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Christie et son orgue

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Dans la mansarde d’une maison située au fond d’une sombre ruelle, un vieil orgue de Barbarie jouait un soir l’air de Home, sweet home, qui ressemblait à une sorte d’ironie, en un lieu si dépourvu des douceurs du foyer domestique.

C’était, en effet, un endroit sombre et misérable, et peut-être plus d’un locataire du garni qui occupait l’étage au-dessous de la mansarde, tout en se retournant sur son grabat, soupirait-il en pensant combien sa demeure ressemblait peu à ce doux foyer dont leur parlait le refrain de l’instrument fêlé.

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À propos de Collection XIX

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Catherine Augusta Walton

Christie et son orgue

I

LE VIEIL ORGUE

Dans la mansarde d’une maison située au fond d’une sombre ruelle, un vieil orgue de Barbarie jouait un soir l’air de Home1, sweet home, qui ressemblait à une sorte d’ironie, en un lieu si dépourvu des douceurs du foyer domestique.

C’était, en effet, un endroit sombre et misérable, et peut-être plus d’un locataire du garni qui occupait l’étage au-dessous de la mansarde, tout en se retournant sur son grabat, soupirait-il en pensant combien sa demeure ressemblait peu à ce doux foyer dont leur parlait le refrain de l’instrument fêlé.

L’orgue continuait à jouer, quoiqu’il fût tard, que la chandelle fût consumée et le feu éteint. Si vous aviez gravi jusqu’au sommet de l’escalier vermoulu, vous auriez vu un vieillard solitaire dans sa mansarde, et qui souriait à son orgue tandis qu’il le tournait d’une main tremblante.

Le vieux Laurent avait un véritable amour pour son orgue qui faisait tout le bonheur de sa vie. Lui-même était pauvre, triste, sans un parent, sans un ami au monde. Tous ceux qu’il avait aimés étaient morts ; il n’avait personne à qui il pût conter ses chagrins ; aussi avait-il concentré toute sa tendresse sur son orgue, son seul trésor.

Pauvre orgue ! Il avait vieilli comme son maître. La forme en était devenue bien antique ; la soie rouge, bien sale et bien usée ; et il ne pouvait faire entendre aucun des airs nouveaux qui charmaient tant les enfants. Aussi Laurent avait-il beau tourner et tourner la manivelle pendant des journées entières, les passants ne s’arrêtaient guère pour écouter, ce qui était pour le pauvre vieillard un douloureux afront.

Cet affront, il l’avait ressenti plus vivement que jamais durant le jour où commence notre histoire. Le temps était froid et brumeux. Un vent glacial soufflait et avait transpercé le vieillard. Son habit râpé ne pouvait le garantir, car l’habit, lui aussi, était vieux comme l’orgue et son maître, qui pouvait à peine se rappeler le jour où il l’avait endossé pour la première fois, tant ce jour était loin derrière lui. Ses mains étaient si engourdies par le froid qu’elles avaient peine à tenir la manivelle de l’instrument, et si tremblantes qu’en la tournant il ajoutait à ses airs des trémolos que le fabricant aurait certainement été bien surpris d’entendre.

Il n’y avait pas beaucoup de variété dans les airs du vieux Laurent, et quand il avait joué Au clair de la lune, God save the Queen2, et Malb’rough s’en va-t-en guerre, il était au bout de son répertoire ; il ne lui restait plus que Home, sweet home ; mais celui-là était son air de prédilection. Il le jouait toujours lentement, afin de le faire durer plus longtemps, et, par cette journée si froide, les trémolos paraissaient des plus pathétiques. Mais personne ne fit attention ni au vieillard ni à son orgue. Quelques enfants se rassemblèrent autour de lui, mais ce fut pour lui demander toutes sortes de nouveaux airs dont il ne connaissait même pas les noms. Quant à Malb’rough, ou à Home, sweet home, ils n’eurent pas l’air de s’en soucier le moins du monde, et ils s’éloignèrent bientôt un à un. Un moment après, une vieille femme mit la tête à la fenêtre et lui cria d’une voix aigre de passer outre et de ne pas troubler un quartier paisible. Le vieux Laurent obéit sans mot dire et, luttant contre la violence du vent, il alla essayer d’une autre rue plus fréquentée ; mais à peine y eut-il dressé son orgue devant une porte cochère, qu’un sergent de ville lui conseilla d’aller ailleurs, afin de ne pas encombrer le chemin.

Le pauvre Laurent tombait presque d’inanition, mais il lui fallait rester, car il n’avait pas dans sa poche un centime, et le matin il était sorti sans déjeûner. Enfin, une bonne fermière, qui passait avec un panier au bras, prit en pitié le vieillard qui tremblait de froid et de faim, et tirant de sa poche quelques gros sous soigneusement enveloppés dans un morceau de papier, elle lui en donna deux. Laurent continua de jouer ainsi jusqu’à la nuit ; il répéta mainte et mainte fois ses quatre airs, mais ce fut le seul argent qu’il reçut ce jour-là.

Enfin, comme il commençait à faire sombre. Laurent s’en retourna chez lui. En chemin, il échangea ses deux sous contre un morceau de pain, puis il gravit pesamment l’escalier bien raide qui conduisait à sa mansarde solitaire.

Le pauvre vieux était triste ce soir-là. Il sentait que lui et son orgue n’étaient plus de mode. Ensemble ils avaient vieilli. Laurent pouvait aisément se rappeler le jour où son instrument avait été neuf. Oh ! comme il l’avait admiré ! comme il en avait été fier ! La soie rouge qui le recouvrait était alors si brillante, et les airs étaient nouveaux. Il n’y avait pas autant d’orgues à cette époque, et non-seulement les enfants, mais les grandes personnes, voire même de beaux messieurs s’arrêtaient pour l’écouter. Laurent était heureux alors ; mais une autre génération avait succédé à celle-là, et il sentait qu’il n’était plus maintenant qu’un pauvre vieillard abandonné, et ses réflexions étaient bien tristes, tandis qu’il s’efforçait de rallumer son feu éteint.

Mais après avoir mangé son pain et un peu de soupe qui lui restait de la veille et qu’il avait fait réchauffer, Laurent se sentit un peu mieux, et se remit à sa musique comme à l’ordinaire, pour ranimer son courage, car il ne connaissait pas d’autre consolateur.

La propriétaire du garni dont Laurent occupait une des plus étroites mansardes s’était d’abord opposée à recevoir son orgue, disant que la musique dérangerait ses autres locataires ; cependant, lorsque Laurent lui offrit de payer deux sous de plus de loyer par semaine, à condition de jouer quand il le voudrait, elle ne s’y refusa plus.

Jusque bien avant dans la nuit il continua donc de tourner son orgue, et sa physionomie s’éclaircissait, et son cœur devenait plus léger à mesure qu’il écoutait ses quatre airs. C’était une si bonne société, pensait-il, et sa mansarde était si triste le soir ! Là, du moins, personne ne pouvait se plaindre du bruit de son orgue, ou le regarder avec mépris.

Mais il y avait ce soir-là quelqu’un qui écoutait le vieil instrument et l’admirait comme Laurent, sans que celui-ci s’en doutât. Blotti derrière la porte, l’oreille collée contre une large fente, se tenait un pauvre petit garçon en guenilles. Un soir, quelque temps auparavant, il venait de prendre place, pour y passer la nuit, sur la paille du dortoir commun qui occupait le rez-de-chaussée, lorsqu’une musique lointaine se fit entendre. Tout d’abord l’enfant n’y prêta pas grande attention, mais quand résonnèrent les premières notes de Home, sweet home, le petit Christie appuya sa tête sur son coude et écouta en retenant son souffle. C’en était presque trop pour lui ; c’était le souvenir d’autrefois. Quelques mois auparavant, il avait une mère, et c’était la dernière chose qu’elle lui avait chantée. En un instant, le passé tout entier lui apparut : la chambre désolée, le visage amaigri qui reposait sur l’oreiller, la main chérie qui avait si souvent caressé ses cheveux avec amour, et la douce voix qui lui avait chanté ce même air. Il lui semblait encore l’entendre. Il s’en souvenait si bien ! Et il se souvenait aussi qu’elle lui avait dit : « Christie, je vais partir pour ma demeure céleste ; je vais partir pour mon home, mon enfant. »

Ces paroles étaient les dernières qu’elle lui avait adressées. Depuis ce moment, la vie de Christie avait été bien triste. Vivre sans mère ! Pour lui, ce n’était, pour ainsi dire, plus vivre.

Depuis la mort de cette mère bien-aimée, il ne s’était pas senti heureux un seul moment. Il avait bien travaillé, le pauvre enfant, pour gagner son pain, car elle lui avait recommandé de le faire ; mais il avait souvent désiré pouvoir aller la rejoindre dans sa demeure céleste, et il le désirait ce soir-là plus que jamais, en entendant l’air favori de sa mère. Mais taudis qu’il écoutait avec ravissement ces sons qui paraissaient descendre du ciel, une dispute s’engagea entre deux des habitants de la chambre commune, et le tapage fut si grand qu’il devint impossible au pauvre Christie de distinguer les notes de ce qu’il désirait entendre.

Alors, sans bruit, se glissant hors de la chambre, et fermant tout doucement la porte derrière lui, afin que personne ne l’entendit, Christie monta à tâtons l’escalier sombre. Il se mit à genoux près de la porte et écouta. Il faisait très-froid, le vent sifflait à travers les lucarnes disjointes et faisait grelotter le pauvre garçon ; néanmoins, il ne bougea pas. L’orgue s’arrêta enfin. Christie entendit le vieillard le poser contre le mur, et bientôt tout fut tranquille. Il descendit alors, se recoucha sur son grabat, s’endormit, et rêva de sa mère dans la patrie lointaine.

Il croyait l’entendre chanter l’air de Home, sweet home, « Je suis arrivée, Christie, disait-elle ; je suis dans ma nouvelle demeure. Sur la terre, il n’en est point de semblable. »

II

CHRISTIE EST CHARGÉ D’UNE MISSION IMPORTANTE

Le triste logement avait maintenant des charmes pour le pauvre petit, et il y retournait chaque soir pour entendre la chanson de sa mère. La propriétaire commença à le regarder comme un de ses plus fidèles habitués, et elle lui donnait quelquefois une croûte de pain, car elle avait remarqué son air affamé lorsqu’il entrait le soir dans la grande chambre pour y passer la nuit.

Et chaque soir, le vieux Laurent jouait, et Christie montait pour l’écouter.

Mais une fois, tandis qu’il était, à son ordinaire, accroupi près de la porte, la musique s’arrêta tout-à-coup, et il entendit un bruit sourd, comme si quelque chose était tombé par terre. Il attendit un instant ; puis, voyant que rien ne bougeait, il ouvrit la porte avec précaution et jeta un regard furtif dans la chambre. Il faisait sombre dans la mansarde, car le feu était presque éteint et Laurent n’avait pas de lumière ; mais, grâce à un rayon de la lune qui pénétrait à travers la lucarne, Christie put distinguer le corps du vieillard gisant à terre. Il entra, s’approcha de lui et lui prit la main : elle était froide, et l’enfant crut que le vieillard était mort. Il se disposait à descendre pour appeler à son secours la maîtresse de la maison, lorsque le vieillard fit un mouvement, ouvrit les yeux, et d’une voix tremblante :

  •  — Qui est là ? demanda-t-il.
  •  — Ce n’est que moi, monsieur, répondit Christie, ce n’est que moi. Je vous écoutais jouer, et je vous ai entendu tomber, alors je suis entré. Etes-vous mieux, maintenant ?

Le vieillard souleva la tête et regarda autour de lui. Christie l’aida à se lever, et le conduisit à la paille étendue dans un coin de la mansarde, et qui lui servait de lit.

  •  — Etes-vous mieux, monsieur Laurent ? répéta-t-il, quand le vieillard se fut couché.
  •  — Oui, oui, répondit celui-ci ; ce n’est que le froid, mon garçon ; les nuits sont très-froides maintenant, et je suis un pauvre malheureux sans ami. Donne nuit.

Le vieillard s’endormit, et Christie se coucha près de lui et s’endormit aussi.