Ces gens dont on ne parle plus

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Du garde-chasse à la Popinette, dans ce village de Sainte-Gemme niché au cœur du pays de Brenne, chacun veillait sur son voisin. Au travers de leurs vies simples, ces gens ordinaires, pour la plupart rescapés du 30 août 1944, étaient animés par le même sens qui porte le nom de « solidarité ». Dans un décor suranné des années cinquante, au cœur de la boulangerie du village, une petite fille tout aussi ordinaire observait les clients qui venaient acheter leur pain. Cette gamine était la fille des boulangers.


Publié le : lundi 4 janvier 2016
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EAN13 : 9782334045902
Nombre de pages : 154
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ISBN numérique : 978-2-334-04588-9
© Edilivre, 2016
Avant-propos
Avant de troquer les chaussettes en laine pour les bas nylons, je vivais dans l’insouciance et la légèreté de l’enfance. Sans détermination particulière, du lever au coucher chaque jour davantage, je savourais tranquillement mon existence dans l’instant présent, sans chercher à savoir ce que serait le lendemain. Certains soirs d’été, les yeux levés vers le ciel, mon esprit prenait le large, se laissant guider par les filaments dorés des nuages qui flottaient au loin et me transportaient vers de nouveaux horizons, d’autres univers remplis d’imaginaire. Comme toutes mes copines d’école, je rêvais de devenir institutrice, coiffeuse ou hôtesse de l’air.
Dans la société actuelle, le flux continu d’informations qui déferlent sous nos yeux et qui nous échappent aussi vite qu’elles apparaissent, sans intégrer l’essence même du souvenir, m’amène à faire un arrêt sur image. Visionner le passé pour remettre en scène certaines personnes dans l’ambiance surannée des années 1960 est ma façon toute particulière de poser un regard subjectif sur des gens que j’ai croisés lorsque j’étais enfant au cœur d’une boulangerie. 2 À quelques encablures du pays des mille étangs, le village d’à peine 33 km dans lequel j’ai vécu les quinze premières années de ma vie et qui ne m’a pas laissée indemne s’appelle Sainte-Gemme. J’en parle au passé car ce que je vais vous raconter, ou vous remémorer pour ceux qui se souviennent de cette époque, date déjà du siècle dernier. Ce qu’il m’en reste aujourd’hui ressemble étrangement aux effluves d’un parfum qui aurait embaumé ma mémoire. Les années 1960, les Trente Glorieuses, c’était il y a cinquante ans déjà. Et pourtant la tendresse que je garde pour cette époque, intimement liée à mes jeunes années et profondément ancré en moi, me semble intemporelle. Sainte-Gemme, nichée au cœur d’un pays de légendes, fut le berceau de mon enfance. Cette localité reste celle qui m’a vue grandir, qui m’a façonnée et tellement appris des rapports humains, des codes de comportement et des valeurs authentiques liées à la relation aux autres. Ma manière d’évoquer cette localité au féminin vous interpelle probablement, mais parler de cette bourgade en ces termes est l’évidence même. Une façon très personnelle de me rappeler au bon souvenir de cette vieille demoiselle, qui fut endeuillée par la tragédie qu’elle endura le 30 août 1944. Cependant, en toute dignité, les Saint-Gemmois levèrent le voile noir qui leur recouvrait le visage et trouvèrent le courage de se redresser pour surmonter ce drame. Il s’en fallut toutefois de peu pour que les troupes ennemies, en totale perdition, la réduisent en champ de ruines. À noter que moins de dix ans après ce scénario catastrophe, resté imprimé dans l’histoire, humilité, détermination et résilience redonnèrent à ses habitants meurtris, force et envie de se reconstruire et de restituer à leur village ce qu’ils ont vu partir sous leurs yeux en fumée. Attitude admirable pour une population qui sut pudiquement panser ses plaies, alors que les plus démunis vivaient dans une grande précarité. Certains étaient même encore éclairés à la lampe à pétrole, sans eau courante dans des baraquements de fortune en bois.
De cette tragédie émergea un élan de solidarité qui ne fut pas un vain mot, une manière d’être que les rescapés continuèrent de mettre au service des autres et de perpétuer de longues années durant. Dans ce village brennou de Sainte-Gemme, au-delà d’une nécessité, l’entraide ainsi que la proximité étaient devenues un art de vivre, une éthique. Celui qui n’adhérait pas à ces valeurs n’était pas le bienvenu. Tout nouvel arrivant était jugé et apprécié sur sa capacité à se rallier à ce principe de fraternité, de bienveillance à l’égard de son voisin. Face à l’inconnu, la méfiance fut de longues années durant un automatisme, un réflexe de prudence.
Toutefois, en toute sincérité et humilité, je vous le confie, mon idée première était d’immortaliser par écrit des témoignages recueillis auprès de victimes du 30 août 1944, qui se seraient inscrits dans une démarche de transmission de la mémoire. Ces déclarations plus intimistes n’auraient été en rien celles consignées dans les archives de la mairie. Les douloureux souvenirs qui m’ont été confiés et que je garderai secrets sont des moments précieux d’histoire personnelle et familiale, vécus par des enfants, des adolescents de l’époque qui, malgré l’insouciance de leur jeunesse, n’eurent d’autre choix que de subir ces scènes de guerre et de désolation. Soixante et onze ans après, ces jeunes gens devenus parents, grands-parents, enrichis de leur expérience d’adultes et de leur vécu, non seulement s’en souviennent encore, mais trouvent la sérénité et les mots justes de la sagesse pour exprimer avec bon sens leur ressenti et leurs émotions. Ces héritiers de la Seconde Guerre mondiale, à la mémoire encore indéfectible, seraient prêts à témoigner plus longuement pour éviter que ne glisse définitivement dans l’oubli cette sombre journée de fin d’été. Pourtant, certains autres se sont imaginé que j’avais eu envie de consigner ces confessions intimes à de strictes fins d’enrichissement pécuniaire, il n’en sera donc rien. Un jour peut-être, plus personne n’évoquera ces horreurs.
Toutefois, évoquer Sainte-Gemme en balayant d’un revers de main cet effroyable désastre aurait été, à mon sens, manquer de respect à tous les sinistrés qui n’ont eu d’autre choix que celui de se relever, de surmonter cette tragique journée, encore si présente dans la mémoire des anciens.
À vouloir remonter le temps à contre-courant, un autre défi s’est imposé à moi : dresser le portrait ou, du moins, tenter avec des mots de remettre en scène des personnages qui s’inscrivaient dans le décor ambiant, qu’ils aient été citoyens de la commune ou des campagnes environnantes est mon nouveau challenge.
Dans cette France reculée, certains habitants de la commune m’interpellaient, d’autres m’amusaient, une minorité m’intriguait, tous ont probablement contribué à ce que je suis devenue dans ma façon d’aborder le monde. Et puis il y eut tous ceux que j’aimais sincèrement. Malheureusement, la plupart ont disparu, à commencer par mon père, le boulanger. Ma mère appelée dans son hameau de naissance « la petite fille des bruyères » vient de fêter ses 85 ans. Lorsqu’elle se souvient de ses années passées à la boulangerie, alors qu’elle était toute jeune mariée, ce sont ses yeux rieurs et son sourire au coin des lèvres qui en disent long sur les souvenirs qu’elle garde, embellis de quelques anecdotes croustillantes. J’aimerais qu’il en soit de même pour les lecteurs qui s’approprieront les quelques pages de ce récit.
Chapitre I
La personne qui m’a le plus marquée est Constance Popineau, « la Popinette » comme on l’appelait. Quelle femme solide et endurante ! Quand bien même se serait-elle interrogée sur sa condition féminine, elle ne semblait jamais affectée ni par l’envie, ni par la privation ! Elle se nourrissait de son intense fidélité à elle-même, de ses réalités, de ses expériences et de son énergie, qu’elle avait à revendre. Sa richesse intérieure la conduisait toujours à aller vers les autres pour donner le meilleur d’elle-même.
Quelle que soit la couleur du ciel, la température ambiante, de l’aube au crépuscule, que le rossignol gazouille le jabot bedonnant ou que le rouge-gorge grelotte sur une branche pour lutter contre la faim et le froid, Constance sillonnait inlassablement les routes de Brenne. Soigner les malades, apporter son soutien aux nécessiteux, prévenir les biens portants des épidémies de rougeole, de varicelle ou de coqueluche et donner son sang au centre de transfusion sanguine de la région étaient ses principales missions. En toute saison, par tous les temps, sur le bitume brûlant ou les routes verglacées entre Vendœuvre, Buzançais, Saulnay et « Châtéroux », disait-elle de son timbre de voix éraillée, cette force de la nature allait de hameaux en fermes, juchée sur sa mobylette bleue délabrée. L’été, toutes fenêtres ouvertes, nous entendions sa vieille pétrolette arriver de loin !
À l’ouverture de la boulangerie, la première cliente à pousser la porte du magasin était souvent Constance. Sitôt à l’intérieur, elle allait directement trouver mon père au fournil. À côté des sacs de farine, dans l’espace dédié aux collations matinales, elle avait sa place attitrée et ses habitudes. Chaque jour, aux alentours de 6 h 30-7 heures, elle reproduisait les mêmes gestes, toujours avec la même précision. Pendant qu’un fond de café blanchi de quelques gouttes de lait réchauffait dans une casserole sur le gaz, elle préparait son petit-déjeuner. Debout, penchée au-dessus de la table, elle cramponnait un morceau de pain de quatre livres d’une main, qu’elle appuyait contre sa poitrine, et de l’autre, d’un petit couteau à scie à la lame bien aiguisée, elle taillait une dizaine de fines lamelles jusqu’à ce que son bol ne puisse plus en contenir. Lorsque les premiers bouillonnements crépitaient dans la cassolette en aluminium, elle éteignait la flamme bleutée et versait le liquide par-dessus. La mie de pain gonflait tellement que la cuillère à soupe plantée au milieu de ce soufflé improvisé ne pouvait s’autoriser aucune inclinaison. Ce repas aux allures de souper pour le moins roboratif valait pour elle tout l’or du monde et lui donnait du cœur à l’ouvrage. Du solide qui tenait au corps, c’était ce dont elle avait besoin. Dans ce recoin exigu du fournil, entre les ballots de farine et le réchaud à gaz, au cœur de la panification, le temps que le boulanger divisait, pesait, incisait les pâtons avant de les enfourner, Constance se restaurait tranquillement, écoutant la radio dans le ronronnement du four, sans crainte d’être agressée par des éclats de voix. Plus que le fait de déjeuner dignement, l’odeur enivrante du pain chaud était un plaisir inestimable pour cette femme qui vivait si rudement.
Un samedi matin du mois de mai, veille de première communion dans le village, Constance fut cependant mise à dure épreuve. Cette cérémonie, qui, au-delà de son caractère religieux, symbolisait la fin de l’enfance, était l’occasion pour les familles de se réunir et d’engager quelques dépenses festives.
Donc chaque année, dans la semaine précédant ce dimanche, que les jeunes communiants attendaient avec impatience pour enfin porter, comme le voulait la tradition, une montre à leur poignet ou une chaîne en or autour du cou, mon père devait adapter son organisation à la circonstance et, surtout, se faire seconder.
À cette occasion, pour laquelle son carnet de commandes se noircissait particulièrement, il se faisait aider. La première année, ne connaissant personne qui puisse lui donner un coup de main, il fit appel à un jeune ouvrier boulanger-pâtissier recommandé par le minotier pour la qualité de son travail et sa rapidité d’exécution. C’était un nommé Germain, un grand costaud qui savait tout, avait tout vu, tout entendu, tout compris avant tout le monde. Malgré cette apparente arrogance, mon père ne trouvant personne d’autre qui soit disponible et compétent, fit le choix de l’embaucher, se disant que durant ces quarante-huit heures au cours desquelles ils feraient équipe, il l’utiliserait pour ses talents professionnels, ce qui lui permettrait d’honorer les commandes de ses clients en toute quiétude.
Mais à peine fut-il arrivé que ce jeune homme à l’ironie dédaigneuse, trop sûr de lui et très peu conciliant avec les autres, prit une liberté qui lui valut de quitter les lieux plus vite qu’il ne l’avait imaginé. Alors que mon père était parti à Buzançais porter une camionnette de pains pour dépanner un de ses collègues cloué au lit par des coliques néphrétiques, Germain profita de l’absence du patron pour imposer son autorité dans le fournil. Sans doute agacé par la présence de Constance qu’il trouvait trop bavarde ou trop encombrante, il prit un malin plaisir à la chasser. L’exigence du minotier qui fournissait mon père en farine était que les sacs vides qui étaient consignés lui soient rendus proprement pliés. Donc, avant que le patron ne revienne, Germain entreprit de ranger ceux qu’il avait négligemment posés dans un coin. Il en prit un premier, puis un second et les secoua copieusement devant Constance feignant de ne pas l’avoir remarquée. Tellement estomaquée de se retrouver sous un nuage de particules blanches, prise de quintes de toux et très humiliée, elle déguerpit à toute vitesse par la porte qui donnait accès à la cour. Non seulement elle ressemblait à un Pierrot lunaire mais elle eut vite fait de comprendre le message que ce vaurien était clairement en train de lui envoyer. Furieuse, elle sortit sur le seuil de la porte du fournil pour reprendre son souffle et tenter de se dépoussiérer. Tout essoufflée, courbée vers l’avant, tête baissée traitant Germain de tous les noms d’oiseau, elle agitait ses mains dans ses boucles grisonnantes pour enlever un maximum de poussière. Marie, la boulangère, arrivant sur ces entrefaites, se demanda bien ce qui venait d’arriver. Avait-elle fait un faux pas la projetant la tête la première dans un sac de farine resté ouvert ? Cela paraissait peu probable. « Que vous arrive-t-il, Constance ? demanda Marie. – C’est l’autre dingo que vous avez embauché qui a secoué ses sacs sur moi avant de les plier. Je suis persuadée qu’il l’a fait exprès. – Qui, Germain ? s’étonna Marie. – Bien oui, qui voulez-vous que ce soit d’autre ? Roland est parti à Buzançais. Il a profité de son absence pour tenter de me chasser, je devais le gêner. C’est certain que si j’avais eu vingt ans de moins, il n’aurait pas agi ainsi. Je voyais bien que ma tête ne lui revenait pas. Je lui parlais, il ne me répondait pas. P’tit c… Pour qui se prend-il ? »
À la fois confuse et folle de rage, Marie l’aida à secouer ses vêtements pour enlever le plus gros, puis la fit rentrer à la cuisine pour un brin de toilette et lui permettre de se recoiffer. « Ah ça, il ne l’emportera pas au paradis ! » marmonna-t-elle entre ses dents. Une fois la Popinette remise en état, elle l’invita à la table de la cuisine et lui servit à nouveau un café au lait pour l’aider à retrouver ses esprits et se remettre de ces émotions. « Ne bougez pas Constance, je reviens ! »
Comme si elle n’avait pas eu connaissance de cet incident, Marie, souriante mais sans un mot, rentra au fournil récupérer discrètement la canadienne de Constance, se disant au fond d’elle-même : « Toi, mon gars, je t’aurai au virage. » Germain, la lame de rasoir coincée entre les dents, s’affairait devant le four de briques
rouges pour mettre à cuire la troisième fournée du matin. Concentré et soucieux de sortir du beau pain au coup de lame bien dégagé, qui fait généralement la renommée d’un boulanger, c’est à peine s’il détourna le regard sur la patronne. Lorsque mon père fut de retour, Marie ne tarda pas à le rejoindre dans la cour pour lui faire part de l’attitude de Germain à l’égard de Constance. Sans doute ne lui laissa-t-elle pas le choix de la sanction à appliquer. Le choix et l’embauche et du commis ayant été une affaire entre hommes, il en sera de même pour la révocation, pensa-t-elle. Malgré la charge de travail qui incombait à Roland, la décision de renvoyer son extra fut sans appel. Germain fut sommé séance tenante de rassembler ses affaires et de prendre la porte. Les quelques heures de travail qu’il venait d’effectuer lui furent bien évidemment réglées sur le champ. Son baluchon sous le bras, il enfourcha sa bicyclette et repartit d’où il était venu.
Constance, ayant retrouvé sa sérénité, tenta d’excuser l’ouvrier, mettant cet écart de conduite sur le compte de la jeunesse, mais il était trop tard. Roland en avait décidé autrement. Germain avait déjà quitté la boulangerie. Personne ne devait se comporter de la sorte dans son établissement et jusqu’à preuve du contraire le capitaine du bateau restait maître à bord. Mon père était un homme droit qui faisait du respect à autrui une règle d’or. Sa devise était : « Ne faisons pas aux autres ce que nous ne voulons pas qu’ils nous fassent. » En fin de journée, aux alentours de 19 heures l’été et de 17 heures les mois d’hiver, une fois son devoir accompli, avant que le jour ne cède sa place à la nuit, c’était la même Constance qui, harassée de fatigue, poussait de nouveau la porte de la boutique pour prendre son pain qu’elle ficelait sur son porte-bagages, avant qu’il ne finisse comme celui du petit-déjeuner, taillé en lamelles au fond d’une assiette dans un bouillon de soupe grasse. Entre-temps, elle avait rempli son devoir. Elle comptait parmi les donneurs universels du groupe O et fut pendant de nombreuses années la première donneuse de sang du département de l’Indre. Difficile d’imaginer où cette femme, qui vibrait tant pour autrui, trouvait son endurance, sa robustesse, sa force d’âme. En qui croyait-elle ? En quoi avait-elle la foi ? D’où tirait-elle son énergie ? À quoi se dopait-elle ? N’importe qui l’ayant côtoyée aurait été tenté de répondre « au mélange deux-temps comme pour sa mobylette » ! Une certitude : elle ne pouvait puiser cette vitalité dans son environnement familial qui était des plus exécrables. Soigner les malades, faire des piqûres, secourir les accidentés, toujours se surpasser pour son prochain était sa raison d’exister, de résister à la violence psychologique qu’elle encaissait au quotidien d’un mari violent et avare. Jamais de sa vie, elle ne s’était formée au métier d’infirmière, pas davantage à celui d’aide-soignante. Autodidacte, elle maîtrisait les fondamentaux du secourisme, la précision des gestes, et portait en elle les meilleurs réflexes en toutes circonstances. Pourtant, elle appartenait à cette catégorie de gens pour lesquels l’acharnement au travail n’aboutissait jamais à l’opulence. Sans état d’âme, dénuée de toute lâcheté et pas bigote pour deux sous, elle cultivait ce don et possédait en elle la fibre de la loyauté, du partage et du dévouement. À l’exception de Germain qui s’était amusé d’elle, cette infirmière improvisée était hautement respectée de ceux à qui elle apportait son aide, son savoir-faire. Constance n’était bien évidemment pas médecin pour les raisons aussi logiques qu’elle n’avait jamais fait les moindres études, encore moins celles de médecine. Savait-elle au moins écrire ? Elle ne se
disait d’ailleurs pas davantage guérisseuse. Croire en la supériorité d’un quelconque don occulte, prétendre soigner les maux par le fluide, l’apposition des mains ou les prières l’amusait énormément. À l’adolescence, elle s’était découvert une vocation qu’elle mettait au service des autres. Constance était un être à part.
Chapitre III
Pauvre, sans confort, sans eau courante ni électricité, Constance usait de l’humanité qu’elle portait dans sa chair pour fuir l’inconfort et les excès que lui infligeait son mari. Dans les années 1950-1960, ni le RMI, ni le RSA ne venait en aide à cette catégorie de gens aux ressources insuffisantes, aux « économiquement faibles », comme on les appelait en ce temps-là.
Cette femme qui œuvrait bénévolement ne pouvait compter que sur l’aide des laboratoires auxquels elle donnait son sang pour subvenir à l’essentiel. De forte corpulence, elle n’avait guère le sens de la toilette, encore moins de la coquetterie. Le raffinement vestimentaire n’était pas sa préoccupation première. Le matin, elle enfilait le plus souvent les tenues de la...
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