Chefs-d'oeuvre d'éloquence poétique à l'usage des jeunes orateurs, ou Discours français tirés des auteurs tragiques les plus célèbres, suivis d'une table raisonnée dans laquelle on définit et on indique les différentes figures qui s'y rencontrent. Nouvelle édition augmentée d'un supplément contenant Polyeucte, Esther et Athalie, tragédies chrétiennes (par l'abbé C. Batteux)

De
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Depelafol (Paris). 1821. In-12.
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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A MEAUX, DE L'IMPRIMERIE DE GUEDON.
CHEFS-D'OEUVRE
D'ÉLOQUENCE POÉTIQUE,
A L'USAGE DES JEUNES ORATEURS ,
OU
DISCOURS FRANÇAIS
TIRÉS DES AUTEURS TRAGIQUES
LES PLUS CÉLÈBRES,
SUIVIS D'UNE TABLE RAISOSNÉE DANS LAQUELLE ON
DEFINIT ET ON INDIQUE LES DIFFERENTES FIGURES QUI S'Y
RENCONTRENT.
NOUVELLE ÉDITION,
AUGMENTÉE DE
POLYEUCTE, ESTHER ET ATHALIE,
TRAGÉDIES CHRETIENNES.
A PARIS,
CHEZ DEPELAFOL, LIBRAIRE, rue des
Grands-Augnstins, N°. 21.
1821.
PRÉFACE
OU
AVERTISSEMENT.
LES classes ont adopté une collection de Discours
latins, collection intéressante et digne de fixer l'atten-
tion des jeunes gens : la concision mâle, énergique ,
vigoureuse de Salluste et de Tacite, l'harmonie, la
pompe et les grâces de Tite-Live et de Quint-Curce
présentent au Lecteur une utile et agréable variété. Les
jeunes orateurs y puisent la justesse et la précision du
raisonnement, l'ordre et la clarté des idées, l'heureux
choix et la propriété des expressions; et leur goût
formé de bonne heure par cette nourriture saine et
robuste, ne leur permet plus d'aimer que ce qui est
véritablement bon : la brièveté même de ces Discours
enfermés dans un cadre juste, mais étroit, ne laisse pas
le temps à leur inconstance naturelle de se porter vers
d'autres objets. L'université ne pouvoit proposer à ses
élèves des modèles latins plus parfaits en tous genres :
mais le latin n'est pas seul de son ressort. Il faut aussi
que les jeunes gens sachent écrire et composer en fran-
çais : c'est en français que s'exprime le prédicateur dans
la chaire, et l'orateur au barreau : je sais qu'on pense
à Paris comme à Rome, que les idées vraies et na-
turelles en latin le seront aussi parmi nous; mais com-
ment rendre ces idées si l'on ne s'est accoutumé à
manier et à maîtriser sa langue : souvent même une
pensée que nous admirons en latin, revêtue de notre
4 PRÉFACE
langue , habillée , pour ainsi dire, à la française, nous
paroîtroit languissante et commune, parce qu'elle tiroit
son prix et sa vigueur d'une tournure propre, d'une
expression heurense, intraduisible, faite pour désespé-
rer les jeunes gens : il faut donc qu'à la lecture des
anciens, ils joignent celles de nos grands hommes qui
ont su les imiter d'une manière originales ce n'est
qu'en méditant nos modernes avec attention qu'ils ver-
ront comment on doit se régler sur ces modèles-; et les
abandonner courageusement quand on désespère de
les suivre.
Mais sur quels auteurs français doivent-ils chercher
à se former ? L'on apprend en rhétorique les Oraisons
funèbres de Bossuet, de Fléchier, de Mascaron. Ces
oraisons sont à la vérité sublimes et vraiment éloquentes:
mais les jeunes gens, trop légers pour y donner l'atten-
tion qu'elles demandent, et trop peu formés encore
pour saisir la disposition et l'enchaînement de toutes les
parties , retournent avec plaisir à leurs Discours latins ,
où, sans effort, tout l'ensemble vient comme de lui-
même se placer et se développer sous leurs yeux. On
ne peut donc douter que des Discours français, choisis
sur le même plan , ne soit les plus convenables aux
jeunes orateurs; il n'y a que le choix qui puisse em-
barrasser.
En réfléchissant sur ces morceaux admirables d'é-
loquence et de sentiment répandus dans nos auteurs
tragiques, j'ai souvent regretté que les jeunes gens dans
leurs classes n'en pussent tirer aucun avantage. Je suis
bien loin de blâmer la conduite de l'université qui leur
en a sagement interdit la lecture. Ce ton mou et pas-
sionné , ces sentiments tendres et langoureux qui
règnent dans nos drames, et, si je puis parler ainsi,
PRÉFACE. 5
l'air de feu qu'on y respire n'est que trop capable d'en-
flammer les jeunes esprits déjà bouillants par eux-
mêmes, et susceptibles de ces sortes d'impressions. Mais
cependant tout y est également dangereux ? Ne peut-on
pas, en laissant le poison , exprimer ce qu'il y a de pur
et de salutaire, et en former une nourriture saine et
exquise ? L'amour qui semble être l'essence du corps
et de l'intrigue de nos pièces n'y infecte pas tous les
détails , les plus beaux sont très-souvent ceux qu'il n'a-
mollit point ; ceux où l'on reconnoît la voix de la re-
ligion , de la nature et de l'humanité : de pareils mor-
ceaux, loin d'être funestes , peuvent devenir d'un prix
inestimable, et c'est dans cette confiance que nous les
présentons à la jeunesse.
Sévères pour tout ce qui respiroit la tendresse et la
galanterie, nous avons souvent retranché des tirades
trop passionnées qui se trouvoient dans les plus beaux
endroits : quelquefois même nous avons passé quelques
vers qui, n'étant bons que pour la suite de la pièce ,
auroient refroidi l'intérêt dans un morceau détaché : si
par hasard nous trouvions çà et là deux ou trois beaux
vers qui ne pouvoient faire un discours à part, nous
les insérions dans d'autres auxquels ils se rapportoient ,
liberté dont nous demandons pardon aux grands
hommes dont nous avons emprunté ces Discours : nous
ne craignons pas qu'on nous en fasse un crime, c'est
l'utilité seule des jeunes gens que nous avions en vue ;
nous pouvons assurer d'ailleurs que souvent l'intervalle
est si peu sensible, que sans les points qui en avertissent,
il n'y a qu'un oeil exercé qui puisse s'en apercevoir.
Los auteurs tragiques les plus célèbres, Corneille,
Racine, Crébillon , Voltaire , sont les sources dans les-
quelles nous avons puisé : nous voulions même borner
6 PRÉFACE.
ce Recueil à leurs seuls ouvrages , mais d'autres au-
teurs nous présentent tant de morceaux dignes des plus
grands maîtres, tels que du Belloy dans le Siége de
Calais , Gresset dans sa tragédie d'Edouard, la Harpe
dans Varvick, Electre , etc. , que nous avons cru de-
voir en adopter plusieurs dans cette collection.
Toujours attentifs à nous modeler sur le recueil latin,
nous n'avons inséré dans cet ouvrage ni narrations , ni
descriptions : tous les livres composés sur la rhétorique
en sont remplis, et nous avons craint d'ailleurs de
rendre ce Recueil trop considérable et trop volumineux.
On n'y trouvera que des discours , et chaque discours
est précédé d'une note propre à en faciliter l'intelligence,
aussi claire et aussi courte qu'il nous a été possible de
la rendre.
Telle est la collection que nous offrons au public :
quel heureux succès n'oserions-nous pas espérer, s'il
répondoit à la pureté des sentiments qui nous ont fait
entreprendre cet ouvrage! Nous ne cherchons pas qu'il
soit glorieux pour ses auteurs ; quelle gloire mérite un
Recueil ? Mais qu'il puisse devenir utile aux jeunes
gens , et leur inspirer l'amour et le goût de la véritable
éloquence.
DISCOURS
FRANÇAIS,
TIRÉS
DES AUTEURS TRAGIQUES
LES PLUS CÉLÈBRES.
P. CORNEILLE.
LE CID.
D . DIÈGUE, fameux général Castillan , mais accablé
par les années , dans un démêlé qu'il a avec le comte
de Gormas, unique soutien dos armes de Castille, re-
çoit de ce comte la dernière des insultes, un soufflet.
Trop foible ponr tirer lui-même raison de cet outrage ,
il en remet la vengeance à son fils , jeune guerrier , à
peine sorti de l'enfance, et ce fils est vainqueur. En
l'apprenant, le généreux vieillard, tout transporté de
joie, court au-devant de sou vengeur, et du plus loin
qu'il l'aperçoit il s'écrie :
Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie!
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
Ma valeur n'a point lieu de te désavouer,
Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace
Fait bien revivre en loi les héros de ma race;
C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens,
Ton premier coup d'épée égale tous les miens,
I
8 DISCOURS CHOISIS
Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée,
Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,
Viens baiser cette joue et reconnois la place
Où fut empreint l'affront que ton courage efface.
Mais les duels sont condamnés par les lois, et les jours
du jeune Rodrigue sont en danger. Déjà la fille du
comte, Chimène, est venue se jeter aux pieds du roi
et lui demander le sang du vainqueur de son père.
D. Diègue justifie son fils devant le prince, et s'efforce
de détourner les coups qui le menacent.
D. DIÈGUE au roi de Castille.
Qu'on est digne d'envie,
Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie!
Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux_,
Au bout de leur carrière un destin malheureux!
Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu ,
Recevoir un affront, et demeurer vaincu.
Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade,
Ce que n'a pu jamais Arragon , ni Grenade,
Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
Le comte en votre cour l'a fait presqu'à vos yeux.
Jaloux de votre choix (1) et fier de l'avantage
Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge.
Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
Ce bras jadis l'effroi d'une armée ennemie,
Descendoient au tombeau tout chargés d'infamie,
Si je n'eusse produit un fils digne de moi,.
Digne de son pays et digne de son roi.
(1) D. Diègue avoit été nommé gouverneur du fils du roi.
DE P. CORNEILLE. Le Cid. 9
Il m'a prêté sa main, il a tué le comte,
Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.
Si montrer du courage et du ressentiment,
Si venger un soumet mérite un châtiment,
Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête :
Quand le bras a failli, l'on en punit la tête.
Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats,
Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras ;
Si Chimène se plaint qu'il a tué son père,
Il ne l'eût jamais fait, si je l'eusse pu faire.
Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
Et conservez pour vous le bras qui peut servir;
Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène,
Je n'y résiste point, je consens à ma peine;
Et loin de murmurer d'un rigoureux décret,
Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.
NICOMÈDE.
NICOMÈDE , fils aîné de Prusias, roi de Bithynie,
élève d'Annibal, et déjà fameux par plusieurs grands
exploits, est depuis long-temps en butte aux persécu-
tions d'Arsinoé, sa belle-mère. En qualité de succes-
seur de Prusias , il a des droits à la main et au trône
de la reine d'Arménie. Arsinoé fait agir les Romains
pour que, malgré la reine elle-même, ces droits pas-
sent à Attale son fils : en même temps elle suborne
deux scélérats qui avoient su gagner la confiance de
Nicomède, et fait devant le roi accuser ce jeune prince
d'avoir voulu l'assassiner. Trompé par leurs rapports
et par les fausses alarmes de son épouse, Prusias mande
son fils. Il vient. Son ennemie, en le voyant paroître,
dissimule sa haine et demande grâce pour lui avec de
vives instances, Nicomède indigné s'écrie :
10 DISCOURS CHOISIS
Grâce! De quoi , madame? Est-ce d'avoir conquis
Trois sceptres que ma perte expose à votre fils?
D'avoir porté si loin vos armes dans l'Asie,
Que même votre Rome en a pris jalousie ?
D'avoir trop soutenu la majesté des rois?
Trop rempli votre cour du bruit de mes exploits?
Trop du grand Annibal pratiqué les maximes?
S'il faut grâce pour moi, choisissez de mes crimes :
Les voilà tous , madame, et si vous y joignez
D'avoir cru des méchants par quelqu'autres gagnés,
D'avoir une âme ouverte, une franchise entière,
Qui dans leur artifice a manqué de lumière,
C'est gloire et non pas crime à qui ne voit le jour
Qu'au milieu d'une armée et loin de votre cour,
Qui n'a que la vertu de son intelligence,
Et vivant sans remords , marche sans défiance.
Au Roi,
Assassin! Moi Seigneur? Vous ne le croyez pas,
Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte,
Quand il se rend coupable un peu plus haut se porte.
Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir,
Où sa gloire se sauve à l'ombre du pouvoir,
Soulever votre peuple, et jeter votre armée
Dedans les intérêts d'une reine opprimée,
Venir le bras levé la tirer de vos mains,
Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains,
Et fondre en vos pays contre leur tyrannie
Avec tous vos soldats et toute l'Arménie :
C'est ce que pourroit faire un homme tel que moi ,
S'il pouvoit se résoudre à vous manquer de foi.
La fourbe n'est le jeu que des petites âmes,
Et c'est-là proprement le partage des femmes,
DE P. CORNEILLE. Héraclius. 11
HÊRACLIUS.
PHOCAS, qui du rang le plus obscur s'est élevé à
l'empire, à la faveur des séditions, en immolant à son
ambition Maurice son prince légitime et tous les fils
de cet empereur, apprend, après vingt ans de règne,
qu'un des fils de Maurice échappé au carnage de sa
famille, voit encore le jour. Alarmé par cette nou-
velle, et cherchant à se faire un appui du sang de
Maurice même , contre ce fils qui semble ressusciter;
il vient presser Pulchérie, fille de cet empereur ,
qu'il destine depuis long-temps à Martian son fils ,
de consentir à recevoir sa main.
Enfin, madame, il est temps de vous rendre,
Le besoin de l'état défend de plus attendre;
Il lui faut des Césars, et je me suis promis
D'en voir naître bientôt de vous et de mon fils.
Ce n'est pas exiger grande reconnoissance
Des soins que mes bontés ont pris de votre enfance,
De vouloir qu'aujourd'hui, pour prix de mes bienfaits,
Vous daigniez accepter les dons que je vous fais.
Ils ne font point de honte au rang le plus sublime,
Ma couronne et mon fils valent bien quelqu'estime.
Je vous les offre encore après tant de refus ;
Mais apprenez aussi que je n'en souffre plus,
Que de force, ou de gré, je veux me satisfaire,
Qu'il me faut craindre en maître ou me chérir en père,
Et que, si votre orgueil s'obstine à me haïr.,
Qui ne peut être aime se peut faire obéir.
PULCHÉRIE.
J'ai rendu jusqu'ici cette reconnoissance
A ces soins tant vantés d'élever mon enfance,
Que, tant qu'on m'a laissée en quelque liberté,
J'ai voulu me défendre avec civilité;
12 DISCOURS CHOISIS
Mais puisqu'on use enfin d'un pouvoir tyrannique,
Je vois bien qu'à mon tour il faut que je m'explique,
Que je me montre entière à l'injuste fureur,
Et parle à mon tyran en fille d'empereur.
Il falloit me cacher avec quelqu'artifice
Que j'étois Pulchérie et fille de Maurice,
Si tu faisois dessein de m'éblouir les yeux
Jusqu'à prendre tes dons pour des dons précieux.
Vois quels sont ces présents dont le refus t'étonne.
Tu me donnes, dis-tu, ton fils et ta couronne :
Mais que me donnes-tu, puisque l'une est à moi,
Et l'autre en est indigne étant sorti de toi ?
Ta libéralité me fait peine à comprendre,
Tu parles de donner quand tu ne fais que rendre,
Et puisqu'avecque moi tu veux le couronner,
Tu ne me rends mon bien que pour te le donner.
Tu veux que cet hymen , que tu m'oses prescrire,
Porte dans ta maison les titres de l'empire,
Et de cruel tyran, d'infâme ravisseur,
Te fasse vrai monarque et juste possesseur.
Ne reproche donc plus à mon âme indignée
Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule épargnée.
Cette feinte douceur, cette ombre d'amitié
Vient de ta politique et non de ta pitié ;
Ton intérêt dès-lors fit seul cette réserve :
Tu m'as laissé la vie afin qu'elle te serve,
Et mal sûr dans un trône où tu crains l'avenir,
Tu ne m'y veux placer que pour t'y maintenir,
Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre ;
Mais connois Pulchérie, et cesse de prétendre.
Je sais qu'il m'appartient ce trône où tu te sieds,
Que c'est à moi d'y voir tout le monde à mes pieds ;
Mais comme il est encor teint du sang de mon père,
S'il n'est lavé du tien , il ne sauroit me plaire,
Et ta mort que mes voeux s'efforcent de hâter
Est l'unique degré par où j'y veux monter.
Voilà quelle je suis et quelle je veux être ;
DE P. CORNEILLE. Héraclius. 13
Qu'un autre t'aime en père, on te redoute en maître,
Le coeur de Pulchérie est trop haut et trop franc
Pour craindre, ou pour flatter le bourreau de son sang.
PHOCAS.
J'ai forcé ma colère à te prêter silence
Pour voir à quel excès iroit ton insolence;
J'ai vu ce qui t'abuse et me fait mépriser,
Et t'aime encor assez pour te désabuser.
N'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père,
Ni que pour l'appuyer ta main soit nécessaire :
Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi,
Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi.
Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race ;
L'armée a ses raisons pour remplir cette place,
Son choix en est le titre, et tel est notre sort
Qu'une autre élection nous condamne à la mort.
Celle qu'on fit de moi fut l'arrêt de Maurice;
J'en vis avec regret le triste sacrifice :
Au repos de l'état il fallut l'accorder;
Mon coeur qui résistoit fut contraint de céder.
Mais pour remettre un jour l'empire en sa famille
Je fis ce que je pus, je conservai sa fille,
Et sans avoir besoin de titres ni d'appui,
Je te fais part d'un bien qui n'étoit plus à lui.
PULCHÉRIE.
Un chétif centenier des troupes de Mysie,
Qu'un gros de mutinés élut par fantaisie,
Oser arrogamment se vanter à mes yeux
D'être juste seigneur du bien de mes aïeux!
Lui qui n'a pour l'empire autre droit que ses crimes,
Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,
Croire s'être lavé d'un si noir attentat
En imputant leur perte au repos de l'état !
Il fait plus, il me croit digne de cette excuse!
Souffre, souffre à ton tour que je te désabuse.
Apprends que, si jadis quelques séditions
Usurpèrent le droit de ces élections,
14 DISCOURS CHOISIS
L'empire étoit chez nous un bien héréditaire.
Maurice ne l'obtint qu'en gendre de Tibère,
Et l'on voit depuis lui remonter mon destin
Jusqu'au grand Théodose et jusqu'à Constantin.
Et je pourrois avoir l'âme assez abattue
PHOCAS.
Hé bien, si tu le veux, je te le restitue,
Cet empire, et consens encor que la fierté'
Impute à mes remords l'effet de ma bonté.
Dis que je te le rends, et te fais des caresses
Pour appaiser des tiens les ombres vengeresses,
Et tout ce qui pourra, sous quelqu'autre couleur,
Autoriser ta haine et flatter ta douleur;
Pour un dernier effort je veux souffrir la rage
Qu'allume dans ton coeur cette sanglante image.
Mais que t'a fait mon fils? Étoit-il, au berceau,
Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau?
Tant de vertus qu'en lui le monde entier admire,
Ne l'ont-elles pas fait trop digne de l'empire?
En ai-je eu quelque espoir qu'il n'ait assez rempli,
Et voit-on sous le ciel prince plus accompli ?
PULCHÉRIE.
Après l'assassinat de ma famille entière,
Quand tu ne m'as laissé père, mère, ni frère,
Que j'en fasse ton fils légitime héritier!
Que j'assure par-là leur trône au meurtrier !
Non, non, si tu me crois le coeur si magnanime,
Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime,
Sépare tes présents, et ne m'offre aujourd'hui
Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui.
Avise, et si tu crains qu'il te fût trop infâme
De remettre l'empire en la main d'une femme,
Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé;
Le ciel me rend un frère à ta rage échappé,
DE P. CORNEILLE. Héraclius. 15
On dit qu'Héraclius est tout prêt de paroître.
Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître.
Tandis que Phocas faisoit égorger les fils de Mau-
rice , une femme nommée Léontine, fidèle a ses
maîtres infortunés, avoit sauvé Héraclius en substi-
tuant son propre fils a la place de ce fils de son empe-
reur. Dans la suite Phocas, qui respectoit la vertu de
Léontine , jaloux de se l'attacher , la combla de bien-
faits, et la chargea même d'élever Martian son fils.
Léontine, par un heureux échange, mit encore Hé-
raclius à la place du fils du tyran , et lui découvrit de
bonne heure sa naissance; tandis que Martian, sous
le nom de Léonce, passa pour le fils de cette généreuse
femme. Cependant le bruit court qu'Héraclius est vi-
vant : Léontine, que les bienfaits de l'usurpateur n'ont
fait qu'irriter davantage, lui découvre tout ce mystère,
lui apprend le sacrifice qu'elle a fait de son propre
sang; et pour faire immoler le fils par les mains du
père , elle déclare que Léonce est Héraclius. Le véri-
table Héraclius réclame alors son titre , et apprend à
Léonce qu'il est fils du tyran. Jaloux d'un si beau
nom , Léonce refuse de le céder. Aucun des deux ne
veut être Martian ; tous deux rougiroient d'avoir le
tyran pour père ; la crainte de la mort ne sauroit les
intimider. Phocas , présent à ce débat, sait que dans
ces deux princes il voit son empereur et son fils ; mais
qui des deux est son fils ? qui des deux est empereur ?
L'un doit être son héritier, et l'autre sa victime.
Léontine saule peut éclaircir ce mystère; mais elle
jouit de l'embarras du tyran. Devine, lui dit-elle;
Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.
L'un des deux est ton fils, l'autre ton empereur.
Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur;
Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse,
Craindre ton ennemi dedans ta propre race,
Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi,
Sans être ni tyran, ni père qu'à demi.
19 DISCOURS CHOISIS
Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude,
Mon âme jouira de ton inquiétude,
Je rirai de ta peine, ou si tu m'en punis,
Tu perdras avec moi le secret de ton fils.
Phocas s'écrie dans cette incertitude :
Hélas ! je ne puis voir qui des deux est mon fils,
Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.
En ce piteux état, quel conseil dois-je suivre?
J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre ;
Je sais que de mes mains il ne peut se sauver,
Je sais que je le vois, et ne puis le trouver.
La nature tremblante, incertaine, étonnée,
D'un nuage confus couvre sa destinée,
L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,
Et présent à mes yeux, il se cache à mon coeur.
Martian! A ce nom aucun ne veut répondre,
Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.
Trop d'un Héraclius en mes mains est remis ;
Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.
Que veux-tu donc , nature, et que prétends-tu faire!
Si je n'ai plus de fils, puis-je encore être père?
De quoi parle à mon coeur ton murmure imparfait?
Ne me dis rien du tout, ou parle tout-à-fait.
Qui que ce soit des deux que mon sang a fait naître,
Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le moi connoître.
O toi, qui que tu sois , enfant dénaturé,
Et trop digne du sort que tu t'es procuré,
Mon trône est-il pour loi plus honteux qu'un supplice?
O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice !
Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,
Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie,
Puisque mon propre fils les préfère, à sa vie.
DE P. CORNEILLE. Cinna. 17
CINNA.
DISCOURS de Cinna, descendant de Pompée par
sa mère, et chef d'une conjuration contre Auguste ,
pour affermir les conjurés dans la résolution où il les
voit d'immoler cet empereur à la liberté romaine.
Amis, voici le jour heureux
Qui doit conclure enfin nos desseins généreux :
Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,
Et son salut dépend de la perte d'un homme,
Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,
A ce tigre altéré de tout le sang romain.
Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues?
Combien de fois changé de partis et de ligues,
Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,
Et jamais insolent ni cruel à demi?
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions , et les guerres civiles,
Sont des degrés sanglants dont Auguste a fait choix
Pour monter sur le trône et nous donner des lois :
Mais nous pouvons changer un destin si funeste,
Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,
Et que juste une fois il s'est privé d'appui,
Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui.
Lui mort, nous n'avons point de vengeur, ni de maître ;
Avec la liberté Rome s'en va renaître,
Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
Si le joug qui l'accable est brisé par. nos mains.
Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice :
Demain au Capitole il fait un sacrifice,
Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
Justice à tout le monde, à la face des dieux.
38 DISCOURS CHOISIS
Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe,
C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe,
Et je veux, pour signal, que cette même main
Lui donne au lieu d'encens d'un poignard dans le sein.
Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
Fera voir si je suis du sang du grand Pompée :
Faites voir, après moi, si vous vous souvenez
Des illustres aïeux de qui vous êtes nés.
Auguste, incertain s'il doit abandonner ou con-
server l'empire, demande les conseils de Maxime et
de Cinna.
Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,
'Cette grandeur sans borne, et cet illustre rang
Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,
Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
D'un courtisan flatteur la présence importune,
N'est que de ces beautés, dont l'éclat éblouit,
Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
L'ambition déplaît quand elle est assouvie,
D'une contraire ardeur son ardeur est suivie ;
Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,
Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,
Et, monté sur le faîte, il aspire à descendre.
J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu ;
Mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu :
Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes,
D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,
Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos,
Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême;
Le grand César mon père en a joui de même.
D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé,
Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé ;
DE P. CORNEILLE. Cinna. 19
Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat
A vu trancher ses jours par un assassinat.
Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire,
Si par l'exemple seul on se devoit conduire ;
L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur.
Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur;
Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
West pas toujours écrit dans les choses passées :
Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt un autre est conservé.
Voilà , mes chers amis, ce qui me met en peine,
Vous qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène,
Pour résoudre ce point avec eux débattu ,
Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu :
Ne considérez point cette grandeur suprême,
Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même ;
Traitez-moï comme ami, non comme souverain,
Rome, Auguste, l'Etat, tout est en votre main :
Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
Sous les lois d'un monarque, ou d'une république ;
Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
Je veux être empereur, ou simple citoyen.
CINNA.
Malgré notre surprise, et mon insuffisance,
Je vous obéirai, seigneur, sans complaisance,
Et mets bas le respect qui pourroit m'empêcher
De combattre un avis où vous semblez pencher;
Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire
Que vous allez souiller d'une tache trop noire.
Si vous ouvrez votre âme à ces impressions
Jusques à condamner toutes vos actions.
On ne renonce point aux grandeurs légitimes;
On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes;
Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,
Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis,
20 DISCOURS CHOISIS
N'imprimez pas, seigneur, cette honteuse marque
A ces rares vertus qui vous ont fait monarque ;
Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat
Que vous avez changé la forme de l'état.
Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;
Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants
Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ;
Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces.
Gouvernant justement ils s'en font justes princes.
C'est ce que fit César ; il vous faut aujourd'hui
Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.
Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,
César fut un tyran ; et son trépas fut juste,
Et vous devez aux dieux compte de tout le sang
Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.
N'en craignez point, seigneur, les tristes destinées,
Un plus puissant démon veille sur vos années :
On a dix fois sur vous attenté sans effet,
Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait,
On entreprend assez, mais aucun n'exécute;
Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute :
Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,
Il est beau de mourir maître de l'univers.
C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire ; et j'estime
Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.
MAXIME.
Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver
L'empire où sa vertu l'a fait seul arriver,
Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,
Il a fait de l'état une juste conquête.
Mais que, sans se noircir, il ne puisse quitter
Le fardeau que sa main est lasse de porter,
Qu'il accuse par-là César de tyrannie,
Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.
Rome est à vous, seigneur, l'empire est votre bien.
Chacun en liberté peut disposer du sien ;
DE P. CORNEILLE. Cinna. 31
Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire.
Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire!
Et seriez devenu, pour avoir tout domté,
Esclave des grandeurs où vous êtes monté!
Possédez-les, seigneur, sans qu'elles vous possèdent:
Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent;
Et faites hautement connoître enfin à tous
Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.
Votre Rome autrefois vous donna la naissance;
Vous lui voulez donner votre toute-puissance;
Et Cinna vous impute à crime capital
La libéralité vers le pays natal!
Il appelle remords l'amour de la patrie!
Par la haute vertu la gloire est donc flétrie ,
Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,
Si de ses pleins effets l'infamie est le prix.
Je veux bien avouer qu'une action si belle
Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle :
Mais commet-on un crime indigne de pardon,
Quand la reconnoissance est au-dessus du don?
Suivez, suivez, seigneur , le ciel qui vous inspire :
Votre gloire redouble à mépriser l'empire
Et vous serez fameux chez la postérité,
Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.
Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême :
Mais pour y renoncer il faut la vertu même ;
Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,
Après un sceptre acquis, la douceur de régner.
Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,
Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,
On hait la monarchie, et le nom d'empereur,
Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.
Il passe pour tyran quiconque s'y fait maître,
Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime pour traître :
Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu ;
Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.
Vous en avez, seigneur, des preuves trop certaines :
22 DISCOURS CHOISIS
On a fait contre vous dix entreprises vaines ;
Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,
Et que ce mouvement qui vous vient d'agiter
N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,
Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.
Ne vous exposez plus à ces fameux revers :
Il est beau de mourir maître de l'univers;
Mais la plus belle mort souille notre mémoire,
Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire.
Cinna prouve que la liberté n'est qu'un bien ima-
ginaire moins utile que nuisible aux Romains. Partout
où le peuple est le maître, tout se fait en tumulte,
les honneurs et l'autorité sont la proie des plus am-
bitieux ; les magistrats , dont la puissance est bornée
dans un espace de temps si court, profitent de ce peu
de temps pour s'enrichir, et font avorter les meilleurs
desseins pour ne pas en laisser le fruit à ceux qui les
suivent; enfin, dit-il :
Le pire des états, c'est l'état populaire.
Si cet amour de la liberté chez les Romains n'est
pas fondé sur la raison , reprend Maxime , si c'est un
mal, c'est un mal qui leur est cher et dont il ne faut
pas tenter la guérison. Après tout, cette heureuse
erreur leur a soumis le monde entier. La même forme
de gouvernement n'est pas bonne pour tons les peuples ;
et s il en est qui aiment à vivre sous les lois d'un sou-
verain, le goût de Rome est pour le consulat et pour
la liberté.
CINNA. insiste encore.
Ce nom depuis long-temps ne sert qu'à l'éblouir,
Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.
Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde,
Depuis que la richesse entre ses murs abonde ,
Et que son sein , fécond en glorieux exploits,
Produit des citoyens plus puissants que des rois,
Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,
Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
DE P. CORNEILLE. Cinna. 23
Qui, par des fers dorés se laissent enchaîner,
Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.
Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues,
Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
Ainsi de Marius Sylla devint jaloux ;
César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous :
Ainsi la liberté ne peut plus être utile
Qu'à former les fureurs d'une guerre civile,
Lorsque, par un désordre à l'univers fatal,
L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal.
Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse
En la main d'un bon chef à qui tout obéisse.
Si vous aimez encore à la favoriser,
Otez-lui les moyens de se plus diviser.
Sylla quittant la place enfin bien usurpée,
N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée ,
Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir
S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.
Qu'a fait du grand César le cruel parricide?
Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,
Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,
Si César eût laissé l'empire entre vos mains?
Vous la replongerez, en quittant cet empire,
Dans les maux dont à peine encore elle respire;
Et de ce peu, seigneur, qui lui reste de sang,
Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
Que l'amour du pays, que la pitié vous touche ;
Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.
Considérez le prix que vous avez coûté :
Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté,
Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée;
Mais une juste peur tient son âme effrayée.
Si, jaloux de son heur, et las de commander,
Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,
S'il lui faut à ce prix en acheter un autre,
Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,
Si ce funeste don la met au désespoir.
24 DISCOURS CHOISIS
Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir
Conservez-vous, seigneur, en lui laissant un maître
Sous qui son vrai bonheur commence de renaître ;
Et pour mieux assurer le bien commun de tous ,
Donnez un successeur qui soit digne de vous.
Cinna explique à Maxime pourquoi, sur le point
d'immoler Auguste, il lui a conseillé de garder
l'empire.
Octave aura donc vu ses fureurs assouvies,
Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies,
Rempli les champs d'horreurs, comblé Rome de morts;
Et sera quitte après pour l'effet d'un remords!
Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête,
Un lâche repentir garantira sa tête!
C'est trop semer d'appâts, et c'est trop inviter
Par son impunité quelqu'autre à l'imiter.
Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
Quiconque après sa mort aspire à la couronne.
Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé;
S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.
Plaintes d'Auguste lorsqu'il apprend que Cinna , le
plus cher de ses favoris , à qui il a sauvé la vie, qu'il
a comblé de ses bienfaits, conspire contre lui.
Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?
Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
Si donnant des sujets il ôte les amis,
Si tel est le destin des grandeurs souveraines
Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
Et si votre rigueur les condamne à chérir
Ceux que vous animez à les faire périr.
Pour elles rien n'est sûr ; qui peut tout doit tout craindre.
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
Quoi ! tu veux qu'on l'épargne, et n'as rien épargné!
DE P. CORNEILLE. Cinna. 25
Songe au fleuve de sang où ton bras s'est baigné,
De combien ont rougi les champs de Macédoine,
Combien en a versé la défaite d'Antoine,
Combien celle de Sexte; et revois tout d'un temps
Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants ;
Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
De tes proscriptions les sanglantes images,
Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
Au scinde ton tuteur (1) enfonças le couteau :
Et puis ose accuser le destin d'injustice
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
Et que, par ton exemple à ta perte guidés,
Ils violent des droits que tu n'as pas
Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise :
Quitte ta dignité comme tu l'as acquise,
Rends un sang infidèle à l'infidélité,
Et souffre des ingrats, après l'avoir été.
Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
Quelle fureur, Cinna , m'accuse et te pardonne,
Toi, dont la trahison me force à retenir
Ce pouvoir souverain dont tu veux me punir,
Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
Relève pour l'abattre un trône illégitime,
Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat,
S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'état?
Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre!
Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre.
Non, non , je me trahis moi-même d'y penser !
Qui pardonne aisément invite à l'offenser :
Punissons l'assassin , proscrivons les complices.
Mais quoi ! toujours du sang, et toujours des supplices !
Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter ;
Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile;
Une tête coupée en fait renaître mille ,
(1) M. T. Cicéron.
26 DISCOURS CHOISIS
Et le sang répandu de mille conjurés
Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
Octave , n'attends plus le coup d'un nouveau Brute :
Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute-:
Meurs ; tu ferois pour vivre un lâche et vain effort
Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort,
Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
Pour te faire périr tour-à-tour s'intéresse :
Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir :
Meurs enfin , puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir.
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste;
Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat,
Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat ;
A toi-même en mourant immole ce perfide;
Contentant ses désirs, punis son parricide ;
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas
En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.
Mais jouissons plutôt nous-mêmes de sa peine;
Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
O Romains! ô vengeance! ô pouvoir absolu!
O rigoureux combat d'un coeur irrésolu
Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose !
D'un prince malheureux ordonnez quelque chose.
Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner?
Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.
Auguste reproche à Cinna son ingratitude.
Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens
Furent les ennemis de mon père, et les miens :
Au milieu de leur camp tu reçus la naissance;
Et lorsqu'apris leur mort tu vins en ma puissance,
Leur haine, enracinée au milieu de ton sein ,
T'avoit mis contre moi les armes à la main.
Tu fus mon ennemi même avant que de naître,
Et tu le fus encore quand tu me pus connoître ,
DE P. CORNEILLE. Cinna. 27
Et l'inclination n'a jamais démenti
Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti.
Autant que tu l'as pu les effets l'ont suivie.
Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie:
Je te fis prisonnier pour te combler de biens ;
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens.
Je te restituai d'abord ton patrimoine ,
Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine ;
Et tu sais que depuis à chaque occasion
Je suis tombé pour toi dans la profusion.
Toutes les dignités que tu m'as demandées,
Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ;
Je t'ai préféré même à ceux dont les parents
Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,
A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire,
Et qui m'ont conservé le jour que je respire :
De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu ,
Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.
Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
Après tant de faveurs montrer un peu de haine,
Je te donnai sa place en ce triste accident,
Et te fis, après lui, mon plus cher confident.
Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue
Me pressant de quitter ma puissance absolue ,
De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis :
Et ce sont malgré lui les tiens que j'ai suivis,
Bien plus, ce même jour je te donne Emilie ,
Le digne objet des voeux de toute l'Italie,
Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins.
Tu t'en souviens, Cinna, tant d'heur et tant de gloire
Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire ;
Mais, ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,
Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
Ici Cinna, interrompant Auguste, ouvre la bouche
28 DISCOURS CHOISIS
pour se disculper; mais l'empereur lui imposé silence,
et continue son discours :
Tu veux m'assassiner , demain au Capitole,
Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
Me doit au lieu d'encens donner le coup fatal;
La moitié de tes gens doit occuper la porte,
L'autre moitié te suivre, et te prêter main-forte.
Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons?
De tous ces meurtriers te dirai-je les noms ?
Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,
Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé :
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé ;
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
Que pressent de mes lois les ordres légitimes ;
Et qui, désespérant de les plus éviter,
Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.
Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
Plus par confusion que par obéissance.
Quel étoit ton dessein, et que prétendois-tu
Après m'avoir au temple à tes pieds abattu?
Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique?
Si j'ai bien entendu tantôt ta politique ;
Son salut désormais dépend d'un souverain,
Qui, pour tout conserver, tienne tout en sa main,
Et si sa liberté te faisoit entreprendre,
Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ,
Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'état,
Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.
Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place?
D'un étrange malheur son destin le menace,
Si pour monter au trône et lui donner la loi
Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi,
Si jusques à ce point son sort est déplorable,
Que tu sois après moi le plus considérable,
Et que ce grand fardeau de l'empire romain.
DE P. CORNEILLE. Cinna. 29
Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
Apprends à te connoître, et descends en toi-même :
On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime.
Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux;
Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux :
Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite ,
Si je t'abandonnois à ton peu de mérite.
Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux;
Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,
Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient;
Elle seule t'élève; et seule te soutient;
C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne;
Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne;
Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui
Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
J'aime mieux toutefois céder à ton envie;
Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie.
Mais oses-tu penser que les Serviliens,
Les Cosses, les Métels , les Pauls , les Fabiens,
Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
Des héros de leur sang sont les vives images,
Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux,
Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ?
Parle, parle, il est temps.
Auguste apprend qu'Emilie, qu'il avoit adoptée
pour sa fille, est l'âme de la conjuration que l'on a
tramée contre ses jours. Pénétré de douleur, et prêt à
prononcer contre les coupables, il s'écrie :
En est-ce assez, ô ciel! et le sort pour me nuire
A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire ?
Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers,
Je suis maître de moi comme de l'univers;
Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,.
Conservez à jamais ma dernière victoire ;
30 DISCOURS CHOISIS
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui lé souvenir puisse aller jusqu'à vous.
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie :
Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie ;
Et, malgré la fureur de ton lâche dessein ,
Je te la donne encor comme à mon assassin.
Commençons un combat qui montre par l'issue,
Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler,
Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler :
Avec cette beauté que je t'avois donnée
Reçois le consulat pour la prochaine année.
Aime Cinna, ma fille (1), en cet illustre rang,
Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;
Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère :
Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
HORACE.
LA guerre est déclarée entre Albe et Rome. Sabine ,
soeur des Coriaces, née dans Albe, et fixée à Rome
par les liens du mariage, ne sait pour laquelle de ces
deux villes elle doit faire des voeux.
Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,
Albe, mon cher pays, et mon premier amour,
Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte,
Je crains notre victoire autant que notre perte.
Rome, si tu te plains que c'est-là te trahir,
Fais-toi des ennemis que je puisse haïr :
Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,
Mes trois frères dans l'une et mon mari dans l'autre,
Puis-je former des voeux, et sans impiété
Importuner le ciel pour ta félicité ?
(1) Emilie, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et
proscrit par lui pendant le triumvirat.
DE P. CORNEILLE. Horace. 31
Je sais que ton état, encore en sa naissance,
Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance;
Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins
Ne le borneront pas chez les peuples latins ;
Que les dieux t'ont promis l'empire de la terre,
Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre.
Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur
Qui suit l'arrêt des dieux et court à ta grandeur,
Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées
D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;
Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;
Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule :
Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.
Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois»
Albe est ton origine ; arrête et considère
Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.
Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;
Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants ;
Et, se laissant ravir à l'amour maternelle,
Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.
Camille, soeur d'Horace, étoit promise à l'un des
trois Curiaces qui combattirent pour Albe ; à la vue
de son frère victorieux et chargé des dépouilles de son
amant, elle ne peut retenir ses larmes : Horace lui
fait un crime de ses pleurs qui déshonorent le triomphe
de Rome. Rome! s'écrie cette amante furieuse, dé-
sespérée ,
Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!
Rome, qui t'a vu naître, et que ton coeur adore!
Rome enfin, que je hais parce qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Sapper ses fondements encor mal assurés !
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
2
52 DISCOURS CHOISIS
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie!
Que cent peuplés unis dés bouts de l'univers
Passent, pour la détruire, et les monts et les mers!
Qu'elle même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
Que Je courroux du ciel allumé par mes voeux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !
Puissé-je de niés yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre et tes lauriers en poudre,
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause et mourir de plaisir !
Ces horribles imprécations enflamment le courroux
du jeune Horace, encore tout fier de sa victoire. Sa
raison l'abandonne, et oubliant que Camille est sa
soeur, il lui plonge dans le sein son épée fumante
encore du sang des Curiaces. Un Romain, nommé
Valère, indigné d'une action aussi atroce , en vient de-
mander vengeance au roi.
Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
Dépose sa justice et la force des lois ,
Et que l'état demande aux princes légitimes
Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,.
Souffrez donc, ô grand roi, le plus juste des rois,
Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.
Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent,
S'il en reçoit beaucoup , ses hauts faits le méritent;
Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer ;
Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer.
Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable,
Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.
Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
Si vous voulez régner, le reste des Romains ;
Il y va de la perte ou du salut du reste.
La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste,
DE P. CORNEILLE. Horace. 35
Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins,
Ont tant de fois uni des peuples si voisins,
Qu'il est peu de Romains que le parti contraire
M'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,
Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,
Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs.
Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes
L'autorise à punir ce crime de nos larmes,
Quel sang épargnera ce barbare vainqueur
Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur,
Et ne peut excuser cette douleur pressante
Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante,
Quand, près d'être éclairés du, nuptial flambeau,
Elle voit avec lui son espoir au tombeau?
Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;
Il a sur nous un droit et de mort et de vie ;
Et nos jours criminels ne pourront plus durer
Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer.
Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome
Combien un pareil coup est indigne d'un homme ;
Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux
Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux.
Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.
Vous avez à demain remis le sacrifice;
Pensez-vous que les dieux, vengeurs des innocens,
D'une main parricide acceptent de l'encens?
Sur vous ce sacrilège attireroit sa peine ;
Ne le considérez qu'en objet de leur haine ;
Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats
Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,
Puisque ces mêmes dieux , auteurs de sa victoire,
Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire,
Et qu'un si grand courage, après ce noble effort,
Fût digne en même jour de triomphe et de mort.
34 DISCOURS CHOISIS
Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide,
En ce lieu , Rome a vu le premier parricide,
La suite en est à craindre, et la haine des cieux,
Sauvez-nous de sa main, et redoutez les dieux,
Le vieil Horace défend son fils.
Sire, contre mon fils Valère en vain s'anime :
Un premier mouvement ne fut jamais un crime
Et la louange est due au lieu du châtiment,
Quand la vertu produit ce premier mouvement.
Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
De rage en leur trépas maudire la patrie,
Souhaiter à l'état un malheur infini ,
C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni,
Le seul amour de Rome a sa main animée ;
Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.
Qu'ai-je dit, sire? il l'est, et ce bras paternel
L'auroit déjà puni s'il étoit criminel;
J'aurois su mieux user de l'entière puissance
Que me donnent sur lui les droits de la naissance:
J'aime trop l'honneur, sire , et ne suis point de rang
A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang .
C'est dont je ne veux point de témoin que Valère;
Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,
Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat
Je croyois que sa fuite avoit trahi l'état.
Qui le fait se charger des soins de ma famille ?
Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
Et par quelle raison dans son juste trépas
Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?
On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres !
Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,
Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,
Qui ne nous touche point, ne nous fait point rougir.
Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace ,
Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race ;
DE P. CORNEILLE. Horace. 35
Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront
Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.
Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,
Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre,
L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau
Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau ?
Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme
Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,
Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom
D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?
Dis , Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,
Où tu penses choisir un lieu pour son supplice-:
Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
Font résonner encor du bruit de ses exploits?
Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces ,
Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur,
Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire;
Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire ,
Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour (1),
Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour,
Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
Vous les préviendrez, sire; et par un juste arrêt,
Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.
Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire ;
Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
Sire , ne donnez rien à mes débiles ans.
Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants,
Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;
Il m'en reste encor un, conservez-le pour elle ,
N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui
(1) Valère n'avoit demandé vengeance que parce qu'il ai-
moit la soeur d'Horaco.
36 DISCOURS CHOISIS
Sire, j'en ai trop dit : mais l'affaire vous touche,
Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.
POLYEUCTE,
POLYEUCTE ET NÉARQUE, devenus chrétiens ,
entrent dans un temple consacré aux faux dieux, au
milieu d'un sacrifice solennel, tandis qu'on remercioit
le Ciel des victoires de l'empereur Décie. Polyeucte ,
animé d'un saint zèle, s'avance au milieu de l'assem-
blée, et élevant la voix : Quoi, peuples, s'écrie-t-il,
Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois?
Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque,
De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
Seul être indépendant, seul maître du destin,
Seul principe éternel, et souveraine fin.
C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie
Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie;
Lui seul tient en sa main le succès des combats;
Il le veut élever, il le peut mettre à bas;
Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;
C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense :
Vous adorez en vain des monstres impuissants.
Aussitôt après ce discours, Polyeucte, courant à
l'autel, renverse le vin , l'encens et les vases du sacri-
fice, abat et brise les statues des dieux. Mais bientôt
ou l'arrête , on le met dans les fers. Félix, gouver-
neur de la province, pour l'arracher au supplice qui le
menace, le presse d'abjurer le christianisme, et
d'adorer les idoles. Polyeucte répond :
Je n'adore qu'un Dieu, maître de l'univers ,
Sous qui tremblent le ciel, la terre et les enfers;
Un Dieu qui, nous aimant d'une amour infinie,
DE P. CORNEILLE. Polyeucte. 37
Voulut mourir pour nous avec ignominie;
Et qui, par un effort de cet excès d'amour,
Veut pour nous en victime être offert chaque jour.
Mais j'ai tort d'en parler à qui ne peut m'entendre.
Voyez l'aveugle erreur que vous osez défendre.
Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux;
Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux.
La prostitution, l'adultère, l'inceste,
Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,
C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.
J'ai profané leur temple et brisé leurs autels ;
Je le ferois encor, si j'avois à le faire,
Même aux yeux de Félix, même aux yeux de Sévère (1),
Même aux yeux du sénat, aux yeux de l'empereur.
MÉDÉE.
MÉDÉE abandonnée de Jason pour Creuse , fille de
Créon , se livre aux transports de sa jalousie et de sa
rage.
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée,
Dieux, garants de la foi que Jason m'a donnée,
Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur,
Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur.,
Voyez de quel mépris vous traite son parjure,
Et m'aidez à venger cette commune injure;
S'il me peut aujourd'hui chasser impunément,
Vous êtes sans pouvoir et sans ressentiment.
Et vous, troupe savante en noires barbaries,
Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies,
Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit
Sur vous et vos serpents me donna quelque droit,
(1) Favori du prince.
38 DISCOURS CHOISIS
Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes,
Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes :
Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers,
Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers;
Apportez-moi du fond des antres de Mégère
La mort de ma rivale et celle de son père,
Et, si vous ne voulez mal servir mon courroux,
Quelque chose de pis pour mon perfide époux.
Qu'il coure vagabond de province en province,
Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince,
Banni de tous côtés, sans biens et sans appui,
Accablé de frayeur, de misère, d'ennui,
Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse,
Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice,
Et que mon souvenir, jusque dans le tombeau,
Attache à son esprit un éternel bourreau.
Jason me répudie! Et qui l'auroit pu croire?
S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire?
Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits?
M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits ?
Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose,
Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose?
Quoi! mon père trahi, les élémens forcés,
D'un frère dans la mer les membres dispersés,
Lui font-ils présumer mon audace épuisée?
Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée,
Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir,
Et que tout mon pouvoir se borne à le servir?
Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même ;
Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême,
Je le ferai par haine, et je veux pour le moins,
Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints;
Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage,
S'égale aux premiers jours de notre mariage ;
Et que notre union que rompt ton changement
Trouve une fin pareille à son commencement.
Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père
DE P. CORNEILLE. Médée. 59
N'est que le moindre effet qui suivra ma colère;
Des crimes si légers furent mes coups d'essai,
Il faut bien autrement montrer ce que je sai,
Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage
Surpasse de bien loin ce foible apprentissage.
Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends ,
Quels dieux me fourniront des secours assez grands?
Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite,
Vos feux sont impuissants pour ce que je médite.
Auteur de ma naissance, aussi-bien que du jour,
Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour,
Soleil, qui voit l'affront qu'on va faire à ta race,
Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place ,
Accorde cette grâce à mon désir bouillant,
Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant.
Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste,
Corinthe consumé garantira le reste ;
De mon juste courroux les implacables voeux
Dans ses odieux murs arrêteront tes feux;
Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre :
C'est assez mériter d'être réduit en cendre,
D'y voir réduit tout l'isthme afin de l'en punir,
Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir.
Médée prête à quitter les lieux où Jason va épouser
Creuse, parle ainsi à ce prince qui tâchoit d'éviter
sa présence.
Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux,
C'est à moi d'en partir; recevez mes adieux.
Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose,
Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause;
C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez :
Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez?
Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père,
Appaiser de mon sang les mânes de mon frère?
Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi
Pour victime aujourd'hui ne demande que moi?
*
40 DISCOURS CHOISIS
Il n'est point de climat dont mon amour fatals
N'ait acquis à mon nom la haine générale;
Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main
M'a fait un ennemi de tout le genre humain.
Ressouviens-t-en, ingrat, remets-toi dans la plaine
Que ces taureaux affreux brûloient de leur haleine:
Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons
Elevoient contre toi de soudains bataillons ;
Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes ;
Et lors préfère-moi Creuse, si tu l'oses.
Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir?
Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir?
Prodigue de mon sang, honte de ma famille,
Aussi cruelle soeur que déloyale fille;
Ces titres glorieux plaisoient à mes amours,
Je les pris sans horreur pour conserver tes jours,
Alors, certes, alors mon mérite étoit rare,
Tu n'étois point honteux d'une femme barbare :
Quand à ton père usé je rendis la vigueur ;
J'avois encor tes voeux, j'avois encor ton coeur :
Mais cette affection mourant avec Pélie
Dans le même tombeau se vit ensevelie ;
L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front,
Une Scythe en ton lit te fit alors affront;
Et moi, que tes désirs avoient tant souhaitée,
Le dragon assoupi, la toison emportée,
Ton tyran massacré, ton père rajeuni,
Je devins un objet digne d'être banni.
Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine,
Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne,
Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi
Que le bandeau royal que j'ai quitté pour toi.
DE P. CORNEILLE. Sertorius. 41
SERTORIUS.
POMPÉE , général du parti de Sylla , contre Serto-
rius, profite d'une trève pour engager ce grand homme
à terminer la guerre et à revenir dans sa patrie.
POMPÉE à Sertorius.
L'estime et le respect sont de justes tributs
Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus;
Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance
Dont je ne fais ici que trop d'expérience,
L'ardeur de voir de près un si fameux héros,
Sans lui voir en la main piques ni javelots,
Et le front désarmé de ce regard terrible
Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.
Ah ! si je vous pouvois rendre à la république,
Que je croirois lui faire un présent magnifique!
Et que j'irois, seigneur, à Rome avec plaisir,
Puisque la trève enfin m'en donne le loisir ,
Si j'y pouvois porter quelque foible espérance
D'y conclure un accord d'une telle importance!
Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous?
Et près de vous, seigneur, ne puis-je rien pour tous?
Il est doux de revoir les murs de sa patrie :
C'est elle par ma voix, seigneur, qui vous en prie,
C'est Rome
SERTORIUS l'interrompt.
Le séjour de votre potentat ,
Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'état!
Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles,
Que ses proscriptions comblent de funérailles;
Ces murs , dont le destin fut autrefois si beau,
N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau :
42 DISCOURS CHOISIS
Mais pour revivre ailleurs dans sa première force,'
Avec les faux Romains elle a fait plein divorce ;
Et comme autour de moi j'ai tous ses vrais appuis,
Home n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.
Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre
Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre?
Ce nom, sans vous et lui, nous seroit encore dû ;
C'est par lui, c'est par vous, que nous l'avons perdu ;
C'est vous qui sous le joug traînez des coeurs si braves ;
Ils étaient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves ;
Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux
Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux ;
Leur misère est le fruit de votre illustre peine,
Et vous pensez avoir l'âme toute romaine !
Vous avez hérité ce nom de vos aïeux ;
Mais s'il vous étoit cher, vous le rempliriez mieux.
Sertorius a su engager dans son parti Viriate ,
reine des Espagnes : l'hymen va bientôt réunir leurs
forces et leur puissance. Mais comme un citoyen
romain ne peut épouser une femme étrangère, Serto-
rius appréhende que le mépris des lois ne révolte les
esprits de ses soldats, et qu'il ne perde ainsi le pouvoir
d'affranchir Rome des maux dont l'accable Sylla.
Viriate, qui le voit balancer, et qui connoît ses in-
quiétudes , le presse vivement en réfutant ses craintes.
Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non?
Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie,
J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie!
Je vous verrai consul m'en apporter les lois,
Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois?
Si vous m'aimez, seigneur, nos mers et nos montagnes
Doivent borner nos voeux, ainsi que nos Espagnes :
Nous pouvons nous y faire un assez beau destin,
Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin.
Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre.
La liberté n'est rien quand tout le monde est libre;
DE P. CORNEILLE. Mort de Pompée. 43
Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers
Soupirer sous le joug, et gémir dans les fers;
Il est beau d'étaler cette prérogative
Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive,
Et de voir envier aux peuples abattus
Ce respect que le sort garde pour les vertus.
MORT DE POMPEE.
PTOLÉMÉE, roi d'Egypte, à son conseil, en appre-
nant l'arrivée de Pompée dans ses états.
Après la bataille de Pharsale, Pompée, forcé de
fuir devant César, monte sur ses vaisseaux et fait
voile vers l'Egypte, espérant trouver un asile dans les
états de Ptolémée, dont le père lui devoit sa cou-
ronne: déjà la nouvelle de sa défaite est parvenue à
la cour d'Egypte avec celle de sa prochaine arrivée :
le jeune roi consulte son conseil sur la réception qu'il
doit faire à un Romain de qui il tient le sceptre ,
mais qui, près de tomber , peut l'entraîner dans sa
chute.
C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre.
Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre :
S'il couronna le père, il hasarde le fils;
Et, nous l'ayant donnée, il expose Memphis.
Il faut le recevoir, ou hâter son supplice,
Le suivre, ou le pousser dedans le précipice.
L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux ;
Et je crains d'être injuste, ou d'être malheureux.
Quoique je fasse enfin, la fortune ennemie
M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie :
C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser
A quel choix vos conseils doivent me disposer..
Il s'agit de Pompée; et nous aurons la gloire
D'achever de Cesar, ou troubler la victoire;
44 DISCOURS CHOISIS
Et je puis dire enfin que jamais potentat
N'eût à délibérer d'un si grand coup d'état.
PHOTIN.
Sire, quand par le fer les choses sont vidées,
La justice et le droit sont de vaines idées ;
Et qui veut être juste en de telles saisons
Balance le pouvoir , et non pas les raisons.
Voyez donc votre force, et regardez Pompée ,
Sa fortune abattue et sa valeur trompée.
César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état :
Il fuit et le reproche, et les yeux du sénat,
Dont plus de la moitié piteusement étale
Une indigne curée aux vautours de Pharsale;
Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains
A qui par sa défaite il met les fers aux mains;
Il fuit le désespoir des peuples et des princes
Qui vengeroient sur lui le sang de leurs provinces,
Leurs états et d'argent et d'hommes épuisés,
Leurs trônes mis en cendre , et leurs sceptres brisés.
Auteur des maux de tous , il est à tous en butte,
Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute.
Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis?
L'espoir de son salut eu lui seul étoit mis ;
Lui seul pouvoit pour soi : cédez alors qu'il tombe.
Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe ,
Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé,
Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé?
Quand on veut soutenir ceux que le sort accable,
A force d'être juste on est souvent coupable;
Et la fidélité qu'on garde imprudemment,
Après un peu d'éclat, traîne un long châtiment ,
Trouve un noble revers dont les coups invincibles,
Pour être glorieux , ne sont pas moins sensibles.
Sire, n'attirez point le tonnerre en ces lieux ,
Rangez-vous du parti des destins et des dieux ;
Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage,
Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage;
DE P. CORNEILLE; Mort de Pompée. 45
Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux,
Et pour leur obéir, perdez le malheureux.
Pressé de toutes parts des colères célestes,
Il en vient dessus vous faire fondre les restes ;
Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober,
Toute prête de choir, cherche avec qui tomber.
Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime ;
Elle marque sa haine et non pas son estime;
Il ne vient que vous perdre en venant prendre port
Et vous pouvez douter s'il est digne de mort?
Il devoit mieux remplir nos voeux et notre attente,
Faire voir sur ses nefs la victoire flottante ;
Il n'eût ici trouvé que joie et que festins :
Mais puisqu'il est vaincu , qu'il s'en prenne aux destins.
J'en veux à sa disgrâce , et non à sa personne,
J'exécute à regret ce que le ciel ordonne;
Et du même poignard pour César destiné
Je perce en soupirant son coeur infortuné.
Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête
Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête.
Laissez nommer sa mort un injuste attentat :
La justice n'est pas une vertu d'état.
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes
Ne fait qu'anéantir la force des couronnes :
Le droit des rois consiste à ne rien épargner ;
La timide équité détruit l'art de régner ;
Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre ;
Et qui veut tout pouvoir; doit oser tout enfreindre ,
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,
Et voler sans scrupule au crime qui le sert.
C'est là mon sentiment. Achillas et Septime
S'attacheront peut-être à quelqu'autre maxime :
Chacun a son avis; mais quel que soit le leur,
Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur.
ACHILLAS.
Sire, Photin dit vrai ; mais quoique de Pompée
Je voie et la fortune et la valeur trompée,
46 DISCOURS CHOISIS
Je regarde son sang comme un sang précieux,'
Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les dieux.
Non qu'en un coup d'état je n'approuve le crime ;
Mais, s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime.
Et quel besoin ici d'une extrême rigueur?
Qui n'est point au vaincn , ne craint point le vainqueur,'
Neutre jusqu'à présent vous pouvez l'être encore,
Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore :
Mais, quoique vos encens le traitent d'immortel,
Cette grande victime est trop pour son autel ;
Et sa tête immolée au dieu de la victoire
Imprime à votre nom une tache trop noire :
Ne pas le secourir suffit sans l'opprimer.
En usant de la sorte on ne peut vous blâmer.
Vous lui devez beaucoup ; par lui Rome animés
A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolémée :
Mais la reconnoissance et l'hospitalité
Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité.
Quoique doive un monarque, et dût-il sa couronne,
Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne,
Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang
A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang.
S'il est juste d'ailleurs que tout se considère ,
Que hasardoit Pompée en servant votre père?
Il se voulut par-là faire voir tout-puissant,
Et vit croître sa gloire en le rétablissant.
Il le servit enfin, mais ce fut de la langue ;
La bourse de César fit plus que sa harangue :
Sans ses mille talens, Pompée et ses discours
Pour rentrer en Egypte étoient un froid secours.
Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles,
Les effets de César valent bien ses paroles :
Et, si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui,
Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui :
Ainsi vous le pouvez et devez reconnoître.
Le recevoir chez vous , c'est recevoir un maître,
Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi,
DE P. CORNEILLE. Mort de Pompée. 47
Dans vos propres états vous donneroit la loi.
Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête.
S'il le faut toutefois, ma main est toute prête;
J'obéis avec joie, et je serois jaloux
Q'autre bras que le mien portât les premiers coups.
SEPTIME.
Sire, je suis Romain ; je connois l'un et l'autre.
Pompée a besoin d'aide, il vient chercher la vôtre.
Vous pouvez, comme maître absolu de son sort,
Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort.
Des quatre le premier vous seroit trop funeste ;
Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste.
Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi,
Sans obliger par-là le vainqueur qu'à demi,
Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre
La suite d'une longue et difficile guerre,
Dont peut-être tous deux également lassés
Se vengeroient sur vous de tous les maux passés.
Le livrer à César n'est que la même chose :
Il lui pardonnera , s'il faut qu'il en dispose ;
Et s'armant à regret de générosité,
D'une fausse clémence il fera vanité;
Heureux de l'asservir en lui donnant la vie,
Et de plaire par-là même à Rome asservie,
Cependant que forcé d'épargner son rival,
Aussi-bien que Pompée il vous voudra du mal.
Il faut le délivrer du péril et du crime,
Assurer sa puissance, et sauver son estime,
Et du parti contraire, en ce grand chef détruit,
Prendre sur vous la honte, et lui laisser le fruit.
C'est-là mon sentiment, ce doit être le vôtre :
Par-là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre.
Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux,
Vous n'en gagnez aucun , et les perdez tous deux.
PTOLÉMEE.
N'examinons donc plus la justice des causes,
Et cédons au torrent qui roule toutes choses.
48 DISCOURS CHOISIS
Je passe au plus de voix, et de mon sentiment,
Je veux bien avoir part à ce grand changement.
Assez et trop long-temps l'arrogance de Rome
A cru qu'être Romain, c'étoit être plus qu'homme.
Abattons sa superbe avec sa liberté;
Dans le sang de Pompée abattons sa fierté;
Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde,
Et donnons un tyran à ces tyrans du monde :
Secondons le destin qui les veut mettre aux fers,
Et prêtons-lui la main pour venger l'univers.
Rome, tu serviras; et ces rois qne tu braves,
Et que ton insolence ose traiter d'esclaves,
Adoreront César avec moins de douleur,
Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur.
César , poursuivant Pompée, arrive en Egypte, et
reçoit pour premier présent la tête de son ennemi ;
mais il rejette avec indignation cette abominable of-
frande : Ptolémée, qui croyoit mériter la faveur de
César par cet indigne sacrifice , désespéré, ne sachant
plus comment plaire au vainqueur, lui soumet son
trône et sou autorité , et lui dit :
Seigneur, montez au trône, et commandez ici.
CÉSAR l'interrompt vivement.
Connoissez-vous César de lui parler ainsi?
Que m'offriroit de pis la fortune ennemie,
A moi qui tiens le trône égal à l'infamie?
Certes, Rome à ce coup pourroit se bien vanter
D'avoir eu juste lieu de me persécuter;
Elle qui d'un même oeil les donne et les dédaigne,
Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle craigne,
Et qui verse en nos coeurs avec l'âme et le sang,
Et la haine du nom et le mépris du rang.
C'est ce que de Pompée il vous falloit apprendre :
S'il en eût aimé l'offre, il eût su s'en défendre;
DE P. CORNEILLE. Mort de Pompée. 49
Et le trône et le roi se seroient ennoblis
A soutenir la main qui les a rétablis.
Vous eussiez pu tomber, mais tout couvert de gloire,
Votre chute eût valu la plus haute victoire ;
Et si votre destin n'eût pu vous en sauver,
César eût pris plaisir à vous en relever,
Vous n'avez pu former une si noble envie.
Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie?
Que vous devoit son sang, pour y tremper vos mains,
Vous qui devez respect au moindre des Romains?
Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Pharsale?
Et, par une victoire aux vaincus trop fatale,
Vous ai-je acquis sur eux en ce dernier effort
La puissance absolue et de vie et de mort?
Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée,
La souffrirai-je en vous sur lui-même usurpée,
Et que de mon bonheur vous ayez abusé,
Jusqu'à plus attenter que je n'aurois osé?
De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme
Ce coup où vous tranchez du souverain de Rome,
Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront,
Que sur tant de milliers ne fit le roi de Pont?
Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule
Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule,
Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant
Lui faisoit de ma tête un semblable présent?
Grâces à ma victoire, on me rend des hommages
Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages;
Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur :
Si César en jouit, ce n'est que par bonheur.
Amitié dangereuse , et redoutable zèle,
Que règle la fortune, et qui tourne avec elle.
Ptolémée répond qu'il n'auroit pas immolé Pompée,
s'il n'eût connu la grandeur d'âme de son vainqueur,
s'il n'eût craint que César, par une clémence peut-
5o DISCOURS CHOISIS
être un jour funeste à lui-même n'eût pardonné à,
son rival; César l'interrompt :
Votre zèle étoit faux, si seul il redoutoit
Ce que le monde entier à pleins voeux souhaitait,
Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles,
Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles,
Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer
Je ne veux que celui de vaincre et pardonner ;
Où mes plus dangereux et plus grands adversaires,
Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères ;
Et mon ambition ne va qu'à les forcer,
Ayant dompté leur haine, à vivre et m'embrasser.
Oh ! combien d'allégresse une si triste guerre
Auroit-elle laissé dessus toute la terre,
Si l'on voyoit marcher dessus un même char,
Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César!
Voilà ces grands malheurs que craignoit votre zèle.
O crainte ridicule autant que criminelle!
Vous craigniez ma clémence! ah! n'ayez plus ce soin ;
Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin.
Si je n'avois égard qu'aux lois de la justice,
Je m'appaiserois Rome avec votre supplice,
Sans que ni vos respects, ni votre repentir,
Ni votre dignité vous pussent garantir;
Votre trône lui-même en seroit le théâtre :
Mais, voulant épargner le sang de Cléopâtre,
J'impute à vos flatteurs toute la trahison,
Et je veux voir comment vous m'en ferez raison;
Suivant les sentiments dont vous serez capable,
Je saurai vous tenir innocent ou coupable.
Cependant à Pompée élevez des autels :
Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels ;
Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes
Et sur-tout pensez bien au choix de vos victimes.
Cornélie, femme de Pompée, est poursuivie, après

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