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Chester Himes, l'unique

De
206 pages
De part et d'autre de l'Atlantique, il semble qu'en se référant à Chester Himes, on parle de deux auteurs différents : d'un côté, un jeune romancier noir révolté, de l'autre un auteur très connu de la Série noire. Chester Himes, l'unique cherche à comprendre ce qui les sépare et les unit, à dépasser cette dichotomie et à donner à l'auteur la stature qui est la sienne. Voici explorée l'ensemble de l'oeuvre de Chester Himes, en confrontant les textes originaux et leurs traductions françaises.
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Sylvie Escande Chester Himes, l’unique
Chester Himes, l’unique
Sang Maudit Collection dirigée par Jérôme Martin Déjà parus Max DUPERRAY,La lame et la plume,Une littérature de Jack l’Éventreur,2012. Emmanuel GIRARD, Le Troude Jacques Becker, 2011. Arnaud LABOMBARDA,Scarface, ou le fantasme du paradis, 2010. Delphine LETORT,Du film noir au néo-noir: l’Amérique en représentation (1941-2008), 2010. Michel CHLASTACZ,Trains du mystère.150 ans de trains et de polars, 2009. Fabienne VIALA,Leonardo Padura. Le roman noir au paradis perdu, 2007. Laurent BOURDELAS,Le Paris de Nestor Burma. L’Occu-pation et les « Trente glorieuses » de Léo Malet, 2007. Fabienne VIALA,Le Roman noir à l’encre de l’histoire.M. Vásquez Montalbán et Didier Daeninckx ou Le polar en su tinta,2007. Natacha LALLEMAND,James Ellroy: la corruption du Roman noir, 2006.
Sylvie Escande
Chester Himes, l’unique
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© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-01530-9 EAN : 9782343015309
À Michel et Geneviève Fabre
Introduction Quand on fait référence à Chester Himes, il semble que, selon le lieu, on évoque deux écrivains différents: aux États-Unis, l’auteur, un peu mineur, de romans engagés, scandaleux à leur époque par l’affirmation d’une sexualité déviante – sexualité interraciale et homosexualité –, et surtout par la radicalité de leur propos politique –haine des Blancs, anti-communisme, antisémitisme –; en France, l’auteur à succès d’une série de romans policiers situés à Harlem, réputé pour sa verve et pour la création d’un couple d’inspecteurs noirs durs à cuire, Fossoyeur et Ed Cercueil. Dès son premier roman édité dans la Série noire, Himes a été reconnu et couronné par le grand prix de la littérature policière. Pourtant, ce deuxième versant de l’œuvre de Himes reste encore très méconnu aux États-Unis, bien que tous les romans écrits en France y aient été publiés, le plus souvent quelques mois seulement après leur parution dans la Série noire. À l’inverse, la production américaine de Himes – cinq romans et la plupart de ses nouvelles – est peu connue et peu prisée en France. L’opinion générale des Français qui ont lu cette première partie de l’œuvre de Himes pourrait être résumée par ce qu’a écrit sur ce sujet Jean-Patrick Manchette: «Personne ou presque ne se tient sur la position de Chester Himes, qui veut rester jusqu’au bout un 1 littérateur refoulé, et subséquemment tristounet. » Pour un lecteur français de Chester Himes, la tentation téléologique est forte, qui inciterait à ne voir dans les premiers écrits, nouvelles et romans de 1934 à 1956, que la matrice imparfaite des romans policiers ultérieurs. Or, si le passage de Himes de la « littérature » à la « littérature de genre » a un sens, il ne s’agit que de la réalisation d’un possible. En effet, l’entrée
1 Jean-Patrick Manchette,Chroniques, Paris, Rivages/Noir, 2003, p. 194.
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de Himes dans la voie policière est due à une suite d’événe-ments fortuits: l’exil, l’insuccès, la rencontre, enfin, avec Marcel Duhamel, traducteur émérite de son premier roman et directeur d’une collection que Himes qualifie dans son 2 autobiographie de « décharge des écrivains » . Rien de tout ceci n’était écrit et il serait vain d’en chercher les prémices ou présages dans la première partie de son œuvre. Si l’une n’est pas l’ébauche maladroite de l’autre, quel est le rapport entre les deux périodes et les deux parties de son œuvre, que sépare grossièrement le départ vers la France en 1955 ? Y a-t-il surtout rupture ou existe-t-il des marques de continuité entre les deux périodes ? La recherche de l’unité relève sans doute du poncif critique : on ne peut nier la rupture dans l’œuvre de Himes. On peut, cependant, la réduire. En effet, il existe une continuité des thèmes et de la conscience raciale et politique. Elle peut aisément échapper au lecteur car elle est en partie masquée par la verve des premiers romans policiers, accrue par leur traduction en français. Elle se révèle au plein jour, en revanche, dans les deux derniers romans du cycle de Harlem,L’aveugle au pistoletetPlan B, qui ne sont déjà plus des romans policiers même si les deux inspecteurs y sont toujours présents. D’une certaine façon, avec ces deux titres la boucle est bouclée et Himes renoue avec sa rage fondamentale. Ce sont des romans de dénonciation politique dont la forme tire de l’écriture policière sa force inédite. En ce qui concerne le style, la coupure entre les deux moitiés des années 1950 est très nette: l’exil distend les liens avec les États-Unis, il modifie la représentation qu’a Himes des attentes à son égard. Il rend possible l’invention d’une forme libre. Les moyens techniques peuvent en être en partie retracés: quand Marcel Duhamel passe commande à Himes de romans policiers, il lui demande avec une perspicacité remarquable de retrouver la densité d’écriture du romanqu’il avait traduit, S’ilbraille, lâche-le…La primauté de l’action, la fin de l’introspection, l’écriture 2 My Life of Absurdity, New York, Doubleday, 1976, p. 124.
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comportementaliste constituent quelques-uns de ces moyens. Elles ne suffisent, cependant, pas à expliquer la création d’un monde et d’une écriture totalement nouveaux. Demeure la question fondamentale: où se cachaient cette vitalité et cette fantaisie ?
La découverte des liens qui traversent sinueusement l’ensemble de l’œuvre de Himes amène à remettre en cause le jugement porté sur les premiers romans. Tout d’abord, la question du caractère convenu de la littérature engagée. Était-il possible dans l’Amérique des années 1945-1955 pour un jeune Noir en colère d’écrire autre chose et autrement?La fin d’un primitif montreà la fois cette impossibilité et la convergence des attentes du public, des éditeurs, des critiques. Des propos de Kriss, de l’éditeur de Jesse Robinson, de Walter, le journaliste noir à succès, il ressort que l’écrivain noir se trouve devant une véritable impasse, sommé qu’il est d’être positif et de varier ses thèmes d’inspiration. Or, Himes scandalise de plus en plus: Robert Jones refuse d’aller se battre pendant la guerre, Lee Gordon révèle la duplicité des prétendus amis des Noirs, Jesse Robinson tue une femme blanche. Ses détracteurs disent aussi qu’il n’y a pas de place dans l’édition de l’époque pour plusieurs romanciers noirs engagés et que Himes n’apporte rien de nouveau par rapport à Richard Wright ou Ralph Ellison.
La critique vise principalement la rage et la haine des deux premiers romans mais elle concerne aussi la lourdeur du roman prolétarien que seraitLa croisade solitaire. Le livre prête sans doute le flanc à ces attaques formelles mais elles peuvent être tout à fait injustes quand, dans leur généralisation, elles né-gligent la singularité de Himes et l’originalité de plusieurs de ses premiers livres :S’il braille, lâche-le…,Hier te fera pleureretLa fin d’un primitifdes voies narratives et explorent stylistiques nouvelles.La troisième générationest un essai très personnel sur l’origine, la famille et le déchirement dû au conflit de couleurs chez un métis. Alors, Chester Himes est-il, comme l’a écrit un critique après la parution deS’il braille,
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