Catherine, ou La mésalliance , par Mme ***

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A. Dupont (Paris). 1827. 250 p. ; in-12.
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Publié le : lundi 1 janvier 1827
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ou
LA MESALLIANCE,
Par Madame***
PARIS.
AMBROISE DUPONT ET CIE, LIBRAIRES,
RUE VIVIENE, N°16
J. PINARD, IMPRIMEUR ET FONDEUR,
RUE D'ANJOU-DAUPHINE , N° 8.
1827,
AVERTISSEMENT
DU
LIBRAIRE-EDITEUR.
JE puis enfin présenter au public toutes les
Messéniennes inédites de M. Casimir-Dela-
vigne. J'aurai soin de les faire imprimer dans
les mêmes formats que les diverses éditions des
Messéniennes déjà publiées, de manière que
les acquéreurs de ce nouveau volume le réu-
nissent sans difficulté à ceux qu'ils possèdent
déjà, et se forment successivement une collec-
tion complète des ouvrages de l'auteur, sans
en attendre la réunion définitive, qui n'aura
certainement pas lieu de long-temps.
Les anciennes Messéniennes avaient été
inspirées par des sentimens généraux que tous
les hommes peuvent apprécier, et qu'on mé-
connaîtrait en les chargeant de commentaires
CATHERINE
OU
LA MÉSALLIANCE.
Cet ouvrage se vend au profit des enfans de
Catherine.
PARIS, IMPRIMERIE ET FONDERIE DE J. PINARD,
RUE D'ANJOU-DAUPHINE, N° 8.
OU
La Mésalliance,
Par Madame
PARIS.
AMBROISE DUPONT ET CIE, LIBRAIRES,
RUE VIVIENNE, N° 16,
J. PINARD, IMPRIMEUR ET FONDEUR,
RUE D'ANJOU-DAUPHINE, N° 8.
#
1827.
CATHERINE.
CHAPITRE PREMIER.
La Promenade.
LES anciennes fortifications qui
entourent la ville de *** sont
devenues une promenade déli-
cieuse. Les chemins couverts, soi-
gneusement sablés, bordés de
haies d'aubépine , et plantés
(2)
d'arbres jeunes et vigoureux,
forment une immense et verte
ceinture qui entoure, de ses
replis gracieux, les bastions cou-
ronnés de pampres. Des bancs
de pierre, placés de distance en
distance, invitent la vieillesse à s'y
reposer, tandis que de frais gazons
servent de théâtre aux jeux de
l'enfance.
Le terrain, jadis consacré à la
défense de la place, est main-
tenant divisé en propriétés parti-
culières. Les arbres fruitiers y
dessinent des bosquets irrégu-
liers, mais charmans. Des jardins
( 3 )
potagers étalent à leurs pieds de
longues bandes verdoyantes , ou
bien, confient aux rayons du so-
leil ces bataillons de cloches de
verre dont l'aspect fait sourire le
gastronome. Près de la treille
abondante ou du bocage d'arbres
verts, le chèvre-feuille s'arrondit
en berceau, le jasmin s'élève en
arcade , de nombreuses pépiniè-
res entassent leurs espérances.
Et chaque jour, dans ces lieux
paisibles, les familles riches, ou
laborieuses, viennent chercher le
plaisir, ou l'oubli de leurs pei-
nes,
( 4)
Quelquefois, un concert d'ins-
trumens harmonieux couvre la
voix de la peuplade ailée qui s'est
emparée de ce séjour, depuis plu-
sieurs générations de fauvettes, et
se marie au chant de la leste jar-
dinière qui vient recueillir, dans
une corbeille de jonc, sa richesse
du lendemain.
L'oeil du promeneur suit, à tra-
vers un rideau de peupliers, une
jolie rivière, qui baigne leurs
pieds, reflète leur image et ca-
resse, en murmurant, les branches
flexibles de quelques groupes de
saules pleureurs. Cette rivière, is
( 5)
calme durant lés beaux j ours, peut
quelquefois devenir un torrent fu-
rieux, et, pendant l'automne de
1825, on en eut la fâcheuse expé-
rience. Son cours fut entravé par
des réparations que l'on faisait alors
à l'une des portes de la ville ; les
eaux s'accumulèrent ; les fossés ,
les plantations, la promenade,
tout, en quelques heures, fut en-
vahi par l'élément fougueux. La
moitié de la population sortit,
en hâte, des murs de la ville,
pour contempler un spectacle, si
nouveau dans ce pays, que, jus-
qu'à ce jour, les récits de ravages
(6 )
causés par les débordements,
avaient été rangés au nombre des
contes de voyageurs. Personne
heureusement n'avait péri ; seu-
lement, quelques débris de plan-
ches et de meubles flottaient au
hasard sur les flots bourbeux.
Le lendemain, un respectable
ecclésiastique, tenant par sa nais-
sance à l'une des familles les plus
distinguées de la province, et
par ses vertus à tout ce qu'il y
a d'honnêtes gens au monde,
l'abbé de ***, dirigea sa prome-
nade de ce côté. Une pensée in-
time lui disait que partout où il
(7)
arrive un événement inattendu,
il doit y avoir des infortunés
à soulager! Cependant, il voit
l'ordre rétabli ; il interroge les
jardiniers occupés à rattacher
les espaliers, ou à enlever la
vase qui encombrait encore leurs
couches de légumes ; il aide lui-
même à replacer quelques ru-
ches arrachées de leurs supports;
il voit le bétail rentrer dans ses
étables humides; et ne peut s'em-
pêcher de sourire, en causant
avec une vieille femme qui, tout
en pleurant sa poule, bonne cou-
veuse, la plumait lentement et se
(8)
disposait à en faire le souper de
sa famille.
L'abbé revenait sur ses pas,
fort satisfait de n'avoir pas trouvé
de peine plus grande à consoler,
lorsque ses regards s'arrêtèrent sur
deux petits garçons, dont le plus
âgé atteignait à peine à sa dixième
année. Il remarqua dans ces enfans
quelque chose de fier à la fois et
de misérable. Une veste de dro-
guet, sorte d'étoffe à l'usage des
indigens, s'assortissait mal avec
d'autres vêtemens d'un drap très
fin, mais vieux, terni, quoique
soigneusement recousu. Leurs
(9 )
mains étaient propres, leur che-
velure était soignée, et ils por-
taient des sabots! Comme ils par-
laient vivement ensemble, l'abbé,
par une curiosité d'intérêt, se mit
à l'abri d'un gros arbre et enten-
dit leur conversation. L'aîné, le
bras étendu vers une tour antique,
que des ouvriers étaient occupés
à démolir, faisait à son jeune
frère une description que celui-
ci paraissait écouter avec la plus
grande attention. — « Vois-tu,
« disait-il, c'est une redoute ;
« ceci est la place d'un pont-
« levis , ceci est une embrasure ;
(10)
« cette énorme pierre que tant de
« bras arrachent avec effort, c'est
« un créneau! Mais (en haussant
« les épaules), tu es trop petit,
« tu ne me comprends pas. Au-'
« trefois, quand tu n'étais pas au
« monde, nous demeurions dans
« un endroit bien plus fameux
« que celui-ci, car il y avait du
« canon, et je devais y comman-
« der un jour, maman l'a dit. »
Alors, tirant de sa poche un
morceau de carton déchiré, sur
lequel était un lambeau de carte
de géographie, il montra du
doigt à son jeune frère un pays,
(11)
et lui dit : « Ah! si Dieu et le
« roi le voulaient, je retournerais
« là. C'est cela qui était fort et
« élevé! va, toute l'eau du torrent
« n'aurait pu y atteindre.
— « Est-ce que vos parens
« ont perdu quelque chose par
« l'inondation, » dit l'abbé en se
« montrant aux enfans? «— Non,
« Monsieur , non ; nos parens
«n'ont point de jardin; » et
l'aîné poussait du coude son jeune
frère pour l'obliger à ôter son pe-
tit bonnet gris plus qu'à demi
usé.— « Ils n'ont point de jardin!
« mais que fais-tu de ce joujou,
( 12 )
« est-ce que tu y connais quelque
« chose? — Oh! oui, Monsieur,
« parce que maman a un gros li-
« vre qui me l'explique.— Tu sais
« donc lire, peut-être écrire ? »
Pour toute réponse, l'enfant prit
une canne des mains de l'abbé, et
traça sur le sable humide le nom
de Julien avec une belle majuscule
et paraphe.— « Tu es bien savant,
« mon petit ami, mais je veux
« encourager ta science; accepte
« cette bagatelle que je t'offre
« pour t'engager à la cultiver.
« — Monsieur, nous ne sommes
« pas des pauvres, et un jour le roi
( 13 )
me fera riche, dit Julien, en se
retirant brusquement; et il tira de
sa poche un gros morceau de
pain noir, dans lequel il mordit
avec ostentation. Une larme bril-
lait dans son oeil fier et doux ; le
pauvre enfant ne savait pas qu'il
y eût un autre pain pour les ri-
ches !
« — Sans doute, nous ne som-
« mes pas des pauvres,« reprit
le plus petit, qui n'avait encore
rien dit; « mais, en attendant que
« ce roi nous fasse riches, tu
« n'as pas tout ce que tu veux.
« Tu voudrais bien des cartons
( 14 )
« comme celui-ci, et maman n'en
« a pas d'autres; tu voudrais
« des soldats de plomb, et tu
« m'en fais de bois qui n'ont
« pas de jambes ; tu voudrais du
« papier, des crayons, des cou-
« leurs, car on n'en donne point à
« l'école gratuite; tu voudrais...
« — Je ne veux rien », dit Julien;
et il s'enfuit à toutes jambes. Son
frère voulut le suivre, et il se
débattit entre les bras de l'ab-
bé , qui eut bien de la peine à
glisser dans son bonnet la pièce
d'argent qu'il leur avait destinée.
L'abbé les perdit bientôt de
( 15 )
vue, resta long-temps pensif à la
même place, et ne rentra chez lui
qu'à la nuit close.
( 16 )
CHAPITRE II.
La pauvre famille.
L'ABBÉ semblait rêveur et at-
tristé. Il avait vu des enfans plus
malheureux que ne le paraissait
Julien, aucun ne lui avait ins-
piré un plus vif intérêt. Avant
de se coucher, il détacha, des
boiseries de son antichambre,
plusieurs cartes de géographie. Il
( 17 )
dormit peu; et le lendemain, son
premier soin fut d'acheter des
soldats de plomb, et une boîte à
couleurs bien complète. Mais que
ferait-il de cela? Il ne savait pas où
demeurait Julien. Sa promenade,
à la vérité, se dirigeait souvent du
côté où il l'avait rencontré; bien-
tôt elle s'y dirigea tous les jours;
cependant il ne le revit pas, et
la neige commençait à couvrir la
terre.
C'était la veille du jour de l'an;
l'air était vif, mais le temps fort
beau. La clarté des réverbères
commençait à lutter avec les pâles
( 18 )
lueurs d'un crépuscule d'hiver.
L'abbé doublait le pas pour ren-
trer à la ville, quand une vive lu-
mière, qui brillait à travers les pe-
tits carreaux d'une fenêtre basse,
attire son attention. Il aperçoit
des ombres gracieuses glisser der-
rière ces carreaux ; il croit recon-
naître la belle chevelure de Julien ;
il approche. Sur un lit grossier,
une femme jeune encore, et qui
paraissait avoir été belle, était à
demi couchée. Elle travaillait avec
ardeur, bien qu'un enfant fût sus-
pendu à sa mamelle ; une petite
fille filait silencieusement aux
( 19 )
pieds du lit; une plus jeune teillait
un paquet de chanvre, dont les
débris alimentaient un feu brillant
qu'un petit garçon excitait, en
soufflant avec sa bouche ; enfin ,
Julien, car c'était bien lui, par-
courait la chambre en faisant
l'exercice avec un bâton ; des
quilles informes , probablement
des soldats de sa façon, étaient
rangés sur une mauvaise table.
« — Maman , dit Julien , si tu
« veux , j'allumerai la lampe.—
« Non, répond la mère, nous
« n'avons d'huile que pour deux
« heures, il faut la ménager; on
(20)
« en a tant brûlé pendant ma ma-
« ladie! D'ailleurs, je puis tra-
« vailler encore à la lueur du feu,
« mon ouvrage sera bientôt ache-
« vé. La femme du voisin Jérôme
« a promis que, dès demain, j'en
« recevrais le prix; alors nous
« aurons de quoi acheter de l'hui-
« le, peut-être même du bois,
« pour célébrer la nouvelle an-
« née. » — « Oh! oui, maman,
« du vrai bois, » dit la petite
teilleuse, en relevant la tête, et
elle montra la figure la plus jolie
et la plus espiègle; « du vrai
« bois, et non pas de ce vilain
(21)
« fagot qui pétille et ne ré-
« chauffe pas. Mon Dieu, les
« belles voitures que j'ai vu pas-
« ser ce matin devant notre porte!
« Comme il faut être riche, com-
« me il faut travailler pour ache-
« ter cela! » — « Laisse faire, Cé-
« cile, dit Julien, tu verras, tu
« verras ; encore quelque temps
« et nous ne manquerons plus
« jamais de rien ; on ne m'offrira
« plus d'aumône comme cette
« fois... Non, je ne puis l'ou-
« blier; dès que je vois de loin
« la place où j'ai rencontré cet
« abbé, cette place où je ne veux
( 22 )
« plus passer de ma vie, je me
« sens devenir tout rouge de hon-
« te... L'aumône !... à moi !....
« Ah! je veux travailler, je veux
« gagner de cet argent! Qu'on me
« laisse seulement grandir!.. » —
« Oh! mon Dieu, que c'est donc
« long de grandir! » dit Cécile,
en jetant sur le feu son dernier
paquet de chénevottes ; et d'un
saut, elle vint se blottir sur le lit de
sa mère, qu'elle entoura de ses
petits bras caressans. « Toi, ma-
« man, tu es grande, pourquoi
« donc es-tu faible et malade? Je
« demande pourtant tous les jours
(23 )
« à Dieu qu'il te rende gaie et
« bien portante. — Mon enfant,
« il faut le lui demander encore;
« vous voyez qu'il nous a déjà
« exaucés, puisque je retrouve du
« courage et presque des forces
« pour travailler : oui, l'année
« qui s'approche sera plus heu-
« reuse. Je ne la verrai peut-être
« pas achever! Mais, vous... » Un
regard céleste et mélancolique
accompagna ce peu de mots; elle
soupira, et, après avoir tendre-
ment embrassé la petite Cécile
et Julien, qui s'était rapproché
d'elle : « Oui, j'ai le pressentiment
( 24 )
« que l'année sera plus heureuse.
« Marie, prend le livre de canti-
« ques et la romance pieuse que
« la soeur Louise t'a donnée.
« Chante quelque chose au ha-
« sard : un cantique, c'est comme
« une prière, et la voix de mon
« enfant doit être agréable à
« Dieu. »
Les enfans se groupèrent au-
tour de leur mère, et Marie, sans
quitter son rouet, chanta ces pa-
roles d'une voix enfantine et mé-
lodieuse :
( 25 )
L'ENFANT.
Ma mère, l'ormeau du village
Naguère versait son ombrage
Sur l'humide gazon à ses pieds étendu ;
Pourquoi, dépouillant sa parure,
A-t-il remplacé la verdure ,
Par ces tristes glaçons dont il est revêtu ?
LA MÈRE.
Il est vieux, cet ormeau ; mais sa tête chenue
Doit reverdir encore au signal du printems ;
3
(26 )
Pour moi, de l'avenir les spectres menaçans,
Ont étouffé l'espoir dans mon ame abattue !
L'ENFANT.
Mère, mon rosier n'est pas vieux ;
Il souffre pourtant, et mes yeux
Ont répandu des pleurs sur sa tige flétrie.
Un seul bouton restait encor,
J'espérais cueillir ce trésor ;
Mais la fleur a péri sans être épanouie.
LA MERE.
Oui, la fleur doit mourir au souffle d'Aquilon.
De mon enfant, hélas! telle est la destinée!
Comme sa pauvre mère, à souffrir condamnée,
Elle mourra bien jeune, et Dieu pourtant est bon!
L'ENFANT.
Le bon Dieu, s'il est bon, ma mère,
(27 )
Rendra la verdure à la terre,
Les fleurs à mon rosier, le feuillage aux ormeaux;
Je danserai dans la prairie ;
Et ma rose la plus chérie
Ornera tes cheveux que je trouve si beaux.
LA MÈRE.
Qu'importe la beauté? Qui dit que j'étais belle?
Que me font les beaux jours? Qui parle du passé?
Auprès de mon enfant la misère a passé,
Et j'ai senti sa main... elle est froide et cruelle!
L'ENFANT.
La misère? je n'ai pas faim;..
Regarde, maman, ce matin,
Je marchais tristement sur la neige glacée ;
Un homme, un ange assurément,
Dans ma main glissa cet argent,
Et puis, en s'éloignant, ses yeux m'ont caressée.
( 28 )
LA MÈRE.
Que vois-je! pour un jour mon enfant a du pain!
Grand Dieu, je vous bénis et je vous remercie !
Triomphant de ce coeur que l'aumône humilie ,
Je veux vivre aujourd'hui..! Mais je mourrai demain .
(29)
Marie se tut : les larmes de l'ab-
bé ne pouvaient se mêler à celles
de la pauvre famille, mais elles
coulaient sur ses joues vénérables.
Il resta long-temps appuyé sur la
fenêtre de cette chambre qui ren-
fermait tant de misère.
Il vit les lueurs du foyer s'af-
faiblir et jugea que le repos allait
engourdir tous les maux ; il de-
manda à Dieu de faire descendre
dans cet asile les songes consola-
teurs, et il s'éloigna à pas lents.
A quelque distance de la mai-
son, il heurta, dans l'obscurité, un
homme qui croisait sa marche. Il
(30)
distingua des cheveux blancs; un
point, brillant comme une croix
de chevalier, éclatait sur sa poi-
trine; mais cet homme vacillait
en marchant, et chantait d'une
voix enrouée une chanson bachi-
que.
Peu après, l'abbé entendit frap-
per à une porte un coup rude ;
on appelait en grondant. L'abbé,
inquiet, retourna sur ses pas pour
veiller sur ceux qui l'intéressaient
si vivement ; mais il ne vit, n'en-
tendit plus rien, et la petite fe-
nêtre n'était plus éclairée.
(31 )
CHAPITRE III.
La Bisite.
A la pointé du jour, l'abbé of-
frit à Dieu le divin sacrifice, et sa
prière fervente monta jusqu'au
ciel; ensuite, autorisé par l'usage
(c'était l'époque des étrennes), il
prit un gros paquet enveloppé
d'un linge, et d'une main porta
(2 )
plus ostensiblement les cartes de
géographie roulées, et les autres
présens qu'il destinait à Julien.
Son coeur battait en approchant
du but de sa course ; il s'arrêta
près de la maison et il en vit sor-
tir Julien, un livre de prières à la
main. Son frère marchait à son
côté; deux petites filles avaient
pris le devant, en se donnant le
bras, et il était facile de juger que
la jeune troupe se rendait à l'é-
glise. «Tant mieux, se dit l'abbé,
« la pauvre mère sera seule , et
« je lui parlerai plus à l'aise. »
La porte était entr'ouverte
( 33 )
Il s'arrête; il aperçoit une cham-
bre extrêmement propre, mais
dépourvue même des meubles les
plus simples ; deux ou trois pe-
tits matelas, bien minces, étaient
roulés au pied d'un lit sans ri-
deaux ; une vieille commode oc-
cupait un coin de la chambre, et,
sur deux planches , on voyait
rangés une cinquantaine de li-
vres reliés; une sphère de carton
était placée sur le manteau de la
grande cheminée; enfin, une
équerre en bois , un compas ,
quelques feuilles de papier étaient
posés pêle-mêle sur une table,
( 34 )
avec une ardoise et des crayons.
La pauvre femme rapprochait
les débris du feû et les couvrait
de cendres; cela fait, elle revint,
en s'appuyant contre les parois
de la chambre, se replacer sur le
lit où son enfant lui tendait les
bras. L'abbé, n'ayant point été
aperçu, frappa légèrement à la
porte : «Entrez, lui dit une voix
« douce et mélancolique, entrez. »
La pauvre femme fit un mouve-
ment de surprise en voyant l'ab-
bé.— « Monsieur, lui dit-elle, est-
« ce que monsieur le vicaire est
« malade? Mais; rien n'était pres-
( 35 )
« sé, j'ai encore bien des jours à
« vivre; il ne fallait pas que la
« soeur Louise vous dérangeât,
« je pouvais attendre... — Je ne
« suis envoyé par personne, —
et l'abbé, sans parler de la soirée
de la veille, lui apprit qu'il avait
rencontré ses enfans ; lui dit l'in-
térêt que lui inspirait Julien; puis,
surpris du noble regard de celle
dont il venait soulager la misère,
il ajouta en balbutiant : « j'ai cru
« que le jour où nous sommes
« pouvait m'autoriser à offrir ces
« bagatelles à vos enfans. » Il
posa son fardeau sur la table, et
( 36 )
ne sachant comment présenter
de l'argent, il résolut de s'asseoir
et d'attendre le retour de la petite
famille.
La mère se souleva sur son lit,
et parut étonnée du parti que
prenait l'abbé. Elle lui adressa la
parole. — « Monsieur, je ne sais
« pas encore quelles sont ces cho-
" ses que vous destinez à mes
« enfans ; mais avant de m'en in-
« former et de vous répondre,
" veuillez me dire à qui je dois
« de la reconnaissance ? » L'abbé
se nomma; la pauvre femme baissa
la tête, comme pour suivre un
( 37 )
des mouvemens de son nourris-
son qu'elle pressa sur son sein, et
qu'elle embrassa avec tendresse :
il y eut un moment de silence ;
puis elle se releva, et, d'une voix
émue : « Oui, Monsieur, j'ac-
«cepte... pour mes enfans...
«Pour eux !... »
Tant de dignité perçait dans
ce peu de mots , que l'abbé s'é-
cria : « Je ne me trompe pas, vous
« êtes au dessus de votre état. —
« Non, Monsieur, au dessous, et
« voilà le malheur! Ne m'interro-
« gez pas , je ne pourrais vous ré-
« pondre. L'infortune a des se-
(38)
«crets; les miens peut-être un
« jour vous seront dévoilés; mais
« pas aujourd'hui... non; pas
« aujourd'hui! »
— « Respect au malheur ! ma
« bonne et pauvre femme. Mais,
ajouta-t-il, en promenant ses re-
gards sur la chambre dégarnie ,
« vous m'autorisez à vous offrir
« des secours ; j'ai quelques meu-
" bles qui pourraient être utiles
« ici, chez qui les adresserai-je?
"Comment vous nomme-t-on?
« — Monsieur, je m'appelle Ca-
« therine... et mes enfans priè-
« ront pour vous. »
(39)
L'abbé sortit, sans attendre
leur retour.
( 40 )
CHAPITRE IV.
Joie Enfantine.
IL fallait que cette visite eût
fait une profonde impression sur
Catherine, car elle se jeta à
genoux, entra en prières, et s'y
trouvait encore, quand elle en-
tendit les éclats joyeux de la voix
de Julien : « Maman! maman! et,
(41)
tout essouflé, il ne s'expliquait
qu'en se reprenant à chaque mot;
«Maman! voilà le père Jérôme
« qui nous amène une belle voi-
« ture de bois ; il dit qu'il est
« payé ; est-il vrai? As-tu donc
« tant d'argent?.. Mais, que vois-
« je? » et, se précipitant vers
la table, il déroule les cartes de
géographie, ouvre la précieuse
boîte ; et déjà il soulevait la ser-
viette qui couvrait un énorme
pâté, lorsque les autres enfans
arrivèrent en courant. Marie s'ar-
rête, Cécile bat des mains, et le
petit Charles , ouvrant de grands
(42)
yeux, s'écrie : « C'est le roi; c'est
« le roi; vive le roi!... Non, dit
« Catherine en souriant, de cette
naïveté, « le roi paie les longs ser-
« vices de votre père; mais vous
« sentez bien qu'il ne peut s'oc-
« cuper de vos plaisirs. Ceci ,
« mes enfans, vient d'une autre
« main ; mais nous devons bénir
« et adorer celle de la Providence
« qui l'a dirigée. »
Sans trop penser à adorer,
Charles et Cécile, flairaient le beau
pâté, et essayaient de le soulever,
tandis que Catherine disait quel-
ques mots tout bas à Julien et à
( 43 )
Marie. Ces mots contenaient tout
leurs avenir ; ils devinrent rouges
comme le feu, puis pâles comme
la mort; et se précipitèrent en
pleurant dans les bras de leur
mère ; mais c'étaient de douces
larmes', et celles-là sont prompte-
ment séchées !
La voiture de bois se trouvait
à porte ; elle fut bientôt débar-
rassée par les enfans et par Jérô-
me; qui prit part à la joie et au
repas de la famille.
Or Jérôme était un bon voisin,
ni curieux, ni bavard, quoique
commissionnaire de son métier.
( 44 )
Interrogé par les enfans, il regarda
fixement Catherine, et lisant la
discrétion dans son regard, il ra-
conta simplement qu'il avait ren-
contré , il y avait peu d'instans,
un bon ecclésiastique qui l'avait
chargé de cette commission; que
jamais il n'en avait rempli avec
autant de plaisir; mais qu'il ne
s'était point informé du nom du
bienfaiteur. — « Et qu'importe le
« nom, dit le petit Charles : je ga-
« gerais que c'est le bon abbé du
« jour de l'inondation. A la bonne
« heure, cela, Julien ; tu ne di-
« ras pas que c'est faire l'aumône.
( 45 )
« Oh! que je voudrais le voir et
« le remercier ! » Et, pour lui,
l'abbé s'appela désormais le bon
abbé.
Plusieurs fois, depuis ce jour,
Jérôme vint de sa part apporter
des secours et de la joie dans
cette pauvre famille ; non de
l'argent, que les malheureux ne
savent pas toujours employer
de la manière la plus profita-
ble ; mais de bons rideaux bien
chauds , de petits lits pour les
enfans , du lin pour le rouet
de Marie, une petite robe pour
Cécile , des exemples d'écri-

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