Charnier des Innocents

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A. Bourdilliat (Paris). 1860. In-18, 355 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1860
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JULIEN LEMEft
LE CHARNIER
DES
INNOCENTS
1385-4422
PARIS
UBUAIRliî NOUVELLE
BOULEVARD MES ITALIENS, ij
A. BOUKD1I. LIAT £ T C,c, É D 1 T E U B ï
• LE CHARNIER
DES-INNOCENTS-
AD POISSANT GÉNIE
à qui j'ai dû mes premières, mes plus fortes émotions littéraires,
A VICTOR HUGO
Paris. — Imprimerie A. Bonrdilliat, 15, rne lîreda.
JULIEN LEMER
LE CHARNIER
DES
INNOCENTS
1385-1422
PARIS
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A. BOUHDILLIAT ET Ce, ÉDITEURS
La traduction et la reproduction sont réservées
1860
2 LE CHARNIER DES INNOCENTS
avaient envahi l'Angleterre au onzième siècle, ne parais-
saient guère songer à entreprendre de pareilles expéditions,
et s'il leur arrivait de s'embarquer pour traverser la Manche,
ce n'était pas sans recommander leur âme à Dieu et sans
faire leurs dispositions comme s'ils ne devaient point re-
venir. On peut môme dire qu'ils redoutaient moins les
périls d'une bataille où l'on se défendait corps à corps contre
l'ennemi, que ceux d'une traversée où l'on pouvait avoir à
lutter contre les éléments.
Les dangers de la traversée n'étaient pas les seuls que le
sire de Carouges eût eu à affronter* On a tout lieu de croire
qu'il était allé accomplir une mission politique et secrète,
car, avant de rentrer définitivement en son château en
compagnie de sa femme, il avait traversé le pays, ne s'ar-
rôtanl que tout juste le temps nécessaire pour conduire sa
femme chez sa mère, à la maison de Campoménil, où la
dame de Carouges était restée pendant que son mari était
Venu à Paris rendre compte au roi de son voyage.
On comprend donc que cette rentrée se fît avec une cer-
taine solennité, et que les seigneurs des châteaux voisins
se fussent rendus pour faire cortège et réception au sire et
à la dame de Carouges.
Il était à peu près trois heures de l'après-dînée, lorsque
le noble chevalier et sa dame passèrent le ponl-levis et
traversèrent la corn' du château, où de nombreux paysans
les attendaient depuis longtemps, bien que le froid fût
assez vif et que la terre fût couverte de neige. Après avoir
reçu l'hommage des serviteurs et des vassaux, les voyageurs
entrèrent dans la salle d'armes avec leur suite, qui se com-
posait de Berthe Gabriot, la nourrice de la dame de Ca-
■ rouges, de son fils Mathieu Gabriot, de la damoiselle ou
dame de compagnie de la dame de Carouges, d'un écuyer,
d'un page, de deux varlets et d'une femme de service.
LE CHARNIER DES INNOCtiNTS 3
Dans cette salle, dont les murs étaient couverts de revê-
tements de chêne richement sculptés, et qui n'avait pour
ornements que six trophées d'armures complètes, et pour
meubles "que quatre longs bancs de chêne adossés à la mu-
raille et une demi-douzaine de tabourets en bois sculpté,
quinze à vingt gentilshommes et bourgeois attendaient le
seigneur et la dame du lieu. On remarquait au premier
rang le jeune chevalier Enguerrand de Puymartroi, le
sire Jehan du Roncier, deux vaillants compagnons qui
avaient suivi le sire de Carouges dans son voyage d'outre-
mer; le chevalier Le Gris, écuyer du comte d'Alençon; le
chevalier Robert de la Tour-d'Aulny, le sire de Barneville,
tous revêtus de leur grand costume de guerre, sans doute
pour faire honneur à leur ami.
Malgré l'éclat des costumes et le bruit des armures, cette
cérémonie de la réception d'un simple gentilhomme de
province par ses voisins n'avait en elle-même rien de bien
imposant, et ne mérite point d'être décrite plus longuement.
Nous ne l'aurions même pas mentionnée, sans l'incident
qui vint tout à coup la troubler et l'abréger.
Mais avant de raconter cet incident, il ne sera pas inutile,
je crois, de dire au lecteur ce qu'étaient les maîtres du
logis où nous l'avons introduit.
Le sire Jean de Carouges, chevalier et chambellan de
Pierre III, comte d'Alençon, descendait d'une vieille et
noble famille de Normandie. En H36, un Gautier de Ca-
rouges défendait inutilement son château contre Geoffroy,
comte d'Anjou. En 1287, Richard, seigneur de Carouges,
avait été jugé digne d'offrir son honneur comme caution
de celui d'un Montmorency. '
Quant au sire Jean de Carouges, s'il n'avait pas eu d'oc-
casion de se signaler par quelque action d'éclat dans les
batailles qui s'étaient livrées sous les règnes du roi Jean et
4 LE CHARNIER DES INNOCENTS
de Charles V, si on ne le citait pas parmi les gentilshommes
qui avaient pris part aux exploits de Bertrand du Guesclin,
il n'en était pas moins considéré comme un très-brave et
fort homme de guerre. Quoiqu'il fût, au moment où com-
mencé ce récit, âgé de plus de soixante ans, il avait une
belle et vigoureuse prestance sous la lourde armure des
chevaliers du quatorzième siècle. Sa tête, énergiquement
accentuée, était en parfaite harmonie avec sa haute stature
et formait le digne couronnement de son corps de fer. Ses
yeux gris, qui s'injectaient de sang lorsqu'une passion quel-
conque les animait, son nez rouge et épais, sa bouche
grande et mobile dont les mouvements et les plis tradui-
saient significativement les impressions de son âme et de
son esprit, son cou sillonné par deux veines saillantes, tout
indiquait en lui une violence que son caractère ne démen-
tait point. Serviteurs, paysans, enfants, femme, amis, tout
le monde redoutait ses accès de colère, les uns par crainte
pour eux-mêmes, les autres par pitié pour cet homme san-
guin qu'une résistance à ses volontés aurait pu rendre ca-
pable des plus grands crimes, et dont la raison, la vie même
pouvaient être mises en péril par le bouillonnement instan-
tané de son sang impétueux.
Resté veuf de sa première femme, Isabelle Tilli, qui lui
avait donné un fils, le sire Jean de Carouges avait épousé
en secondes noces, vers l'an 1382, Marie de ïhibouville,
âgée de vingt-cinq ans à peine, dont la beauté et la sagesse
étaient en grand renom dans tout le pays de Normandie.
Le vieux gentilhomme., qui avait, à l'époque de son second
mariage, atteint déjà sa cinquante-huitième année, ne 's'é-
tait pas dissimulé les dangers auxquels l'exposaient son âge
et les comparaisons peu avantageuses pour lui que la belle
Marie pouvait faire entre son \ieil époux cl les jeunes genr
lilshommcb dont elle aurait élé entourée >'i la cour du
LE-CHARNIER DES INNOCENTS S
comte d'Alençon. Aussi avait-il refusé toutes les charges et
emplois qui lui avaient été proposés, tant pour elle que
pour lui (il avait même renoncé à l'exercice de sa charge
de chambellan), voulant éviter tout ce qui l'aurait obligé
de la conduire aux cérémonies, fêtes et divertissements que
Pierre III, à l'exemple de son souverain le roi de France,
Charles VI, aimait à multiplier.
Loin d'admettre, comme Corvisart le disait un jour à
l'empereur Napoléon en plaisantant, qu'un homme de
soixante ans qui épouse une jeune femme a beaucoup de
chances d'avoir des enfants, surtout si elle esl jolie, Carouges,
jaloux à l'excès, avait déclaré à l'avance que son second
mariage ne pouvait manquer d'être stérile.
— Va, avait-il dit à Jacques de Carouges, son fils du pre-
mier lit, en l'envoyant à Paris servir le duc d'Orléans; point
n'auras besoin de faire valoir ton droit d'aînesse, car tou-
jours seras mon enfant unique, et si jamais fils ou fille
viennent à naître de ces secondes noces, d'avance je les
renie.
A peine Marie de 'Ihibouville avait-elle, depuis sa pré-
sentation, paru deux fois à la cour-du comte d'Alençon, où
chacun avait admiré ses grands yeux bleus que voilaient
de longues paupières presque toujours baissées, sa haute
taille bien prise, sa bonne grâce qu'une excessive timidité
rendait parfois un peu gauche, le pur ovale de son visage
blanc et rose qu'encadraient merveilleusement d'épais ban-
deaux de cheveux blonds et fins; mais si le principal ca-
ractère de la beauté de la dame de Carouges était la candeur,
on devinait, â la belle harmonie de ses formes, aux fermes
contours de son front, au puissant développemenl de ses
épaules et de sa nuque, que sa timidité et sa candeur n'ex-
- cluaient ni l'ardeur du sang ni la force des muscles.
C'était enfin une de ces femmes à tempéiament à la fois
6 LE CHARNIER DES INNOCENTS
nerveux et sanguin, sortes d'énigmes vivantes, qui, suivant
le jour ou l'heure, tombent en défaillance pour un regard
eu trouvent la force de résister aux violences les plus im-
pétueuses, aux fatigues les plus excessives.
Le sire de Carouges, après avoir conduit sa femme jus-
qu'au siège qui lui était réservé en face des assistants,
s'éloigna d'elle et, avançant jusqu'au milieu de la salle,
appela par son nom le chevalier Engueirand de Pujniar-
troi, pour le présenter à la dame de Carouges. Celui-ci,
qui était placé derrière le chevalier Le Gris, ne put passer
sans le loucher. Or, comme il portail la main à son casque,
son brassarl effleura le casque de Le Gris et en fit tomber
la visière.
En ce moment, un rayon du soleil couchant, coloré par
les vitraux de la salle, vint éclairer comme d'une lueur
fantastique le masque d'acier qui couvrait le visage de Le
Gris.
À cette vue, la dame de Carouges poussa un cri d'effroi
en détournant la tête et tomba évanouie entre les bras do
sa nourrice.
Aussitôt le sire de Gafouges, Puymarlroi et toute l'assis-
tance s'empressèrent autour d'elle; mais elle leur fit bigne
de se retirer. Le Gris seul était resté à peu de distance; elle
l'aperçut en rouvrant les yeux, le regarda quelques secondes
avec une sorte de terreur, puis se prit à fondre en larmes.
— C'est Le Gris, un de nos amis les plus chers, dit le
sire de Carouges à sa femme; ne le reconnaissez-vous pas?
— Lui! lui! s'écriait- la pauvre femme en sanglotant.
— Je- voulais vous présenter aussi le chevalier de Puy-
martroi, un vaillant et loyal compagnon...
— Loyal! loyal! disait la dame, la tête appuyée sur l'é-
paule de sa nourrice, et comme suivant son idée, sans
prendre garde aux paroles de son mari.
LE CHARNIER DES INNOCENTS 7
La aourrice prétexta le froid, la fatigue, l'émotion... —
je crois qu'on ne parlait pas encore des nerfs à cette épo-
que îeculée, — et demanda la permission de conduire sa
maîtresse dans son appartement.
Tous les assistants s'inclinèrent, et la dame de Carouges
s'éloigna, soutenue par la vieille Berthe et par Mathieu Ga-
briot, pendant que le gentilhomme voyageur l'excusait
courtoisement auprès des visiteurs.
II
EJC château de Carouges.
C'était un vaste et fier manoir, que le château de Ca-
rouges.
Mais avant de vous dire ce qu'il était à l'époque où le
maître y rentrait après une absence de plusieurs mois, je
pense que vous me permettrez d'entrer dans quelques dé-
tails sur son étal actuel.
Situé à peu de distance d'Alençon, au bas d'une colline
couronnée de bois touffus et couverte de verdoyantes prai-
ries qu'émaillent ça, et là des bouquets de bruyères roses,
le château de Carouges étend sa masse triste mais impo-
sante au milieu des plantureux herbages qui ont poussé
dans le lit d'un étang desséché. Quelques hauts et puissants
marronniers, qui ont survécu aux plantations qui b'ordaiert
autrefois les douves, cachent encore à demi une partie des
bâtiments. Néanmoins, on découvre en s'approchant un
LE CHARNIER DES INNOCENTS 9
amas de constructions dont l'ensemble carré ressemble
assez à un quartier d'une de ces vieilles villes du moyen âge
qui ont conservé des maisons de toutes les époques.
Ici un épais et vieux donjon crénelé, du-douzième ou du
treizième siècle, qui a résisté aux ravages de l'occupation
anglaise.
Là des dentelles de pierre du quinzième siècle bordant
des fenêtres en ogive.
Plus loin la brique ronge du seizième siècle encadrée
dans les assises de pierre de taille.
Quelque part encore les cintres et les attributs du règne
de Louis XIV, et les vermicelles du Siècle dernier.
Peut-être même aussi quelque pavillon bourgeoisement
contemporain.
. Tout cela est surmonté d'uue infinité de loits de diverses
formes et de diverses grandeurs, dont les angles inégaux
s'entre-coupent de la façon la plus bizarre.
Ce n'est pas la forteresse du moyen âge se dressant,
comme le spectre de la guerre, sur un roc isolé et nu ; en-
core moins la renaissance, couvrant ses châteaux d'aigrettes,
de fleurs, de dentelles de pierre... Le caractère du château
de Carouges, disent les auteurs de l'Orne archéologique, et
pittoresque, est à la fois civil et guerrier. La féodalité l'a
bâti quand elle se sentait assez forte pour descendre des
hauteurs dans la plaine. Elle s'y fortifia d'abord. Des con-
structions diverses ne tardèrent pas à s'abriter à l'ombre
du donjon. A mesure que diminuèrent les dangers de la
guerre et que s'augmentèrent les richesses et la puissance
des seigneurs de Carouges, ces constructions acquirent plus
de développements. Elles finirent par envahir et par rem-
placer les fortifications elles-mêmes. Le luxe eut son tour;
il vint ciseler, historier, peindre, dorer certaines parties du
château. Aussi le vieux Lamartinière, en parlant de Ca-
1.
10 LE CHARNIER DES INNOCENTS
rouges, il y a plus d'un siècle, a-l-il pu dire, clans son Dic-
tionnaire géographique: « Grand et magnifique château,
bien meublé et orné de force peintures et dorures. »
En effet, si Carouges, à l'extérieur, porte le cachet de
tous les siècles qu'il a traversés, tout, à l'intérieur, respire
le goût maniéré du dix-huitième siècle. On sent qu'il a dû
être fait une restauration complète des appartements veis
l'époque où Jean-Jacques Rousseau y passa quelques jours.
- Aux fastes guerriers dont nous avons parlé précédem-
ment, on peut ajouter, pour compléter cette histoire abré-
gée du château de Carouges, quelques noms propres qui
méritent d'y tenir une place.
En 1423, un Jean de Carouges, frère du sire de Carouges,
s'associait à l'héroïque défense du mont Saint-Michel, en-
treprise par cent dix-neuf gentilshommes normands. Son
fils Robert, après avoir vaillamment guerroyé contre les
Anglais, fut dépouillé de ses biens par le roi d'Angleterre.
Le chevalier Leveneur de Carouges fut tué à Azincourt,
en I41o. Sa veuve, Jeanne Leveneur, refusa de prêter ser-
ment de fidélité au roi d'Angleterre, et se retira à la cour
de France avec ses sept enfants.
La fille de Robert de Carouges épousa, un peu plus tard,
Blosset, un des plus vaillants défenseurs de Charles VU ; il
releva les principaux bâtiments détruits par les Anglais. Le
petit-fils de ce Blosset fut grand sénéchal de Normandie
et confident de Louis XL
Quant à la fille de Blosset, elle épousa, en 1430, Philippe
Leveneur, baron de Tillières, qui devint seul propriétaire
du château de Carouges, ses frères étant morts sans posté-
rité.
Un descendant de ce Leveneur fut général pendant la
révolution française; il eut l'honneur d'être le protecteur
et l'ami de Hoche.
LE CHAKNIER DES INNOCENTS 11
Aujourd'hui encore le château appartient à la famille
Leveneur.
A l'époque où le général Leveneur l'habitait, on y voyait
une galerie de portraits assez remarquables, parmi lesquels
on citait ceux de la reine Marie Leczinska, de Louis XV, de
madame deVerdelin, l'amie de Rousseau ; la famille pos-
sède encore un buste en terre cuite rose de cette femme
d'esprit.
Parmi les reliques historiques qui subsistent au château
de Cai'ouges, il faut citer la chambre occupée par Louis XI,
en 1473, pendant un voyage qu'il fit au mont Saint-Michel.
Voici à quelle occasion :
Vers le mois d'août de ladite année 1473, le roi venait
prendre possession du château d'Alençon, après avoir fait
arrêter le duc. En entrant dans la cour du manoir, Louis XI
sentit une assez forte commotion et entendit tomber à côté
de lui une grosse pierre qui, dans sa chute, avait déchiré
la manche de sa robe. La~ première émotion passée, il se
jeta à genoux, baisa la terre, fit le signe de la croix, et,
ramassant la pierre, fit voeu de la porter lui-même, ainsi
que la robe déchirée, à Notre-Dame du mont Saint-Michel,
en témoignage "de sa reconnaissance d'avoir miraculeuse-
ment échappé à cette tentative d'assassinat. Car, naturelle-
ment soupçonneux, l'auguste ennemi de la féodalité ne
doutait pas que ce projectile n'eût été lancé contre lui avec
intention. Des recherches ayant été faites aussitôt, on dé-
couvrit que cet accident était le fait du hasard. Une dame,
curieuse de bien voir l'entrée du roi, était montée avec son
page sur les combles ; sa robe avait accroché et fait choir
la pierre, cause de tant d'émoi. Grande fut la peur de la
dame; mais Louis XI se montra indulgent; elle en fut
quitte, ainsi que son page, pour trois jours de prison.
C'est en se rendant au mont Saint-Michel pour accom-
12- LE CHARNIER DES INNOCENTS
plir son voeu, que Louis XI s'arrêta au château de Carouges
et y passa la nuit.
Maintenant que nous avons dit aussi brièvement que
possible ce qu'est devenu-le château de Carouges, faisons
un retour vers l'époque où commence cette histoire, et
tâchons, en quelques lignes, de vous donner une idée de
ce qu'il était vers 1385.
A l'extérieur c'était un vaste carré de murailles crénelées,
épaisses et noires, surmontées de distance en distance de
tours formidables, percées de meurtrières, et entourées
d'un très-large fossé rempli d'eau.
La porte, flanquée de tourelles et couronnée d'un_haut-
corps de garde, se montrait toute hérissée'de têtes de loups
et de sangliers.
Après avoir passé le pont-levis, on entrait dans une
grande cour carrée où étaient les citernes, les écuries, les
remises, les poulaillers, les colombiers; au-dessous, les pri-
sons, les caves, les souterrains. Au milieu de cette cour, le
donjon qui contenait les archives et le trésor. Derrière le
donjon, les bâtiments d'habitation. Au rez-de-chaussée, la
vaste salle d'armes dans laquelle s'est passée la scène que
nous avons racontée plus haut, les deux salles à manger,
les offices, les cuisines.
Dans un des angles de la cour s'élevait la chapelle, sur-
montée d'un haut clocheton, et flanquée d'un petit pavil-
lon qu'hahilait le chapelain.
Un large escalier de pierre, bordé d'une rampe de fer
curieusement ouvragée, conduisait au premier étage, où se
trouvaient les appartements de parade et les chambres à
coucher recevant le jour par de longues fenêtres ogivales,
garnies de vitres de verre peint. Au-dessus de ces apparte-
ments, et sous les toits pointus, étaient placés les magasins,
les lardoirs, les saloirs, les arsenaux.
LE CHARNIER DES INNOCENTS 1.1
C'est dans cette magnifique mais fort triste résidence que"
la dame de Carouges avait passé les deux premières années
de son mariage, voyant fort peu son mari, qui s'absentait
souvent, soit pour aller à la chasse, soit pour assister aux
grandes chevauchées, aux prises d'armes, aux expéditions,
aux fêtes, divertissements et repas d'apparat de la cour
d'Alençon ; ne recevant d'autre étranger que l'ami le plus
intime de son mari, le chevalier Le Gris, écuyer du comte
d'Alençon, gentilhomme d'une cinquantaine d'années, bon
compagnon, amateur des longs repas copieusement arrosés
de vins généreux, et égayés de propos grivois et de gentes
et folâtres damoiselles.
Autrement, la belle et timide Marie n'avait d'autre com-
pagnie que Beiihe Gabriot, sa nourrice; — sa damoiselle, qui
lui servait à la fois de femme de chambre et de lectrice,,
pour lui lire et relire, pour la dixième fois, les poëmcs
contenus dans le beau missel enluminé qu'elle avait reçu
en présent de noces, et les quatre livres manuscrits de
vieilles chroniques de Normandie, qui composaient toute la
bibliothèque du château; — son page, enfant de douze ans,
qui passait les trois quarts de sa vie à jouer avec les hommes
d'armes du château, qui voulaient faire de lui un écuyer, et
le quatrième quart à écouter les enseignements et les remon-
trances du chapelain, qui prétendait le mettre à même de
devenir clerc ; — ce même chapelain, avec qui elle avait, en
dehors des offices, une conférence d'une heure chaque jour;
— enfin, Mathieu Gabriot, le fils de la nourrice, jeune homme
d'une vingtaine d'années, qui n'avait dans la maison aucun
emploi déterminé. Né dans la maison des Thibouville, deux
ans après la jeune Marie, Mathieu avait grandi à côté d'elle,
mais son intelligence et sa force musculaire n'avaient pris
aucun développement; être en quelque sorte incomplet, il
n'avait jamais rien pu apprendre, ni le maniement des ar-
14 LE CHARNIER DES INNOGENTS
mes, ni l'emploi d'un oulil quelconque, ni même le jeu de
paume; aussi, chapelain, hommes d'armes, pages, et même
paysans, tout le monde le regardait comme un idiot; toutes
ses facultés semblaient se résumer en une seule, le dévoue-
ment à sa mère et à la jeune dame de Carouges. Un ordre
de l'une d'elles paraissait allumer une lueur d'intelligence
dans ce cerveau obscurci, imprimer une force factice et
passagère à ce corps ordinairement inerte. Si ces deux
femmes, au lieu de laisser croître cet enfant, pour ainsi
dire, à la grâce de Dieu, et de n'utiliser son dévouement
qu'à des services vulgaires, avaient usé de leur influence
sur lui pour le contraindre à exercer son esprit et son corps,
peut-être eussent-elles réussi à élever son intelligence à
l'égal de son coeur!
En fait de distractions, dans son immense et. solennel
château, la jeune dame n'avait eu qu'une visite de huit
jours de sa belle-mère, la dameNicolle de Carouges. vieille
femme de près de quatre-vingts ans, à qui on n'en aurait
pas donné soixante, tant elle était forte et vaillante de corps
et d'esprit, d'oeil et de parole. Aussi ardente plaideuse que
son fils était impétueux chasseur, la vieille dame avait
consenti à interrompre ses procès pour venir passer une
semaine avec sa belle-fille. Pendant tout le temps qu'avait
duré son séjour, les fêtes, les réceptions, les galas s'étaient
succédé au château; la noblesse des environs n'avait pas
manqué de venir rendre hommage à la vénérable mère du
châtelain; puis la dame, qui s'était prise d'amitié pour sa
bru, ayant fait promettre à celle-ci qu'elle lui rendrait
sa visite en sa maison de Campoménil. était retournée
à ses plaidoiries. Alors le manoir avait repris sa phy-
sionomie habituelle, c'est-à-dire qu'il était redevenu
calme et silencieux comme devant, et que la douce
Marie avait recommencé à vivre dans cette monotone
LE CHARNIER DES INNOCENTS 1S
atmosphère d'ennui, d'une existence à peu près machi-
nale.
En vain marchait-elle dans ses appartements sur des car-
relages peints des couleurs les plus éclatantes et les plus
variées; en vain serrait-elle dans ses armoires, sculptées en
fenêtres d'église, les ajustements les plus riches et les plus
nouveaux qu'on lui faisait venir d'Alençon et-même de
Paris; en vain pouvait-elle voir à chaque instant sa beauté
se refléter dans de grands miroirs de verre ou de métal de
plus d'un pied de haut, ce qui était un luxe pour l'époque;
en vain s'asseyait-elle sur d'immenses fauteuils à bras cou-
verts en tapisserie et ornés de crépines, sur de longs et
larges bancs à dossiers grillés, à housses traînantes, se cou-
chait-elle dans un lit de douze pieds de large, voyait-elle
tout autour d'elle, sur les murs des divers appartements,
soit des tentures en tapisserie représentant les principaux
épisodes de l'Ancien et du Nouveau Testament, soit des per-
sonnages peints sur panneaux en grandeur naturelle, et
portant à la main ou tenant à la bouche des rouleaux sur
lesquels étaient écrites les sentences les plus morales et les
plus belles. Nous n'étonnerons personne en disant que la
jeune dame ne trouvait pas que cette richesse, celle ma-
gnificence intérieures réalisassent précisément pour elle
l'idéal d'un bonheur parfait.
Une promenade dans la forêt de Carouges, située à une
demi-lieue de distance, une chasse au faucon, à laquelle
on lui permettait d'assister, rares distractions que son mari
lui mesurait avec une parcimonie rigoureuse, étaient pour
elle des événements qui rompaient la monotonie de son
existence. En 1384, trois fois seulement la jeune femme
avait eu des prétextes pour sortir de son manoir, lorsque
le sire de Carouges annonça son prochain départ pour
l'Ecosse et l'Angleterre.
16 LE CHARNIER DES INNOCENTS
Comme il ne pouvait pas être question pour le vieux
gentilhomme d'emmener avec lui sa femme dans une ex-
pédition qui, "nous l'avons dit, pouvait devenir dange-
reuse, il lui proposa de faire venir sa mère, la dame
Nicolle de Carouges, pour lui tenir compagnie; mais Marie
de Thibouville objecta que si l'absence de sou seigneur et
maître se prolongeait, elle ne pourrait réussir à garder sa
belle-mère éloignée de ses affaires et surlout de ses démêlés
de justice pendant plusieurs mois peut-être, et, profitant
de la bonne volonté que témoignait son mari et de l'in-
tention qu'il manifestait de lui adoucir les ennuis de
l'absence, elle osa demander si l'on ne voudrait pas l'au-
toriser à passer le temps de ce voyage chez une amie qui
lui avait tenu lieu de mère, la dame de la Sorelle, au châ-
teau de Fontainc-la-Sorelle.
Le sire de Carouges, qui savait que cette dame était fort
pieuse et ne donnait point dans les travers des femmes
d'alors, très-friandes de plaisirs, de repas, de danses et de
fêtes, aussi bien en province qu'à Paris, qui connaissait du
reste la façon de vivre austère et retirée du sire et de la
dame de la Sorelle, d'après les moqueries qu'en faisaient
les jeunes seigneurs de la cour du comte d'Alençon, s'était
empressé d'accueillir cette idée, et il avait lui-même con-
duit sa femme à ce château, en compagnie de quelques
serviteurs seulement, savoir : sa damoiselle, son page,
Berthe et Mathieu Gabriot.
" Nous ne vous dirons point quelle existence avait menée
Marie dans ce château assez triste. Il est probable toutefois
que la société d'une amie d'enfance avait suffi à la lui
faire paraître moins ennuyeuse que la vie monotone de
Carouges, où toutes les journées se ressemblaient, depuis
le lever et l'hommage des gens, jusqu'au souper, à la lec-
ture du soir et au cou cher
LE CHARNIER DES INNOCENTS 17
Après quatre mois d'absence, le sire de Carouges, à son
retour d'Angleterre, s'était empressé d'aller chercher sa
femme à la Sorelle et de la conduire chez sa mère, Nicolle
de Carouges, qui habitait une petite maison isolée,, bâtie
au milieu d'une plaine, à neuf lieues environ d'Argentan,
dans un endroit retiré, dit Campoménil. Elle y était restée
pendant les quinze jours qu'avait duré le voyage de son
mari à Paris ; et c'était là, ainsi que nous l'avons dit, qu'il
était venu la prendre pour faire avec elle sa rentrée en son
château de Carouges.
. Quant aux graves événements qui s'étaient passés pen-
dant ie séjour de Marie de Thibouville chez sa belle-mère,
madame de Carouges va bientôt nous les raconter elle-
même.
Et maintenant que nous vous avons fait faire connais-
sance avec les personnages, du drame el le lieu de la scène,
revenons au château de Carouges, où nous avons laissé la
châtelaine fort émue et le châtelain dans un grand em-
barras. - «
lu
fLc eotïpes'.
Bien qu'il n'aimât guère, ainsi que nous l'avons vu; à
convier chez lui "ses amis elses compagnons, et cela plutôt
par jalousie que par avarice, le sire de Carouges n'avait pu
se dispenser de faire la politesse d'une invitation à souper
aux chevaliers qui étaient venus l'attendre en son château
pour le complimenter.
Il se vil donc, bon,gré mal gré, obligé de dissimuler la
secrète inquiétude que lui causait le subit malaise de sa
femme; pour ne pas fausser compagnie à ses hôtes, il se
borna à faire demander des nouvelles par un des gens de
service. Berthe vint elle-même annoncer que sa maîtresse
était beaucoup mieux, mais qu'elle priait néanmoins son
mari de l'excuser auprès de ses hôtes de ce que le besoin
de repos ne lui permettait pas de paraître au souper.
Tous s'empressèrent de protester de l'intérêt que leur
LE CHARNIER DES INNOCENTS ' 19
'inspirait l'indisposition de la dame de Carouges; quelques-
uns, francs buveurs et causeurs gaillards, se réjouirent
peut-être intérieurement d'un accident qui, tout en les
privant de la présence d'une femme charmante, leur assu-
rait la liberté du boire, du rire et du propos, '
A quatre heures, lorsqu'on eut corne l'assiette, comme
dit Froissart, pour donner le signal du souper, les invités
passèrent dans la salle à manger, grande et magnifique
pièce tendue de tapisseries, où les attendait une table
somptueusement servie. Le carreau était jonché, suivant
l'usage du' temps, d'une couche de joncs secs sur lesquels
se détachaient çà et là quelques fleurs d'hiver.
Sur le dressoir en chêne garni de-vaisselle s'étalait une
raisonnable quantité de pots, d'aigùiôres, d'eslamoieS) de
pinles des formes les plus diverses et les plus bizarres,
contenant les vins et les liqueurs.
Autour de la table, couverte d'une nappe frangée, ce
qui était un luxe en province au quatorzième siècle^ se
voyaient quinze couverts, composés chacun d'une assiette,
près de laquelle étaient posés un tranchoir ou couteau, et
une cuiller, une coupe basse et un hanap monté sur pied
élevé, comme un calice d'autel; de serviettes-~et de four-
chettes, point; ces meubles n'étaient pas encore connus :
au milieu', une large et haute fontaine d'argent à quatre
robinets d'où pouvaient jaillir, suivant les besoins, les vins
dé deux espèces, l'hypocras et l'eau rose; de chaque côté de
celte fontaine, deux castes plats contenant, l'un la froide'
sauge de volailles, poussins, oies et canards, un autre le
pâté de lapereaux; les deux derniers, des flans et dés gelées;
aux deux extrémités des assiettesde fromage, de pommes,
de tartes et de darioles, tout enguirlandées de fleurs. ~
Après que les écuyers et vaiiets eurent versé sur les
mains de chacun'des eaux odorautes, les convives prirent
20 LE CHARNIER DES INNOCENTS
place, le chapelain dit le Benedicile, et l'on commença le
repas, qui fut d'abord silencieux.
Le chevalier Le Gris éleva le premier la voix, pour inter-
peller le sire de Carouges, son voisin de table, et lui de-
mander pourquoi il ne mangeait ni ne buvait.
— Rien n'est plus vrai, dit en riant un hobereau du
voisinage nommé Barneville, cité pour sa goguenardise.
Est-ce que, par hasard, le voyage d'Angleterre aurait fait
perdre à messire de Carouges le goût du vin?
— Ce n'est pas en compagnie des Anglais qu'on appren-
drait à ne pas aimer le vin, s'écria Jehan du Roncier, un
des jeunes gentilshommes qui avaient accompagné Ca-
rouges en son voyage, car je vous jure que chez eux nous
en avons bu, et du meilleur, non point seulement des vins
d'Espagne, dont ils ont grandes provisions, mais aussi des
vins de France, de Guienne et même de Bourgogne, et le
seigneur de Carouges n'était pas plus le dernier à la rasade
qu'il n'est le dernier à la chevauchée, à la bataille et à la
chasse.
— Par la très-sainte Trinité, reprit Le Gris, je crois bien
qu'ils les aiment nos vins de France, ces ûmmés Anglais!
■ c'est pour en boire plus à-l'aise qu'à chaque instant ils
passent le détroit et viennent affronter mort et périls, dans
l'espoir de s'établir tout à fait dans nos contrées. La Bour-
gogne leur irait bien à ajouter à ce qu'ils ont en Guienne,
sauf à y joindre bientôt le Beaujolais et encore ce qui
pourrait s'ensuivre. Véritablement, monseigneur, le duc
Philippe n'a qu'à bien tenir son duché, s'il ne veut pas qu'ils
le lui prennent quelque jour par force, ruse ou félonie,
peu leur importe.
— Corne de boeuf! interrompit.un vieux seigneur, le
châtelain de Beauchaintru, ne dirait-on pas qu'il n'y a au
monde que les Angiais pour bien aimer le bon vin? Ou-
LE CHARNIER DÉS INNOCENTS 21
bliez-vous donc le vieux proverbe : « Vin vieux, ami vieux
et or vieux sont aimés en tous lieux ! » N'est-ce pas, mon
compère Carouges? 11 m'est avis aussi que c'est plutôt chez
eux le vieux sang normand qui ne se dénient pas, malgré
le mélange saxon, et qu'ils' ne sont pas moins attirés par
nos belles jeunes Normandes que par nos bonnes vieilles
bouteilles.
— Par ma tête! s'écria en ricanant le sire deBarneville,
qui commençait à devenir trop gai, pourquoi ne serait-ce
pas aussi le souvenir d'une belle Anglaise qui tiendrait
ainsi rêveur notre ami Carouges? car il oublie de répondre
aussi bien aux questions qu'on lui fait qu'aux santés qu'on
lui porte : faut-il donc boire à la santé de l'Anglaise?...
— A moins... voulut objecter Le Gris.
— A moins, acheva Barneville de plus en plus ébriolant,
qu'il ne songe avec anxiété aux quatre mois de solitude de
la dame de Carouges :
Jeune beauté, seule en son vieux eastel...
En entendant celte plaisanterie, le sire de Carouges leva
la tête et lança un regard courroucé au railleur malavisé.
Le Gris, craignant que la conversation ne continuât sur ce
ton, s'empressa de fermer la bouche à Barneville, en lui
donnant le signal d'une nouvelle santé à porter.
— A la dame de Barneville! s'écria-t-il d'union presque
plaisant, qui ramena l'esprit du facétieux convive au sou-
venir de ses propres affaires conjugales.
Puis, comme les langues commençaient à s'épaissir,
comme les propos menaçaient de devenir par trop libres
et quelque peu compromettants pour les femmes du pro-
chain, le jeune Enguerrand de Puymarlroi, qui pendant
tout le souper n'avait point soufflé mol el n'avait guère
22 LE CHARNIER DES INNOCENTS
plus mangé ni bu que le sire de Carouges, se leva, et adres-
sant la parole à Carouges :
— Eh bien, messire, dit-il, ne nous porterez-vous pas,
pour terminer le souper, la santé de votre châtelaine?
Pendant que Carouges prenait des mains de l'écuver un
hanap rempli de vin et se levait lentement, Le Gris élevait
en l'air sa coupe en criant :
— Oui, messires, à la santé de la plus belle et de la plus
vertueuse dame de Normandie et de bien d'autres lieux !
— A la dame qui attend son seigneur avec... tant d'im-
patience... peut-être, bégaya en ricanant Barneville, qui
avait à peine la force de soutenir sa coupe.
Le Gris comprit, au mouvement que fit Carouges, qu'une
étincelle suffirait pour allumer et faire éclater la colère du
vieux gentilhomme.
— Silence donc, bec de pie ! Ne sais-tu pas que le sei-
gneur notre hôte n'aime pas à entendre ta langue avinée
salir la digne femme qu'il aime et vénère?
— Je ne tiens pas non pius à ce qu'on la défende si vi-
vement, ami Le Gris, murmura Carouges; je sais bien la
défendre moi-même. D'ailleurs", dans l'état où est Barne-
ville...
Barneville allait répondre, lorsque Puymarlroi, qui était
son voisin de table, s'apercevanl que le facétieux ivrogne
riait à l'avance du mot plaisant que sa bouche cherchait à
articuler, se retourna en lui donnant un si violent coup de
coude, qu'il chancela et s'assit en faisant en arrière un mou-
vement de tête qui emporta le reste du corps cl l'aurait
infailliblement fait basculer sur le banc dépourvu de dossier,
si un v arlel ne se fût précipité pour le retenir.
Mais l'émotion du buveur surabondamment rempli avait
été telle; qu'il perdit connaissance.
La santé de la dame de Carouges fut donc saluée et ac-
LE CHARNIER DES INNOCENTS 23
. clamée par tous, à l'exception du sire de Barneville, que,
les écuyers et les varlets portèrent dans une salle voisine,
où ils lui firent-reprendre connaissance en lui adminis-
trant quantité d'eau aromatisée.
Ainsi, le repas s'acheva assez tristement vers, huit heures;
les convives souhaitèrent la bonne .nuil à leur hôte, et al-
lèrent dans la salle d'armes reprendre leurs armures et
équipements et retrouver dans la cour leurs chevaux et leurs
écuyers qui les attendaient.
Quant au chapelain, il s'était retiré bien avant la fin ;
aussitôt qu'on avait "commencé à-servir le vin et les épices,
■voyant que la conversation prenait un tour qui ne conve-
nait point à son caractère, il.avait dit intérieurement le
Deo gralias et s'était esquivé tranquillement. _
Pour luij du reste, tout souper devait finir invariablement
à six heures; il tenait à suivre à la lettre les prescriptions
du vieux proverbe, dans l'espoir sans doute d'en réaliser
la conclusion :
Lever à six, diner à dix,
Souper à sis, coucher à 'dix,
Fait vivre l'iiomnie dix fois dix.
La coufesstcsi de ta clame de ©aroug-es.
Ce n'était pas seulement le désir d'un prompt repos après
la fatigue de cette dernière journée de voyage, ce n'était
pas seulement l'impatience de se retrouver enfin seul à
seul avec sa jeune femme après une longue séparation, qui
hâtaient le pas du sire de Carouges et donnaient à sa dé-
marche une sorte de vivacité fébrile pendant qu'il montait
le large escalier de son château, après avoir congédié ses
hôtes. L'évanouissement subit et mal expliqué de sa femme,
sans l'alarmer précisément sur la santé de la dame de Ca-
rouges, l'avait vivement préoccupé pendant tout le souper ;
à ce dernier moment encore il ne pouvait se défendre
d'une vague inquiétude, et en observant attentivement sa
physionomie, on aurait pu se croire fondé à juger que la
jalousie conjugale était pour quelque chose dans les sinit-
LE CHARNIER DES INNOCENTS " 25
1res pensées qui grondaient dans son cerveau et assombris-
saient son visage.
Pourtant, lorsqu'il aperçut, en entrant dans la pièce d'en-
trée de l'appartement, la dame Berthe qui venait au-de-
vant de lui, il se fit une sorte de violence, et sa figure se
rasséréna soudainxomme par enchantement.
— Eh bien, dit-il avec un sourire forcé, notre malade se
remet-elle de sa fatigue et... de son' émotion, dame Ber-
the? Elle dort depuis longtemps, n'est-ce pas?
— Non, messire, répondit Berthe en levant.les yeux sur
lui avec un sentiment de terreur, ma maîtresse n'est pas
encore couchée; elle a voulu attendre son mari.
— Comment! fit Carouges d'un ton brusque, quelle fo-
lie! Vous avez eu tort, dame Berthe, de consentir à un pa-
reil enfantillage. Elle était souffrante, elle devait se repo-
ser; vous savez bien que je n'aime pas tous ces caprices.
Que fait-elle donc?
— Elle prie dans le petit oratoire qui est à côté de sa
chambre.
— Je n'aime pa? non plus ces accès de dévotion, reprît
le sire de Carouges avec un froncement de sourcils qui fit -
tressaillir la pauvre Berthe; qui a la conscience nette n'a
pas besoin de prier si longtemps.
Pendant que Carouges et Berthe "échangeaient ces quel-
ques mots, l'écuyer qui avait accompagné son maître jus-
qu'à la porte de l'appartement, avait remis la lampe de fer
ciselé à la nourrice et était redescendu.
■ Le vieux chevalier poussa violemment du poing la porte
de la chambre en donnant à Berthe l'ordre d'aller chercher
la dame de Carouges.
En attendant son arrivée, il se prépara à se mettre au
lit.
La chambre à coucher du sire et de la dame de Carouges
•2
26 LE CHARNIER DES INNOCENTS
était unevaste pièce éclairée par trois fenêtres donnant sur
les cours.
Un immense lit de douze pieds de large, entouré d'épais
rideaux de tapisserie et surmonté d'un baldaquin que sou-
tenaient quatre fortes colonnes de noyer curieusement
sculptées, était le meuble principal.
Devant le lit et prés de la porte, se trouvait un banc
-garni de soie frangée, dont le dossier également en soie
s'arrondissait eu forme de dais dans la partie supérieure.
A quelque distance du lit et en regard des fenêtres, une
haute cheminée dont l'entablement, porté par des cham-
branles en noyer, représentait une chasse d'un travail de
ciselure admirable.
Une table recouverte d'un tapis et portant une aiguière
et deux verres de cristal, un fauteuil à dais, deux fauteuils
à dossier, .quatre chaises à trois pieds en bois de -noyer,
deux dressoirs de toilette garnis d'aiguières, de pots et de
vaisselle, et surmontés chacun d'un triptique représentant
sur leurs trois tableltes des sujets de sainteté, l'un en pein-
ture, l'autre en gravure, complétaient l'ameublement de
- cette chambre d'un style sobre, mais cependant déjà bien
élégant pour un château de province.
Après un instant d'attente, le sire de Carouges, qui,
comme on a pu le voir déjà, n'était pas fort patient, alla
frapper à la porte de l'oratoire,
Berthe lui ouvrit, et5 lui montrant sa maîtresse agenouil-
lée sur un prie-Dieu et parlant à voix basse au chapelain
assis auprès d'elle, adjura son seigneur et maître de ne
point la déranger et de s'aller mettre au lit le premier.
Carouges frappa du pied, haussa les épaules et hocha la
télé en homme mécontent; mais il'respecta la confession
de sa femme et rentra dans la chambre à coucher en mur-
murant entre ses dents :
LE CHARNIER DES INNOCENTS 27
- —Que le diable soit des femmes avec leurs caprices!
elles ne savent jamais faire chaque chose en son temps.
Voilà quatre mois que celle-ci est éloignée de moi et libre
de se confesser quatre fois par jour si elle l'a voulu. Elle
vient encore d'avoir six heures de loisir pour s'évanouir et
faire son examen de conscience ; cela ne lui suffit pas ; il
faut maintenant qu'elle prenne sur mon-sommeil pour faire
ses dévolions. Quels si longs et nombreux péchés peut-elle
donc avoir à se faire pardonner? Si Marie avait passé ces
quatre mois à la cour du comte d'Alençon, ou bien si elle
était comme ces grandes dames que je viens de voir à la
cour de France et-qui se disputent les sourires de notre
jeune roi, je comprendrais qu'elle eût une conscience
chargée... mais celles-là, j'en suis bien sûr, n'y font point
tant de façons et n'ont pas de confessions si longues..'. Est-
ce que le bal, la toilette et les galanteries leur en -laisse-
raient le temps?... c'est à peine si elles trouvent une demi-
heure par semaine pour aller entendre la messe... Ah! ils
auraient bien raison de rire de moi alors, ces plaisants de
tout à l'heure! ce gros impertinent de Barneville!... Oui,
je sais bien, quatre mois d'absence," un vieux mari, une
jeune femme très-belle, c'est fort plaisant en vérité, et je
ne conseillerais pas à bien des gentilshommes de s'exposer
à un tel péril... Mais elle est si simple, si naïve, si réservée,
si ignorante en matière de galanterie, si sévère même, et
si froide surtout, et puis enfin si pieuse; elle a si grand'-
peur de l'enfer, et rougit si naturellement rien qu'en par-
lant à un homme, que je ne sais même pas s'il y aurait
danger à la jeter au milieu de la cour... Cependant, je ne
suis pas fâché de l'avoir confinée au château de la Sorelle,
chez les gens les plus religieux et les plus sobres de plai-
sirs et de visites qu'il y ait dans toute la province; ce
séjour a apporté un petit changement dans sa vie, sans
28 LE CHARNIER DES INNOCENTS
qu'il en ail rien .coûté à ma tranquillité, et je suis bien'
sûr...
- Tout en'faisant ces réflexions et en devisant ainsi avec
lui-même, le sire de Carouges s'était déshabillé, mis au lit,
et il commençait à s'assoupir dans un léger demi-sommeil,
lorsque Marie de Thibouville entra dans la chambre.
Le voyant endormi, la jeune dame congédia Berthe, et
s'approchant sans faire de bruit, «lie s'agenouilla auprès
du lit, prit une des mains de son mari et, l'ayant baisée, y
laissa tomber une larme.
Le sire de Carouges se réveilla soudain, et voyant sa
femme tout en pleurs, il lui prit les mains et lui dit d'un
air étonné :
— Jésus-Dieu, que faites-vous là, ma toute belle? C'est à
moi de vous demander pardon d'avoir succombé à la fati-
gue, et de ne point avoir attendu. Mais vous avez de si
longues prières, et celle idée de confession, à pareille
heure!... A propos, ajoula-t-il avec un demi-sourire pres-
que gracieux, je ne vous savais pas si grande pécheresse
qu'il vous fallût tant d'heures pour blanchir votre con-
science.
— Mon seigneur Dieu m'est témoin, messire, s'écria la
dame de Carouges avec la plus grande exaltation, que le
péché qui m'a tenue agenouillée devant lui n'est pas le
mien.
— Allons, allons, chère Marie, si vous' vous occupez aussi
des péchés de votre prochain, je ne m'étonne pas que vos
confessions soient interminables; mais croyez-moi, coeur
d'ange, renoncez à demander grâce pour les fautes d'au-
trui, vous auriez trop à faire dans le siècle où nous vivons.
Pour ce qui est des vôtres, vous savez ce que je vous ai
déjà dit, elles doivent être si peu graves et si rares que
votre mari suffira à en recevoir la confession. Le meilleur
LE CHARNIER DES INNOCENTS 29
confesseur d'une femme, vous le savez,'c'est"encore son
mari...
— Ah! messire ! s'écriait Marie en sanglotant.
— Qu'est-ce donc enfin, ma bonne âme? Relevez-vous
et venez vous mettre au lit. Demain matin, vous me direz
la cause de vos larmes.
— Non, non,-messire, non! je ne souillerai plus ce lit
du contact de mon corps..:
A ces mois, le sire de Carouges bondit comme s'il eût été
soulevé par une commotion violente. Ses yeux s'injectèrent
de sang et lancèrent des éclairs.-11 saisit violemment un
des bras de sa femme, qui, toujours agenouillée auprès du
lit, croisait ses doigts en suppliante.
— Malheureuse! infâme! criait-il d'une voix gutturale
que laissait à peine sortir de sa bouche l'agitation-terrible
à laquelle il étail'en proie: parle, parle! mais parle donc!
Et ces derniers mots expiraient en une sorte de râle con-
vulsif.
— Grâce, messire, grâce! sanglotait Marie de Thibou-
ville; vous me faites mal, vous brisez mes pauvres poignets
déjà blessés; pourtant notre seigneur Dieu sait si je suis
coupable ! ' i
— Alors, madame,, justifiez-vous, dit le vieux- gentil-
homme d'un ton de voix bref; vous voyez bien que mon
sang bout dans ma poitrine.
Et il regardait avec une impatience ardente" la pauvre
femme qui cherchait à se remettre et à rassembler ses idées
confuses. -
Tout à coup elle se leva droite auprès du lit, et d'une voix
ferme et résolue :
— Eh bien, messire, dit-elle, puisque le ciel veut qu'il
en soit ainsi, honte et malédiction au coupable-! C'est à
vous de me venger du plus lâche et du plus vil des hommes,
2.
30 LE CHARNIER DES INNOCENTS
qui a osé pénétrer la nuit dans mon appartement et abuser
de sa force pour outrager et flétrir une pauvre femme sans
défense.
— Que dites-vous, Marie, vous, seule ? vous, sans défense?
quel jour? en quel lieu? le nom du maudit? comment fui
commis cet attentat?
— Ecoutez-moi, messire, dit la dame de Carouges, qui
paraissait puiser un sang-froid désormais imperturbable
dans une volonté robuste et décidée, je vais vous parler
comme je parlerais à la très-sainte vierge Marie elle-même,
ma vénérée patronne. Vous savez que j'ai passé le temps de
voire voyage à Paris dans le logis de madame de Carouges
votre mère, à Campoménil. J'y étais déjà depuis près d'une
semaine, lorsque, il y a dix jours aujourd'hui, votre mère
fut ajournée devant le vicomte de Falaise, à- Sainl-Pierrc-
sur-Dyve, pour un procès qu'elle soutient contre le sieur
Louvet, son voisin. Elle n'eut garde de manquer à cet appel;
mais comme-elle pensait revenir le soir, elle désira em-
mener, outre ses gens, pour l'escorter, ma damoiselle de
service et mon page pour lui faire compagnie. Je restai
donc à peu près seule au logis avec la fille de cuisine
chargée d'apprêter mon repas et la femme du sommelier
"qui devait faire auprès de moi le service de ma damoiselle.
Ma pauvre Berthe, vous le savez, était, d'après vos ordres,
venue avec son fils Mathieu à Carouges, afin de tout pré-
parer pour notre arrivée. Tout semblait avoir conspiré pour
ma solitude et mon abandon.
— Malheur! malheur! voyage fatal! murmurait le sire
de Carouges, assis sur son lit, les poings crispés et le visage
inondé de grosses larmes qui ruisselaient sur sa barbe grise.
Marie de Thibouville, elle, ne pleurait plus; à la timi-
dité, à la honte, à la douleur," avaient succédé la colère et
une ardente fièvre de vengeance; ses yeux s'animaient par
LE CHARRIER DES INNOCENTS 31
degrés d'un feu vif et pénétrant. C'eût été un beau spec-
tacle que de voir cette douce et charmante figure qui sem-
blait naguère refléter la grâce et la bonté craintive d'une
âme v irginale, transformée tout à coup par les transports de
la. passion la plus violente. Qu'on se figure la candide, et •
jeune Hébé métamorphosée soudain en Némésis. Son mari
la regardait avec autant d'admiration que de douleur. Jamais
elle ne lui avait paru aussi belle.
D'une voix éfliue, elle reprit ainsi son récit :
— Il était environ dix heures du soir, je venais de me
mettre au lit, en cherchant à me rassurer moi-même sur
les causes du retard de madame Nicolle votre mère, et
pensant que la crainte de se trouver en route le soir à une
heure trop avancée avait pu la décider à ajourner son re-
tour au lendemain, je commençais à m'assoupir, lorsqu'il
me sembla entendre le bruit d'un choc métallique; je son-
geai à quelque porte mal fermée que le vent agitait, et je
ne cherchai pas à m'éveiller complètement..., Enfin un cra-
quement de pas rapprochés de moi me fit battre le coeur.
Je levai la lêle et ouvris les yeux pour nï'assurer que ma
lampe de nuit brûlait encore sur la tablé... Un homme
était là devant moi.
— Son nom ? son nom ? demanda d'une voix étranglée le
sire de Carouges.
—,Un homme! non, ce n'était pas un homme, c'était une
armure de fer, vivante et terrible, qui marchait ainsi vers
moi, visière" baissée...
— Le misérable ! interrompit Carouges."
— Oh ! oui, le misérable! s'écria Marie; mais une seule
pensée à cette vue s'empara de mon esprit : arracher le
masque qui couvrait le visage du malfaiteur. L'indignation
et la colère domînanlle sentiment de la pudeur, je me pré-
cipitai vers lui en poussant un cri; mais ce fut en vain que
32 LE CHARNIER "DES INNOCENTS'
je saisis d'une main la visière qui me cachait ses traits :
mes ongles glissèrent sur l'acier... « Que veux-tu, lui
dis-jo, infâme? Parleras-tu, qu'au moins je reconnaisse
ta voix? » Mais rien, rien ! Seulement sa main avait saisi un
de mes bras, que je cherchais à dégager... je tombai à ge-
noux... « Eh bien, grâce, grâce! m'éciïai-je. Veux-lu de
l'or? que te faut-il poui ma rançon? Mon seigneur, messire
de Carouges, payerait de tous ses biens l'honneur de sa
femme. Je n'appellerai point, je ne chercherai pas à éveil-
ler les gens de la maison qui vont venir me défendre et te
saisir comme un larron de nuit. » 11 se baissa comme pour
me rassurer; mais son bras droit chercha à m'eniacer. Par
une inspiration soudaine, je relevai la main et je fis mou-
voir la visière de son casque... j'allais entrevoir son odieux
visage. Mais au même moment il étendit le bras et ren-
versa la table sur laquelle la lampe était placée... Je me
trouvai tout à coup plongée dans l'obscurité la plus com-
plète; je me sentis frissonner de terreur... Unjiouvel effort
me dégagea de la main du misérable, et je courus vers la
porte; elle était close. Je voulais crier... ma voi.x s'étran-
glait dans ma gorge; enfin, à hout de force, je me jetai sur
mon lit et m'enveloppai dans mes couvertures comme dans
un lieu d'asile où je devais être à l'abri de toute atteinte...
Je respirais à peine... Bientôt je sentis le froid du fer sur
mon épaule et sur ma poitrine... mon sang se glaça... mon
âme semblait s'être retirée de moi... je ne sentais plus...
je ne vivais plus... c'était un cadavre que souillaient les
bras du sacrilège...
— Son nom? son nom? vous ne le savez donc pas? L'es-
poir même de la vengeance est-il perdu pour moi? disait
avec découragement le sire de Carouges.
— Attendez, attendez, messire, reprit Marie de Thibou-
ville en relevant la tête avec fierté.
LE CHARNIER DES INNOCENTS 33
— A-t-il laissé dans la chambre quelque chose qui puisse
le faire reconnaître?
— Attendez, attendez... Quand je revins à moi, je crus
sortir d'un songe terrible; je jetai les yeux dans la cham-
bre, dont le désordre me prouva la réalité de ma honte...
Je me pris à pleurer et à prier, pour demander à la sainte
vierge Marie la révélation du nom de celui qui avait com-
mis un si grand crime... Puis je lui demandai la force de
cacher à tous et à vous-même l'outrage dont je venais d'être
victime, et je trouvai le courage de remettre tout en ordre
dans la chambre... Voire mère arriva dans la journée; elle
ne s'aperçut point de ma tristesse... Vous-même, messire,
lorsque vous êtes venu me chercher quelques jours après,
à peine avez-vous pris garde aux larmes que votre baiser
de bienvenue me fit verser, à l'émotion qui "m'agitait du-
rant toute la route en venant de Campoménil au château...
— Mais" ce nom... mais ce moyen de reconnaître ce lar-
ron d'honneur?
— Ah! messire, je vais affliger votre âme d'une révéla-
tion bien cruelle...
— Parlez, parlez! Que pouvez-vous m'apprendre désor-
mais de plus cruel que ce que je sais déjà?
— N'avez-vous point été surpris tantôt de cette faiblesse
subite-qui m'a fait tomber inanimée entre les bras de Ber-
the?
— Assurément... Quoi ! il était donc là, lui, le misérable ?
Quelle audace ! Son nom?
— Hélas ! messire, n'avez-vous point vu ce qui venait de
se passer au moment de mon évanouissement? que le ha-
sard, ou plutôt la main de ma ehère patronne, la sainte
vierge Marie, que j'avais tant priée, avait fait tomber sur
son visage la visière de votre meilleur ami, le chevalier Le
Gris'
34 LE CHARNIER DES IKNOGENTS-
— Le Gris ! s'écria Carouges avec une sorte de rugisse-
ment féroce,Le Gris! l'infâme! C'est Le Gris? vous l'avez
reconnu? vous l'avez vu? C'est lui, lui qui portait votre
santé tout à l'heure avec tant d'impudence, et vous défen-
dait contre les propos de ces malotrus, le mécréant, le lâ-
che ! Oh ! tout son sang !.,. ou bien, non, plutôt, je veux le
déshonorer à son tour comme un vil larron qu'il est... je
veux..,
— Calmez-vous, messire, interrompit Marie de Thibou-
ville avec dignité; mon âme, autant que la vôtre, ressent
la colère, éprouve le besoin de la vengeance ; 'mais réservez
comme moi vos forces pour celte oeuvre, et n'épuisons
point nos transports en vaines imprécations. Mettons notre
espoir en Dieu, qui nous donnera la paix de l'âme, en
attendant la juste satisfaction qui nous est due. Laissez-moi
retourner à mon oratoire, où je prierai pour vous comme
pour moi ; car l'outrage nous est commun à tous deux, et
celte cause est encore plus mienne que vôtre. .
— Si vous preniez un instant de repos? demanda Carouges,
dont la colère s'était un peu calmée en entendant les pa-
roles bien inspirées de sa femme.
— Non, dit-elle, non, un sommeil tranquille ne pourra
désormais fermer ces yeux, tant que justice ne sera pas
faite.., Et puis, messire, c'est à vous seul maintenant,qu'ap-
partiennent et cette chambre et ce lit...
Le sire de Carouges étouffa un sanglot et regarda sa
femme se-diriger, la démarche noble et assurée, vers la
porte de son oratoire.
Quand Marie de Thibouville fut partie, le vieux gentil-
homme laissa tomber sa tête sur l'oreiller, mais il ne dor-
mit point.
Il songea.
- - y . -
Préparatifs de vengeance.
Huit jours s'étaient écoules depuis l'arrivée du sire de
Carouges en son château.
Comme on a pu le • pressentir, la première pensée du-
vieux gentilhomme, A la suite de la déclaration que sa
femme lui avait faite, avait été une pensée de vengeance.
Il s'était demandé tout d'abord si le crime commis par Le
Gris n'autorisait pas "le" défenseur naturel Se la victime à
tuer le coupable "où et quand il le rencontrerait, à faire
naître même l'occasion de cette rencontre, c'est-à-dire
â l'attirer dans un guet-apens. Les usages du temps, il fsul
bien le dire,-autorisaient jusqu'à un certain point ce mode
■ de vengeance. ' - * '
Aussi, le jeune EnguerranddePuymartroi, le compagnon
de voyage de Carouges, le confident de ses pensées pendant
son séjour en Angleterre, fut-il d'avisj en apprenant Fou-
36 LE CHARNIER DES INNOCENTS
trage fait à Marie de Thibotiville, qu'une mort prompte et
sans témoins, une sorte d'assassinat, était la seule punition
qu'on eût à infliger à Le Gris. Ce n'était pas toutefois sans
une certaine émotion que Puymartroi avait entendu cette
dernière confidence de son vieux protecteur; celui-ci avait
même dû le remercier de la chaleur avec laquelle il avait
exprimé son indignation et manifesté ses idées de ven-
geance. Enguerrand avait poussé l'enthousiasme pour la
cause de Carouges jusqu'à offrir de faire lui-même justice
au nom de la femme flétrie et du mari offensé.
Mais la vieille loyauté du châtelain s'était révoltée à l'i-
dée de mettre à mort un homme sans défense. Il ne pou-
vait oublier que Le Gris avait été son ami, le compagnon
d'armes et de festins de sa jeunesse. Puis, faut-il le dire ? le
crime lui paraissait si horrible que, malgré la déclaration
si nette, si précise de Marie de Thibouville, et bien qu'il
eût toujours connu Le Gris pour débauché, libertin, grand
coureur de femmes, il ne pouvait s'empêcher de concevoir
quelques doutes vagues sur la réalité de l'événement, ou
tout au moins sur la clairvoyance de la victime.
Aussi était-il resté plusieurs jours en proie aux incerti-
tudes, dévoré par un chagrin violent que redoublait chaque
nouvelle confirmation donnée par sa femme à sa première
déclaration, et qu'alimentaient incessamment les instances
faites par Enguerrand de Puymartroi pour le pousser à une
violente et prompte vengeance.
— Déjà trop de témoins sont instruits de ce malheur et
de ce forfait, disait un matin Enguerrand à Carouges en
causant avec lui dans une des salles basses du château;
croyez-moi, messire, faisons justice nous-mêmes, et que
personne autre ne connaisse le désastre de voire maison.
Vous êtes assuré de mon silence, vous savez que j'empor-
terai av ce moi dans la tombe le secret que vous m'avez con-
LE CHARNIER DES 1NN0CENIS 37
fié. Mais hâtez-vous, pour Dieu! La vengeance d'un tel
méfait ne peut chômer. Allons attendre demain Le Gris
sur la route qui mène du château d'Alençon à son logis;
quand il reviendra nuitamment, après son long souper
quotidien, quelque peu pris de vin comme tous les soirs,
nous lui ferons expier sa vilaine action.
— Mon pauvre Enguerrand, disait Carouges, Le Gris était
depuis si longtemps un ami pour moi...
— Eh bien, j'agirai pour vous... Ne craignez rien, d'ail-
leurs, des suites de cette affaire. Une fois Le Gris mort, qui
donc pourra s'intéresser à lui? 11 n'a point >de famille, il
n'a point d'amis : quelques compagnons de débauche tout
au plus!... Le comte d'Alençon l'aime tout juste comme on
peut aimer un fou, un bouffon qui fait rire, un gai con-
vive qui boit bien et fait boire les autres... Et puis, du
reste, que voudriez-vous faire? provoquer celui qui vous a
mortellement offensé? risquer votre vie précieuse non-seu-
lement à votre famille, mais aussi désormais au roi de
France, à qui vous venez de rendre service, contre la vie
de ce mécréant? et par ainsi faire connaître à tout le comté
votre malheur, dont beaucoup riront au lieu de le déplo-
rer, parce que vos cheveux sont blancs et que la dame de
Carouges est jeune et belle... porter plainte et demander
à justice la réparation de votre offense? Mais le, justicier,
c'est le comte d'Alençon ; et notre bien vénéré maître et
seigneur, s'il n'est pas capable de donner une larme à Le
Gris mort, est bien homme à le défendre vivant et à ne
vouloir point sacrifier le compagnon, et, je le crois aussi, le
serviteur de ses plaisirs. Votre Le Gris ne se fera pas faute,
dans l'un et l'autre cas, de protester de son innocence,
malgré tout ce que pourra dire madame Marie. Comme on
dit, il n'est méfait qui ne se puisse nier...
— Mais, interrompit Carouges, toul fera preuve contre
3
38 LE CHARNIER DES INNOCENTS
le criminel. Comment ne pas croire aux larmes de la vic-
time, à l'accusation portée contre Le Gris par moi qui fus
son ami? Et on me fera justice bonne, prompte; et rigou-
reuse, s'il est vrai que, malgré la corruption des moeurs du
temps présent, ceux d'aujourd'hui gardent encore quelque
souvenir de la sagesse de mon maître Charles V, lequel ban-
nissait de sa présence ceux qui séduisaient et menaient à
mal filles et femmes, et punissait de mort les infâmes qui
usaient de violence. Si par malheur il en est autrement si
justice ne m'est pas faite par ceux à qui Dieu et le roi ont
. donné mission de me la faire, il sera temps alors de re-
courir aux armes.
— Oui, répondit Enguerrand, et vous aurez fait con-
naître à tous, à ceux des temps présents comme à ceux
des temps à venir, la flétrissure de votre maison, et si
vous vous déiailes de Le Gris à main armée, vous serez
tout d'abord désigné comme son ennemi qui l'aura tué
faute d'avoir pu le faire punir par justice ; et qui sait
quelle vengeance alors pourra tirer le comte d'Alençon, non
pas tant de la mort de son ami que du mépris fait de son
arrêt?... Que si au contraire vous courbez la tête sous cet
arrêt, celle tache restera attachée à votre nom ; et quand
on parlera, dans les annales de Normandie, du sire de
Carouges, on pensera à ce seigneur qui laissa flétrir sa
maison sans tirer vengeance de son ennemi.
— Eh bien, dit Carouges, il ne peut me refuser une sa-
tisfaction parles armes; vous serez mon second.
— Quand bien même il ne s'obstinerait pas à nier son
forfait, quand bien même il descendrait avec vous en champ
clos, devons-nous exposer notre vie contre celle de l'homme
qui a abusé de sa force contre une femme sans défense?
Qu'exposail-il, lui, dans celte nuit fatale ?
—Oh ! Puymartroi, n'évoquez pas ce douloureux souvenir.
LE CHARNIER DES INNOCLNTS 39
— Et si le malheur voulait que nous fussions vaincus et
tués tous les deux, car enfin les chances d'un combat sont
toujours incertaines, vous le laisseriez vivant jouir en paix
de l'impunité de son crime! vous n'auriez légué à votre
veuve que les larmes et la honte, et qui sait, peut-être un
jour la douleur de voir réclamer par l'infâme une pater-
nité... Qui vous dit, en effet, que toutes les conséquences du
crime vous soient aujourd'hui connues?
— Puymartroi! Puymartroi! s'écria le sire de Carouges
d'une voix tonnante," quelle pensée venez-vous de faire
naître dans mon esprit! 0 infamie! Dieu aurait-il permis
un tel malheur?... Oh! s'il en était ainsi, douleur et mi-
sère ! ce serait sur lui, sur cet enfant, que tomberait ma
vengeance! La malédiction du ciel ne me suffirait pas;
mais c'est alors que l'auteur de cet abominable forfait
connaîtrait, par les douleurs de ses entrailles de père, com-
bien est ardente ma soif de vengeance... si toutefois il reste
des entrailles à l'infâme capable d'un pareil crime... Oui,
oui! je veux vivre pour punir, Puymartroi... Oh! ma ven-
geance! ma vengeance! elle serait terrible!...
En entendant ces imprécations, Puymartroi était devenu
pâle; en détournant la tête, il avait pu voir, par un entre-
bâillement de la porte qui communiquait à la pièce voisine
de la salle basse dans laquelle avait lieu cet entrelien, la
dame de Carouges agenouillée et les mains jointes, dans
l'attitude de la prière, comme si elle eût voulu demander
grâce pour le coupable.
Au moins est-il permis de supposer que telle fut sa'
pensée; car il se plaça de façon à intercepter au^ire de Ca-
rouges la vue de sa femme, dans la crainte sans doute que
l'intercession de celle-ci ne détruisît l'effet de ce qui venait
d'être dit. En même temps, il prit le bras du vieux châte-
lain et l'entraîna d'un autre côté,
40 LE CHARNIER DES INNOCENTS
— Allons, allons, cher messire, lui ffisail-il comme re-
grettant ses insinuations, quelles sinistres idées avez-vius là?
et pourquoi vous préoccuper d'éventualités plus que dou-
teuses? Punissez tout de suite et ne vous alarmez pis ainsi
de l'avenir. Y eut-il jamais au monde cause plus jus.e que
la vôtre? et qui pourra vous blâmer d'avoir fait vous-même
l'office de juge là où voire honneur est intéressé? Quand
il y a deux ans, le chevalier de Chateaunil occit de sa
main le sire de Bollesme pour un faucon de prix que celui-ci
lui avait fait voler par ses vaiiets, toute la noblesse du
comté applaudit à la peine infligée au larron. Qu'est-ce
que le vol d'un oiseau de chasse, fût-il le plus beau et le
meilleur de tous, comparé à l'offense dont vous gémissez?
Carouges marchait pour ainsi dire machinalement à côté,
de Puymartroi et semblait à peine entendre ses paroles. Les
divers plans de vengeance auxquels il avait pensé depuis
que le crime lui était connu s'enchevêtraient en se con-
trariant dans son cerveau. Tout à coup il s'arrêta, et re-
gardant fixement son interlocuteur, comme pour lire au
fond de son âme :
— Eh bien, lui dit-il, Enguerrand, puis-je compter sur
vous ?
Celui-ci ne put soutenir la fixité de ce regard, il répondit
en baissant les yeux, mais d'une voix ferme :
— Mon coeur et mon bras sont à vous. Cette nuit même,
si vous le voulez, nous serons dans le taillis que traverse
Le Gris en sortant du château d'Alençon. 11 n'a d'ordinaire
d'autre compagnon de route que ce malotru de Louvet,
son serv ant de débauches et de libertinage. Si bien armés
qu'ils soient, dans l'étal où ils se trouveront au sortir de
leur orgie, nous aurons à nous deux aisément raison de
l'un et de l'autre. 11 n'est besoin d'emmener ave c nous
écuyers ni vaiiets.
LE CHARNIER DES INNOCENTS 41
Ainsi sera fait, répondit Carouges d'un ton résolu.
Quelques heures plus tard, deux chevaux piaffaient dans
la cour du château, attendant le sire de Carouges et son
compagnon, Enguerrand de Puymartroi. Le vieux châtelain
donnait l'ordre à ses gens de veiller toute la nuit à la po-
terne pour lui baisser le pont quand il arriverait. 11 annon-
çait à sa femme que probablement il ne rentrerait que fort
avant dans la nuit, et en lui disant adieu, il approchait ses
lèvres du front de Maria de Thibouville pour la première
fois depuis la nuit du 31 janvier.
Celle-ci, après avoir incliné la tête, leva sur le vieux sei-
gneur un regard étonné.
Le sire de Carouges crut y voir- une expression inquiète.
— Ne craignez rien, lui dit-il. Demain, .vous me verrez
plus calme; vos yeux, je l'espère, ne verseront plus de
larmes; votre front n'aura plus à rougir.
Cela dit, les deux cavaliers, tous deux en tenue de guerre,
montèrent à cheval et s'éloignèrent.
La dame de Carouges s'assit, pensive, sur un banc de
pierre.
A vrai dire, ce n'était point l'inquiétude seule qui occu-
pait- l'âme el l'esprit de la triste Marie de Thibouville.
Assurément elle s'intéressait à son mari; ce qu'elle avait
entendu le matin même de la conversation du sire de Ca-
rouges el d'Enguerrand de Puymartroi pouvait aisément
faire pressentir le but de l'expédition qu'entreprenaient
les deux gentilshommes; elle savait qu'ils allaient la ven-
ger, sans se rendre compte au juste des moyens qui dev aient
être mis au service de cette vengeance. — N'y aurait-il pas
un combat? L'offensé n'était-il pas exposé à périr dans ce
combat? Ces alternatives inquiétantes devaient agiter, pen-
sez-vous, le coeur de la pauvre femme.
Hélas! telle est la faiblesse de notre esprit, que si une
42 LE CHARNIER DES INNOCENTS
pensée dominante s'empare de lui, il os! presque impossi-
ble qu'elle laisse une place quelconque aux raisonnements
les plus logiques el même aux sentiments les plus naturels.
Or, une seule chose avait frappé la dame de Carouges
dans les paroles qu'avait dites Enguerrand de Puymartroi
au châtelain; dans la réponse que celui-ci avait faite, un
seul souvenir lui était resté de tout ce qu'elle avait en-
tendu, el ce souvenir, depuis l'heure où il était entré dans
sa mémoire, avait envahi-toute son âme, occupé sa pensée
tout entière, il était devenu pour ainsi dire toute sa vie.
Elle pourrait être mère! elle, la malheureuse Marie, dont
le coeur si bien fait pour s'ouvrir à toutes les-tendresses, à
tous lesbonheurs de l'amour maternel, semblait, par le
fait même de son mariage avec un homme d'un âge avancé,
à tout jamais déshérité de ces joies qui tiennent une si
grande place dans la vie de la femme. A celle pensée son
oeil s'éclairait d'un feu nouveau, s'animait d'une expres-
sion inconnue, comme s'il eût cherché à pénétrer les mys-
tères de l'avenir. Par moments même on aurait pu croire
qu'en se levant vers le ciel, il le priait d'exaucer un voeu
secret... Mais aussitôt le sentiment de la réalité prenait le
dessus et rappelait à la pauvre jeune femme tout ce qu'il
y avait, dans un pareil voeu, d'impie et de sacrilège. Et
alors elle ne se souvenait plus que des menaces, des im-
précations de son mari. Elle voyait cet enfant du crime
prédestiné à l'expier dans les tortures. El son âme de mère,
saisie de terreur, s'exhalait en une suprême prière.
— Mon Dieu! disait-elle les mains jointes, faites que cela
ne soit pas!
Elle était encore en proie à ces agitations lorsque dame
Berthe vint la chercher pour la ramener au logis.
VI
E^a rencontre.
Cependant le sire de Carouges et Enguerrand de Puy-
martroi chevauchaient de compagnie du côté d'Alençon,
hâtant le pas pour arriver à peu près au moment de la
tombée du jour.
Pendant les premiers instants leur marche fut silen-
cieuse; leurs chevaux trottaient à travers bois et champs,
faisant craquer çà et là les branches mortes des grands ar-
bres qui bordaient les sentiers où ils s'engageaient.
Ce fut Enguerrand le premier qui, voyant l'air soucieux
de son vieux compagnon, crut devoir chercher à le distraire
de ses sinistres pensées, en lui rappelant un souvenir de
leur récent voyage.
— En vérité, messire, lui dit-il, où a bien tort de dire
que l'Angleterre est le plus triste des pays. Vîmes-nous ja-
mais, dans nos chevauchées aux terres d'Angleterre, lieu
%4 LE CHARNIER DES INNOCENTS
plus désolé et plus solitaire que celui-ci? Le ciel lui-même
est immobile comme la nature au milieu de laquelle nous
marchons.
En effet, depuis une demi-heure qu'ils étaient partis du
château de Carouges, les deux chevaliers n'avaient pas ren-
contré une âme. Les quelques maisons qu'ils avaient pu
apercevoir étaient closes el semblaient comme mortes ou
plutôt glacées par le froid noir el calme qui immobilisait
toute la nature.
Carouges leva la tête el ne répondit pas.
Quelque temps après ce fut lui qui prit la parole.
— Pourtant, dit-il, si ce n'était pas Le Gris... Si, trompée
par une vision de son imagination effrayée, madame de
Carouges l'avait accusé injustement, combien n'aurais-ie
pas à me repentir d'avoir mis à mort traîtreusement...
— Quelle supposition ! interrompit Enguerrand.
— Car c'est une trahison que nous allons commettre "
continua Carouges, poursuivant son idée, et, par ie salut
de mon âme, je ne me pardonnerais jamais à moi-même
si je savais avoir frappé un innocent.
— Mais a-t-il mis autant d'hésitation, lui, à vous frapper
dans ce que vous avez de plus cher? répondit Puymartroi-
et quand même il jurerait par le saint nom du Seigneur
qu'il n'est pas coupable, ajouteriez-vous plus de foi à la
parole de ce mécréant débauché qu'à celle de votre femme
si pure et si pieuse? La croiriez-vous donc capable d"accu-
ser ce traître, si le moindre doute pouvait subsister dans
son esprit, si elle n'était bien assurée qu'il ne peut y avoir
eu erreur ou vision ?
— 11 n'y a point d'erreur possible, n'est-ce pas, Eno-uei-
rand? J'ai besoin que vous affermissiez ma conscience qui
malgré tout, s'effraye encore devant l'énergie d'une ven-
LE CHARNIER DES INNOCENTS 45
geance- Vous le savez, si violent, si emporté que je sois, je
ne suis point un homme de sang et de meurtre.
(]e n'est pas seulement une'vengeance que vous allez
exercer, messire, répondit adroitement Puymartroi, c'est
un acte de justice que vous faites en punissant-un crimi-
nel ainsi que le ferait, s'il vivait encore, votre bon roi
Charles V, le sage, comme on l'appelait. Moi-même je n'hé-
siterais pas à me charger de cet office, si-je ne craignais de
vous priver d'un droit dont vous devez être jaloux.
Plusieurs fois, pendant le voyage de trois heures qu'ils
eurent à faire pour se rendre à la forêt où ils devaient at-
tendre Le Gris, les deux cavaliers .revinrent sur ce sujet.
Vainement Puymartroi essaya de parler d'autre chose,
de rappeler à Carouges des souvenirs de leur expédition en
Angleterre, de lui faire raconter les détails de leur visite
au ieurie roi Charles VI, de le mettre sur le chapitre des
oncles du roi, les ducs de Bourgogne et de Berri, dont la
apolitique lui était odieuse, et des dames de la cour dont il
flétrissait les moeurs relâchées en toute occasion, le vieux
gentilhomme ne pouvait détacher son esprit de la pensée
du meurtre qu'il allait commettre, et il fallut que Enguer-
rand lui répétât encore tous les arguments qui établissaient
Ja Iégilimit<5 et la nécessité de sa vengeance.
Enfin, vers sept heures, les deux vengeurs se trouvèrent
à-l'endroit que Puymartroi avait désigné, à la lisière d'un
bois que Le Gris devait infailliblement traverser -pour se
rendre du château d'Alençon à son logis.
On était aux premiers jours de février, par conséquent
il faisait complètement nuit depuis plus d'une heure,
quand le jeune chevalier dit à son compagnon en lui mon-
trant un étroit sentier frayé entre les ronces du taillis.
C'est ici qu'il doit tomber !
46 LE CHARNIER DES INNOCENTS
— La volonté du ciel soit faite ! répondit Carouges en
soupirant.
U y avait deux heures que nos deux gentilshommes
étaient là en embuscade, et personne n'avait encore paru.
Puymartroi sortait de temps à autre du taillis, tâchant de
découvrir dans l'obscurité les gens qu'il attendait, écoutant
attentivement si le pas de chevaux s'avançant de son côté
ne troublerait pas le silence de la nuit.
Peu à peu le ciel s'était éclairci, la coupole de plomb
qui l'obscurcissait avait disparu, pour ainsi dire fondue par
les premiers rayons de la lune, qui montait lentement à
l'horizon. Les squelettes des arbres dépourvus de feuilles
commençaient à projeter de longues ombres sur la terre
séchée et blanchie par la gelée,
— Le ciel ne veut pas qu'il périsse aujourd'hui, dit tout
à coup Carouges à son compagnon : il ne viendra pas main-
tenant; peut-être même était-il déjà passé avant notre ar-
rivée.
— Ce n'est guère probable, répondit Puymartroi.
— Partons, reprit Carouges, je sens que le froid com-
mence à m'engourdir.
— Tenez, dit Enguerrand en détachant de sa selle une
gourde qu'il avait eu soin de remplir de vin de Grenache
ou Garnache, comme on disait alors; buvez quelques
gouttes de ceci pour vous réchauffer. Nous ne pouvons
plus avoir longtemps à attendre.
— Mais, dit le sire de Carouges, après avoir bu deux ou
trois gorgées de vin, il est impossible que nous restions ici.
Voici qu'il fait clair comme en plein jour; ils nous verront
bien avant d'être à notre portée, et ils fuiront.
— Attendez donc, dit Puymartroi, après avoir réfléchi
un instant, il y a un moyen de les voir arriver sans qu'ils
soupçonnent rien. Voici devant nous le sentier par lequel
LE CHARNIER DES INNOCENTS ' 47
ils entrent dans le bois qui domine toute la campagne.
Posté derrière ces deux gros arbres qui cachent presque
entièrement mon cheval, je les verrai de très-loin, grâce
aux rayons de la lune, s'engager dans" ce sentier et monter
le coteau. Vous, vous allez vous abriter dans le chemin
creux qui mène à la ville et qui contourne le bois. Au si-
gnal d'alerte que je vous donnerai lorsqu'ils approcheront,
vous remonterez le ravin et vous arriverez par derrière au
moment même où ils entreront dans le bois, et où je fon-
drai moi-même sur eux.
Ce ne fut point sans se révolter contre la pensée de frap-
per son ennemi par derrière que le sire de Carouges ac-
cepta ce plan de bataille. Mais une fois engagé dans la voie
où Puymartroi l'entraînait, il ne pouvait plus guère recu-
ler el laisser son ami se montrer plus jaloux que lui-même
de venger l'honneur de la dame de Carouges.
Il en passa donc par ce que le jeune chevalier avait dé-
cidé, et se résigna à attendre dans le chemin tournant le
signal convenu.
Il était là à peu près depuis une heure, se répétant en-
core intérieurement, un à un, les arguments de Puymar-
troi contre Le Gris, animant pour ainsi dire sa propre colère,
surexcitant son ardeur de vengeance, passant et repassant
successivement par toutes ces alternatives de doute et de
fureur qui s'étaient disputé son esprit depuis quelques jours,
lorsque tout à coup il fut tiré de sa rêverie par le bruit des
pas de plusieurs chevaux qui se dirigeaient de son côté.
Bien qu'il ne fût pas homme à avoir peur d'une rencon-
tre nocturne, le sire de Carouges comprenant tout d'abord
combien sa promenade solitaire à une pareille heure et
sur un tel chemin pourrait paraître singulière aux gens
qui venaient, s'il était reconnu d'eux, donna de l'éperon
dans le flanc de son cheval pour se diriger du côté de Puy-

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