortes. Ce matin, un peu après que nous nous sommes quittés. Les Cohortes ne valent plus rien : ils laissent même filer leurs chevaux.

Javeline opina du chef, s’efforçant de sourire. Un goût de craie lui emplissait la bouche. Quand vas-tu te décider, Raznak ? Ne pas s’énerver, surtout, c’était la condition primordiale, l’unique chance d’apprendre pourquoi Raznak se trouvait là. (Distraitement, elle prit conscience du fait qu’il était la seule personne vivante à être jamais venue en ce lieu, en sa présence et depuis qu’elle y avait élu domicile : la seule personne vivante, en dehors du propriétaire d’origine s’entend. Une image lui traversa l’esprit. Sous la violence du souvenir, elle ferma les yeux. Elle revit le visage de Nobom, et celui d’Anuy, sa compagne. Dans ses oreilles retentit une fois de plus le cri de celle-ci, lorsqu’elle était morte, brûlée à bout portant par les trois balles tirées en rafale. Ce fut comme si, l’espace d’un éclair, la douleur provoquée par le coup de coutelas qui lui avait presque arraché le sein droit renaissait, sous le lourd gilet de peau et de fer…) Ne pas s’énerver, non, surtout pas. Ne pas commettre l’erreur fatale qui paniquerait Raznak et lui embrouillerait les idées jusqu’à le plonger dans une crise de vol plané, hors du temps… Déjà qu’il semblait sérieusement perturbé, sous le masque d’un calme factice. Il mélangeait tout : par exemple, jamais les Cohortes n’avaient possédé de chevaux. Du temps où ils officiaient encore régulièrement, avant que le Changement ne vienne bousculer les cycles habituels de leurs apparitions, les Cohortes ne se déplaçaient qu’à bord de voitures électriques individuelles, ou bien ils conduisaient les fourgons de ramassage de la Dette.

— Un cheval ! s’exclama Javeline, sur un ton d’enthousiasme qui sonnait presque juste. Tu en voulais un depuis longtemps, n’est-ce pas ?

Raznak acquiesça vigoureusement. Ses yeux flamboyaient. Son visage hilare fut secoué d’une série de tics incontrôlables qui déformèrent ses traits de manière pathétique. Il lutta visiblement pour étouffer la vague d’excitation qui montait en lui, se raidit tout entier, les mains crochées comme des serres d’oiseau sur le rebord écaillé de l’évier.

— Je l’ai laissé là-bas, dit-il finalement. Au bout de la rue. Caché. Je suis venu en courant. Raconte-moi comment tu as pris cette maison.

Le sourire tranquille, sur les lèvres de Javeline, n’était qu’une grimace figée. Ses yeux d’acier bleu soutenaient le regard chaviré de Raznak. Il était trop excité, c’était certain. Sur le point de dérailler complètement, de se refermer sur lui-même en déclamant ses visions. Elle supplia mentalement : pas maintenant, Raznak ! par pitié, pas maintenant !

D’une voix qu’elle voulait douce, calme, mais qui vibrait néanmoins d’une énorme tension nerveuse à peine contenue, Javeline dit :

— Je t’ai déjà raconté, mon vieux Raznak. Je suis fatiguée, et j’ai mal dormi, tu sais ? Je me faisais du souci, pour Jan. Je me demandais pour quelle raison il n’était pas venu avec nous, la nuit dernière, guetter les Cohortes…

Le regard de Raznak changea, comme si la fournaise qui palpitait dans ses pupilles, brutalement, s’éteignait partiellement. Tout son être tendu, Javeline hurlait en silence pour que la seconde à venir ne soit pas celle de l’effondrement…

Raznak leva ses mains, les regarda longuement, l’une après l’autre. Elles étaient écorchées, couvertes de griffures multiples, et très sales. Sa main gauche retomba, lourde, molle, au bout de son bras décharné ; il ouvrit les doigts de la droite et les passa, écartés comme un peigne de fortune, dans sa chevelure hérissée. Puis il laissa tomber cette main, elle aussi, qui vint cogner le gobelet posé sur le bord de l’évier et l’envoya rebondir à terre.

— C’est vrai, dit Raznak. Je suis venu te dire quelque chose d’important. C’est pour cela que je suis là.

D’un seul coup, il semblait avoir recouvré toute sa raison – dans la mesure, évidemment, où le cheminement mental d’un Fou peut avoir quelque rapport avec ce qu’il est coutumier d’appeler la raison. Javeline ne dit rien. Elle attendit. Elle se demandait pourquoi, et comment, un jour, elle avait bien pu se lier d’amitié avec Raznak – comment elle avait pu écouter les divagations du dernier Fou (peut-être) de Canyon Street… comment Jan les Étoiles, le Pilleur, avait pu se laisser piéger, lui aussi… Et elle connaissait la réponse. Une réponse évidente, plus claire que l’eau des sources de la montagne : officiellement, elle n’était pas reconnue comme étant une Folle, et Jan les Étoiles ne l’était pas davantage comme un Fou. Ils n’en portaient pas la marque extérieure, ni le statut. Officiellement… Parle, Raznak ! Parle, mon frère !

— J’ai vu Jan, ce matin, dit Raznak. Comme tu me l’avais demandé. Je suis allé au campement des Pilleurs, là-bas, au nord de Vîlot Groble, sur la périphérie.

— Au Point de Don ?

Raznak secoua vigoureusement le chef. Une fois encore, il passa ses mains, l’une après l’autre, dans sa tignasse enchevêtrée.

— Oui, dit-il. (Il poursuivit, le débit soudain accéléré au point de manger la fin de certains mots, entassant les syllabes en chevauchements difficilement compréhensibles.) Je suis allé là-bas. Les Pilleurs ont installé leur campement autour du Point de Don, et même, ils se promènent dans les rues de la périphérie, depuis un certain temps. Ils ne sont plus méchants comme ils l’étaient, avant. Je suis allé là-bas. Je voulais savoir pourquoi Jan n’était pas venu guetter avec nous, cette nuit. Il avait dit qu’il viendrait, et il n’est pas venu. (Javeline hocha la tête, plusieurs fois. Elle écoutait avec beaucoup d’attention, comme si ce que racontait Raznak, jusque-là, lui eût été inconnu, comme si les paroles saccadées et lâchées en rafales lui eussent appris quelque chose de nouveau…) J’ai vu Jan, tu sais ? Je lui ai dit.

— Que lui as-tu dit, Raznak ?

— Que toi et moi, cette nuit, comme les autres fois…

Il s’énervait. Ouvrait et refermait ses mains, se grattait les flancs, la tête – mais son regard demeurait planté, comme les deux dents d’une fourche, dans les yeux de Javeline, arrimé là jusqu’au bout de l’explication, de toutes ses forces, afin de ne pas laisser perdre le fil du raisonnement et des pensées qui se bousculaient dans son crâne.

— Je lui ai dit que nous avions attendu, que nous avons guetté les Cohortes (à chaque fois qu’il prononçait le mot, ses yeux s’illuminaient, et Javeline, tendue, craignait qu’il ne se laisse porter par son obsession, qu’il bifurque…) comme on le fait d’habitude. C’est le temps des Cohortes, bientôt. J’ai dit : Javeline était inquiète, elle m’envoie ici pour apprendre ce qui t’a empêché de venir, Jan. C’est ce que j’ai dit. Voilà.

— Alors ?

— Alors, ça va mal, là-bas. Ça va mal partout. Dans tout le vîlot. Et même, je suis sûr, ailleurs. Je sens ça, dans l’air, je sens tout ça, et puis il n’y a pas que moi. Tout le monde est énervé. C’est pesant, entre les frontières des Horizons Fermés, sur tout Canyon Street. Ça va mal, Javeline. C’est pour cela que Jan les Étoiles n’est pas venu, cette nuit. Mais il viendra.

— Je ne comprends pas très bien, souffla Javeline, les doigts noués sur la boucle de la ceinture d’acier qui tombait de sa taille et protégeait son sexe. Explique ce qui va mal, Raznak.

— J’explique. C’est plein de branches qui fouettent ma tête… Attends. (Il sourit, laissa couler quelques secondes, comme s’il reprenait des forces, ou faisait le tri dans les « branches fouettant sa tête ». Puis :) Jan n’a pas pu venir parce que c’était dangereux. Pour lui. Parce qu’il n’était pas certain de pouvoir quitter le camp.

Il marqua un nouveau temps d’arrêt, réfléchit. Ne le connaissant pas, on aurait pu croire qu’il distillait savamment le suspense, comme un conteur doué jouant avec les nerfs de son auditoire. De la sueur coulait sur le front de Javeline, et les gouttes chatouilleuses glissaient au bord de ses yeux, le long de son nez : elle ne faisait rien pour les écraser. Cette transpiration visqueuse qui poissait tout son corps, roulait au creux de son dos, entre ses seins compressés par le gilet pare-coups, formait une buée délicate sur la peau bleuâtre de son crâne rasé.

Elle demanda, le plus calmement possible :

— Pourquoi, Raznak ? Pourquoi Jan les Étoiles n’était pas certain de pouvoir quitter son campement du Point de Don ?

— Parce qu’ils sont encerclés, là-haut. Par les Détenus de Vîlot Groble, et même d’ailleurs. Les gens ont toujours eu peur des Pilleurs, même si depuis un moment ils acceptaient de les voir camper si près des centres habités ordinaires. Personne n’a rien dit quand cette bande s’est installée près de ce Point de Don abandonné. (Et que pouvaient-ils dire, ou faire, les gens ? songea Javeline dans un sourire intérieur qui éclaboussa machinalement ses yeux. Qui ne craint pas les Pilleurs ?) Mais ils n’ont jamais accepté. Voilà pourquoi, aujourd’hui, les gens de Vîlot Groble, et d’autres, sont en colère.

— Depuis plus d’un cycle, dit Javeline sourdement, les Pilleurs de Raïk al ont pris position au Point de Don. Pourquoi les gens ont-ils tant attendu ? C’était au début que les Pilleurs étaient dangereux. Avec le temps, ils se sont presque intégrés ; ils sont presque devenus des Détenus ordinaires, comme n’importe qui, comme n’importe quel habitant de Canyon Street. Alors, pourquoi maintenant ?

Il y avait une réponse évidente : les gens, précisément, pour qui depuis toujours les Pilleurs signifiaient le Mal, avaient attendu, attendu, que ces derniers, tout aussi touchés par le Changement, perdent une partie de leur force : ils avaient attendu, et vivant au contact des Pilleurs s’étaient rendu compte que l’aura de danger dégagée par ces derniers s’effritait progressivement. Ce pouvait être une réponse. C’était un élément de la réponse explicative que donna Raznak dans la débauche de tics et de grimaces qui torturait son faciès :

— Il y a la rumeur. Personne ne sait d’où elle vient. Peut-être de Vîle Mad ? Personne ne sait. Les gens disent que les Cohortes de la Manne sont revenus. Ils disent que des soldats Cohortes ont retrouvé la raison

— Oui. C’est ce que les gens disent. C’est ce que les gens disent ! (Il s’enflammait, n’en finissait pas de se gratter le cuir chevelu, la barbe, les côtes ; ses lèvres se retroussaient sur chaque mot craché, comme pour un rictus bavant et glacé.) Ils disent que la Manne est revenue, et que c’est la fin des malheurs, que c’est le temps d’un Nouveau Changement et que tout redeviendra comme au début, comme avant ! Ils disent que la Manne est revenue, au Point de Don du nord de Vîlot Groble

— Et que les Pilleurs ont tout pris !

— C’est une sottise pure ! s’exclama Javeline. La Manne est tarie depuis longtemps, et à jamais ! Les Cohortes sont fous, désorientés, privés de but et de raison ! La Manne n’a pas pu revenir au Point de Don qu’occupent les Pilleurs de Raïkal !

— Toi tu le sais, dit Raznak. Et moi aussi. Parce que nous connaissons Jan les Étoiles, qui est pilleur de la bande de Raïkal. Mais qui d’autre peut dire ce que nous savons. qui peut s’opposer au raz de marée de la rumeur ? D’ailleurs, qui le voudrait réellement ? … Les gens deviennent plus fous que les Fous, tu sais ? Ils deviennent plus chiens que les chiens. Les gens sont abandonnés, perdus. Ils souhaitent voir couler rouge l’eau de la rivière Rhô, et tu ne pourras rien contre cela, Javeline. Ni toi, ni moi, ni Jan les Étoiles. Qui prêterait attention aux paroles d’un Fou ? Qui écouterait un Pilleur fatigué ? Qui lèverait l’œil sur une fille bannie qui ne veut pas donner naissance à d’autres Détenus, qui refuse de s’offrir aux Cohortes – une incrédule maudite juste bonne à être mangée !

D’un geste rageur de la main, doigts serrés l’un contre l’autre, tendus et formant comme une lame dure, Javeline faucha le vide devant elle. Elle se baissa, saisit son casque de cuir et de métal, sur le lit. Elle allait le coiffer, et séance tenante empoigner son fusil, c’était certain – mais Raznak hocha la tête négativement, levant devant lui ses deux paumes crasseuses.

— Attends, Javeline ! Tu veux sans doute te précipiter là-bas ? Avec ton pauvre fusil… et délivrer Jan les Étoiles ? et décimer toute une foule ?

— Mon pauvre fusil ! gronda sourdement Javeline. Je sais le manier ! Il m’a maintenue en vie jusqu’aujourd’hui !

— C’est une folie, dit Raznak, sans se démonter, croisant et décroisant ses doigts plusieurs fois avant de finalement laisser pendre ses mains. Écoute : tu ne pourras rien. Jan et les Pilleurs sont encerclés. Les gens n’ont encore rien osé. Ils attendent. Ils sont là, et ils ressassent les imbécillités de la rumeur. Mais ils n’ont encore rien osé. Jan n’a pas voulu prendre le risque de franchir cette ceinture, cette nuit. C’est pour cela qu’il n’est pas venu.

— Mais toi, toi, Raznak, tu es passé ! Tu as traversé le cordon des gens, et tu es entré chez les Pilleurs…

— Et j’en suis revenu. Qui lèverait la main sur le dernier des Fous ? Qui prêterait attention à ce que dit un Fou ? Je suis passé, et je pourrai repasser encore, mais pas toi. Jan m’a donné ses paroles pour toi. Il m’a dit : que Javeline m’attende, chez elle, dans son appartement, je sais où il se trouve et je la rejoindrai avant la nuit. C’est ce qu’il a dit. Est-ce qu’il sait vraiment où se situe ta maison ?

— Oui, opina Javeline. Un jour, je lui ai fait un plan de cet endroit, et du quartier.

À nouveau, l’œil de Raznak fut traversé par un incendie fiévreux :

— Il va venir

— C’est ce qu’il a dit. On pourra partir, tous les trois. Comme c’était prévu ! Vous serez sauvés, toi et Jan, grâce au vieux Raznak le Fou ! Raznak le Fou connaît les chemins qui mènent aux Pays du Grand Ciel ! Qui a jamais écouté un Fou ? Qui ? Toi, Javeline, et aussi Jan. Alors vous serez sauvés ! Bientôt, tout va brûler, ici, et d’un bout à l’autre du monde, d’un bout à l’autre de Canyon Street ! partout ! partout ! PARTOUT ! Ils mourront, tous, mais pas Raznak, pas Javeline, ni Jan les Étoiles !

— Raznak !

Le fou pâlit, s’interrompit brusquement, au cri jeté par la jeune femme. Un voile terne de très mauvais augure était tombé sur ses yeux, son visage était calme et reposé soudain, tandis qu’un filet de salive coulait lentement sur sa barbe, s’effilocha dans les poils hirsutes et finalement chuta en une goutte dorée écrasée dans les plis de sa chemise déguenillée.

Le sang battait sourdement aux tempes de Javeline. Elle avait, d’un geste vif, coiffé le casque au large protège-nuque évasé, empoigné son fusil. Elle écouta…

Les cris de Raznak bourdonnaient encore à ses oreilles, et les vibrations provoquées se transformaient en broiements douloureux pulsant dans tout son être au rythme des battements cardiaques. Le silence, dehors… Dans la maison… Là-haut, dans l’immeuble, jusqu’aux derniers étages, jusqu’aux terrasses du toit le silence.

Elle reporta son attention sur Raznak. Les tics avaient repris possession de son visage ; le voile de la crise cataleptique s’était déchiré, dissous, avant de s’évaporer tout à fait.

— Il viendra, ici, dit-il. C’est le message que je devais te porter. Mais Jan ne pourra pas tenir sa promesse.

— Pourquoi ? Parle, Raznak !

— Je par… parle. Oui. Il espère quitter le campement encerclé avant que ne se produisent de trop graves événements. Avant que les gens ne passent à l’action. Ce qu’il ne sait pas… Écoute : lorsque j’ai pénétré dans le campement, j’ai traversé un cordon relativement mince d’assiégeants. Lorsque j’en suis sorti, pour courir jusqu’ici, les choses avaient changé. Les gens sont dehors, partout, tout autour de Vîlot Groble, partout dans les rues. Ils sont partout autour du campement. J’en ai vu jusqu’aux limites de ton quartier. Cela veut dire que si Jan tente quoi que ce soit, il mourra. C’est impossible qu’il accomplisse ce trajet sans mal.

— Pourquoi n’es-tu pas retourné le lui dire ?

— Il fallait d’abord que je te voie, que je te parle. Maintenant, je sais ce qu’il faut faire.

Les lèvres sèches de Javeline se décollèrent lentement, avec dans le silence ambiant un petit bruit de gouttelette s’écrasant sur une pierre. Elle ne dit rien.

— Va-t’en, toi aussi, dit Raznak. L’heure du départ est venue. Va-t’en, et attends-nous au point habituel de guet, en lisière de forêt, sur la rivière Rhô. C’est là que nous nous retrouverons. C’est là que je t’amènerai Jan – il ne lui reste qu’une chance de pouvoir fuir, et c’est par le nord, par la montagne, sous l’Horizon Fermé, puis de redescendre vers la rivière. Je vais aller le lui dire. Je vais aller le prévenir, lui annoncer qu’il ne peut pas te rejoindre ici, car les rues grouillent de gens en colère, à cause de cette rumeur. C’est ce que je vais faire.

— Et ensuite ? s’enquit doucement Javeline.

Raznak soutint son regard, ferma ses paupières à demi. Il était incapable de mensonge, incapable de cacher ses sentiments. Comme tous les Fous. Illuminé, il répliqua :

— Ensuite, je vous montrerai le chemin ! Je vous guiderai !

Javeline sourit, sans rien dire. Un sourire fatigué. Elle se laissa aller sur le lit, assise, coudes aux genoux et les mains refermées sur le fusil tenu droit entre ses jambes, crosse en terre. Elle regarda, toujours sans prononcer un mot, Raznak qui se versait un autre verre d’eau, qui buvait. Il se tenait de profil, à contre-jour, éclairé par le rai de lumière que laissait passer la meurtrière du volet. Sa chevelure hérissée, sans couleur précise, était ainsi auréolée de roux. Javeline suivit les montées et descentes régulièrement rythmées de sa pomme d’Adam, tandis qu’il buvait l’eau à petites gorgées précieuses. Il buvait et, de sa main libre, froissait le pan déchiré de sa chemise.

Raznak reposa le gobelet, toujours au même endroit, précautionneusement, comme la première fois. Puis il grimpa sur l’évier, déverrouilla le volet, se glissa au-dehors. Sur le trottoir, et le volet retombé, il laissa passer un instant de silence avant de lancer d’une voix rauque :

— Ne perds pas de temps, Javeline ! N’attends pas !

Seule dans la pièce, avec la tache de lumière qui tombait juste sur ses genoux, elle hocha encore la tête en silence. La Chienne la regardait.

Raznak, incapable de mensonge ? Incapable de cacher ses sentiments ? Et qui pouvait en être sûr ? Vraiment ?

Ce qui était certain, tout simplement, c’était que depuis toujours il parlait des pays du Grand Ciel, et qu’il voulait y aller. Il voulait y entraîner ses amis aussi. Par malheur (ou par chance ?) pour eux, Raznak n’avait que deux amis : Jan les Étoiles et Javeline.

Ce qui est certain, Javeline, c’est que Jan n’est pas venu, la nuit passée.

Chapitre 2

Le rai de lumière filtrant par la meurtrière du volet s’écrasait maintenant sur un angle émaillé de l’évier.

Dans quelques minutes, il s’effacerait totalement – et ce serait le soir installé dans Canyon Street, puis les douze ou treize heures de la longue nuit. Le soleil voilé par les brumes éternelles ne tarderait pas à basculer par-dessus le bord de ce grand canal sans fin, qui devait bien bifurquer quelque part, disaient certains, et croiser d’autres canaux ; un canal large d’une cinquantaine de kilomètres, qui avait nom Canyon Street, et au fond duquel vivait la population abandonnée des Détenus. Le soleil en mourant dessinerait la crête habituellement invisible de l’Horizon Fermé, une vague bande rosâtre, avant de basculer derrière et de disparaître. La nuit monterait du fond de Canyon Street, jusqu’aux nuages, là-haut. Qui sait, une déchirure propice au ventre des nuées découvrirait peut-être les étoiles ?

Il n’y a pas de temps à perdre, Javeline !

Elle se leva. Ses jambes étaient molles, cotonneuses. Une désagréable pointe de vertige fouilla ses entrailles, mais elle repoussa fermement le malaise. Le simple fait d’avoir rompu son immobilité suffit. Elle était déjà en marche, et la trame du passé se dissolvait autour d’elle. Le sang qui battait ses tempes, sous le bandeau métallique du casque, était chaud. Elle savait maintenant qu’une fois sortie de cette pièce, dans la rue, elle n’y reviendrait plus jamais. Cette faille gigantesque au bord de laquelle elle avait l’impression de se tenir en équilibre, ce gouffre taillé dans sa mémoire, c’était la frontière dure qui dessinait l’abrupte retombée d’un cycle de cinq années dans le Temps. Il suffisait d’un bond, un pas en avant. Ce qu’elle fit.

Et, subjectivement, les cinq années prirent des allures de siècles, indéfiniment étirées dans sa mémoire bousculée, pulsant de manière très désordonnée pour n’avoir plus l’air de rien aussitôt après. Cinq années… dix saisons : moitié saisons chaudes, moitié froides – les temps chauds occupant les trois quarts du temps global. Effectivement, ce n’était rien !

Dépêche-toi, Javeline ! Il n’y a plus à hésiter, certainement pas à regretter !

Elle tira ses bottes de sous le lit, les enfila et s’accroupit afin de les lacer. Dans cette position, la ceinture protectrice de métal lui meurtrissait cruellement l’entrejambe. Elle se dit qu’il lui faudrait trouver rapidement une autre paire de bottes : celle-ci était usée et les semelles de mauvais cuir se décousaient. Pourrait-elle trouver d’autres chaussures ?

Une fois les tiges de bottes serrées sur ses mollets, Javeline se redressa, tira les plis de son pantalon qui frottaient durement sa peau, sous la ceinture, à l’aine et dans le pli des fesses. Elle décrocha la musette de toile décolorée pendue au clou à la tête du lit, passa la bretelle en bandoulière. Rapidement, elle fit l’inventaire du sac. Un couteau à lames multiples, un autre à lame courbe et cran d’arrêt, des ficelles de différentes grosseurs enroulées en petits pelotons, une trousse médicale de cuir souple rebondie, un jeu d’aiguilles et de poinçons ainsi qu’une pince à riveter et son sachet de rivets (de quoi réparer un accroc dans son gilet, le cas échéant), puis un étui distributeur de pilules contenant une série de drogues : des JAD « super » pour le sommeil, des X-24 décuplant l’acuité sensorielle, des J-A2 agressives, et quelques unités de LOV.10 pour le rêve et l’évasion. Après avoir réfléchi pendant quelques secondes, elle fouilla dans les cartons empilés dans l’angle de la pièce, pour ajouter au contenu du sac quelques paquets de cigarillos et deux briquets, une série de boîtes de conserve et trois douzaines de sachets-cartouchières de balles. Elle ramassa la gourde métallique qui traînait au sol, la remplit d’eau au bidon de matière plastique. Elle reboucha la gourde et la fixa, par le mousqueton soudé au goulot, à un des anneaux libres qui pendaient sur le pourtour de sa ceinture. Cela fait, en souriant, elle renversa le bidon dans l’évier, regarda couler l’eau qui tourbillonnait en gargouillant dans le trou d’évacuation. Lorsque le dernier borborygme de l’eau s’éteignit quelque part au-delà du siphon invisible, Javeline ressentit une très forte sensation de soulagement presque une délivrance.

Jamais plus elle ne partirait, trois bidons reliés entre eux par une cordelette et le chapelet accroché à l’épaule, pour une razzia d’eau potable, dans les immeubles abandonnés de la périphérie – ceux dont les robinets crachotaient encore de temps en temps quelques litres de liquide tiède et rougi par la rouille –, ou jusqu’à la rivière. Jamais plus. Finie, l’attente sur le bord de l’eau, tous les sens en alerte et le doigt sur la détente du fusil, tandis que les bidons immergés se remplissaient en grommelant leur chanson de plus en plus rapide. Les retours à Vîlot Groble, dans les rues noires ou si vilainement éclairées par les torches de résine et les pots de goudron en flammes… les ombres fugaces qui plongeaient dans les zones d’ombres… les autres, les gens, les semblables, qui allaient et venaient, sur le qui-vive, tous et toujours… le grouillement de la vie nocturne dans Canyon Street, qui n’était pourtant qu’à moitié moins dangereuse que la vie de jour, quand ils préféraient tous se terrer et s’enfouir, s’oublier et se faire oublier, à l’abri des errants décidés à tout… Fini tout cela.

Fini, Javeline ? Mais l’inconnu ne risque-t-il pas de se révéler dix fois plus dangereux ?