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Chacune en sa couleur

De
170 pages
Un café de la Butte aux Cailles, trois personnes sirotent un expresso à la terrasse. Marie, Cyril et Roger ne se connaissent pas et pourtant repartent ensemble pour une parenthèse, un instant ; un temps hors du temps qui changera à jamais leur vie (car, après, tout s'accélère...). Des personnages hauts en couleur. Un style clair, bref, élégant. D'abord initiatique puis social et enfin noir, l'auteur signe ici son roman le plus accompli.
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Alain Rouet

Chacune en sa couleur

Roman

































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ04761Ȭ4

EAN : 9782343047614


Chacune en sa couleur

Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Cuenot (Patrick), Dieu au Brésil, 2014.
Maurel (Patrick), Khonsou et le papillon, 2014.
D’Aloise (Umberto), Mélodies, 2014.
JeanȬMarc de Cacqueray, La vie assassinée, 2014.
Muselier (Julien), Les lunaisons naïves, 2014.
Delvaux (Thierry), L’orphelin de Coimbra, 2014.
Brai (Catherine), Une enfance à Saigon, 2014.
Bosc (Michel), MarieȬLouise. L’Or et la Ressource, 2014.
Hériche (MarieȬClaire), La Villa, 2014.
Musso (Frédéric), Le petit Bouddha de bronze, 2014.
Guillard (Noël), Entre les lignes, 2014.
Paulet (Marion), La petite fileuse de soie, 2014.
Louarn (Myriam), La tendresse des éléphants, 2014.
Redon (Michel), L’heure exacte, 2014.
Baldes (Myriam), Où tu vas, Eva ?, 2014.

*
**
Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent. La liste complète des
parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages,
peut être consultée sur le site www.harmattan.fr


Alain Rouet

Chacune en sa couleur
roman




















L’Harmattan


Première Partie

La Rose Noire


1

Assise à la terrasse, lunettes de soleil rondes masquant larȬ
gement son visage, elle tient une cigarette entre les doigts
de la main gauche, main de musicienne ou de peintre, bras
fin et nerveux ; elle la porte à ses lèvres ; le geste est précis,
se répète à l’identique. Chaussures noires, collants noirs,
jupe gris souris, le haut assorti. Genre cadre supérieure
comme on les voit sur le parvis de la Défense, plutôt jolie
femme sans doute, ne cherche pas à plaire, élégante juste
ce qu’il faut pour ne pas dénoter dans son milieu profesȬ
sionnel.
C’est un café du treizième arrondissement, quartier où
son vêtement est plus inattendu.
Elle écarte légèrement ses lunettes de la main gauche, la
cigarette toujours entre les doigts, de la droite essuie ce qui
pourrait être une larme.
À la table voisine, côté larme, un homme d’une quaranȬ
taine d’années, mal habillé avec soin, œil vif, léger sourire
aux lèvres, la dévisage sans vergogne. Il fume aussi, des
cigarettes qu’il roule luiȬmême. Il a fermé son livre, Kafka
sur le rivage. Elle ne le regarde pas, semble ne pas avoir
perçu le regard inquisiteur, ou fait semblant.

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Côté cigarette, un autre homme, la soixantaine, type
universitaire, écrit de temps en temps quelques mots sur
un petit papier, un poème peutȬêtre, ou des idées pour déȬ
montrer un théorème difficile. Lui aussi regarde sa voisine,
plus discrètement, mais avec intérêt ; quand elle lève enfin
les yeux, pas directement vers le regard scrutateur de son
voisin de droite, mais vers le livre, il s’adresse directement
à elle, « aimezȬvous la poésie d’Henri Michaux ? ». « J’aime
surtout ses dessins, la peinture est la passion de ma vie »,
répondȬelle en se tournant vers lui, avec un léger sourire.
Il n’en fallait pas davantage pour que les trois se retrouȬ
vent autour de la même table, avec courtoisie et plaisir parȬ
tagé. On se jauge pour commencer, petite conversation inȬ
tellectuelle, on vérifie sournoisement si la culture est de faȬ
çade ou ancrée sur le vécu, et puis on prend confiance, on
se détend, on se présente, sans ostentation.
Elle, c’est Marie, petite cinquantaine, artiste peintre pasȬ
sionnée, peu ou pas reconnue ; elle était responsable d’une
galerie qui vient de déposer son bilan, licenciée il y a
quelques heures à peine.
Le plus jeune, Cyril, est bardé de diplômes, au chômage
depuis fort longtemps, désireux d’y rester. Il préfère la miȬ
sère au salariat, n’a guère envie de se mettre à son compte,
cultive avec talent et opiniâtreté les aides sociales. Il lit
beaucoup, écrit presque autant, mais à l’en croire la publiȬ
cation d’une seule de ses pages lui serait une irréparable
humiliation.
Roger, le troisième, est un universitaire reconnu,
soixanteȬhuitard dans l’âme, à qui tout réussit y compris
une légère marginalité admirée par ses étudiantes.
On reprend un café, puis un autre. De grands silences
ponctuent ce qui pourrait sembler une interminable suite
de monologues, tant chacun prend son temps pour exposer

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la moindre idée, les autres pour y répondre. On est bien,
entre soi, car avec des parcours différents, des situations
sans rapport, ces trois personnes ont la même âme, le
même regard sur la vie.
Il fait encore bien jour en cette fin août, mais la fraîcheur
du soir commence à se faire sentir, Roger invite au restauȬ
rant ; tous les trois montent vers la Butte aux Cailles, Marie,
au milieu, donne la main aux deux hommes.
Avec leurs lois idiotes, l’intérieur, nonȬfumeur, est à
moitié vide, l’autre moitié peu fréquentable ; la terrasse est
chauffée par des lampes infrarouges ; on y parle fort, on
fume, on boit, on rit, on vit. Marie, Cyril et Roger refont le
monde, comme il se refait aux tables voisines, on se sourit
de l’une à l’autre, on se passe du feu comme autrefois.
Entre deux discussions animées sur le théâtre, les derȬ
niers films, les lectures insolites, un silence, un blanc. Roger
en profite : « ma cave est bonne, autant la finir avant qu’une
cirrhose, un cancer, ou un accident d’avion ne nous achève.
Je vous invite tous deux dans ma campagne ». Marie et
Cyril acceptent, n’estȬce pas la suite naturelle de cette soiȬ
rée ? On passe rapidement chez Marie qui a tôt fait de remȬ
plir une valise, plus son matériel de peinture, plus un carȬ
ton à dessins rempli de ses œuvres, heureusement des
petits formats sur papier. Cyril a son sac à dos et n’a besoin
de rien d’autre, « comme toujours » ditȬil.
La campagne de Roger est assez loin, deux bonnes
heures de route et l’on arrive au milieu de nulle part. Pas
un bruit, si ce n’est le hululement d’une chouette et le coasȬ
sement des grenouilles, l’opposé de Paris, bruit de fond nul
que déchirent par moment les cris sonores des animaux.
On entre, on s’installe, Roger va chercher bouteilles, froȬ
mage local et fruits du jardin, et l’on refait le monde comme
quelques heures auparavant sur la Butte aux Cailles.

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Marie se sent bien, les larmes sont loin ; fermée il y a
quelques heures à peine, la galerie a disparu de ses préocȬ
cupations pour rejoindre en un endroit reculé de son cerȬ
veau les souvenirs d’autrefois. Elle est peintre, tout en parȬ
lant de vagues projets font surface, des couleurs, des
rouges profonds et des formes de vagues ; elle est en sécuȬ
rité avec des hommes dont elle se sent déjà proche.
Ils ont beaucoup bu : rejoindre la maison d’amis, à
quelques mètres de là, semble une excursion hors de porȬ
tée, monter jusqu’à la chambre de Roger est le plus qu’ils
puissent faire, et c’est naturellement qu’une heure plus
tard Marie s’endort entre Cyril et Roger. Au petit matin les
deux garçons blottis contre elle la caressent doucement,
elle les embrasse à tour de rôle, légèrement, sans gêne auȬ
cune, tous trois dans un demiȬsommeil.
Marie était pourtant une femme réservée, un peu méȬ
fiante même. Elle s’était mariée très jeune avec un interne
en médecine qui lui avait donné une fille, Isabelle.
Lorsqu’ils s’étaient connus, il était un garçon enjoué, aimait
sortir le soir, partir en weekend au hasard de la première
idée venue, à cent kilomètres de Paris ou au bout du
monde. Il avait l’argent facile, celui de ses parents passaȬ
blement fortunés. Elle venait de terminer une maîtrise
d’histoire de l’art, sa vraie passion était la peinture, enfant
elle passait déjà des heures à dessiner ; il la faisait rire, elle
le suivait et peignait là où ils arrivaient, dans la forêt de
Fontainebleau un jour, un autre à Kamakura où elle avait
compris la peinture japonaise un matin de grande pluie :
une atmosphère transparente sur dix mètres, auȬdelà l’air
opaque comme un verre dépoli.
La naissance d’Isabelle mit fin aux sorties nocturnes et
aux voyages improvisés. L’internat terminé, il s’installa. Il
travaillait beaucoup, ne lisait pas, considérait la peinture

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de sa femme comme un ersatz de couture ou de broderie,
un passeȬtemps de femme au foyer. Ses idées politiques
étaient celles de son père, droite bonapartiste, il supportait
mal que Marie se permit à l’occasion d’exprimer quelques
réserves sur ses opinions ou ses commentaires sur le jourȬ
nal télévisé. Elle étouffait, et lui s’en voulait de ne pas avoir
écouté sa mère en épousant une femme de sa condition qui
aurait tenu la maison ; ils divorcèrent quand Isabelle allait
sur ses trois ans. Elle reçut une pension alimentaire conforȬ
table pour sa fille, et trouva rapidement un emploi.
De cette période elle gardait une méfiance inconsciente
à l’égard des hommes. Elle avait des amants, à l’occasion,
mais jamais rien de sérieux, elle ne s’abandonnait pas.
Alors cette nuit entre Cyril et Roger est le signe inattendu
d’un profond bouleversement.
Cyril, lui, n’est pas dépaysé. Il a tout connu, la solitude,
les orgies avec des femmes, avec des hommes, tantôt desȬ
sus, tantôt dessous, l’amour fou avec une, avec un, l’amour
tendre, le sadoȬmaso, tout. Il continue, par habitude, il a
passé cette nuit avec bonheur, prenant toute sa place, sans
plus, avec la délicatesse voulue. Rien ne peut l’ébranler ni
le surprendre, il tient son rôle comme un acteur professionȬ
nel, évolue sur la scène parmi ses partenaires du moment,
jouant ce spectacle toujours renouvelé qu’on appelle la vie.
Pour Roger, c’est plus compliqué. Il a été marié pluȬ
sieurs fois, n’a jamais eu de relation homosexuelle, il ne
plaît pas aux hommes, jamais d’orgie non plus, l’occasion
ne s’est pas présentée. Il n’a pas d’interdit, simplement pas
l’expérience. Il est facilement amoureux quelques seȬ
maines, plus encore parfois.

13


2

Marie : — Nous nous réveillons à tour de rôle au petit
matin, mais aucun ne sait comment se lever sans casser la
magie de cette nuit insensée. Alors, celui qui se réveille se
pelotonne contre moi, à mon tour je me serre contre les garȬ
çons, quelques caresses furtives, on se rendort.
L’heure tourne, nous finissons par être bien réveillés, il
n’est plus possible de tricher. Roger prend l’initiative,
comme il le fera dans les jours qui viennent, avec le plus
grand naturel.
Roger : — Je manque à tous mes devoirs, je ne vous ai
pas demandé ce que vous vouliez au petitȬdéjeuner. Passez
la commande, je vais préparer.
Marie : — C’était aussi simple que cela. Nous nous reȬ
gardons avec Cyril et nous levons d’un bond, pour aider.
Sans nous en rendre compte, nous avons basculé dans un
autre monde, ce sera le temps d’un rêve, si doux, si simple !
Au fil des heures nous nous installons dans cette vie nouȬ
velle, sans question, sans inquiétude, sans crainte de l’aveȬ
nir, tout en sachant que c’est une pause, une retraite, des
vacances, une parenthèse.
PetitȬdéjeuner terminé, un verre d’eau pour Roger, un
bol de café noir pour Cyril, et pour moi thé, tartines et

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confiture, Roger nous installe. À chacun son lieu, son reȬ
fuge.
La maison de Roger, c’est trois maisons : le pressoir, resȬ
tauré, agrandi, lieu de vie, on y mange, on y parle, on y
dort à trois dans le même lit. La bouillerie, vieille petite bâȬ
tisse où l’on distillait autrefois le calvados, est pour Cyril,
soit qu’il boude, soit qu’on l’y chasse quand Roger et moi
ne supportons plus l’odeur du hash ou ses diatribes poliȬ
ticoȬsociales. La troisième maison, le pavillon moderne,
c’est mon lieu et mon atelier.
Le rythme s’installe vite : on converse énormément, à
table, dans le salon, en promenade. On parle littérature, ciȬ
néma, sciences, arts, politique, sans tabou. Chacun de nous
écrit, je peins, Roger joue du violon. On lit beaucoup, on
écoute de la musique, on prépare le repas suivant, à minuit,
on n’a pas vu passer la journée, il est temps de monter tous
trois nous pelotonner dans le grand lit.
Le plus souvent règne une belle entente, nos goûts sont
proches. Seul Cyril brise parfois l’harmonie, ou peutȬêtre
nous empêcheȬtȬil de ronronner, en montant sur ses grands
chevaux pour un sujet souvent futile. Il s’emporte, vocifère
des imprécations contre tous, contre nous plus encore qui
sommes là pour l’entendre, puis il va fumer un joint à la
bouillerie et revient serein comme si rien ne s’était passé.
Cela amuse Roger, j’ai parfois du mal à supporter et me
replie dans mon antre.

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