Ce que l'amour peut faire

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À la poursuite d'une chimère, un enfant croit avoir trouvé au-loin d'un chasseur alcoolique, hanté par le meurtre d'un oiseau échassier, celui qui lui révélera ce que l'amour peut faire...

Au-delà de cette quête quasi initiatique, c'est l'apparente inanité de vie d'un village de la Caraïbe profonde qui est dépeinte.


Publié le : lundi 19 octobre 2015
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EAN13 : 9782332981509
Nombre de pages : 120
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-98148-6

 

© Edilivre, 2015

 

 

Les personnages qui évoluent à travers ce roman sont issus de l’imagination de l’auteur, crées pour les besoins de l’histoire. Toute ressemblance avec des personnages réels est fortuit, indépendant de la volonté de l’auteur.

Les noms et surnoms qui leur sont attribués relèvent du même processus de fiction.

1

 

 

« Un archange est un ange qui occupe une place prépondérante dans la hiérarchie céleste. »

Admettons ! Et qu’est-ce donc qu’un ange ?

C’est « une créature spirituelle servant d’intermédiaire entre les hommes et le Bon Dieu, généralement représentée sous la forme d’une créature ailée portant une auréole. »

… Bon ! Tout ça ne m’avançait guère. Ce que je désirais savoir, c’était si un archange (ou à la limite un ange) ça souriait. Visiblement, mon dictionnaire l’ignorait.

Madame Desmarre n’est pas un ange ! Elle est énorme. Vue de derrière elle n’est que fesses, depuis la base du cou jusqu’au-dessus des cuisses. Cela ne l’empêche pas de se déplacer avec fluidité. Vous ne la voyez ni ne l’entendez venir ; quand vous sentez la douleur, eh bien vous savez où elle est !

Autre chose avec Madame Desmarre : elle est rapide ! En tout cas plus rapide que la douleur. Vous commencez seulement à en sentir la première vague qu’elle en est déjà à un acharnement sur votre épaule. C’est comme je vous le dis : elle a toujours deux ou trois coups d’avance sur la douleur.

Un scoop sur la douleur : elle irradie – irradier : « se propager, se répandre en rayonnant à partir d’un point ». Là-dessus le dictionnaire a mille fois raison. La douleur se propage lentement, mais irrémédiablement, depuis et tout autour d’un point d’impact.

Ici je dois confesser mes lacunes, et il faudrait d’avantage qu’un dictionnaire pour m’éclairer : la vitesse de propagation dépend-elle de la vitesse accumulée dans le geste avant l’impact ? Et la zone de propagation est-elle proportionnelle à la force exercée au point d’impact ? Force et vitesse sont liées, ma peau le sait bien, mais dans quelle intimité, jusqu’à quelle extrémité ?

Mon pt’it doigt me dit que la matière a quelque chose à y voir. Je veux dire : la matière du vecteur. Le vecteur de la douleur, comprenez bien… Madame Desmarre possède une lanière d’un cuir très pur – peau de vache, certainement prélevée sur une bête excellente, façonnée dans les meilleures tanneries off-shore, distribuée dans de très chics boutiques détaxées. C’est une fascination à regarder, et un enchantement à toucher : rose et tendre comme les fesses d’un bébé. Cinq centimètres au-dessus du cuir vos doigts ressentent déjà la douceur. Comment un engin aussi beau peut-il faire aussi mal ? Comment un tel symbole de perfection peut-il se transfigurer sous les doigts de Madame Desmarre ? Madame Desmarre n’est pas un ange, à l’évidence.

Bien enroulé l’extrémité dans sa griffe, l’objet représente quarante-cinq centimètres sur quinze de surface utile. Six cent soixante-quinze centimètres carrés de terreur, qui vont rayonner sur une surface démultipliée de votre corps, selon le principe de la propagation de la douleur. Le cuir s’adaptant à toute circonstance de votre anatomie, vous avez une « distance doloriste » pouvant s’étaler sur un seul coup depuis le petit pectoral jusqu’au grand dorsal, quelques soient vos particularités physiques. Si vous prenez en compte les autres paramètres : surface, force et/ou vitesse d’impact, zone de propagation et temps de latence, vous vous retrouvez, par les bonnes grâces d’une Madame Desmarre sans sentiment, seul avec une douleur cuisante sur la moitié du corps, longtemps après qu’elle en ait fini avec vous.

*
*       *

Je dois beaucoup à Madame Desmarre. J’apprends beaucoup d’elle…

Mais Madame Desmarre ne sait pas tout, je suis désolé de le dire. Il y a des failles dans son savoir. Prenez les Huns, par exemple, page onze de nos livres d’histoire… Voilà des gens qui vivaient tranquille dans un pays baigné par un fleuve appelé « Amour ». L’« Amour » arrosait les cœurs et les jardins. Pourquoi auraient-ils laissé, tous ensemble et sans crier gare, un pays si accueillant pour émigrer là où, de notoriété publique, on mourait comme des mouches de toutes sortes de maladies ? Madame Desmarre était bien embarrassée pour nous le dire. Mais moi je sais ! C’est à cause des moutons.

Ces gens-là étaient pasteurs. L’élevage leur était un art de vivre. Mieux : une culture. Chez eux le mouton tenait une place à part. A bien des égards il était l’égal de leur progéniture. Il n’était pas rare de voir un ou deux moutons se chauffant les soirs d’hiver au coin du foyer, ou se reposant sur les couettes au milieu des enfants… Ils étaient leur unique moyen de subsistance, c’est pourquoi hommes, femmes et enfants les choyaient, les amenant visiter quotidiennement les meilleurs coins à pâturage.

Les Huns étaient nomades, c’est-à-dire qu’ils voyageaient souvent, s’installaient là où l’herbe était grasse et abondante, et décampaient sitôt que les bêtes avaient tout mangé. Il en avait toujours été ainsi.

Cependant un soir, un Hun plus prévoyant que les autres, considérant que le cheptel allait grossissant et que le pays, pour immense qu’il fût, ne suffirait pas à toutes les tribus, chacune avec son propre cheptel, lança une idée qui lui trottait par la tête :

– « … Et si on allait voir ailleurs… ?

Les autres, levant le nez de leur gigot rôti le regardèrent, bouche bée, regardèrent les moutons, puis s’entre-regardèrent. Il y eut des vivats, et puis quelqu’un demande :

– « Et on irait où, Grand Khan ?

– « Droit devant ! » fait le Hun plus malin que les autres. Il s’était levé, et d’un fémur sanguinolant montrait l’horizon. A l’Ouest.

C’était Attila. Il fut acclamé.

*
*       *

Il ne leur fallut pas longtemps pour se mettre en route. Ils voyageaient léger et ainsi, improvisant et multipliant les étapes, poussant les moutons devant, ils visitèrent l’Europe. « Droit devant ! » était leur devise. Aucun obstacle ne leur résistait.

Dans leur vision du monde ne plus avancer avec les moutons devant était la fin de tout… Ils crurent bien être arrivés au bout du monde sur les plages de l’Atlantique ! L’immensité océane leur fut vision d’apocalypse : rien ne pousserait jamais sur cette étendue liquide. La nostalgie envahit leurs cœurs. Ils désiraient revoir leurs vertes prairies…

Ils trouvèrent cependant les ressources nécessaires pour poursuivre leur route vers le Sud, et à marches forcées bientôt se bousculèrent sur les plages de la Méditerranée. La mer était calme et bleue, le sable blanc et fin mais ils ne furent pas impressionnés le moins du monde. Une telle accumulation d’eau salée aiguisait leur impatience.

Les choses se gâtèrent vraiment quand ils remontèrent vers le Nord, puis vers l’Est, faisant en sens inverse le chemin qui les avait conduits jusque là. Devant eux : rien ! Des terres désolées. Pas un brin d’herbe !

Le fait est que les moutons avaient tout mangé ! Ils étaient dotés par la nature d’un appendice lingual singulier : plus long et préhensile que les autres moutons, grâce auquel ils s’entortillaient chaque touffe, chaque brin d’herbe, et se l’arrachaient, depuis la racine. Voilà pourquoi il est écrit : « là où Attila passe l’herbe ne repousse plus ! ». Ce n’est pas la faute d’Attila, c’est la faute des moutons.

Ce fut l’élément déclencheur. Trop de doute, trop de frustration, trop de fatigue et d’impatience. Pensant au long voyage de retour et à l’abstinence forcée des moutons, ils se vengèrent sur les populations autochtones. Pas une tête ne resta sur un corps.

Madame Desmarre ignore l’essentiel de l’histoire. Moi je sais.

*
*       *

Il y a plusieurs façons d’apprendre.

La première c’est de recevoir de qui possède l’autorité de la connaissance. C’est la méthode officielle de l’école, à laquelle je n’adhère pas.

La seconde est intuition pure.

Il arrive que quelque chose vous trotte par la tête. Ce que c’est, vous l’ignorez ; c’est comme un inconnu que vous croisez tous les jours sans le voir, mais il arrive incidemment, au hasard d’un évènement fortuit, que vous l’aperceviez… Imaginez un animal sauvage et familier qui vit très à l’aise chez soi dans votre maison. Vous ignoriez son existence, jusqu’à ce que vous tombiez nez à nez avec lui au hasard d’un couloir de votre conscience. Surprise ! Mais à peine. C’est comme si vous saviez qu’il avait toujours été là.

Voilà donc : la question est posée ! A partir de là vous verrez votre animal familier de plus en plus souvent – si vous êtes sage. Je veux dire : si vous ne l’avez pas chassé à grands coups de balai au premier regard. Et quand bien même : je parierais qu’il reviendrait… Cependant vous n’avez aucun élément de réponse à votre questionnement.

Mais Bon Dié gwan1 : tout concourt à sa résolution… Vous marchez insouciant et tout à-coup, au hasard d’une rue une fenêtre à demi ouverte vous interpelle, vous avez le regard accroché. Vous ne voyez rien à travers cette fenêtre, mais alors tout que vous ne voyez pas nourrit votre imagination, et vous restez des heures à regarder. Tout que vous voyez  – c’est-à-dire : rien – virtuellement nourrit votre animal familier. Soyez fortifiés, car ce n’est pas un acte de dément que de regarder rien comme vous le faites, c’est un acte d’amour. Votre animal familier, vous l’avez adopté et vous le nourrissez, et il vous nourrira des choses dont vous avez faim, car c’est l’objet de sa présence chez vous…

J’aime apprendre par amour.

*
*       *

Je vois un chasseur… Ses traits ne sont pas clairs, ce sont ses préoccupations que je vois clairement. Il cherche. Il observe… J’entends aussi les détonations, comme des pétarades de Noël…

… C’était jours de carême et les pétarades n’étaient pas de rigueur. Par très beau temps, ce qui était souvent, elles éclataient comme le chapelet purgatoire d’une bonne conscience : trop vite, trop franc, avec une tendance à s’exporter dans l’azur. Les matins de gros surin elles avaient une consistance tellement molle de pet rassis qu’elles semblaient se dédoubler : on entendait l’amorce, comme un œuf de grive qu’on écrase sous la semelle, le coup venait une fraction de seconde plus tard. Les jours de pluie, qui étaient rares, ils étaient tellement plaintifs et solitaires qu’on avait du mal à les localiser.

C’était un amoureux de la nature. Qui l’aurait cru, à entendre sa rage des dimanches et jours fériés ? Mais il l’était profondément, ayant goûté cette vertu sur les traces pentues de la Soufrière – et accessoirement sur d’autres pistes moins profuses d’ailleurs. Il était retraité militaire, n’avait connu de sa vie d’homme pratiquement que la vie des casernements et les putains qui tournent autour, et pourvu qu’il y en eût là où il allait poser ses pataugas, musait-il durant ses tours de garde nocturnes en observant les canards dans les herbes des marécages, il serait heureux. Il avait donc refusé les offres de reconversion que lui offrait la vie civile, qui l’auraient tenu au chaud dans un quelconque bureau de l’administration coloniale, et il était venu s’installer là où, disait-il, il « pourrait parfaire son encyclopédie ».

Tout était écrit dans sa tête. Sans un mot de travers… Il tournait volontiers les pages de son encyclopédie céphalique pour se livrer à lui-même les perles de son cru, finement observées et mûrement réfléchies : « le canard est un animal nocturne ! » ; « la grive à pointe blanche est un faux-soucougnan, qui se change en chat pour endormir le chasseur. »… Sentences à la vérité d’autant plus irréfutables qu’il n’y avait personne d’autre que lui-même pour les réfuter.

C’était un homme doux, contrairement à ce que son allure laissait penser. Il avait gardé sa veste de treillis en souvenir et ses rangers pour l’utilité. Le fusil, c’était une manière d’habitude. Mais il aimait les oiseaux. Il aimait les observer, sentir leur chaleur dans le creux de sa main. Il lui arrivait souvent de tenir un gibier dans sa ligne de mire rien que pour l’épargner, en disant à voix basse pour que la Sainte Vierge l’entende bien : « Miséricorde pour les âmes sans défense ! ». Cependant il n’avouait pas de telles faiblesses, de peur d’être pris pour plus fou qu’il n’était.

Il était aussi pécheur, à l’occasion. Mais disons le : il n’aimait pas la pèche. C’était purement alimentaire. Tandis que la chasse, c’était spirituel.

*
*       *

Ce petit matin là il avait enfilé son pantalon et sa veste de treillis, chaussé ses rangers – matériel scrupuleusement volé aux militaires. Armé de son fusil fait à sa main il avait pris en sifflant le chemin communal. Après dix minutes de marche il avait bifurqué sur la droite ; il était entré « à la grâce de Dieu ».

Le sentier était à peine visible au milieu d’une double haie hétéroclite qui l’abritait de la vue et des rayons du soleil. Courait en permanence un filet d’eau, sorti d’on ne savait où, qui grattait son rel’do2 comme un chiche gratte son porte-monnaie, et arrivait à aménager des espaces boueux disproportionnés. Une descente « à la grâce de Dieu » n’était pas chose aisée. L’attention était accaparée par la recherche de « sek ». Un « sek » est un espace – tout petit en l’occurrence – de sécurité au milieu de l’incertitude. Encore fallait-il discerner les vrais « sek » des faux : roches mal-soudées, racines mal-ferées… C’est là que la mémoire entrait en jeu. La mémoire immédiate des descentes précédentes était, tous comptes fait, d’un pauvre secours car le sentier changeait de visage d’un jour à l’autre. Plus précieuse était la mémoire synthétique qui sélectionnait des informations qui, prises une à une et en tant que telles n’avaient pas de valeur extrinsèque, les jetait pêle-mêle dans un kanari3 philosophal, les mélangeait vaguement, couvrait hermétiquement, et laissait mijoter un temps et un degré indéterminés pour donner un consommé nouveau, dense et nourricier.

Un tel lait maternel s’avérait fondamental dans toute quête « à la grâce de Dieu », où aucun acquis ne devait être superficiel. Il fallait pouvoir mobiliser et agir vite et à coup sûr. Car si le sentier partait en pente douce, s’il n’y avait qu’à se laisser aller au début, il gagnait de la vitesse et se terminait en pente raide. Mobiliser et se mobiliser étaient les clefs du succès.

Mais ce n’était pas tout ! Le Bon Dieu avait fait affleurer tout au bout du sentier, pour éprouver les cœurs et les jambiers, une plaque de terre aussi lisse, aussi rose et glissante qu’une prothèse dentaire. Raidir ses muscles en arrière, en un mot freiner aurait été grave, grave erreur. Parce qu’alors même que vos muscles vous raidiraient en arrière, vos talons eux vous propulseraient en sens contraire car, tout le monde le sait : à bien courir les talons commandent…

Il valait mieux sauter. C’était même la seule chose à faire, mais allez savoir comment quand vous êtes engagé de cette périlleuse manière.

Dans le même balan4 de réflexion vous aviez tout loisir pour comprendre deux choses. Une : vos pas étaient comptés. Deux : ils étaient calibrés. Du moins auraient-ils dû l’être depuis le début… Car telle était la grande leçon de « la grâce de Dieu » : comme on est entré on sort… Entré mal, sans conscience, sans soin et sans vergogne vous en sortiez Dieu seul savait si et comment. Au contraire la mesure et la tempérance, la circonspection et la modestie, l’attention qui témoigne...

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