Chancellerie héraldique et historique de la Noblesse Européenne : par une société de gens de lettres / sous la direction de J. M. B. de S. [J. M. Bernabo de Silorata]

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au bureau de la Chancellerie héraldique (Versailles). 1847. Noblesse -- Et l'Europe. 1 vol. (114 p.) ; in-4.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1847
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CHANCELLERIE
HÉRALDIQUE ET HISTORIQUE e
DE LA
NOBLESSE EIROPÉEME,
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UNE SOCIÉTÉ DE GENS DE LETTRES,
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J. M. B. de S.
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(** – Y?)
2 i
1 PRÉFACE.
F~
1
1
L'ouvrage que nous offrons au public présente un double
intérêt.
Comme histoire des familles les plus nobles et les plus
anciennes de l'Europe, c'est un résumé de ce qu'il y a de
plus éclatant dans les annales des monarchies et des répu-
bliques; comme livre héraldique, c'est un dépôt curieux et
intéressant de ces symboles d'honneur dont presque tous les
peuples de l'antiquité ont fait usage, mais qui changèrent de
nom et de nature dès qu'en devenant héréditaires, ils firent
partie des privilèges des familles de la noblesse. C'est à dater
de cette époque, en effet, qu'ils furent soumis à des règles
invariables tracées avec une précision scientifique et un lan-
À gage a part et qu'ils purent indiquer, par la différence des ()
â pièces dont ils étaient formés, par la différence des orne-
încnts qui les surmontaient ou les entouraient, non-seulement >?
'CfJ. r_ 1 ~(J~
?J.C(~JJ 10 ou `
CHANCELLERIE 11ÉRALDIQIE ET 111STORIQLE.
la position sociale, mais l'ordre de naissance des membres
d'une même famille.
Ces deux parties de notre ouvrage se complétant l'une par
l'autre, ne pouvaient se désunir sans nuire au puissant inté-
rêt qui se rattache à (les recherches aussi consciencieuses que
profondes sur un sujet qui, présenté d'une manière conve-
nable, a non moins d'attrait pour le savant que pour l'homme
du monde, satisfait le jugement et captive l'imagination.
A la première partie, à la partie historique se rattachent
les plus belles actions, les plus hauts faits d'armes dont
s'enorgueillissent avec raison les descendants des héros du
temps chevaleresque. 11 suffirait de mentionner ces belles
actions, il suffirait d'évoquer les souvenirs de ces familles
illustres qui ont conquis, fondé ou gouverne des États, dont
la grande mission a été de civiliser les peuples, et de tempé-
rer la rigueur du gouvernement absolu par l'éclat des arts et
des sciences, de chasser l'infidèle des lieux sanctifiés par le
Sauveur; qui, en brisant les fers de l'esclavage, ont changé le
serf de la glèbe, de simple instrument d'agriculture qu'il était,
en homme libre; qui, en favorisant l'organisation de la com-
mune, ont créé le tiers-état et l'ont soulevé à la dignité et
aux droits de représentation nationale, et à la participation
du pouvoir souverain il suffirait d'un nom, d'une mention;
par cela seul notre œuvre offrirait un intérêt puissant.
La vérité doit être le but de tout historien indépendant.
La vérité est assez belle par elle-même, elle n'a pas besoin
d'oripeau.
La vérité! tel sera aussi notre but.
Nous verrons d'abord cette illustre famille des Lusignan
qui rattachait son origine fabuleuse à la fée Mélusine, dont
le blanc fantôme se dressant lentement au clair de la lunC
PRÉFACE.
sur les remparts ou sur les tours du château, annonçait le
jour du malheur; ces Lusignan qui ceignirent leur front de
la couronne de Chypre, et de celles de Jérusalem et d'Ar-
ménie, et s'allièrent aux principales maisons souveraines de
l'Europe. Puis nous parlerons de la vieille Angleterre, qui
étale avec orgueil les armes de ses Montgommery, de ses
Malbourough, Rutland, Clifford, Campbell, Pemhrocke, et
de tant d'autres familles historiques; viendront ensuite les
princes de cette auguste maison de Savoie, qui, issue des rois
d'Italie', a reconquis peu à peu une grande portion de son
ancien héritage, et s'y maintient depuis huit siècles, héroïque
famille (lui a su fonder au pied des Alpes une nationalité bel-
liqueuse, pleine de vie et d'avenir, et qui, après avoir illustré
sa croix d'argent au champ de gueules, dans mille combats,
semble maintenant, plus que jamais, appelée à une mission
providentielle et régénératrice. La Hongrie nous montrera
ses Estherazy, l'Autriche ses Appony, la Belgique ses princes
de Ligne, ses Croï-Chimay et ses Mérode; la Pologne ses
grands Sobieski, la Russie ses Woronzoff et ses Orlow, l'Es-
pagne ses Medina-Sidonia, ses Ozuna; Rome ses Colonna,
Florence ses Médicis, Gènes ses Doria, ses Brignole-Sale; le
Piémont ses anciens marquis, souverains de Saluce; la France
enfin citera les Clermont-Tonnerre, les Larocliejaquelin, les
Vaudreuil, les Pontecoulant, les Richemont, les Crillon, etc.
Est-il besoin d'ajouter que nous n'avons indiqué que quel-
ques noms, ne pouvant les citer tous? Que ceux qui croiraient
voir dans l'énumération que nous venons de faire un ordre
de préséance se détrompent; notre intention n'est pas de faire
de l'arbitraire en plaçant telle on telle famille au premier ou
1 Voir Cibrario storia della monarchia di Savoia, e Profana scoperta di un docu-
mento, etc.
1. .n ..1
CHANCELLERIE IIÉRALDIQLE LT HISTORIQIE.
au second rang, toutes les familles dont nous parlerons sont
recommandables; mais il nous faut un plan quelconque, et
nous protestons de la bonne foi de celui que nous avons choisi.
La république de Francfort, celle de Saint-Marin, la ville
libre de Lubeck, l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem et l'ordre
Teutonique, considérés sous les rapports héraldiques et his-
toriques, trouveront aussi leur place dans le cours de notre
publication.
Il nous reste à parler, pour terminer cette préface, de la
seconde partie de notre ouvrage, de la partie analytique,
philosophique du blason; nous ferons marcher de pair l'his-
toire et la technologie; nous expliquerons les règles de l'art
héraldique; cet art a grandi au moyen âge jusqu'à prendre
les proportions d'une science; elle a eu sa technologie, sou
langage à part, très-précis, très-logique, mêlé de mots arabes
et gaulois, bien longtemps avant que les savants créassent, à
grand renfort de grec, une technologie spéciale pour les autres
sciences la langue du blason est si philosophique, que même
à présent on ne pourrait y introduire îles variantes sans la
gâter.
La science du blason a été, jusqu'au dix-septième siècle
inclusivement, l'occupation la plus chère des rois, des princes,
de la noblesse. On dressa pour l'instruction de la jeunesse des
cartes à jouer blasonnées, qu'on appelait jeu d'armes. Charles-
Emmanuel Ier, duc de Savoie, composa un traité du blason
qui est resté inédit. Dès le quatorzième et le quinzième siècle
on cherchait au blason une origine fabuleuse, comme on en
cherchait aux empires, aux villes, aux grandes familles.
Les actions héroïques ne manquaient pas dans l'antiquité;
c'étaient autant de canevas sur lesquels les chroniqueurs, les
ménestrels et les héraults d'armes brodaient les généalogies
PRÉFACE.
.et les origines; ainsi les suppositions vraies ou fausses ne
manquaient pas non plus la guerre de Troyes, les exploits
d'Alexandre-Ie-Grand, ceux d'Arthur et des chevaliers de la
Table-Ronde, de Charlemagne et de ses paladins, étaient des
sources inépuisables pour l'imagination des historiens et des
troubadours.
La science du blason restera, car il y aura toujours des
cœurs généreux qui s'enthousiasmeront à la vue des exploits
de leurs pères, qui les comprendront, ces exploits, et qui dès
lors voudront étudier cette poésie du blason, ces mirages qui
parlent au cœur et à l'esprit.
Le dix-huitième siècle cynique et frondeur qui brisa l'autel
et le trône en croyant briser les idoles et les abus, enveloppa
dans une proscription générale la noblesse et ses priviléges,
même les plus innocents. Le blason succomba; mais aux jours
de la terreur quelques-unes des grandes familles de France se
contentèrent de couvrir d'un nuage les armoiries peintes sur
leurs voitures et d'y joindre deux mots grecs dont la signifi-
cation était un coup de vent suffira; ces mots étaient prophé-
tiques.
Napoléon, en reconstituant sur ses bases la société ébran-
| lée, rappela la noblesse et remit en honneur le blason; bien
plus, il l'associa à sa politique, en modifiant quelques-unes de
ses lois'; mais ses réformes tombèrent avec lui, et ne se con-
servèrent que dans quelques écussons de la noblesse qu'il a
créée. Ce grand législateur créa le Code civil, et le Code civil
est resté le code de tous les peuples. Il voulut toucher aux
règles du blason et il échoua.
Presque toutes les nations plus ou moins civilisées firent
1 V. Simon, Irmorial de l'empire français.
CH.rSCELLERIE I1ÉIULD1QUE ET IIISTORIQI E.
usage d'emblèmes et de symboles sur leurs bannières, leurs.
écus et leurs sceaux; mais en général ces emblèmes et ces
symboles étaient personnels. Dans une tragédie d'Eschyle,
Tydée soutient un écu sur lequel est peinte la nuit sous la
forme d'un champ noir semé d'étoiles d'or. Sur l'écu de Poli-
nice on voyait la Justice lui tendant la main, avec ces mots:
Je le rétablirai. Chez les Romains on portait l'écu blanc uni
tant qu'on n'avait pas conquis, par quelque haut fait, le droit
d'y faire peindre ou graver quelque emblème. Le jeune homme
qui portait un écu sans devise était appelé inglorius sans
gloire.
La forme des écus n'était pas la même chez les différentes
nations les écus en forme de croissant (lunali) étaient propres
aux amazones; cependant dans le musée Bourbon de Naples
nous avons vu une petite statue d'amazone portant un écu à
façon de tète de cheval, forme qui fut généralement adoptée
pour les écussons armoiries en Italie à l'époque de la Renais-
sance.
Nous ajouterons encore un mot sur l'antiquité réelle du
blason c'est que Virgile se sert plus d'une fois du mot arma
dans le sens d'armoiries, comme lorsqu'il dit: preafigere pup-
pibus arma.. ·
Le père Monet, dans son Origine et pratique des armoiries à
la gauloise, voulant pousser plus loin ses découvertes sans s'in-
quiéter de l'histoire, n'hésita point à affirmer dans un style
et avec un ton qui sont aussi barbares que sa critique «Je
«dis donques et quant et quant je le prenne évidainment que
«toutes les même couleurs, tous les même métaux et non plus
« que les nôtres furent pratiqués au termes des vraies armoi-
«ries sur les pavois des légionnaires, auxiliaires et homme
«de cheval Romains, et ce par l'ordre très-exprès des princes
PRÉFACE.
«souverains. Dont s'ansuit manifestement que les blasons de
« ces targues de guerre étaient des légitimes armoiries de
« même nature que les nôtres, et dont les nôtres ont pris leur
« origine. »
Cependant, et malgré l'assurance du père illonet, une dif-
férence capitale sépare, ainsi que nous l'avons déjà indi-
qué, les emblèmes, les symboles, les devises, ou, si l'on veut,
les armoiries anciennes du blason. C'est qu'elles n'étaient
pas héréditaires et qu'elles flottaient au gré du caprice, n'étant
pas soumises à des règles certaines et invariables; au lieu que
les armoiries modernes sont héréditaires dans les familles
depuis sept ou huit cents ans, et qu'il y a une science qui
préside à leur formation. La science héraldique ou la science
du blason enseigne quelles doivent être la forme et la partition
des écus, de quelles couleurs, métaux, fourrures on peut
les émailler, quelles pièces ou quelles figures y peuvent être
représentées; elle nous apprend à connaître et à placer les
supports, les tenants, les couronnes, le heaume, le timbre,
les lambrequins, les cris de guerre, les devises; et quand un
blason tombe sous nos yeux, cette science nous apprend à
décrire tout cela dans un langage spécial, court, précis et si
évident et approprié qu'il n'y a lieu à substituer un mot à
un autre.
Les anciens auteurs qui, n'étant pas éclairés par le flam-
beau de la critique, faisaient de longues excursions dans les
régions de la fable, et cherchaient à expliquer tout ce qu'à
différentes époques le hasard, le caprice, une passion heu-
reuse ou malheureuse, ou quelque fait dont la mémoire a
péri. avaient introduit de symbolique dans les armes des
familles, se sont beaucoup exagéré les difficultés et les pro-
fondeurs de la science du blason. Scosserus l'appelait un
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET HISTORIQUE.
abîme, et Marc-Antoine Ginanni,l'un dés auteurs qui se sont
occupés avec le plus de succès de la science du blason, écri-
vait Je sais par expérience que. celui qui a passé trente ou quarante
ans à l'étudier y trouve toujours quelque chose à apprendre*.
Nous ne partageons pas tout à fait cette opinion. Dans un
siècle de progrès ou tout va vite, parce qu'on multiplie les
forces en écartant les obstacles, si nous élaguons de la science
du blason tout ce qui est évidemment controuvé, et la partie
la moins fondée de ce qui n'est que conjectural, il nous
restera un corps de notions exactes et lucides qu'on peut
apprendre avec facilité, et dont l'usage est d'une utilité incon-
testable non-seulement pour la noblesse et comme complé-
ment de cette éducation qu'autrefois on était convenu d'ap-
peler cbevaleresque, mais encore pour le touriste, l'historien,
l'antiquaire, qui quelquefois n'ont d'autre guide qu'un écus-
son pour découvrir quel est le prélat, le haron, la dame, le
damoiseau qui gît sous la pierre sépulcrale, qui a construit
la tour ou le palais que nous admirons, qui a frappé la mon-
naie qu'on vient d'exhumer sous nos yeux, dont le cœur a
palpité sous l'armure artistement ciselée qu'on étale dans nos
collections.
En nous occupant, sous le rapport historiqueet héraldique,
de l'ancienne noblesse, nous n'avons pas à craindre l'accusa-
tion banale d'être hommes à idées rétrogrades, et de cher-
cher à remettre en honneur ce bon vieux temps qui était à cer-
tains égards si dur pour le pauvre peuple. Nous ne le crai-
gnons pas, d'abord parce que la raison humaine a fait des
progrès, les passions se sont calmées, et tout en déplorant
les anciens abus, on commence à rendre justice à ce qu'avait
1 L'arte del lilasone dicliiarata per alfabeto.
PRÉFACE.
de grand et de généreux cet esprit chevaleresque, et ces con-
victions enthousiastes qui nous ont fait depuis complétement
défaut. Ensuite nous serions rassurés par l'empressement
avec lequel les notabilités du dix-neuvième siècle sollicitent
ou usurpent des titres de noblesse et pillent sans pudeur l'ar-
morial de- France et de l'étranger.
Nous prions ces messieurs d'avoir la bonté d'apprendre
dans notre livre les éléments du blason, afin de pouvoir lire
leurs propres armoiries et faire disparaître sur l'écusson dont
ils se targuent ces grossières infractions aux lois héraldiques
qui ne manquent jamais de révéler le larcin.
Nous observerons en dernier lieu qu'on savait très-bien et
qu'on écrivait au quinzième et au dix-septième siècle, comme
à la fin du dix-huitième et à présent «que la vertu rend
«toujours noble celui qui la possède et de quelque race
«qu'il soit sorti, le rend considérable par dessus les autres
«hommes, comme la nature a rendu les dyamans préférables
«aux pierres communes. la façon de vivre nous faisant mieux
« connoistre que la façon de naistre, estant sans comparaison
« meilleure de devenir grand par notre vertu que de l'estre par
«notre naissance, car il n'est pas au pouvoir d'un père qui
« soit honeste homme d'engendrer un fils qui luy ressemble.
« C'est pourquoy la semence de noblesse la plus prisée, doist
« estrc tirée de nos bonnes actions, lesquelles estant inhé-
« rantes en nous-mêmes, nous rendent plus considérables que
«si nous tirions notre gloire d'autruy. »
Voilà quelles étaient à propos de noblesse les bonnes an-
ciennes maximes que le sieur Marc Yulson a répétées dans la
préface de l'ouvrage intitulé la Science héroïque.
iNous croyons avoir fait assez connaître le plan et l'impor-
tance de notre ouvrage; et nous osons nous flatter que la
CII.&NCELLIRIE HÉRALDIQUE ET HISTORIQUE.
noblesse, les gentlemen, les hommes du monde, non moins que
les savants et les artistes, n'hésiteront pas à en aborder la
lecture.
Notre conclusion est des plus modestes elle se résume en
ces deux mots Dire et expliquer, dire l'histoire des familles
illustres avec bonne foi et simplicité; expliquer les règles du
blason avec le seul aide de l'histoire et de la raison.
Bernabo de Silorata.
CHANCELLERIE
HÉRALDIQLE ET IIISTORIQLE
08 LA
NOBLESSE EUROPÉENNE.
PRÉCIS DE L'ART HÉRALDIQUE.
CHAPITRE PREMIER.
ORIGINE DES ARMOIRIES ET LEURS ESPÈCES DIFFÉRENTES.
Le mot blason vient du nom allemand blasen (sonner du cor).
Pour expliquer la corrélation qui existe entre notre blasoh et le
mot dont il tire son origine, il est nécessaire de remonter à l'usage
du moyen âge et de le dépeindre en quelques mots.
On sait quelle fut l'importance des tournois au moyen âge; tout
ce qui rappelait à l'homme des idées de victoire lui plaisait, il
aimait les combats sous toutes les formes, même en simulacre.
Revenir vainqueur d'un tournois était un honneur insigne; bien
plus, être admis à combattre était une gloire à laquelle ne pouvaient
aspirer que les personnages les plus illustres et les plus recomman-
dables. Pour pouvoir entrer en lice, en un mot il fallait porter
avec soi la preuve de son courage et de la noblesse de son origine,
écrite en signes allégoriques sur son écu ou bouclier.
Lorsqu'un chevalier se présentait pour combattre, il sonnait du
cor (blasen); c'est ainsi qu'il annonçait sa venue et qu'il faisait son
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE El1 HISrORlQLE
entrée. Au son du cor le hérault d'armes venait recevoir des mains
du candidat à la victoire ses armoiries, ce témoignage de sa
noblesse, cette histoire de ses exploits. Le hérault donnait pour
ainsi dire à l'assemblée lecture de ses armes; il les décrivait dans
toutes leurs pièces, pour montrer aux assistants et à l'adversaire
que celui qui se présentait était bien digne de combattre, il blason-
nait ses armes, selon l'expression du temps. Quelquefois le héraull
joignait les explications à la lecture; il racontait l'origine des armes,
il disait pourquoi chaque pièce se trouvait sur l'écu, enfin il se
répandait en éloges au sujet du brave qui allait combattre.
C'est de cet usage que dérive le mot blason, mot qui finit par se
naturaliser en France et qui y fut adopté pour signifier toutes les
pièces qui concourent à former le corps des armoiries, c'est-à-dire
les figures, les métaux, les couleurs et les ornements qui les com-
posent, avec le champ ou fond.
De nos jours, le blason n'est autre chose que la science des
armes des familles nobles, ou l'art d'expliquer par des termes
convenables les pièces des armoiries.
Nous avons dit qu'avant d'entrer en lice le combattant présentait
son écu au hérault les armoiries existaient donc avant le mot
blason. En effet, on a beau faire des recherches pour préciser
l'époque de la création de ces marques d'honneur, on en retrouve
les traces partout, mais elles disparaissent et finissent par se
perdre là où se perdent toutes nos investigations, dans l'abîme de
l'antiquité. En faisant l'histoire philosophique du blason, on trouve
un rapprochement si frappant entre le langage des temps primitifs
et les signes qui se trouvent dans les armoiries, que le doute ne
peut pas être émis. Il ne faut pas croire que le langage humain soit
parvenu jusqu'à notre époque tel qu'il fut à sa création; ce ne fut
que par une suite non interrompue de modifications et de perfec-
tionnements que l'homme put arriver à rendre sa pensée d'une
manière stable, spéciale et convenable. Il est à croire que le premier
langage fut celui des gestes; puis fut créé le langage parlé, qui à
l'origine dut être essentiellement synthétique.
Un son représentait un certain nombre d'idées; on n'arriva que
DE LA NOBLESSE EUROPÉENNE.
plus tard à modifier ce son, pour lui faire représenter les diverses
modifications de ses idées; de plus on astreignit ses émissions de
voix à des règles fixes, qui devaient être observées par tous les
individus voulant être compris.
Le blason fut, lui aussi, à l'origine, un langage hiéroglyphique
essentiellement synthétique. Chaque couleur, dans le principe,
représenta un certain ordre d'idées, et ce ne fut que plus tard
que l'on sut modifier ces couleurs, en y superposant des signes
conventionnels, destinés à exprimer un assemblage de faits.
Nous dirons à l'appui de cette hypothèse, que dans le principe il
n'y eut que des drapeaux, c'est-à-dire de simples couleurs sans
ornements, et quelques-unes des plus anciennés familles portent
encore l'écu en bannières, c'est-à-dire en forme d'étendards.
Nous citerons à ce sujet
En France, les Gontaud-Biron;
Les Trévisan en Italie;
En Allemagne, la famille éteinte des Bukinfeld;
Les San Adriano en Espagne.
Ces exemples, il est vrai, n'affirment pas d'une manière positive
ce que nous avançons, mais ils nous donnent au moins les plus
grandes probabilités, surtout si nous faisons suivre au langage
hiéroglyphique du blason la marche que dut nécessairement suivre
le langage ordinaire dans l'esprit humain.
Nous trouvons dans l'antiquité que les personnages les plus
illustres portaient sur leurs armes des signes particuliers à leur
caractère et qui servaient à les distinguer de la foule; mais ces
armoiries, signes éclos de l'imagination de chaque particulier, ne
furent pendant des siècles que des allégories bizarres, oscillantes,
sans règles fixes, enfantées par le caprice et faisant place à la
mort des personnages, chez son successeur, à d'autres enfants
d'adoption.
Et, en effet, dans l'antiquité les armes n'étaient pas héréditaires;
elles mouraient avec le personnage, elles lui étaient propres et ne
passaient pas à ses descendants.
Ainsi donc 10 variabilité, instabilité, anomalie; 2° inhérédilé; tels
CHANCELLERIE IIÉRALDIQIE LT IIISTORIQIE E
furent les caractères des armes dans les temps anciens. Ceci dura
jusqu'au temps des croisades. Sous le règne de Louis-le-Gros, en
France, et sous Frédéric Barberousse, en Italie, les armoiries
devinrent héréditaires dans les familles. Quant aux règles précises
de l'art héraldique, le monument le plus ancien et le plus authen-
tique que nous en ayons, sont les armes du pape Pascal, qui datent
de l'an 1100. Elles sont réellement composées suivant les règles
qui régissent le blason de nos jours, et on y trouve pour la première
fois une des sept pièces honorables, les chevrons.
C'est donc à partir de cette époque que l'on réunit et classa les
divers éléments des emblèmes et qu'on leur donna des lois fixes,
immuables.
Ce sont ces règles qui sont encore en vigueur de nos jours; ce
sont ces règles que nous tâcherons d'expliquer aux lecteurs dans
le courant de cet ouvrage.
Ajoutons que les considérations que nous venons de donner
ne sont que tout à fait élémentaires; elles se développeront, se
compléteront à mesure que le plan de notre ouvrage t'exigera, et
elles suivront pas à pas les explications que nous donnerons sur
l'art héraldique.
Nous commencerons par les métaux et les couleurs, qu'on place
indistinctement sur une couleur ou sur un métal, ainsi que les
couleurs naturelles des animaux.
CHAPITRE Il.
MÉTAUX ET COULEURS.
On emploie dans le blason deux métaux, l'or et l'argent, et huit
couleurs, qui sont
Le gueules, Le pourpre,
L'azur, L'orangée,
Le sinople, La tannée,
Le sable, La sanguine.
Ces trois dernières ne s'emploient point en France.
Un principe fondamental du blason est qu'on ne doit pas poser
couleur sur couleur, ou métal sur métal si on en excepte toutefois
une neuvième couleur conventionnelle, dite carnation.
De l'Or.
La première idée, l'idée la plus frappante qui se présente à
l'esprit de l'homme à la vue de l'or, de ses propriétés intrinsèques
et de ses avantages réels ou conventionnels, est une idée de
grandeur, de supériorité, de préexcellence. De tous temps (et
surtout de nos jours) l'or a été l'objet de la vénération des hommes.
Les anciens l'appelaient le fils du soleil, soit qu'ils considérassent
ce métal comme un chef-d'oeuvre de la nature, soit (ce qui est
plus simple et plus probable) à cause de sa couleur et des feux que
jette sa surface. Toujours est-il que l'or, à n'en faire qu'une analyse
chimique, est le métal qui à lui seul réunit le plus de propriétés et
les vertus les plus grandes. L'or l'emporte donc sur tous les autres
métaux; de là l'idée de victoire qu'il représente. L'or est inaltérable;
de là les idées d'immortalité, de foi, de constance, de sincérité,
dont il est le symbole. De plus, le brillant de sa surface, lorsqu'elle
est polie, l'a fait considérer comme l'image de la splendeur. Enfin
il est inutile de parler de l'opulence que l'or représente également
dans le blason, puisque l'or est une des conditions de la richesse.
A chacun des caractères distinctifs de l'or le moyen âge a attaché
une idée; ainsi l'or représente
Parmi les planètes, le Soleil
Parmi les éléments, le Feu
Parmi les signes du Zodiaque, le Bélier;
Parmi les mois de l'année, Juillet;
Parmi les pierres précieuses, l'Escarboucle;
Parmi les arbres, le Laurier;
Parmi les fleurs, l'Héliotrope;
Parmi les jours de la semaine, le Dimanche;
Parmi les quadrupèdes, le Lion;
Parmi les oiseaux, le Coq;
DE LA NOBLESSE EUROPÉENNE.
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET HISTORIQUE E
Parmi les poissons, le Dauphin
Parmi les nombres, le nombre Neuf.
Comme on le voit par ce tableau, l'or n'est en résumé que le
symbole de la grandeur, de la grandeur dans toutes ses applications.
Toute idée grande, ou ayant trait à une idée de grandeur, viendra
se fondre dans cette idée primitive, absolue, synthétique l'or.
Et d'abord le soleil en première ligne le soleil, qui est au système
planétaire ce que l'or est aux métaux le soleil, ce roi de la création,
ce principal agent de la nature, comme l'or est le principal agent,
le premier mobile dans toute société civilisée.
Le soleil est la souice première de la chaleur; aussi le feu, le
signe du Bélier, le mois de juillet, mois où les chaleurs sont le
plus violentes, ne sont que des idées à peu près analogues, ou
pour mieux dire, dérivant de cette idée première, à laquelle nous
rattacherons encore l'Escarboucle espèce de rubis qui jette les
feux les plus brillants, et l'Héliotrope, cette fleur dont le disque se
tourne toujours vers le soleil.
Nous avons dit que tout ce système d'emblèmes se réduisait à
une seule idée, l'idée de grandeur. Les animaux par excellence,
le lion, le coq, le dauphin; l'arbre par excellence, l'arbre de la
victoire, le laurier; le jour du Seigneur, le jour par excellence,
le dimanche; puis enfin le nombre par excellence, le nombre de
Pythagore, le nombre neuf, composé de trois fois le nombre par
excellence trois, toutes ces idées seront aussi représentées par l'or.
Ces rapprochements pourraient paraître puérils, si ton ne se
reportait au temps que ces idées avaient sous leur empire et si l'on
ne faisait la part de l'époque.
Puis, nous est-il possible, à nous, venus sept ou huit siècles plus
tard, de fouiller dans l'histoire, dans les mœurs, dans les usages
du temps, pour y découvrir les diverses racines de ces emblèmes,
qui ne sont parvenus jusqu'à nous que comme des fruits détachés
de leur tige? Nous ne pouvons tout au plus que hasarder des
hypothèses, si nous recherchons la corrélation des idées avec notre
raison du dix-neuvième siècle.
Ce que nous disons là doit s'appliquer à toutes les explications
UE LA NOBLESSE EUROPÉENNE.
1
que nous essaierons de donner sur le métal suivant et sur les
couleurs. Pourquoi remonter au déluge quand la raison suffit?
Lorsque l'écu est d'or on représente ce métal en pointillant
l'espace. (PI. I, n° 1.)
De l'Argent.
L'argent est le second des métaux qu'on emploie dans le blason.
Le caractère le plus frappant de l'argent, surtout lorsqu'il est mis
en opposition avec l'or, et il ne peut en être autrement dans le
blason, le caractère le plus frappant de l'argent est sa couleur. L'or
est jaune, il représente le soleil l'argent est blanc, il représente
la lune. L'argent est donc à l'or ce que la lune est au soleil.
L'idée synthétique de blancheur avec toutes ses conséquences
d'analyse, telle est l'idée que l'aspect de la lune a gravée dans
l'esprit de l'homme en caractères indélébiles.
Nous voilà donc arrivés à une idée de blancheur; voyons quelles
durent en être les conséquences.
Dans tous les temps et chez tous les peuples, le blanc a été
considéré comme le symbole de l'innocence. On remarqua que les
objets blancs, tels que la neige, conservaient la moindre marque,
la moindre trace des corps étrangers, et dès lors on affecta la
couleur blanche à ceux qui étaient ou devaient être exempts de
toute souillure. C'est pourquoi les prêtres dans l'antiquité étaient
vêtus de blanc. JI en était de même de ceux qui aspiraient à une
sainte mission.
L'argent, dans le blason, est l'emblème de l'innocence, de la
vérité, de la virginité, de la tempérance, vertus qui souffrent le moins
le contact des passions humaines.
L'argent ne représente donc que ce qui est blanc pur; pour s'en
convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil sur l'énumération
suivante:
Ainsi l'argent représente
Parmi les planètes, la Lune;
Parmi les signes du Zodiaque, les Poissons;
Parmi les éléments, l'Eau;
CIIANCELLERIE HÉRALDIQUE ET IllSTORIQl E
Parmi les jours, le Lundi;
Parmi les mois, Janvier;
Parmi les pierres précieuses, le Diamant;
Parmi les arbres, le Palmier;
Parmi les fleurs, le Lis;
Parmi les animaux, la Colombe;
Parmi les âges, la Vieillesse.
D'abord, en première ligne, la blanche lune, la chaste lune,
sujet incessant d'invocation pour les poëtes et les troubadours. Puis
le jour auquel elle a donné son nom, le lundi (lunœ dies), deux
idées analogues.
Viennent ensuite et le mois de janvier et le signe du Zodiaque
qui correspond au mois de février, tous deux mois de givre, de
neige, de frimas, époque où la nature semble avoir revêtu un
vêtement tout blanc et être enveloppée comme une morte dans son
linceul.
La lune représente la vieillesse; c'est l'âge où les cheveux et la
barbe blanchissent, l'âge où l'âme s'épure à mesure qu'elle se
rapproche du créateur.
Puis vient l'eau, élément réparateur, l'eau qui rend aux objets
maculés leur blancheur primitive, l'eau qui baptise hommes et
choses.
Puis le diamant, pierre précieuse, pure de tout mélange; puis
la palme, ce noble orgueil du martyr, et la colombe, cette blanche
image de l'esprit divin.
L'argent est représenté dans le blason par le vide sans aucun
trait. (PI. I, n° 2.)
Le Gueules.
L'étymologie de ce mot présente trois versions les uns le font
dériver de cusculum, mot latin qui signifiait l'insecte dont on tire
l'écarlate; d'autres lui ont donné une origine hébraïque, en le
faisant dériver de gulud (peaux rouges). Il n'était pas besoin d'aller
chercher aussi loin une étymologie, lorsqu'on avait sous la main
la langue latine. En effet, le mot latin gulœ (qu'il soit lui-même
DE LA NOBLESSE LTROPÉEYNE.
tiré ou non de gulud) signifie également peaux rouges. Suivant
Caseneuve, ces peaux servaient à doubler les manteaux des princes.
Elles se mettaient ordinairement autour du cou. Cette version est
bien plus vraisemblable que la première, puisqu'en latin le mot
gulœ n'a pas de singulier et que notre mot gueules est un pluriel,
et que primitivement les boucliers n'étaient pas peints, mais bien
couverts de cette peau rouge. Une troisième version et c'est peut-
être la plus vraie, est celle qui fait tout simplement dériver ce mot
de l'intérieur de la gueule des animaux.
On ne permettait anciennement de porter le gueules avec l'or
qu'aux princes et aux chevaliers les plus illustres, ce qui prouverait
encore en faveur de l'origine latine. Les Anglais, dans les armoiries
des nobles, nomment cette couleur rubis, et Mars dans celles des
princes.
Quelle est l'idée que le moyen âge dut attacher à ce mot gueules,
à cette couleur rouge? Ce fut évidemment une idée de sang, et
cette époque de combats, de joutes, de tournois, grande époque
du culte du courage avec ses funestes conséquences et ses exigences
sanguinaires. Le gueules eut sa personnification dans le chevalier
à la force de l'Age viril, entrant en lice couvert d'Airain, combat-
tant avec le courage du Lion, impétueux comme la Flamme, levant
orgueilleusement sa tête comme le Cèdre, faisant couler le sang;
et puis après, une fois le vaincu désarmé, sans défense, courant à
son secours et tâchant de réparer les maux qu'il avait causés,
étanchant le sang des blessures faisant par Magnanimité, par
Charité chrétienne un ami d'un ennemi que le Courage et la Justice
lui ordonnaient de combattre emblème vivant du dieu Mars, mais
du dieu Mars civilisé d'après les belles idées chevaleresques du
moyen âge.
C'est d'après cette idée de sang, idée inséparable de l'idée de
combat, que le gueules a représenté
La Justice et le Courage qui frappent et font couler le sang;
La Charité qui l'étanche et l'arrête.
Parmi les planètes, Mars, et parmi les signes du Zodiaque, le
Lion, tous deux emblèmes de force et de courage.
Cil PsŒLLEME HÙULDIO.IE ET. MSl'OUlyl'K
Le Feu et l'Airain qui ravagent tout.
Le Cèdre que rien ne peut abattre.
Le mois d'Août (mois d'Auguste).
Et enfin le Mardi (jour de Mars).
On reconnaît le gueules sur les gravures lorsque les lignes y sont
tirées verticalement. ( PI. I, n° 3.)
L'Azur.
L'azur est la couleur de la voûte céleste et de l'immensité, cet
abîme de la pensée humaine qui recourt à Dieu quand elle se perd.
L'immensité doit être la demeure de l'infini de Dieu. Aussi tous les
peuples ont-ils placé dans le ciel l'arbitre des destinées humaines
et le tribunal suprême.
En France, où les idées religieuses eurent tant d'influence sur
les masses, on ne doit pas s'étonner que la couleur de la voûte
céleste ait été la couleur par excellence. C'est pour Dieu, pour le
ciel, ce séjour de béatitude, que combattait le croisé partant pour
la Terre-Sainte; c'est vers le ciel qu'il portait ses regards en mou-
rant pour la sainte cause. Mais pour servir Dieu dignement, pour
acquérir la félicité éternelle, il fallait n'apporter dans la balance
divine que des actions de chrétien il fallait une fidélité persévérante
et à toute épreuve à Dieu et à la patrie, il fallait vivre et mourir
pro Deo et Palria; pour obtenir cette paix du cœur avant-goût des
jouissances célestes, il fallait un corps et une âme chastes, un cœur
et une foi d'enfant, avec une constance d'homme.
Telles sont les vertus de l'homme qui n'entend que la voix de
Dieu et de la patrie. Ces vertus sont une partie des idées analytiques
contenues dans ce caractère symbolique de l'azur. De plus, l'espace
azuré offre aux yeux de l'homme certains caractères qui nous
fourniront l'explication de diverses idées secondaires que cette
couleur représente.
Parlons d'abord de ces idées.
L'azur représente
Le Tribunal de Dieu et la Félicité éternelle;
DE LA XOBLESSE* EIROPÉE"SNE.
L'Immensité dont il est l'image; toutes idées ayant trait à Dieu.
Il représente encore
L'Air, qui n'est autre chose que le ciel d'après les lois physiques.
Cette pureté de l'espace, cette couleur immaculée du ciel, la
demeure des anges, des saints, de tout ce qui est pur et chaste,
fidèle, persévérant, a fait appliquer cette couleur à la Foi, à la
Fidélité, à la Persévérance, à la Chasteté.
L'Amour de la patrie et de son beau ciel, seconde religion de
l'homme, dut être nécessairement également représenté par la
couleur bleue.
L'imagination fit un pas de plus, et l'azur devint l'image de la
jeunesse, cet âge pur, où les sordides passions humaines n'ont pas
encore souillé le cœur de l'homme.
C'est dans le ciel que la religion chrétienne place le tribunal de
Dieu; là Dieu pèse les actions des hommes selon leur mérite, et de
là l'azur a-t-il représenté le signe zodiacal la Balance et le mois
pendant lequel la terre est sous ce signe, c'est-à-dire le mois de
septembre.
Considérons maintenant le ciel, abstraction faite de toute idée
intellectuelle ou morale ne voyons dans l'azur que sa couleur et
ce vague qui nous séduit de prime abord et qui nous donne les
premières notions de la beauté, qui nous fait rêver le beau, qui
nous le fait chercher et désirer.
Couleur et beauté, voilà donc à quoi se résument les propriétés
extérieures de la voûte céleste.
A la couleur se rapportent
D'abord la Turquoise et la Violette, et l'Étain et le Mercure (avec
le jour auquel il a donné son nom, le Mercredi), deux métaux
dont on tire une fort belle couleur azurée.
A la beauté nous rapporterons d'abord et avant tout la reine de
la beauté, Vénus, puis le Paon, le plus beau des oiseaux, et le
Caméléon, aux couleurs belles et changeantes. Enfin la Jeunesse
parmi les âges de l'homme, la jeunesse sans laquelle il n'est point
de véritable beauté.
L'azur est aussi l'emblème du Peuplier, sans doute parce que
CHANCELLERIE HÉRALDIQIE BT HISTORIQUE
cet arbre s'élance vers le ciel et qu'il est l'image de l'âme du chré-
tien, qui doit toujours tendre vers le séjour de Dieu.
Les Anglais donnent à l'azur, dans les armes des nobles, le nom
de saphir, et celui de Jupiter dans les armes des princes.
On le représente par des lignes horizontales. ( Pl. I n° 4.)
Le Sinople.
Le sinople (en latin synopis) est une terre minérale, une craie
avec laquelle on fait la couleur verte.
Le vert est la couleur générale que revêt la nature, la terre, cet
élément producteur. Ces deux idées semblent inséparables dans
notre esprit.
La nature ne meurt jamais; comme le phénix elle renaît sans
cesse périodiquement de ses cendres, elle semble dire à l'homme
accablé par l'adversité qu'il viendra un temps où il se relèvera fort
et grand, où il revivra, et c'est pourquoi le vert est l'emblème de
l'Espérance.
Le vert est aussi le symbole de l'Amitié, cette passion chaleureuse,
cette sève intellectuelle, qui fait revivre le cœur; de l'Abondance, t
fille de la nature, qui nous prodigue sans cesse ses trésors; de la
Vigueur, que nous retrouvons partout dans la nature, force que
rien ne peut arrêter et qui est la condition essentielle de l'ordre
qui règne dans l'univers.
Lorsqu'on considère l'espace terrestre, on est frappé de la teinte
verte qui recouvre la terre. Cette couleur est la couleur dominante
de l'étendue; aussi quelques symbolistes ont-ils fait du vert la
couleur de la Liberté. Peut-être aussi que le sinople ne représente
la liberté que parce que jadis les lettres de grâce et d'abolition de
priviléges étaient scellées en cire verte. Les villes franches et les
universités avaient la plupart des sceaux de cette couleur.
Le sinople est donc l'emblème de l'Espérance, de l'Amitié, de
l'Abondance, de la Vigueur, de la Liberté et de l'Immortalité.
Le sinople représente également au figuré
Des planètes, Mercure;
DE LA NOBLESSE EUROPÉENNE.
Des éléments, la Terre
Des pierres précieuses, l'Émeraude;
Des jours, Mercredi
Des mois, Avril;
Des métaux, le Mercure;
Des arbres, le Chêne;
Des fleurs, l'Immortelle;
Des nombres, Six.
La couleur verte du sinople nous explique fort bien comment
on a attaché à cette couleur du blason la plupart des significations
que nous venons d'énumérer. Ainsi avec le Mercure on fait une
fort belle couleur verte; aussi le sinople représente-t-il le Mercure
métal, Mercure planète et le jour de Mercure (Mercurii dies,
Mercredi). De même le sinople représente le vert Émeraude et le
Chêne vert, puis le mois d'Avril, époque de la frondaison de la
végétation, et enfin l'Immortelle, qui, comme son nom l'indique,
est l'emblème de l'immortalité de la nature.
On représente le sinople par des lignes transversales de gauche
à droite. 'PI. I, n° 5.)
BERNABÔ DE SlLOIlATA.
1
LUSIGNAN.
Les armes premières de cette noble et antique famille sont bardées d'argent et
d'azur, ajant pour
SLI'l'ORT deux sv rênes au naturel, et pour
CIMIER, une autre sjrène sortant à moitié d'une cuve d'argent cerclée d'azur,
tandis que d'une main elle peigne ses longs cheveux et de l'autre tient un miroir de
forme ovale; et pour
DEVISE, le mot
ïKcnv Acuaulle maintenue.
~ou~ 'II J.. o;¡arr le Ilh1.lUlelll~.
\ous avons cru cependant qu'il était convenable de reproduire un écusson qui
révélât tout le passé d'une famille qui a porté une des plus belles couronnes des temps
glorieux. Ainsi
Le MVNTEMJ est de pourpre écartclé des armes de Jérusalem
Le COLLIER qui entoure l'écusson est celui de l'ordre de Chypre de Lusignan dit du
Silence.
La CROIX potencée cantonnée de quatre croisettes d'or.
LUSIGNAN.
Les contes fabuleux qui environnent le berceau des races illustres
d'étranges mais poétiques fictions, quelque vains qu'ils soient en
apparence, doivent toujours être conservés dans les pages de l'his-
toire comme un témoignage fidèle des mœurs, des idées, des pré-
jugés de chaque peuple, dans ces temps reculés qui opposent à nos
recherches les ténèbres et l'incertitude la plus complète, et qui ne
fournissent souvent pour tout guide, dans cet obscur labyrinthe,
que la lueur des naïves traditions populaires.
L'origine des célèbres et puissants seigneurs qui tirèrent leur
nom de la petite ville de Lusignan, située sur le bord de la Voune
en Poitou, se cache ainsi dans une ombre impénétrable. Nos
anciens chroniqueurs ont répété les merveilleuses légendes de
cette fée Mélusine, que l'opinion répandue parmi les bonnes gens
indiquait comme la tige d'une si glorieuse famille dont les descen-
dants occupèrent les trônes de Jésusalem, de Chypre et d'Arménie.
Si l'on veut éclaircir, autant qu'il est possible aux conjectures, une
telle tradition, c'est de Mélisende, fille d'Aimeri Ier, mariée à Rai-
mond de Poitiers, prince d'Antioche et comte de Tripoli, fameuse
CIIAXCCLIXRIE HÉRALDIQUE ET IIISTORIQIE.
par sa beauté et son caractère hautain, que dériva le nom de Mé-
lusine. D'autres prétendirent voir dans ce nom ceux des terres
Melle et Lusignan réunies en un seul mot; opinion qui ne serait pas
hors de vraisemblance, s'il n'était reconnu que le premier de ces
domaines n'a jamais été en possession de la famille dont Mélusine
ou Mélisende est issue. Cette princesse, qui avait un esprit mâle et
beaucoup de sévérité dans sa manière de vivre, ne communiquait
que rarement de sa personne avec ses vassaux; et, enfermée dans
les murs du château, sa résidence ordinaire, elle donnait ses ordres
par des lettres scellées de son sceau sur lequel on voyait une syrène.
Les qualités peu communes, la fierté et l'énergie de cette femme,
le châtiment très-rigoureux qu'elle infligeait à ses vassaux cou-
pables, le mystère dont elle aima toujours à s'envelopper, tout en
faisait, aux yeux du peuple ignorant et courbé sous le joug de la
servitude et de la superstition, un être surnaturel, une magicienne
qui n'avait d'bumain que la figure. Mille bruits couraient sur la pré-
tendue puissance de Mélusine et son commerce avec le monde des
esprits longtemps encore après sa mort on croyait que souvent
elle se plaisait à revenir dans son château et qu'elle y faisait des
apparitions de plusieurs manières, toujours afin d'écarter les périls
et les malheurs qui menaçaient la famille de Lusignan.
Brantôme a touché aussi ces versions singulières dans les termes
suivants « J'ai ouï dire à un vieux morte-paye, il y a plus de qua-
«rante ans, que quand l'empereur Charles-Quint vint en France,
« on le passa par Lusignan pour la délectation de la chasse des
«daims qui étaient là dedans, un des beaux et anciens parcs de
«France, à très-grande foison; qu'il ne put se soûler d'admirer et
« de louer la beauté, la grandeur et le chef-d'œuvre de cette mai-
«son, et faite qui plus est par une telle Dame, de laquelle il s'en
«fit faire plusieurs contes fabuleux qui sont là fort communs, jus-
« qu'aux bonnes vieilles femmes qui lavaient la lessive à la fontaine
«que la reine Catherine de Médicis voulut aussi interroger et ouïr.
« Les unes lui disaient qu'elles la voyaient quelquefois venir à la
« fontaine pour s'y baigner en forme d'une très-belle femme et en
c habit de veuve; les autres, qu'elles la voyaient, mais très-rare-
LISIGNAN.
chancellerie iiéraldiqle ET IIISTORIQLE.
et veut mourir sur les rivages qui reçurent l'empreinte de ses pieds;
les femmes donnent leurs joyaux pour fournir du nécessaire au
long voyage, les frères, les maris, les parents. c Il s'agissait, dit
«M. de Chateaubriant, de savoir qui devait l'emporter sur la terre,
«ou d'un culte ennemi de la civilisation, favorable par système à
« l'ignorance, au despotisme, à l'esclavage, ou d'un culte qui a
«fait revivre chez les modernes le génie de la docte antiquité,
« et aboli la servitude. Les chefs de ces entreprises guerrières
« n'avaient pas les petites idées qu'on leur suppose, et ils pensaient
« à sauver le monde d'une inondation de nouveaux barbares. o Dans
cette ardeur universelle pour l'expédition de Palestine, Hugues VI
fut des premiers à prendre la croix, et se mit en voyage avec ces
illustres seigneurs et chevaliers, et avec ce Godefroy, duc de Lor-
raine, dont la valeur et les hautes vertus furent célébrées par le
Tasse dans son poëme immortel.
Hugues, à la tête de huit cents hommes, se signala par une bra-
voure héroïque dans toutes les rencontres que les croisés eurent
à soutenir contre les Turcs; mais avant de pouvoir toucher le sol
de la ville sainte, il mourut à la bataille de Rama, le 26 mai 1099;
son courage et ses beaux faits d'armes lui avaient acquis le surnom
de Diable. Hugues VII suivit l'exemple de son père et combattit
pendant plusieurs années contre les descendants d'Omar. Revenu
en France avec Louis-le-Jeune, il se montra en toute occasion le
défenseur des opprimés et le modèle des seigneurs. L'abbé de l'ordre
de Saint-Bruno-de-Cluny eut une grande part à ses largesses, car
il reçut de lui le don du village de Saint-Gelais.
Les croisades avaient suspendu par la Trêve de Dieu nos guerres
intestines, et avaient ouvert une issue à cet excès de population
qui tôt ou tard cause la ruine des États. Les princes et les barons
continuaient à se faire chefs de bandes et à passer les mers pour
verser leur sang sur la terre des prodiges et en enlever la conquête.
Hugues VIII de Lusignan ne démentit pas sa noble naissance, et,
comme son père et son aïeul, courut s'illustrer en Palestine, où
néanmoins il fut fait prisonnier à la bataille de Harene, le 13 août
1165. De sa femme Bourgogne-de-Rançon, fille de Geoffroy, sei-
LISIGNAN.
gneur de Taillebourg, il eut Guy, roi de Jérusalem, et tige des rois
de Chypre; Amaury. qui hérita de son frère la couronne royale;
Raoul, premier des comtes d'Eu, dont la race, après deux degrés
seuls, s'éteignit; Geoffroy et Hugues IX, sire de Lusignan, qui
épousa la fille unique de Vulguin II, surnommé Taillefer.
De cette union naquit Hugues X, dont le caractère, malheureu-
sement, ne répondit pas aux glorieuses vertus de ses ancêtres.
Marié à Isabelle, fille du comte d'Angoulème, veuve du roi Jean-
sans-Terre, d'abord il se croisa, et fut avec saint Louis au siège
de Damiette, où son audace et son intrépidité contribuèrent de
beaucoup à la prise de cette ville. Mais ces beaux titres d honneur
furent effacés lorsque, de retour en France, il ne sut contenir ses
passions ardentes, et, pour des causes futiles en elles-mêmes, prit
les armes contre le saint roi qui formait l'admiration du monde
entier. De sages seigneurs intervinrent afin d'ajuster cette querelle,
et la paix fut rétablie douze ans passèrent après cet arrangement;
mais enfin Hugues, dans son orgueil, qui se refusait de faire hom-
mage au comte de Poitiers, frère du roi, oubliant ses promesses et
le respect dû à la personne royale, se jeta au parti des Anglais.
La bataille de Taillebourg ( 1 2 i-2) mit fin, par la déroute des enne-
mis de la France, aux témérités coupables de ce seigneur, qui vint
implorer le pardon de saint Louis, et trouva encore la paternelle
indulgence dont ce monarque lui avait donné des preuves tant de
fois. De sa femme Isabelle il eut Hugues XI, devenu célèbre, non
moins que ses aïeux, dans les guerres de Palestine, et Guy sire de
Coignac, qui mena une vie sage et pacifique, et agrandit les pos-
sessions de la famille, en acquérant d'Aliénor, comtesse de Lei-
cester, le château et le domaine d'Archidiac et ses dépendances,
l'an 1262.
Nous ne trouvons point dans les chroniqueurs un seul mot de la
vie de Hugues XII. Son fils et successeur, Hugues XIII, engagea,
par suite de ses folles prodigalités, le château de Lusignan et le
comté de la Marche. Cette conduite irréfléchie de sa jeunesse fut
bientôt rachetée par la grande valeur qu'il déploya dans les guerres
(les Flandrcs. Il mourut peu de temps après la bataille de Courtray,
!¥^ 1
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET IHSTORIQIE.
si fatale et douloureuse pour la France, mais dont Philippe-le-Bel
sut noblement se venger dans la journée de Mont-en-Puelle, où
ce prince cueillit tant de gloire, aidé par les armes et la bravoure
d'Édouard, comte de Savoie. Hugues XIII, au préjudice de son
frère, choisit pour héritier son cousin Geoffroy, en établissant plu-
sieurs degrés de substitution.
Mais il faut reprendre l'histoire de la branche principale de cette
maison qui donna de si vaillants guerriers et de si nobles princes;
Guy, fils de Hugues VIII, élu comte de Jape, en récompense de ses
grands services rendus à la sainte cause de la religion dans les
guerres des croisés, épousa, l'an 1180, Sybille, veuve du marquis
de Montfprrat dit Longue-Épée et fille de Beaudouin IV, roi de
Jérusalem; ses talents militaires bientôt lui valurent le comman-
dement de l'armée chrétienne; et comme il était le plus capable
d'administrer les affaires du royaume, cette charge aussi lui fut
confiée. Tant de fortune excita de toutes parts contre Guy les
jalousies et les haines des ambitieux. Mais s'il devait être en butte
aux persécutions de ses ennemis, le jour de son triomphe ne tarda
pas longtemps à l'indemniser de tout ce qu'il avait souffert.
Le roi eut la faiblesse de prêter l'oreille aux plaintes et aux ca-
lomnies des grands du royaume qui haïssaient les hautes qualités
de Guy et qui avaient juré sa perte. A son lit de mort, Beaudouin
désigna, pour lui succéder sur le trône, son petit-fils, né de Sybille
et du marquis de Montferrat, et nomma régent Raimond de Tri-
poli, au préjudice de Lusignan. Mais bientôt le jeune Beaudouin,
qui était à peine âgé de huit ans, suivit son aïeul au tombeau,
emporté par un mal mystérieux, presque soudainement. De cruels
soupçons, à cause de cette mort, planèrent sur tous ceux qui pré-
tendaient à la couronne royale.
Les rivalités des partis s'envenimèrent chaque jour davantage;
Sybille parut céder aux instances des seigneurs, et annonça qu'elle
avait pris la résolution de se séparer de Guy et d'épouser le plus
vaillant parmi les nobles guerriers dont se composait sa cour. Au
milieu de la cérémonie du divorce, dans l'église du Saint-Sépulcre,
Sybille prenant la couronne des mains du patriarche Héraclius, à
LISIGYVN.
> i
la surprise de tous les assistants, la plaça sur la tête de Guy avec
ces belles paroles Il n'appartient point aux hommes de séparer ce
que Dieu a uni.
Raimond ne put longtemps réprimer son chagrin d'avoir perdu
la régence du royaume, et poussé d'ailleurs par de nouveaux
outrages qu'il croyait entrevoir dans les manières froides et réser-
vées de Guy, s'allia avec Saladin, chef des Curdes et grand homme
de guerre, qui poursuivait avec toute la constance du fanatisme
religieux son oeuvre de destruction contre les chrétiens établis en
Palestine. Nous ne ferons point le triste récit des combats où tant
d'intérêts et de sentiments contraires se choquèrent, et nous nous
hâtons de dire que le malheureux Raimond éprouva bientôt un vif
repentir d'une conduite si peu digne d'un chrétien et d'un prince.
Sa réconciliation avec Guy fut sincère. Peu de temps après, ils
vinrent tous deux, à la tête d'une armée de soixante mille hommes,
fondre sur les troupes de Saladin; mais une horrible catastrophe
attendait dans la plaine de Baltouf, le 14 juillet 1187, les deux
princes unis, dont la valeur héroïque dut succomber devant le
génie d'un barbare.
Le revers qui frappa dans cette journée les armes chrétiennes
fut inouï. Le nombre des prisonniers, dit un témoin oculaire, était
si grand que les cordes des tentes ne suffirent pas pour les lier
tous. Parmi eux se trouvèrent le roi Guy, son frère Godefroy,
évoque, le prince d'Anlioche, le grand-maître des templiers, avec
beaucoup d'autres chefs, et le précieux trésor de la vraie croix que,
comme on était accoutumé de le faire dans les cas les plus graves,
l'évêque de Plolémaïde portait à la tête des troupes pour ranimer
le courage des croyants, et autour de laquelle les chevaliers du
Temple, de 1 Hôpital et de l'ordre Teutonique montrèrent un hé-
roïsme tout à fait digne de meilleure fortune. Saladin, qui savait se
contenir au milieu de la victoire, accueillit généreusement le roi
et les principaux seigneurs tombés en son pouvoir et leur offrit la
coupe hospitalière comme un signe de grâce et d'amitié.
Cependant, enorgueilli par de nouveaux triomphes, le terrible
chef des Musulmans vient attaquer Jérusalem, et bientôt la force à
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET HISTORIQUE.
capituler. Maître de la ville sainte et d'une grande partie du royaume,
il chercha par ses manières nobles et chevaleresques à soulager les
peines de son royal prisonnier, en lui donnant toutes les marques
possibles d'honneur et d'estime. Il finit par le mettre en liberté,
selon la promesse qu'il lui en avait faite; mais il exigea sa parole
de chevalier que jamais il ne dût porter les armes contre les servi-
teurs du Prophète, ni tenter de reconquérir le trône qu'il avait perdu.
Ce prince, échappé de la sorte aux mains de ses ennemis, ne se
croyant pas lié d'une manière irrévocable aux conditions que la
seule force de la nécessité et le juste désir.d'être rendu à soi-même,
l'avaient contraint d'accepter, se fit absoudre de son serment. Ce
n'est pas à nous d'examiner si dans cette conduite il n'y eut quelque
chose de condamnable, ou si l'infraction d'une promesse solennelle
était en ce cas suffisamment justifiée.
Il ne tarda pas longtemps à se présenter une belle occasion pour
Guy de reprendre son rang parmi les défenseurs de la croix. Tandis
qu'il errait, avec un petit nombre de ses fidèles, autour des villes
sur la côte qui n'avaient pas encore subi la domination du vain-
queur des chrétiens, une flotte envoyée par la république de Pisc
vint à son secours, et l'aida puissamment à faire le siège de Saint-
Jean-d'Acre. Peu de temps après, dix mille Danois et Frisons arri-
vèrent, suivis d'une foule de chevaliers français et allemands, qui
tous brûlaient de venger par des exploits glorieux les désastres
qu'avait éprouvés en Palestine la cause de la foi et de la civilisation
européenne. Philippe-Auguste et Richard-Cœur-de-Lion ajoutèrent
enfin leur concours redoutable à tant d'efforts contre la barbarie.
Mais pendant qu'on serrait la place avec une extrême vigueur, la
reine Sybille, femme de Guy de Lusignan, mourut d'un mal conta-
gieux, et ses quatre filles la suivirent presque aussitôt. Les droits
à la couronne de Jérusalem passèrent alors à Isabelle, deuxième
fille du feu roi Amaury, laquelle avait épousé Conrad, marquis de
Montferrat; elle prit le titre de reine, malgré les protestations de
Guy de Lusignan, qui soutenait que rien au monde ne pouvait effa-
cer le caractère royal, et que, s'il avait perdu le trône, il n'avait
point perdu le droit ni l'espérance de s'y rétablir un jour.
LUSIGXAN.
Le siège de la ville imprenable de Saint-Jean-d'Acre continuant
encore sans succès, Guy résolut de s'éloigner d'une terre qui avait
cessé d'être son royaume. Il acheta des Templiers l'île de Chypre,
que Richard, roi d'Angleterre avait vendue à cet ordre célèbre et
puissant. Les guerres, la peste, le brigandage avaient dépeuplé l'île
où le sage ex-roi de Jérusalem venait fonder une nouvelle monar-
chie son zèle et sa grande sagacité triomphèrent de tous les obs-
tacles. Attirés par ses promesses et par la renommée de ses vertus,
beaucoup de Francs de la Syrie, de Latins de l'empire grec, et de
gens d'autres pays accoururent peupler ces lieux où la mythologie
avait placé ses fables les plus riantes. «C'est une singulière chose à
« se représenter, dit un grand écrivain, que les temples d'Ama-
« thonte et d'Idalie convertis en donjons du moyen âge, un gentil-
« homme français, roi de Paphos, et des barons couverts de leurs
« hoquetons, cantonnés dans les sanctuaires de Cupidon et des
« Grâces. »
Tout livré aux soins de l'administration, Guy distribua les terres
de son île avec une parfaite équité aux nouveaux habitants. Dapper
dit que la noblesse s'y accrut insensiblement, y eut de la libéralité
royale des châteaux, des priviléges considérables et de bons reve-
nus, si bien qu'on y vit en peu de temps plusieurs gentilshommes et
seigneurs de Gef. Guy tâcha, en législateur habile, de faire dispa-
raître les rivalités qu'on vit naturellement éclater d'abord parmi
ces hommes de tant de nations différentes. II établit les assises,
suivant la coutume de France, et veillait à ce que la justice fût ren-
due sans la moindre partialité; il agrandit et perfectionna les for-
tifications de la ville de Famagouste, le boulevard de son royaume,
et bâtit une autre ville qui devint bientôt très-florissante, celle de
Limisso. Tout en accordant sa protection aux cultes divers, il fit
ériger à ses dépens plusieurs églises, qu'il dota richement, et
favorisa toujours de préférence le culte latin. Pour récompenser les
vertus civiles et militaires de ses sujets, il institua l'ordre de Lusi-
gnan ou de l'Épée. Cet ordre était formé par un collier en cordons
de soie blanche, liés en lacs d'amour et entrelacés des lettres R. S.
Un ovale d'azur, qui pendait à ces cordons, portait au milieu une
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET IIISTORIQIK.
épée ayant la lame émaillée d'argent, la garde croisetée et fleurde-
lisée, et pour devise les mots Regni securitas.
L'an 1 1 9î- fut le dernier de la vie de ce bon et sage prince, qui en
avait régné douze. Il laissa à son frère Amaury un trône entouré
de brillants souvenirs et du plus bel ornement des rois, l'amour et
les regrets de son peuple. Amaury de Lusignan fut sacré par l'évêque
Herpibole, chancelier d'Henri VI, empereur d'Occident, et son
grand respect pour la mémoire de son frère le décida à suivre
fidèlement les lois qu'il avait établies. Non moins éclairé que ver-
tueux, Amaury s'occupait sans cesse à réformer les abus, à encou-
rager la culture du sol et le commerce, à mettre en honneur les
arts et les sciences, lorsque son sort changea tout à coup. Isabelle,
reine de Jérusalem, veuve de son troisième mari, le célèbre Henri
de Champagne, avait résolu d'épouser un homme qui réunît la
sagesse à la valeur, et qui fût capable de bien diriger la guerre
pour reconquérir un royaume dont elle portait le titre, mais dont
la plus grande partie avait subi le joug des infidèles. Une ambassade
magnifique vint de la part de la reine Isabelle au roi de Chypre.
Celui-ci, après avoir consulté ses barons, confia le gouvernement
de l'île aux chevaliers de l'Hôpital, et avec son armée et l'élite
de la noblesse de son royaume, se rendit à Ptolemaïs, où l'on cé-
lébra ses noces l'an 1202, et il fut proclamé roi de Chypre et de
Jérusalem.
Des instances réitérées d'Amaury au pape Innocent III, aux divers
souverains et seigneurs de l'Occident, sortirent leur effet. Une voix
puissante renouvela les prodiges du fameux Pierre-l'Ermite et de
saint Bernard-Foulques, curé de Neuilly, parcourait la France, en
excitant le peuple, avec sa rude, mais entraînante parole, à prendre
la croix pour l'expédition nouvelle de Terre-Sainte. Thiébault IV,
comte de Champagne, Louis, comte de Chartres et de Blois, et
grand nombre d'autres barons et de prélats s'associèrent à cet élan
général qui, pour la quatrième fois, poussait les nations civilisées
de l'Europe contre le torrent dévastateur des hordes musulmanes.
Le doge de Venise, Henri Dandolo, partit avec une flotte de cin-
quante galères; et Boniface, marquis de Montferrat, à la tête d'une
LISIGMN.
nombreuse troupe de Lombards, et de Piémontais, fut choisi et
proclamé chef de la croisade; mais les temps avaient bien changé
depuis l'époque où le vif enthousiasme de la foi portait les guer-
riers chrétiens à se dépouiller de tout, excepté leurs chevaux et
leurs armes, pour courir outre-mer à la délivrance de la ville des
miracles. Nous ne nous arrêterons point ici à considérer les causes
du changement qui s'était opéré dans les mœurs, dans les idées,
dans les intérêts de tous ces aventuriers dont la plupart trouvait
dans la guerre sainte une occasion de satisfaire la soif de la gloire
et des richesses.
Le secours attendu avec de si longues anxiétés, fut encore cette
fois retardé par l'avarice et l'inconstance des chefs de l'expédition;
et cette grande tempête qui menaçait les barbares conquérants de
l'Asie vint fondre sur les îles de l'Archipel et sur les tours de
Constantinople.
Comme si le ciel eût réservé au courage inébranlable d'Amaury
toutes les épreuves, la famine, la peste désolèrent les provinces de
Syrie; un tremblement de terre dévasta les villes, fit périr une
immense quantité d'habitants, renversa les forteresses d'Hamath,
de Balbeh, de Tripoli et de Ptolemaïs.
Le roi dit Michaud dans son Histoire des croisades donnait à
ses barons l'exemple de la sagesse et de la résignation évangélique
et s'occupait de rebâtir les villes chrétiennes qui avaient été ébran-
lées par le tremblement de terre. Devenu plus grand'dans les mal-
heurs, il poursuivit la guerre contre les infidèles et leur reprit
quelques villes, notamment celle de Jope; mais la mort devait
l'atteindre au milieu de ses belles espérances, car en se rendant à
Caïfa, selon l'usage des fidèles, pour cueillir des palmes, il fut atta-
qué d'une maladie qui, en peu de jours, l'emporta.
Ainsi le sceptre du royaume de Jérusalem resta de nouveau entre
les mains d'Isabelle. Hugues de Lusignan, frère du roi Amaury,
lui succéda sur le trône de Chypre, s'efforçant d'imiter les grands
exemples que lui avaient laissé à suivre ses prédécesseurs.
Hugues Ier, son fils, dès qu'il hérita de la couronne, voulut se
chercher une épouse dans la patrie de ses aïeux, et il put arrêter
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET IIISTORIQLE.
son choix sur la fille d'Henri Il, comte palatin de Champagne et
de Brie; leurs noces furent célébrées avec des pompes toutes
royales et des fêtes extraordinaires. Hugues ne s'endormit pas dans
les délices de la paix, car une âme ardente et des sentiments élevés
le portèrent à s'unir aux princes d'Europe qui passèrent la mer
avec des forces considérables, pour aider Jean de arienne à recon-
quérir le royaume de Jérusalem, dont la couronne appartenait à sa
fille Marie, fille de la reine Isabelle et de Conrad. Les troupes chré-
tiennes qui débarquèrent à Ptolemaïs étaient commandées par le
roi de Hongrie, les ducs d'Autriche et de Bavière, et suivies d'un
grand nombre d'autres croisés partis de Marseille, de Gènes, de
Naples. On associa Hugues Ier au commandement de cette armée,
qui porta la terreur aux populations infidèles. L'une des plus fortes
positions qu'occupaient les Turcs, c'était le mont Thabor, où le
célèbre Malek-Adel avait ajouté de grandes fortifications au vieux
château qui dominait la plaine de Jérusalem. Le courage des croi-
sés et les assauts qu'ils livrèrent à cette forteresse ne purent pas
en triompher. Hugues imagina de frapper un grand coup sur les
terres mêmes des ennemis en attaquant l'Égypte; et avec Jean de
Brienne, Léopold d'Autriche, Othon de Méranie et d'autres sei-
gneurs allemands et français, il débarqua près de Damictte. En
peu de temps la place tomba au pouvoir des chrétiens. Ce fut au
siège du Caire que le roi de Chypre déploya toute son habileté
et toute sa vaillance; déjà on était près de s'emparer de la ville,
lorsqu'une inondation soudaine du Nil rendit vains tous les efforts
des assiégeants. Les chefs chrétiens en furent désolés, et Hugues,
peu de jours après, en mourut de chagrin.
Henri Ier, qui lui succéda au trône de Chypre, eut l'honneur
d'accueillir dans son île, en 1248, saint Louis, roi de France, lors
de son expédition contre les infidèles. Après quelques mois de
séjour à Chypre, l'armée chrétienne, forte de quarante mille hommes
et de deux mille huit cents chevaliers, partit de Limisso; Henri
accompagnait le saint monarque, dont il eut toute la bienveillance.
On connaît les vicissitudes et les malheurs que les chefs de la sep-
tième croisade et surtout le bon et brave roi endurèrent avec une
LLSIGNAV.
constance héroïque. Prisonnier du soudan d'Egypte, Henri de Lusi-
gnan put enfin obtenir sa liberté; mais les fatigues de la guerre et
la douleur qu'il éprouva de tant de revers des armes chrétiennes
abrégèrent son existence; aussitôt après son retour dans l'ile de
Chypre, il succomba à une maladie en janvier de l'an 1253. Son fils
Hugues, qui annonçait les meilleures dispositions, ne tarda guère
à le suivre, et mourut avant que d'atteindre sa quatorzième année.
Alors, au défaut de successeurs en ligne directe, la couronne
passa sur la tête de Hugues III, son cousin, qui, par sa mère, était
issu de la race des Lusignan. Pacifique et vertueux, ce prince fit
les délices de ses sujets et ne recourut aux armes que pour repous-
ser les attaquer des Sarrasins.
Henri 11 et Hugues IV occupèrent successivement après lui le
trône de Chypre, dont ils relevèrent l'un et l'autre la splendeur par
de grandes vertus et des faits généreux.
Les temps s'étaient assombris et de funestes divisions avaient
éclaté entre les seigneurs de l'île. Aussi le règne du successeur,
Pierre Ier fut très-orageux et finit tragiquement. Trop faible pour
savoir apaiser les troubles par des mesures prudentes et énergiques,
le nouveau roi fit jeter en prison le fameux Jean de Morfa, comte
de Rocas, qui, durant son absence, avait conspiré contre lui
pour se frayer le chemin du trône. Les juges, subornés, dit-on,
par la reine, qui entretenait de coupables intelligences avec le
comte de Morfa, déclarèrent qu'il était innocent, et ils en vinrent
à l'absoudre. Furieux de cet arrêt d'une injustice trop évidente, il
se livra à tous les transports du courroux et de la vengeance; bien-
tôt sa raison fut déconcertée à un tel point qu'il sévit contre les
partisans et la famille même du comte de Rocas, entoura d'espions
ses propres sujets et fit bâtir une prison d'État, à la construction
de laquelle, par une étrange sévérité, il condamna, sans aucune
distinction, toutes les classes de l'île. Mais les Chypriots, poussés à
bout par tant de cruautés et de folies, se soulevèrent contre l'au-
torité royale, forcèrent les portes du palais, en égorgèrent les sen-
tinelles et tous ceux qui tentèrent de s'opposer à leur furie; le mal-
heureux monarque ne put se sauver de leurs mains.
CHANCELLERIE HÉRALDIQIE ET IIISTOR1QIE.
A un règne si déplorable, il en succéda un autre qui ne fut pas
moins triste. Pierre II, semblable à son père par sa fierté et ses
passions fougueuses, avait invité un jour à un festin plusieurs
Génois et Vénitiens, personnes distinguées par leur rang; ceux-ci
eurent quelque démêlé sur la préséance. Pierre décida en faveur
des Vénitiens; mais cela fut cause d'un très-vif dépit des Génois
qui tramèrent une conspiration contre la personne du prince.
Averti du danger, il se saisit des conspirateurs et les fit massacrer
avec tous les Gênois qui se trouvaient dans l'île.
La république de Gênes, pour se venger d'un si sanglant.aflront,
envoya une flotte commandée par Pierre Fregose, frère du doge,
contre l'île de Chypre. L'amiral gênois, après plusieurs rencontres,
fit prisonnier Jacques, oncle du roi Pierre, et l'emmena à Gênes
sur sa flotte victorieuse. La république alors dicta ses conditions
aux vaincus, en exigeant une somme très-considérable comme
contribution de guerre; elle se réserva Famagouste, et rendit l'île
à Jacques, car la couronne lui échut, son neveu étant mort sans
succession. Ce prince, qui, pendant la vie de Pierre II, avait été
gouverneur de Nicosée, et le sage conseiller du roi, dont il déplo-
rait les inconséquences, monté depuis sur le trône, s'efforça de
faire oublier, par ses manières bienveillantes et ses justes lois, tous
les malheurs que les deux règnes précédents avaient attirés sur la
population de l'île. Jean, son fils, gouverna sagement; mais il eut
à soutenir une guerre désastreuse, abandonné à ses propres forces,
contre le soudan d'Égypte, qui finit par le contraindre à capituler,
lui imposa un tribut énorme, et le força à le reconnaître comme
seigneur de son royaume. La douleur et la honte que Lusignan res-
sentit de ce traitement barbare lui donnèrent la mort.
Jean II ne suivit pas les traces honorables de son père; il mourut
sans enfants, jeune encore, et laissa la couronne à sa sœur Char-
lotte, qui avait épousé Louis de Savoie. Cependant Jacques II, frère
du roi défunt, et qui avait été, dès son enfance, destiné au siège
archiépiscopal de Nicosée, voulut disputer le trône à sa sœur; il
enrôla des troupes sur le continent, porta la guerre dans son pays,
et s'empara de l'île et de la couronne. Cherchant ensuite des alliances
LISIGNAN.
1 • a S
avantageuses, il épousa Catherine Cornélie, fille de Marc Cornaro,
noble vénitien. Peu de temps après il mourut, laissant sa femme
enceinte. L'enfant qui en naquit fut couronné roi de Chypre; mais
il vint à mourir dans la même année, et avec lui se termina la
ligne directe des rois de cette île.
En 1571,Sélim Il, empereur des Turcs, fit la conquête de Chypre.
Ce fut alors qu'Etienne de Lusignan, évêque de Limisso, et l'histo-
rien de la famille royale, quitta son siège et se retira en Italie, où
ses jours s'écoulèrent entre les études et les pratiques saintes de la
piété et de la bienfaisance. Il consacra toute sa fortune à racheter
ses parents esclaves en Turquie. On a de lui, entre autres ouvrages:
La Généalogie de la maison royale de Bourbon; la description et
l'histoire abrégée de l'île de Chypre jusqu'à 1572 /imprimée à Bologne
et à Paris, 1580; l'Histoire générale des royaumes de Chypre et de
Jérusalem, et plusieurs opuscules sur l'histoire, et les généalogies
de diverses familles. Une grande doctrine, un jugement sûr se font.
admirer dans ces travaux littéraires du vénérable prélat. Le pape
Grégoire XIII le combla d'honneurs. Il mourut à Rome regretté de
tous ceux qui en avaient connu la sagesse et les hauts talents.
L'Arménie vante aussi ses rois de cette glorieuse famille de Lusi-
gnan. Léon Ier, couronné en 1197, avait épousé Sybille, fille
d'Amaury Il, roi de Chypre et de Jérusalem. Il n'eut de ce mariage
que deux filles, dont l'aînée, princesse remarquable par son esprit,
épousa Constant, l'un des premiers barons du royaume. De leur
fils Haiton et de Mariette de Lusignan, sa femme, naquit Léon II,
qui, se dépouillant de ses droits à la couronne en faveur de son
frère Théodore V, se fit moine de saint Basile. L'irruption du grand
kan des Tartares dans ces contrées amena la mort de Léon III,
fils de Théodore, de sa femme et de ses trois enfants, qui furent
compris dans le massacre général. Quelque temps après, la cou-
ronne de l'Arménie passa sur la tête de son cousin, Hugues de
Lusignan, seigneur de Sidon et de Tyr. Jean, fils de ce dernier, lui
succéda; mais ennuyé du monde et renonçant à ses grandeurs,
appela au trône son neveu, Léon IV, et alla se renfermer dans un
cloître. Néanmoins il en sortit, lorsqu'une puissante armée de Sar-
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET IUSTORIQLE.
rasins attaqua l'Arménie; une grande bataille fut livrée, et ce prince
paya de sa vie son élan généreux. Léon V employa tous ses tré-
sors et toute son habileté à repousser les armes des Turcs, qui,
enfin, s'emparèrent de l'Arménie. Cet infortuné roi, digne par son
caractère des plus grands éloges, se retira d'abord à Chypre, puis
à la cour du pape, et après avoir visité les divers pays de l'Europe,
recueillant partout l'expression sincère de la sympathie qu'inspi-
raient ses vertus et ses malheurs, vint s'établir à Paris. Sa dépouille
mortelle est inhumée dans l'église des Célestins; autour de son
sépulcre on lisait cette épitaphe Ci gist noble et excellent prince
Léon de Lusignan-Quinl roi latin du royaume d'Arménie, qui rendit
l'dme à Dieu le vingt mars de l'an de grdce mil cinq cent nonante-trois.
Ce nom de Lusignan, qui illustra les couronnes de Chypre, de
Jérusalem et d'Arménie, brillera toujours d'une lumière éclatante
dans les fastes de l'histoire.
Bernabô DE Siloiuta.
PRÉCIS DE L'ART HÉRALDIQUE.
SUITE DU CHAPITRE Il.
Du Sable.
Le Sable est la couleur noire; il est à présumer qu'on lui a donné
ce nom parce que c'est la couleur de la terre; son origine, dans le
blason, vient de ce que les écus des premiers chevaliers étaient de
fer et par conséquent sombres. Quelques auteurs, entre autres
Stewenley, prétendent que les hérauts se servaient d'un sable noir
qu'on trouvait à Vaucluse pour polir leurs écus, leurs lances et
leurs armures.
Il est une idée involontaire qui saisit l'âme à l'aspect de la cou-
leur noire c'est la tristesse. Aussi les symbolistes en ont fait l'em-
blème de la douleur, et les philosophes, celui de la prudence et de
la gravité. L'impression produite par cette couleur est si profonde
qu'on disait autrefois, en parlant d'un homme triste, il a du noir
dans l'âme.
Des planètes, il représente Saturne, cet inflexible vieillard tou-
jours armé de sa faux menaçante; le Temps, barrière de toutes les
espérances, terme de toutes les ambitions, réveil des songes dorés
de la vie.
Comme on l'a pu observer dans les chapitres précédents, bien
qu'un métal ou une couleur soit personnifiée dans plusieurs choses
différentes, une idée mère surgit toujours, qui s'attache à toutes
ces choses, en leur donnant une corrélation naturelle.
CHANCELLERIE HÉRALDIQUE ET HISTORIQUE
Des signes du zodiaque, il représente le Taureau.
Des éléments, la Terre.
Des corps métalliques, le Plomb et le Fer qui sèment la mort.
Des arbres, l'Olivier, arbre symbolique de paix dont la présence
arrête les flots du sang;
Des jours, c'est le Samedi (dies Salurni);
Des oiseaux, le Corbeau
Des fleurs, la Cyguë
Des pierres précieuses, le Diamant;
Des nombres, Cinq et Huit;
Des mois, Décembre;
Des saisons l'Hiver.
On trouve le sable dans les armes les plus anciennes; et pour
reconnaître le champ et les pièces qui sont de cette couleur dans
les armoiries, on l'indique sur les tailles-douces par des lignes ver-
ticales et horizontales croisées les unes sur les autres. (PI. III, n° 6.)
Le sable est la seule couleur sur laquelle on ne puisse pas poser
la carnation dont nous parlerons dans les paragraphes suivants
La noble et ancienne famille des comtes de Gournais portait de
sable plein.
Le Pourpre.
Les Espagnols appellent le Pourpre mixtion ou mélange de plu-
sieurs couleurs, composé de Laque carminée, de noir et de bleu de
cobalt. Bien que le pourpre soit admis parmi les couleurs héral-
diques et qu'une foule d'illustres chevaliers aient ratifié cette ad-
mission en le plaçant sur leurs armes, il n'en a pas moins été
contesté par plusieurs auteurs et surtout par La Roque, qui propo-
sait naïvement de le supprimer, ajoutant que lui et M. l'abbé de
Brianville auraient partagé l'erreur commune, si un chimiste sa-
vant ne leur avait fait observer que l'argent bruni devient presque
violet, teinte qui caractérise la cinquième couleur du blason.
La Roque et M. l'abbé- de Brianville, il faut bien en convenir,
furent emportés trop loin par leur zèle, en torturant la tradition;
pour chercher la vérité ils ont éloigné la question. Non-seulement

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