Chez les filles / Hugues Le Roux

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V. Havard (Paris). 1888. 1 vol. (268 p.) ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1888
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~COUVERTURES SUPERIEURE ET INFERIEURE D'IMPRIMEUR
S~i~
~.m~ L t ~°~f~. ~i- ç'~ x
CHEZ LES FILLES
DU MÊME AUTEUR
L'ENFER PARISIEN, 3" édition. 1 VOt.
EN PREPARATION
L'AMOUR !NFtRMB. :vo!.
~VRBUX, tMP!<ÏMB!tIB DE CHARtES HBKÏSSET,
LHS FILLES
HUGUES LE ROUX
CHEZ
PARIS
VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR
j~, BoM~ar<! ~CefMMtM, 16~
1888
Droite de traduction et de reproduction rëMr.vée.
A MON CHER AMI
JACQUES DE BIEZ
1
CHEZ LES FILLES
Allez manger à la taverne. Moi je ne
fais pas la soupe aujourd'hui.
C'était le maître-coq qui parlait. Il n'y
avait sur le steamer que ce nègre, ancien
décrotteur dans un hôtel de New-York, qui
baragouinât le français.
Le mousse redescendit sur le quai par la
passerelle.
Il était petit pour ses quinze ans, avec
une tournure élégante, des yeux clairs dans
une figure féminine toute fraîchement bai-
sée du hâle. Sa vareuse de flanelle bleue lui
donnait l'air bien plutôt d'un enfant déguisé
en pilotin pour jouer sur une plage à la
CHEZ LES FÏLLE8
2
mode, que d'un vrai mousse, livré au péril
de la mer.
Sur son béret on lisait encore en lettres
d'or presque eSacées Ville-de-Saint-Na-
~cwe~ le nom du voilier sur qui ce p~etit
Parisien, tout frais sorti du lycée Fontanes,
avait fait son premier voyage au long cours.
Un rocher de corail avait troué les côtés
du vieux bateau de bois sa carcasse était
à vendre, son équipage dispersé. Le capi-
taine, à qui cet enfant avait été confié par
l'armateur, venait d'installer son ancien
mousse sur un steamer anglais, en partance
pour Bordeaux puis il s'en était allé, de
son côté, à ses anaires.
Six mois plus tôt, le mousse avait senti
son coeur se serrer d'angoisse, quand, pour
la première fois, il avait vu la mer roulant
tout autour du navire. Mais ce n'était pas
si triste que ce présent isolement, sur ce
quai australien, au milieu d'hommes de
toutes les couleurs et de tous les types, qui
CHKX LES FÏLLE8
se disputaient et vociféraient dans d'incom-
préhensibles idiomes. H allait devant lui. Il
fuyait les quais sablés de charbon, qu'un
ardent soleil chauffait comme de la braise.
Il évitait les interminables avenues où la
cohue roule, où les tramways sifflent, où
les toits sont franchis par des railways
aériens, où l'on n'aperçoit le ciel qu'à tra-
vers le nligrane des -ponts suspendus, des
fils de télégraphe et de téléphone qui s'en-
tre-croisent.
Le mousse marchait vers le quartier des
Bassins, à la découverte, ~es yeux levés cher-
chaient une enseigne rassurante) une vitre
de taverne derrière laquelle il n'aperçût
pas une querelle de joueurs, attablés autour
d'un broc de whisky. Et voici qu'au détour
du quai, tout à coup, une calme maison lui
apparut, dans une ruelle silencieuse.
Du haut en bas de la façade, des
stores semblables et clairs débordaient l'ap-
pui des fenêtres derrière chantaient des
CHEZ LES FILLES
4
voix de femmes. Au-dessus de la porte, à
l'abri d'un grillage, sur un carreau dépoli,
trois lignes se détachaient, peintes en
grandes lettres bleues
MAN SMÏCHT DEOTSCH
SE HABI.A ESPANOL
ON PAM-E FNANÇAtS
C'est probablement un'hôtel, se dit le
mousse.
Sur le gaillard d'avant, pendant la tra-
versée, il avait entendu parler des maisons
de plaisir. Mais les matelots songeaient bien
plutôt à conter les parties qu'ils avaient
faites dans ces endroits-là, qu'à décrire les
immeubles eux-mêmes, et l'enfant ne pou-
vait se douter à quelle maison il frappait.
What is the matter? répondit une
voix derrière la porte.
Aussitôt le battant s'écarta, et, sur le
seuil, une vieille Irlandaise parut.
Il porta la main à son béret et demanda
CHEZ LES FILLES
5
On parle français, ici ?
La patronne, reconnaissant son parler,
cria en anglais, dans la cage de l'escalier
Angèle, quelqu'un pour vous t
Voilà répondit une voix joyeuse en
haut des marches.
Le mousse leva les yeux. Penchée sur la
rampe de l'escalier, il vit une grosse fille en
maillot rose, décolletée jusqu'aux, pointes
des seins. Elle aussi aperçut son client et,
amusée de le trouver si moutard, elle cria
C'est-y-toi, mon petit cousin ? Monte
chez moi, chéri. Viens me montrer ta jolie
galette.
Pour le coup, le mousse avait compris.
Il eut envie de se détourner et de s'enfuir.
Mais où irait-il. Une seconde fois, en rou-
gissant, il regarda la grosse fille Et comme
elle avait l'air bon enfant, il monta.
Par ici, mon chéri.
Il la suivit dans les détours d'un corridor.
Elle entra dans une chambre et ferma la
CHEZ LMH FtLLES
<!
porte. Il regarda autour de soi avec inquié-
tude. Dans un coin, il vit des matelas et un
oreiller recouverts d'une petite draperie. Il
traînait deux verres oubliés sur la table, des
mouches s'y noyaient en bourdonnant.
Tout de suite, la fille s'assit au bord du
e
lit, et, l'attirant entre ses genoux gentiment,
comme pour caresser un moutard, elle
demanda
Quel âge as-tu ?
Quinze ans.
T'es de Saint-Nazaire ?
Non, je suis de Paris.
Tiens! une drôle d'idée que t'as eue
là, de te mettre dans la marine.
Puis, comme l'enfant se taisait, elle ajouta
d'un air fin
T'as fait des bêtises ? Q
Non, c'est moi qui ai voulu.
Bien sûr ? C'est pas ta maman qui t'a
embarqué
7
CHEZ LES FILLES
Il releva les yeux qu'il avait tenus baisses
jusque-là, dans -la gêne de ce décolletage
impudique, et dit avec une angoisse d'or-
phelin
Ma mère est morte t
C'est un malheur qui t'est arrivé là,
reprit la grosse fille avec une gravité si
attendrie, que des larmes longtemps refou-
lées montèrent aux yeux du mousse. Il
murmura
Ma chère maman Si elle avait été
là, elle ne m'aurait pas laissé partir.
Et ses larmes coulaient.
Chéri, dit la fille au maillot rosé, en
reprenant la main qu'il avait retirée pour
s'essuyer les yeux à la manche de sa vareuse,
chéri, ne te fais pas de peine,. Je t'aurais pas
parlé de ça si j'aurais su te chagriner. Mais
voyons, t'as donc plus ton père que tu cours
déjà le monde tout seul ? Q
Il répondit très bas, avec une sourde
colère
CHEZ LES FtM.E}<
Si. Il est remarie.
–Etçateifache? 9
Il eut un geste d'emportement, devint
tout pâle.
Chéri, prononça la fille, t'as tort;'on
ne peut pas toujours pleurer les morts,
vois-tu. On a besoin de quelqu'un qui vous
attende le soir, dans le dodo. Il te faut bien
des caillettes à toi qu'a pas encore de barbe.
Car tu veux que je sois ta petite femme,
dis, tu le veux ?
Il secoua la tête, n'ayant d'autre désir,
que de cacher son visage dans cette gorge
de nourrice, pour y sangloter à l'aise, dé-
gonfler l'amertume de son cœur.
Elle continua
Tu ne veux pas, t'as pas de vice, t'aimes
mieux causer, à ton plaisir. Racente-moi
tes petites affaires. Quoi qu'il fait, ton père ? 3
Il est banquier.
Banquier! fit-elle en regardant d'un
air ébahi la petite vareuse bleue. Mais alors
9
1.
CHEZ LES FILLES
t'es riche, t'as de la galette? Où que tu la
mets, chéri, ta belle galette? Dans c'te
poche-la?
Il tendit sa bourse de cuir. Deux pièces
d'or s'y battaient avec un six-pence en argent
et quelques pièces de cuivre. A la vue de
métal, une flamme de cupidité, un air du
gloutonnerie passa sur le visage de la fille.
Elle demanda
C'est à toi tout ça, chéri ? 2
Il répondit
Oui, on nous a versé ce matin notre
paye du mois.
Elle tenait les deux pièces entre ses doigts,
n'en pouvant détacher les yeux, comme
hypnotisée.
Quoi que tu feras de tout ça, dit-elle.
T'en as pas besoin à ton bord. Tu te ferais
bien voler.
Puis, câline
Et quoi que tu dirais, si je prenais tes
deuxjaunets.
10
CHKZ LES FILLES
Oh! dit-il en haussant les épaules,
pourvu qu'il me reste de quoi dîner.
Elle lutta encore un instant contre sa
convoitise, puis, résolument, laissant fetom-
ber une des pièces d'or dans la bourse
Dis au moins que je suis gentille,
chéri. Je te laisse une livre. Une autre t'au-
rait tout pris; mais, vrai, t'as trop bon
cœur, on n'a pas le courage de te dévaliser.
Ah t chéri, que ta mère aurait plaisir de te
voir si gentil que ça! Quel malheur qu'a
soye morte.
Il dit entre ses dents
Oui, si elle pouvait me voir.
Puis, brusquement saisi d'un accès de
désespoir, il s'abattit sur le cœur de la
grosse fille, la tête entre ses seins, pleurant
et sanglotant dans sa gorge.
Tout d'abord, elle fut surprise, ne sachant
trop ce qu'il voulait, répétant
Eh bien que que t'as? qu'est-ce qui
te prend?
CHEZ LES FILLES
li
Mais comme ses sanglots ne cessaient
pas, d'un bras elle le serra plus fort contre
son cœur, et de l'autre main, maternelle,
elle caressait ses cheveux. Et lui, sentait
son cœur faire naufrage dans la tiédeur de
cette caresse oubliée.
Il pleurait ainsi, depuis près d'un quart
d'heure, lorsqu'au bas de l'escalier s'éleva
la voix rageuse de la vieille Irlandaise.
Tous deux ils s'éveillèrant, lui de son
rêve d'enfance heureuse, elle peut-étre,aussi
de quelque lointain souvenir de maison
paternelle, de chaumière campagnarde,
d'enfants bercés au coin du feu.
Elle sauta sur ses pieds brusquement et
dit
Faut te sauver, mon chéri.
Lui se leva comme un somnambule
Je voudrais, fit-il, vous embrasser
encore une fois.
Tu ne reviendras pas me voir ?
Nous partons demain.
CHEZ t.KS FtHES
i8
Alors, bon voyage, et ne te fais plus
de peine.
Et ils s'embrassèrent.
Il était déjà descendu lorsqu'elle le rap-
pela.
Chéri 1
Quoi donc ?
Elle hésitait, embarrassée. Puis, prenant
courage
Est-ce que tu voudrais me donner aussi
tes six-pence ?
Comme il les lui tendait sans mot dire,
elle ajouta, un peu honteuse
C'est pour acheter des cigarettes, chéri.
Je les fumerai en pensant à toi.
LE LAPIN
Ils s'étaient connus dans une maison
bourgeoise où l'on ne regardait pas à la dé-
pense, lui, premier cocher, trapu, rageur,
rouge comme une brique, marchant sur
ses cinquante ans; elle, encore belle fille,
malgré son embonpoint de quarantaine, sa
bouffissure mûrie dans la tiédeur des
grandes cuisines.
On ne pouvait pas dire que c'était l'a-
mour qui les avait réunis ils avaient
bien plutôt songé a mettre leurs écono-
mies en tas et à monter un petit com-
merce.
i4
CHEZt.ESFïtt.ES
Quand la pelote est faite, il est bien
naturel, n'est-ce pas~ qu'on songe à lâcher
les patrons, et que l'on souhaite de deve-
nir enfin son maître? 't
Donc, ils avaient mis leurs fonds dans
une industrie pas coûteuse, profitable, et
dont s'accommodait bien leur paresse.
En baril, en clapier, ils élevaient les
lapins pour fourreurs et pour marchands
de comestibles. Toute une basse-cour atte-
nant à la masure d'habitation était encom-
brée de logettes, fermées par des grillages.
Derrière les mailles de fil de fer se culbu-
taient sur la paille des familles de « com-
muns » gris et blancs, de « riches » en
paletots ardoisés, et d' « angoras fourrés
comme des matous.
Deux fois par jour il fallait porter aux
bêtes des sabots de drèche, des feuilles de
choux bien ressuyées, des pelures de pom-
mes de terre cuites avec du son. C'était
une besogne qui n'essoufflait pas et l'ar-
tE LAPIN
15
gent placé dans ce facile commerce rap-
portait, malgré les épidémies et le « gros
ventre a, ses cinquante à cinquante-cinq
du cent.
Paysans tous deux, la livrée bas, ils
avaient retrouvé dans leurs sabots la lé-
sine héréditaire. Ils se modéraient dans
leur gourmandise pour économiser.
En dehors.des lapins, l'héritage convoité
d'un oncle octogénaire était l'unique sujet
de leurs conversations.
Ceci leur donnait de l'inquiétude
Ne comptez point sur mes écus, si
vous ne nous faites point d'enfant, avait
dit l'oncle, très gaillard, un beau jour de
Saint-Mathurin, qu'on était venu lui sou-
haiter bonne fête.
S'il ne faut que ça pour vous con-
tenter, avait npondu le marchand de la-
pins, on peut bien essayer, pour voir 1
Il essayait depuis trois ans sans résultat,
CHKZt.ESPïHNS
i6
s'étant en sa jeunesse frotté plus que de
raison aux cotillons des nlles.
Dans cet embarras, une commère recom-
manda à sa femme le pèlerinage de Sainte-
Clotilde-de-Rolleville, dont des personnes
s'étaient bien trouvées. C'était une paroisse
dans le voisinage. Les époux firent le tra-
jet dans leur maringote, tout le long des
routes neuves, durement secoués sur les
cailloux. Us burent dans un gobelet perdu
de rouille un peu de l'eau de la piscine où
beaucoup de malades et d'indigents la-
vaient des plaies repoussantes. L'ancien
cocher joignit à la curé un demi-flacon de
Pipermint, et– miracle ou non trois
mois plus tard, sa femme vit s'arrondir
son ventre, sous son tablier bleu, comme
si elle cachait là un lapin passé au nez
de l'octroi, en fraude, à la barrière de la
ville.
Ils étaient bien usés tous les deux, déjà
sur le retour. Cela fit donc, malgré l'eau
LE T.APIX ~7
miraculeuse, 1 un marmot hydrocéphale,
qui, à trois mois; aurait mis la casquette
dè son père, si seulement il avait pu tenir
droite sa tête qui toujours roulait sur ses
épaules.
Ce monstre grandit sans sourire, sans
parler, la langue hors de la bouche, vorace
comme un goret et ne profitant guère de
sa nourriture. Cela surtout attristait l'an-
cienne cuisinière qui souhaitait voir tout
le monde autour d'elle prendre de l'embon-
point.
La sage-femme lui avait dit en mettant.
l'enfant au monde
Vous ne l'élèverez pas. Il aura un beau
jour une convulsion qui vous l'emportera.
Qu'il vive seulement autant que l'oncle
Mathurin, s'était dit tout bas le marchand
de lapins.
Et, bien que l'hydrocéphale lui coûtât
cher de soins et d'ennuis, il prenait son m?I
en patience, songeait philosophiquement
CHEZ LES FILLES
t8
C'est mon héritage que je gagne t
Les jours de marché, la mère emmenait
l'enfant avec elle dans la maringote.
Les gens s'étaient habitués à le voir on
s'approchait pour demander de ses nou-
velles, on faisait un bout de causette, souvent
ça engageait à acheter un lapin. Mieux
encore, dans la file des voitures toutes
pareilles et parallèlement dételées, sous les
arbres, l'hydrocéphale servait à distinguer
dans la cohue la maringote de sa mère. Les
pratiques se ralliaient à sa grimace. Et puis,
le monde a bon cœur, quoi qu'on dise. On
achetait de préférence à des gens qui avaient
un malheur pareil.
Le marchand de lapins se rendait compte
qu'en somme on tirait profit de cette com-
misération publique et lorsque, au retour
du marché, sa femme, en renversant sur la
table une bourse pleine de pièces blanches,
lui disait
Tu ne vas pas te fâcher, au moins
1
LE LAPIN
19
J'ai acheté une cravate neuve au petit.
Il répondait, avec la gravité d'un homme
qui aime la justice
J'te critiquerai point. Il ne nous fait
pas tort.
Des jours passèrent.
L'enfant marchait sur ses six ans, com-
mençait à se fortifier, quand, un beau matin,
on s'aperçut qu'il redoublait de grimaces.
Tout de suite il fut très mal.. Cette mort
possible, devançant celle de l'oncle Mathu-
rin, ruinantd'un coup toutes les espérances,
accablait.les époux.
Tirez-le de là, docteur, tirez-le de là t
disait le marchand de lapins au médecin en
se cognant le front. Essayez tout pour le
prolonger.
L'homme noir secouait la tète. Il refusa
de faire la ponction le cas était désespéré.
Près du lit de leur malade, les parents
se lamentaient, quand la commère qui jadis
CHEZ LES FH~ES
20
avait conseillé le voyage a la source vint
prendre des nouvelles, par curiosité.
Elle regarda un instant l'hydrocéphale,
puis, d'un air entendu, demanda 1
Qu'est-ce que le médecin lui donne? ?-
Il ne lui fait rien prendre, gémit le père.
Il le laisse mourir t 1
La commère haussa les épaules.
Savez-vous ce qu'il a, votre enfant?.
une fluxion de poitrine, rien de plus.
Toute cette eau qui grouille dans sa tête.
ça l'enrhume. Il faut le réchauner. Tuez-
moi un beau lapin, ouvrez-le et appliquez-
le-lui tout chaud sur le corps. Je viendrai
vous revoir demain, et vous m'en direz des
nouvelles.
Seuls, les deux époux se regardèrent.
La mère dit
Si on essayait ?
Mon Dieu reprit l'homme, si ça
devait le sauver, on ferait bien ce sacrifice-
là. Je vas voir.
LE,LAPIN
21
Et il revint un quart d'heure plus tard,
tenant un lapin mort, le long de sa culotte,
par les oreilles.
Regarde un peu, dit-il, en élevant le
corps à la hauteur du visage de sa femme.
Elle lui prit la bête des mains, la coucha
à plat ventre sur son bras gauche et souf-
fla sur le dos, afin de voir si le poil s'envo-
lerait.
Il s'écarta seulement, découvrant la peau
toute blanche.
C'est un bel angora, prononça-t-elle
avec une nuance de regret.
Ça ? murmura le père en montrant
l'animal. Dis que c'est un lapin qui vaut une
pièce de trois francs 1
Et il se rengorgeait, cherchant par cette
exagération à se tromper soi-même, sans
doute afin de se donner confiance dans la
vertu du remède.
On ouvrit le lapin et on l'appliqua tout
CHEZ LES FILMS
22
tiède de vie sur le ventre de l'enfant qui, à
ce moment-là, ne bougeait plus.
Le lendemain l'hydrocéphale était mort.
Une convulsion l'avait emporté dans la
nuit.
Tout de suite on fit prévenir des con-
naissances pour l'enterrement., On voulait
par gloriole y voir venir beaucoup de
monde. On se raccommoda. pour la circons-
tance avec des parents éloignés, auxquels
devait aller maintenant l'héritage de l'oncle
Mathurin.
Afin de les amadouer, le marchand de
lapins décida qu'on les traiterait à déjeuner
au retour du cimetière.
Tu leur feras un plat de ta bonne façon,
dit-il à sa femme qui pleurait la tète dans
son tablier, près de la table. On ne sait pas,
ça leur donnera peut-être l'idée de conseil-
ler à l'oncle Mathurin de ne pas nous
oublier tout à fait.
Et que veux-tu que je leur fricasse ? P
LËt.APt!: 23
gémît l'ancien cordon-bleu. Je n'ai pas le
coeur à cuisiner.
Les yeux du père tombèrent sur l'angora..
llgisait maintenant écartelé au bord de la
table.
–Mais. dit-il, peut-être.
Elle surprit la direction de ce regard et,
devinant la pensée de son homme
Quoi, fit-elle, tu veux.
L'autre reprit
Ce n'est pas la peine de perdre ce
lapin-là. Accommode-le en gibelotte.
Elle hésita un instant, puis dit
Au fait, pourquoi pas ? Nous en serons
quittes nous deux pour ne pas y toucher.
Le lendemain, quand les cousins revin-
rent du cimetière avec le père, toute la
cuisine embaumait de l'odeur appétissante
du roux.
La table était servie. Les convives s'as-
sirent, pressés de manger, les jambes lasses
de la course, et la commère, rassérénée
24
CHEZ LKS FILLES
malgré tout, sa vanité de cuisinière d'avance
émoustillée par le succès certain de sa
sauce, apporta le plat à bras tendus.
Elle s'assit et le lapin s'éparpilla dans
toutes les assiettes.
Dès la première bouchée, tout le monde
se récria
C'est parfait Ça fond dans la bouche?
Vous vous êtes surpassée 1
Le père avait bravement laissé la gibe-
lotte faire une première fois le tour de la
table. Mais quand elle repassa pour la
seconde fois, devant son nez, toute noire,
si bien liée, fleurant délicieusement le
thym et les arômes, son courage tout d'un
coup s'évanouit.
Il arrêta le plat, enfonça la cuillère et,
consultant sa femme d'un coup d'œil,
murmura, un peu honteux de sa gourman-
dise
Seulement pour goûter.
2
JOCONDE
La séance d'après-midi venait de finir et
la petite Coomans repassait sa chemise der-
rière le paravent, tandis que je nettoyais
soigneusement ma palette, quand deux coups
furent heurtés à la porte de mon atelier.
Je déposai mes pinceaux et j'ouvris.
C'était Adolphe, le commissionnaire. Il
tenait une lettre à la main.
Voyez, monsieur Maze, me dit-il, c'est
pressé.
Je déchirai l'enveloppe et je lus
« M. Charles Pâris, avocat, serait pro-
fondément reconnaissant à Georges Maze
si~ ce soir, il voulait se transporter chez lui,
CHKZt.KSFtt.LKti
26
d'urgence, pour prendre un croquis de sa
jeune femme, M"" Charles Paris, décodée
ce matin, à huit heures. Ce croquis servirait
à M. Georges Maze pour peindre 'ér~eu-
rement un portrait. »
Je me grattai la tète.
J'avais travaillé ferme depuis le matin. Je
comptais terminer ma soirée à la Nouvelle-
Athènes, la pipe à la bouche, les coudes sur
la table, avec quelques amis. D'autre part,
je songeai que le terme d'avril était proche,
et que j'avais eu le tort de casser ma tire-
lire pendant les jours gras.
Je dis donc à Adolphe
Tu le connais, ce M. Paris ?
Depuis son mariage, c'est moi qui
mets son vin en bouteilles.
Il est riche? 't
Il plaide pour se distraire.
Et sa femme était jolie?
Quand elle passait sur le trottoir, les
JOCONDE
21
garçons de l'épicier sortaient de la boutique
pour la voir.
Eh bien 1 allons-y, dis-je en mettant
sous mon bras ma boîte d'excursionniste.
Et je laissai Coomans nettoyer ma palette.
M. Charles Pâris, avocat, demeurait à
quelques numéros de distance, sur l'autre
trottoir du boulevard de Clichy, au premier
étage d'une belle bâtisse neuve. Un domes-
tique me fit traverser le salon en désordre
et m'introduisit dans la chambre mortuaire.
Elle était vide quand j'y entrai.
Sur un grand lit de milieu, M"" Pâris
était étendue, vêtue de sa robe de mariée.
Même on lui avait replacé sa couronne
d'oranger sur la tête. Cet ornement était
peut-être un peu ridicule, mais la blancheur.
de la guirlande formait certainement un
contraste très saisissant avec une des plus
magnifiques chevelures brunes que j'aie
vues de ma vie.
CHEZ LES FÏT.LES
28
Je m'assis au pied du lit, un peu à gauche,
pour peindre la figure de profil sous le reflet
des cierges, et rapidement je couvris ma toile.
Je venais à peine de m'installer, lorsqu'un
monsieur d'une quarantaine d'années~ vêtu
de noir, et qui tenait collé sur ses lèvres un
petit mouchoir de batiste, entra à pas lents
dans la chambre.
Je pensai que cela devait être M. Pâris,
et j'inclinai la tête. Le monsieur me rendit
mon salut muet puis, âpres avoir un ins-
tant considéré la morte et mon ébauche, il
sortit de la chambre sans prononcer une
parole.
Le courant d'air de la porte fermée avait
fait incliner si brusquement la flamme des
bougies, qu'il me parut qu'elles touchaient
'au voile de gaze. Je me levai vite, j'éloignai
les cierges du'lit et, debout, je contemplai
un instant la morte.
Ainsi, de face, je vis errer sur ses lèvres
un sourire que je n'apercevais point de
JOCONDE
29
2.
profil. C'était le pli d'une fine ironie, un
sourire énigmatique comme il en erre sur
la bouche des femmes du Léonard. L'im-
mobilité du reste du visage, le calme des
traits détendus faisaient ce sourire encore
plus inquiétant. Je fus tout surpris de ne
l'avoir pas aperçu dès l'entrée et je regret-
tai d'avoir commencé mon étude de profil.
Je venais de me rasseoir pour achever
ma besogne, quand la porte s'ouvrit une
seconde fois.
Je sentis qu'une personne s'approchait
de moi et regardait par-dessus mon épaule.
Je levai les yeux, et, dans la glace de la
toilette, j'aperçus un second personnage, à
peu près du même âge que le premier,
comme lui vêtu de noir. U tenait ses mains
derrière son dos. II avait les yeux rougis
de larmes versées.
Je pensai
C'est sans doute le frère de M. Pâris,
–à moins que je ne me sois trompé tout
CHEZ LES FILLES
30
à l'heure et que ce deuxième larmoyeur soit
M. Paris lui-même ou encore le frère
de M' Pans. »
Je regardai en dessous l'homme aux yeux
rouges.
Ïl ne ressemblait ni à la morte, ni à la pre-
mière personne dont j'avais reçu la visite.
D'ailleurs, il se contenta, lui aussi, de me sa-
luer profondément et, après quelques minu-
tes de contemplation, il s'éloigna sans mot
dire.
Je travaillai encore tout près d'une heure.
J'allais fermer ma boite à couleurs quand
le domestique vint m'avertir que la famille
arrivait et que l'on me priait d'interrompre
ma séance. Dans une lettre qu'on me donna
en même temps, je lus que M. Charles
Pâris me demandait de commencer tout de
suite le portrait commandé. Il viendrait
voir l'ébauche dans mon atelier, une dou-
zaine de jours plus tard, et me fournirait
les renseignements dont j'aurais besoin.
JOCONDE
M
J'avais depuislongtemps établi les dessous
le mon portrait, et tiré tout le parti possible
le mon ébauche et des anciennes photogra-
phies deM" Pâris, lorsque je reçusun matin
ta visite des deux messieurs avec qui j'avais
u, le lourde la mort, des entrevues muet-
es. Je remarquai qu'ils portaient tous les
eux à leur chapeau un crêpe également
élevé et, à leur gilet, une chaîne de montre
pareille, tressée sans doute avec ces beaux.
cheveux bruns que j'avais tant admirés.
Ils se placèrent devant le chevalet, dans
la même attitude de douleur contenue.
Puis ils secouèrent la tête:
Je vous prie, messieurs, leur dis-je,
de me livrer toutes vos impressions dans
l'ordre où elles vous viennent, sans ména-
gement pour ma vanité d'artiste. Ceci est
le portrait d'une personne que je n'ai jamais
vue vivante. J'ignore jusqu'à la couleur
de ses yeux. Vous autres, vous l'avez inti-
mement connue.. <
32
CHEZ LES PITIES
Les deux messieurs s'inclinèrent. Je con-
tinuai
Je vais donc recueillir sur mon carnet
les indications que vous voudrez bien me
fournir. Je vous écoute avec beaucoup d'at-
tention. Parlez.
Ils causèrent pendant une demi-heure
en se coupant fréquemment la parole. Je
notais leurs observations pêle-mêle, et,
dans l'ignorance de leurs noms où ils me
laissaient et où il me plaisait de demeurer
encore, je désignais l'un par la lettre A, l'au
tre par la lettre B.
Or, à mon profond étonnement, je cons-
tatai que chacun de mes deux clients avait
connu, dans la même femme, une personne
absolument différente.
L'amie de A était plutôt blonde que châ-
taine, avec des yeux tirant sur le bleu, un
front virginal, une grande pureté répandue
sur tout le visage, une limpidité d'innocence
dans les regards, un délicieux enfantillage
JOCONDE 33
ans le sourire. t!Ue devait donner l'impres-
ion de l'égalité d'humeur, de la tendresse
tranquille, romanesque, de la douceur ex"
quise du caractère.
L'amie de B était plutôt brune que blonde,
ec des yeux verts de mer, des sourcils
énergiques, une flamme de passion sur la
face qui faisait la bouche entr'ouverte et
les yeux humides. C'était une capricieuse et
une jalouse, une violente et une sensuelle.
Je regardai les deux amis avec surprise.
Pour ne point me gêner, ils continuaient
de causer à voix basse. Ds secouaient la
tête avec des mouvements sérieux d'appro-
bation. Ils ne s'apercevaient pas qu'ils se
contredisaient sur tous les points, de bonne
foi ils croyaient s'entendre.
Réprimant avec peine une violente envie
de rire, je demandai à l'homme qui avait
connu la femme blonde
C'est bien vous, monsieur, qui êtes
i M. Paris ? q
34
CHEZ LES F~ï.t.ES
Le mari de la morte s'inclina et' dit
Lui-même. Monsieur que voici est ua
ami d'enfance, le camarade de toute ma
vie. Excusez-moi de ne vous l'avoir pas
plus tôt nommé. M. Raoul Julien!
Je ne m'étais pas trompé, c'étaU bien
l'ami d'enfance qui avait connu la femme
brune.
Nous n'avions plus rien à nous apprendre.
On me laissa seul avec ma toile.
Tandis que leurs pas descendaient l'es-
calier, je me disais avec angoisse
Comment les satisfaire jamais tous
les deux ?
Et mes yeux allaient, découragés, de mon
portrait inachevé à ma première ébauche.
Or, comme je la regardais ardemment,
le souvenir me revint de ce sourire de dis-
crète ironie que j'avais vu figé sur les
lèvres de la morte.
Ce fut un trait de lumière.
Parbleu, pensai-je, il n'est pas pos-
JOCONDE ?
blé qu'à de certaines heures le mari et
amant n'aient surpris cette moquerie sur
bouche. C'est dans ce sentiment qu'il
ut la peindre pour les mettre d'accord.
Et, toutes photographies et toutes études
Maignées, c'est avec ce sourire inquiétant
ce je t'ai peinte, telle que tu étais demeu-
re dans mon souvenir, ô morte mysté-
euse i
Devant ton portrait inachevé, ils ont dit
Ce n'était pas là son expression ordi-
aire, mais elle avait parfois ce sourire
tir les lèvres. Restons-en là, monsieur Maze.
Telle ils t'ont pendue à la muraille de
n salon. Et le soir, dans cette pièce que
'égaiera plus jamais le frou-frou de ta robe,
ssis côte à côte, silencieux, ila le con-
emplent, pendant des heures, ton mysté-
ieux sourire de Joconde, ô brune et blonde,
eux fois femme, qui es partie sans livrer
l'un ni à l'autre l'entier secret de ton.
;œur.
3
LE VEUF
L'on venait de sabler quelques' bouteilles
de champagne en lutinant ces demoiselles,
et l'on enfilait les paletots pour i entrer
chacun chez soi, quand je sentis une main
'se poser sur mon épaule, en môme temps
qu'une voix disait
Monsieur le docteur, vous, un méde-
cin de la marine, qui avez tant d'instruc-
tion, voudriez-vous me rendre un grand
service ?
Je me retournai, c'était M. Roquer, le
patron de la maison.
Nous n'avions pas de familiarité ensemble,
n'ayant jamais échangé que des paroles ba-
38 CHEZ LKS FtLLMS
nales. Quand je redescendais de chez ces
demoiselles, je le trouvais au bas des
marches, et il m'adressait, comme à tous
les clients, la même question
Monsieur le docteur a-t-il été aatis<
fait ?. A l'avantage de vous revoir.
Je connaissais pourtant assez le son de
sa voix pour m'apercevoir qu'il avait un
fort étranglement dans la gorge. Croyant
qu'il s'agissait d'une consultation, je lui
demandai gaiement
Qu'y a-t-il, monsieur Roquer ? Vous,
un homme d'expérience, auriez-vous été
pincé comme les autres ?
<– Je vous en prie, monsieur le docteur
je ne suis pas malade.
H dit cela d'un ton si abattu que je le
regardai dans les yeux. Vraiment, il avait
la mine défaite d'un homme qu'un gros
chagrin ronge, et ses yeux à fleur de tête
me suppliaient comiquement.
Voulez-vous, lui dis-je, que nous eau-
LE VEUF 39
ions dans ce petit coin, sur le canapé? 9
Il secoua la tête.
Non, monsieur le docteur, nous serons
ieux dans l'<~<Me~, si vous avez la
M)nté de m'accompagner.
Il prit un des candélabres sur la chemi-
ée et, à travers des corridors étroits comme
os couloirs de cabines, je suivis la marche
e ses pantoufles étouffée par des tapis.
Nous entrâmes dans une chambre bour-
eoisement meublée dont la décoration ne
appelait en rien les autres pièces de la
maison. Un bénitier en carton-pierre, porté
ar l'ascension de deux anges, décorait le
bnd d'une alcôve, où un lit familial mon-
ait jusqu'au plafond la pile de ses matelas
et de ses édredons. Une étagère était en-
combrée de bibelots gagnés à des tourni-
quets dans des foires. Une armée de por-
traits, encadrés de fausse écaille, garnissait
'la cheminée et les murs. Mais l'objet qu'on
était le plus étonné de trouver en ce réduit,
40 CHEZ LES FILLES
c'était, sur la commode, en face de l'ar-
moire à glace, sous un globe, un tas de
fleurs d'oranger en cire, posées là comme
des reliques.
Le bouquet de mariée de ma femme,
dit M. Roquer, qui avait surpris la direction
de mes regards.
Et il ajouta
C'est d'elle que je veux vous parler.
Sans répondre,'je jetai sur la table ma
casquette d'ordonnance.
Cette marque de déférence porta subite-
ment à son paroxysme l'émotion de mon
interlocuteur. Ce fut avec un.grand éclat de~
sanglots qu'il me lança dans la figure cette
phrase où se résumait sa tristesse
Monsieur le docteur, voilà huit mois
que je suis veuf 1
Les larmes roulaient le long de ses joues,
jusque sur .son ventre qui tressautait.
J'avoue que si j'avais eu jusque-là bonne
envie de rire, ce désespoir me toucha mal"
LE VEUF 41
gré moi. Ce fut donc d'un ton moitié iro-
nique et moitié compatissant que je dis, en
lui tapant sur la cuisse
Voyons, monsieur Roquer, soyez rai-
sonnable, autrement nous ne pourrons pas
causer.
R s'arrêta de sangloter par un effort de
volonté qui violaça ses joues pendantes,
et, s'arrachant au fauteuil où il s'était
écroulé
C'est juste, dit-il, je vais tâcher d'être
calme.
Alors, il se dirigea en chancelant vers
son armoire à glace, l'ouvrit d'une main
tremblante qui secouait le trousseau de
clefs. Je l'entendis longtemps fouiller sur
les planches, bousculer l'ordre des tiroirs.
Et il scandait tous ces mouvements de
bruyants soupirs. Enfin il trouva ce qu'il
cherchait, et, laissant la porte de l'armoire
battante, il revint vers moi.
H tenait une lettre à la main.
42 CHEZ t,ES4 FtMjES
Machinalement, j'étendis le bras pour la
saisir, mais il mit ses doigts grassouillets
sur ma manche et d'une voix si faible, si
essoufnée que je l'entendais a peine
Avant tout, monsieur le docteur, de-
manda-t-il, connaissez-vous la jurisprudence
qui règle nos maisons?
Mon Dieu répondis-je, pas comme
si j'avais l'intention de m'établir.
Il y a, continua-t-il sans sourciller,
un article qui vise la situation morale des
patrons. Ils doivent être mariés. C'est une
disposition dont je ne dis point de mal,
elle fait toute l'honorabilité de notre pre-
fession. Mais cette loi si sage n'a pas pu
tout prévoir. Elle a, dans l'application, des
exigences cruelles. Ainsi. en ce qui me
concerne.
De nouveau les sanglots l'étouSerent. D
me tendit la lettre qu'il venait de sortir de
son armoire, en me faisant signe d'en
prendre connaissance.
?
T.E VEUF
C'était un pli administratif, en haut du-
quel cet en-tete était imprimé
MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR
CONMtSSAMAT PE POUCE
Au-dessous, le secrétaire du commis-
saire, d'une belle écriture bureaucratique,
élégante, correcte, avait tracé ces lignes
« Monsieur Roquer, directeur d'une mai-
son publique, sise rue d'Albanie, n" 43,
veuf, depuis le 7 octobre dernier, de Marie-
Adélaide-Angèle Ganivia, est informé que
les délais légaux étant expirés en ce qui
le concerne, il doit contracter un nouveau
mariage dans le plus bref délai, ou, con-
formément à l'article 7 du chapitrè xxn
des règlements, renoncer immédiatement à
l'exploitation de son établissement. »
Les mains sur ses genoux, le cou tendu
vers ma parole, le patron me regardait avec
des yeux éplorés.
44 CHEZ hBS F~HES
Mon pauvre monsieur Roquer, lui dis.
je, puisque c'est la loi.
Une flamme de révolte passa dans son
regard. Il secoua sa tête grise
C'est inutile, monsieur le docteur, je
n'obéirai pas.
Puis, revenant tout de suite à la notion
douloureuse de son impuissance, il s'écna,
les mains tordues
0 mon Dieu est-ce que ce n'est pas
inhumain de torturer ainsi un pauvre
homme qui n'a jamais fait de mal à per-
sonne, et qui demande seulement qu'on le
laisse dans son coin pleurer tranquille.
Je ne savais que lui répondre. Il conti-
nua
Je ne suis pourtant pas un insurgé,
monsieur le docteur, vous allez en juger.
Je demande encore cinq mois pour me rési-
gner à la liquidation ou au mariage. Un
an pour le deuil d'une femme comme la
mienne Ce n'est pas trop. peut-être J'ai
45
LE VEUF
3.
écrit au commissaire pour lui demander
ce délai-là. Je vais vous lire ma lettre;
c'est afin d'avoir votre avis sur sa conve-
nance que je vous ai prié de monter ici.
Il tira d'un vieux buvard qui traînait sur
la table un brouillon d'épitre surchargé de
ratures, plaça son binocle sur son nez, et,
s'approchant des bougies, commença en
ânonnant:
« Monsieur le commissaire,
« La présente est pour répondre très
respectueusement à l'avis dont vous m'avez
favorisé.
« Je sollicite de votre bienveillance la
permission de prolonger ma situation de
veuvage jusqu'à l'année révolue du deuil,
eu égard à la tendresse et à l'estime dont
nous avons toujours été unis, ma défunte
femme et moi. Du mérite de laquelle tous
nos voisins et nos fournisseurs sont garants
qu'on n'a jamais vu une maison mieux
tenue sous le rapport de l'hygiène et de la

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