Carbonari, ou l'Anévrysme, étude de moeurs de 1830. Les Bas à jour, nouvelle algérienne

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Pagnerre (Paris). 1869. In-18, 391 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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3UV11ES CHOISIES
D'EÏÏSEBE DE SALLES
TOME II
LES
CARBONARI
ou
L'ÀNÉVRYS-ME
ÉTUDE DE 5KEUSS DE 1830
LES BAS' A JOUR
NOUVELLE ALGERIENNE
PARIS
LIBRAIRIE PAGNERRE
RUE DE SEtXE, 18
M DCCC I.XIX
LES -OAït'BONÀïU
on
^ANÉYRYSME
EUSEBE DE SALLES
LES
CAfiBONAM
ou
€MWÉVRYSME
ÉTUDE DE MOEURS DE 1830
LES BAS A JOUR
NOUVELLE ALGÉRIEKNE
PARIS
LIBRAIRIE PAGNERRE
RUE DE SEINE, 18
M DCCC LX;X
LES
CARBON A. RI
OU L'ANÉVRYSME ■
Étude de moeurs de 1S50.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
APRÈS LA LUNE DE MIEL.
Si vous visitez la petite ville d'Hyères, on vous mè-
nera sur le bord de la mer, après TOUS avoir fait par-
courir la place aux Palmiers, les enclos d'orangers et
quelques "parterres où de riches amateurs ont accli-
maté à grands frais les fleurs des pays lointains. La
mer est belle sous tous les climats : sa vue impose
d'où qu'on en jouisse, d'une plage, du pont d'un
vaisseau, d'une falaise. Mais ici la pompe, du spec-
tacle est augmentée par la richesse du sol que vous
foulez. Une terre parée de verdure, de ruisseaux, de
collines, parsemée de pavillons et de bastides, touche
à l'azur de la mer sans lagunes ni marécages, inter-
1
— 2 —
médiaires si fréquents et si tristes en d'autres mers.
Ici, point de grèves à eaux saumâtres, à tamariscs gris
et chauves, à plantes grasses et glauques. L'eau vive
d'une source voisine tombe immédiatement dans
l'immense réservoir. Des herbes longues et élégantes,
des gazons drus, des glaïeuls roses, des tulipeauxna-
carat, de grands coudriers, des pins en buisson, y
mirent leurs riches couleurs. Cette piquante anoma-
lie, dont la Méditerranée a le privilège, s'observe
tout le long de l'Adriatique et de la rivière de Gênes.
Ici, à cette extrémité de la Provence, elle annonce le
Aroisinage de l'Italie.
Mais le ciel est encore plus italien que la terre ; un
grand rideau de montagnes fait écran .contre les
neiges alpines; à l'ouest, la chaîne calcaire dont
Goudon est le piton le plus élevé arrête le souffle pi-
quant du mistral. La campagne d'Hyères, exposée en
plein au midi comme une serre chaude, n'est ouverte
comme elle qu'aux vents tièdes de la Lybie. Il faut
descendre jusqu'à la latitude de Naples pour trouver
des hivers aussi doux et aussi courts. Rarement ils
interrompent le mouvement de la sève dans les ver-
gers et les potagers, qui fournissent au luxe parisien
des légumes et des fruits précoces. À son tour, plus
d'un corps parisien Aient rendre au sol fertile d'Hyè-
res les éléments qu'il lui emprunta.
Beaucoup de malades poursuivent dans ce climat
sans hiver le rétablissement de leur santé flétrie par
les hivers du Nord. Mais l'épuisement était moins
l'oeuvre du froid que des raffinements de la vie et des
passions artificielles, et le printemps de la nature ne
saurait guérir tous les maux causés par l'hiver de la
civilisation*
Parmi les invalides, les moins domiciliés, les moins
malades, ou plutôt (car la fortune classe partout jus-
qu'à l'air qu'on respire) les moins riches, habitent les
auberges ou maisons meublées de la ville. Ceux qui
veulent faire un plus long séjour, et souvent le font
étemel, louent les bastides, chalets et châteaux voi-
sins; ils les payent plus cher si l'on peut y jouir de la
vue de la mer$ plus cher encore s'ils en sont à proxi-
mité. Après les eaux minérales et l'air du midi, rien
n'est recommandé comme l'air de la mer aux gens
malades au milieu des terres et dont leurs médecins
veulent se débarrasser. Ainsi l'on peut juger du re-
venu que donne à son propriétaire un beau château
situé à l'ouest de la baie de Garquerane, dans le
point le plus boisé, le plus abreuvé et le plus pitto-
resque du pays, celui sans doute auquel je pensais en
vous recommandant de faire une promenade au bord
de la mer, après avoir visité la ville.
Son propriétaire, Genevois calculateur^ est amou-
reux de la campagne comme un Suisse et des commo-
dités intérieures comme an Anglais. Depuis vingt ans
il en soigne assidûment le dedans et le dehors. Tous
les jeunes arbres du parc sont plantés de sa main. lia
dessiné les boulingrins et les oasis du parterre,
changé le cours des eaux, remanié la distribution des
appartements, mis des parquets et des cheminées à
charbon de terre. Si vous voulez l'en croire, lui-même
est un témoignage vivant des effets curalifs de l'air
du pays. A vingt-cinq ans, il y arriva phthisique au
dernier degré et condamné par tous les Esculapes.
Aujourd'hui il a le teint fleuri, les épaules larges, la
taille épaisse. Avec ses petits yeux bleus, sa tête
tondue court et son énorme cravate sans col de clie-
— 4 —
mise, vous prendriez M. Bergelin, d'abord pour le
type classique de John Bull, ensuite pour un boxeur
émérite. Le malade qui loue un appartement dans
son castel constate sa bonne mine en écoutant son
récit, en se livrant à l'espérance, et dilatant les pou-
mons pour aspirer une plus large dose de l'air bien-
faisant. Mais les domestiques qui le servent, les amis
qui l'accompagnent, savent au bout de deux jours
que, régulièrement une ou deux fois par an, le mobi-
lier des châteaux est racheté par une succession, le
linge et les étoffes pouvant être emportés par lés héri-
tiers et étant toujours à la charge des malades qui
meurent.
Au temps où commencent les événements que nous
voulons retracer, M. Bergelin avait pour unique loca-
taire un ménage parisien bien malheureux, car il
était jeune, riche d'amour et de fortune, riche d'un
bel enfant, et l'un des époux était atteint depuis
quelques années d'une maladie grave. C'était la
femme. Sa faiblesse et la brièveté de son haleine
l'empêchant de monter un escalier, on lui avait ar-
rangé une chambre au rez-de-chaussée. De tous les
exercices passifs, le seul qu'elle pût supporter était
la promenade à âne; le cahot de la voiture la plus
douce, le pas du cheval le mieux dressé, lui causaient
des évanouissements. En fait d'exercice actif, elle
marchait un peu dans son appartement, dans son
jardin et au bord de la mer, en tenant le bras de son
mari ou de Wilhémine. Celle-ci était une grande
jeune fille du canton de Vaud, que sa naissance et
son éducation rendaient digne d'être maîtresse, et
que des malheurs avaient forcée à s'expatrier et à
s'engager comme femme de chambre. La délicatesse
de Mme Daulas avait adouci cette pénible position : la
Suissesse était traitée en lectrice et demoiselle de
compagnie, et non pas en domestique. Par une belle
matinée de février, elle était occupée à lire à la dame
un livre que les connaisseurs avaient distingué dans la
foule des publications dont chaque hiver inonde
Paris; nouvelle espèce de pluie qui, elle aussi, est
évaporée par les premières chaleurs du printemps.
Une exposition dramatique, un style charmant,
avaient pris à la gorge, dès les premières pages, au-
diteur et lecteur. A la moitié du premier volume, on
était plongé dans une action forte et vraie. Quelques
coups d'oeil échangés entre les deux femmes avaient
prouvé que toutes deux savouraient un talent plein
de mission et surtout plein de sympathie pour la
femme. Tous les caractères d'homme étaient si hi-
deusement vrais, que, si l'auteur n'était pas une
fenîine, malgré le pseudonyme mâle cldbt il se cou-
vrait, ce ne pouvait être qu'un trappiste atrabilaire.
Un homme ne pourrait pas rester dans le monde
sans y être assassiné par les frères dont il aurait ainsi
dénoncé les scélératesses. Wilhémine, quoique la plus
jeune", jugeait expérimentalement de la ressem-
blance des portraits; encore devaient-ils lui sembler
flattés, car pour elle, aussi exposée par sa misère que
par sabeauté,i'égoïsme n'avait jamais pris des dégui-
sements silongset si séduisants. Mme Daulas, n'ayant
encore vu d'autre échantillon du monde que sa famille,
l'avait construit avec sa sagacité naturelle aidée par
la lecture des romans. L'architecte était habile et les
matériaux défectueux; aussi sa nature passionnée, sa
sensibilité aiguisée par la souffrance, tout en étant
profondément remuées, rendaient, moins de justice
au livre qui produisait ces effets. Il lui répugnait de
croire les hommes hypocrites'à ce point. Jamais
la société, oeuvre humaine, ne pourrait, selon elle,
étouffer le sentiment, oeuvre de Dieu. Dans l'amour,
les hommes ne sauraient être plus habiles que dans
tant d'autres entreprises où ils. finissent par être du-
pes après avoir d'abord été fripons. D'autre part, les
femmes lui semblaient coupables de légèreté en
croyant si vite à des déclarations d'amour, importu-
nités de mendiants qu'on écarte avec un lieu com-
mun de pitié, ou avec la plus mince monnaie de poli-
tesse; coupables surtout en s'occupant si tôt d'une
résistance active à l'amant qui les poursuit, au lieu
de refuser prudemment la lutte au moyen des échap-
patoires, sinon avec le stoïcisme du devoir.
Mme Daulas, cette même femme si sévère aux torts
des personnages imaginaires, avait le coeur plein de
pitié et de charité pour les fautes réelles de son sexe.
Pour peu qu'elle eût aperçu une excuse d'entraîne-
ment ou de passion, elle aurait trouvé le courage de
braver l'opinion publique pour tendre la main à une
femme que l'opinion publique aurait condamnée;
mais ce courage était resté virtuel. Depuis plusieurs
années ses infirmités l'éloignaient du monde. Avant,
elle était tout absorbée dans l'amour, besoin précoce
d'une âme ardente et prématurément satisfait.
Mme Daulas, aimée d'un cousin élevé avec elle au fond
d'une terre enTouraine, lui avait été mariée à dix-
sept ans. J_je cousin avait à peine trois ans déplus. La
lune de miel semblait avoir duré cinq ans, car, lors-
qu'on abandonna le château de Blançay pour venir à
Paris, on ne s'avouait pas d'autre motif que lanécessité
de commencer l'éducation de l'enfant. Cependant, à
dater de cette époque, l'amour maternel devenait le
rival de 1?amour conjugal, si même il lie prenait pas
une place vacante.
M. Daulas, installé à Paris, s'était lancé dans la
carrière industrielle eii prenant au sérieux les décla-
mations de son père, qui visait à l'aristocratie sous des
airs de tribun, qui protégeait les industriels en leur
baillant des fonds à gros intérêt, qui se déchaînait
contre les propriétaires inactifs en achetant, des hôtels?
des terres et des châteaux. Charles Daulas, encom-
brant son cabinet, son salon et jusqu'à l'appartement
de sa femme, d'échantillons d'acier, de charbon de
terre, de modèles de moulin et de machines à vapeur;
Charles, toujours entouré de contre-maîtres, d'ac-
tionnaires oli de mécaniciens, hè fut plus aux yeux
de Stéphanie le jeune homme qu'elle avait aimé et
admiré à Blânçay, péchant, chassant, jardinant à
ses Gôtés, puis faisant de la musique, dessinant ou
montant à cheval toujours avec elle, là menant eh
tilbury faire visite aux châteaux voisins, lui donnant
le bras pour aller trouver les nécessiteux dans la
chaumière; mais surtout le jeune homme avec qui
elle faisait d'interminables conversations, de déli-
cieuses rêveries sous les arbres du parc, sur les
pelouses du jardin ou sur les grands divans de leur
pavillon.
M™ Daulas, malgré son inexpérience, appréciait
son siècle, et, dans la nouvelle existence de son
mari, ce n'était pas le côté bourgeois qui l'attristait,
par comparaison à la vie féodale de Blancay; mais
cette vie avait été trop poétique pour ne pas laisser
des regrets à une imagination active. Puis, en Tou-
raine, tout était en commun entre les époux, tout ar-
rivait au coeur par quelque point. Ici, au contraire, le
mari était parqué dans des spécialités, et le côté d'in-
térêt pécuniaire, le seul par lequel.elles pussent tou-
cher à la femme, ne lui inspirait qu'indifférence ou
dégoût. La fortune dont on jouissait devait suffire à
l'ambition de M. Daulas; elle aurait suffi à celle de
Stéphanie quand même sa fille eût eu le lendemain
besoin d'une dot. L'accroître donnerait peu de plai-
sir ; la compromettre ou la perdre causerait beaucoup
de peine.
C'est au milieu de ces contrariétés que la santé
s'était dérangée. Une maladie courte est souvent une
bénédiction envoyée par Dieu pour raviver les affec-
tions languissantes. Le mal de Mme Daulas se prolon-
gea; les potions, les fioles, les laits d'ânesse, les or-
donnances, les gardes-malades dont le mari la savait
entourée, devinrent une spécialité répulsive comme
ses aciers, ses machines et ses charbons. Stéphanie
au moins avait l'adresse de tout cacher. M. Daulas,
qui n'entrait dans sa chambre qu'à heure fixe, la
trouvait toujours propre et rangée comme un boudoir
de petite maîtresse. La pâleur de la malade et les rap-
ports du médecin n'en faisaient pas moins leur effet.
À leur tour, ces effets, remarqués par Stéphanie,
réagissaient sur elle. Mais la santé du corps était
moins affectée que celle de l'âme. Wilhémine, rem-
plissant les moments que l'enfant.laissait inoccupés,
la surprenait souvent en proie à la crainte d'être
moins aimée. Son malheur n'allait pas au point de se
demander si elle-même aimerait déjà moins. Tou-
jours est-il qu'après avoir ainsi parlé de lui avec la
bonne Suissesse, après avoir écouté cent fois les ex-
cellentes raisons trouvées pour motiver les tardives
— 9 —
visites, elle vit interrompre une lecture attachante,
qui avait succédé à des épanchements soucieux, et
Stéphanie trouva que ce jour-là M. Daulas était
arrivé bientôt. Ce fut précisément comme dans cette
matinée de février dont nous allons reprendre le récit.
Le mari, entrant, chez sa femme, interrompit
Wilhémine au milieu d'un des derniers chapitres du
volume dont, après une petite discussion, on avait
repris la lecture. Ce jour-là le mari fut charmant; "il
choisit avec goût dans les nouvelles empruntées aux
journaux et à sa correspondance commerciale; il
parla beaucoup d'un bal costumé de la cour et de pu-
blications littéraires toutes fraîches ; annonça le pro-
chain mariage de deux ou trois personnes dont les
terres étaient voisines de Blançay; les usines, les
mines d'Alais, les mercuriales de Joigny et de Mar-
seille, paraissaient effacées de sa mémoire. Stéphanie,
appuyée sur son bras, le remerciait en avivant les re-
gards longs et tristes que lancent les yeux des mala-
des, en se récriant sur la beauté du temps, sur la
précoce verdure du paysage qu'on apercevait de la
fenêtre grande ouverte. « Dis-moi, cher ami, conti-
nua-t-elle avec enthousiasme et en saisissant sur un
guéridon une aquarelle représentant une vue de
Blançay, ne trouves-tu pas quelque ressemblance en-
tre ce morceau de notre chère Touraine et cette
échappée de terre méridionale? Voilà bien notre col-
line verte; par ici les massifs, et encore les nôtres
sont plus beaux, car ce sont des futaies ; là la pelouse,
plus loin une grande masse d'eau; ici j'avoue qu'elle
est plus considérable et plus riche; mais l'eau verte
.de la Loire a bien son mérite, elle se marie si bien au
vert des prairies I »
i.
- 10 —
Stéphanie, répondit M. Daulas en prenant la
main de sa femme, je conçois, bien ta préférence : le
propriétaire trouve toujours sa propriété charmante;
le locataire est difficile. Ensuite, bonne amie, à
Blançay ta santé était parfaite, tandis qu'ici...
Les lèvres pâhes de Stéphanie trahirent un mou-
vement d'impatience, que le mari n'aperçut pas sans
cloute, car il continua :
— Non, décidément, ton habileté d'artiste te sert
mal ici; la comparaison est tout à l'avantage du
paysage provençal : une mer bleue au lieu d'une
rivière verte, des pins en place de chênes et de bou-
leaux, et, par-dessus tout cela, le ciel serein et l'ar-
dent soleil du Midi.
L'impatience se fit jour en s'enveloppant d'ironie :
— Sans doute, le bonheur dont je jouissais à Blan-
çay, je veux dire celui de me bien porter, m'a rendu
l'oeil partial pour les ôaùx vertes et la feuillée molle;
mais à Blançay je ne me' rappelle pas avoir jamais
éprouvé cette humidité qui me glace.; le soleil, mal-
gré les nuages et les brouillards de Touraine, ne
m'y a jamais semblé éteint comme celui qui nous
éclaire aujourd'hui.
M. Daulas ferma la fenêtre, et pendant ce temps
Stéphanie, qui s'était laissée tomber dans une ber-
gère à roulettes, appuya fortement un pied contre le
parquet, en manière de ressort, et se fit ainsi voitu-
rer jusqu'au coin de la cheminée. Une vivacité que
la maladie ne modérait pas l'empêchait d'attendre
que le bras de M. Daulas redevînt disponible, ou
d'appeler Wilhémine, qui faisait semblant de s'oc-
cuper à l'autre bout de la chambre. Quand M. Dau-
las eut vu son brusque déplacement et l'air sombre
— 11 —
qu'elle gardait au coin du feu, il soupçonna que les
souvenirs donnés à Blançaypouvaient être un retour
à la tendresse dans laquelle Stéphanie y avait coulé
de si belles années ; mais l'embarras de ce soupçon
s'augmenta par la gaucherie qu'il apercevait enfin
dans sa malencontreuse leçon de peinture. Aussi,
après quelques instants de silence, il annonça qu'il
allait faire son courrier. Stéphanie ne fut que triste
quand il s'approcha pour lui dire adieu. Bien lui en
prit, car elle n'aurait plus revu son mari de lajoui'-
née, si elle eût paru fâchée. Mais il promit de reAre-
nir après avoir fini sa correspondance, et parla même
d'une promenade au bord de la mer.
CHAPITRE II
LES .CONSPIRATEURS.
Aussitôt qu'il fut parti, Wilhémine vint se jeter
aux genoux de Mme Daulas et lui-couvrit les mains
de baisers ; puis elle la regarda longtemps avec inté-
rêt et soumission, comme l'épagneul épiant la pen^
sée de son maître. Elle n'avait rien perdu de la
scène, et Stéphanie, qui la comprenait de reste, se
jeta à son cou en sanglotant et pensant à d'anciens et
de" plus forts griefs. «Ce n'est pas seulementl'àmoùr
qui est éteint dans son coeur, ce sont les souvenirs
de nos années de tendresse et de bonheur qu'il a
enterrés dans le même sépulcre; ce sont eux qu'il
me faudra désormais avoir la discrétion de ne plus
rappeler par des allusions. 0 mon Dieul il est donc
possible d'avoir connu ces joies et de survivre à leur
perte ! Wilhémine, voilà.la véritable cause de mon.
mal; c'est là ce qui me tue! Mais,-lui qui ne m'aime
plus et qui paraît résigné à croire que je le lui
rends, explique-moi, de grâce, d'où vient sa bonne
santé, sa tranquillité magnifique? Apprends-moi
--13 —
qu'à part l'ambition il a une autre maîtresse plus
aimable, plus charmante, plus séduisante ! Dis-moi
qu'il est venu voir ici, en même temps que ses usi-
nes, quelqu'une des belles Parisiennes qu'il â con-
nues; dis-moi, oh! je pourrai l'entendre que c'est
toi-même qui m'as supplantée. Aime-le, fais-t'en ai-
mer, je t'en supplie, je te l'ordonne. Ta fraîcheur le
séduira, les teints blêmes lui font peur; aimant de
nouveau, il sentira peut-être un remords d'abandon-
ner ainsi celle qu'il aima jadis, et quelques feintes
attentions viendront tromper mes ennuis et consoler
mes derniers jours. Wilhémine, il n'aura pas long-
temps à feindre. »
Wilhémine, plus effrayée- de l'énergie foncière de
la passion que de l'emportement qui la manifestait
au dehors, chercha à calmer sa maîtresse en lui re-
présentant le mal qu'elle faisait à sa santé et lui rap-
pelant que le médecin avait expressément recom-
mandé de parler peu.
Mme Daulas se dressa debout avec une force inac-
coutumée, et se regarda quelque temps à la glace :
— Tu as raison, dit-elle eh se rasseyant, j'oubliais
ma maladie, le grand argument dont M. Daulas peut
se payer aujourd'hui si la conscience est au nombre
des créanciers avec lesquels il règle des comptes.
Mais étais-je malade dans les premiers temps de notre
séjour à Paris? Et, dans ses plus grandes crises, ici
même, la maladie m'a-t-elle rendue un objet repous-
sant? A Blançay, n'ai-je été sa femme que dans son
lit? N'ai-je pas su comprendre son amour à un sou-
rire, à un serrement de main? le reconnaître à la
prolongation d'une conversation, à une visite ino-
pinée? Une femme si aisée à instruire et à contenter
— 14 —
et pourtant si exigeante, fallait-il la faire passer tout
à coup au régime de l'étiquette et de la routine?
Fallait-il lui montrer rarement l'ami, l'amant ja-
mais, le marchand toujours? Plus d'une fois, quand
il me parlait de ses machines, j'aurais autant aimé
qu'il me fit broyer vivante par leurs roues. Écoute,
Wilhémine, le livre que nous lisions ce matin re-
cherche avec grand soin les torts des maris pour
excuser ceux des épouses, pour excuser ceux de l'au-
teur peut-être. Il a peint le mari brutal, le mari
égoïste et libertin. Que dans son prochain roman il
nous montre l'espèce la plus commune et la plus
fatale : le mari homme d'affaire et ne connaissant,
ne comprenant d'intérêt plus noble que celui de l'ar-
gent; ces hommes que leurs femmes ne voient
jamais que préoccupés le matin, le soir au-repas ;
qui noteraient volontiers sur leur calepin une visite
à nous rendre comme une autre affaire qui se peut
oublier; qui, n'ayant besoin de notre - compagnie
qu'à des moments rares et courts, les trouvent en-
core assez mal employés pour ne pas chercher à les
ennoblir par la délicatesse, à nous les rendre tolérà-
bles par un léger sacrifice, à nous y préparer par une
attention. Ces hommes ont l'air de prendre le mé-
nage pour une usine chargée de les faire dîner, eux
sept fois par semaine, et leurs connaissances quatre
fois par mois. La femme est un rouage d'un métal
plus coûteux, mais moins utile, que la cuisinière. Un
tel mari, il faudrait l'admirer pour ne pas cesser de
l'aimer. Il faut que ce soit un héros ou un roi, sans
cela il n'inspire ni la haine ni le mépris, poisons
acres avec lesquels le mari brutal et le libertin
égoïste tuent l'amour; mais à force d'estime et
— 15 —
d'ennui, les autres maris nous font parvenir à l'indif-
férence narcotique, laquelle aussi est un poison
mortel, quoique plus lent.
Elle tomba dans un abattement d'où ne purent, la
tirer les apologies les plus tendres et les plus habiles
de sa compagne. Wilhémine essaya d'un palliatif
dangereux, mais qui était plus du goût de la dame :
elle reprit sa lecture jusqu'à ce que M. Daulas, ayant
fini son courrier, reparût pour la promenade an-
noncée. Il était accompagné de sa fille.
La vue de Caroline était une joie pour sa mère
dans les moments de tranquillité, une consolation
quand elle se trouvait affligée ou souffrante. Mme Dau-
las passait des heures entières à boucler ses cheveux
blonds, à parer son corps précoce, à exercer sa forte
mémoire, son intelligence vive et encore plus avancée
que le corps. Depuis quelque temps cette dernière
observation, répétée fréquemment par les époux,
leur avait servi de convention tacite pour se regarder
comme en tierce quand Caroline était présente; ils
éludaient des explications aigres, des scènes tristes,
en prenant pour un témoin leur fille, un enfant de
six ans. C'était un peu pour ce motif que M. Daulas
l'avait aujourd'hui rappelée du parc, où elle jouait
avec les enfants du jardinier. Caroline serait un bou-
clier contre la mauvaise humeur qu'il se reprochait
d'avoir donnée à sa mère. La précaution était super-
flue; Mme Daulas avait pensé à se faire accompagner
par Wilhémine. Mais, au milieu dès embrassements -
de sa fille, tout fut oublié, même les griefs contre
l'être dont Caroline lui rappelaitle nom et les anciens
charmes. La mère retrouva la gaieté et les forces que
l'épouse croyait perdues; elle appuya la main de
— 16 —
Caroline plus qu'elle ne s'appuya sur le bras de
M. Daulas, en traversant le parc et l'espace de terre
assez long qui séparait le parc de la mer.
Un joli bateau à deux rameurs les attendait. Ils
poussèrent d'abord au large dans la direction de la
première île ; mais la brise qui soufflait du couchant
soulevait un peu de lame, et il fallut, pour ne pas
incommoder la malade, revenir sous l'abri du petit
promontoire boisé de pins et de lentisques. Un léger
courant portait au fond d'une crique, sur laquelle
surplombait un petit tertre; on s'y abandonna et l'on
fit tenir bon aux rameurs. Le tertre était creux et
fouillé par les eaux; le ressac y était doux. La lame
et les anfractuosites des rochers, dans leurs embras-
sement périodiques, exhalaient, des soupirs mono-
tones, qui portaient à la rêverie autant que le berce-
ment du bateau. C'était, l'accompagnement le plus
convenable pour le tableau qui se déroulait aux
regards : par delà la grande nappe d'ombre que le
promontoire étendait au premier plan, les rayons du
soleil doraient les vagues et détaillaientles riches cul-
tures des îles et de la presqu'île"d'Hyère, groupe em-
baumé et verdoyant, archipel fortuné où l'on se croi-
rait aussi loin du tumulte que des climats de la
France. De temps en temps une tartane, glissant à
l'horizon, blanchissait, puis noircissait sa voile latine,
comme l'aile pie de la mouette folâtrant à l'ombre
du promontoire, et qu'on aurait pu prendre pour un
batelet plus rapproché.
L'atteution captivée par ce spectacle et le glouse-
ment des petites lames de la crique n'avaient pas
permis d'abord à Mme Daulas d'entendre deux voix
d'hommes qui se promenaient sur le tertre. Leur con-
— 17 —
versation devint si animée et si haute, qu'elle n'en
perdit plus une parole. L'une des deux voix était grave
et sonore. Le propriétaire avait l'air de se complaire
dans ses vibrations et dans les phrase qu'elle caden-
çait ; on eût dit un avocat accoutumé à s'écouter
paiier dans quelque barreau de province. L'autre
voix était aigre et fêlée, mais elle notait et attaquait
plus franchement la pensée. L'instrument, quoique
pauvre, était mieux joué. L'esprit du dialogue offrait
des différences correspondantes. Il s'agissait d'un
plan de constitution : l'interlocuteur à.la belle voix
connaissait l'histoire ancienne, était fort sur les doc-
trines, résumait avec profondeur, théorisait avec
complaisance. L'autre en venait impitoyablement
aux applications, versait des torrents de statistique,
maniait d'un air dégagé des noms propres gigantes-
ques, prenait les choses à l'actualité, les chavirait,
les reconstruisait avec audace. La conversation arriva
à un point qui redoubla la curiosité des auditeurs,
quoiqu'ils perdissent quelques phrases prononcées à
voix trop basse et comprissent imparfaitement l'argot
auquel certains mots étaient empruntés. La forte voix
disait:
. — Prenons garde de compromettre la justice, la
sainteté de notre cause, en nùus jetant précipitam-
ment dans l'action. C'est sur les convictions qu'il
faut agir : il n'y a de légitimes, de durables, que les
succès opérés par elles. Ceux-là peuvent être lents,
mais c'est ici surtout que le temps n'épargne pas ce
qui fut fait sans lui.
— Mon cher, dit en ricanant la petite voix, avec
cette morale, il faut se faire curé ou maître d'école, et
non pas charbonnier. Quand on fait le métier que
— 18 —
nous avons entrepris, quand on le fait dans un pays
où il y a partout des mouches et des moulons, il s'agit
seulement de compter ses bataillons, de supputer
dans la masse des indifférents ce qu'on en pourra ré-
veiller en sa faveur, dans les bataillons ennemis ce
qu'on en pourra débaucher, puis on commence le
branle, et arrive que pourra.
— La force, toujours la force brutale! Et si nous
donnons une telle base à notre édifice, qu'est-il be-
soin de faire crouler celui du pouvoir absolu? Quel
droit avons-nous de lui reprocher son origine?
— Eh! mon cher, il est bien question d'origine?
Vous en serez donc toujours à vos Francs et à vos
Gaulois. Nous aurions bien pardonné aux Francs
leurs conquêtes, s'ils en avaient fait un meilleur usage.
Ils en usent comme des imbéciles ; rasons-les et met-
tons-les au couvent.
— Dans le siècle où nous sommes, la tonsure et le
couvent, ce sont les chartes ; les ciseaux, ce sont les
Chambres. Et, à présent, cette idée me frappe, le
pouvoir qui déposait les rois était double ; aussi, dans
les premiers temps de la monarchie, l'instrument à
deux branches n'était peut-être que le mythe de cette
dualité,
—■ Malédiction ! l'instrument de déposition en usage
dans notre siècle -n'a qu'une branche et non pas
deux; c'est le rasoir dont on se servit sur la place
— Mon cher ami, vous, me faites pressentir là une
particularité que je n'avais pas entendu mentionner
dans les conférences de notre vente; mais je vous dé-
clare que, si tous les autres charbonniers partagent
l'opinion que je viens d'entendre, je serai forcé de
me retirer. Je suis pour les réformes, sans doute.
— 19 —
mais par les moyens humains et non par les mesures
odieuses qui, au lieu d'assurer le succès de nos opi-
nions et le bonheur de notre pays, écraseraient tout
sous les horreurs d'une invasion étrangère.
— Je ne suis pas plus sanguinaire que vous, mais
allongez donc un peu la vue : croyez-vous que tout
se borne à la limite précise et prévue? Si les autres
ont du coeur, ils monteront à cheval, et il pourra y '
avoir des balles ou des pavés lancés des fenêtres; s'ils
sont prudents ou poltrons, ils se sauveront vers le
Nord, et quelque paysan jettera leur voiture par-des-
sus un pont. S'ils fuient plus à propos et au moindre
danger, nous en aurons l'obligation au souvenir de
ce jugement solennel et du mythe à une lame. Un
seul avertissement de ce genre par dynastie suffit
pour l'ordinaire.
— Au fait, vous avez raison, l'histoire d'un pays voi-
sin l'a prouvé. Cette confiance me rassure et me rend
la foi dans la justice de l'utilité de notre mission.
Me voilà prêt à en reprendre les travaux avec ardeur.
— Tant mieux, car le temps de se montrer avance
à grands pas. Au 8 août on a tiré l'épée ; demain peut-
être on jettera le fourreau.
— Leur glaive nu me trouvera inébranlable. Je
prêcherai le refus de l'impôt et le refuserai moi-
même. Un million de champions m'imiteront, je
l'espère.
— Vous pensez toujours aux formes de la justice,
au martyre par un tribunal; mais, pour Dieu, laissez
là votre stoïcisme girondin.
— Un tribunal, mon cher, est le temple où nos
doctrines pourront être prêchées avec le plus de so-
lennité et de fruit. Le sang versé par les échafauds
— 20 —
est le plus utile ; les morts qui l'ont répandu ressus-
citent.
— Et se vengent, n'est-ce pas? Et n'est-il pas plus
adroit de commencer par la résurrection ? Aujour-
d'hui, la guillotine sera pour les niais ; oui, mon ami,
les niais ! Malgré la certitude de voir repousser cent
têtes aussi belles que la vôtre, quand celle-ci sera
coupée, je n'imagine pas que l'honneur de la voir
tomber soit le premier elle grand but de votre am-
bition. Cet honneur, d'ailleurs, fait perdre la vue au
moment où l'on en jouirait. Reconnaissez-le donc une
bonne fois : ceux qui prennent l'offensive, au lieu de
se borner à la résistance, ne sont pas seulement plus
résolus, plus hommes de coeur, ils sont aussi plus
habiles, car la résistance telle que vous voudriez l'or-
ganiser dans nos ventes ou ailleurs, les gouverne-
ments la dépistent et la combattent, non pas en ar-
mes, alerte et en rase campagne ou dans la rue, mais
désarmée, sur quatre planches, les mains liées der-
rière le dos et déjà énervée par la diète des cachots.
Alors sa défaite est certaine; c'est un suicide par
cour prévôtale. Mes camarades et moi, nous préfé-
rons le duel; les armes sont égales, et l'avantage reste
à celui qui attaque le premier.
La belle voix entamait une dissertation sur le sui-
cide individuel et le suicide politique ; mais le fausset
l'arrêta pour énumérer les ressources des charbon-
niers, les fonds que de très-grands seigneurs et de
hauts banquiers venaient de faire pour un journal.
Mme Daulas frémit enj croyant entendre le nom de son
beau-père dans cette liste. Heureusement son mari
était passé de la rêverie au sommeil, avant que la
conversation s'entendît distinctement. Quand il se
— 21 —
réveilla, les voix s'éloignaient ; il argua de la fraî-
cheur de la caverne pour faire reprendre le large aux
rameurs.
Mme Daulas, tout en voguant, était préoccupée de
ce que le hasard venait de lui faire entendre. Par
cette nouvelle porte ouverte à son esprit sur le monde
réel, elle mesura un moment une optique attachante,
puis fut perplexe entre la terreur et la fierté, en pen-
sant que son mari pourrait être occupé des nobles
et périlleux intérêts discutés par les voix mysté-
rieuses. Ses charbons et houilles lui revenant soudain
à la mémoire, elle se promit de lui demander si par
hasard il lie serait pas affilié à quelque société de
charbonniers politiques. En attendant, elle se sentit
intéressée par la position de ces deux hommes qui,
s'en sans douter, l'avaient prise pour confidente. Le
jugement rapide porté sur l'esprit de chacun donna
une nuance particulière à l'intérêt qu'ils avaient
conquis. Elle eut de l'estime pour la science et la
philosophie de l'homme à la belle voix; mais elle
sympathisa davantage pour le courage résolu de
l'autre, pour son esprit et son énergie moqueuse.
C'.est celui-ci qu'elle regretta le 'plus de n'avoir pas
vu, qu'elle désira le plus ardemment de rencontrer
et de connaître un jour.
Au moment où elle formait ce voeu, une apparition
fantastique traversa la baie d'Hyères. On eût dit d'une
grande sauterelle marchant sur l'eau à l'aide de ses
six paires de pattes, en tenant ses ailes rouges dé-
ployées. Quand l'apparition approcha du bateau, on
vit distinctement un chebec monté par une] douzaine
de rameurs en veste rouge, et gréé de deux voiles de
la même couleur. Le soleil donnait alternativement
— 22 —
à cette voilure le rutilant de la flamme ou le rouge
sombre du sang. C'était le .courrier chargé du service
entre la rade d'Hyères et l'arsenal de Toulon. Son
équipage est composé de forçats ; on a donné leur
livrée jusqu'aux voiles.
L'étonnement mêlé de plaisir passant à la crainte,
puis au dégoût, sentiments rapidement, succédés pen-
dant le trajet du chebec, ébranlèrent l'imagination
vive de la malade et la firent reculer un moment
jusqu'à la superstition des fâcheux présages ! Elle se
demanda d'abord quel malheur nouveau pourrait
menacer un être privé d'amour et agonisant. Puis
elle se trouva plus affligée en rattachant l'idée du
chebec infernal aux projets qu'elle avait ouï discuter.
Elle craignit qu'au lieu de réussir, selon leur espoir,
les conspirateurs ne finissent par expier dans un
bagne leur criminelle et infructueuse témérité.
En débarquant, elle reconnut sur le -chemin du
parc M. Bergelin, qui se promenait avec deux jeunes
gens, l'un petit et laid, l'autre de grande taille et de
belle figure. Tous deux avaient une toilette soignée.
Le .grand avait, de plus, un colier de barbe et des
cheveux longs à la nouvelle mode, avec le lorgnon
classique du dandy. Ils saluèrent M. Daulas comme
une connaissance qu'ils étaient habitués à rencontrer
quelquefois. M. Bergelin les présenta officiellement
à Mme Daulas, sous les noms de M. Lokart et M. Fro-
mentin. « Ce sont vos voisins, ajouta-t-il gracieuse-
ment; ils occupent mon petit pavillon au bout du
parc, près de ce ruisseau où vous venez faire la pêche
quand votre santé se raffermit un peu. Il y a long-
temps qu'on ne vous y a vue : cela va donc moins
bien ; cependant vous avez bon oeil et l'air du pays
— 23 —
est excellent. Aujourd'hui, par exemple^ vous ne
pouvez pas nier vos actes de personne valide : vous
avez fait une longue promenade en bateau; vous étiez
allée à la mer à pied, et vous reveniez de même au
château. Bien, très-bien, Madame; si cela continue,
je vous demanderai la permission de venir vous
rendre mes devoirs, et alors sûrement ces deux mes-
sieurs seront.très-flâttés que vous leur permettiez dé
m'acconlpagner. C'est par discrétion que vous ne les
avez pas vUs plus tôt. »
Les présentés n'appuyaient ces paroles que par
quelques inclinations respectueuses; leur face demeu-
rait sérieuse, leur bouche muette. Mme Daulas, avare
de banalités et toujours sur la réserve avec les incon-
nus, crut s'apercevoir que l'officieux Bergelin dépas-
sait un peu ses pouvoirs. D'ailleurs, préoccupée de
l'effet répulsif que sa maladie avait produit sur un
homme, elle n'était que trop disposée à lesjugertoûs
armés de la même susceptibilité. Elle crut donc abon-
der dans le sens des présentés en gardant elle-même
un ton distant et prenant congé d'eux sans accueillir
ni refuser les Ouvertures de leur introducteur.
Le soir, Mme Daulas reçut la visite de son médecin,
vieux docteur de la Faculté de Montpellier, grand
libéral, quoique ancien chevalier de Malte et gentil-
homme du Dauphiné greffé sur noblesse corse et
florentine. 11 était accoutumé à interpréter les euphé-
mismes des consultations parisiennes. Il causa long-
temps avec la malade et s'aperçut que, loin de lui
fatiguer la poitrine, une conversation amusante était
pour elle la plus agréable distraction. Il l'écoula at-
tentivement respirer, tousser, parler ; il lui tâta le
pouls, lui explora le coeur avec le stéthoscope de
— 24 —
Laënnec, puis s'établit près d'elle sur un fauteuil et
lui dit, avec son accent grenoblois : « Chère Madame,
les grands esprits qui écrivent des consultations à Pa-
ris sont comme les esprits saints faisant jadis en
Orient des psaumes ou des évangiles. Leurs écrits ont
un sens figuré caché sous le sens propre ; ils disent
l'estomac pour le ventre, la poitrine pour l'estomac,
le coeur pour l'estomac ou pour la poitrine; ils pour-
raient souvent dire la tête pour le coeur. Il faut de la
réflexion et de l'expérience pour comprendre les deux
sens. Autrefois, nous voyions arriver ici beaucoup de
dames qui se mouraient de la poitrine et qu'une fausse
couche on une couche à terme guérissait par enchan-
tement. Celles-là n'étaient jamais accompagnées de
leurs maris. Ces maladies-là s'appellent maintenant
des gastrites chroniques. Il en est de plus fréquentes
et de plus difficiles à guérir, surtout quand elles sont
compliquées d'un mari. Nous les appelons de l'ennui;
à Paris, ils" disent tubercule ou anévrysme; c'est une
de celles-là dont ils vous ont gratifiée. Pour le tuber-
cule, je réponds qu'ils se trompent ; j'en ai vainement
- cherché un seul symptôme. Pour l'anévrysme, je
nierai avec moins d'assurance : vous avez le coeur
grand, trop grand peut-être; mais il est un peu vide,
un peu flétri. Qu'il se dilate et se remplisse, et la lé-
sion organique, s'il en existe, sera comme ces poisons
lents qui tuent au bout de cent ans. Les remèdes à ce
mal, votre instinct vous les indiquera mieux que moi.
Ils doivent être de l'ordre moral, comme les causes
qui l'ont occasionné. La parole vous sera toujours dé-
fendue quand les sots voudraient YOUS la faire exercer
à leur profit ; la voiture aussi quand vous devriez y
être mal accompagnée ; les premiers étages, tant que
— 25 —
vous les trouverez moins commodes que les rez-de-
chaussée. Mais l'isolement où vous vivez dans ce châ-
teau est pernicieux; allez à Nice, à Florence, à Rome,
à Naples ; retournez à Paris : se déplacer, poursuivre
un but occupe. Il en faut trouver un si vous restez ici
à poste fixe. Tenez, venez voir notre grand salon :
trois fois par semaine il y a quelques jolies femmes,
des lords anglais, des chanteurs italiens, des sots, des
fous, des originaux, des aigrefins ; vous vous croirez
à Paris. Si le salon ne vous plaît pas, changez d'habi-
tude, de passe-temps, jusqu'à ce que vous soyez
amusée. C'est ma recette contre la maladie de coeur
appelée ennui ; elle convient parfaitement à l'ané-
vrysme!
Quoique le docteur n'eût jamais parlé avec tant de
franchise,- il avait commandé la confiance de sa
cliente. Elle se cramponna à la version nouvelle de
sa maladie avec cette ardeur qui fait ressaisir l'espé-
rance perdue, ayçG cette force qui rattache à l'exis-
tence les femmes avides d'émotion, les âmes jeunes et
tendreSi Une chose était bien certaine, au moins dans
le jugement porté par le médecin : la vie qu'elle me-
nait depuis quelques années lui était insupportable;
à'elle seule, elle pouvait bien s'appeler une maladie;
Maintenant la malade se trouvait la forcej et elle
avait le désir d'en changer; Autour de ce sentiment j
comme autour de la paille jetée dans la liqueur sa-
turée de sel, ses impressions de la journée, ses souve-
nirs de roman, se groupaient en capricieuses perspec-
tives, en rapides et reluisantes cristallisations.
Le lendemain, à huit heures et demie du soir;
Mme Daulas était,- en chaise à porteurs pour se rendre
au grand salon«
2
CHAPITRE III
LA COUR ET LA VILLE.
Le prince de Tournefort était au nombre des étran-
gers qui passaient l'hiver à Hyères. A part un grand
château qu'il louait, il avait un piéd-à-terre en ville ;
c'était le plus bel appartement de l'hôtel de Londres,
situé sur la place aux Palmiers. Cet appartement avait
un immense salon, qu'il plaisait au prince d'ouvrir
trois fois par semaine au public; Le prince était vieux
et valétudinaire ; niais, quand on a passé sa vie dans
la haute diplomatie, on a besoin, mêmeàson agonie,
d'entendre du bruit, d'apercevoir des intrigues. Ido-
lâtré de l'étiquette dans un pays à grandes ressources,
il avait adopté ici le laisser-aller des eaux minérales
. pour la tenue de sa maison. 11. suffisait de remettre
sa carte chez lui, c'est-à-dire d'avoir un habit propre
et une carte, pour être admis à ses soirées. Quand il
pouvait, il voulait la distinction et la foule. La foule
seule lui était indispensable partout. Il l'avait ici. Dès
huit heures, son salon avait l'air d'un roût anglais, à
cause de la présence des dames. Au mouvement que
— 27 —
s'y donnaient les hommes, aux affaires qu'ils y trai-
taient, aux fausses nouvelles qu'ils mettaient en cir-
culation, au bourdonnement de leurs voix, on se se-
rait cru dans une bourse. Une demi-heure après,
l'apparition du prince calmait subitementce désordre;
on s'asseyait autour des tables dej jeu, tous les sièges
se garnissaient, toutes les conversations baissaient de
ton.
Le prince était déjà arrivé quand Mme Daulas fut
annoncée. Une espèce de maître des cérémonies s'ap-
procha d'elle : « Madame veut-elle jouer au billard,
à l'écarté, au whist, au boston, au trictrac? Madame
veut peut-être passer dans le cabinet de lecture? Il y
a des brochures et des journaux arrivés d'aujourd'hui.
Madame désire-t-ellè s'asseoir près delà cheminée en
attendant que la musique commence? » Cette der-
nière offre ayant été acceptée, le maître des cérémo-
nies alla débiter à une autre arrivante le catéchisme
de la sollicitude du prince pour ses hôtes. Il s'était
chargé de les amuser; pour cela, aiimoins, il né trom-
pait personne.
Mme Daulas, qui en était à son début dans le monde,
était peu ambitieuse en fait d'amusement, mais elle
sentit bientôt que le spectacle, curieux par lui-même,,
le serait bien davantage quand elle connaîtrait les
personnages. Elle chercha d'abord des yeux son mari:
il était enfoncé dans les affaires, au milieu d'un groupe
de causeurs ; elle regarda d'un autre côté et aperçut
M. Bergelin, qui, devinant sa pensée, entreprit le mé-
tier de cicérone avec son empressement et sa bon-
homie accoutumés.
— Imitons votre mari, Madame, commençons par
le point qu'il a choisi lui-même : ce jeune homme
— 28 —
exigu qui se fait écouter avec tant d'attention, par de
hommes mûrs et par des têtes grises, n'a pas encore
trente ans ; cependant il a déjà fondé quatre journaux j
bâti deux gares, créé des sociétés de canaux, de che-
mins de fer. Maintenant il a l'entreprise d'une jetée
qui doit unir le phare de Marseille à l'angle de la côte
de Martigues. Les mauvais plaisants disent qu'il a
entrepris de paver la mer. Je ne suis pas certain qu'il
échoue dans une pareille tentative. Aucun miracle
n'est au-dessus de ses forces ; il a trouvé des action-
naires pour ses premières entreprises, il en trouvera
pour sa jetée. Tenez, il en trouve en ce moment :
M. Daulas accepte un de ses billets roses. Cette cou-
leur est de bonne augure.
Et, demanda Mme Daulas avec un peu d'inquiétude,
ce jeune homme et sps actionnaires sout sans doute
devenus millionnaires?
Pas précisément : plusieurs de ses bailleurs de fonds
sont ruinés, mais uniquement pour lui avoir enlevé la
gestion des entreprises qu'il avait commencées. Le
bailleur de fonds est un être éminemment capricieux ;
il exige de l'économie dans l'administration des affai-
res, "tandis que la représentation, le train, la prodiga-
lité même, surtout dans la maison du principal gérant,
sont au nombre des meilleurs moyens d'assurer l'exé-
cution et le succès de l'entreprise. C'est comme j'ai
l'honneur de vous l'affirmer, Madame; les hommes
supérieurs réussissent là où les. esprits ordinaires se
perdraient. Comprendriez-vous sans cela pourquoi la
nature fait toujours ces hommes-là si besogneux, si
dépensiers. C'est de l'essence du genre actif, comme
la petite taille et le grand néz de saint Paul.
Le hasard amena une confirmation singulière de
— 29 —
:ette première partie de l'apophthègme de M. Berge-
in : le chasseur vert qui annonçait à la porte jeta tout
iaut le nom de M. Lokart. — Tenez, Madame, voici
m de ces prédestinés, mais d'un ordre plus élevé en-
ïore que M. Cotardin. M. Lokart, queje vous ai pré-
senté hier, et qui sera bien flatté de vous rencontrer
ci, n'a pas tourné son activité et son génie vers la ligne
îommerciale. La politique l'a absorbé tout entier.
Test le premier des journalistes modernes; l'Angle-
erre n'a pas d'économiste à lui comparer. Avec un
:aractère moins fier, une conscience moins inébran-
able, il aurait pu entrer dans les affaires ; mais il au-
'ait fallu débuter par être sous-secrétaire d'ambas-
sade, sous-préfet ou maître des requêtes, et les
îommes de cette taille...
— Et de ce nez, ajouta en riant Mme Daulas.
— Ne veulent commencer que par un ministère. Il
j parviendra, n'en doutez pas, mais seulement quand
e gouvernement voudra marcher dans la ligne de ses
minions. Jusque-là il se contentera d'être le plus
/igoureux athlète de l'opposition. Ce rude métier de
jenseur et de jouteur politique use sa vie. Regardez
-a figure : les yeux sont jaunes, le tient hâve; un
jiiver de plus passé à Paris l'aurait achevé; notre
ïlimat bienfaisant le conservera à sa patrie, à ses
imis, à ses admirateurs.
i —On dit, reprit Bergelin à voix plus basse,
iomme pour raffiner le compliment qu'il allait ajou-
:er, on dit qu'à part sa santé il avait un autre motif
pour venir respirer l'air maritime. On a remarqué,
lepuis quelque temps, qu'il gravite comme un satel-
lite autour de l'astre de Tournefort. Le prince ne
peut pas se passer de lui, et, maintenant qu'il prête
2.
— 30 —
son influence à l'opposition, il la formule, dit-on
par la plume de M. Lokart. Quelques représentation!
secrètes adressées au roi et ses meilleurs discours l
la Chambre des pairs sortent de cette source.
Partout ailleurs, Mme Daulas aurait fait peu d'at-
tention au portrait que venait de tracer Bergelin
elle connaissait son genre universellement admiratif
mais ici d'éloquents commentaires prouvaient que h
portrait n'était pas flatté. Le nom de Lokart causa ui
murmure de Curiosité bienveillante ; son appaf itioi
fit événement dans le salon. On se parlait à l'oreille
oii le montrait au doigt; les privilégiés qui le con
naissaient s'empressaient autour de lui pour lu
serrer la main. Lui recevait ces hommages en par
lant peu et bas, en saluant de l'oeil et de la mah
plus que de la taille; en un mot, avec la retenue aiséi
d'un homme qui s'en sait digne et" y est déjà accou-
tumé. Aussitôt que le-prince l'aperçut, il lui octroya
à sa manière royale,, un accueil, distingué : il lui fi
signe de s'asseoir près de lui et se dérangea quelque*
fqis de.:SQn jeu pour lui. adresser.la parole.
M. Fromentin, qui: arrivait pendant ce temps
reçut du public seul une seconde édition très-affai-
blie des hommages qui avaient salué Lokart. -Il fu
un peu plus gâté par les femmes. Elles admirèren
sa belle tête.et sa belle taille, et furent récompensée;
par quelques coups de lorgnon.
Bergelin avait repris. sa revue en. signalant à si
voisine plusieurs riches Anglais, jouissant de lavii
et de la fortune en gens qui n'ont pas le spleen; ui
tailleur allemand qui, à force d'habiller les dandy
de.Londres, avait amassé une grande fortune e
copié leurs belles manières. Il était maintenant pro
— 31 —
priétaire d'un superbe hôtel sur la place d'Hyères, et
l'on ne l'y connaissait que sous le titre de comte;
pour ajouter à la singularité du fait, ce titre était
légitimement porté. Une somme considérable prêtée
à l'empereur d'Autriche (on ignorait avec quelle
chance de remboursement) le lui avait fait obtenir.
Du reste, le comte tailleur, élevé à la façon alle-
mande, était plus instruit que les dandys anglais. Ceux-
ci parfaisaient la différence en étant plus insolents.
Bergelin appela les regards de Mmc Daulas sur un
autre personnage, membre né de toutes les assem-
blées législatives, depuis les muets de l'Empire jus-
qu'à la Chambre de 1829. Par bonheur, il n'était
pas des deux cent vingt et un et manqua sa réélec-
tion; cela lui donnait maintenant du loisir pour ache-
ver un ouvrage d'économie politique dont les bu-
reaux des finances et de l'intérieur disaient le plus
grand bien ;11 devait régénérer en France l'adminis-
tration des eaux et forêts et l'aménagement des bois
de l'Etat, il s'approcha lui-même de Ï3ergelin, qu'il
connaissait beaucoup. Mme Daulas n'aurait jamais
soupçonné ses talents de tribun et d'économiste aux
épanchements qu'elle lui entendit faire.
-M- Mon cher Monsieur, votre lac de Genève est
un endroit charmant; il nourrit des carpes supé-
rieures, pourlatailleetpourlegoût, àcellesdu Rhin.
Aujourd'hui, au dîner du prince, nous en avons
mangé une monstrueuse; je l'ai mesurée par curio-
sité (il tira un bout de ficelle de sa poche) voyez,
deux pieds dix pouces, mon cher, la queue npn
comprise. Et quelle saveur !
Il allongea ses grosses lèvres et passa la langue
dessus en tournant les yeux.
— 32 —
— Jamais, chez M. Piet, on ne nous servit rien de
pareil. J'ai présidé moi-même à sa préparation;
le maître d'hôtel du prince m'avait averti. J'ai fait
cuire la carpe au bleu, dans douze bouteilles du plus
pur médoc. Le prince l'a trouvée excellente et en a
beaucoup mangé. Savez-vous qu'il a un appétit
remarquable pour son âge; il me le doit un peu.
C'est moi qui lui ai conseillé l'usage des pilules
Rouvière ; j'en ai expérimenté l'effet sur moi-même.
Déjà, en Touraine, elles m'avaient permis de braver
les menaces des médecins, qui voulaient me condam-
ner au lait, à cause de ma gastrique. Les pilules et le
climat de la Provence m'ont rendu mon estomac d'il
y a vingt ans. Mais jene metrompepas, continua-t-il
en se tournant vers Stéphanie, c'est à Mme Daulas
que j'ai l'honneur de parler. J'ai quelquefois de vos
nouvelles par monsieur votre mari ; si je vous avais
vue moi-même, peut-être votre santé serait déjà bien
améliorée : je vous aurais indiqué mes précieuses
pilules de Rouvière ; elles sont souveraines contre la
gastrique, et tous les médecins distingués sont d'ac-
cord aujourd'hui là-dessus : la gastrique est le fond
de toutes les indispositions.
— Gela, Monsieur, dit sévèrement Mme Daulas,
dépend beaucoup du régime que l'on mène. Moi,
je n'ai jamais aimé la carpe au bleu.
Puis, voulant panser un peu la plaie qu'elle crai-
gnait d'avoir faite par son épigramme, elle demanda
avec bonté à M. Marézy des nouvelles de sa dame,
par qui elle se souvenait d'avoir été quelquefois visi-
tée à Blançay.
— Merci, vous lui faites honneur ; elle est toujours
à Paris, lancée dans le tourbillon des plaisirs. Je n'ai
— 33 —
pu la. décider à m'accompagner ici; jeune et folle,
elle gâte sa santé à passer des nuits et à boire du thé.
■— Il vaudrait bien mieux respirer notre air pur
et manger nos. oranges, dit Bergelin.
— ..... Les truites du Var et les carpes du Léman,
ajouta Marézy, qui n'avait pas compris l'épigramme
de Mme Daulas, ou qui s'en inquiétait peu.
Dans ce moment, un duo italien appela le monde
auprès du piano, et Marézy entraîna Bergelin vers la
table du whist où était le prince. Deux sièges étaient
restés vacants aux côtés de Mme Daulas. Lokart et
Fromentin s'en emparèrent, sans faire beaucoup
d'attention à elle. Au milieu du silence qui régnait,
c'était discrétion de leur part; peut-être aussi ne la
reconnaissaient-ils pas d'abord. La veille ils l'avaient
vue le corps enveloppé d'un manteau, la- figure
cachée par un bonnet, par un chapeau et par un
voile. Seulement, le regard vif de Lokart avait re-
marqué, malgré ce triple obstacle, l'effet particulier
des yeux noirs et des sourcils prononcés de
M™ Daulas, qui tranchaient au milieu de la pâleur
mortelle de son teint. Aussitôt que. ce trait la lui eut
fait reconnaître, il examina sa figure attentivement,
tout en faisant semblant d'écouter la musique.
Stéphanie avait une tête de Niobé; la souffrance et
la pâleur ne gâtaient pas la ressemblance avec l'ori-
ginal de marbre. La vie ne paraissait que dans
les yeux; là elle étincelait habituellement douce,
mais par moments ardente, énergique. On devinait
ce qu'elle avait dû être pendant la santé, ce qu'elle
serait sous l'influence d'une passion. Sa peau n'était
pas d'un blancheur très-pure, même indépendam-
ment de l'altération que la maladie avait pu causer.
— 34 —
Stéphanie, à dix ans, avait été une de ces belles
fille à teint rose et à cheveux filasse qui, à vingt-six,
sont des brunes claires avec des cheveux châtains.
Stéphanie, parvenue à cet âge, avait conservé des
cheveux blonds et touffus, que Wilhémine avait
aujourd'hui tressés avec amour. Cette parure natu-
relle était relevée par une couche imperceptible de
rouge, que Wilhémine avait absolument voulu mettre
sur les joues. « Il ne faut pas, avait dit la bonne
Vaudoisé, que l'absence d'un avantage empêche qu'on
rende justice à tous les autres, » et Stéphanie lui
avait répondu en se laissant faire : « Farde, ma
bonne, farde-moi, je vais au spectacle, je vais jouer
la comédie, c'est le costume obligé. »
Du reste, les ravages de la maladie, que redoutait
tant Wilhémine, avaient plus porté sur le teint que
sur les chairs. Celles de Mme Daulas avaient été res-
pectées. Ses formes, loin d'avoir cette maigreur, de
tous les effets de la mauvaise santé, le plus répulsif
pour les hommes, étaient encore prononcées sous la
soie ouatée de la pelisse d'hiver. Le médecin nous a
déjà dit que la maladie avait surtout porté sur le
moral. La toilette de Mme Daulas, dans ce salon
comme dans sa chambre et comme partout, doublait
de prix par le goût qui y présidait, et plus encore
par l'extrême fraîcheur de tous les détails. Chez elle,
coquetterie de vêtement devenait vertu, en se tour-
nant principalament vers la propreté.
L'examen de M. Lokart fut si long, qu'il eut été
impoli de ne pas l'expliquer. Aussitôt que les applau-
dissements annoncèrent la fin du duo, M. Lokart
adressa donc la parole à sa voisine. — «Nous nous
sommes aperçus si passagèrement, hier, Madame,
— 35 —
que je craignais d'avoir longtemps encore à respec-
ter la retraite d'une malade. Je reconnais aujour-
d'hui que j'avais eu tort de craindre et surtout mal
vu. Votre présence ici et votre figure me rasssurent
doublement.
Fromentin avança la tête avec curiosité. Lokart,
qui s'imagina qu'il ne la reconnaissait pas, lui cria
tout haut : — Mon cher, c'est Mmc Daulas, notre
belle voisine.
— Je m'en doutais depuis un quart-d'heure, ré-
pondit pompeusement Fromentin.
La petite fille de-M™ 0 Daulas, qui était assise sur
un tabouret entre les genoux de sa mère, se releva
subitement, et, faisant volte-face : — Maman, ne
trouves-tu pas que la voix de ces messieurs res-
semble tout à fait à ces échos que nous entendions
hier dans la grotte. Il y en avait un qui parlait à
l'autre de guillotine. Maman, qu'est-ce que la guillo-
tine? '
— Ma fille, ces messieurs et nous sommes trop
polis pour parler de ces choses-là.
Mme Daulas, qui avait eu assez de présence d'esprit
i pour imposer silence à l'enfant terrible, n'en eut
! pas assez pour épier sur la figure de ses voisins l'effet
produit par son observation. Le coeur lui battit jus-
qu'à lui causer un étouffement. Elle éprouva un
tremblement par tous les membres qu'elle eut
peine à réprimer ; un vertige fit passer mille étincelles
devant sa vue, mille bruits dans ses oreilles. Avant
que cet état fût dissipé, Lokart et Fromentin s'étaient
levés et perdus dans les groupes.
Vers dix- heures, la foule se dissipa, et le prince,
ayant fini sa partie, vint s'asseoir près de la chemi-
— 36 —
née. Une petite cour de causeurs fit cercle autour de
son fauteuil. Il donna le signal en indiquant deux où :
trois- sujets, puis tomba dans une apparente somno-
lence, qu'il interrompait de temps à autre pour pla- ;
cer un mot piquant, Fromentin commença une leçon ;
d'histoire d'Angleterre, d'où Cotardin le détourna '■.
adroitement avec quelques, objections qu'il soumit j
au jugement de Lokart, Cotardin, doué comme le ;
chacal d'un odorat exquis pour flairer les proies et i
les puissances, se mettait comme le chacal au service j
du lion. ' ■ i
Lokart, maître de la parole^ ne la quitta plus jus-
qu'à la fin de la soirée. Il effleura vingt sujets et les
traita tous en maître. Dans tous, il se montra homme
de sens, homme d'esprit, homme du monde; badin,
sérieux, amer, toujours varié pour la forme ; dédai-
gneux ou terriipîe, et toujours imprévu pour l'inter-
locuteur qui osait un instant se commettre avec lui;
puisant à tous les arsenaux, même à celui du so-
phisme, mais donnant, à toutes les armes qu'il lui
plaisait de manier une termpe solide et un air de
courtoisie.
Tout à coup ou le vit interpeller Frbmentin, qui se
résignait au silence en se regardant dans ia glace.
Fromentin saisit complaisamment là balle qu'on lui
cédait, Pendant ce temps, Lokart alla s'asseoir un
instant auprès de Mme Daulas, à qui il voyait famé des
préparatifs de départ. — Une des voix que vous en-
tendîtes hier dans la grotte, lui dit-il assez bas pour
que cela n'arrivât pas à sa fille, cette voix, Madame,
était la mienne; je vous le déclare, au cas que vous
ne l'ayez pas suffisamment reconnue aujourd'hui. En
rire mettant volontairement à votre merci, j'ai le
— 37 —
droit de vous demander une explication. A quelle
heure pourrai-je avoir l'honneur d'être reçu par
vous?
Stéphanie hésitait. Lokart, que son physique n'em-
pêchait pas d'être avantageux, ne vit qu'une cause
possible d'embarras : il avait l'air de lui demander
un tête-à-tête, il la rassura en s'expliquant davan-
tage : — Madame, monsieur votre mari doit assister
à l'explication. Il était dans le bateau, lui aussi, je
l'en ai vu descendre avec vous.
Stéphanie, que la charité poussait à diminuer, par
tous les moyens possibles, les justes craintes de
M. Lokart, se hâta d'affirmer que M. Daulas, quoique
présent, n'avait rien entendu; il était endormi. — En
ce cas, Madame, reprit Lokart, avec un redouble-
ment d'aisance et d'autorité, c'est Une explication
sans témoin que je sollicite. A quelle heure la pour-
rai-je obtenir?
— Demain, dans l'après-midi.
Une force irrésistible arracha ces paroles à Sté-
phanie avant que la réflexion fût venue à son secours,
et Lokart la quitta trop brusquement pour qu'elle
trouvât le moyen de les rétracter. Recevoir un homme
sans témoin est un lieu commun insignifiant dans la
vie d'une femme du monde; mais, nous l'avons dit,
Stéphanie était encore novice à ce genre de vie. En-
suite le motif pour lequel Lokart demandait une
explication avait une double gravité : les aveux capi-
taux font un complice de celui qui les reçoit, et par
conséquent un intime. L'intimité est une garantie de
discrétion en même temps qu'une récompense de la
confiance. Cette intimité devait rester quelque temps
un mystère pour autrui, d'abord pour les conve-
3
— 38 —
nances, ensuite pour la sûreté du motif principal qui
devait rester mystérieux toujours. Or, entre deux
personnes en âge d'aimer, tous les mystères touchent
par quelque bout au mystère de l'amour.
Ces sentiments tourbillonnaient confus dans l'âme
de Mme Daulas, pendant, la toilette de son coucher.
Wilhémine, qui la trouva rêveuse et préoccupée,
resta moins longtemps auprès d'elle que de coutume.
Quand l'approche du sommeil eut amorti un peu la
portion la* plus vive de ses impressions de la soirée,
elle fit des rapprochements involontaires entre son
mari et les autres hommes avec lesquels elle le
voyait pour la première fois en contact. Il avait dit
quelques paroles dans la causerie où brillait Lokart;
son esprit était médiocre; Il s'était trouvé à côté de
Fromentin ; il n'était pas beau !
CHAPITRE IV
LES CONFIDENCES.
Le lendemain, vers une heure, Lokart parut à Fon-
fresco. Son extérieur peu imposant, malgré la re-
cherche de sa toilette et la hauteur démesurée de ses
talons de botte, rassura Mme Daulas. Absent, elle le
voyait toujours sur ce théâtre'où la veille il avait trôné,
d'abord drapé dans sa renommée, puis agrandi par
son mérite. Elle se rappelait alors avec inquiétude
l'aisance élégante qu'elle avait remarquée chez quel-
ques grandes dames dépourvues d'esprit, et s'exagé-
rait son inexpérience au point de craindre de man-
quer d'esprit et, ce qui devait sembler pire à un juge
si redoutable, d'usage. Elle oubliait, dans cet accès
de défiance, que pour une femme la question n'est
pas tant d'avoir beaucoup fréquenté la bonne com-
pagnie que de n'avoir jamais connu la mauvaise; que
dans les choses diverses dont se compose le code du
monde, les choses purement de mode sont faculta-
tives, les autres sont du bon sens, delà dignité ou de
l'obligeance appliqués, et celles-là se révèlent natu-
— 40 —
Tellement aux organisations saines. Elle oubliait, en
un mot, que l'aplomb est surtout l'absence de mau-
vais pli, ou plutôt Stéphanie n'oubliait rien, ne crai-
gnait rien ; mais, comme le brave modeste, elle était
agitée et se croyait inhabile loin de son adversaire.
En sa présence, elle reconquit soudain le calme et la
fierté.
Elle n'eût pas trouvé mauvais que Lokart allât
droit au but de sa .visite. L'intérêt était assez pres-
sant, la position assez grave; mais elle lui sut gré de
commencer d'abord par remplir des devoirs de voi-
sin : il s'informa minutieusement de sa santé, parla
de la belle situation de son câstel de Fonfresco, du
regret qu'il avait de n'avoir pas été présenté plus tôt,
des ouvertures faites quelquefois à M. Daulas lui- "
même à ce sujet, ouvertures éludées par les motifs
de la mauvaise santé dé sa femme.
— J'aurais mieux aimé, continua-t-il, devoir à
M. Daulas en personne une faveur qui m'a été pro-
curée par le hasard et par M. Bergelin; mais j'es-
père que M". Daulas et vous,; Madame, me dédomma-
gerez en me permettant de me joindre quelquefois à
vos promenades sur terre et sur mer. Je ne serai pas
le seul à y gagner. M. Daulas doit-être silencieux à
terre, puisqu'il dort en bateau; la présence d'un
étranger bavard l'empêchera de se taire et de dor-
mir. . .""'•■■'.
— Vous voyez, monsieur, que le sommeil de
M. Daulas peut avoir quelques avantages; il a été
cause, l'autre jour, que vos secrets sont arrivés à
deux oreilles de moins,
—: Il est vrai ; mais, à propos, il y en avait d'autres
ouvertes, madame,- et de.plus dangereuses que les.
— 41 —
siennes et les vôtres. Le bateau était conduit par deux
marins.
- — Ils ne comprennent pas un mot de français ; ce
sont des Génois qui, depuis qu'ils habitent la Pro-
vence, n'ont appris que le patois provençal. Ainsi
vous n'avez à redouter qu'un enfant qui n'a guère
plus compris que les rameurs, et qui probablement a
tout oublié à l'heure qu'il est, et une femme. Il est
vrai que les conspirateurs regardent, à raison sans
doute, les femmes comme plus dangereuses que les
enfants.
— Lokart voulut enivrer un amour-propre qu'il
aperçut altéré et mal déguisé.
- — Si mon savant interlocuteur des tertres était ici,
madame, il vous énumérerait par dates et époques
les femmes qui ont trahi les conspirations auxquelles
on les avait affiliées. Vous verriez qu'uniformément
le but de ces conspirations était odieux; et alors l'in-
discrétion était voisine de la vertu. Dans une époque
moins éloignée de nous, les femmes ont conspiré avec
les hommes, et, loin de les trahir, elles ont été, pour
les hommes mêmes, des modèles de fermeté et de
courage. Rappelez-vous les femmes de la Révolution I
N'ont-elles pas surpassé tous les modèles vantés par
l'antiquité? Et, remarquez-le bien, je n'en exclus
celles d'aucun parti. Dans la période la plus violente
de cette grande époque, les questions d'institutions
étaient reléguées au second plan : pour les partis, il
s'agissait d'abord de la vie ou de la mort des indi-
vidus. Aussi les femmes royalistes s'y sont-elles mon-
trées aussi grandes, aussi fortes que les autres. Les
passions du coeur étaient en. cause chez toutes. Au-
jourd'hui, j'en suis convaincu, les passions politiques
— 42 —
produiraient d'aussi admirables résultats chez les
femmes sympathiques'aux opinions libérales, et sur-
fout, madame, chez celles qui sont aussi magnanimes
et aussi intelligentes que vous."
— Trêve de compliments, monsieur, vous ne me
connaissezpas.
:—Madame, je vous devine. Un gouvernement qui
veut, à force dethéocratie, faire rétrograder la France
vers le moyen âge, doit nécessairement faire rentrer
la femme dans l'oratoire et dans la ruelle, dans l'igno-
rance et dans l'immoralité. Une nullité absolue est
le moindre malheur qui puisse menacer le grand
nombre. La perspective est révoltante, n'est-ce pas?
Et vous ne voudriez pas que nous, qui voulons em-
pêcher l'accomplissement de cette oeuvre de folie;
nous qui voulons des citoyens, et conséquemment
des mères et des épouses pour les former et les con-
seiller, nous-pussions compter sur la coopération
des femmes de notre temps ! Nous y avons si bien
compté, que plusieurs sont les membres les plus dé-
■ voués, lés plus agissants de nos ventes. Jugez si je
rédouterais un instant l'indiscrétion d'une femme à
qui notre secret est arrivé par hasard, qui ne le sa-
vait que vaguement, devant qui je pouvais toujours
nier, et pourtant à la. générosité de laquelle je l'ai
confessé et livré par bon plaisir !
— Si ces garanties n'étaient pas Suffisantes,'mon-
sieur, vous pourriez, je crois me. rappeler que mon
honneur et ma langue sont liés par des intérêts de
famille. Je vous ai entendu prononcer le nom d'un
Daulas parmi-ceux de vos amis, de vos affiliés...
— Affilié, non; ami, peut-être : c'est de monsieur
votre beau-père qu'il s'agit; je m'empresse de vous
— 43 —
le nommer, de peur que votre inquiétude ne se portât
sur quelqu'un qui vous tient de plus près. Les gens
habiles et prudents comme M. le baron Daulas, quand
ils se mettent dans une entreprise, veulent avoir
part aux profits et non aux pertes; mais les spécula-
teurs hardis et convaincus comme nous s'estiment
heureux de rencontrer même des associés de ce genre.
Le jour où nous aurons obtenu un commencement
de succès, M. le baron nous prêtera l'appui de son
nom et de sa fortune. Nous appelons cela les citoyens
courageux, par opposition à d'autres qui ne prêtent
jamais leur ai'gent et n'engagent leur nom que le
lendemain'du succès complet.
— Et vous êtes bien certain, monsieur, que mon
mari ne tient à votre association par aucun lien ; qu'il
n'est pas même affilié à la façon de son père?
— J'ai cru, madame, vous avoir déjà complètement
satisfaite sur ce point; M. Daulas n'est des nôtres à
aucun degré.
— Si vous m'avez dit la vérité tout entière, vous ne
m'avez pas rassurée, vous ne m'avez pas satisfaite.
— Qu'entends-je? nous porteriez-vous assez d'in-
térêt pour désirer que M. Daulas partageât nos tra-
vaux.
— Je le connais pour un des hommes les plus sin-
cères dans ses opinions. J'aurais trouvénaturel, puis-
que les hommes courageux de ce parti en sont réduits
à conspirer, qu'il leur prêtât, non pas seulement
l'appui de sa fortune, mais encore l'appui de son in-
telligence et de son courage.
Lokart leva sur Stéphanie des yeux étonnés et
demi railleurs ; lui qui connaissait beaucoup le mari,
et qui commençait à connaître la dame, avait peine
__ 44 —
à croire celle-ci sérieuse en gratifiant celui-là d'in-
telligence et de courage ; mais la figure de Stéphanie
resta impénétrable, et au surplus, la dignité froide
dont elle se couvrit tout à coup fit amplement sentir
à son interlocuteur qu'il serait mal reçu à la soup-
çonner de mensonge ou à lui ôter ses illusions. Il
reprit :
— En ce cas, madame, il vous sera aisé de faire
votre bien et le nôtre, celui de votre mari aussi, car
les profits positifs et la gloire seront plus grands que
les dangers dans notre entreprise; joignez vos efforts
aux nôtres pour le décider à entrer dans une de nos
ventes, à tel titre qu'il lui plaira.
— Vous l'avez donc sondé à ce sujet? Il connaît
l'exis-tence de vôtre association?
— Plusieurs amis et moi lui avons fait des ouver-
tures à Paris et ici ; nous ne lui avons demandé qu'une
coopération encore plus distante et moins compro-
mettante que celle de son père. Nous n'avons besoin
que de son nom, et encore ne serait-il prononcé qu'à
la fin de la crise, pour remuer les nombreux ou-
vriers qu'il a dans ses*manufactures.
— Et moi, Monsieur, si j'écoutais les inspirations
de mon âme, je voudrais le savoir au poste le plus
périlleux, parce que celui-là est le plus honorable ;
mais vous sentez qu'il faudrait être surprise par cette
nouvelle quand il n'y aurait plus moyen de rien
changer à la réalité..... La préparer longuement,
chercher à pousser mon meilleur ami à une tenta-
tive périlleuse, l'y pousser contre son gré, l'y inciter
inutilement peut-être; c'est ce que le devoir et la
charité me défendent. Au nom du devoir et de la
charité aussi je me croirais forcée de dissuader mon
— 45 —
mari d'accéder à vos propositions, s'il me consultait à
ce sujet. Cependant, que cela ne vous arrête pas. Il
m'avait entièrement caché vos relations antérieures;
il me fera, je l'espère, le même honneur au jour où
il vous écoutera plus favorablement. Les hommes ne
parlent à leurs femmes duels ou conspirations que
lorsqu'ils veulent être empêchés de conspirer où de
se battre.
— En supposant que nous réussissions, je serai
dans une position embarrassante. Si je vous tais
notre succès, je vous priverai d'une jouissance qui pa-
raît chère à votre fierté d'épouse; si je vous en
parle, j'alarmerai votre tendresse.
— Peut-être même enfreindrez-vous les statuts de
votre association, qui recommandent la discrétion la
plus absolue.
— Le-hasard nous a mis envers vous .dans une
position exceptionnelle; maintenant l'admiration et
la plus juste confiance fortifient les avantages que
vous a donnés le hasard. Toutefois je comprends la
portée de votre réflexion : le doute vous plaira da-
vantage et le silence sera mon devoir.
— Je vous en prie, Monsieur, agissez entièrement
d'après les conseils de votre propre délicatesse. Ne
croyez pas que j'aie élevé une objection en désirant
de la voir insurmontable, et, pour prouver que j'ac-
cepte la position exceptionnelle que vous me donnez,
je ne renonce pas au droit de vous interroger.
— Oh! de grâce, usez amplement de ce droit,
et pour ce sujet particulier et pour tous les autres.
Vous voyez que je reviens à la charge pour appuyer
la demande que j'ai osé vous adresser en commen-
çant ma visite. Ce que j'avais entendu dire de vous,
3.
— 46 —
ce que j'en avais surpris à travers la réserve de
M. Daulas, ce que j'en avais auguré moi-même à la
première vue, m'avaient fait comprendre le prix de
votre société. Ce prix, je le connais maintenant par
expérience, et me priver de cette société après y
avoir développé tant de nobles qualités, en être avare
après m'avoir admis si obligeamment et m'en avoir
fait jouir avec tant de franchise, ce serait une pru-
derie ou une dureté dont votre coeur est incapable.
Lokart, gâté par des succès de tous les genres,
était dégagé de maintien et de paroles avec toutes
les femmes ; ici il avait rencontré un ascendant qui
avait rendu son langage plus retenu ou qui, au
moins, lui avait fait tempérer des paroles familières
par une contenance réservée ou sentimentale. Il
s'approcha de l'air le plus respectueux pour baiser
la main de Stéphanie en signe d'adieu; mais lé con-
tact de cette main, qui était encore remarquable-
ment belle, quoique la maladie l'eût un peu effilée,
rendit cette fois lé sentiment coadjuteur de la har-
diesse. 11.1a. retint .quelque temps après l'avoir.. bai--
sée, et-reprit aveC-exaltation la dernière phrase qu'il
avait prononcée :
—Non, n'est-ce pas? vous ne me priverez pas de
la faveur de vous revoir? vous n'en serez pas avare?
Vous êtes maintenant de moitié dans mes secrets,
que dis-je? dans mes soucis! La cause pour laquelle
je me dévoue est celle de vos proches, celle de votre '
conviction. Vous me guiderez des lumières de votre
âme, puisque des mains si délicates ne peuvent por-
ter ni l'épée ni le poignard! Vous soutiendrez mon
courage, épurerez mon dévouement! Mais avant que
l'heure de l'action-.'-ait sonné, que d'émotions vous
— 47 —
pouvez me rendre plus senties! Que de joies plus
vives ! ce pays est plein de ressources précieuses pour
les santés fatiguées comme les nôtres, nous nous les
révélerons mutuellement ; plein descènes imposan-
tes, de passe-temps distingués; près de vous, je les
apprécierai davantage !
L'air vif du parc dissipa le petit entraînement au-
quel Lokart s'était laissé surprendre. Il n'était pas
rendu à son pavillon, qu'il se faisait à lui-même une
revue impartiale de sa conversation avec Mme Daulas.
Il en résultait le sentiment d'un goût décidé pour la
dame. Elle avait de l'esprit, de la dignité, de l'éner-
gie surtout; son corps était jeune, son coeur plus"
jeune encore; sa beauté pouvait d'un instant à l'au-
tre être restaurée par un retour de santé; l'indispo-
sition actuelle avait un côté très-avantageux, puis-
qu'elle éloignait la dame des prétendants et les
prétendants de la dame, ce qui la rendrait double-
ment reconnaissante pour les premiers hommages
qui lui arriveraient. Lokart s'applaudissait beaucoup
de la prudente réserve dans laquelle il avait su se
renfermer à une première visite, de l'importance
donnée à son rôle de conspirateur, rôle qui ce jour-
là au moins était pour lui en première ligne, mais
que la vanité aurait si aisément pu faire reléguer au
second plan. Il s'applaudit surtout de n'avoir fait du
sentiment qu'à mots très-couverts et toujours sous le
masque de la galanterie, au rebours de ces tourte-
reaux de province qui roucoulent à la première en-
trevue et compromettent leurs affaires en prononçant
trop tôt le mot terrible d'amour. Si le titre démon
meilleur ami donné par Stéphanie à M. Daulas, si
les éloges qu'elle lui prodiguait, si la fierté de ses

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