Chants libres, poésies, par Charles Canivet

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Legost-Clérisse (Caen). 1866. In-18, 104 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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GH. GANIVEÏ
CHANTS LIBRES
POESIES
PARIS
\i. DENTU, UBHAiiuc
Palais-Uoyal, galerie il'Orliians, 17 el 19
CAEN
LE GOST-CLÉRISSE, UMUIRE
Rue Jicuyere, 30
18(5(5
CHANTS LIBRES
>ï?-,0 É SI E S
PAR
Charles CANIVIST
A mon Père.
CAEN
LEGOST-CLÉRISSE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
Rue Ecuyère, 36
1866
PRÉFACE
En publiant ces quelques pièces de vers, l'auteur,
qui ne s'en dissimule certes pas toutes les imperfec-
tions, n'aurait sans doute pas besoin de dire que ce
sont là oeuvres de jeunesse, éclosesun jour ou l'autre,
suivant l'inspiration du moment.
Dans toute production littéraire, en poésie surtout,
il y a deux.choses, l'idée et la forme :
L'idée, qui vient souvent au moment même où on
la cherche le moins, qui s'empare du poëte et le con-
traint, pour ainsi dire, à développer sa pensée dans
un langage soumis à des règles stériles, quelquefois
ardues; ce qui fait qu'une idée, bonne par elle-même,
peut se trouver mal exprimée, et, péchant par la
forme, ne pas rencontrer grâce près du lecteur, et à
juste titre.
— 6 —
C'est comme si l'on imaginait une belle femme,
revêtue d'habits mal ajustés à sa taille.
L'auteur ne prétend pas avancer, par là, que ses
idées soient toujours bonnes. Ce qui plaît à l'un a
bien des chances pour être repoussé par l'autre. Il
peut affirmer, cependant, que la première partie de
ce recueil, qui donne son nom au volume, lui a été
dictée par un sentiment respectable, parce qu'il est
le résultat d'une conviction profonde, sentiment qui
est sien, au plus haut degré, celui de la liberté, d'où
naît la haine de l'oppression, quels que soient son
masque, son origine et l'éclat dont elle s'environne ;
d'où naît encore l'idée du respect dû à l'homme, quel
que soit son rang dans la société.
Quant à la forme, il n'a rien à en dire, sinon qu'il
reconnaît toute son inexpérience de débutant, fami-
liarisé de trop fraîche date encore avec les oeuvres
des maîtres, pour qu'il ne leur ait pas, malgré lui,
emprunté quelque chose. Mais, il le répète, et c'est
son excuse : la poésie est un langage ; avant de le
parler, il faut le balbutier.
* CH. CANIVET.
AU LECTEUR.
I.
Lecteur, mon bon ami, j'ai la tête à l'envers,
Me voilà fou, — du moins, on vient de me le dire. —
Ma raison d'autrefois s'est changée en délire,
Mon esprit détraqué s'en va tout de travers.
Je suis fou, parce que j'adore les prés verts,
Les bois silencieux, la brise qui soupire,
Parce que j'ai commis ces quelques méchants vers
Sans respect pour Boileau, ce pédant qu'on fait lire ;
Parce que j'aime, au soir, les horizons lointains
Encor tout embrasés des rayons mal éteints
Qui jettent leur éclat sur les verts paysages;
Le grand calme des nuits, la vague qui s'endort,
Et, dans les soirs d'été, les larges franges d'or
Que le soleil couchant met au bord des nuages.
— 8 —
II.
Hélas ! une perruque, un ancien professeur,
— Les classiques toujours boudent la fantaisie, —
Vient de me renvoyer, dans une prosodie,
Tous mes vers et m'écrit, sur un ton de docteur,
« Que le grand Despréaux, l'illustre précepteur
Des Muses, un monsieur qu'il faut qu'on étudie,
Maudit l'enjambement, la coupe trop hardie,
Et, qu'en somme, Boilean n'est point un radoteur.
Pourquoi donc, insensé, ne pas écrire en prose?
En prose, plus de frein, plus de règle morose,
Plus de rime qui met le poëte aux abois 1 »
Pour ce travail, lecteur, j'ai consigné ma porte
A mes meilleurs amis, pendant cinq ou six mois ;
Si tu n'es pas content, que le diable l'emporte !
m.
« Imprudent, me dit-on, où vas-tu de ce pas?
Tu te crois donc bien fort ? Quel vain espoir te berce ?
Arrête, il en est temps, ne t'aventures pas,
Ne prends point, pour la plaine, un chemin de traverse.
Des forts parmi les forts ont fatigué leurs bras
Et sont restés meurtris; pour un heureux qui perce,
Un cent d'infortunés tombent à la renverse....
Arrête, il en est temps, ne t'aventures pas.
Et puis» que diras-tu qu'on n'ait pas dit encore ?
Des maîtres ont chanté, d'une voix plus sonore,
Ta sainte liberté, mot creux comme l'honneur. »
Quand la faux a passé sur les sillons superbes,
Le malheureux penché trouve à côté des gerbes,
Des épis oubliés pour le pauvre glaneur.
IV.
« Si tu veux parvenir, enfant, courbe la tête,
Baisse-toi, mais bien bas; sois flexible et pliant;
Ceux que tu vois si haut, pour arriver au faîte,
• Ont pris plus d'une fois l'allure du serpent.
Fais comme eux, l'homme doit s'avancer en rampant,
On gagne des honneurs au prix d'une courbette ;
— 10 —
Notre société, mon cher, est ainsi faite,
Libre et fier on succombe, on arrive en flattant.
Flatte, flatte toujours, enfle ta voix pour dire
Que tout est bien, très-bien, que tout est pour le mieux,
Et tu réussiras ; mais si ta sotte lyre
Chante que l'homme est fait pour regarder les cieux,
Pour marcher sans traîner son front dans la poussière,
Prends garde à toi, quelqu'un t'écoute par derrière !
V.
Prends un ton doucereux, plus coulant, moins brutal,
Chante-nous, si tu veux, le beau temps ou l'orage,
La guerre, les combats, les héros, le courage,
L'azur du firmament et le flot si banal;
Mais ne va pas plus loin : l'homme est un animal
Qui s'est complu, sans cesse, à rendre son hommage. »
— Comme je lui dirais son fait en plein visage,
Si j'avais sous la main la moindre rime en al 1
Mais non, je suis un fou, rabâcheur de mots vides,
Un poëte ignorant qui chevauche à travers
Le dédale touffu des extases stupides.
— -11 —
Si j'ai commis d'ailleurs ces quelques méchants vers,
Sans respect pour Boileau, ce pédant qu'on fait lire,
Lecteur, mon bon ami, qui t'empêche d'en rire ?
A MADAME T....
Comme un vieillard replié sur lui-même
Qui s'intéresse aux livres déjà lus,
Quand l'âge vient, on se tourne et l'on aime
A s'enfoncer dans les jours révolus,
Et, d'un regard qui n'a plus d'espérance,
A parcourir les souvenirs d'enfance.
Les jeux, la classe avec les vieux régents,
Les champs témoins d'une enfantine ivresse,
Le chapelain et ses yeux menaçants,
Quand l'un de nous riait pendant la messe,
. En le voyant agiter ses grands bras :
0 temps perdu qu'on ne retrouve pas !
J'avais cet âge où l'avenir se dore
De beaux rayons empruntés à l'espoir,
Cet âge heureux où tout le monde adore
L'éclat du jour et la langueur du soir,
— 12 —
Où l'on tressaille au moindre bruit de robe,
Où l'on en a, d'un baiser qu'on dérobe,
Pour tout un mois. Quand je la vis, mon Dieu !
Elle était grande et déjà bien jolie,
Le ciel était dans son doux regard bleu
Qui me la fit aimer à la folie.
Les amoureux s'attachaient à ses pas.
Son nom, son nom.., je ne le dirai pas.
Le jour, la nuit, dans la classe, à l'étude,
Ce cher regard partout me poursuivait.
Je l'épiais et, quand elle sortait
Seule, le soir, j'avais pris l'habitude
De me glisser derrière elle, sans bruit,
Et je suivais son ombre dans la nuit.
Il me souvient que souvent le dimanche,
Nous devancions nos compagnons tons deux;
Sur le rivage, avec un bruit joyeux,
La grande mer brisait sa vague blanche,
Et quand le soir venait nous avertir, .
J'étais chagrin, mais il fallait partir.
0 jours bénis do mon adolescence,
Où fuyez-vous, qu'êtes-vous devenus?
J'ai grand regret de vous avoir connus,
Moi que voilà veuf de toute espérance,
— 13 —
Comme le temps, par de rudes sentiers,
Fuit, emportant nos bonheurs tout entiers !
Je me levais, dans la nuit, pour écrire
De longs aveux que je n'envoyais pas ;
Je l'adorais et n'osais le lui dire,
Si bien qu'un autre, un jour lui parla bas.
C'est ce qui fit que j'eus l'âme broyée,
Quand je la vis, à son bras, appuyée.
C'était un jour d'été, clair, sans pareil,
J'étais caché dans un coin de l'église ;
La nef avait une forme indécise
Où s'engouffraient les rayons du soleil.
Quand elle entra, j'entendis un murmure
Et je ne vis rien que sa chevelure ;
Sa chevelure, où la fleur d'oranger
Se détachait sur la teinte foncée,
Et me disait : Les doigts d'un étranger
M'effeuilleront avant la nuit passée.
Va-t'en d'ici, ta place n'est plus là,
Retourne-toi, regarde, la voilà.
Et je m'enfuis, à travers la prairie.
Partout, 'dans l'air, dans les champs, dans Igs bois,
On entendait une immense harmonie ;
L'amour chantait par des milliers de voix,
— 14 —
Et quand tomba la nuit toute embrasée,
Je m'en revins pleurer sous sa croisée.
ENVOI.
Vous que j'aimais, que j'aimerai toujours,
Que vous soyez heureuse ou délaissée,
Prenez ce livre où j'ai mis ma pensée,
En souvenir de mes pauvres amours.
NOX.
L'ombre se répand sur la terre;
Le ciel est noir comme un suaire.
Adieu les bruits !
Au firmament, pas une étoile
Ne scintille, à travers le voile
Épais des,nuits.
C'est l'heure triste où le vent pleure,
Sur les toits des maisons ; c'est l'heure
Où l'on entend
La voix des spectres, troupe noire,
Et les grincements de mâchoire
Du vieux Satan.
— 15 —
Le vagabond, sur une borne,
Assis, ivre et hagard, écorne
Un pain souillé,
En attendant, pâle fantôme,
Que le diable lui jette un homme
A dépouiller.
Et la vieille prostituée,
Au vice ignoble habituée,
Presse ses pas,
Rajustant, d'une main tremblante,
Ses nattes, sa robe traînante
Et ses appas ;
Regrettant sa ronde poitrine,
Sa tournure, sa jambe fine
Du temps dernier,
Et, voyant qu'on la répudie,
S'en va s'enivrer d'eau-de-vie,
Dans son grenier ;
Tandis qu'une plusjeune qu'elle,
Presque une enfant, rapace et belle,
Cherche un amant,
Vendant les baisers de sa bouche,
Son beau corps, sa nuit et sa couche
Au plus offrant,
— 16 —
C'est un père ivrogne, qui rentre,
Qui rit et se frotte le ventre,
En trébuchant ;
Et pas de pain pour la famille !
C'est la mère qui vend sa fille,
En marchandant ;
Et va, sans arrière-pensée,
Au cabaret; puis, empressée,
Le teint fleuri,
Elle court, folle des gros drames,
Rire et pleurer aux mélodrames
De Dennery ;
Et la repoussante mégère,
Qui vendrait la crois de sa mère,
A tout moment,
Crie à la morale outragée,
Quand la vertu n'est pas vengée
Au dénouement.
Mais le poète bénévole,
Qui rêve innocence, auréole,
Divins accents,
Gloire, amour et pureté d'ange,
En passant auprès de la fange,
Parle d'encens.
— 17 —
L'ignorant qui vil dans le rêve,
L'idéal, et qui toujours lève
La tête aux cieux,
Ne voit pas les ongles qui fouillent
Le crime, et les vices qui grouillent
Pies de ses yeux ;
Et s'en va l'oreille charmée,
En s'égarant sous la ramée
Aux mille voix,
Ecouter, songeur taciturne,
Les accords d'un concert nocturne,
Au fond des bois.
FORWARD.
La muse disait au poëte:
— « Ami, ne lève pas la tète,
Des abîmes sont sous tes pas ;
Aujourd'hui, le rêveur doit taire
Sa voix et regarder la terre ;
Je dors, ne me réveille pas. — »
,;Le poçtïKlit à la muse :
~t« L'éCjpotir où tout courage s'use,
— 18 —
La muse ne doit pas dormir ;
Debout, seule, il faut qu'elle écoule,
Et nous montre, en chantant, la route
Où luit l'éclat de l'avenir.
Le monde est abattu, qu'importe ?
Aux durs accents de ta voix forte,
Il retrouvera sa fierté.
Qui lui dira, si tu sommeilles,
Qu'il lui faut dépenser ses veilles
Pour l'homme et pour la liberté? — »
VERCINGETORIX.
Le Gaulois accablé, devant les légions,
A plié les genoux. Les fiers centurions
Chantent César et leur victoire.
Le pillage et le viol excitent les vainqueurs ;
Dans les villes à sac on n'entend que des pleurs,
Et des rires dans le prétoire.
Tout fier de ses succès, le général romain,
Écrasant le Gaulois valeureux d'une main,
De l'autre écrit son commentaire,
El, plein du souvenir de ses nombreux combats,
— 19 —
Il veut, dans son orgueil, que chacun de ses pas
Laisse une marque sur la terre.
Partout le désespoir ! On entend les sanglots
Des mères, sur le bord des fleuves dont les flots
Roulent des cadavres sans nombre ;
Et les bardes, pleurant sur les soldats vaincus,
Jettent leur harpe d'or et vont maudire Hésus,
Au fond des forêts pleines d'ombre.
Les vieux guerriers, honteux, se baissent tristement
Vers la terre souillée et, machinalement,
Ils se regardent, sans parole,
Songeant à leur pays, au foyer délaissé,
Au glaive de Brennus qui, dans le temps passé,
Fit tressaillir le Capitole.
Uxellodun résiste : on coupe le poing droit
A ceux qui défendaient leur patrie et leur droit,
Pour que l'on sache, jusqu'au pôle,
Comment un ennemi vainqueur, mais généreux,
Est magnanime envers le vaincu malheureux
Dont le sang arrose la Gaule. *
* Cette strophe est mise ici pour édifier nos lecteurs sur les
moyens qu'employait César pendant la conquête, la prise d'UxelIo-
dunum étant postérieure à la reddition de Yercingétorix.
— 20 —
Plus loin, toujours plus loin ! Va, pille, égorge encor !
Pour tes plaisirs impurs, il te faut beaucoup d'or
Et des lauriers, pour ton front chauve ;
Il faut qu'à ton retour, dans la grande cité,
Sur le char de triomphe, on voie, à ton côté,
Ta victime, le Gaulois fauve.
Tes soldats sont réduits au rôle de bourreaux,
Mais, prends garde, le sang enfante des héros
Qui balanceront la puissance ;
Du côté du Midi, chez l'Arverne fougueux,
Regarde flamboyer, dans le ciel ténébreux,
L'aurore de l'indépendance.
Ces hommes, où vont-ils, lentement, en silence,
Marchant à flots pressés, dans la nuit qui s'avance,
Calmes et suivant tous un semblable chemin ?
Quelquefois, ils se font un signe de la main,
Comme s'ils se montraient, au milieu des ténèbres,
Un espion, au pas discret, aux yeux funèbres,
Qui les guette et les suit, d'un regard effrayant.
Ces hommes, où vont-ils, dans la nuit ? Le croissant,
A la cime des bois, jette un rayon timide.
Ces vieillards, dont le front profondément se ride,
Ces hommes, ces enfants qui se parlent tout bas,
Où vont-ils, étouffant et leurs voix et leurs pas,
— 21 —
Comme des spectres blancs qui marcheraient en foule ?
Tantôt un vague accent de leur vivante houle
S'échappe, ainsi qu'un bruit étouffé. Par moments,
Des cris mal contenus, de sourds bouillonnements
Grondent confusément, comme, au fond d'un cratère,
Le feu crépite avant l'éruption. La terre
Résonne sourdement sous les pieds des chevaux
Dans la plaine, parfois, des tertres inégaux,
De ceux qui sont tombés dans la dernière guerre,
Couvrent les ossements blanchis. La Gaule entière,
Devant ce conquérant, qui vient à triple bond,
Gémit, râle et se plaint, ainsi qu'un moribond
Tordu par les douleurs d'une lente agonie.
César a triomphé ! La campagne est finie !
On dirait que le calme augmente son courroux 1
De l'orgueil plein le coeur, du sang jusqu'aux genoux,
Il pose son pied lourd sur la Gaule abattue.
Quand l'homme a mis la main au glaive, il faut qu'il tue :
L'ivrogne a toujours soif, plus il s'enivre et plus'
Il veut boire, et ce n'est que lorsqu'il ne peut plus
Porter la coupe pleine à ses lèvres avides,
Qu'il se rend. Le vainqueur farouche, aux yeux livides,
S'enivre aussi ; le sang l'excite et, quand son bras,
Fatigué de frapper, retombe et ne peut pas
Soulever de nouveau son arme ensanglantée,
Il s'arrête et, voyant la foule épouvantée,
Les malheureux vaincus immolés par monceaux
Et le sang répandu qui s'écoule en ruisseaux,
Hideux d'un fol orgueil, enivré de victoire,
— 22 —
Il fait couler sur eux la bave de sa gloire.
Ainsi César marchait, par ses exploits souillé.
La magnanimité, dans son coeur verrouillé,
S'éteint, au souvenir de plus d'une défaite.
Point de grâce ! il faut, pour couronner sa conquête,
Qu'il savoure, à longs traits, la honte du vaincu ;
Et, pendant qu'il s'avance ivre, mais non repu,
Drapé dans sa fortune et dans sa renommée,
Voilà que, dans la nuit, une nouvelle armée
De Gaulois pleins d'ardeur, à la voix d'an héros,
Marche silencieuse et ferme ; et les échos,
Saluant ces débris de la Gaule asservie,
Réveillés dans les bois, murmurent : Gergovie f
C'est Vercingétorix qui marche sur le front
Du cortège, à cheval, droit et fier. Tout l'affront,
L'affront de la défaite et de la servitude,
Le deuil de sa patrie et cette multitude
De Gaulois abattus, conquis, humiliés
Par l'étranger, les bourgs détruits, incendiés,
Ont laissé, sur son front, une profonde empreinte.
11 comprend qu'avant tout, il faut chasser la crainte ;
Que le Gaulois, traqué, comme un cerf aux abois.
Retrouve le courage et, du fond de ses bois,
S'élance sur César qui marche en confiance !
H faut leur rappeler leur antique vaillance,
— 23 —
Et faire longuement, dans leurs coeurs harassés,
Résonner les échos de leurs exploits passés.
Il s'arrête au milieu d'une clairière immense,
La foule, autour de lui, s'amasse et fait silence ;
On dirait que la nuit, qui règne dans les bois,
Fait taire tous les bruits, pour entendre sa voix.
Alors, sa parole inspirée
Se fait l'écho de ses douleurs :
Le proconsul, Rome abhorrée,
Voilà la cause de ses pleurs !
— « Gaulois, dit-il, notre patrie,
Se dressant, honteuse, flétrie,
Semble dire que ses enfants
Sans coeur, sans force et sans entrailles,
Ont peur de ces grandes batailles
Et de leurs aïeux triomphants. -
Avez-vous oublié, mes frères,
Que, dans des temps plus glorieux,
Nos héros, forçant leurs frontières,
Ont porté la terreur chez eux ?
0 temps d'ivresse, ô temps de gloire !
Rappelez-vous donc votre histoire
Et.vos grands exploits méconnus,
Lorsque, dans Rome épouvantée,
Brennus jetait sa lourde épée
Dans la balance des vaincus.
Regardez la Gaule avilie,
Nos fleuves teints de noire sang;
Est-ce que le mot de patrie
N'a plus rien de retentissant ?
Voyez nos villes saccagées,
Voyez vos femmes égorgées,
Leurs cadavres foulés aux pieds
Et vos enfants sans sépultures ;
O Gaulois, comptez les blessures
De vos pères humiliés.
Rejetez de folles alarmes,
Gaulois, dans les combats si fiers.
11 est temps, forgeons-nous des armes,
Avant de nous forger des fers !
Si, dans leur conquête hardie,
Les Romains, porlant l'incendie,
Ont dévasté nos beaux sillons,
Relevez votre tête altière,
Et nous engraisserons la terre
Avec le sang des légions.
César est là qui nous écrase
Sous ses pas lourds et triomphants.
- 25 -
Allez-vous lui demander grâce?
Redressez donc vos fronts sanglants I
Il faut que cet homme, au front chauve,
Traqué, comme une bête fauve,
Tombe, en croyant nous assaillir.
Comptons nos lâches et nos braves,
Il vaut mieux être morts qu'esclaves,
Il vaut mieux tuer que mourir !
Gaulois, la pierre consacrée
A pris le temps de refroidir 1
Déjà la liberté sacrée
Succombe, râle et va mourir.
Il faut que le sang, à flots, lave
Nos défaites, la Gaule esclave,
La honte qui nous a souillés,
Notre gloire, qu'on la retrouve !
Et que tous ces fils de la louve,
Par nous vaincus et dépouillés,
Partout battus, sans pain, sans armes,
Sur le sol qu'ils ont dévasté,
Nous demandent, avec des larmes,
Leur patrie et leur liberté ;
Il faut que César, qui nous raille,
Sur notre vivante muraille
Vienne briser ses légions,
Et que, traînant, dans la poussière,
2
— 2G -
Sa tète qu'il tenait si fière,
Nous l'écrasions sous nos talons. .
Dans nos bois, témoins de sa gloire,
Jlésus, aux regards immortels,
Voit la honte, et non la victoire,
Courbée au pied de ses autels ;
Et, chaque jour, quand le Druide,
Se penchant, interroge, avide,
Tous ses cadavres palpitants,
Il voit nos filles violées
Et les chaînes par nous scellées,
Autour des reins de nos enfants.
Dans l'air, quand la liberté vibre,
Il n'est pas de trop grand effort ;
Le peuple qui veut être libre
Est toujours courageux et fort.
Quittez votre lâche apathie,
Que votre vaillance endormie
Ait un réveil digne de vous !
Surprenons, comme un coup de foudre,
Et nous les réduirons en poudre,
Ces Romains qui marchent sur nous. — »
Et la foule, enthousiasmée,
Répond par de grandes clameurs ;
La Gaule retrouve une armée,
César trouvera des vainqueurs ;
— 27 —
Les guerriers, secouant la tête.
Regardent comme un jour de fête
Le jour qui s'avance là bas ;
Et les vieillards à barbe blanche,
Redressant leur front qui se penche,
Implorent le Dieu des combats.
Que César vienne ! on est sans crainte ;
Le temps est passé de gémir,
Car la Gaule n'a plus de plainte,
Voulant être libre ou mourir.
Vercingétorix, qui l'enflamme,
Chez tous a fait passer son âme,
Chaque soldat est un héros ;
Et la vieille Gaule en démence
Entonne ce chant de vaillance
Aux oreilles de ses bourreaux.
— « Dans ton ambition farouche,
César, conquérant détesté,
Entends sortir, de notre bouche,
Ces cris d'amour, de liberté !
Prends garde à toi, prête l'oreille,
C'est un peuple qui se réveille,
C'est un peuple qui te maudit,
Et ce chant qui. franchit l'espace,
— 28 —
César, c'est ton crime qui passe
Et qui te frappe au coeur, bandit.
Tu croyais donc, dans ta démence,
Nous engloutir tous à la fois ?
Tu croyais, par un crime immense,
Étouffer nos cris et nos voix?
Entends l'avenir qui nous crie :
Courage, ô nation meurtrie,
Les opprimés seront les forls,
Et les oppresseurs sanguinaires,
En voyant passer les suaires
De tous vos frères qui sont morts,
Courberont leur front solitaire,
Comme des carnassiers peureux,
Et, lorsque étendus sur la terre,
Rouge du sang versé par eux,
Abandonnés de tous, sans force,
Ils voudront redresser leur torse
Et tomberont sur les genoux,
Vous leur direz : Hommes des crimes,
A votre tour d'être victimes;
Vous leur direz : Tyrans, c'est nous !
C'est nous, les vengeurs de nos pères,
C'est nous, les faibles d'autrefois.
Aujourd'hui, les peuples prospères,
Se levant, disent à la fois :
— 29 —
0 favoris de la victoire,
Qu'avez-vous fait de votre gloire ?
Un marchepied pour le plaisir.
Il est temps, il faut en descendre,
Il est temps, rentrez dans la cendre
D'où vous n'auriez pas dû sortir.
Vous pensiez, féroces vampires,
Par tant de forfaits monstrueux,
Vous affermir dans nos empires,
Ecraser les peuples chez eux.
Et tandis que, sur tout le monde,
Vous vouliez semer, race immonde,
Le meurtre et les convulsions,
O déception éclatante !
C'est la libellé rayonnante
Qui sort de vos oppressions.
Au plus profond des bois, quand un vieux solitaire
Entend les rauques aboiements
Des chiens, sous son galop il fait voler la terre,
Puis il s'arrête par moments ;
Il écoute, il repart, avec un bruit d'orage,
A travers buissons et halliers,
Puis il s'arrête encore et reprend, avec rage,
Ses durs élans multipliés.
En avant! mais toujours, il entend, par derrière,
8.
— 30 -
Le galop des chiens, dans le bois;
Alors, vaincu, souillé de sang et de poussière,
Le pauvre animal, aux abois,
S'arrête en rugissant; il s'accule, il menace,
Il répond aux clameurs des chiens,
Et, ferme sur ses pieds, il attend que leur masse
S'élance des halliers prochains.
Les voilà, les voilà ! de leur bande hurlante,
Les plus agiles, détachés,
Ivres de sang qui coule et de chair palpitante,
Se précipitent enragés.
On ne l'aperçoit plus, tant la meute est serrée
Autour de ses flancs; seulement,
En se tordant sur l'herbe, une bête éventrce
Roule, de moment en moment ;
Et, quand l'ombre du soir vient estomper les cimes
Du bois, dans un dernier effort
Il s'affaisse, au milieu d'un cercle de victimes
Et meurt en menaçant encor.
Ainsi, la noble Gaule à jamais asservie
Par César et ses légions,
Se redresse parfois, et, dans son agonie,
Trouve les élans des lions.
Mais à quoi bon, hélas ! la liberté promise
Ne veut pas de soldats brisés;
Hésus les abandonne et, sous les murs d'Alise,
Les derniers Gaulois écrasés,
Dépensant leur valeur dans des efforts suprêmes,
guccombant chacun à son rang.
— 31 —
Chantent leur chant de mort et, se frappant eux-mêmes,
Ils maudissent le conquérant.
Au fond d'un noir cachot humide, sous la terre,
Où le jour laisse entrer ce qu'il faut de lumière
Pour éclairer l'horreur,
Un homme est étendu, maigre comme un cadavre:
Cette forme humaine a quelque chose qui navre,
Ce fantôme fait peur.
Des animaux visqueux, sur le mur qui suinte,
En rampant, ont laissé leur effroyable empreinte,
Et, sous le prisonnier,
Un amas entassé, puant, de paille humide,
Où grouille le crapaud, forme un fumier putride,
Sous ce vivant fumier.
Au dessus, en entend le fracas delà rue.
L'homme reste immobile et froid. Sur sa peau nue
Et collée à ses os,
On peut voir remuer la fourmillière étrange
Des animaux hideux, qui naissent dans la fange,
Et croissent par monceaux.
Cet homme n'est pas mort, il s'agite, il respire,
Sa bouche se contracte en un affreux sourire,
Rire qui fait frémir !
Voilà bientôt cinq ans qu'il n'est plus de ce monde,
— 32 —
Cinq ans qu'il pourrit là, dans ce cloaque immonde
Et qu'il ne peut mourir.
Que pense-t-il, s'il peut se souvenir encore?
Voit-il, dans le passé, la flamboyante aurore
Du jour déjà lointain,
Où, fier de son armure et de sa noble épée,
Il tomba, dans sa force et dans sa foi trompée,
Vaincu par le deslin ?
Songe-t-il aux beaux jours de son adolescence ,
Quand, terrible, il jetait le cri d'indépendance ;
Puis au jour sépulcral,
Où, baissant vers le sol, sa tête triste et nue,
Il passait, insulté, frappé par la cohue,
Sur le char triomphal ?
C'est Vercingélorix qui pourrit là, victime
De son immense amour pour la Gaule. Son crime ?
Ah ! c'est un crime à part !
Ce pauvre prisonnier, qui n'a plus rien de l'homme,
Rien, pas même la voix, ce spectre, ce fantôme,
Il a battu César !
Il a battu César? Quel excès d'insolence !
Aussi, quand le héros, trompé par sa vaillance,
Tomba, hautain et beau,
César humilié , lâche dans sa rancune,
Petit, mesquin, devant cette grande infortune,
César se fit bourreau.
— 33 —
0 folle ambition, orgueil honteux et sale !
L'homme du Rubicon et l'homme de Pharsale
Ne se possédait plus ;
Il marchait, haut, suivi de courtisans sans nombre,
Vainqueur, maître de tout, sans voir luire, dans l'ombre,
Le poignard de Brutus.
LE CONQUÉRANT.
Le soleil est ardent, la plaine n'a pas d'ombre,
Sur un sol inégal, sont étendus, sans nombre,
Des cadavres pourris ;
Voilà bientôt deux jours que les fusils s'allument;
Deux jours que les canons, les sombres canons fument
Sur leurs affûts noircis.
Là bas, à l'horizon que remplit la fumée,
On voit fuir les débris d'une superhe armée,
Fourmillement confus
De soldats effarés, éperdus et sans armes,
Egarés par la peur et qui versent des larmes
Sur leurs drapeaux perdus.
Ils se heurtent l'un l'autre, avec des cris farouches ;
Une clameur parfois sort de toutes les bouches :
— 34 —
Sauvez-nous, cavaliers !
Et le canon vainqueur, éclatant par derrière,
Fait sa grande trouée et couche, sur la terre,
Des pelotons entiers.
Les champs sont ravagés, les maisons sont en flammes ;
Parfois, comme un éclair, on voit luire les lames
Des sabres dégainés;
Les vainqueurs enivrés hurlent dans la mitraille,
Et l'on rencontre, errants sur le champ de bataille,
Des chevaux étonnés.
Ils sont là, par milliers, couchés sur la poussière,
Les blessés étendus, sans force, contre terre,
Dressent leur front sanglant :
Au secours, au secours ! Mais la cavalerie
Revient et fait passer, sur leur tête meurtrie,
Son galop triomphant.
Ici l'amer sanglot, là les chants de victoire !
Une page de plus se grave, pour la gloire
D'un général heureux ;
Et le soleil qui luit, sans que son cours varie,
Promène, indifférent, sur cette boucherie,
Son grand oeil radieux.
Tout-à-coup retentit un roulement immense,
L'ordre se rétablit dans le camp, le silence
Se fait dans chaque rang,
— 35 —
Et calme, sans remord, sur le front de l'armée,
Son épée à la main, passe dans la fumée
L'illustre conquérant.
APRES LA GUERRE.
TE DEUM.
Partout des chants joyeux, partout des airs de fêtes !
On entend au lointain le bruit sourd des canons.
Le tambour se marie à l'éclat des trompettes
Et les éclairs des baïonnettes
Mettent une auréole au front des bataillons..
La vieille basilique est toute pavoisée
D'étendards frissonnant autour des chapiteaux,
Et la nef, chaque jour, dans l'ombre délaissée,
Brille comme une fiancée
Qui montre à son amant ses atours les plus beaux.
Ecoutez ! contemplez la marche triomphale !
Regardez les bouquets qui pleuvent des balcons,
Et tous ces régiments, étendant leur spirale
Comme un long serpent qui s'étale,
Qui passent dans la rue, après les escadrons.
— 30 —
Le peuple trépignant, de tout tumulte avide,
Arrête, à chaque pas, le cortège indécis,
Sans songer, l'ignorant qu'un peu de bruit décide,
Que bien plus d'une place est vide
Dans ces rangs, par la route et la poudre noircis.
Te Deum ! Te Deum ! Gloire au Dieu des armées,
Gloire au Dieu Tout-Puissant qui combat avec nous !
Nous avons dispersé des bandes alarmées
Et les nations désarmées,
Devant nos bataillons, ont plié les genoux.
Ah ! que nous étions beaux, au sein de la bataille,
Quand la balle en sifflant, trouait les étendards !
La charge résonnait partout et la mitraille
Faisait plus d'une large entaille
Au coeur des régiments fondant de toutes parts.
Te Deum ! Te Deum ! Gloire à Dieu ! La victoire
A chassé, devant nous, d'innombrables troupeaux !
A nous les hauts exploits qui font parler l'histoire ;
On peut bien, pour un peu de gloire,
Laisser de quoi remplir des milliers de tombeaux ! •
On peut sacrifier une humaine hécatombe,
Pour montrer des drapeaux mutilés et noircis ;
Le champ dé la victoire est une noble tombe
Et chaque brave, qui succombe,
Meurt toujours, en chantant son maître et son pays.
— 37 —
Quand l'heure des combats retentissait naguère, '
Nous sommes tous partis souriants, l'arme au bras,
Parce que le soldat est créé pour la guerre,
Comme un moine pour la prière,
Et qu'il fait son devoir eu courant au trépas.
Et, pendant que là-bas, la 'sépulture immense
De ceux qui sont tombés, engraisse les sillons,
La vieille cathédrale, oubliant le silence,
Répète ces chants de démence,
Et remplit ses échos du pas des bataillons.
DE PROFTJNDIS.
Le flot s'est écoulé, la nef est solitaire ;
L'écho du Te Deum sous les voûtes s'endort ;
Les orgues ont cessé, tout est plein de mystère,
Et dans l'ombre du sanctuaire,
Seul, l'éternel flambeau verse ses rayons d'or.
C'est alors qu'à pas lents, la démarche affaissée,
Sur les dalles, traînant leurs vêtements de deuil,
Des femmes vont pleurant et la lête baissée,
Ainsi qu'une foule oppressée
Au champ du long sommeil accompagne un cercueil.
A peine si leurs pas troublent le grand silence,
3
— 38 —
Lorsque, près de l'autel, retentissent ces mots:
De profundis ! Seigneur, qu'on dit Dieu de clémence,
Oh ! vois notre douleur immense,
Après les chants de joie, écoute les sanglots.
A quoi bon t'implorer ? Notre prière est vaine ;
Où la mort a passé, tes pouvoirs sont perdus !
Où sont leurs ossements ? Dispersés dans la plaine.
Ah ! Seigneur, notre coupe est pleine,
Nos fils ont succombé, nous ne les verrons plus.
Sur le mont Golgotha, quand la Vierge fidèle
Pleurait près de la croix où le Christ expirait,
Elle levait les yeux, et la tète si belle
De Jésus se penchait vers elle.
Et le divin martyr, d'en haut, lui souriait.
Ils sont morts loin de nous, dans l'ardente mêlée,
Sanglants, meurtris, broyés sous les pieds des chevaux;
Le flot hurlant passait et leur tête foulée
Se redressait échevelée
Et suivait dans le ciel le vol noir des corbeaux.
Ils sont morts en songeant aux larmes de leur mère,
A la famille en deuil, aux foyers délaissés,
Us sont morts à vingt ans, victimes de la guerre,
Morts à l'âge où chacun espère,
Et leurs corps mutiles pourrissent entassés.
- 39-
Us sont morts en pensant à la patrie absente
Qui se montrait alors à leurs yeux alourdis,
A leurs gais entretiens, aux veilles sous la tente;
Et par leur blessure béante,
Le sang coulait à flots... Seigneur, du profanais.'
Quand la nuit, sur la terre, étend son voile sombre,
Nos esprits obsédés les poursuivent là-bas,
Nous les apercevons, pèle mêle, saris nombre,
Fixer sur nous leurs yeux dans l'ombre,
Se dresser lentement et nous tendre les bras...
Rien, plus rien. La nuit seule emplit la cathédrale,
Mais la lune qui luit à travers les vitraux,
Jette sur les piliers quelques reflets d'opale,
Puis éclaire, d'un rayon pâle,
Les étendards rangés autour des chapiteaux.
LES PROSCRITS.
C'était en plein hiver, le soir tombait à peine^
Le vent soufflait glacial et sifflait à travers
Les sombres pins rangés et pressés dans la plaine/
Et courbait, en passant, leurs grands panaches verts.
La neige, par instants, large et tourbillonnante,
S'étendait sur lé sol comme un blanc vêtement;
— 40 —
Et des vols de corbeaux, poussés par la tourmente,
S'abattaient en poussant un long croassement.
Quelquefois, — ô terrible et sinistre cortège ! —
Une meute de loups s'élançaient en avant,
Soulevaient, en courant, des tourbillons de neige
Et, s'arrêlant parfois, hurlaient avec le vent.
Mille sanglots pleuraient dans'ce lieu solitaire,
Dans les rameaux tordus des bouleaux rabougris,
Dans les pins que le vent recourbait jusqu'à terre
Et dans l'air où roulaient de gros nuages gris.
Et la nuit sans rayons, la vaste nuit des pôles
Couvrant de son manteau le steppe aride et nu,
Tomba lente, apportant sur ses froides épaules,
Toute l'horreur de l'ombre et du grand inconnu.
Soudain l'on entendit une lugubre plainte
Derrière l'horizon où, sinistre flambeau,
Le croissant déploya sa corne presque éteinte,
Dans le ciel boréal morne comme un tombeau.
Ainsi qu'un long serpent qui s'allonge et déploie
Les replis tortueux de ses larges anneaux,
Un flot d'hommes courbés comme un roseau qu'on ploie,
Passa lent; sur ses flancs excitant leurs chevaux,
Des argousins portant un habit militaire,
— 41 —
Couraient, poussant des cris rauques, tenant au poing
La lance, au dard aigu, qui traînait jusqu'à terre,
La lance du valet qui ne pardonne point.
Le maître leur a dit : Ces gens ont l'habitude
De crier par trop fort et d'oublier ma loi ;
Là-bas est un pays d'immense solitude
Où l'hiver âpre et dur est maître comme moi.
Quand j'ai dit : Taisez-vous ! il ne faut pas qu'on ose.
J'ui l'oreille sensible à leur chant anormal ;
Us répètent d'ailleurs toujours la même chose :
Patrie et liberté, deux mois qui sonnent mal.
Emmenez-moi, sans bruit, tous ces fauteurs de troubles.
Dites-leur bien qu'ils ont ce qu'ils ont tous cherché,
Et quand vous reviendrez, vous aurez quelques roubles
Et des coups de bâton par-dessus le marché.
Et le Cosaque vil qui pille ou qui se sauve,
Le Cosaque abruti se prosterne devant
Le monarque et, montrant ses dents de bêle fauve,
Enfourche son cheval, et s'écrie : En avant !
En avant ! en avant ! toujours sans prendre haleine !
Alors, avec des cris, ils poussent devant eux
Ces hommes, comme on voit, vers le soir, dans la plaine,
Des chiens maigres pousser nos grands troupeaux de boeufs.
— 42 —
Et les pauvres proscrits, regardant en arrière
La ville et ses clochers qui s'effacent là-bas,
Glissaient sur le verglas qui recouvrait la terre,
Et tous ceux qui tombaient ne se relevaient pas.
N'importe ! il.faut marcher toujours, marcher sans trêve
Malgré le vent, le froid, la neige dans les yeux.
Oh ! le passé charmant disparu comme un rêve,
Le passé, la famille et les moments joyeux!
Quand, après le travail d'une aride journée,
On trouvait au logis un bon feu de sapins,
Et les enfants en rond près de la cheminée,
Tendant au feu leur tête et leurs petites mains;
L'enfant qui souriait et qui leur disait : Père,
Que t'est-il arrivé, tu tardes bien ce soir ?
Nous avons récité déjà notre prière,
Vois, la nuit est venue et le ciel est tout noir.
Nous t'avons attendu si longtemps, pour te dire
Que le maître d'école est très-content de nous ;
Tu ne le croirais pas, hé bien ! nous savons lire,
Allons, assieds-toi là, qu'on grimpe à les genoux.
Alors, il embrassait tous ces charmants visages,
Et la mère, en riant, préparait le repas,
Disant : Voyons, enfants, il faut être plus sages !
Le père est fatigué, ne le tourmentez pas.

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