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Charbons ardents

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Dès que l’on pénétrait dans le cabinet de M. le conseiller Constant Desmares, de la cour de Paris, on se sentait comme saisi de respect. Les murs, l’ameublement, la sobriété voulue de cet intérieur donnaient une impression profonde au visiteur et le glaçaient jusqu’aux moelles. Cette demeure du magistrat était bien l’idéal d’un sanctuaire de justicier. Tout y était régulier, mis en place par des mains ordonnées, et le jour même y était volontairement obscurci.

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À propos de Collection XIX

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Edmond Bazire

Charbons ardents

A MON AMI

 

FONTAINE DE RAMBOUILLET

 

JE DÉDIE CE ROMAN

 

ED.B.

I

Dès que l’on pénétrait dans le cabinet de M. le conseiller Constant Desmares, de la cour de Paris, on se sentait comme saisi de respect. Les murs, l’ameublement, la sobriété voulue de cet intérieur donnaient une impression profonde au visiteur et le glaçaient jusqu’aux moelles. Cette demeure du magistrat était bien l’idéal d’un sanctuaire de justicier. Tout y était régulier, mis en place par des mains ordonnées, et le jour même y était volontairement obscurci. Des boiseries d’ébène couraient sur les parois, et les tentures grenat, au lieu d’éclairer, assombrissaient. Aux deux fenêtres, larges, ouvertes sur le Luxembourg en fleurs, pendaient d’épais rideaux de guipure écrue qui voilaient la gaieté du jardin.

La bibliothèque, symétriquement installée, entre deux portières, dont l’une était fausse et n’existait, en apparence, que pour faire le pendant de la vraie, contenait un millier de volumes, bien reliés, maroquin noir à filets d’or ou parchemin blanc à filets noirs, alternant par séries l’opposition répétée de leurs couleurs. Mais tous, — il suffisait d’en parcourir les titres, — traitaient du droit, des temps les plus reculés aux temps présents Rien pour l’imagination, pour le rêve, pour la vie ; tout pour l’étude et la conscience. La cheminée supportait un bloc de marbre carré, solide, que dominait le bronze long, sans reflet, sans mouvement, inflexible et rude du président Molé. Accrochées quelques gravures, — car la, peinture est trop gaie, — des gravures graves, ayant rapport à la profession, où se dessinaient en traits serrés et croisés des silhouettes de jurisconsultes célèbres, ou des souvenirs de procès historiques. L’œil en vain cherchait un point pour se distraire ou s’égayer. C’était partout, en bas avec le tapis foncé, sur les côtés, au plafond même d’où descendait une vaste lampe, sous un vaste abat-jour de verre fumé, la monotonie triste où s’enveloppait une intégrité.

Oh ! certes, une intégrité réputée et méritée !

M. le conseiller Constant Desmares était un homme que n’avait jamais atteint la médisance, à qui la calomnie ne pouvait songer. Étudiant, il avait fui tous les plaisirs de la jeunesse, vivant à part, ne retrouvant ses camarades qu’à l’École. Personne ne lui connaissait une aventure, encore moins un écart. Il avait conquis ses grades rapidement, passant de ville en ville, ayant cinquante ans à l’âge ou d’autres en ont vingt, fidèle à ses idées, à son programme  — plutôt philosophique que politique — ne se passionnant pas, étant toujours, en. tout lieu, en toute occasion, le juge impassible des autres et de lui-même.

Ce n’était pas qu’il n’eût ses heures d’enjouement. Il ne cherchait pas le monde, mais ne le redoutait pas non plus. Il se rendait volontiers à une invitation, savait causer et, s’il n’était pas étincelant, racontait avec charme et même parfois avec chaleur ; mais invariablement, il revenait au thème favori de la justice souveraine, niait le mal ailleurs que chez les déclassés et n’admettait aucune déviation d’un esprit, bourgeois. Si, par malheur, un scandale éclatait, dans la société moyenne, il était d’avis de l’étouffer et, au fond de son cœur, il n’y croyait pas. Son éducation première, entre d’honnêtes gens, qui l’avaient gardé près d’eux et pour eux, ne lui avait permis de rien voir. Il ignorait le vice, la mauvaise foi, la lâcheté, les ambitions sournoises et les intrigues honteuses. A sa majorité, il était vierge par l’âme de toutes les horreurs de la vie et, les yeux fermés, il marcha sans autre bréviaire que l’enseignement familial, croyant tout et tous pareils aux êtres aimés que la mort lui avait pris.

Très vite licencié, docteur, il fit une belle entrée dans sa carrière, força l’estime et monta d’échelon en échelon à l’enviable situation de conseiller à la cour d’appel de Paris, avant ses cinquante ans.

Il ne s’était pas marié. Sans doute il n’avait pas dédaigné les douces caresses d’une femme ; mais, le cerveau pris par sa persistante étude, il avait craint de se créer un ménage qui l’eût troublé ou qu’il eût négligé ; il se disait qu’attaché à son Code, retenu au palais, enfermé dans son devoir, il ne serait guère l’être qui rend une jeune fille heureuse ; il se condamna à rester célibataire, dans sa terreur d’être un mauvais mari, et il s’était consolé, comme il avait pu, par-ci, par-là, fuyant les liaisons, se contentant de sympathies promptement dénouées.

Il y avait bien, dans un petit coin intime, un souvenir qui le charmait, celui d’une certaine Marina, rencontrée vers la quarantième année. Il revoyait souvent sa figure ronde et gaie, ses longs cheveux d’or qui tombaient follement, sa taille exquise et souple. Mais quand cette image indiscrète se glissait entre son regard et ses dossiers, il se frottait les yeux et reprenait sa lecture.

L’important, c’était d’être exact à son poste, de peser impartialement le pour et le contre, d’être un arbitre éclairé dans les procès soumis et de ne pas s’exposer à ces remords qui, trop souvent, assiègent les distributeurs de la justice. Infaillible, incorruptible, tel son programme. Incorruptible il l’était. Comme tant d’autres, à la veille de chaque cause, il était envahi par les solliciteurs, qui le suppliaient, tentaient de le séduire. Un jour, un plaideur inquiet lui envoya une boîte de cigares. Il eut une grande colère, trempa sa plume dans la bonne encre et écrivit cette phrase extraordinaire, prudhommesque et qui lui valut quelques railleries mêlées d’admiration :

« Je ne fume pas de ce pain-là. »

Infaillible, il croyait l’être. En remontant le cours de ses souvenirs, il ne se trouvait pas une faiblesse. Impitoyable pour les coupables, il n’avait pas, il n’avait jamais requis contre un innocent. C’était sa gloire, étant substitut, occupant le ministère public, d’avoir trois fois devancé la plaidoierie du défenseur, au contraire de tant de ses collègues qui, par amour de l’art ou dans l’espoir de se faire remarquer — et récompenser, — plaident volontiers que le lis est noir et se frottent les mains lorsque le verdict obtenu est conforme à leurs conclusions rigoureuses.

Or, une matinée, il travaillait, penché sur des cahiers qu’il lisait attentivement, il se prenait le front entre les mains pour écarter. toute vision étrangère à son examen, se redressait, réfléchissait, écrivait une note brève, allait d’une chaise à un fauteuil, y cherchant, parmi les papiers étalés, un document, un témoignage, un rapport. Il n’admettait pas qu’un détail lui échappât, scrutait les causes, formait un faisceau des arguments favorables, un autre des arguments contraires et ainsi la lumière se faisait dans son cerveau. Ce petit homme, maigre et sec, au visage très pâle, tout rasé, les cheveux drus, légèrement blanchis, promenait de grands regards investigateurs sur les pièces recueillies, avec la mélancolie d’un homme qui voit le mal et l’inquiétude d’un homme qui craint de le trop voir. Il n’était pas solennel, mais on l’eût senti convaincu. Il avait la religion de son métier.

Tout à coup le timbre résonna. Il recevait beaucoup de visites et, généralement, ne s’étonnait pas ; mais, sans qu’il pût se l’expliquer, il éprouva comme un tressaillement, son estomac se comprima et ses yeux se tournèrent humides vers la porte qui s’ouvrait.

Il entendit la domestique qui s’empressait, et une voix d’enfant chantonnant :

Il était un p’tit homme jaune
Tout habillé de gris...

 — Eh ! c’est Lenoir, dit-il tout haut.

Et sa figure s’éclaira, il abandonna sa besogne, allait courir à la rencontre de l’ami deviné, quand Lenoir, brusquement, fit irruption, suivi de là petite Juliette, qui, sautillante et rieuse, reprenait son refrain avec des variantes :

Il était un p’tit homme bleu
Tout habillé de rose...

Lenoir était un grand garçon, solidement construit, la tête forte sur des épaules larges, dans la force de l’âge, que tout le monde connaissait pour sa gaieté exubérante, sa bonne humeur perpétuelle. Cependant il s’avançait machinalement ; en proie à une préoccupation visible, il tendit les mains sans mot dire.

 — Qu’as-tu ? demanda le magistrat surpris.

La gamine rôdait, sautillait, furetait.

Il était un p’tit homme pourpre
Tout habillé de vert...

Le père fit un signe, la regarda, l’enleva dans ses bras pour la présenter à son ami, qui l’embrassa ; puis, l’ayant posée sur le parquet avec un sourire difficile :

 — Va, Juliette, va, ma chérie, va jouer avec le bon Meek, tu sais, le chien marron qui frise, — ton camarade. Va, va, laisse-nous...

Et Juliette s’envola, criant :

 — Meek, Meek !

Les deux hommes restèrent seuls.

 — Constant, mon cher Constant, un malheur épouvantable me frappe !

 — Parle, parle donc l

 — Je suis perdu.

— Perdu ?

 — Ah ! tu sais, toi, tu sais trop ma folle passion, ce jeu stupide, cette fascination des cartes.

 — Eh bien ?

 — Il y a huit jours ! oui, huit jours !...

— Combien ?

 — Cinquante mille francs. Laisse-moi te raconter d’un trait. Ce soir-là, au cercle, je me suis passionné comme un fou. Est-ce que l’on compte devant le tapis vert ? J’ai doublé pour me rattraper, doublé encore... doublé toujours !... Bref, cinquante mille, cinquante mille...

 — Et tu ne peux pas les payer ?

 — Si ce n’était que cela ?...

 — Mais je suis là, moi...

 — Oh ! si j’étais venu tout de suite. Hélas ! J’ai reculé ou plutôt, anéanti, sans pensée, sans raison, j’ai pris des valeurs qui m’étaient confiées... C’est affreux ! c’est affreux ! Je les ai négociées !

Desmares se reculait.

 — Et, hier, le déposant, averti, a porté plainte.

Desmares livide, sévère, terrible :

 — C’est un abus de confiance, monsieur, et vous tombez sous le coup de l’article.....

 — Oh ! ne sois pas magistrat, sois un ami, sois mon ami, conseille-moi.

Desmares, accablé, se mit à marcher de long en large, murmurant des mots inintelligibles.

Ou dehors montait une gaieté fraîche..

Il était un p’tit homme brun
Tout habillé d’opale...

Le conseiller s’arrêta :

 — Ta fille ! ta petite fille ! Il ne faut pas qu’elle porte un nom deshonoré...

Il pleurait.

 — Que faire ? que faire ? répétait le malheureux joueur.

 — Une seule chose : mourir !

— Mourir !

Il se fit un profond silence que coupèrent des sanglots.

 — Et Juliette, Juliette ?

 — Juliette sera ma fille et ta mémoire sera pure.

Tremblant, l’austère conseiller ouvrit un tiroir où brillait le canon d’un revolver.

 — Veux-tu me donner la main ? murmura Lenoir.

 — Donne-moi ton front.

Et ils s’embrassèrent dans une étreinte fébrile.

Cinq minutes après, un cadavre gisait sur le tapis foncé, la tempe droite laissait couler un filet de sang ; Desmares, agenouillé, considérait le suicidé et l’on entendait la voix enfantine qui, joyeuse toujours, recommençait à l’infini :

Il était un p’tit homme rouge
Tout habillé d’argent.

 — Le p’tit homme rouge ! reprit Desmares fondant en larmes.

II

Les chagrins durent peu chez les enfants. Quand la petite Juliette apprit que son père était parti subitement pour un long voyage et qu’elle allait rester avec son bon ami Desmares, elle eut, tout d’abord, une grosse peine. Ce n’était pas gentil de partir comme ça, sans l’avoir câlinée : elle devint toute pâle, ne voulut plus jouer, abandonna Meek, rentra, demanda à se coucher et s’endormit...

Peu à peu, les consolations vinrent, en même temps que les poupées. Elle se souvenait toujours du pauvre mort, revoyait sa douce et affectueuse figure, disait parfois :

 — Revient-il bientôt, papa ?

On lui répondait : « Oui ! » et c’était assez.

Les orphelins de cet âge ne savent pas leur malheur et leur cœur est facile à tromper.

Sa mère était partie, elle aussi, quelques années plus tôt ; à peine l’avait-elle connue. Elle savait son nom, le répétait tendrement, sans éprouver plus d’émotion que les jeunes êtres élevés religieusement lorsqu’ils pensent à la sainte Vierge. Le mot de mère lui était doux, lui caressait les oreilles comme un mot tombé du ciel, et elle ne sentait pas la cruauté de ne connaître que le mot.

Elle était, d’ailleurs, entourée de soins presque maternels.

Le conseiller tenait sa parole d’autant plus aisément qu’il trouvait un charme à la tenir. C’était une révélation pour lui que cette mignonne créature voltigeant et gazouillant à ses côtes, et lui, si symétrique, si régulier, si méticuleux, il riait si, dans son cabinet sévère, elle brouillait ses minutes et bousculait ses serviettes de parchemin. Il adorait la voir sauter, courir ; remuant tout sans respect et il interrompait, ravi, son travail, où jadis il s’absorbait, pour donner la réplique à ses curiosités naïves. Et cependant, il lui arrivait de s’inquiéter. Sa grande terreur, c’était qu’un jour ou l’autre la fillette grandissant, mêlée à des. camarades bavardes, ne fût instruite de la catastrophe qui l’avait laissée sans parents. Il réfléchissait aux dangers du pensionnat, aux indiscrétions des pensionnaires, aux jalousies, aux recherches méchantes, aux allusions qui égratignent.

L’histoire du suicide avait été forcément publiée et il entendait par avance les mauvaises petites langues désigner dans un chuchotement : « La fille du suicidé ! » Il se disait cela sans cesse, il se faisait un tableau de sa tristesse, de sa mise à l’écart, du coup qui lui serait fatalement porté et, de plus, il souffrirait bien lui-même de renoncer à cette joie de sa vie, à cette musique d’un babil enfantin, et il se décida à prendre une gouvernante, qui serait aussi une institutrice. Il chercha longtemps et il finit par mettre la main sur une jeune femme qui réalisait admirablement son idéal. Cétait une veuve de vingt-cinq ans, bonne et douce, que ses malheurs avaient éloignée du monde et qui vivait péniblement de lecons.

Nature droite, madame Philippe, ruinée, seule, s’était concentrée dans le souvenir des jours heureux. Elle avait rompu toutes relations en dehors des familles auprès desquelles l’appelait sa profession, et, modeste, n’avait d’autre ambition que de gagner honorablement son pain.

Elle avait du savoir et de l’intelligence, mais, en revanche, aucune expérience des choses et des hommes. Elle croyait tout bien, ignorait les faussetés et les trahisons et prêtait ses qualités aux autres. Elle était faite pour s’entendre avec Desmares, qui, sans difficulté, lui fit accepter ses conditions et l’installa, avec enchantement, dans ses appartements.

 — C’est une perle ! déclara-t-il.

Au bout de vingt-quatre heures, Juliette aussi était conquise et son éducation commença, méthodique, renfermée, assidue ; elle fut confinée dans la maison, adoptive, travailla tous les matins et tous les après-midi, se plaisant à ses devoirs et prenant ses récréations dans le jardin du Luxembourg, sous les grands arbres où s’ébattaient d’autres enfants à qui il lui était défendu de trop parler.

Madame Philippe ne la quittait pas des yeux, l’accablait de sa surveillance, et cependant était d’une bonté tellement communicative, d’une prévenance tellement souriante que la petite ne se sentait pas enchaînée et ne pensait jamais à se révolter. A midi, on les voyait toutes deux sortir, traverser la chaussée, et le même jeu, les mêmes exercices se renouvelaient avec le même entrain, à la même heure, pour une même durée, sauf les jours où il pleuvait : alors c’était une danse folle dans l’appartement et, à cause de cela, le conseiller Desmares aimait la pluie.

Le soir, au dîner, il interrogeait, constatait les progrès accomplis, se réjouissait, avait des félicitations pour la maîtresse ! Ce vieux garçon avait des instincts de père. Il oubliait Lenoir, et, penché sur l’insouciance de la mignonne, il se disait, tout pénétré d’une émotion envahissante : « Mais je suis heureux ! »

Le vendredi seulement, il recevait. C’était régulièrement le même personnel. Des collègues, graves, bons mangeurs, qui discutaient, rappelaient des incidents d’audience, égratignant çà et là un absent, tout en dégustant l’excellente cuisine du cordon bleu qu’on appelait volontiers la jeune Adèle, parce qu’elle avait soixante-douze ans !

Tant que Juliette n’était pas couchée, la consigne était de se tenir sur la réserve, de n’aborder aucune question qui pût effaroucher ses oreilles, susciter une réflexion. On lui concédait tous les droits, et, pour plaire à l’amphitryon, on lui laissait le dé de la conversation. C’était elle qui présidait véritablement ces invités, dont plusieurs étaient présidents. On se mettait à son niveau, on l’écoutait. Toute une gâterie !...

Elle partie, les idées changeaient bien un. peu, mais Desmares s’ennuyait, ramenait l’entretien sur sa Juliette, vantait ses procédés d’instruction.

 — Dites plutôt d’obstruction, riposta brutalement, à la fin d’un repas, un avocat général, qui avait beaucoup vécu et beaucoup observé. Vous la gardez trop pour vous et pas assez pour elle. C’est très beau, la vie comme vous la concevez. Mais c’est une vie qui n’existe pas. Que de déceptions vous préparez à la femme que sera Juliette ! Le cloître est mauvais et vous lui faites un cloître en miniature et plus dangereux, avec le frottement des caractères en moins.

 — Bah ! bah ! laissez faire. Elle ne sera que trop tôt initiée aux laideurs de la société, qui n’est pas si laide après tout qu’on le prétend.

Et l’avertissement ne servit de rien. Le lendemain fut pareil à la veille. Juliette poursuivit ses études auxquelles, du reste, elle avait pris goût, sans être jamais mêlée au mouvement extérieur. Le bon ami Desmares, madame Philippe, la jeune Adèle, c’était toute sa sphère. Meek, son plus éloquent confident, partagea son amitié avec un chat épanoui, au pelage gris de fer et tigré, qui la griffait gentiment, et un sansonnet infatigable qui parlait comme un avocat, sans venir jamais au bout de ses discours.

Les années s’écoulèrent de la sorte, régulièrement, sans incidents, sans trouble, et la jolie tête blonde se meublait peu à peu. Juliette possédait une merveilleuse mémoire, ses progrès étonnaient et ravissaient.

A quinze ans, elle était une fine demoiselle, très élégante, la taille légèrement formée, la figure intelligente et douce. Une beauté, non, mais une grâce délicate qui attirait. Elle parlait d’une voix bien timbrée sur tous les sujets, connaissait la musique de l’italien et les difficultés de l’anglais. Elle peignait de spirituelles aquarelles et ne manquait pas d’une certaine virtuosité au piano. C’était une personne accomplie.

 — Eh bien, vous voyez, disait quelquefois Desmares à son ami l’avocat général, vous voyez que je n’avais pas tort. C’est un ange !

 — Oui, oui, répondait le sceptique, mais les anges m’inquiètent. La terre n’est pas le paradis.

III

En vieillissant, Desmares commençait à éprouver le besoin d’être aidé. Il n’abandonnait pas le travail, il aimait ses études et sa carrière, mais il goûtait un certain plaisir au repos, se lassait de compulser ses dossiers, s’oubliait avec Juliette en des causeries prolongées. Il lui arrivait de désirer un peu de liberté. Son cerveau, bien organisé pourtant, avait des lourdeurs. Il avait peine à sortir de chez lui pour se rendre au Palais et prenait, les jours de soleil, des détours d’écolier flâneur. Mais, consciencieux, il se disait qu’il manquait à son devoir, qu’il n’accomplissait pas sa tâche, et il résolut de s’attacher un secrétaire.

Toujours méticuleux, il chercha longuement, et ce ne fut qu’après bien des tâtonnements, des informations, presque une enquête, qu’il fixa son choix sur un jeune homme qui lui fut présenté, avec raison du reste, comme un modèle. C’était un Rouennais, d’excellente famille, qui avait, de bonne heure, perdu ses parents, était resté seul, sans fortune, à la suite du vol flagrant d’un notaire. Philosophe, s’il avait beaucoup ; pleuré les siens, il ne pleura pas son argent. Lesté de quelques milliers de francs, débris misérables de l’opulence passée, il était venu à Paris, avait suivi les cours de l’École de droit, tout en cherchant des débouchés littéraires et sans négliger non plus les plaisirs de son âge. Il n’était ni paresseux, ni débauché, ni puritain. Il s’était fait un petit nom parmi les jeunes poètes chercheurs qui, sans renier le romantisme, essayent de se créer une originalité, restent dans la grande famille et cependant deviennent quelqu’un.

Le soir, un peu tard, après avoir pénétré les articles du Code, il s’en allait en rêvant d’un sonnet ou d’un pantoun, bavarder avec les amis... et les amies. Bien équilibré, ouvert, causeur gai, il adorait parler et rire, et son exubérance normande faisait taire souvent des exubérances provençales.

C’était au physique un grand garçon très maigre, — un manche à balai, comme on dit, — à la figure pâle et légèrement creusée, aux cheveux noire et frisés. Un camarade l’avait appelé « le Méridional du Nord ». Il se plaisait dans les milieux les plus opposés, et ne comprenait pas que l’on ne variât pas sa vie. La variété, c’était la passion à laquelle il était fidèle ; en amour principalement.

 — Travaillons le matin, disait-il, travaillons l’après-midi, mais le soir, zut, alors !

Or, vers les dix heures, un après-dîner, il fit son entrée dans une des salles du café de l’Odéon, où se réunissait son groupe, un groupe aimable et facile de bons compagnons et de jolies compagnes.

Ils étaient là une dizaine, attablés, fumant, buvant, devisant.

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