Causes et conséquences des événements... de juillet 1830, par J. Fiévée

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A. Mesnier (Paris). 1830. In-8° , 107 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1830
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CAUSES ET CONSÉQUENCES
DES
ÉVÉNEMENTS
DU MOIS DE JUILLET
1830.
PARIS. IMPRIMERIE DE AUGUSTE MIE,
Rue Joquelet, n° 9, place de la Bourse
CAUSES ET CONSEQUENCES
DES
ÉVÉNEMENTS
DU MOIS DE JUILLET
1850.
PAR J. FIÉVÉE.
« Il y a des maladies d'esprit qui sont incurables;
chaque parti a les siennes, le ministère aussi. Et
« moi, qui crois que les affaires de ce monde ne se
« conduisent ni sans prévoyance, ni sans respect pour
" les principes de droit public reconnus par les lois
« fondamentales de l'Etat, ne suis-je pas de même at-
« teint d'une étrange maladie? »
( Correspondance politique et administra-
tive. 1828.)
PARIS,
ALEXANDRE MESNIER, LIBRAIRE,
PLACE DE LA BOURSE.
1850
AVERTISSEMENT.
La première intention de cette brochure a été
conçue dans l'intérêt d'une défense personnelle.
Une tête naturellement réfléchissante peut être
comparée à une cruche, mais seulement sous ce
rapport, que lorsqu'elle est pleine, il faut la vi-
der avant de pouvoir la remplir. Rien n'est plus
commode que les journaux pour vider ses idées,
et empêcher qu'elles ne deviennent fixes, ce qui
est un commencement de folie.
J'ai donc beaucoup écrit dans les journaux sans
signer mes articles, par conséquent avec la pré-
voyance qu'on m'attribuerait des articles que je
n'aurais pas faits, ce qui m'était fort indifférent
s'ils entraient dans des vues d'utilité générale.
Depuis le mois de novembre dernier, j'ai écrit
dans le Temps, plus ou moins régulièrement;
car je n'accepte et ne fais jamais qu'une condi-
tion , savoir qu'on ne me demandera pas pour-
quoi j'interromps ou j'abandonne entièrement
mon travail, s'il m'en prend fantaisie.
I
J'ai envoyé mon dernier article à ce journal le
24 juillet; il y a été inséré le 26. Depuis je n'y
ai rien adressé, ni à d'autres journaux.
A chaque grande commotion politique, j'ai be-
soin de temps pour la comprendre , pour en re-
chercher les antécédents pour essayer d'en pré-
voir les conséquences, afin de bien savoir quelle
cause je servirais, à quelle cause je nuirais en pu-
bliant mes idées particulières. Tel est l'unique
motif qui, depuis le 26 juillet, m'a empêché de
coopérer à la rédaction du Temps. Ce n'est une
rupture ni avec ce journal, ni avec les liaisons
que j'ai pu y former. Nulle part je n'aurais trou-
vé plus de courage civil, ni plus de désintéres-
sement.
A la veille du 26 juillet, un journal avait attri-
bué à maître Fiévée un article du Temps en faveur
d'un ministère de coalisation. J'aurais été bien ri-
dicule de le désavouer au moment où une grande
affaire s'engageait, lorsque les événements ve-
naient se charger de tout arranger, indépendam-
ment de mon désaveu comme de mon consente-
ment. Ce qu'on appelait un ministère de coali-
tion ne me paraissait pourtant qu'un ministère
de débilitation, mot qui me convient parce qu'il est
difficile de le prononcer sans avoir un peu mal au
coeur. C'est comme le ministère de M. de Marti-
gnac et la politique de ceux qui l'ont secondé:
Lorsqu'on me parlait des ministères qui pour-
raient succéder au ministère du 8 août, je me
contentais de répondre, en plaisantant, que tout
ministère me paraîtrait bien grand s'il s'élevait un
peu plus haut que la barbe d'un capucin, et bien
fort, s'il maintenait en place un bon administra-
teur qui serait accusé, par la congrégation, d'a-
voir eu un mauvais maintien à la messe.
Sérieusement, je répondais à toutes les combi-
naisons dont on me parlait : J'aimerais mieux la
guerre civile (1). Je ne crois pas que M. de Poli-
gnac , ni les jésuites , ni les autres ministres que
les jésuites avaient pris à leur service, m'aient
entendu. J'ai obtenu pour la France ce que je
désirais pour elle comme une nécessité impé-
rieuse, et je n'en suis pas coupable. On ne peut
donc me mettre en jugement, ni discuter d'avance
si je dois être traité comme un fou furieux, ou
comme un imbécile. Si j'avais une opinion à
émettre à cet égard, je serais indulgent pour les
(1) Il y a des personnes qui ont une telle frayeur des mots, qu'elles
soutiennent que des citoyens qui se fusillent entre eux, sous des habits
variés et des couleurs différentes, pour des intérêts inconciliables, ne
font pas la guerre civile. Ce n'est pourtant que cela.
I.
4
fous furieux, impitoyable pour les imbéciles;
par la prévoyance que des fous furieux ne se re-
trouveront de long-temps ministres, tandis que
des imbéciles, c'est-à-dire des faibles qui se char-
geront de diriger le pouvoir , on en trouvera tous
les jours; C'est donc ceux-ci qu'il faudrait aver-
tir par la sévérité du jugement porté contre leur»;
prédécesseurs.
Les raisonnements étaient épuisés, un appel à
la force était indispensable. On verra, dans mon
ouvrage, que bien des choses pouvaient tourner
contre nous dans la dernière et légale ressource
dit refus de l'impôt, indépendamment des ridi-
cules moyens proposés par M. Cottu. Ces chances,
je les avais calculées d'avance, et je disais toujours:
J'aime mieux la guerre civile.
Quand des deux côtés ont fait appel à la forcé,
la victoire fait loi. Les généraux vain dus sont seuls
réduits à expliquer par quels malheureux hasards
ils ont perdu la bataille. Hasard est le mot consacré
Quand ils sont vainqueurs, ils n'expliquent rien.
Comme je me place parmi les vainqueurs, je
n'avais rien à dire au jour le jour ; comme je ne
suis pas député, je n'ai point à refaire en paroles
ce qui est accompli.
Entre une charte et la charte, il m'aurait été
5
impossible de saisir la différence, tant je suis con-
vaincu que la charte qu'un roi a reçue, comme
condition , des voeux et des besoins de la société,
n'est pas la même charte que Louis XVIII faisait
semblant de croire qu'il nous avait octroyée, et
que Charles X considérait; sérieusement comme
un péché mortel dont il devait nous délivrer,
sous peine, pour lui, de damnation éternelle. Je
n'aurais donc pu me mêler à cette discussion.
Je crois que toute nation fait elle-même sa lan-
gue, ses moeurs, ses arts , ses sciences, sa fort-
tune , sa politique , sa législation, son administra-
tion, et même sa religion ; et qu'il n'y a qu'à obser-
ver et à écrire. Je n'avais donc qu'à regarder com-
ment on écrivait. Bonaparte a servi et asservi la
France ; mais comme il avait les vertus et les vices
de son siècle, ce qu'il a voulu faire pour lui, il l'a
fait pour nous; ses erreurs, ses fautes mêmes ont
été des causes de progrès pour la civilisation. C'est
le privilége des hommes de génie. On pourrait
craindre pour Louis-Philippe qu'il manquât de
l'expérience pratique que donne la participation
aux vices du siècle ; le siècle y suppléera.
Depuis le jour où la charte a été proclamée, il
ne s'est point passé un jour que la France ne l'ait
refaite ; et lorsque le ministère du 8 août inter-
6
prétait dans un sens l'article 14 et dix autres arti-
cles, l'article 14 et les dix autres articles étaient
empreints dans les esprits de la manière dont ils
ont été définis par la grande semaine de juillet.
Je dirais bien les motifs d'intérêt général qui,
après le soin de ma défense personnelle, m'ont
décidé à publier cette brochure ; mais la préface
serait plus longue que l'ouvrage ; et quoi qu'il me
restât encore un avantage sur les auteurs dont les
ouvrages ne sont que des préfaces, je ne veux pas
en profiter.
QUELQUES
RÉFLEXIONS
SUR
NOTRE SITUATION PRESENTE.
CHAPITRE PREMIER-
De la Vieillesse des rois et des Minorités.
On peut demander compte à la chambre des
députés de ce qu'elle a fait. Comme elle discute,
elle est à la merci de quiconque veut la soumettre
aux règles du bon sens; mais les révolutions
n'ont pas d'autre logique que l'intérêt général,
et elles n'arrivent jamais que poussées par
impérieuse nécessité. Il ne faut donc pasessaye
d'expliquer par le raisonnement ce qui confond
la raison , manie trop commune parmi les hom-
mes d'esprit. Les prêtres s'y entendent mieux;
ils ont dit la folie de la croix ; avec cette folie
8
hautement avouée, ils se sont emparés de la spi-
ritualité de la société 5 puis, avec cette spiritua-
lité , ils se sont procuré toutes les jouissances de la
terre, rejetant parmi les mystères ce qu'ils sen-
taient bien qu'ils ne pouvaient expliquer logique-
ment. On a dit mille fois que la philosophie du
dix-huitième siècle avait enlevé aux prêtres la
direction de la spiritualité de la société ; cela est
incontestable, si on avoue qu'avant la victoire rem-
portée par les philosophes, le travail et l'indus-
trie avaient appris aux peuples que les jouissances
terrestres appartiennent raisonnablement à ceux
qui les produisent.
C'est toujours dans l'état positif de la société
qu'il faut chercher la cause des grandes commo-
tions qu'elle éprouve. Lorsque cette cause est dé-
couverte, alors il est permis d'en prévoir les ré-
sultats, et nécessaire de les annoncer pour faire
la part des hommes, et des choses qui sont plus
fortes que les hommes, et afin que ces résultats
me soient pas troublés par des idées qui leur sont
étrangères. Le monde ne s'arrête ni pour se laisser
refaire, ni pour se laisser examiner ; et lorsqu'on
entend déjà les journaux ministériels d'un
royaume voisin attribuer la grande semaine de
juillet aux concessions que M. de Martignac a
faites à la chambre de 1828, on se rappelle, en
souriant, à combien d'accidents aussi petits que
M. de Martignac on a attribué la révolution de
1789. La vérité est que M. de Martignac et la
chambre de 1828 n'ont su ni ce qu'ils faisaient,
ni ce qu'ils devaient faire. C'est un grand bonheur
aujourd'hui; mais ni l'un ni l'autre n'ont le droit
d'en être fiers.
La première cause de la chute irrévocable des
Bourbons était dans la restauration; et ce n'est
pas leur faute. Ce n'est pas non plus la faute de la
France, car la restauration était inévitable.
La monarchie est un système de gouverne"
ment qu'il ne faut pas juger d'une manière géné-
rale ; cela n'est nécessaire dans aucun cas. Il est
plus sage de s'en tenir à la monarchie française,
de lire notre histoire, d'admettre sincèrement
l'autorité des faits ; et alors on conviendra que
notre ancienne monarchie a toujours porté en
elle deux inconvénients si graves, qu'ils en ba-
lançaient tous les avantages : la vieillesse des rois
et leur minorité.
Par une déplorable fatalité , la monarchie
nous ramenait une suite de quatre vieux rois :
Louis XVIII, Charles X, le duc d'Angonlême
quand son tour serait arrivé, et le duc de Berry,
10
s'il avait vécu. Dans l'ancien ordre de choses , la
France avait succombé sous ces quatre vieillesses
royales. Qu'an cherche, dans sa pensée, à quelles
conditions il aurait été possible qu'un pays, dans
l'état où était le nôtre, après les événements qui
l'avaient modifié et non fixé, n'ayant plus ni pré-
cédents, ni usages, ni lois à force d'en avoir,
aurait pu traverser le règne de quatre caduci-
tés couronnées ; on trouvera que ces conditions
ne pouvaient se réaliser. Cette réflexion m'avait
frappé avant même qu'on eût proclamé que l'ar-
rivée d'un Bourbon ne nous apportail qu'un Fran-
çais de plus; elle a dominé mes pensées dans
tous les écrits que j'ai publiés; elle est la seule
explication des motifs qui m'ont toujours porté
du côté de l'opposition; aucun parti arrivé au
pouvoir n'ayant jamais compris que le salut de la
royauté et de nos libertés était dans l'exécution
de la Charte, dans le renversement sans pitié
d'une administration formée pour l'empire.
De tous les ministères , le plus coupable à mes
yeux est celui qui pouvait le plus assurer l'ave-
nir; je parle du ministère de M. Decazes, et non
de l'homme en qui j'ai toujours reconnu, malgré
nos querelles , les qualités qui pouvaient faire un
homme d'état. Son esprit est progressif. Lors-
11
qu'il portait à la chambre des pairs les questions
qu'il avait débattues à la chambre des députés,
il était facile de voir combien il avait gagné. C'est
le seul ministre qui m'ait frappé sous ce rapport.
Malheureusement, il était trop jeune pour la des-
tinée que les événements lui avaient faite. Il n'a-
vait vu que l'empire. Comment aurait-il pu croire
que le seul moyen de sauver la royauté était de
l'enfoncer dans la Charte, de l'enchaîner à toutes
ses conséquences, et surtout de la séparer de
toutes les questions administratives, lorsque la
plupart des politiques du moment où nous som-
mes sont encore persuadés que celui qui gouverne
est nécessairement le chef de l'administration ? Le
système de M. Decazes , plus encore de M. Laine
et de tous les ministres de ce temps, était qu'il ne
fallait nous donner la Charte que peu à peu, comme
si la loi fondamentale d'une société se coupait par
morceaux. La grande raison politique alors se
bornait à rappeler combien les Anglais avaient
mis d'années pour arriver à la liberté dont ils
jouissent; ce qui signifiait apparemment que les
autres peuples étaient condamnés à ne les suivre
qu'à quelques siècles de distance. C'eût été pour
l'Angleterre un bien beau privilége.
La vieillesse des rois est un malheur public
12
parce qu'elle les isole ; les passions de leur jeu-
nesse les mettent du moins en communication
avec les idées de leur temps. Louis XIV jeune
autorisa la représentation au Tartufe; vieux, il
se livra au père Letellier.En laissant de côté les
préventions naturelles à des princes long-temps
proscrits, et qui, malgré ce qu'on a dit, ne se
sont jamais réjouis de nos victoires, par la raison
toute simple q u'ils nepouvaient fonder l'espoir de
leur retour que sur nos désastres, on concevra
comment la vieillesse de Louis XVIII et ses infir-
mités, qui ajoutaient à son isolement d'étiquette,
nous ont valu les cent jours ; et pourquoi le rè-
gne de Charles X a fini par un crime, dont la
première compensation sera de nous avoir évité
la vieillesse de M. le duc d'Angoulème, vieillesse
qui aurait été d'autant plus déplorable qu'il n'a ja-
mais été jeune,
Sorti des malheurs attachés à la caducité des
rois par des événements que nous n'avons pas
provoqués, on nous a offert les malheurs d'une
minorité que l'instinct du peuple ne compren-
drait pas ; et c'est sérieusement que des hommes
d'honneur, de bon sens, qui se sont montrés ca-
pables de combinaisons politiques, trouvent des
paroles qu'ils appellent des principes, et des
15
phrases qui ressemblent à du sentiment , pour
nous dire que ce terme moyen entre le passé et
l'avenir pouvait suffire à toutes les exigences!
Cela ne se comprend pas. La royauté s'est perdue
dans les esprits par son isolément, et c'est par
un enfant qu'on espère lui rendre de l'ascendant!
Si cette minorité était arrivée d'une manière na-
turelle, peut-être aurait-elle été favorable au dé-
veloppement de nos libertés; mais à travers deux
abdications, toujours et nécessairement condi-
tionnelles, avec le besoin cruel de séparer un en-
fant de ses parents exilés, de ne pouvoir former
sa raison sans lui apprendre à les juger au moins
aussi sévérement que l'histoire le fera, avec le
danger de les voir un jour se rapprocher de lui,
il n'aurait été qu'une cause de soupçons , d'agi-
tation, que l'étendard d'un parti qui n'a que trop
prouvé ses fureurs et son incapacité. Quel prince
aurait voulu être son tuteur? Que cent couron-
nes soient tombées sur la tête du duc d'Orléans et
l'aient écrasé, avant qu'il eût accepté cette fonc-
tion ! L'histoire de l'avenir n'est-elle pas écrite à
cet égard dans notre passé? Une maladie, une
simple indisposition, et la réputation du régent
était à la merci des absolutistes et du parti prêtre ;
et les idées de crime se répandaient avec effroi,
14
comme pour faire croire sans cesse qu'une cou-
ronne valait bien un crime pour l'obtenir comme
pour la conserver.
Indépendamment de ces considérations, où
donc sont nos lois de régence ? Après le massacre
des citoyens, pendant que nos pieds glissaient
encore sur le sang répandu, nous aurions aban-
donné le soin des blessés, oublié les souscrip-
tions pour les parents des morts ; les pouvoirs
de la société auraient négligé le soin de régler le
présent qui seul nous appartient, pour discuter
où on placerait le berceau d'un enfant, les thè-
mes qu'on lui ferait faire, et les petits honneurs
à lui rendre. C'eût été se faire siffler par le peu-
ple dont l'instinct sûr sait pourquoi il a combat-
tu, beaucoup mieux que ceux qui ne se croient
pas peuple. La politique a ses nécessités, et c'est
sous leur empire qu'il faut marcher aujourd'hui.
Ni rois condamnés par leur âge et leurs préjugés
à l'isolement, ni minorité ; le pouvoir est mainte-
nant au sein de la société; c'est là que doivent
toujours se trouver ceux qui sont destinés à lui
donner le mouvement. Le temps des fictions est
passé; si elles doivent revenir, laissez-leur le
temps de se refaire.
A ce compte, diront ceux qui ne veulent pas
avoir l'air de comprendre', il faudrait fixer l'âge
auquel les rois doivent descendre du trône. Je
n'ai parlé que des rois élevés d'une manière si
étrange, qu'il leur est difficile de généraliser leurs
idées. Je le sais par' expérience ; et ceux qui
croient qu'on peut leur dire telle ou telle chose
qui nécessairement les frapperait, ignorent jus-
qu'où va, pour un homme raisonnable et indé-
pendant, l'impossibilité de suivre avec eux une
conversation sérieuse. Il faut être ministre pour
avoir le courage d'en faire le semblant. Si vous leur
parlez de prévoyance, il vous demandent si vous
craignez un mouvement; car, dans un mouvement
populaire, il y a des bottes et des chapeaux ; cela
se voit; Pour la prévoyance, qui l'a jamais vue
des yeux de la tète? Si vous insistez, ils vous de-
mandent de leur laisser l'espérance de mourir
dans leur lit, sans même se douter qu'il y a une
question préalable , qui consiste à savoir où sera
placé le lit dans lequel ils mourront. La mort de
Louis XVI a garanti la vie des rois ; Ferdinand
d'Espagne-lui doit la sienne ; et désormais toutes
les voies leur restent ouvertes quand ils n'auront
plus qu'à fuir. Je n'ai parlé que de la vieillesse des
rois absolus, parce que, dans un gouvernement re-
présentatif sincère, les vieux rois sont aussi bons
16
que d'autres ; les rois fous n'y sont même pas un
danger : l'Angleterre l'a prouvé. L'action qui lui
échappe passe dans les autres pouvoirs de la so-
ciété; ils la conservent jusqu'à ce qu'elle puisse
revenir naturellement au monarque capable de
l'exercer. Je n'ai parlé que des rois élevés comme
étaient les nôtres, les seuls qui vieillissent prompt-
tement et complétement. Voici pourquoi.
A peine touchons-nous à l'âge mûr, que la dé-
croissance se fait sentir. Nos forces diminuent ,
nos yeux s'affaiblissent, nos cheveux tombent ,
l'imagination disparaît, l'esprit perd de sa viva-
cité. Tout ce que la nature nous a donné, la na-
ture nous le retire. Que nous reste-t-il ? le juge-
ment, parce que nous l'avons acquis, qu'il est
le produit des réflexions que nous avons faites
dans le cours varié de notre vie. Le jugement est
le travail accumulé de toutes nos facultés intel-
lectuelles. Dans l'isolement où se tenaient les
rois, dans leur vie si monotone, si murée par les
courtisans , dans cette multitude d'actions qui
n'étaient que des; cérémonies, dans cette langue
si courte qui leur suffisait, comment leur juge-
ment se serait-il formé? Le malheur, qui apprend
tout aux attires hommes, n'a rien pu leur appren-
dre ; dans le malheur même ils ne savaient en-
17
core vivre que d'une manière arrêtée. Voyez
Charles X : il croit avoir abdiqué en faveur d'un
enfant, et la première leçon qu'il lui donne est
de l'appeler Majesté !
Que ceux qui ont été dans la haute bu dans la
basse domesticité de ce roi déclarent qu'il était
bon, c'est-à-dire bon avec eux, familier avec eux';
rien n'empêche de les croire : cela est de règle
dans les gouvernements despotiques. ll faut bien
que l'homme se rapproche de l'homme. Les bar-
biers tiennent une grande place dans l'histoire
dé Louis XI et de plusieurs empereurs de Con-
stantinople; et la camarilla commence toujours
par les joies de l'antichambre avant d'être le gouver-
nement de l'état. Mais qu'est-ce que la bonté sans
généralité dans les idées, par conséquent sans lu-
mières ? Et quelles sont lés lumières d'un roi qui
ne savait pas qu'en faisant tirer des coups de fusil
et de canon sur des Français, il répandait le sang
des Français?
On veut nous faire craindre les conséquences
dangereuses d'un changement de dynastie ; elles
sont moins probables que les épouvantables con-
séquences d'une minorité ; car, dans ce cas, le
mal serait au fond des choses, et nous pouvons
éviter les maux qu'on nous prédit. Les mécon-
2
18
tents les annoncent parce qu'ils les espèrent ; les
intrigants du régime nouveau ont l'air d'y croire
pour tâcher de se rendre nécessaires. Ni les uns
ni les autres ne connaissent les grands change-
ments qui se sont opérés dans notre ordre social,
pendant qu'il paraissait stationnaire ; tout l'art de
gouverner consiste aujourd'hui à les consolider.
Contentons-nous de dire qu'au commencement
de la révolution, si la France ne s'est pas fait
protestante, c'est que l'esprit du siècle était bien
au-delà du protestantisme ; nous ne nous ferons
pas républicains aujourd'hui, parce qu'à la fois
les hommes éclairés et le peuple sont bien au-
delà de toutes disputes sérieuses sur la forme du
gouvernement. Quant au fils de Napoléon, si la
maison d'Autriche le lui permet, dans un an il
pourra venir visiter la France, où il inspirera le
plus vif intérêt, sans qu'il vienne à la pensée de
personne qu'on puisse recommencer l'empire,
encore moins qu'il y ait de l'avantage à le tenter,
quand on serait sûr de réussir. Pour les parents
de Napoléon, la France leur sera ouverte , lors-
que le temps sera venu ; ils y éprouveront que les
grandeurs déchues ne se consolent que dans un
pays libre. N'avait-on pas voulu nous faire peur
de la Vendée ? On n'a pas même pu y produire
19
Une émotion. On parle des puissances étrangères;
et on oublie qu'il n'y avait, sous les Bourbons,
que la France qui fût étrangère en Europe. Cette
situation si déshonorante pour nous est changée;
les conséquences de ce changement s'accompli-
ront. Voilà tout.
Après avoir montré que la restauration nous
avait apporté tous les dangers de quatre vieux
rois successifs, qu'en partant elle n'avait à nous
offrir en compensation que les dangers d'une mi-
norité , voyons ce que les Bourbons ont trouvé en
France. Là aussi nous découvrirons quelques unes
des causes de la grande semaine de juillet.
2.
CHAPITRE II.
Fausse position dans laquelle la restauration s'est trouvée placée.
ll est inutile de rechercher quel était l'état des
esprits en France au moment où les Bourbons y
sont rentrés. L'état des esprits change d'aspect à
mesure qu'on essaie de dire ce qu'il a été, et
même ce qu'il est. La plus grande preuve qu'on
puisse donner de cette assertion est dans le pro-
grès successif des idées constitutionnelles, qui
ont fini par attirer tous ceux qui n'avaient pas un
intérêt d'argent ou de congrégation à les repous-
ser ; c'est ce qui distingue surtout la révolution
qui vient de s'opérer, de la révolution de 1789.
Depuis l'assemblée constituante jusqu'à l'em-
pire , tout ce qui devenait mécontent formait un
parti à part, et chaque parti a eu son nom qu'il
conserve encore historiquement ; de sorte que la
généralité des Français, qui s'étaient trouvés d'ac-
cord dans leurs espérances à l'ouverture des états-
généraux, finit par se morceler de telle sorte, qu'il
22
lui fut impossible d'offrir la moindre résistance à
quiconque oserait s'emparer du pouvoir.
Depuis la restauration , au contraire, quicon-
que est devenu mécontent a cherché un refuge
dans la Charte ; il n'y en avait que là ; la force des
choses avait voulu que la France ne pût se diviser
qu'en deux partis. Lorsqu'il a été sensible que
le parti national était redevenu compacte, il a été
évident, pour ceux qui savent prévoir, que tout
ce qui était resté en dehors du parti national dis-
paraîtrait à la première commotion.
Mais s'il n'est pas nécessaire; de rechercher quel
était l'état des. esprits en France au retour des
Bourbons, parceque les esprits étaient mobiles
et divisés comme tous les événements auxquels ils.
avaient assisté depuis 1789, il est utile d'examiner
quel était l'état des choses, puisque les choses ont
en elles une force invincible quand on ne leur op-
pose que des pensées. On verra que la force des
choses ne pouvait être vaincue que par la chute
de l'ancienne dynastie, en supposant que nos hom-
mes d'état d'aujourd'hui comprennent le réel de
cet événement; supposition qu'il est difficile d'ad-
mettre quand on entend déjà parler de justice ad-
ministrative , de présidence de conseil d'état, de
préfets avec tous leurs accessoires sans doute, et
25
de tant d'autres choses que le pouvoir absolu
aurait seul le droit de revendiquer, si ce pouvoir
s'appelait Bonaparte. Les préfets nouveaux vont
apparemment faire l'opinion publique de leurs ad-
ministrés ; ils feront aussi les nouvelles élections, ;
et les constitutionnels se mettront sous leur direc-
tion , s'assembleront dant les salons préfectoraux,
pour prendre la place si glorieuse des vaincus.
Pourquoi cela ne serait-il pas ? Au moment où
j'écris, je lis dans le Moniteur que quelques dé-
putés ayant affecté de ne pas paraître à la cham-
bre, M. Guizot veut savoir pourquoi, afin de
prendre une mesure qui les oblige à remplir leur
devoir, ou à se démettre de la députation. Un
ministre, c'est-à-dire une autorité déléguée, qui
veut obliger les élus du peuple , les membres d'un
pouvoir à remplir leur devoir, et qui l'imprime
pendant que la chambre est assemblée ! rien n'est
plus bouffon ; mais le ridicule commence trop
tôt. Un pouvoir qui a disposé de la couronne, et
qui ne suffirait déjà plus pour prononcer sur ce
qui ne concerne que lui ! l'Europe le croirait-
elle ?
Dans la neuvième partie de ma Correspondance
politique et administrative (janvier 1818), j'ai
présenté le tableau moral de notre situation inté-
24
rieure, avec l'intention de prouver que la France
était suspendue qntre le despotisme qu'on ne
pouvais exercer, et la liberté dont, on ne pouvait
jouir ; ce qui tenait à ce que notre droit public
était favorable à la liberté, et notre système d'ad-
ministration fondé sur le despotisme; qu'avant
que nous puissions avoir une marche réglée , il
fallait que l'administration asservît la constitution,
ce qu'elle a fait pendant quinze ans; ou que la
constitution nous affranchît de l'administration,
ce que le peuple seul a compris dans la grands
semaine de juillet. Tout système politique est pos-
sible quand il est d'ensemble; s'il renferme des.
contradictions, il porte en lui les causes de sa
ruine et des troubles qui doivent éclater dans l'é-
tat. La volonté des hommes ne peut rien contre
la force qui est dans les choses.
Après avoir présenté le tableau de notre société
Sous le rapport moral, je m'étais engagé à l'offrir
sous le rapport matériel ; et je l'ai fait, en prison,
dans la quatorzième partie de ma Correspondance
( 1818), On me permettra de me copier, puisque
je ne. pourrais autrement dire douze ans plus
tard. Si on prend la peine de lire avec un peu
d'attention, on verra s'il y avait autre chose que
des coups de fusil pour sortir de cette situation ,
25
soit au profit des libertés, soit au profit du pou-
voir, dès que le pouvoir croyait qu'il lui manquait
quelque chose.
« Le matériel de la royauté en France se corn-
" pose :
« 1° D'Une liste civile de trente-quatre millions,
« et d'un domaine privé qu'on estime être d'un re-
« venu de cinq à six millions; de l'emploi d'un
« budget qui monte à près d'un milliard ; de la
« disposition d'une armée active fixée à deux
« cent quarante mille hommes ; d'une armée
« possible de réservé d'un nombre égal ; et de
« régiments étrangers qui, par cela même qu'ils
« sont étrangers, n'appartiennent qu'au souve-
« rain.
« 2° Du droit de faire la paix et la guerre, et
« tout autre traité de puissance à puissance.
« 3° De la faculté de choisir, entre vingt-six
a millions de Français (c'est ainsi que l'on comp-
« tait alors ) , les sept ou huit Français qui ont le
« plus d'esprit, de talents, de connaissances du
« coeur humain et des conditions de l'ordre so-
« cial, pour en faire des ministres payés ; de
« choisir, après ceux-ci, les Français qui en ap-
« prochent le plus par le mérite, les vertus et l'ha-
" bileté, pour en faire des ministres d'état, des
26
« sous-secrétaires d'état, des conseillers d'état,
« des directeurs-généraux , des préfets, des sous-
« préfets, des commissaires généraux et particu-
« fiers de police, également soldés ; de choisir
« encore, parmi les Français qui ont étudié les
« lois, les cinq ou six mille qui ont le plus de lu-
« mières dans l'esprit et de crainte de Dieu dans
« le coeur, pour en faire des juges ou des agents
« de justice soldés ; de nommer enfin douze à
« treize cent mille employés de toutes espèces,
« destituables à volonté, même ceux qui ne sont
« pas payés, tels que les maires, les membres des
« conseils d'arrondissement et de département,
« les chefs et les officiers de la garde nationale, etc.
« (Les gardes-champêtres n'étaient pas encore
« alors à la nomination du roi ; cette grande con-
« quête de la royauté a été faite depuis 1818. )
« 4° De faire des nobles à volonté et des pairs.
« dans la même proportion.
« 5° D'avoir une justice particulière qu'on ap-
« pelle administrative par la nécessité de lui don-
« ner un nom, et en vertu de laquelle les douze
« ou treize cent mille agents soldés de l'admihis-
« tration ne peuvent être traduits devant les tri-
« bunaux ordinaires sans l'autorisation de l'admi-
« nistration ; de sorte qu'un percepteur qui, dans
27
« l'exercice de ses fonctions, tuerait un contribua-
" ble, ne pourrait être mis en jugement sans que la
« royauté y eût consenti. Par le même système,
« le plus mince agent de la navigation intérieure
« peut déranger les spéculations du commerce,
« sans que le commerce puisse s'en plaindre de-
" vant une autre justice que la justice administra-
« tive (1); enfin nos lois ou décrets encore en
« vigueur disent qu'un fournisseur qui, sur ses
« billets, a soin d'ajouter le titre de fournisseur
« après sa signature, ne peut être poursuivi de-
« vant les tribunaux, sans le consentement préa-
" Iable de la justice administrative, laquelle jus-
« tice se rend, sans publicité, par des agents
« que l'autorité place et déplace à volonté. En un
« mot, attirer à soi l'examen et le jugement de
" toute affaire et de toute cause dans lesquelles
« se prétend intéressé un pouvoir qui se mêle
« de tout, tel est le matériel de la royauté en
« France.
« Passons au matériel de la liberté ; l'inventaire
(1) Il peut y avoir de l'équité dans des décisions administratives,
parce qu'il peut y avoir de l'équité dans l'arbitraire; cela dépend de
l'homme qui l'exerce ; mais il n'y a pas de justice. Tout ce qu'on fera
n'altérera pas cette vérité; et si les décisions administratives sont sou-
mises aux règles de la justice, ce ne sera plus de la justice administra-
tive, ce sera de la justice administrée comme toute justice doit l'être..
Mais il faut des places, et celte raison restera au-dessus de la raison.
28
« ne sera pas long ; et cependant nous verrons
" que l'autorité souveraine y intervient sans cesse
« comme partie active.
« Sans pouvoir communal, sans pouvoir pro-
" vincial, la liberté, isolée de toute institution,
" se renferme dans une chambre de deux cent
« cinquante députés, chargés de défendre les in-
« térêts d'une population de vingt-six millions
« d'individus. Ces députés sont élus sous l'in-
« fluence ostensible des préfets, agents de la
« royauté, dans des collèges dont le roi nomme
« les présidents. La discussion des droits des
« électeurs est soumise aux conseils de préfec-
« ture nommés par le ministre de l'intérieur,
« avec la faculté d'appel au conseil d'état qui est
« nommé par le roi; sans même que la loi ait
" prévu comment l'appel pourrait s'y introduire,
« et sur quelles règles on y ferait droit. Tel est le
« matériel de la liberté. Nous ne pouvons y faire
« entrer la liberté de la presse et la liberté in-
« dividuelle ; elles ont été mises dans le bagage de
« la police.
« Et cependant la France entière, ne sachant
« à quoi attribuer le 20 mars, s'imagina que la
« royauté était trop faible et que la liberté était
« trop forte ; etc., etc. »
Sans doute la royauté était trop faible; mais
pour soutenir, sans en être écrasée, te fardeau
d'une administration créée par Bonaparte dans
l'intérêt d'un pouvoir que lui seul pouvait exer-
cer, et à de bien dangereuses conditions. Sans
doute la liberté était trop forte; mais parce que,
ne trouvant aucun appui légal autour d'elle, elle
s'était retirée dans les esprits où elle devient un
sentiment qui s'exalte, et se fortifie de tous les
combats qu'on lui livre. S'il y a en France d'au-
tres républicains que des républicains spéculatifs,
c'est aux Bourbons que nous en avons l'obliga-
tion. La valeur de la royauté est à refaire. Chaque
jour on interprétait la Charte pour l'amoindrir ;
mais la véritable charte des esprits est entière-
ment dans la déclaration des principes de notre
droit public; la charte pratique seule est dans les
articles qui donnent des garanties. On attaquait les
garanties ; mais personne sans exception n'osait
attaquer la déclaration des droits publics, et les
esprits s'y tenaient campés et retranchés. L'hé-
ritage du despotisme de Bonaparte se dégradait
en arbitraire, et la liberté publique se réduisait
en opinions tous les jours plus vives et plus obs-
tinées. Bien n'avançait, rien ne pouvait avancer.
Louis XVIII mourut au milieu de ce conflit, ayant
50
fait tout ce que sa vieillesse et la situation de la
France lui permettaient de faire, c'est-à-dire ayant
éloigné un combat décisif entre ce qui était et ce
qui devait invinciblement être ; et prévoyant avec
douleur que la solution arriverait sous le règne
de son frère, par les préjugés particuliers qu'il
allait jeter à travers les impossibilités qui existaient
déjà.
CHAPITRE III.
Iles rois convertisseurs.
En effet, au tort de sa vieillesse que la France
aurait pu supporter, comme une nation qui sent
ses forces supporte les maux dont elle prévoit le
terme, Charles X joignait une autre infirmité
que la France n'a jamais tolérée, et dont le souve-
nir des dernières années de Louis XIV était de-
venu pour nous plus vivant qu'à aucune autre
époque. Il se croyait roi par la grâce de Dieu pour
convertir la France. Plus ignorant encore que
Louis XIV, qui en mourant avouait avec terreur
qu'il n'avait jamais rien compris aux affaires de
religion, toutes lés connaissances théologiques
de Charles X se bornaient à une soumission aveu-
gle aux volontés des prêtres. Elle était pour lui le
seul acte de foi auquel il ne croyait pas qu'il lui
fût permis de manquer, sous peine de damnation
éternelle. Risquer de perdre le plus beau royaume
de la terre pour acquérir le royaume du ciel est un
marché tout comme un autre, pourvu qu'il se
32
réalise ; et s'il est vrai que Charles X ait versé des
larmes abondantes sur la route de Rambouillet à
Cherbourg, il a pleuré trop tôt. Ce n'est que
lorsqu'il sera mort qu'il saura s'il a fait une mau-
vaise affaire. En attendant, il remit sa couronne
aux prêtres pour en faire ce qu'ils voudraient ;
et comme, selon l'usage de l'église, ils voulaient
en faire un pouvoir absolu qu'ils maîtriseraient,
les absolutistes à tout prix acceptèrent la direc-
tion des prêtres, les uns par amour pur pour le
despotisme, les autres par prévoyance d'ambi-
tion. Des missionnaires se lancèrent sur la France,
plantant partout des croix, comme tout proprié-
taire fait planter des bornes pour marquer les li-
mites de ses champs ; et formant à la tour, ainsi
que dans les moindres villages, des congrégations
organisées comme une police pour l'espionnage et
les rapports, comme une milice pour le combat,
comme des brigands pour le pillage du trésor
public et des propriétés des dévots qui croient
que tout s'achète, même le paradis.
Selon la doctrine ecclésiastique que tout ce qui
n'est pas pour nous est contre nous, on vit re-
pousser les royalistes sincères ou désintéressés ;
le titre de royaliste ne fut plus que le privilége de
ceux qui étaient initiés, ou qui, ayant deviné à
33
quelles conditions on pouvait l'être, faisaient gra-
tis le noviciat pour mériter d'être admis. En unis-
sant la royauté et la religion, on croyait unir deux
forces ; j'ai dit d'avance que l'on compromettait
deux causes au lieu d'une. L'instinct admirable
du peuple n'en doutait pas, et l'a témoigné par
tous les moyens qui ont été en son pouvoir. A la
chambre des députés, où on a la finesse de faire
comme si ce qui était accompli ne l'était pas, on
a trouvé de la plus haute politique de déclarer
que la religion des prêtres était la religion du
plus grand nombre ; et un homme d'esprit a voté
dans ce sens, parce qu'il est député du midi. Pour
sa réputation, que n'était-il député du nord? On
aurait ainsi appris aux prêtres qu'on les redoutait
encore, si la frayeur qui les poursuivait leur avait
laissé assez de calme pour s'en apercevoir. La
grande semaine de juillet à fait ce que les lois et
la raison n'ont jamais pu obtenir des ecclésiasti-
ques; ils se sont renfermés dans le sanctuaire:
qu'ils y restent. Tout le monde crie aujourd'hui
contre les ordonnances, mais tout le monde sait
bien aussi qui s'en serait accommodé si elles
avaient surmonté nos libertés. De même le clergé
reniera les jésuites ; mais combien y a-t-il eu de
prélats et de prêt es qui se soient unis, pour re-
3
54
pousser les jésuites, aux défenseurs éclairés de
la royauté et de l'ordre constitutionnel? Là est le
jugement, je ne dis pas des hommes, mais le ju-
gement qui doit rester dans les esprits comme rè-
gle de conduite.
Toujours se reniant et toujours avançant, les
jésuites devinrent la religion, la royauté, l'édu-
cation et l'administration, avant que la France fût
généralement persuadée qu'elle était sujette des
jésuites. Mais lorsqu'il ne fut plus possible d'en
douter, les royalistes qui voulaient rester français
quittèrent une cause qui n'était plus la leur ;
or, comme il n'y avait plus de terrain neutre, ils
se réfugièrent dans la Charte. Dès-lors s'est opérée
cette réunion que j'ai appelée quinze ans de mes
faibles efforts, mais que la raison seule n'était pas
destinée à faire, entre les indépendants de tous les
partis. Que l'on appelle cela défection si on veut.
Tous les anciens royalistes avoueront que l'accusa-
tion est vraie, quand on leur aura montré le con-
trat par lequel ils s'étaient engagés à servir la
royauté, à condition qu'elle deviendrait vassale
du pape et esclave des jésuites.
M. de Bonald admirait dans les jésuites l'heu-
reuse organisation d'un corps moitié politique et
moitié religieux. De notre temps il ne faut pas
35
autant d'esprit qu'en a eu M. de Bonald , pour
comprendre qu'un prêtre politique ne l'est jamais
à moitié. Passe pour nos députés; les plus forts
sont moitié politiques et moitié tout ce qu'ils veu-
lent; cela se conçoit. Mais quand un prêtre a
donné une part de ses pensées à l'ambition de
gouverner le monde, quelle part lui réste-t-il
pour celui qui a dit : mon royaume n'est pas de
ce monde? De tous les partis que le pouvoir peut
adopter, le parti-prêtre est le seul qui le compro-
mette sans retour ; car au moment même où il
lui fait jouer le tout pour le tout ; les prêtres se
cachent; et, s'il est vaincu, ils s'anéantissent. On
ne rencontre plus que de pauvres serviteurs de
Dieu, de tendres consolateurs des affligés, étran-
gers aux frivoles intérêts qui se débattent sur ce
globe périssable. De politique, ils ne s'en sont ja-
mais mêlés. Eh! grand Dieu! est-ce aux hommes
qui doivent ouvrir les bras à tous ceux qui souf-
frent, à prendre parti dans leurs folles et trop
souvent sanglantes divisions ? Voyez, ils enter-
rent indistinctement tous ceux qui sont morts
pour ou contre la royauté et les libertés. Peut-on
pousser l'impartialité plus loin?
Et cependant les jésuites, après l'avoir préparé
avec un art infernal, ont seuls avancé ce dernier
3.
36
jour que la France voulait éloigner au prix dé
tous les sacrifices, excepté le seul qu'elle ne pou-
vait pas faire, depuis que le parti-prêtre était
parvenu à soulever l'orgueil d'un homme-roi
contre l'orgueil d'une nation décidée à être libre.
Les apostoliques ont appelé frayeur le pressenti-
ment que nous avions tous de l'issue du combat,
pressentiment qui nous faisait supplier le roi de
se sauver lui-même ; lui seul le pouvait encore
jusqu'au 25 juillet.
Les ordonnances ont été rendues, et la mission
des jésuites a été remplie, ainsi que la mission de
M. de Polignàc ; car lui aussi croyait en avoir une,
seulement ils ne la connaissaient pas. Sa mission
est finie ; celle des jésuites ne l'est point encore ;
elle ne finira qu'avec les rois soumis à l'influence
sacerdotale. Alors mourront pour toujours, dans
l'Europe civilisée, les corps moitié religieux et
moitié politiques.
Qu'on suppose un homme fort de taille, de
santé et d'esprit; qu'on lui ôte l'esprit et tout
moyen d'action, qu'on le rende imbécile et impo-
tent, et qu'on ose dire qu'il est toujours le même
homme, on aura une idée juste des ordonnances
et de leur préambule. La pensée de la France,
c'est la liberté de la presse ; son action, c'est la li-
37
berté dans les élections. Pourtant, nous avions
plusieurs fois été privés de la liberté de la presse,
de la liberté dans les élections, même de la li-
berté individuelle, et la France ne s'était pas sou-
levée, le sang des citoyens n'avait pas été répandu.
Pourquoi a-t-il coulé cette fois ? C'est qu'au tort
de la vieillesse des rois, au combat entre la Charte
royale et l'administration de l'empire, s'est ajou-
tée cette fureur de convertir qui renferme à elle
seule tant de malheurs et de cruauté quand elle
saisit les rois. Dès que la main du parti-prêtre a
été visible pour tout le monde, la mesure a été
comblée, et toute patience est devenue impossi-
ble. Les prêtres ne finissent pas et ne pardonnent
jamais ; on peut le voir en Espagne, où leur ascen-
dant n'a jamais permis de proclamer une amnistie.
Il vaut mieux mourir que de se laisser vaincre et
dominer par eux.
Quelques jours avant l'événement, un journal
furibond avait dit : « On verra qui triomphera ,
lorsqu'on tirera des coups de fusil. » Ce sont ceux
qui n'en recevront pas; on le savait depuis l'in-
vention de la poudre. Le monde est civilisé aussi-
tôt qu'il appartient aux sots, aux poltrons et aux
intrigants. Alexandre , César , Bonaparte , et le
peuple de la grande semaine de juillet, n'ont et
58
n'auront une réputation à part dans l'histoire,
que pour avoir troublé pendant quelque temps
cette possession que les sots, les poltrons et les
intrigants reprennent toujours aussi vite qu'ils
l'ont perdue. C'est là ce qu'il faut empêcher
maintenant autant que possible; et l'unique
moyen est dans les esprits de ceux qui travail-
lent et ne sont pas payés. Qu'ils regardent comme
provisoire tout ce qui, en administration, ne
peut être que provisoire ; et ce qui est vrai finira
par s'établir.
CHAPITRE IV.
Par quels motifs la révolution s'est faite dans les rues.
En lisant l'histoire de la Fronde, on sent que
nos aïeux n'avaient pas encore confondu le gou-
vernement avec l'administration , et moins en-
core l'administration publique avec l'administra-
tion des localités. Cette triste opération a été
faite par le cardinal Mazarin, qui supprima les
libertés des villes et des provinces au profit de
l'autorité ministérielle, comme le cardinal de Ri-
chelieu avait abattu précédemment le pouvoir des
grands au profit de la couronne. Il était roi. Dès-
lors il n'y eut plus de résistances fondées sur
des droits et des usages , plus de corps intermé-
diaires pour tenter des conciliations dans les
troubles civils ; et toute grave discussion entre
le souverain et les sujets dut nécessairement aller
jusqu'à ce qu'on appelle une révolution , c'est-à-
40
dire le renversement du pouvoir. On en a eu la
première preuve en 1789.
Sous Bonaparte, l'administration fut formée
sur le système de Mazarin , et avec la perfection
que l'état de nos lumières devait amener. Les
progrès de la civilisation n'appartiennent pas seu-
lement à la société ; les hommes- qui la gouver-
nent , quand ils sont habiles, savent les faire
tourner au profit de leur pouvoir , tels qu'ils le
conçoivent. Ce que nous avons gagné, c'est
qu'on ne peut plus faire de despotisme pour per-
sonne, et que tout despote à venir est condamné
à avoir du génie pour se créer lui-même. Rien
n'est plus tranquillisant. Cependant Bonaparte,
dans sa prévoyance de conquérant, et non dans
. aucune idée de liberté publique , n'aurait jamais
détruit la garde nationale ; je l'ai vu suer sang et
eau pour trouver les moyens de la rendre plus
militaire que l'institution ne le comporte ; et cela
lui fut impossible, positivement parce qu'il était
conquérant. Ce fut un bonheur pour la capitale
de la France, dans les deux occasions où elle re-
çut là visite de l'Europe armée. Un grand corps
uni se présenta aux étrangers comme une garan-
tie de l'ordre ; ils l'acceptèrent et lui donnèrent
des témoignages d'admiration. Il est vrai que,

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