Célibataire, mode d'emploi

De
Publié par

Par un frais matin d’octobre, Julie Jenson, publiciste célibataire de trente-huit ans, se rend à son bureau lorsqu’elle reçoit un appel de son amie Georgia, au bord de la crise de nerfs : son mari la quitte ! Malgré tout, cette dernière réussit à convaincre Julie d’organiser une sortie avec toutes leurs amies célibataires pour se convaincre qu’on s’éclate bien mieux quand on est libre. La soirée qui commence avec quelques verres, s’achève aux urgences de l’hôpital, ce qui provoque chez Julie une véritable prise de conscience. Lasse de ses déboires et de ses déceptions sentimentales, elle quitte son emploi et se lance dans un tour du monde pour comprendre comment les femmes d’ici et d’ailleurs vivent le célibat. De Paris à Rio, en passant par Bali, Julie va découvrir l’aventurière qui sommeillait en elle.
Publié le : mercredi 17 février 2016
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782290126516
Nombre de pages : 480
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
LIZ
TUCCILLO

Célibataire,
mode d’emploi

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Claudine Richetin

image
Présentation de l’éditeur :
Par un frais matin d’octobre, Julie Jenson, publiciste célibataire de trente-huit ans, se rend à son bureau lorsqu’elle reçoit un appel de son amie Georgia, au bord de la crise de nerfs : son mari la quitte ! Malgré tout, cette dernière réussit à convaincre Julie d’organiser une sortie avec toutes leurs amies célibataires pour se convaincre qu’on s’éclate bien mieux quand on est libre. La soirée qui commence avec quelques verres, s’achève aux urgences de l’hôpital, ce qui provoque chez Julie une véritable prise de conscience. Lasse de ses déboires et de ses déceptions sentimentales, elle quitte son emploi et se lance dans un tour du monde pour comprendre comment les femmes d’ici et d’ailleurs vivent le célibat. De Paris à Rio, en passant par Bali, Julie va découvrir l’aventurière qui sommeillait en elle.
Biographie de l’auteur :
Liz Tuccillo est écrivain et réalisatrice, connue notamment pour son travail auprès de la chaîne HBO sur la série Sex and the City. Elle a également coécrit avec Greg Behrendt Ce que pensent les hommes, récompensé par un Quill Award. Célibataire, mode d’emploi a été adapté au cinéma par Christian Ditter, avec Dakota Johnson et Lily Collins.

C’est une question des plus agaçantes que tout le monde vous pose inévitablement. Pendant les réunions de famille, surtout les mariages. Les hommes vous la poseront la première fois que vous sortirez avec eux. Les psys ne cesseront de vous la répéter. Et vous y reviendrez bien trop souvent vous-même. C’est le type de question qui n’a pas de bonne réponse et qui ne réconforte jamais personne. La question qui, quand on cesse de vous la poser, ne fait qu’aggraver votre sentiment de mal-être.

Et pourtant, je ne peux faire autrement que de vous la poser. Pourquoi êtes-vous célibataire ? Vous avez l’air d’être quelqu’un de très sympathique. Et très séduisant. Je ne comprends vraiment pas.

Mais les temps changent. Dans presque tous les pays du monde, les gens ont tendance à rester plus longtemps célibataires et à divorcer plus facilement. Étant donné que les femmes s’émancipent économiquement, leur besoin de liberté personnelle augmente, ce qui a souvent pour résultat qu’elles se marient plus tardivement.

Le désir qu’a tout être humain d’avoir un partenaire, de trouver l’âme sœur, de faire partie d’un couple, ne changera jamais. En revanche, ce qui a bel et bien changé, c’est la manière d’y parvenir, l’intensité du besoin que nous en avons et ce que nous acceptons d’y sacrifier.

Et si désormais la question n’était plus, « Pourquoi êtes-vous célibataire ? »

Si vous deviez plutôt vous demander : « Comment êtes-vous célibataire ? » Le monde qui nous entoure est en perpétuelle évolution et les règles ne cessent de changer.

Alors, mesdames, à vous de me dire comment ça se passe ?

Règle N° 1

Avant tout, avoir des amies

CÉLIBAT, FAÇON GEORGIA

JE VEUX M’ÉCLATER, C’EST TOUT ! MAINTENANT QUE JE SUIS CÉLIBATAIRE, JE VEUX JUSTE M’ÉCLATER ! VOUS, LES CÉLIBATAIRES, VOUS ÊTES TOUJOURS EN TRAIN DE VOUS AMUSER !! QUAND EST-CE QU’ON SORT ET QU’ON S’ÉCLATE ?!!!

Elle hurle, littéralement, au téléphone. J’AI ENVIE DE ME TUER, JULIE, JE NE PEUX PAS VIVRE AVEC UNE DOULEUR PAREILLE. VRAIMENT, J’AI ENVIE DE MOURIR. IL FAUT QUE TU ME DISES QUE TOUT VA BIEN SE PASSER. IL FAUT QUE TU ME SORTES POUR ME RAPPELER QUE JE SUIS JEUNE, QUE JE SUIS ENCORE VIVANTE ET QUE JE PEUX ENCORE FAIRE LA FÊTE ! SINON JE NE RÉPONDS DE RIEN !

Dale, le mari de Georgia, vient de la quitter pour une autre femme il y a quinze jours et elle est évidemment un peu perturbée.

Elle m’a téléphoné le matin à neuf heures moins le quart. J’étais au Starbucks au coin de la 44e Rue et de la 8e Avenue, je portais d’une main en équilibre instable un plateau en carton chargé de cafés, de l’autre mon téléphone avec cette conversation, les cheveux dans la figure, les gobelets de mochaccino penchaient dangereusement vers mon sein gauche, et en même temps je payais le jeune caissier sympa de vingt ans et quelque. Je suis multi-tâches.

J’étais debout depuis quatre heures. En tant qu’attachée de presse pour une grosse maison d’éditions new-yorkaise, une partie de mon job est d’accompagner nos auteurs d’interview en interview quand ils font la promotion de leur livre. J’étais ce matin-là responsable d’une auteure de trente et un ans, Jennifer Baldwin. Son livre Comment rester attirante pendant la grossesse était devenu un best-seller du jour au lendemain. Les femmes de tout le pays se précipitaient pour acheter son livre. Car, bien entendu, garder son mari pendant la grossesse doit être le souci principal d’une femme pendant cette période si particulière de sa vie. Nous faisions donc cette semaine-là la tournée des émissions matinales prestigieuses. Today, The View, Regis and Kelly. WPIX, NBC et CNN, jusque-là, en redemandaient. Comment ne pas aimer un produit qui vous montre comment une future maman enceinte de huit mois se déshabille devant son homme ? En ce moment précis, l’auteure, son assistante personnelle, son agent et l’assistant de l’agent m’attendaient avec impatience dans la voiture garée devant. C’était moi la pourvoyeuse vitale de leur indispensable dose de caféine.

— Tu as vraiment envie de te suicider, Georgia ? Si c’est le cas, j’appelle le 911 et je t’envoie une ambulance.

J’avais lu quelque part qu’il faut toujours prendre au sérieux une menace de suicide, même si je crois qu’en l’occurrence elle tentait seulement de me faire promettre de l’emmener boire un verre.

— OUBLIE L’AMBULANCE, JULIE, TU ES UNE ORGANISATRICE, TOI, TU SAIS FAIRE LA FÊTE. APPELLE TES COPINES CÉLIBATAIRES, CELLES AVEC QUI TU T’ÉCLATES TOUT LE TEMPS, ET EMMÈNE-MOI QUELQUE PART OÙ ON S’AMUSE !

Tout en continuant mon exercice d’équilibre en direction de la voiture, je me disais à quel point cette idée me fatiguait. Mais je savais que Georgia traversait une période difficile et que les choses allaient probablement encore empirer avant de s’arranger.

C’était une histoire vieille comme le monde. Dale et Georgia avaient eu des enfants, avaient cessé de faire l’amour régulièrement, et avaient commencé à se disputer. Ils s’étaient éloignés l’un de l’autre et un jour Dale avait annoncé à Georgia qu’il était amoureux d’une prof de samba de vingt-sept ans, une traînée ramassée dans le caniveau, qu’il avait rencontrée à l’Équinoxe. Je suis peut-être idiote, mais je crois que l’attraction sexuelle y était pour beaucoup. Par ailleurs, et je ne voudrais surtout pas être déloyale et ne penserais même pas à suggérer que Georgia puisse avoir tort en aucune façon, parce qu’il est entendu que Dale est un connard, et que nous le détestons désormais, mais je ne peux résister à l’envie de dire que Georgia n’appréciait pas Dale à sa juste valeur.

Il faut dire, pour être juste, que je suis particulièrement sévère à l’égard du syndrome de la-femme-mariée-qui-n’apprécie-pas-son-mari-à-sa-juste-valeur. Quand je vois un homme complètement trempé qui, après être allé chercher la voiture à cinq cents mètres sous une pluie battante, revient au restaurant et tient un parapluie pour abriter sa femme qui ne lui dit même pas merci, franchement, ça m’énerve au plus haut point. J’avais donc remarqué que Georgia n’appréciait pas Dale à sa juste valeur et le traitait sans ménagement. Surtout quand elle s’adressait à lui sur un certain ton. Un ton qu’on peut déguiser et qualifier comme on veut, mais qui, pour moi, exprime en réalité tout simplement ce qu’on appelait du mépris. Un ton dégoûté. Impatient. L’équivalent vocal de lever les yeux au ciel. C’est la preuve indéniable que l’institution du mariage est en péril, comme le laisse entendre un simple « Je t’ai déjà dit que le four à pop-corn est sur l’étagère au-dessus du frigo. » Si on pouvait faire le tour du monde et récolter les remarques faites sur ce ton qui s’échappent des bouches de tous les hommes et les femmes mariés, et les transporter dans quelque désert du Nevada pour les y rejeter, la terre s’effondrerait littéralement en implosant sous le poids de toute cette irritation mondiale.

C’est sur ce ton que Georgia parlait à Dale. Évidemment, ce n’était pas la seule raison de leur séparation. Les gens sont agaçants et le mariage est ainsi fait de bons jours et de mauvais jours. En réalité, qu’est-ce que j’en sais ? J’ai trente-huit ans et je suis célibataire depuis six ans. (Oui, j’ai bien dit, six.) Ce qui ne veut pas dire que j’ai vécu six ans d’abstinence sexuelle, ni que je suis hors-service, mais effectivement, voici la sixième période de fêtes de fin d’année qui s’annonce alors que je suis complètement, officiellement, célibataire. Bon. Mais en imagination, il est clair que j’aurais toujours beaucoup de considération pour mon homme. Je ne lui parlerais jamais méchamment. Je lui laisserais toujours entendre que je le respecte et qu’il est ma priorité. Et je serais toujours sexy et gentille et, s’il me le demandait, je me laisserais pousser une queue et des nageoires pour le suivre dans l’océan, seins nus.

Georgia est donc passée du rôle de femme et mère parfois insatisfaite à celui de mère célibataire avec deux enfants. Et elle veut faire la fête.

Il doit se passer quelque chose quand on redevient célibataire. Un instinct de préservation se déclenche sans doute, qui ressemble à une lobotomie. Car Georgia a soudain fait un retour dans le passé, à l’époque où elle avait vingt-huit ans, et veut désormais juste « sortir en boîte, tu vois, pour rencontrer des mecs », oubliant qu’en fait nous approchons de la quarantaine et que certaines d’entre nous n’ont fait que ça depuis des années. Et franchement, je n’ai aucune envie de sortir et de rencontrer des mecs. Je n’ai pas envie de passer plus d’une heure à me défriser les cheveux, juste pour me sentir assez belle pour aller boire un verre. Je veux me coucher tôt, afin de me lever tôt et d’avoir le temps de préparer mon jus de fruits frais et d’aller courir. Je suis une marathonienne. Pas au sens propre. Je ne cours que cinq kilomètres par jour. Mais en tant que célibataire. Je sais comment gérer mon rythme. Je sais que la course peut être longue. Georgia, elle, veut évidemment engager les baby-sitters et lancer le sprint.

— TU ES OBLIGÉE DE FAIRE LA FÊTE AVEC MOI ! JE NE CONNAIS QUE TOI, COMME CÉLIBATAIRE ! IL FAUT QUE TU M’EMMÈNES EN BOÎTE. JE VEUX SORTIR AVEC TES COPINES CÉLIBATAIRES ! VOUS N’ARRÊTEZ PAS DE VOUS ÉCLATER ! MAINTENANT QUE JE SUIS CÉLIBATAIRE, JE VEUX FAIRE LA FÊTE, MOI AUSSI !!!

Elle oublie aussi qu’elle me regardait avec pitié quand je parlais de ma vie de célibataire et m’exclamais d’un seul souffle :

— Oh-non-c’est-trop-triste-j’ai-envie-de-mourir…

Mais Georgia faisait alors ce qu’aucune de mes amies mariées ou en couple ne pensait jamais à faire : elle prenait le téléphone et organisait un dîner en invitant des hommes célibataires pour me les présenter. Ou alors elle demandait à son médecin s’il en connaissait. Elle s’investissait activement dans ma recherche de l’Homme Idéal, même si elle se sentait de son côté en sécurité et contente d’elle. C’est une qualité rare et très belle. Et voilà pourquoi, ce vendredi matin, tandis que j’épongeais le café renversé sur mon chemisier blanc, j’acceptai d’appeler trois de mes amies célibataires, afin de leur demander si elles voulaient sortir faire la fête avec mon amie nouvellement entrée en célibat, et au bord de la crise de nerfs.

CÉLIBAT, FAÇON ALICE

Georgia a raison. On s’éclate, avec mes copines célibataires. Incroyable ce que le célibat est hilarant. Laissez-moi prendre l’exemple totalement désopilant qu’incarne Alice. Elle est avocate et, pour un salaire de misère, se bat pour défendre les droits des démunis de New York – contre les juges, les procureurs sans scrupules et la cruauté du système en général. Elle s’est donné pour mission d’aider les marginaux en luttant contre le système, en étant plus forte que les hommes tout en restant la garante de notre Constitution. Bon, d’accord, de temps en temps elle doit défendre un violeur ou un meurtrier qu’elle sait coupable et qu’elle réussit souvent à faire remettre en liberté. Oui… On ne peut pas gagner à tous les coups.

Alice est avocat commis d’office. Même si la Constitution vous garantit le droit d’avoir un avocat, elle ne peut malheureusement vous promettre que vous serez défendu par Alice. D’abord, elle est superbe. Ce qui, bien entendu, est superficiel, mais tant pis. Car les jurés qui siègent dans cette sinistre pièce vert bouteille éclairée au néon, et le vieux juge de quatre-vingts ans qui préside toute cette misère, figurez-vous qu’ils sont sensibles à tout plaisir esthétique susceptible de croiser leur chemin. Et quand notre rouquine d’Alice, sexy en diable, leur parle d’une voix rauque et apaisante avec son adorable accent italien de Staten Island, ils sont prêts à foncer à Sing Sing pour libérer tous les prisonniers jusqu’au dernier, si c’est ce qu’elle leur demande de faire.

Sa compétence juridique et son bon vieux charisme étaient si exceptionnels qu’elle était devenue le plus jeune professeur en droit de l’université de New York. Dans la journée, Alice sauvait le monde et le soir, elle amenait de jeunes étudiants juristes, destinés par leur milieu et leur éducation à devenir de parfaits yuppies, à abandonner leurs rêves de partenariats à Manhattan et d’appartements partagés dans les résidences de vacances des Hampton, pour se lancer dans l’aide juridictionnelle et y jouer un rôle primordial. Elle avait un succès fou. Elle redonnait à l’insubordination et à la compassion leurs lettres de noblesse et réussissait à leur faire croire qu’aider les gens était plus important que de gagner de l’argent.

C’était une déesse.

Oui, je dis était, parce que je mens un peu. La vérité est trop douloureuse. Alice a abandonné l’aide juridictionnelle.

— OK, c’est le seul cas où je suis pour la peine de mort.

Alice, qui est une copine géniale, m’aidait à transporter des bouquins de mon bureau au croisement de la 50e Rue et de la 8e Avenue jusqu’à une salle sur la 17e Rue où avait lieu une séance de dédicaces. (Du livre Le guide de la bêtise pour les nuls, qui était naturellement un gros succès.)

— Ma seule exception concerne tout homme qui sort avec une fille de trente-huit ans depuis qu’elle en a trente-trois et s’aperçoit soudain qu’il a pris un engagement. Il donne à cette fille l’impression que ce n’est pas un problème de se marier et de vivre avec elle jusqu’à la fin de sa vie. Il ne cesse de lui répéter que c’est pour bientôt jusqu’au jour où, finalement, il lui dit qu’il ne croit pas être vraiment fait pour le mariage.

Alice mit les doigts dans sa bouche et émit un sifflement capable d’arrêter la circulation. Un taxi vira vers nous pour nous prendre.

— Ouvrez le coffre, s’il vous plaît, dit Alice en me prenant des bras un carton de Guide de la bêtise pour le déposer dans le coffre.

— C’était dégueulasse, concédai-je.

— Plus que dégueulasse. Criminel. C’était un crime à l’encontre de mes ovaires. Un délit envers mon horloge biologique. Il m’a volé cinq de mes plus belles années de fertilité, ce qui devrait être considéré comme vol qualifié de maternité potentielle et passible de pendaison.

Elle me prenait en même temps les cartons des mains et les lançait de plus en plus violemment dans le coffre. Je me suis dit qu’il valait mieux la laisser faire. Quand elle a eu fini, nous sommes montées dans le taxi chacune par une portière, tandis qu’elle continuait, sans reprendre haleine, à me parler par-dessus le toit.

— Je n’ai pas l’intention de me laisser faire. Je suis une femme forte. Je gère. Je peux rattraper le temps perdu, tu vas voir.

— Que veux-tu dire ?

— Je vais donner ma démission et me mettre à draguer à plein temps.

Alice s’installa sur son siège et claqua la portière. Éberluée, je m’enfonçai sur la banquette.

— Excuse-moi ?

— Chez Barnes and Noble, Union Square, ordonna Alice au chauffeur. Puis, se tournant vers moi :

— Oui, je vais m’inscrire dans tous les sites de rencontre, je vais envoyer des courriels à tous mes amis pour qu’ils m’organisent des rendez-vous avec tous les célibataires qu’ils connaissent. J’ai l’intention de sortir tous les soirs et de rencontrer quelqu’un très vite.

— Tu démissionnes pour draguer ?

Je tentais de mettre dans ma voix un minimum d’horreur et de désapprobation.

— Exactement.

Elle opinait vigoureusement comme si je savais parfaitement de quoi elle parlait.

— Je continuerai à enseigner, il faut que je gagne ma vie. Mais en fait, oui, le dating sera ma nouvelle activité. Tu m’as bien entendue.

Désormais, ma chère et généreuse Superwoman, Xena la Princesse Guerrière, Erin Brockovich, ma copine Alice consacre donc tout son temps et son énergie à aider les défavorisés. Mais cette fois, la défavorisée, c’est elle : une célibataire de trente-huit ans dans la ville de New York. Elle continue à se battre contre les hommes, mais cette fois, l’homme, c’est Trevor, qui lui a volé ses précieuses années et lui a donné le sentiment d’être vieille, indigne d’être aimée, et terrifiée.

Et quand on demande à Alice ce qu’elle fait de son nouveau temps libre, celui qu’elle passait à aider de jeunes primo-délinquants à éviter la prison de Rikers et les abus épouvantables qui s’ensuivaient, elle y va souvent de son petit couplet :

— Outre l’Internet, et les rendez-vous, je m’arrange pour aller partout où je suis invitée, toutes les conférences, les déjeuners et les dîners. Même si je ne me sens pas en forme. Tu te rappelles quand j’ai eu cette mauvaise grippe ? Je suis sortie et j’ai assisté à une soirée pour célibataires à l’Atelier Théâtral de New York. Le lendemain de mon opération à la main, j’ai pris des comprimés et je suis allée à cette énorme réception de soutien pour la préservation de Central Park. Tu ne sais jamais quel soir tu peux rencontrer l’homme qui va changer ta vie. Mais je me garde des loisirs, je m’attache à faire des trucs qui me plaisent, parce que tu sais, c’est quand on s’y attend le moins qu’on rencontre son alter ego.

— Quand on s’y attend le moins ? demandai-je au cours d’une de ses diatribes. Mais, Alice, tu as décidé de démissionner de ton job pour consacrer tout ton temps à trouver quelqu’un. Comment peut-il y avoir un seul instant où tu ne t’y attendes pas ?

— En restant active. En faisant des trucs intéressants. Je fais du kayak sur l’Hudson, je prends des cours de menuiserie à Home Depot. Tu devrais y venir avec moi, au fait. J’ai fait un placard superbe. Et j’envisage de suivre un cours de voile au South Street Seaport. Je m’occupe à un tas de choses qui me passionnent, et comme ça je peux arriver à croire que je ne suis pas juste en train de chercher un mec. Parce qu’il ne faut surtout pas avoir l’air en manque. C’est le pire.

Quand elle raconte ça aux gens, elle est perçue comme un peu perturbée, surtout qu’elle n’arrête pas d’avaler des pastilles digestives tout en parlant. Son problème gastrique provient, je crois, d’un léger reflux acide plus connu sous le nom de « j’ai peur de la solitude ».

Donc, naturellement, qui d’autre qu’Alice aurais-je pu appeler alors que j’avais besoin de copines pour « m’éclater », puisqu’elle est passée quasiment professionnelle en la matière ? Elle connaît tous les barmans, les portiers, les maîtres d’hôtel, les bars, les clubs, les endroits inhabituels, les bistrots de prédilection des touristes, les troquets, et autres lieux branchés de New York. Et bien sûr, Alice était d’accord.

— J’en suis, dit-elle. Ne te fais pas de souci. On va faire en sorte que demain soir, Georgia s’amuse comme jamais.

Je raccrochai, soulagée. Je savais que je pouvais compter sur Alice, car même si sa vie avait changé, elle était toujours prête à défendre la bonne cause.

CÉLIBAT, FAÇON SERENA

— Pas question, il y a trop de fumée.

— Mais tu ne sais même pas où on va.

— D’accord, mais de toute façon, ce sera enfumé. C’est partout pareil.

— Serena, il y a une loi qui interdit de fumer à New York. On n’a pas le droit de fumer dans les bars.

— Je sais, mais on dirait quand même qu’il y a trop de fumée. Et il y a toujours trop de bruit dans ces boîtes.

Nous sommes au Palais Zen, le seul endroit où je rencontre Serena depuis trois ans. Serena n’aime pas sortir. Serena n’aime pas non plus manger de fromage, de gluten, de solanacées, de légumes non bio, ni d’ananas. Son groupe sanguin présente une intolérance à tous ces aliments. Si vous ne l’avez pas deviné, Serena est mince, très mince. C’est une de ces très jolies blondes squelettiques que vous rencontrez au cours de yoga dans toutes les grandes villes américaines. Elle est cuisinière végétarienne dans une célèbre famille new-yorkaise dont je ne suis pas autorisée à parler. Serena m’a fait signer un accord de confidentialité afin de ne pas se sentir coupable de rompre celui qu’elle a elle-même signé avec ses employeurs quand elle me raconte les derniers potins à leur sujet. Vraiment. Mais disons seulement pour ce qui nous concerne qu’ils s’appellent Robert et Joanna, et qu’ils ont un fils prénommé Kip. Et très franchement, Serena ne dit jamais de mal d’eux. Ils la traitent avec considération et semblent apprécier sa douceur. Mais bon, quand Madonna vient déjeuner et fait tout un cinéma à propos de la cuisine de Serena, celle-ci doit pouvoir en parler à quelqu’un. C’est humain.

Serena étudie également l’hindouisme. Elle croit en la sérénité en toute chose. Elle veut voir la perfection divine en tout, même dans le fait qu’elle n’est pas sortie avec un garçon depuis quatre ans. C’est pour elle un signe de perfection en cela que le monde lui montre qu’elle a encore besoin de travailler sur elle-même. Car comment peut-on être vraiment le partenaire de quelqu’un tant qu’on n’est pas soi-même un être humain totalement accompli ?

Serena a donc travaillé sur elle-même. À tel point qu’elle est devenue un labyrinthe humain. Je plains l’homme qui tentera de s’aventurer dans les corridors tortueux et les tunnels en impasse que constituent ses multiples restrictions alimentaires, horaires de méditation, ateliers new age, régimes vitaminés et autre besoin d’eau distillée. Si elle poursuit ce travail sur elle-même, elle va finir par s’emmurer.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.