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Ce que c'est qu'un honnête homme et ce qui peut le compléter

De
200 pages

Notre curé prend la parole en ces termes :

— Mes amis, je vois avec plaisir que presque tous ceux que j’avais conviés ont été fidèles au rendez-vous. C’est d’un bon augure et pour vous et pour moi ; et en vous exposant mon projet, j’étais loin de m’attendre à un aussi beau résultat. Pour vous le dire, en deux mots, je n’osais pas autant espérer de votre amitié, qui, je le pressens, me deviendra de plus en plus chère. Or, comme ce n’est qu’en s’aimant bien qu’on parvient à faire quelque bien, il y a toute apparence que, vous et moi, nous nous en trouverons bien.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

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Louis Tremblay

Ce que c'est qu'un honnête homme et ce qui peut le compléter

C’est chose reconnue et adoptée que l’honnête homme est celui qui acquitte ses dettes et ne vole personne.

Mais cette formule renferme beaucoup plus qu’on ne pense y mettre, car il faut reconnaître en même temps qu’il n’y a pas qu’un genre de dettes, comme il n’y a pas qu’une manière de voler.

Ainsi, il est clair que plus on a reçu de quelqu’un, plus on lui doit. Nous avons donc, et avant tout, une immense dette à acquitter envers Celui dont nous avons tout reçu, c’est-à-dire la vie avec les moyens de la conserver. Nous devons donc au Créateur plus qu’à tout autre.

Et voyez, — pour le dire en passant, — comme les mots dérivent des choses : devoir à quelqu’un implique le devoir de le payer. Le culte religieux n’est pas autre chose que le devoir de reconnaître ce qu’on doit à Dieu, et de s’en acquitter avec conscience et, — disons-le, — avec amour.

Vous voyez donc que si la probité rend à César ce qui est à César, elle doit rendre également à Dieu ce qui est à Dieu.

Ensuite, rendre à autrui ce qu’on lui doit ne consiste pas seulement à acquitter envers lui les dettes d’argent, mais encore celles de la reconnaissance, de l’affection et du respect. Ainsi, nous retenons notre dette quand nous oublions les services reçus, quand nous refusons de respecter ceux qui ont droit à notre respect, — soit en raison des hautes fonctions qu’ils remplissent, ou des dévouements dont ils ont fait preuve, ou des talents qu’ils possèdent. Respecter quelqu’un, c’est se reconnaître son inférieur en quelque sorte... et la cause, sans doute, pour laquelle on ne respecte plus aujourd’hui, c’est que, par un sentiment de fausse égalité, on ne veut plus reconnaître de supérieurs.

Ainsi, les parents qui nous ont élevés, les maîtres qui nous ont instruits, tous ceux qui nous ont protégés ou aidés, ont droit à notre respect, — qui est, dans ce cas, une des formes de la reconnaissance. Et si celle-ci, comme on l’a dit, est la mémoire du cœur, elle en est aussi l’honnêteté. Oublier ou dédaigner de s’en acquitter, c’est donc oublier ou renier ses dettes.

Ainsi encore, quand nous nous laissons aller à ce penchant déplorable de dénigrer nos semblables, d’en médire, de les rabaisser, de les calomnier, nous les volons dans leur réputation, dans leur honneur, dans leur position sociale et morale, et c’est peut-être le vol le plus grave qu’on puisse commettre, quoique les lois ne l’atteignent pas. Rien n’est plus vrai ; qu’on y songe bien : dépouiller un homme de sa bonne réputation, c’est faire pis que de le dépouiller de son vêtement. Aussi les Pères de l’Église, qui sont nos maîtres en matière de morale, assurent-ils que les calomniateurs et les médisants seront plus maltraités, au grand jour des grandes justices, que les malfaiteurs publics, par la raison que ceux-ci ne vous prennent que votre bourse — qui peut se remplacer — ou ne tuent que votre corps, quand ceux-là dévalisent ou tuent votre honneur, — que rien ne remplace. Les premiers, d’ailleurs, risquent leur liberté ou leur vie pour attenter à la vôtre ; les autres, les médisants, vous tuent souvent à l’ombre d’un bon mot, et toujours à l’abri de toute résistanèe. Et puis ce n’est, ordinairement, que pour sustenter sa vie que le malfaiteur en veut à la vôtre ; mais le calomniateur, c’est pour satisfaire à la plus honteuse des passions, la basse envie, qu’il essaie de vous rabaisser jusqu’à la boue des chemins. — C’est souvent le seul moyen qu’il ait de paraître grand.

On voit donc que la probité n’est ni aussi bornée, ni aussi facile qu’on le croit généralement, car elle embrasse tout. Rien ne peut se passer de conscience, disait madame de Staël. Et l’un de nos plus beaux génies, Racine, écrivait à son fils :

« Souvenez-vous qu’on ne peut être honnête homme sans payer toutes ses dettes, à Dieu d’abord, et aux hommes ensuite ; et qu’il n’y a que la religion qui nous en enseigne les moyens et nous aide à satisfaire et aux hommes et à Dieu. »

L’honnête homme sera donc reconnaissant dans tous les cas, car il voudra payer toutes ses dettes. Il sera, avant tout, par conséquent, plein de respect pour la divinité, à qui il doit son âme, — faite à sa ressemblance. Un illustre païen l’a dit (Cicéron) : « L’homme ne diffère de l’animal que parce qu’il ressemble à Dieu, à qui la piété l’attache.

L’honnête homme ne sera donc point envieux non plus, puisque l’envie, en se nourrissant de dénigrement et de calomnie, vole et assassine son prochain — au moral.

Il se gardera également de la convoitise, qui est sa fille. Sans doute qu’en voyant l’immense inégalité qui règne dans la distribution des richesses, dont les uns regorgent, tandis que d’autres en sont totalement privés, il pourra se croire autorisé à crier à l’injustice, — et l’on sait jusqu’où peut aller ce cri ; — mais, en raisonnant, il verra qu’il ne faut en accuser que cette liberté que chacun possède de se livrer à la spéculation. Or les habiles possèdent ce droit comme les autres, et ce sont ceux-là, qui, en accumulant profits sur profits, arrivent à ces fortunes qui scandalisent... et bien à tort, puisqu’elles sont acquises en vertu du droit sacré de la liberté.

Sans doute que si ceux-là qui arrivent au sommet de la fortune n’étaient pas pris de vertige, ils verraient que leur intérêt, bien entendu, est de remplir le rôle que l’Évangile propose aux riches, de se faire les aumôniers des pauvres, — et de devenir, par là, les représentants de la Providence et les réparateurs de cette injustice apparente ; — mais c’est là la grande exception : il semble que ceux qui sont possédés par les richesses ne possèdent plus assez d’intelligence pour comprendre que leur salut — ainsi que leur gloire — serait dans l’acceptation de ce rôle providentiel ; car au lieu d’éveiller la convoitise, — et la haine qui marche à sa suite, — ils inspireraient les sentiments contraires,... lesquels deviendraient leur égide contre ces menaces qui grondent au fond des sociétés modernes...

C’est le cas de parler de ces haineuses convoitises qui, pour prendre un déguisement honnête, se transformer en questions sociales sous le nom de guerre au capital. Mais cette « guerre » étant déclarée, comment ne voit-on pas que ce « capital » n’est qu’une collection de capitaux dont chaque possesseur s’en ira les placer ailleurs qu’en France, et que les usines, les fabriques, tous ces établissements industriels où se placent ces capitaux, et qui sont en même temps le pain quotidien des pauvres et les revenus du riche, tous ces foyers de l’activité humaine, ces chaudières, ces fourneaux s’éteindraient comme une lampe qui n’a plus d’huile.

Donc, l’honnête homme, qui a souci de la prospérité de son pays et de sa sécurité, qui en est la mère, ne fera jamais la guerre au capital. Le bon sens, qui accompagne la bonne conduite, lui aura fait voir que le capital n’est pas une abstraction, mais qu’il se personnifie dans des hommes — qui sont libres d’en faire ce qu’ils veulent.

D’autres voudraient que l’État s’emparât du dit capital (qu’il se fît voleur probablement) et le fît valoir lui-même. De cette fa çon, l’ouvrier qui veut échapper au patron privé, aurait pour patron la chose publique, c’est-à-dire l’équivalent d’une machine bien montée. Il ne serait plus lui-même qu’un rouage en fonction, l’esclave d’une machine. — Cette idée est pourtant caressée par des hommes qui revendiquent très-haut la liberté !...

La question des grèves trouvera l’honnête homme dans les mêmes dispositions à leur égard. Il sait, il a vu qu’elles sont un dommage pour l’industriel qui les subit comme pour l’ouvrier qui les fait, et que cette double perte ne peut profiter à personne, puisqu’étant une menace de ruine pour l’un, elle se résume toujours en un malaise pour l’autre. L’honnête homme ne sera donc gréviste, ni de corps ni de consentement. S’il avait, d’ailleurs, une plainte fondée à formuler contre un supérieur, un patron, et qu’il ne pût en obtenir justice ; après avoir employé les moyens pacifiques de se la faire rendre, il attendrait qu’elle se fasse. Il a appris, d’ailleurs, dans un livre divin que la gloire de l’homme de bien est de passer par dessus le tort qu’on lui fait.

Mais on va dire : Votre honnête homme, c’est l’homme parfait, qui ne bronche ni d’un côté ni de l’autre ; il est en dehors de l’humanité ; c’est l’homme introuvable.

Non pas : il doit tendre à la perfection sans y prétendre. C’est son objectif permanent, le but de son ascension quotidienne. Il peut faire plus d’une chute en chemin et s’y égarer quelquefois, pourvu qu’il se retrouve et ne perde pas de vue cet idéal de l’humanité que nous portons tous au plus profond de notre âme, — quelle qu’avilie soit-elle.

Témoin cet homme mal famé qui rapportait naguère à un pauvre ouvrier un billet de mille francs, qui lui avait été confié et qu’il avait perdu. Ma foi, lui avoua-t-il, j’avais bien envie de le garder, mais le journal m’a attendri en me parlant de votre désespoir, et je vous le rends... Et on l’entendit se dire à lui-même, en s’en allant : « C’est égal, c’est tout de même bien bon d’être honnête ! »

Ainsi, l’homme qui s’enivre par un hasard de rencontre ou par un caprice de son esprit, ne cesse pas d’être honnête ; mais s’il en prend l’habitude, s’il s’y complait et s’y délecte, si ce goût de boire devient une soif inextinguible,... alors le premier être de la création en devient le dernier, puisqu’il descend au-dessous de la brute, — qui ne boit jamais plus qu’elle n’a soif. Or, n’étant presque plus un homme, il ne peut plus être un honnête homme.

Il en est de même pour celui qui s’oublie dans d’autres ivresses, plus subversives encore et non moins dégradantes : si après avoir mis le pied dans cette boue, il s’en dégage pour remonter sur « la route royale de l’ordre » il ne cesse pas d’être digne du titre honorable au premier chef ; mais s’il s’enfonce dans cette fange, et y revienne et y retourne de gaîté de cœur, s’il arrive à ne plus pouvoir s’en dégager,... alors la famille et la société en souffrent, l’individu s’oblitère : Il a perdu la qualité d’honnête homme.

Le juste tombe, et se relève ; le méchant tombe, et se précipite.

Mais il faut, pour se relever quand on est tombé, il faut avoir foi dans cette loi promulguée sur le Thabor et complétée sur le Calvaire, sans quoi il n’y a pas plus de motifs que de moyens pour se relever. L’on marche où le vent du hasard et les fantaisies de l’instinct nous poussent ; il n’y a ni chute ni réhabilitation possibles ; tout est égal puisque tout est indifférent.

Or, de cette libre action, sans loi qui la domine, sans règle qui la contient, sans contrôle qui puisse l’atteindre, il en résulte la libre-pensée — qui, à son tour, réagit sur cette indépendance et rompt toutes les digues et toutes les barrières qui contiennent et maintiennent l’honnêteté.

L’honnête homme, qui est logicien avant tout, ne peut donc pas être libre-penseur.

On se rappelle, à Nancy, une veuve, mère de famille — madame Liénard — qui, en 92, mourait à la peine pour élever ses nombreux enfants, à côté d’un sac de 60 mille francs, que lui avait confié un émigrant... Est-ce qu’elle aurait pratiqué cet héroïsme de l’honnêteté si elle n’avait pas cru bien fermement à ce passage du Décalogue :

Le bien d’autrui tu ne prendras
Ni retiendras à ton escient.

Le frère de cette héroïne obscure rendit au comte de Ladre, au retour de l’émigration, ses biens, — qu’il avait achetés et payés, cependant. De tels exemples ne se sont guère rencontrés que dans les vieilles familles chrétiennes.

Quant à l’instruction obligatoire, l’honnête homme la désire et la demande, pourvu toutefois que l’éducation en fasse partie et même la précède, car si l’instruction enseigne à penser, l’éducation apprend à vivre ; elle est l’instruction du cœur, et contient la lumière de la conscience. La chimie, la physique, la géographie, la géométrie, l’histoire, n’enseignent pas les devoirs qui font l’honnête homme ; l’éducation seule a mission pour cela.