Chants à la sainte Vierge, traduits du bréviaire par le colonel C. Esménard Du Mazet

De
Publié par

A. Bouret (Poissy). 1867. In-16, 155 p. et table.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : mardi 1 janvier 1867
Lecture(s) : 17
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 159
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

CHANTS
A LA
SAINTE VIERGE
T n A I) UI T S DU B n É VIA1 11 E
l'Ali
LE COLONEL C. ESMÉNARD DU MAZET
POISSY
A. BOUREÏ, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
■16, RUE DES DAMES, 4fi
18 6 7
CHANTS
A LA
SAINTE VIERGE
CHANTS
A LA
SAINTE VIERGE
-^TRADUITS DU BRÉVIAIRE
PAR
JE^OLONEL G. ESMÉNARD DU MAZET
POISSY
A. BOURET, IMPRIMEUR-LIBRAIRE
16, RUE DES DAMES, 16
1867
Tous droits réservés.
PREFACE
Une espèce de hasard, si tant est qu'il en existe, et
que les hommes, jaloux de dissimuler leur ignorance,
n'aient point créé un être fantastique pour diriger les
événements auxquels ils ne comprennent goutte, a pro-
duit ce petit ouvrage. Il aurait pu avoir une cause
moins légère; er* peut-être l'a-t-il eue dans une pro-
messe faite autrefois à un illustre prélat : mais sans par-
ler de celle-ci, je dirai tout simplement qu'en dernier
lieu on m'avait prié d'écrire de quatre à huit vers, au
plus, que, pour la fête très-prochaine de l'Assomption,
de toutes jeunes fuies devaient chanter à la Sainte
Vierge. Je m'étais d'abord récusé par la crainte de pro-
faner un sujet pareil, et à cause aussi de la difficulté que
j'y voyais, d'autant plus grande que l'expression de-
— 6 —
vait être plus brève; puis, enfin, j'avais cédé aux ins-
tances lorsqu'une mort imprévue vint me le faire ou-
blier. La fête de l'Assomption était passée, et je pou-
vais me croire complètement dégagé de ma parole.
Cependant, après les premiers jours de deuil, je fus
pris d'un remords de conscience et voulus m'exécuter.
Mais la difficulté que j'avais pressentie était toujours
là; et la raison, d'accord cette fois-ci avec ma paresse
naturelle, me poussa à chercher dans un Paroissien les
idées qui ne germaient pas trop vite dans mon cerveau.
J'avoue, à ma honte, que j'avais beaucoup trop né-
gligé la lecture du Paroissien. Ce latin inculte, si diffé-
rent de celui qu'on parlait à la cour d'Auguste, les tra-
ductions françaises de ce latin, en général si ternes et
si flasques , m'avaient jusqu'alors trouvé assez froid,
et je m'imaginais que les odes d'Horace renfermaient
toute la poésie que sa langue peut exprimer. Mon illu-
sion tomba lorsque je fus à la poursuite de mes idées.
Je m'aperçus alors qu'avec le lyrique romain j'étais
souvent dupe des charmes d'une musique savante mais
un peu vide, jetée sur une philosophie, souvent trop
relâchée et quelquefois servile, tandis que, après avoir
- 7 -
brisé la gangue où tant d'écrivains pieux ont caché le
diamant pur de leur pensée, je le revoyais avec tout
son éclat, un éclat persistant dans les derniers replis du
coeur qu'il a une fois illuminé. Cette découverte que
vous pouvez appeler une sottise, si bon vous semble,
m'habitua peu à peu à ce latin : je finis par y trouver
un charme indéfinissable, et je m'émerveillais qu'il y
eût des gens assez mal inspirés pour vouloir le bannir
de nos églises, et le remplacer par une langue néces-
sairement variable avec les divers peuples chrétiens.
Le peuple qui fréquente les églises sait très-bien ce
qu'il va y faire. Il sait qu'il va s'humilier devant
Dieu, et l'implorer pour les misères de cette vie et
les terribles incertitudes de l'autre. Il sait que tous
les chants, que toutes les prières n'ont d'autre but, peu
importe les sons qui les expriment. Pour lui c'est le
coeur bien plus que les lèvres qui se met en communi-
cation avec la divinité ; et son coeur a, depuis long-
temps, l'intuition de ces paroles étrangères qui ont re-
tenti à ses oreilles dès son enfance, comme elles ont
retenti à celles de ses aïeux depuis dix-huit cents ans.
Comment remplacer une langue ainsi consacée par
une autre variable qu'il ne comprendra guères plus,
qui se transformera elle-même de siècle en siècle, pour
donner lieu à de fausses interprétations, et, par suite,
à des hérésies ? Ce serait là, ce me semble, une vérita-
ble profanation. J'avoue que les protestants psalmodient
leurs prières et d'assez mauvais cantiques en français,
persuadés qu'ainsi Dieu les écoute plus volontiers, et
qu'ils sentent mieux ce qu'ils disent au Seigneur. Je
leur laisse cette double illusion. Mais moi, qui ne ferai
jamais remplacer par une sonnette le marteau de ma
vieille masure, quoique souvent tourmenté par les ga-
mins, qui ne le ferai jamais remplacer, dis-je, parce
que, en le touchant, j'éprouve comme une commotion
électrique, un frémissement de toutes les mains ché-
ries qui l'ont soulevé avant moi, je préférerai toujours,
pour les chants de l'église, au français le plus pur, ce
latin qu'on traite de barbare et qu'elle ne répudiera
jamais.
Toutefois, en conservant son trésor intact, elle ne
défend pas qu'on en divulgue la richesse et qu'il de-
vienne une source féconde d'inspirations poétiques. Heu-
reux môme ceux qui les peuvent rendre avec le charme
— 9 -
et l'onction que ce travail exige! Il était certes au-des-
sus de mes forces : Mais, toujours en quête des quel-
ques vers qui m'étaient demandés, pouvais-je ne pas
me perdre dans une mine inépuisable d'où tout ce
qu'on tire d'abord paraît inférieur à ce qu'elle peut
donner? C'est ainsi que pour trouver le mieux j'ai peut-
être rencontré le pire, en trop présumant de moi-même
et en traduisant, presque à mon insu, tout un petit vo-
lume des chants les plus célèbres consacrés à la Sainte
Vierge. Je la prie très-humblement de me pardonner
ma témérité, et d'inspirer à mes lecteurs un peu de
cette indulgence dont son coeur divin est rempli.
Ces chants, dont l'ordre est très-variable dans les
Paroissiens, se composent principalement de proses,
d'hymnes, de cantiques et d'antiennes, entrecoupés
de quelques psaumes. Les proses sont du latin rimé à
la manière des vers français et ordinairement de six
ou huit syllabes, sans distinction des longues et des
brèves, comme Y Ave maris Stella, le Slabal mater do-
lorosa, le Dies ira?, dies illa, le Pange Kngua glo-
riosi, etc. Les hymnes diffèrent des proses on ce que
les vers des hymnes, en général de huit syllabes ou de
— 10 —
quatre pieds, ne riment pas, ont les pieds pairs toujours
composés d'iambes, et les deux autres d'iambes ou de
spondées indistinctement. Ces vers appartiennent au
genre que les latins appelaient iambique dimètre, à
l'exclusion des dactyles, des tribraches et des anapestes
qui pourraient y introduire neuf, dix et jusqu'à onze
syllabes, au lieu de huit. On les trouve dans le Veni
Creator spiritus, le Vexllla régis prodeunt, le Quem
terra, pontus, sidéra... Quelquefois aussi les hymnes
sont écrites à la manière des odes d'Horace, comme le
Proprios Virgo, tïbl magna plausus, le Sxpe dum
Christi populus cruentis, composés sur le même rhy-
thme que les strophes du poëte latin Pïndarum quis-
quis... Otiumdivos..., etc., etc.. On nomme antienne
une espèce de répétition de ce qui a le plus touché
dans les psaumes, ou qui a le plus rapport au mystère
et à la fête qui se célèbre. Telles sont le Salve regina,
le Sub tuum praesidium, Y Aima Retemptoris, etc. Mais
il est inutile d'insister sur de pareils détails.
A l'exception de deux sonnets et des stances finales
à Notre-Dame d'Afrique, composés pour des circonstan-
ces particulières, tout est traduit du texte originn.l que
— 11 —
j'ai serré au plus près ; et dans le classement des diverses
pièces de ce recueil, quoiqu'elles ne puissent avoir de
lien véritable, j'ai tâché de suivre un ordre indiqué
par les deux grandes époques de la vie terrestre de la
Sainte Vierge, la salutation angélique et le supplice de
la Croix. Celte pensée m'a conduit naturellement à
traduire les plus célèbres prophéties qui, longtemps à
l'avance, avaient annoncé la venue, la courte mission
et la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce petit vo-
lume est donc comme une histoire fort abrégée de l'o-
rigine, et du développement du christianisme. J'aurais
voulu le rendre plus complet par quelques notes sur
les auteurs de ces chants et les circonstances intéres-
santes qu'y s'y rattachent; mais les renseignements
m'ont manqué.
Les esprits forts vont sans doute me prendre en pitié.
Est-ce bien dans le siècle des lumières, lorsque le génie
humain s'est développé avec tant de grandeur, qu'il
convient de ressusciter des vieilleries semblables, des
prophéties! mais il n'y a plus que les niais qui croient
à ces choses-là, ou des hypocrites qui, dans leur inté-
rêt, font semblant d'y croire. C'est en vain que ces
— 12 —
pauvres niais invoquent en leur faveur des autorilés
formidables, les noms les plus célèbres dans les scien-
ces, dans les arls, dans la philosophie, dans la littéra-
ture. Qu'importe tout cela, quand la raison humaine a
progressé et parle infailliblement par la bouche des
nouveaux docteurs qui, comme ce ridicule Cabanis,
vous donnent leur parole d'honneur qu'il n'y a pas de
Dieu? Ils ne croient qu'à la Nature, et tout ce qui sort
de ses lois ordinaires, qu'ils s'imaginent connaître, le
surnaturel, le miracle enfin, puisqu'il faut l'appeler de
son nom, est dédaigneusement traité par eux de chi-
mère.
La Nature, est l'ensemble, le système des forces né-
cessaires à l'existence et à la succession des phénomè-
nes qui tombent sous nos sens, ou affectent immédiate-
ment notre esprit. Sans doute il n'est pour nous rien au-
dessus de ces forces, en dehors de ces phénomènes;
absolument rien, si ce n'est la cause qui les produit,
sans être produite elle-même : mais cette cause existe,
et cette cause c'est Dieu.
Lorsque les phénomènes se succèdent avec régularité
il est souvent possible de les rattacher à une cause se-
- 13 -
condaire, qui peut n'être toutefois qu'une simple ima-
gination de notre esprit. La gravitation, par exemple,
ou cette propriété qu'on suppose aux molécules maté-
rielles de s'attirer en raison directe de leur masse et
inverse du carré de leur distance, existe-t-elle bien réel-
lement? je l'ignore, et l'auteur de cette grande décou-
verte, Neuwton, lui-même, ne l'a jamais donnée que
comme une simple hypothèse. Je dis découverte parce
que, effectivement, les choses se passent comme si la
gravitation existait, et que tous les mouvements des
corps, sur notre globe et dans notre ciel, s'y ramènent
avec une précision parfaite. Mais, comme dans une
machine une pièce quelconque peut recevoir le même
mouvement de plusieurs façons, et que ce mouvement
à son tour peut en produire une infinité d'autres, doit-
on affirmer que la pièce a tel ou tel moteur, lorsque
tout le mécanisme se dérobe à nos regards?... L'étude
de ces derniers mouvements nous fait connaître sans
doute celui de la pièce qui les opère. Mais où est le
moteur de cette pièce, c'est-à-dire, la cause réelle qui
la fait agir?... En remontant ainsi de cause en cause
on arrive nécessairement à Dieu, et, pour comprendre
— 14 —
son action continuelle, il faudrait être Dieu soi-même,
ce qui n'est guère possible. Ne voilà-t-il pas un grand
sujet de désespoir pour les esprits forts qui aiment
mieux le nier, pour substituer leurs sottises aux véri-
tés qui les pressent de toute part?
Ils ne veulent reconnaître d'autres phénomènes que
ceux qui les frappent tous les jours. Ils croient bien
fermement que le soleil doit se lever chaque matin,
parce qu'il a contracté cette habitude depuis fort long-
temps, ce qu'ils peuvent attester eux-mêmes de visu.
S'il prenait enfin à l'astre fatigué de ses courses la fan-
taisie de se reposer, se reposa-t-il en effet, ils ne vou-
draient pas le croire, parce que la marche incessante
du soleil est naturelle et que son repos serait surnatu ■
rel : et plutôt que d'admettre le surnaturel ils affirme-
raient, au milieu des ténèbres les plus obscures, qu'ils
sont en plein midi. Eh bien, puisque c'est leur bon
plaisir, qu'ils y restent, dans les ténèbres.
En vérité, Dieu étant seul au-dessus de la Nature,
peut seul produire, en dehors d'elle, des phénomènes
surnaturels ; mais il le peut, soit qu'il agisse immédia-
tement par lui-même, soit qu'il agisse par -l'interné-
— 15 —
diaire d'agents qu'il veut élire et qu'il revêt alors
d'une partie de sa puissance. Dans la nature il n'y a
que des faits naturels toujours identiques, c'est-à-dire,
toujours dérivant des mêmes forces primitives. Les uns
nous affectent d'une manière presque continue, d'autres
par intervalles, quelques-uns plus rarement encore,
selon les desseins de la Sagesse suprême, qui est tou-
jours libre d'en produire de nouveaux et de suspen-
dre ses lois primitives, sans consulter les esprits forts.
Le nier c'est vouloir exclure Dieu de toute intervention
actuelle dans les choses du monde. C'est prétendre que
sa tâche est désormais finie; qu'il n'a plus le droit
d'agir, et que, par conséquent, il peut et doit même
disparaître comme un être parfaitement inutile, dange-
reux même s'il ne reste dans une inertie complète.
Mais cette prétention est révoltante, et ce qui est évi-
dent, c'est que pour Dieu le surnaturel et le naturel ne
sont qu'une seule et même chose. Je ne m'oppose pas, du
reste, à ce qu'on donne plus particulièrement l'épithète
de naturel aux phénomènes qui se produisent le plus
souvent et de la manière la plus uniforme, et celle de
surnaturel à ceux qui nous frappent exceptionnellement.
- 16 -
Si tout ce qui arrive arrive par des causes qui déri-
venttoutes également de Dieu, ce n'est pas un motif de
croire, en aveugle, à tout ce qu'on peut nous raconter;
car les imaginations, les rêveries de l'esprit humain
sont aussi dans la nature. Elles y sont comme des fan-
tômes, comme des êtres sui generis. Notre raison ne peut
les accepter réellement qu'après examen, après un con-
trôle d'autant plus sévère que les faits diffèrent da-
vantage de ceux auxquels nous sommes le plus habi-
tués. Un événement exceptionnel, un miracle, vous est-
il dénoncé? Vous n'irez pas l'admettre immédiatement.
Vous demanderez d'abord des preuves convaincantes,
des témoignages irrécusables, des pièces justificatives
s'il en est ; et puis enfin, lorsque pressé par l'évidence,
votre foi hésitera encore, au lieu de vous retrancher dans
une dénégation brutale, vous pourrez vous sauver par
le que sais-je de Montaigne. Car véritablement nous
ne savons pas grand chose, et deux ou trois pourquoi
suffisent pour imposer silence au plus docte des hom-
mes. Et quelques-uns cependant veulent limiter la puis-
sance de Dieu. Ils la connaissent mieux qu'il ne la
connaît lui-même. Tu dois faire ceci, lui disent-ils; tu
— 17 —
ne peux faire cela, parce que cela est surnaturel. Tu es,
tu dois rester immuable ; mais l'esprit humain en pro-
gressant toujours a fini par dépasser le tien, et nous
te chasserons du ciel pour prendre la place que tu oc-
cupes si mal. Le proscrit ne s'émeut guères de ces cla-
meurs, et n'en répand pas moins ses bienfaits sur ses
enfants terribles.
On dit que Dieu ayant créé le monde sur un plan éter-
nel ne doit plus y penser; que d'ailleurs l'homme est si
peu de chose dans la création qu'il serait ridicule de
se préoccuper de lui et de faire des miracles en sa fa-
veur. Je ne suis pas tout à fait de cet avis. Je conviens
que l'homme est peu de chose; que la terre est peu de
chose aussi; que tout notre système solaire n'est guères
plus, et, même, que tous les mondes, qu'on peut ima-
giner auteur des étoiles les plus inaccessibles à nos
meilleurs télescopes, ne sont à peu près rien dans l'im-
mensité de la création. Mais, cependant, tout cela existe
et a sa raison d'être; et celui qui l'a fait peut avoir
souci de le maintenir. Pourquoi donc, lorsqu'une cause
quelconque menace l'harmonie primitive, Dieu resterait
il indifférent? Je laisse de côté l'harmonie matérielle et
- 18 —
ne veux parler ici que de celle qui préside aux destinées
humaines. Or, il est pour celle-ci une cause de pertur-
bation que Dieu a voulu expressément y laisser, dans
son amour pour nous, afin de nous rapprocher davantage
de lui. Cette cause, c'est le libre arbitre qui, dans de cer-
taines limites,nousrendindépendants,peutnous égarer
etmôme nous perdre. En ce cas, n'est-il pas rationnel que
Dieu, qui suscite parfois des intelligences d'élite pour
soulever un coin du voile jeté sur la création, se mani-
feste par des signes plus éclatants et ramène à lui les
hommes qui s'en détachent?... Ces signes une fois re-
connus, c'est-à-dire, les miracles parfaitement établis,
on ne peut douter de la volonté divine, et de la néces-
sité, par conséquent, de s'y soumettre.
Mais, comme je l'ai énoncé plus haut, ce n'est pas avec
une crédulité aveugle qu'on les acceptera. Ce n'est
qu'après l'examen le plus attentif, le plus scrupuleux.
Et, s'il s'agit de miracles anciens, il faudra que leur
authenticité repose sur des preuves équivalentes à celles
d'autres faits historiques, mémorables, de la même épo-
que; et c'est, en vérité, tout ce qu'on peut, ce qu'on
doit exiger. Si les prophéties d'Isaïe et de Daniel, si la
— 19 -
résurrection de Lazare reposent sur des documents
aussi authentiques que la fondation de Rome, le règne
de Tarquin l'Ancien, la chute de Séjan, qui eurent lieu,
à peu près aux même temps, pourquoi admettre la vé-
rité de ces derniers événements et rejeter celle des
prophéties? Vous mettrez encore, je le suppose, votre
incrédulité à l'abri du mot surnaturel, et moi je vous
dirai encore que votre objection en s'appliquant à Dieu,
ne signifie rien. En somme, des témoignages équivalents
doivent entraîner une foi égale, et nier la possibilité du
surnaturel, c'est nier Dieu même.
Ce n'est pas ici le lieu ni le moment, et la chose serait
d'ailleurs beaucoup trop longue, de discuter les divers
témoignages qui établissent l'authenticité des Écritures
Saintes. Cette discussion est faite depuis longtemps, et
je dois laisser à des écrivains d'une autorité plus grave
le soin de la reproduire s'ils veulent. Mais, traducteur
de chants où tout est miracle ou surnaturel, je ne
pouvais m'empêcher d'exprimer, à l'égard de ce surna-
turel, une opinion que je crois juste, en dépit des sar-
casmes qu'elle peut m'attirer et dont je me préoccupe
très-médiocrement.
— 20 -
Je n'ai plus qu'un mot à dire sur les prophéties. Mais
j'observerai d'abord que les Hébreux ne furent pas les
seuls à voir, à saluer de loin la Vierge qui fut dès le
le commencement, in initia; à laquelle l'Église rapporte
tout ce qui est dit de la Sagesse dans le livre de l'Ecclé-
siastique. Non, ils ne furent pas les seuls à la voir, à la
saluer de loin, selon les paroles de Saint-Paul : a longe
aspicientes et salutantes. Tels furent aussi les Egyptiens,
les. Chinois même qui, d'après un oracle trouvé par
Confucius dans les traditions antiques, attendaient, dit
M. l'abbé d'Orsini, le saint, né d'une vierge, qui devait
mourir pour le salut du monde. Les Druides avaient
érigé à Chartres un autel à la Vierge qui devait en-
fanter, virgini pariiuroe, et dont le fils devait être le ré-
dempteur du genre humain. Les Étrusques disaient que
le Pacificateur naîtrait d'une Vierge. Dans les vers pro-
phétiques de sa quatrième églogue,Virgilc semble avoir
le pressentiment du grand prodige qui allait bientôt
s'accomplir. Enfin on retrouve les mêmes croyances, la
même attente non-seulement chez tous les peuples de
l'antiquité, mais encore chez ceux du Nouveau monde,
au témoignage entr'autres, de M. Drack, rabbin con-
- S! -
verli, qui a publié à Rome une longue lettre à ce sujet.
Cependant, l'auteur du roman des Ruines, Volney,
après Dupuis, cherchant sur un planisphère céleste
l'origine de tous les cultes, a découvert la mère du Christ
dans la Vierge du zodiaque. « Cette Vierge, dit-il, tient
en main une branche de fruits qu'elle semble éten-
dre vers l'homme-bouvier (Boôtès), et ce rameau,
emblème de l'automne, semble ouvrir la porte et donner
la science, la clé du bien et du mal. » Cette découverte
de la Sainte Vierge, qui n'est plus ici que la première
Eve tentant le premier homme, me semble assez jolie.
Certes, Volney n'a pu voir cette main et cette branche
de fruits que dans ces figures que le caprice d'un artiste
donne parfois aux groupes d'étoiles formant une cons-
tellation. Mais bien fins sont les yeux qui voient cela
dans le ciel, ce ne sont pas ceux d'un astronome. Et
c'est avec des futilités pareilles, dissimulées sous le
mince vernis de quelques notions astronomiques, telles
que la rétrogradation de l'équinoxe de printemps et, par
suite, les commencements successifs de l'année par tous
les signes du Zodiaque, dans une période de 25,868 ans,
c'est, dis-je, avec de telles futilités qu'on veut renverser
tout ce que la tradition, l'histoire, les monuments con-
firment de la Sainte Vierge, de Jésus-Christ, de ses apô-
tres et de leur mission providentielle ! Ah I je préfère
encore M. Renan qui fait de Jésus-Christ un pauvre*
villageois à M. Volney qui en fait le soleil.
Les prophéties bibliques, dont la vie de Jésus fut l'ac-
complissement, dérivent toutes de la grande menace de
Dieu même au serpent, dès les premiers jours de la
création. « Une femme t'écrasera la tête. » 2274 ans
s'étaient écoutés depuis, lorsque Jacob, mourant en
Egypte, révèle à ses fils l'époque où viendra celui qui
doit être envoyé, le sauveur issu de cette femme prédes-
tinée ; et il fixe cette époque à celle où le sceptre sorti-
rait de la maison de Juda son quatrième fils. 1,000 ans
après, le prophète Isaïe annonce que la mère du Sauveur
sera Vierge et qu'il s'appellera Emmanuel, c'est-à-dire
Dieu avec nous. Vers le même temps le prophète Michée
désigne le village où doit naître Jésus, Rethléem. Un siè-
cle et demi ont passé sur cette dernière prophétie quand
Daniel, captif à Babylone , annonce l'année précise
de l'apparition du Christ, c'est-à-dire, du commence-
ment de sa mission sur la terre et l'année de sa mort.
-s- 23 —
Enfin les prophètes Aggée et Malachie, celui-ci 475 ans
seulement par avance, annoncent aussi la grande venue.
La prophétie de Daniel demande une explication bien
simple. On ne peut douter que les semaines dont il parle
ne soient des semaines d'années. Cette manière de sup-
puter le temps était ordinaire chez les Juifs. Ainsi sept
semaines correspondent à 49 ans ; soixante-deux semai-
nes à 434; soixante-neuf à 483; et soixante-dix semai-
nes enfin à 490 ans. L'ordre de rebâtir Jérusalem fut
donné par Artaxerce Longue-Main, deuxième fils de
Xerxès 1er ou le Grand, le même dont la flotte fut dé-
truite par les Grecs à Salamine. Cet Artaxerce auprès
duquel Thémistocle se réfugia et qu'on croit être l'As-
suérus de l'Écriture, était dans la vingtième aunée de
son règne et il était monté sur le trône en 3,510. L'édit
est donc de l'année 3,530. --- Je suis le système chrono-
logique du P. Petau, qu'a suivi le comte de Las-Cases
dans son Atlas et qui fixe la naissance de Jésus-Christ à
3,984 ans après la création. — Le Christ devait appa-
raître dans le monde, c'est-à-dire y commencer sa mis-
sion après sept plus soixante-deux, ou soixante-neuf
semaines, ou bien 483 ans après l'année 3,530, soit en
l'année 4013. Il avait donc alors de 29 à 30 ans. Pendant
les sept premières semaines, ou pendant les 49 années
qui suivent l'édit d'Artaxerce, la ville de Jérusalem de-
vait être rebâtie; elle le fut en effet. Au milieu de la
soixante-dixième semaine, lorsque, par conséquent, les
soixante-deux après les sept premières avaient déjà
fini, avant donc que les soixante-dix, abrégées par
Dieu, fussent pleines, c'est-à-dire, troisans et demi après
la soixante-neuvième, ou vers le milieu del'année 4,017
du monde, le Christ devait-être mis à mort, comme ii
le fut à l'âge do 33 ans. Après sa mort la ville et le
sanctuaire devaient être détruits, et ils le furent par
le fils de l'empereur Vespasien, par Titus qui ruina Jé-
rusalem et le Temple, longtemps après ce terme.
Cette prophétie, remarquable par la précision des dé-
tails, est en concordance parfaite avec la première, celle
de Jacob. Car, bien que la tribu de Juda paraisse avoir
perdu le sceptre pendant la captivité de Babylone
(en 3,396) elle n'en conservait pas moins, parmi les au-
tres tribus, une prééminence accompagnée d'autorité,
etgardait toujours le premier rang dans la nation juive.
Elle avait même avec elle un de ses rois, Joaltim ou
Jéchonias, qu'Evilmérodach, successeur de Nabuclio-
donosor, tira de prison et fit manger à sa table. « Ce
n'est qu'au règne d'ïïérode que les Juifs n'ont plus eu
de roi ni de chef souverain de leur nation. Us furent
même chassés de la Judée quelques années après, et
l'autorité de la tribu fut anéantie. Les juifs le reconnu-
rent eux-mêmes, car il est rapporté dans l'histoire de la
passion de Jésus-Christ qu'ils disaient qu'ils n'avaient
d'autre roi que César. » (Dict. théolo.)
Ainsi les circonstances merveilleuses qui se rappor-
tent à l'avènement de Jésus-Christ, la date, le lieu de sa
naissance, le commencement et la durée de sa mission
dans ce monde, enfin le sacrifice suprême du Golgotha
et puis la ruine de Jérusalem, tout est prévu, annoncé
d'avance avec une précision qui ne laisse d'autre pré-
texte à l'incrédulité que la falsification des Écritures
Saintes. C'est bien aussi dans ce refuge qu'elle se re-
tranche, où je la laisserai se débattre et mourir, s'il plaît
à Dieu, pendant que les coeurs plus humbles resteront
fidèles aux croyances qui les charment et les consolent,
comme, de l'aveu même des superbes exëgètes, ellea
ont charmé et consolé nos pères.
- 27 -
I
AVE REGINA C^ELORDM...
Je vous salue, ô vous auguste souveraine
Des anges et des cieux;
O porte d'où sortit la lumière sereine,
En un jour glorieux :
O tige de Jessé, des vierges la plus belle,
Heureuse en votre fils,
Demandez-lui pour moi d'armer mon bras fidèle
Contre vos ennemis.
II
DUO SERAPHIM GLAMABANT...
(Isaïe, ch. vi).
Dans un temple magnifique,
Et sur un grand trône assis,
J'ai vu Dieu : de sa tunique
Les pans couvraient le parvis.
Autour du trône en sentinelles,
Étaient rangés les Séraphins,
Et tous avaient six blanches ailes.
De deux ils couvraient leurs pieds fins;
3
- 30 —
De deux ils se voilaient la face,
Et des deux autres, avec grâce,
Voltigeaient sous les yeux divins.
Et j'en entendis deux, de leurs voix animées,-
L'un à l'autre criant :
Saint, saint, saint le Seigneur, le roi Dieu des arméesI...
Dont la gloire remplit toutes choses formées
A sa voix seulement.
Trois dans le ciel leur rendent témoignage,
Le Père avec le Verbe, avec le Saint-Esprit,
Et ces trois ne sont qu'ua : gloire donc d'âge en âge,
A cette trinilô d'où le monde sortit I
-34 —
III
VOGAVIT AUTEM JACOB FILIOS SUOS...
(Gènes., ch. XLIX).
Jacob, au lit de mort, appela ses enfants :
Écoutez, leur dit-il, Israël votre père ;
Je veux vous révéler, à mon heure dernière,
Ce que vous serez tous dans la suite des temps.
Puis, venant à Juda : toi, l'honneur de ma race,
Tu mettras sous le joug tes plus fiers ennemis :
Tes frères prosternés, en te demandant grâce,
Courberont devant toi leur front humble et soumis.
33 -
Pareil au lionceau, pour mieux saisir la proie,
Tu t'es levé, mon fils; et tu dors maintenant
Couché comme un lion : qui troublerait la joie
De ton sommeil paisible et toujours menaçant ?...
C'est au sang de Juda qu'appartiendra l'empire,
Et dans sa forte main le sceptre restera
Jusqu'au jour où celui que l'univers désire,
Qui doit être envoyé, tout à coup paraîtra.
Et moi-même je vais, en quittant cette vie,
Attendre mon Sauveur dans ce divin Messie.
— 33 ->
IY
LOCUTUS EST DOMINUS AD ACHAZ...
(Isal'e, ch. vu).
Quand doux rois alliés marchèrent contre Achaz
Et, dans Jérusalem, lui donnaient le vertige,
A lui vint le Seigneur qui lui dit : ne crains pas;
Demande-moi plutôt quelque nouveau prodige,
Ou du fond de la terre, ou du plus haut du ciel,
Et moi, qui suis l'Éternel,
A le faire pour toi d'avance je m'oblige.
— 34 —
Achaz lui répondit : je n'en demanderai;
Je ne tenterai point le Seigneur et mon maître;
Mais Isaïe alors, tout à coup inspiré,
Dit : maison de David comment te reconnaître ?
Tu fatigues le monde, et pour toi c'est trop peu :
Faut-il encor de mon Dieu
Lasser la patience, et peut-il le permettre ?...
Ce signe qu'on refuse alors qu'il est promis,
Eh! bien donc le Seigneur le donnera lui-même :
Écoutez : une Vierge accouchera d'un fils
Que garde aux nations la Sagesse suprême,
Et ce fils dont le nom doit être Emmanuel,
Vivra de beurre et de miel,
Rejetant le mauvais pour le seul bon qu'il aime.
— 35 —
Y
NUNC VASTABERIS FJLIA LATRONIS...
iMicli. ck. v).
Maudite fille de voleur *,
Tu seras bientôt saccagée :
Pour mieux frapper ton prince au coeur
L'ennemi te tient assiégée.
Et toi Bcthléem-EphxaAa.,
Parmi les mille de Juda
Tu n'es qu'un petit village ;
Et c'est de toi que sortira
Ce roi tant prédit d'âge en âge,
Qui doit régner sur Israël
Et dont le règne est éternel.
Babylo-'e.
— oo ■—■
YI
EXAUDI DOMINE, PLAGARE DOMINE...
(Daniel, ch. rx).
Et je disais : Seigneur, calmez votre courroux;
Cette ville, Seigneur, ce peuple sont à vous :
De porter votre nom ne se font-ils pas gloire?
Et lorsque, d'Israël me rappelant l'histoire,
Je pleurais les péchés par mon peuple commis,
Et, dans l'abaissement d'un coeur toujours soumis,
J'offrais à Dieu mes pleurs, mon ardente prière,
Tout à coup Gabriel, éclatant de lumière,
Me toucha sur l'épaule et me dit : jusqu'au ciel
Ta parole est montée et je viens, Daniel,
Pour te révéler tout, de l'ordre de Dieu même
Qui connaît tes désirs, ta ferveur et qui t'aime.
Sois donc très-attentif et grave en ton esprit
Ce qu'ici le Seigneur par ma bouche te dit :
- 37 -
Depuis l'ordre donné pour rétablir l'enceinte
Et les débris épars de votre ville sainte,
Jusqu'au jour où, du mal tout vieux germe arrach:'-,
La justice éternelle efface le péché,
Il devra s'écouler soixante-dix semaines,
Que Dieu même abrégea, qui ne seront pas pleines.
Compte bien : après sept et puis soixante-deux
Apparaîtra le Christ, comme un roi glorieux;
Et c'est pendant les sept, par un temps difficile,
Que de Jérusalem va renaître la ville ;
Et les soixante-deux auront déjà fini
Quand le Christ, méconnu de son peuple et honni,
Sera frappé de mort, et qu'un peuple contraire
Abattra de nouveau les murs du sanctuaire,
Où, ce qui fut prédit s'accomplissant toujours,
Les soupirs et les pleurs auront un libre cours.
Une semaine reste encore... au milieu d'elle
Le Christ confirmera l'alliance éternelle,
Et dès lors plus d'hostie, au temple plus d'encens,
Mais cris et désespoir jusqu'à la fin des temps.
_ 38 -
VII
ET NUNG GONPORTABERE ZOROBABEL...
(Agg; ch. u.)
Tu dois, Zorobabel, fortifier ton coeur,
De mon peuple abattu relever le courage ;
Car ma parole est stable, et je suis le Seigneur
Qui le tirai d'Egypte et d'un long esclavage.
J'ébranlerai bientôt et la terre et les ci eux,
Et, frappant de terreur les villes alarmées,
Soulèverai des mers les flots tumultueux ;
Et puis enfin, après les tempêtes calmées,
Apparaîtra celui qu'appellent tous les voeux...
Ainsi dit l'Éternel, le Seigneur des armées.
- 39 -
YIII
EGGE EGO MITTO ANGELUM MEUM...
(Malach, ch. m).
Je vais vous envoyer mon ange précurseur
Pour préparer la voie, et le Dominateur,
Celui que vous cherchez, l'ange de l'alliance,
Objet de vos désirs, votre unique espérance,
Dans son temple viendra... déjà même il s'avance;
C'est moi qui vous le dis. Ainsi dit le Seigneur.
— 40 —
IX
AVE MARIA, GRATIA PLENA...
Salut pleine de grâce, adorable Marie,
En vous est le Seigneur, et vous portez enfin
Le fruit qui doit vous faire entre toutes bénie,
Comme est béni Jésus, ce fruit de votre sein.
X
MAGNIFICAT ANIMA MEA...
Que mon âme, aujourd'hui, Seigneur vous glorifie.
Et que toujours mon coeur
S'exalte en vous, ô Dieu qui lui donnez la vie,
En vous mon doux Sauveur.
Le monde gémissait dans une longue attente,
Et vous avez jeté
Vos regards bienveillants sur votre humble servante
Dans son obscurité.
Vous avez fait pour moi des oeuvres merveilleuses :
Chaque siècle qui fuit
Iledira mon bonheur entre les plus heureuses
Au siècle qui le suit.
- >A -
De l'homme qui vous craint, Seigneur, votre clémence
A ses derniers neveux
S'étend, et votre bras ne s'arme de vengeance
Que contre l'orgueilleux.
Vous élevez le faible, et de leur trône même
Précipitez les forts ;
Votre main fait, du riche à l'indigent qu'elle aime,
Passer tous les trésors.
Et vous avez tenu, Seigneur, votre promesse
Aux enfants d'Israël,
Quand à lui s'alliait la divine Sagesse,
Par un pacte éternel.
Gloire au seul Dieu que l'univers, adore,
Que les siècles passés saluaient dans leur cours,
Que les siècles futurs retrouveront encore
Tel qu'il est, tel qu'il fut, tel qu'il sera toujours.
— 43 -
XI
IN OMNIBUS REQUIEM QUiESIVI..
(LicclesiasL... oii. xxivj.
Avec ardeur je cherchai
Le repos en toute chose ;
En Dieu seul je le trouvai,
En Dieu donc je me repose.
Voici que mou Créateur
Vient à moi par un miracle;
Descend dans mon tabernacle
Et me dit : Soyez sans peur.
Fidèle à mes lois divines,
Dans Jacob, dans Israël,
Parmi ceux qu'attend le Ciel
Vous jeterez vos racines.
— 41 —
C'est ainsi que dans Sion
Ma gloire s'est affermie,
Que Jérusalem ravie
Voit mon élévation.
J'ai poussé comme un platane
Sur les bords d'un ruisseau frais ;
Comme un palmier de Cadès ;
Comme à Sion le cyprès
Toujours vert, que rien ne fane;
Comme un rosier odorant;
Comme un cèdre du Liban,
Autour de moi répandant
De la myrrhe la plus belle
Et de la pure canelle
Un doux parfum enivrant.
- 45 -
XII
EGO QUASI VITES FRUGTIFICAVI...
(Ecclesiast... ch. XXIY).
Comme une vigne féconde
Exhalant ma douce odeur,
Moi, j'ai poussé dans le monde,
Des fruits de grâce et d'honneur.
Du pur amour je suis mère,
Et je le suis de l'espoir.
Hors de moi tout est chimère,
Vaine étude et vain savoir.
O vous qui voulez m'avoir,
Venez donc avec courage ;
Des fruits de mon héritage
Mangez et repaissez-vous,
Le plus doux miel est moins doux. 4
— 46 —
Ma mémoire est immortelle,
De siècle en siècle elle vit,
Et qui de moi se nourrit
A de moi, tant je suis belle,
Toujours soif et toujours faim.
De mon esprit l'homme plein,
Qui m'écoute et m'est fidèle,
N'aura jamais à rougir.
Les oeuvres où je l'appelle
Le laissent sans repentir.
Tandis qu'il me glorifie
Pour lui l'éternelle vie
Déjà commence à s'ouvrir.
- 47 -
XITI
BGCE VENIT SALIENS...
(CanL. des cant. ch. n).
Ah ! j'entends celui que j'aime,
Celui qui fait mon orgueil ;
Le voici • c'est bien lui-même :
Ainsi qu'un jeune chevreuil
11 franchit montagne et plaine,
Il bondit sur les coteaux,
Il arrive, hors d'haleine,
A nos murs, à mes barreaux.
Par la fenêtre il épie,
Me disant : ô douce amie,
Vite, vite, lève-toi ;
Orna belle, ma chérie,
Ma colombe viens à moi.
— 48 -
L'hiver est passé; la terre
Reprend ses vertes couleurs;
Chaque bouton se desserre,
Déjà paraissent les fleurs :
Déjà la grapjpe nouvelle
Par son parfum se révèle,
Et déjà plus d'une fois
Dans nos champs la tourterelle
A fait entendre sa voix.
Lève-toi donc, ma colombe;
C'est moi qui viens te chercher,
Et, dans le creux d'un rocher,
Sous la pierre qui surplombe,
Tous deux allons nous cacher.
Que ta figure vermeille
Là se dévoile à mes yeux;
«Que de sons mélodieux
Ta voix m'y charme l'oreille ;
Car ta voix est sans pareille,
Ton visage est gracieux.
- 49 —
XIV
DOMINUS POSSEDIT ME IN INITIO...
(Prov. ch. vm).
Dès le commencement — rien n'existait encore, —-
Vous étiez au Seigneur :
Vous jouant sous ses yeux, de la première aurore
Vous vîtes la splendeur.
Vous étiez avec lui quand d'une main puissante
Il posa sur ses gonds
La terre, en y creusant pour l'onde mugissante
Les abîmes profonds.
Vous avez vu le monde à sa voix souveraine
Des ténèbres sortir,
Et les monts s'élever, et dans la vaste plaine
Les grands fleuves courir;
— 50 -
Naître les fleurs, les fruits, le doux parfum des roses;
Sous d'immuables lois
Se ranger tous les corps, et de toutes les choses
S'équilibrer le poids.
Et lorsque le Seigneur enfantait la merveille
De son oeuvre divin,
Réglant tout avec lui, vous goûtiez, sans pareille,
Des délices sans fin.
Et vous aviez surtout pour les enfants des hommes
Un aimable souris;
Vous attachiez sur nous, si faibles que nous sommes.
Vos regards attendris.
Ah! que toujours pour nous votre coeur intercède
Près du Père et du Fils, son Verbe, Jésus-Christ
Qui procède du Père, et près du Saint-Esprit
Qui du Père et du Fils procède.
— 51 -
XV
BEATA ES VIRGO MARIA...
Vous êtes heureuse, Marie,
D'avoir porté dans votre sein
De l'univers, de toute vie
L'auteur et le soutien divin;
Et d'être, par un grand mystère
Si cher à notre amour fervent,
De votre Créateur la mère,
Restant Vierge éternellement.
— 52 -
XVI
L/STABUNDUS EXULTET FIDELIS CHORUS...
Choeur, réjouissez-vous : faites, troupe zélée,
Éclater votre voix.
Au monde, en ce grand jour, la Vierge immaculée
Donna le roi des rois :
Et d'elle on vit sortir le divin émissaire
Du céleste conseil,
Gomme on eût vu sortir, en ce jour de mystère,
D'une étoile un soleil;
D'une étoile, à nos yeux toujours resplendissante,
Un soleil éternel,
Et qui n'enlève rien à la beauté constante
De l'astre maternel.
— 53 -
Oui, comme le rayon, en s'échappant, lui laisse
Toute sa pureté,
La Vierge reste intacte et doit briller sans cesse
De sa virginité.
Le cèdre du Liban se transforme en hysope
Dans un vallon désert ;
Le Verbe du Très-Haut prend d'un corps l'enveloppe
Et se revêt de chair.
Isaïe, autrefois, a prédit ces miracles.
Croyez-en, Juifs si vains,
Si ce n'est ce prophète et vos autres oracles,
Les livres sibyllins.
Viens donc, ô Synagogue aveugle, qui nous railles,
Viens voir la vérité;
Puis adore avec nous ce Dieu que les entrailles
D'une Vierge ont porté.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.