Causeries des salons sur la liberté de la presse

Publié par

L'Huillier (Paris). 1817. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mercredi 1 janvier 1817
Lecture(s) : 16
Source : BnF/Gallica
Nombre de pages : 188
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CAUSERIES DES SALONS
SUR
LIBERTE DE LA PRESSE.
IMPe, DE MADAME JEUNEHOMME - CRÉMIÈRE,
RUE HAUTEFEUILLE, n° 30.
CAUSERIES DES SALONS
SUR
LA LIBERTÉ DE LA PRESSE;
Non, certes, en faisant mon ouvrage,
je n'ai pas voulu lancer des fusées ni
souffler en l'air des bulles de savon.
On sait ce que valent ces jeux d'enfans.
PERS. Sat. 5
A PARIS,
CHEZ
L'HUILLIER Libraire, rue Serpente, n° 16
DELAUNAY, au Palais Royal.
1817
AVANT-PROPOS.
CE n'est point ici, lecteur, un conte
qu'on veut vous faire; la discussion)
sur la liberté de la presse et ses abus
a eu lieu, à peu près telle qu'on vous
la rapporte.
Néanmoins, dans plus d'un salon ,
on y dit très-positivement, ne par-
Ions jamais de politique : cela dé-
forme le cerveau; on est toujours
près de la querelle, on effarouche les
jeux et les ris; on cesse d'être léger,
badin et aimable. En vérité, que faire,
dans une soirée, de ces hommes qui
se parlent à l'oreille, évitent le fau-
teuil des dames, et se rangent par
deux, par trois, par six, dans un coin
de la salle ou dans lés embrasures des
fenêtres , pour se disputer sur les
causes et les effets de l'économie po-
litique. La guerre avait fait tort à la
galanterie, et aujourd'hui c'est la chi-
cane des idées libérales.
Les plus jolies femmes conjurent
contre le langage politique. Elles
cherchent à empêcher que les tablés
de jeu ne restent désertes, ou qu'elles
ne soient occupées absolument que
par ceux qui n'ont plus de poumons
pour la dispute. Elles prient, conju-
rent, enfin elles ordonnent de rem-
placer cette manie sèche et grave par
la gaîté des aimables riens d'autre-
fois. Hélas! le destin des femmes est
d'avoir toujours raison, et de n'être
jamais obéies. On viole donc à cet
( iij )
égard, leurs commandemens, et quels
que soient leur bonté, leurs grâces et
leurs attraits, on ose leur déplaire
jusqu'au milieu des thés, des punchs
et des danses ; on politique la tasse à
la main, le biscuit sur les lèvres, ou,
la carte entre les doigts.
Le mal croissant de jour en jour;
et le sexe voyant que ni les gages, ni
les punitions ne faisaient rien sur les
raisonneurs politiques, las encore de
leur bouder, et de rejeter leurs com-
plimens en signe de vengeance, a pria
le parti de conclure un traité avec
eux. On convint que tous les jours de
la semaine seraient consacrés aux
souvenirs et aux formes du temps de
nos ancêtres, à l'exception du samedi
dont la soirée serait immolée aux
adages, aux axiomes et aux apoph-
thègmes du dix-neuvième siècle.
Les parties contractantes enten-
dant néanmoins que la présente con-
vention ne porterait aucun préjudice
aux matinées jusqu'au dîner, pen-
dant lesquelles, on serait libre de
courir les uns chez les autres pour
lire une brochure ou un pamphlet ,
chanter une chanson, déclamer une
satyre, parler des partis et des caba-
les , calculer des espérances, et rire
aux dépens des battus; et cela, sans
ménagement pour les dames, si elles
s'y trouvaient présentes, dût-on leur
causer les vapeurs, dès la pointe du
jour, ou les troubler dans le silence
de leur boudoir.
C'est donc, lecteur, en vertu de ce
traité, que le sujet politique de la
Brochure que vous allez lire, a été
solennellement débattu; deux dames
charmantes autant que spirituelles y
ayant pris leur bonne part. Si de pa-
reilles soirées ne sont pas nombreu-
( v )
ses, c'est que tous nos politiques se
dispersent, afin d'être un peu par-
tout pour soutenir la gloire de la
cité.
Comme ainsi on chômait le same-
di, aux dépens du boston , du wighs ,
de la boulliotte et de l'écarté , j'ai imité
l'exemple des autres ; mais, auditeur
poitrinaire , ne pouvant me mêler de
la conversation, je me suis chargé de
de tachigraphier le pour et le contre
de ce qu'on a dit sur la liberté de la
presse et ses abus. Tout ce long dia-
logue me paraît bisarre, sans pour-
tant qu'il blesse soit par la forme, soit
par le fond, les principes , les lois, la
patrie et les contemporains. Cette tâ-
che n'est jamais difficile, quand les
intentions sont bonnes.
Vous pouvez donc, lecteur, lire
cette brochure en toute sûreté de
conscience, parce que les interlocu-
( vj )
teurs, et moi, leur rédacteur, nous
vous ressemblons en bien des points.
Nous aimons comme vous la paix,
l'union et notre belle France. Vous ne
nous apprendrez jamais rien, lors-
qu'il s'agira d'affection et d'amour;
c'est bien là ce que devraient vous
promettre tant d'écrits qui escamo-
tent votre argent.
CAUSERIES DES SALONS
SUR
LA LIBERTE DE LA PRESSE.
( MADAME Aline demande si la brochure de
M. Dorval avait déjà paru chez les marchands
de nouveautés.)
« On aime, ajouta-t-elle , la façon spirituelle
de cet écrivain, on lui reproche seulement son
ton complimenteur avec les gouvernans ; il s'en
excuse sur ce que l'encens est le passeport d'un
auteur. Autrefois on se servait de l'entremise
des animaux pour faire passer la vérité ; aujour-
d'hui on a recours à la flatterie et aux louanges.
Si ce moyen réussit pourtant, je suis d'avis
qu'on pardonne ces endormeurs politiques. »
(Ces propos fixèrent positivement la conver-
( 8 )
sation sur la matière de la liberté de la presse
et de ses abus. )
M. Merville annonça que cette discussion
prenait de la chaleur dans les salons de la ca-
pitale; que le pour et le contre y étaient vi-
vement débattus, et que l'opinion générale,
malgré quelques nuances, semblait vouloir ter-
miner ce démêlé politique avec l'autorité. On
ne doit jamais, dit-il, laisser trop long temps
indécise une question constitutionnelle : car
enfin cette liberté de la presse est promise dans
la charte; elle est même promulguée; pour-
quoi donc courrait-on encore des risques, en
l'employant au salut des principes, à l'amélio-
ration des lois et au soin de nos intérêts publics
et privés.
J'applaudis à cette réflexion, reprit M. Bal-
mon, mais je doute qu'on veuille donner à l'ar-
ticle 8 de la charte le véritable sens qu'elle ren-
ferme; on a toujours tant de peine à vouloir ce
que veut une constitution ! Il est bien certain
que c'est de l'interprétation de cet article seul
que va sortir le bien ou le mal de notre pays.
Nous saurons si nous reprendrons les traits su-
rannés des temps passés, ou si nous serons les
hommes du dix-neuvième siècle. Le bon sens
( 9 )
sait distinguer cette différence; la politique
aura-t-elle cette justesse de jugement.
M. Balmon continua d'assurer qu'avec la
charte et sans même tenter d'affaiblir aucune
de ses expressions, on pouvait garantir à la
faculté de penser et d'écrire la plus solide,
comme la plus brillante indépendance ; mais
en même temps on serait en état, avec elle,
de glacer toutes les imaginations, d'émousser
toutes les plumes, et d'éteindre le zèle et le cou-
rage dans toutes les âmes. Une constitution est
trop souvent laissée à la discrétion des gens de
parti; on ne lui épargne pas plus qu'à une
autre loi, les subtilités et la mauvaise foi l'in-
térêt du moment en règle l'esprit et le sens.
C'est-là, dit-il, la plus forte maladie d'une
nation.
Je le pense de même, répartit M. Merville ;
une funeste prévention détruit le goût des
idées libérales. Nous avons une classe de per-
sonnes qui n'a jamais pu se familiariser avec
elles; on doit volontiers l'excuser, parce
qu'elle ne saurait vivre qu'avec les abus de la
civilisation ; mais que dire de la plupart de
ceux qui doivent à ces mêmes idées libérales
leur fortune, leur élévation , leur rang et leur
considération, lorsqu'ils n'ont pas honte de les
abjurer, autant par ingratitude que par une
criminelle ambition ; à peine sortis de la révo-
lution qui les a fait hommes, ils s'en montrent
les plus dangereux ennemis.
Vous les voyez comme moi, dit M. Merville,
ne la représenter que du côté de ses excès,
de ses fureurs, de ses malheurs; ils couvrent
de leurs perfides mains les pages brillantes et
sublimes de son histoire. Si on l'exigeait de
leur bassesse, ils déchireraient eux-mêmes les
feuillets qui contiennent sa gloire, la pureté
de sa doctrine et la manifestation de ses vertus.
Ils ne, veulent plus partager la haine injuste
qu'on doit toujours encourir dans un ébran-
lement aussi universel d'intérêts; ils nous lais-
sent à nous les reproches qui leur ont valu à
eux tant de profits. Ils pensent qu'en se plaçant
à quelques pas de leurs compagnons de ré-
volution , ils seront pris pour des honnêtes
gens; que la teinte révolutionnaire de leur vi-
sage ne sera pas aperçue, et que les contem-
porains et la postérité s'abuseront sur la part
qu'ils ont eue dans l'embrasement général.
Cependant, que ces gens-là usent, ainsi que
leurs pareils, d'un peu plus de franchise; et
certes il serait bien temps d'en avoir au dix-
neuvième siècle; et alors ils seront forcés de
( 11 )
convenir que la révolution aurait difficilement
pris naissance, et aurait obtenu sur-tout
moins d'étendue et de circonférence, si la li-
berté de la presse avait pu pleinement établir
ses droits et son pouvoir. C'est une arme dont
les effets surpassent ceux du canon et de la
baïonnette ; elle n'en veut jamais au sang
des hommes; mais elle foudroie leur igno-
rance , leur vanité, leurs folies. Elle épuise la
source de leurs sottises, et quand par elle on
a recouvré le bon sens , comment songer alors
à faire des révolutions ; chacun, mieux instruit
de ses intérêts propres, fait, par raison et par
justice, des concessions, abbaisse son orgueil,
et se rapproche du bien public, craignant
d'être obligé de faire un jour par force ce qu'il
y a tant de mérite à accorder de bonne grâce.
Madame Aline , satisfaite de la précision de
cet aperçu politique, demanda à connaître le
sens littéral de l'art 8 de la charte. Elle avait
de la peine à croire qu'il pût avoir la double
qualité de donner la vie ou la mort à la liberté
de la presse. Je sais, au reste, dit-elle, qu'il y
a une façon de lire une constitution qui est
tout à l'avantage d'un parti. La jaunisse poli-
tique prête ses couleurs à ceux qui en sont
atteints,
( 12 )
M. Joinville s'empressa de lui réciter de mé-
moire l'article qu'elle désirait connaître; après
la citation, il ajouta qu'on avait déjà com-
menté et expliqué de toutes les manières le
texte de cette disposition. Beaucoup de gens,
en le lisant, y remarquent deux énonciations
différentes: l'une qu'on est libre d'écrire sans
entraves, sur toutes sortes de sujets, et l'autre,
qu'on doit néanmoins nous serrer convena-
blement les pouces : voilà, dit M. Joinville, la
mesure organique qu'on attend de nos légis-
lateurs, quand il leur plaira de nous la
donner.
Au reste, continua-t-il, depuis que je m'oc-
cupe de politique, je m'aperçois que la con-
fiance mutuelle ne forme pas la base princi-
pale des sociétés civilisées ; on se traite respec-
tivement sur le pied d'associés peu francs, peu
délicats, et fort enclins à manquer de parole.
On ne rève donc, de part et d'autre, que ga-
ranties. Dans cette circonstance , les gouver-
nans désirent d'en obtenir; ils cherchent à se
trouver à même de rattrapper toujours le cour-
sier, c'est-à-dire la liberté de la presse, par la
bride ou le licou; ils consentent à livrer les
presses et à les confier à notre prudence; mais
à condition qu'on leur donnera en échange une
( 15 )
bonne loi répressive qui., dans tous les cas;
serve de bâillon.
(Ces expressions firent rire toute l'assem-
blée.) Je ne les trouve pas, reprit M. Balmon,
choisies par un esprit d'exagération : car, si
on veut réfléchir à la nature d'une loi répres-
sive, appliquée sur-tout à des abus qu'on prête
gratuitement à la liberté de la presse, on se
convaincra que celte pauvre liberté va devenir
un squelette, une triste fétiche, une vaine
idole, impuissante à distribuer ses lumières,
comme à secourir ceux qui auront besoin de
sa défense.
Vous devez craindre comme moi que cette
loi ne soit le résultat des préjugés, des ven-
geances et d'une foule d'arrières-pensées qui
provoqueront des scandales fâcheux : aussi
bien, j'aurais voulu que nos écrivains, au lieu
de vanter par des lieux communs les avantages
de la presse, eussent au contraire entrepris la
tâche de prouver jusqu'à l'importunité qu'une
loi répressive allait être un éteignoir; qu'elle
était impossible à faire, sans la concevoir
comme une ennemie de la liberté de penser et
d'écrire; que celle-ci n'était dépendante que
du bien qu'elle voulait faire, tandis que l'autre
pouvait obéir aux caprices des temps, des
lieux, des hommes; et qu'enfin c'était re-
vêtir la liberté de la presse de la robe de De-
janire.
Je veux bien, ajouta-t-il, pardonner aux jour-
nalistes de s'abuser sur une matière aussi im-
portante de nos libertés politiques ; ils ont des
conditions à remplir dans le bail qu'ils ex-
ploitent; ils sont encore soumis à des presta-
tions féodales; mais nos écrivains, qui semblent
jouir de plus d'indépendance, pourquoi ont-
ils si promptement conclu le traité avec les
gouvernans sur la formation d'une pareille loi.
Les têtes exaltées et les esprits excessivement
faciles et modérés, sont deux extrêmes qui
n'ont jamais bien fait les affaires d'un état.
Sauvez-les de la contradiction, si vous le
pouvez? D'une part, ils demandent la liberté
illimitée de la presse ; la France selon eux at-
tend cet heureux dédommagement de tous les
sacrifices qu'elle a faits ; et de l'autre ils con-
viennent qu'il ne faut pas abuser du siècle,
qu'on doit mettre des bornes à sa libéralité;
qu'une loi répressive n'a rien qui effarouche,
et qu'elle est la conséquence immédiate de
toute liberté.
Je ne les blâme pas si fort, dit M. de Médor
en prenant la parole à l'improviste : on ne sau-
( 15 )
rait trop enchaîner cette liberté de la presse;
pour laquelle vous paraissez avoir une pré-
dilection particulière. En vérité, qu'a-t-elle
cette folle, qui puisse charmer les gens sages et
raisonnables ? Ne l'a-t-on pas vu se donner
sans cesse en spectacle dans le monde, et se
caractériser elle-même comme une extrava-
gante, une anarchique, comme l'idole de
ceux qui n'aiment que les révoltes et les
séditions, et ses oeuvres ne commencent-elles
pas au moment où elle a pu tripoter les vingt-
quatre lettres de l'alphabet.
(L'assemblée rit à ce trait d'indignation.)
Oui; continua M. de Médor, je soutiens que
nous sommes redevables de tous nos maux à
l'abus criminel qu'on a fait de l'alphabet. Les
grands et le peuple auraient jusqu'à présent vé-
cu dans la paix et dans l'union, les uns étant des-
tinés à commander, et les autres à obéir; mais
la parole écrite, mais la grammaire, enseignant
l'usage des mots et des syllabes, sont venus
porter la guerre entre les honnêtes gens et la
canaille; il s'est élevé des doctes, qui ont
formé de bonne heure une propagande dans
le monde. On a vu de rusés bourgeois armer
par de faux et perfides sillogismes, le plus
grand nombre contre le plus petit. Le vulgaire
( 16 )
a voulu dès-lors être initié dans les malignes
idées de la philosophie, et a prétendu obtenir
une orgueilleuse émancipation.
Celle esquisse, poursuivit-il, des malheurs
que vous déplorez sans doute comme moi,
doit vous meure en garde contre l'affranchis-
sement total de la liberté de la presse ; elle dort
sous les mains de nos gouvenans; ils la tiennent
très-prudemment à la tâche auprès d'eux. On
n'est jamais sûr de ce dogue que quand on peut
lui commander par la chaîne qu'il porte.
Au reste, vous n'ignorez pas que dans les cir-
constances présentes nous avons trop de choses
à refaire ou à rétablir pour avoir à nos trousses
cette hargneuse liberté de la presse. Ne doit-on
pas redonner de l'estime et de la considération
à tant d'objets rebutés ou prescrits ? Peut-on
bien se dispenser de rappeler des souvenirs
perdus, des exemples publiés, des leçons dé-
daignées. Ce travail, cette glorieuse entreprise
échaufferait infailliblement la bile de cette
présomptueuse , et vous la verriez contrarier
des résurrections et des renaissances urgentes,
elle se plairait à barrer le chemin au retour des
saines maximes de nos pères.
Si mon opinion était de quelque poids au-
près de l'autorité, je voterais très-volontiers
( 17 )
pour qu'on ne sortît pas des sages précautions
qu'on a prises contre la presse. Je me déclare-
rais plus fortement encore son ennemi; une
entière exclusion serait mon arrêt. Il ne faut pas
transiger avec elle : car les ménagemens font sa
force; elle montre aujourd'hui de l'audace dans
les fers; que pourriez-vous en attendre si elle
était une fois affranchie de votre surveillance?
Je n'ai donc d'espoir et de garantie que dans
les liens biens serrés d'une loi répressive. On
ne se croira en sûreté que lorsqu'on aura le
moyen légal de lui présenter le fouet, le car-
can , la prison, la flétrissure, et même le gibet.
Je ne lui fais grâce d'aucun de ces châtimens.
(Ici on fit quelques tentatives pour empê-
cher la suite de celle bizarre déclamation ; mais
M. de Médor, s'en apercevant, dit avec un
peu d'humeur ) :
Mais permettez, Messieurs... Certes, je ne
crois pas déraisonner quand j'avance que, par
l'assistance d'une loi répressive, nous pourrons
tous compter sur le respect, les égards et la
considération que nous doivent des journalistes
et des écrivains. On ne sera plus en butte à ces
idées chaudes et volcaniques, qui, comme les
étincelles d'un incendie , annoncent que le feu
se propage autour de nous. On nous épargnera
2
( 18 )
ces exordes, ces apostrophes, ces traits ora-
toires, ces tableaux, ces peintures qui troublent
l'imagination des honnêtes gens. Peut-on rester
froid et insensible au son du tocsin, lorsqu'il
vient nous surprendre au milieu des douces il-
lusions du bonheur?
Mais sur-tout, une loi répressive, telle que
je voudrais la combiner, nous procurera le
bienfait de nous débarrasser des leçons, des
avis, des projets et des plans de cette science
que vous nommez si improprement économie
morale, civile et politique : c'est avec elle qu'on
ose audacieusement secouer toutes les bran-
ches de l'administration , contrôler les actions
des gouvernans, harceler leur patience, et ac-
créditer des systèmes ridicules; elle n'avait pas
dédaigné, il y a quelque temps, de s'introduire
dans l'Institut. Ce siège lui était plus commode
pour dominer sur toutes les parties du royaume.
On a donc eu raison de l'éconduire de ce
poste et de la rejeter de nouveau dans le vul-
gaire où elle se noiera infailliblement.
(M. de Médor, entraîné par le débit de sa
tirade anti-pbilosophique , quitta le coin de la
cheminée et voulut finir sur un ton pathé-
tique. )
Eh! mais, messieurs, ajouta-t-il, qui de
( 19 )
nous ne ferait pas le sacrifice de cette liberté
causeuse? Qui, même ne briserait pas les
presses et les châssis, s'il pensait que ces mau-
dits instrument pussent causer de la gêne à
l'autorité et la tenir sans cesse dans l'inquié-
tude et l'alarme, pendant qu'elle a la main au
gouvernail ? On s'imposerait volontiers le si-
lence et la résignation, dût-il en résulter l'in-
convénient de quelques brochures de moins :
car, en vérité, nous n'en serions pas pour cela
plus ignorans que de coutume.
Cette ignorance, dont on nous fait peur, a
toujours été une grande source de déclama-
tions chez nos écrivains; elle n'est pourtant pas
si anti-sociale qu'on veut le faire croire. Ce
sont de véritables fables que tous ces récits, que
l'esprit philosophique nous fait des siècles de
barbarie et d'ignorance. Croyez-moi, le bon-
heur n'a jamais abandonné les nations, quelles
qu'elles fussent ; on compte plus de siècles
heureux par la bonhonomie que par la philo-
sophie et la science. N'a-t-on pas prouvé que
l'esclavage, perfectionné dans les âges anté-
rieurs au nôtre, était peut-être, plus qu'on ne
pense, naturel aux hommes, ou du moins in-
finiment commode pour les trois quarts du
genre humain?
( 20 )
(La fin de celte boutade provoqua un mur-
mure d'improbation; on entendit quelques per-
sonnes dire tout bas, quelle nichée, dans une
seule tête, de sottises et d'erreurs ! C'est pourtant
avec de tels champions, et avec des munitions de
ce genre qu'on fait la guerre aux idées libé-
rales. Si celles-ci succombent aujourd'hui, il
faut dire alors que tout est hasard dans le
monde, même dans les combats entre la raison
et la folie.)
M. Merville interrompant ces colloques par-
ticuliers; on vient, dit-il, de maltraiter fort
cruellement celte pauvre liberté de la presse;
on la charge de tous les malheurs arrivés dans
l'état civilisé. C'est toujours la même répétition
d'injures et de calomnies qu'on débite : on peut
bien plaindre les sots qui ne sont pas capables
de lui rendre justice ; mais comment excuser
ceux qui mentent à leur esprit et à leur savoir,
en l'outrageant avec la foule ? Cette hypocrisie
est une bassesse: je ne voudrais pas défendre
beaucoup de gens sur ce point-là.
Mais au reste, l'histoire juge définitivement
ce genre de procès; toutes les maladies phy-
siques, morales et politiques s'y trouvent énu-
mérées dans le plus grand ordre; elle indique
les causes qui les ont produites dans le monde
( 21 )
sauvage et policé : c'est donc avec nos annales
à la main qu'on peut vérifier si le genre humain
a dû réellement ses souffrances et ses agonies
perpétuelles à l'alphabet, c'est-à-dire aux bro-
chures et aux livres.
Les philosophes, les écrivains, vous le savez
comme moi, n'ont paru que fort tard sur notre
planète ; ils n'étaient pas encore nés que la ferre
a été déshonorée par un fratricide, et punie
par un déluge universel; il y avait eu également
deux villes fameuses réduites en cendres; le ciel
ne se courrouce jamais contre lés hommes que
lorsqu'il y est forcé pour venger le sang inno-
cent , les moeurs et la justice. Il n'est pas moins
certain aussi que, durant ces premiers temps
du monde, les lois, les inclinations, les habi-
tudes, les relations sociales, tout était barbare
et féroce. Les hommes, pris en masse, sont des
écoliers trop indociles pour espérer de leur
donner une prompte éducation ; il n'y a que
les siècles qui puissent être leurs maîtres.
Je passe donc, Messieurs, par-dessus ces
âges innombrables de la première existence de
l'espèce humaine, et j'arrive au temps d'une
civilisation plus épurée. Je rencontre à celte
époque les philosophes et les écrivains; ils
tiennent dans leurs mains des rouleaux d'écorce
( 22 )
d'arbre ou de jonc; ils enseignent leurs dogmes
en Egypte, dans l'Inde, en Grèce, à Rome;
leur théâtre est bien, étroit encore si nous le
comparons au reste de la terre habitable ! Mais
n'importe l'espace dans lequel ils exercent leurs
talens. Plus rapprochés de notre vue au con-
traire, nous apercevrons mieux si la marche
qu'ils prennent tend à bouleverser et à détruire
les empires; si les courses qu'ils font parmi les
peuples, sont entreprises poux les soulever
contre l'autorité; si les moyens qu'ils inventent
sont appliqués à consacrer, au milieu des na-
tions , les haines, les jalousies, les sectes, les
factions, la turbulence et le mécontentement.
Vous pouvez leur attribuer, messieurs, tous
les maux imaginaires que l'opinion du jour au-
torise et semble même bréveter pour l'honneur
de l'invention ; mais quelque effort de rage
qu'on fasse, osera-t-on les assimiler aux impôts
et aux tributs dont le poids a de bonne heure
écrase les peuples de tous les pays, aux famines
factices, aux monopoles, aux réquisitions et
aux prestations en nature, qui ont dans tous
les temps épuisé les dernières ressources du
malheureux ; nommera-t-on, en parlant d'eux,
l'esclavage, la glèbe, la main-d'oeuvre, les
verges, les chaînes, les supplices auxquels les
( 23 )
nations ont été condamnées; enfin, rappellera-
t-on quel a été, sous tous les régimes poli-
tiques , l'arbitraire des agens publics; à quelle
oppression insolente l'homme s'est vu exposé
de la part des personnes titrées et puissantes,
et sous quelle domination a constamment gémi
la classe humble et patiente qui s'inonde de
sueur et de sang pour les jouissances des classes
supérieures.
Il faut malgré soi les justifier sur ces calamités;
il n'est pas possible de calculer ces maux a la char-
ge des philosophes et des écrivains. Ce reproche
annoncerait une folie digne des Petites-Mai-
sons ; mais néanmoins, puisqu'elles sont incon-
testables sur la foi de l'histoire de chaque peuple
de la terre; pourquoi ne croirait-on pas que
ces causes, essentiellement génératrices par
elles-mêmes, ont pu suffire seules et sans l'aide
des livres et des brochures, à dresser les peuples
pour la vengeance, qu'elles leur ont ouvert le
chemin à la révolte et à la sédition, qu'elles leur
ont insinué le feu dans les yeux et la fureur
dans l'ame ; qu'enfin elles les ont poussés à en-
treprendre et à achever d'étonnantes révolu-
tions. Une nation a-t-elle besoin de ses philo-
sophes pour mesurer l'excès de ses maux : ne
saurait-elle sans eux apprécier de mauvaises
lois, une administration tyrannique, les actes
du despotisme, les cruautés et les injustices?
Elle s'en lient pour cela à ses traditions do-
mestiques; aux traditions nationales, qui, réu-
nissant les souffrances présentes aux misères
des temps passés, servent mieux sa colère que
les écrivains et leurs brochures.
Ce tableau, dit encore M. Merville, échauffé
par l'attention flatteuse qu'on lui accordait,
serait imparlait si vous soupçonniez que quel-
que livre philosophique eût conseillé aux
gouvernans et aux nations de se battre entr'eux
jusqu'à la mort, ou que quelque écrivain eût
inventé la guerre, comme on a découvert la
boussole et les autres secrets de la nature. Celte
sanglante passion est née avec l'homme et sur-
tout avec les gouvernans ambitieux. On n'a
jamais connu que deux livres, la Bible et le
Koran, qu'on portât à la tête des armées; ils
sont les seuls qui aient assisté à des batailles.
Quant aux écrits de la philosophie, ils n'ont
jamais présidé à des combats : c'est sans leur in-
fluence que les Mèdes, les Perses, les Egyp-
tiens, les Grecs, les Carthaginois et les Romains
ont abreuvé la terre du sang des hommes. Les
mêmes causes ont instruit les nations modernes
dans l'art de composer les mêmes scènes d'hor-
( 25 )
reur. De quelque étendue que soit notre Eu-
rope, elle n'a pas moins les trois quarts de sa
surface teints du sang de ses habitans. Sauvage
encore, elle a pris la flèche et la massue; de-
mi-barbare, elle a employé le sabre et la hache;
devenue policée, elle a connu la baïonnette et
le canon.
Ces dernières armes, ajouta M. Merville, ne
furent inventées que pour mettre quelque pro-
portion entre les forces des gouvernans de tous
les pays ; mais malgré cet équilibre, qui s'ap-
puie sur la lumière d'une bombe, l'Europe n'a
pas cessé néanmoins de devenir par intervalle
le cimetière de plusieurs millions de Combat-
tans. Ne l'applaudissez pas de ce qu'elle a percé
ses forêts, ouvert ses montagnes, pavé ses
grandes routes, et mis en communication tous
ses peuples ; la barbare ! ce n'est que pour rap-
procher plus promptement les nations, presque
en masse, les réunir sur des champs de bataille,
et boire le sang des vaincus et des vainqueurs.
Tout est profit pour la terre, quand les hommes
s'entregorgent : dira-t-on qu'ils sont les victimes
des écrivains anarchiques ou bien les dupes de
l'égoïsme, de la cupidité, des passions et de la
vengeance de quelques centaines de person-
nages qualifiés dans la politique.
( 26 )
Je tire, messieurs, de ce que je viens d'é-
tablir, une conclusion naturelle. C'est que la
société humaine n'aurait pas eu à pleurer sur
ces calamités multipliées à l'infini, si l'homme
capable de penser et d'écrire avait pu cons-
tamment se livrer sans danger au désir qu'il
a de répandre l'instruction. La civilisation, qui
est l'ouvrage de sa raison et de ses lumières,
s'est comme révoltée contre lui; elle n'a pas
tardé à lui lier la langue , et à le condamner à
gémir en esclave. Cette ingratitude envers les
écrivains n'est néanmoins que le crime des des-
potes : car les peuples ont toujours désiré l'in-
dépendance, pour ceux qui se chargent de
plaider leurs intérêts et d'accroître leur bon-
heur en le fondant sur la science et la raison.
Vous venez donc de voir que, nonobstant
l'absence de la liberté de la presse et le si-
lence des écrivains, les nations n'ont pas été
exemptes de souffrir et d'endurer leur ruine;
que les princes n'ont échappé ni au détrô-
nement, ni à l'incarcération , ni à l'assassinat ;
que leurs trônes et leurs royaumes ont été in-
cendiés, dévastés, désolés par tous les genres
de violences ; ces considérations devraient par
conséquent tourner à l'avantage de la liberté
de la presse. On pourrait voir en elle la seule
27 )
puissance capable de prévenir le retour si
fréquent de semblables infortunes. L'article 8
de la charte mériterait l'honneur de cet essai
en renvoyant à un temps indéfini une loi ré-
pressive, qui est le synonyme de l'agonie de
cette même liberté. Au reste, l'épreuve, si
elle était fausse, n'amènerait rien de tout ce
qui nous a précédé. On est trop en garde
aujourd'hui contre les orages et les malheurs
publics pour s'y laisser surprendre; le meil-
leur partisan du calme et de la paix est celui
qui veut que la vérité en toutes choses reten-
tisse continuellement sur la surface entière de
son pays. Craignons au contraire ceux qui
veulent des mystères et des secrets dans l'ordre
social ; ils se préparent à en abuser aux dépens
ou des droits ou des intérêts de la nation.
Il ne dépend donc , messieurs, dit-il en fi-
nissant, que d'avoir plus de confiance dans la
probité, le génie et les talens que doit mani-
fester la liberté illimitée de la presse. Au sur-
plus, tant de gens raisonnables s'offrent ici
pour caution ; ils y exposent même sans crainte
leur fortune et leurs personnes. Ce généreux
exemple devrait bien engager les opposans de
toutes les couleurs à se défier de leurs préven-
( 28 )
tions, et à changer de route et de calcul dans
leur système politique.
(Ce sommaire historique parut faire plaisir.
Mme Aline adressa quelques mots obligeans à
M. Merville qui était fatigué de sa réfu-
tation. )
M. Balmon succéda sur-le-champ au dernier
causeur, en disant : on oublie de parler de ce
qui sur-tout a toujours craint l'indépendance
de la presse, la redoutant aujourd'hui comme
autrefois, et se travaillant en tous sens pour
l'opprimer. — Vous devinez que je veux si-,
gnaler par-là les partis, les sectes, les ca-
bales, les factions; on pourrait ajouter à
cette liste l'esprit de famille, de caste et de
corps. Ces différentes bannières démoralisent
complétement les hommes, et bariolent de
couleurs diverses la masse des habitans d'un
royaume. On ne trouve plus avec elles des ci-
toyens, mais des partisans; on parle d'honneur,
de vertu et de patrie , mais c'est l'intérêt per-
sonnel qui lient lieu dé ces sentimens; per-
sonne ne veut souffrir d'entendre la vérité, et
pour s'en débarrasser, le parti ou la faction ,
qui devient la dominatrice, enchaîne la li-
( 29 )
berté de la presse. Elle interdit à ses adver-
saires la faculté de parler et d'écrire.
Mais cette proscription , qu'on motive tou-
jours sur le bien public, n'est qu'un stratagême
ordinaire pour s'assurer de tous les bénéfices
de la presse : car elle garde pour elle seule
les pamphlets, les brochures, les caricatures ;
elle ne permet de lire à ses ennemis que ses dé-
clamations, ses gazettes, ses commentaires,
ses calomnies. C'est ainsi qu'elle doit sa force,
ses prestiges et sa durée au privilége exclusif
d'user de la liberté de la presse.
Vous devez penser , poursuivit - il, qu'au
moyen d'une prérogative si puissante , le parti
le plus fort fait facilement des dupes avec le
temps , puisque personne ne peut désabuser
ceux qu'il trompe chaque jour. Combien au
contraire il aurait à craindre de devenir l'ob-
jet d'une défection, si la presse, libre dans
son zèle et ses attaques, se mesurait avec lui;
elle lui arracherait son masque hypocrite ;
elle le dénoncerait à la foule ignorante; elle
apprendrait aux faibles et aux timides, vers
quel but se dirigent l'ambition et l'intérêt des
chefs d'une secte, d'un parti, d'une faction;
elle arrêterait le jeu des impostures et des
intrigues au moment où elles s'engrainent
( 50
artificiellement les unes dans les autres; elle
rabaisserait l'orgueil et le merveilleux des pré-
tendus succès et des faux triomphes; enfin, elle
dirait comment la faction la plus nouvelle res-
semble toujours à celle qui l'a précédée.
Celte dernière vérité qu'elle proclamerait,
messieurs, désille ordinairement les yeux les
plus prévenus. Chacun en effet, en y réflé-
chissant, n'aperçoit plus qu'une parfaite res-
semblance de langage et de conduite entre
toutes les factions anciennes et présentes; ou
voit que le parti qui s'empare de nous, nous
domine, nous opprime, nous juge, nous con-
damne, nous fusille tout comme le précédent;
ce sont les mêmes prétextes qu'on fait valoir, les
mêmes promesses qu'on donne, le même bon-
heur qu'on se flatte de réaliser; c'est au milieu
desmêmes souffrances publiques qu'on les en-
tend se vanter de savoir aimer mieux que les
autres l'humanité, la vertu, la patrie et les lois.
Que de gens, dit M. Merville en s'agitant
sur son fauteiul, ont la simplicité de les croire
sur parole ! c'est que la presse bâillonnée ne
peut pas leur dévoiler le fond des intrigues. Il
y a cependant une classe de gens, moins fa-
ciles à séduire, qui perce le mystère et pénètre
l'âme d'une faction. On parvient parfois à te-
( 31 )
nir les fils d'une astucieuse politique ; on sent
en soi-même que ces dominateurs ne cherchent
pas le bien de l'état. On se forme sur leurs
projets plus que des doutes; mais quelle ne
serait pas la conviction dans la plupart des
esprits, si la liberté d'écrire venait fortifier la
conscience que l'on a de l'existence du mal,
qui épuise la vigueur et les forces du corps
social.
Quel miracle! grands dieux! dit Mme Aline
en prenant la parole, si votre liberté de la
presse pouvait balayer hors du royaume toutes
vos humeurs factieuses; notre sexe gagnerait
aussi à cette cessation de froissement, d'anti-
pathie et de dissidence continuelle : car il est
bien certain que vos folies influent sur notre
caractère. Vous nous mêlez dans votre tour-
billon ; vous nous entraînez comme le vent
emporte le duvet; vous nous faites sortir de
notre naturel, de nos habitudes et de la paix
de nos vertus domestiques. Où nous menez-
vous, extravagans que vous êtes? vous nous
jetez dans les intrigues de vos factions; vous
nous enrôlez sous vos enseignes séditieuses.
Devenus habiles par vos leçons, il en résulte
que nous acquérons du crédit, du pouvoir,
de l'influence dans vos partis, que nous ap-
( 32 )
puyons avec succès des croyances, et des
doctrines; que nous secourons vos factions
de nos larmes, de nos séductions, et de tous
les artifices ingénieux qu'invente l'amour-
propre. Souvent nous savons mieux que
vous apprécier l'honneur et la satisfaction de
triompher des résistances ; nous mettons plus
que vous de l'obstination et de la résolution à
soutenir une opinion , un projet ou des me-
sures décisives ; nous sommes toujours les der-
nières à quitter le champ de bataille , ne trou-
vant pas qu'on soit jamais pressé d'embrasser
la réconciliation et la paix. Voilà comme, vous
autres hommes, vous pervertissez ce que la
nature a créé pour l'amour, l'humanité, les
douces affections et la félicité de la vie so-
ciale. Vous nous arrachez aux jouissances du
sentiment, pour nous faire épouser des idées
creuses ; vous substituez en nous la vengeance
aux charmes d'une heureuse indulgence; vous
remplacez dans notre esprit la douce con-
fiance par la haine et les préventions; mais le
sort veut que vous en soyez les premiers pu-
nis : car en nous associant de la sorte à vos
passions, nous vous faisons commettre bien
des sottises.
Devenez donc, ajouta-t-elle d'un ton badin,
( 33 )
plus raisonnables et moins brouillons, et vous
nous rendrez meilleures encore. C'est trop,
en vérité., que cette réunion des deux sexes
dans les partis et dans les factions. Si nous sa-
vions garder la neutralité, le mal politique de
vos divisions serait moins grand, il resterait
toujours alors des arbitres pour la paix.
Puisque nous oublions souvent de remplir
cet honorable office, chargeons en la liberté
de la presse. Vous en attendez; à ce qu'il me
semble, tant de bienfaits ; vous me la dépeignez
si bien l'ennemie de nos vieilles pratiques, de
nos absurdes maximes; de nos vicieux pen-
chant; que je présume que son premier bien
sera de durcir l'opinion publique. Ce mot m'é-
chappe, mais il rend mon idée. Oui, je vou-
drais que l'opinion publique prit plus de corps,
car vous n'ignorez pas combien elle est molle,
combien elle est fusible au premier événement
majeur qui se présente.
On la voit, en effet, fléchir sous l'empire
des circonstances, et suivre docilement la
marché des hommes qui lui commandent. Il
s'ensuit que tous ceux qui ont intérêt de la tour-
ner à leur fantaisie, y parviennent sans peine :
tous y réussissent, les Césars modernes comme
les Sertorius. Cette érudition de ma part vous
( 34 )
appartient. Vous me rappelez que les hommes
ne sont pas plus nouveaux que les étoiles et le
soleil; mais enfin, si cette opinion publique,
sur laquelle on a toujours fondé de si, belles
espérances, ne se trouve , plus liquifiable
dans les mains des ambitieux ou des intri-
guans, si vous avez les moyens, par la liberté
de la presse, de lui donner plus de consis-
tance, et de la rendre plus compacte; alors, on
peut se promettre d'elle des merveilles et des
prodiges.
(Chacun fit son compliment à la jolie
causeuse. Madame Aline toujours modeste,
rougit de la sensation qu'elle venait de,
faire.)
M. Joinville après avoir battu des mains,
succéda à Madame Aline, et dit : j'ai toujours
été très-étonné en lisant l'histoire, de voir
qu'une minorité présomptueuse avait, dans
tous les temps, fait la loi à l'auguste majorité
des hommes civilisés. Il n'y a eu que très-peu
d'exceptions parmi les nations de la terre. Je
dois attribuer ce malheur à l'oppression de
la pensée et à l'esclavage de la presse ancienne
et moderne : car, sans cette cause, comment
résoudre le problême de la puissance magique
du petit nombre sur le plus grand nombre,
( 35 )
effet contraire à la loi immuable des fortes iné-
gales dans l'ordre naturel.
Ce n'est point ici une abstraction qu'on
veuille discuter, poursuivit-il; il n'est que trop
vrai qu'en recueillant les voix dans les temps
les plus nébuleux des brouilleries et des dissen-
sions politiques, on trouve avec surprise que
la majorité condamne secrètement l'opinion
du jour, la legislation à la mode, les maximes
accréditées, et qu'elle implore, dans le sein de
l'intimité, le bien public, la justice, la modé-
ration et l'humanité. Si cependant aucune de
ces vertus ne reparaît alors, et n'a point son
libre cours, c'est que la minorité dominante y
forme empêchement, qu'il y a renversement
d'ordre naturel, et que la force et la puissance
se sont placées du côté le moins nombreux.
Il est donc nécessaire, si l'on tend franche-
ment à la stabilité d'une heureuse harmonie,
qu'on arrange le plan politique de manière
que ce soit toujours la majorité qui prévale
dans tous les objets importans; il faut savoir la
respecter. On ne doit pas avec elle user d'in-
trigue, ni d'artifice ; il convient de la laisser
parler et écrire librement : alors je pense
que tout marchera avec aisance et concourra
au bien général. Au reste, rencontra-t-on par
5.
( 36 )
fois, dans cette opinion publique-, des fan-
taisies, un caprice des illusions, où serait le
mal de se tromper avec le plus grand nombre,
lorsque celui-ci a toujours en lui même la
volonté comme le pouvoir, de revenir sur ses
pas et de corriger ses erreurs.
J'ajoute, dit M. Balmon, à la sage réflexion
de M. Joinville qu'en parlant de cette majorité
imposante à l'oeil et au calcul numérique , on
se la représente sur-le-champ comme la col-
lection et la réunion de tous les propriétaires
d'un royaume. Cette masse, inséparable de l'i-
dée d'ordre et de prospérité publique, ne peut
qu'émettre des voeux patriotiques, exprimer
des volontés raisonnables, et propager par-
tout les plus louables intentions. Elle ne se con-
certe pas, elle n'intrigue pas pour le triomphe
des idées libérales ; c'est la seule raison, c'est
le seul sentiment du bien qui crée dans elle
l'uniformité, l'universalité d'une opinion juste,
saine et secourable. Si elle prétend intervenir
dans tout ce qui se rapporte à l'intérêt com-
mun, si elle exige qu'on n'ait pas l'effronterie
de dédaigner ses décisions, ce n'est jamais
pour agir par elle-même, ni pour commander,
encore moins pour entraver l'autorité. Son
but unique est de connaître si tous les ressorts
( 57 )
sont sagement tendus, si rien' ne tourmente
l'action journalière des lois et de la constitu-
tion, si personne ne se livre à l'arbitraire, si,
enfin, tous les devoirs sont remplis à l'avan-
tage dé la communauté : puisqu'elle paie la
guerre et la paix, n'est-il pas juste qu'elle ne
veuille trouver dans l'un et l'autre cas ni des
ingrats ni des traîtres.
(M. de Médor, qui n'admettait qu'avec répu-
gnance plusieurs de ces observations judi-
cieuses, fit des efforts pour s'emparer de la
parole; mais M. Merville la lui enleva toujours;
on s'aperçut qu'il y avait de la malice dans
son fait, ce qui fit excuser son impolitesse. )
Ce que vous venez d'entendre, répartit
M. Merville, justifie précisément l'opinion de
ceux qui réclament une liberté entière de la
presse : car à cette majorité, à celte opinion
publique; enfin, à cette classe immense de pro-
priétaires, il lui faut un porte-voix pour se
faire entendre de l'autorité et de tout le monde;
on ne doit pas supposer que tant d'individus
parleront à la fois. Les écrivains sont donc
nécessaires; ils sont les drogmans naturels de
cette majorité de citoyens ; ils traduisent litté-
ralement ce qu'elle veut et ce qu'elle pense.
Mais néanmoins, à quels signes reconnaîtra-
( 38 )
ton que la liberté de la presse résume vérita-
blement les intentions du plus grand nombre
des habitans ? Ce sera, messieurs, à la bro-
chure qu'on achètera de préférence à d'autres,
ce seront à ces écrits qui, sortant en foule du
magasin du libraire, comme les abeilles s'é-
chappant de la ruche, enrichiront l'écrivain
et l'imprimeur. Soyez certains, messieurs,
que l'ouvrage qui devient l'objet de la joie
et de la curiosité des quatre parties d'un
royaume, porte avec lui la preuve qu'il est
l'interprète fidèle des sentimens et de la vo-
lonté générale; et remarquez que ce trucheman
est infaillible pour toutes sortes de matières,
finances, politique, économie, administration,
lois, arrêts, sentences et ordonnances; celle
trompette n'a qu'une embouchure ; celle de la
justice et de la vérité. Celui qui transmettra par
elle autre chose que le son du bien public,
tombera dans le mépris, et avec le mépris
comment peut-on être dangereux?
J'ai donc raison d'attribuer de grands ser-
vices à la liberté de la presse; mais j'observe
en même temps que sa place n'est exclusive-
ment ni chez les gouvernans ni chez les gou-
vernés. C'est un lévier, comme vous ne l'igno-
rez pas; ce seul mot fait trembler la timidité
( 39 )
et le courage tout à la fois; il peut renverser
tous nos droits politiques, comme il a la force
de soulever le poids de l'ignorance , du fana-
tisme et des passions sociales. Aussi-bien, est ce
avec une sage réflexion , que l'article 8 de la
charte ne l'a voulu confier à personne; péné-
tré d'une prévoyante politique, il donne le
même lévier à l'autorité et aux citoyens en
même temps. Ainsi, le manche de cet instru-
ment se trouve à la discrétion des uns et des
autres. Nous n'avons pas en mécanique de
principes plus sûrs que celui-là pour neutra-
liser la force de deux puissances actives.
Se câbrant contre l'esprit libéral de la
charte, qu'on fasse, messieurs, un autre
distribution de mouvement et d'action , c'est-
à-dire , qu'on se donne une loi répressive : dès
ce moment on transporte le levier dont nous
parlons; du côté des gouvernans, il n'y a plus
d'équilibre ; les forces sont changées, et l'ar-
ticle 8 de la constitution cesse d'être un égide,
un bienfait.
Il est même à craindre que cette terrible loi
ne devienne funeste avant que de naître; il
serait surprenant qu'on manquât de raison
pour légitimer son émission, et alors, malheur
( 40 )
à ceux qui blâmeraient sa création, comme
inconciliable avec l'essence de toute loi fonda-
mentale. L'expérience a dû vous apprendre
avec quelle adresse on fait d'un homme raison-
nable, un brouillon, un intrigant, qui veut
courir sans frein et sans mesure à travers les
lignes des citoyens. On lui supposé sans scru-
pule l'amour inné du désordre et de l'anar-
chie; il est donc naturel de se garantir des
mains de l'ambitieux, de l'égoiste et de l'hypo-
crite. En conséquence, on se bornera à gé-
mir en silence, sur la naissance de cet enfant
du préjugé; et vous le verrez venir au jour
sans obstacle et sans protestation de la part des
amis des principes.
M. de Médor s'écria tout à coup à cette der-
dernière phrase, ma conscience serait com-
promise; si je ne déclarais pas que tout ce
qu'on débite depuis une heure dans ce salon ,
est un paradoxe insoutenable; doit-on supposer
aux enfans plus de raison qu'à leurs pères ? N'a-
vons-nous pas hérité de quelques de sages pra-
tiques quï valent plus que la science prétendue
de nôtre âge? Est-ce que les siècles avancent
jdans l'avenir pour amener des changement ?
Ne sont-ils pas destinés plutôt à consolider
( 41 )
les oeuvres déjà faites ? Tout ce qui est bon,
est essentiellement vieux, et la sagesse est la
plus vieille de tout ce qui existe.
A l'égard des abus de votre liberté de la
presse, c'est une folie que de ne pas les croire
réels et imminens. Je ne m'abuse pas; vos bro-
chures et vos livres n'ont rien de commun
avec la truelle et le marteau de l'architecte;
vous prétendez que les coups qu'ils porteront
serviront plutôt à raffermir les assises de l'édi-
fice qu'à les ébranler ; c'est toujours le même
esprit qui proclame les mêmes erreurs; nous
n'en sommes plus au temps des comparaisons,
des similitudes et des allégories. Une franche
doctrine, telle que celle de nos aïeux, nous
préservera de tout nouvel accident. Voit-on
changer les cordages d'un vaisseau , ni dépla-
cer le mât qui dirige sa marche; nos pères ont
tout inventé pour une heureuse navigation :
bénissez votre sort, puisque vous n'avez plus rien
à faire que de jouir des fruits de leur sagesse.
( M. de Médor essuya quelques plaisan-
teries. )
M. Balmon s'adressa à lui dans sa réplique,
et lui dit : permettez- moi, monsieur l'intrai-
table , de vous faire observer que, du temps de
nos pères, on n'avait pas cette insouciance
( 42 )
politique que vous voulez nous infuser. Les
gens d'alors s'occupaient fort sérieusement de
ce qui se passait chez les gouvernans et dans
les différentes provinces. Ils faisaient des dons
gratuits, ils revisaient des comptes, dressaient
des remontrances, et souvent leur ton et leurs
discours n'étaient rien moins que polis. C'é-
tait là un privilège de caste, de robe et autre cos-
tume ; ils s'acquittaient de ces diverses charges
avec le zèle de l'intérêt personnel, et toujours
aux dépens du tiers état qui n'avait, nulle part,
voix délibérative.
Or donc, ce qu'on pratiquait ainsi autrefois
par privilége, pourquoi ne deviendrait - il pas
aujourd'hui un droit commun à tous ? Quel
inconvénient y a-t-il, en effet, que chacun
parle librement de l'intérêt qu'il a d'être bien
gouverné, et redresse, par des écrits, la marche
équivoque qui nuirait au régime des lois et à.
la prospérité de l'état. Dans une société bien
ordonnée, chaque partie intéressée fait l'office
de sentinelle vigilante. On ne peut pas se
plaindre que les surveillans se multiplient pour
notre salut; appelez-les des argus, ils ne sont
jamais incommodes pour l'honnête homme. On
a découvert, dans ce temps-ci, une grande vé-
rité, c'est que le bien général est essentielle-
( 43 )
ment lié au bien particulier. La ruine de celui-
là entraîne toujours la ruine de celui-ci : on
avait jusqu'à présent ignoré un principe aussi
simple et aussi bien prouvé. Dès-lors, en s'in-
formant jour par jour de la manière d'admi-
nistrer la prospérité publique, on ne fait que
prendre soin de sa fortune privée.
Peut-être m'objecterez-vous qu'on voudra
sortir de sa sphère, que de toutes les classes de
la société il s'échappera un essaim de docteurs
et de barbouilleurs d'idées philosophiques,
que chaque individu méconnaîtra son talent,
son esprit et sa profession : c'est nous dire en
d'autres termes, que vous vous réconcilieriez
avec la liberté de la presse, s'il n'y avait qu'une
classe de personnes qui eut la permission d'é-
crire et de vendre ses brochures.
Ce privilége de librairie ne peut pas être
toléré sous une constitution qui, garantit les
mêmes droits à tous ; et puis, monsieur, je vous
demande si ceux que vous écartez des alen-
tours de nos presses ne font pas comme vous
et moi des sacrifices au bien général ? Oseriez-
vous les renier comme membres du même corps
politique? Est-ce qu'ils ne se ressentent pas des
mêmes oscillations, lorsqu'elles arrivent dans
l'état ?
( 44 )
Vous conviendrez sans doute que le citoyen
à qui vous prétendez interdire l'expression de
la pensée, imite lé plus grand seigneur du
royaume, c'est-à-dire, il donne comme lui son
argent au percepteur public du canton : à la
vérité il en verse une petite quantité dans les
caisses du trésor; mais depuis quand le rôle
des contributions est-il pris pour le tarif des
affections qu'on éprouve pour sa patrie ! Celle-
ci serait réduite à un bien petit nombre d'amis
si on se servait dune pareille mesure, et d'ail-
leurs cette amitié éprouverait une hausse
et une baisse, suivant les caprices de la
fortune.
Au reste, n'oubliez pas, monsieur, qu'à la
rigueur, l'argent du simple citoyen est perdu
pour lui : tout est donc désintéressement de sa
part dans les impôts qu'il acquitte avec fidé-
lité: car ce qu'il donne ne revient plus chez
lui aussi matériellement que chez les ducs, les
marquis et les comtes; il ne le regagne pas,
comme ces grands personnages, par les titres,
les places, les dignités et les gratifications. Ces
sources du pactole lui sont fermées ; s'il désire
remplacer ce que l'impôt lui a ôté, il doit re-
prendre son travail et le ramasser sur la terre à
la sueur de son front.
( 45 )
Malgré le désavantage de celle situation po-
litique , exigez de ce citoyen qu'il donne
ses enfans pour la guerre, vous le verrez les
livrer de bon coeur, si vous lui parlez, de l'hon-
neur et de la gloire nationale. Vous, les lui
prendrez sans que vous soyez obligé de lui
promettre, pour leur bravoure et leurs ser-
vices, des grades, des commandemens et des
décorations; rien ne le stimule, lui et ses en-
fans, que le plaisir d'accomplir un devoir ci-
vique. Cependant ces mêmes objets de sa ten-
dresse reviendront tôt ou lard avec une jambe
sciée ou le crâne fracassé; ce spectacle, tout
en l'attendrissant lui fera encore aimer davan-
tage et son pays et ses lois : car ce qui coûte
si cher attache le coeur de l'homme.
(M. Balmon, obligé de sortir pour un mo-
ment , ne prit pas de conclusion ; ce qui fit dire
à M. de Médor qu'on lui emportait le plus beau
de la théorie.... ).
Attendez, répartit M. Merville, vous n'y
perdrez rien, monsieur. Les plaisanteries ne
sont pas des réfutations... Vous m'accordez,
je pense, que vous n'êtes pas les seuls dans
l'état à donner votre argent et vos enfans. Au-
trefois les nobles étaient seulement gendarmes
et ne payaient pas ; les bourgeois au contraire
( 46 )
étaient les contribuables et ne se battaient pas
Les temps ont changé tout ce système, et de-
puis lors on force tout le monde à payer et à
se battre.
Or donc, monsieur, tous ceux qui rem-
plissent de pareils devoirs, ont, sans contredit,
indistinctement le droit de savoir si ces sacri-
fices ne sont pas faits en pure perte pour la pa-
trie et le repos général. Comment voulez-vous
qu'ils obtiennent de semblables renseignemens,
si personne ne leur apprend ce qui se passe
au centre et à la circonférence du royaume;
il n'y a que la liberté de la presse qui puisse
les tenir au courant des affaires publiques et
leur donner les meilleures informations à cet
égard.
Ce n'est pas ici une simple curiosité qu'il
s'agit de contenter, mais un intérêt bien pres-
sant de se convaincre que tous les ordres de
l'état concourrent au bien public et que chacun
aime et sert loyalement la patrie; la presse donc
ne peut être suppléée par rien : c'est elle qui nous
procurera la juste compensation du dévoue-
ment que nous montrons, en nous entretenant
de l'opinion qu'on doit se former des gouver-
nans, des pairs, des députés, des magistrats,
des administrateurs et des militaires.
( 47 )
Si ces cordes de l'instrument politique, vi-
brent délicieusement à nos oreilles, alors tous
les citoyens redoublent de zèle-, se fortifient
dans leurs nobles penchans et ne croient plus
possible qu'on puisse refuser l'ame et le corps
au salut de la chose publique.
Mais, ces généreuses sensations vont ,
sur-le-champ, disparaître; si vous imposez
silence aux écrivains, bientôt le doute, le
soupçon, la répugnance, tourmenteront les
coeurs, les devoirs les plus sacrés seront éludés
avec adresse ou deviendront un fardeau que.
la crainte seule fera supporter. En comprimant
ainsi les idées libérales , et ne voulant que des
iudividus soumis à vos ordres, vous n'aurez su
faire que des enfans infidèles et ingrats en-
vers la patrie. Ce n'est pas avec de tels moyens
qu'on soutient les parties; et l'ensemble d'une
constitution. Ces appuis trahissent toujours la
colonne qu'ils étayent; ils sont les premiers
élémens dès révolutions des empires.
Madame Aline, coupant la parole à M. Mer-
ville, observa qu'il était en effet facile de con-
cevoir tous les bienfaits que pouvait procurer
à une nation la liberté de la presse; mais qu'il
fallait néanmoins convenir qu'elle avait un ir-
résistible penchant pour les saillies, les epi-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.