CHRÓMA

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« "Un phénomène mondial ? On coupe!!! J'ai dit on coupe ! Bulletin d'information exceptionnel. Dans une heure. Le ministère est en ligne ??? Bien sûr que je décroche !!!" C'était le branle-bas de combat au second étage. Affolées, les maquilleuses essayaient de donner une mine potable aux deux présentateurs vedettes de la chaîne, inhabituellement tirés du lit par une dépêche AFP pour le moins incongrue et rédigée en ces termes : "Disparition totale de la couleur rouge constatée depuis le lever du jour. Pas d'explication pour l'instant. Phénomène d'envergure planétaire à vérifier" ».
À mi-chemin entre thriller et roman d'anticipation, CHRÓMA dessine les errances de notre moderne humanité, en proie à la disparition des couleurs.
Haletant et sinistrement réaliste.


Publié le : vendredi 13 mai 2016
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EAN13 : 9782334129695
Nombre de pages : 242
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-12967-1

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

À Sébastien,

 

Mon générateur d’intensité et inconditionnel amour,

 

Et à Elliot et Enée, les plus fabuleux gosses dont on puisse rêver.

1
Rouge

Les épingles en métal de son chignon couture lui entraient douloureusement dans le crâne. Elle se massa la tête et chercha le réveil. C’était l’un des rares objets qu’elle avait pensé à rapporter de chez elle, depuis qu’elle campait sur le chantier. Enfin, pas vraiment un bouge cette piaule. Plutôt une loge de luxe prêtée par sa gracieuse direction. D’un bras engourdi elle explora la table basse, bousculant tour à tour une bouteille de Bordeaux somptueusement vide, un cendrier, et la robe froissée qu’elle portait la veille pour la conférence de presse. Elle se frotta les yeux. Impossible de voir ces satanés chiffres. Ils avaient dû bien forcer sur la bouteille hier. C’est à ça qu’on reconnaissait une bonne équipe. Faut dire aussi qu’ils avaient enfin réussi à tout boucler avant le jour J. Le podium était monté, drapé dans un luxueux velours rouge qu’il avait fallu importer d’Inde. La maison ne se refusait aucun caprice pour mettre en valeur sa célèbre semelle. Alors quand le tapissier avait enfoncé le dernier clou, vers vingt-et-une heures, après plus de dix jours de boulot infernal, elle ne s’était pas privée de célébrer la fin des travaux. Responsable du défilé Louboutin, à son âge, c’était pas un poste qu’on laissait passer de sitôt.

« Allez ! Bouge-toi ma grosse ! », murmura-t-elle pour se donner du courage.

Dehors, tout était encore sombre mais il fallait qu’elle se secoue. Elle avait du pain sur planche.

Elle se leva et chercha à tâtons l’interrupteur de la machine à café.

Rien ne clignotait. Il y avait peut-être eu une panne pendant la nuit. Pas le temps de vérifier. Elle s’engouffra dans la salle de bain. Dernière vérification avant le coup de feu.

« Vingt-six tenues à inspecter, et avec un peu de chance, j’aurai le temps de me prendre un café croissant en terrasse avant l’envoi. »

Elle ferma la porte des bureaux de la direction et sortit son portable. Cinq heures vingt-huit. « Je peux pas monter au front sans anti-cerne », songea-t-elle en jetant un œil rapide à son reflet. Le miroir de l’ascenseur n’était pas tendre.

Dans le vaste vestiaire, elle fut rassurée d’apercevoir les portiques soigneusement étiquetés. Elle saisit son bloc notes et commença l’inventaire pour la quatrième fois en moins de vingt-quatre heures. Il n’y avait pas intérêt à ce qu’un bouton de manchette ne fasse défaut. C’est d’ailleurs grâce à la négligence de la dernière organisatrice qu’elle avait eu le poste. Parce qu’il manquait un foulard à un mannequin et que le plan du maître avait dramatiquement dévié par la faute d’une petite main. L’épervier voyait tout. Tenait la maison Louboutin dans ses gracieuses serres et ne tolérait aucun écart.

Capeline, chemisier, ceinturon. Elle biffa sa liste au fur et à mesure. Jupe, bas marron. Elle retourna le feuillet. Porte jarretelles ? Non pas sur la 14. Natasha. Dans quelques heures, elle dirait « Natasha » bien sûr. Les mannequins, susceptibles, n’aimaient pas être numérotés comme du bétail. Elle poursuivit, mâchonnant son crayon. Elle arrivait au bout. Blouse blanche, ceinture ocre, broche Art déco et bas résille.

Les chaussures, reines de la cérémonie reposaient dans un écrin de cuir, au bas de chaque portique. Prêtes à être enfilées, gueules ouvertes.

Ah ! Posséder une paire d’escarpins Louboutin ! Elle en avait rêvé depuis ses douze ans, ne comptant plus le nombre de ballerines dont elle avait peinturluré la semelle au vernis à ongles rouge, pour imiter la prestigieuse signature.

Nostalgique, elle s’agenouilla devant le dernier lot et prit un escarpin dans la main. Mais alors qu’elle le remettait en place, pressée de siroter son expresso, son sang se figea.

La semelle. Elle se frotta les yeux. Grise. Pas rouge. Pas flamboyante ni luisante comme toute Louboutin qui se respecte. D’un cendre mat à glacer les os.

Elle jeta la paire en vrac dans la boîte et se précipita sur le portique 25. Arracha les escarpins noirs et les brandit au dessus d’elle, dans le faisceau de lumière crue.

La même semelle cendrée. Elle hurla. Qui ? Qui avait osé lui faire un coup pareil à quelques heures à peine du coup d’envoi, du défilé de fin d’année pour lequel ils avaient tous bossé comme des dératés. Elle continua l’inspection, le souffle court. Portique 23, 22, 21.

Gris, du gris et encore du gris. C’etait à en devenir dingue.

De plus en plus essoufflée, elle retourna les écrins, arracha les souliers pour passer, toujours plus vite aux suivants. Toutes les chaussures avaient été subtilisées, et remplacées par leurs jumelles, à un détail prés. Désormais, toutes les semelles en berne affichaient un gris sombre du plus mauvais augure.

Reste calme ma fille. Respire. C’est forcément une blague. Les Louboutin d’origine doivent être planquées quelque part. On me fait un sale tour pour tester mon sang froid. C’est ça. Un dernier examen de passage pour voir si j’ai l’envergure pour le poste. Un coup de l’épervier qui veut s’assurer que la petite jeune tient la route. Alors on se ressaisit, et on cherche où papa lapin a caché les chaussures d’Alice. Elle s’épongea le front d’un revers de manche. Tant pis pour les restes de fond de teint sur le coton blanc. Il fallait qu’elle fasse vite. Le podium. Elles ne sont sûrement pas loin du podium.

Enjambant les couvercles épars, elle se rua vers la sortie, jusqu’à la salle de spectacle. Où est ce putain d’interrupteur ! Elle chercha en vain le pointeur clignotant, plaqua sa paume sur la moulure et rencontra enfin le rectangle froid. Lumière.

Au premier coup d’œil, elle sut que quelque chose clochait. Les secondes qui suivirent confirmèrent le drame qui se dessinait dans sa rétine révulsée. Le merveilleux velours qui drapait le podium, ce bijou d’Inde payé au prix fort et fixé avec tant de méticulosité toute la semaine, l’écrin suprême de ce temple de la chaussure ; pas rouge.

Gris.

Alice sentit son pouls s’accélérer brutalement.

Assieds-toi. Il y a forcément une explication. Réfléchis. Elle voulut se ronger les ongles. Au point où elle en était maintenant la manucure pourrait bien se fendre d’une petite retouche de dernière minute. Elle allait s’attaquer au pouce. Il ne lui avait fallu qu’une demi-seconde pour s’en dissuader. Le temps de constater que le carmin sublime qu’on lui avait appliqué la veille avait cédé place à un gris sombre, d’un terne effrayant. D’un bond elle attrapa son sac et bondit vers la rue. Il fallait qu’elle sorte. Tout de suite.

Sur le trottoir, l’air frais lui fit du bien. Elle s’assit sur le banc, près du kiosque à journaux.

D’abord, téléphoner. Elle se ravisa : « Je ne peux appeler personne. Si l’épervier découvre ça, il me vire ». Elle passa une main nerveuse sous la boule de son chignon défait et en sortit une épingle. Elle commença à la mordiller pour rassembler ses esprits. Elle ne trouvait pas le fil. Aucune explication plausible ne faisait sens dans son esprit en vrac. Et le temps pressait. Elle leva la tête en sursaut. Toute en proie à son agitation, elle n’avait pas vu le chaos qui semblait avoir pris possession de la rue, au carrefour.

Il était à peine six heures, et pourtant la fourmilière s’agitait dans ce quartier tranquille.

– Ça fait une plombe que je leur dis qu’avec ce nouveau maire, tout l’équipement de la ville va partir à veau l’eau ! Et un feu de carrefour principal en plus ! En pleine semaine !

Elle regarda le vieux, qui secouait sa canne en direction du feu de signalisation. Deux voitures étaient encastrées de part et d’autre du poteau. Dans l’un des véhicules, on entendait les cris d’un bébé.

Alice sortit de sa torpeur :

– Vous avez appelé les pompiers ?

– Parce que vous avez du réseau vous peut-être ?

Elle regarda tour à tour le vieux et son portable, qui n’affichait même pas une barre. Dans ces conditions, impossible de passer le moindre appel, effectivement. Et cela n’arrangerait en rien ses affaires. La rue s’encombrait de plus en plus et les premiers techniciens de sa boîte n’allaient pas tarder à arriver. Et ils chercheraient à la joindre, elle, Alice, la grande organisatrice du défilé Louboutin, qui avait mis un point d’honneur à dormir seule, sur les lieux du sacre à venir, pour s’assurer, en grande professionnelle qu’elle était, que tout serait parfait. Comme si elle en était capable. Rien n’était moins vrai en cette froide matinée.

Les cris du nouveau-né la tirèrent de ses ruminations. Par miracle, elle entendit simultanément la sirène des pompiers. Son soulagement fut de courte durée pourtant : le véhicule qui débarqua à vive allure pour freiner brusquement aux abord de l’accident n’avait rien du rassurant camion flamboyant de son enfance. On pouvait bien y lire les lettres « POMPIERS » en caractères blancs. Mais elle sut ce qui clochait. Tout de suite.

Lettres blanches en berne sur un fond gris. Implacablement et désespérément gris. Elle entendit des murmures autour d’elle. Les pompiers eux-même semblaient perplexes.

– Poussez-vous ! Tout le monde s’écarte. Pour la couleur du camion, on n’en sait rien non plus !

Ils étaient quatre. Le plus vif, un antillais costaud qui devait mesurer pas moins de deux mètres se précipita sur la portière. Il la plia d’un coup de genou.

– Amenez-moi la perf et le masque à oxygène ! Y a un bébé encore en vie là-dedans bon dieu et j’peux rien faire pour lui si vous me laissez pas bosser !

Effectivement, une quarantaine de personnes étaient maintenant attroupées autour du camion gris. La perplexité se lisait sur les visages matinaux.

Alice n’aimait pas le sang. A fortiori celui d’un nouveau-né. En prévision, elle détourna la tête lorsque le pompier parvint à extraire le petit corps de son fauteuil. Mais la précaution fut inutile. Des clameurs s’élevaient de toutes parts. Elle regarda l’enfant. Lorsqu’elle vit le liquide grisâtre qui le barbouillait de la tête aux pieds, elle s’évanouit.

2
Sauvetage

J’aurais jamais cru que je la ramasserais sur le trottoir la bourge du septième. Elle non plus à mon avis. Elle va avoir une drôle de surprise en se réveillant. Pas vraiment la Belle au bois dormant dans son cercueil de verre. Je vais la déposer dans la cabine. Sur une serviette qui pue la javel. C’est l’avantage du sex shop. On peut faire des siestes au travail. La tronche qu’elle va tirer… Avec tous les efforts qu’elle fait pour tourner la tête quand elle rentre chez elle. Ah ! elle en est pas fière d’habiter au dessus d’une boutique de godes. Et tenue par un bamboula en plus. T’imagines ! Quand elle a signé le bail elle a dû raconter un crac à ses parents. Ou les emmener les yeux bandés directement au septième. Mais leur dire qu’elle allait passer tous les jours devant la porte d’un magasin pour les affolés de la tringlette en rentrant chez elle, ça, je crois pas qu’elle ait pu.

C’est qu’elle est lourde cette conne en plus. Avec ses groles de star à quatre plaques la semelle à six heures du mat et tout le foin qu’elle nous fait pour que tout l’immeuble sache que madame travaille pour la haute. Pour ce que j’en ai à secouer.

C’est pas que j’aime jouer les chevaliers servants, mais bon, c’est un tel bordel depuis ce matin que si je l’avais pas ramassée, elle serait encore sur le trottoir à midi. Et c’est pas un mahorais qui a bouffé de l’école coranique au chant du coq depuis ses cinq ans qui laisserait une femme en détresse croupir sur le trottoir. Parce qu’à voir sa mine blanche comme un cul de nonne, elle est forcément en détresse. Et elle est pas la seule à vrai dire. Je ne fais pas le malin non plus depuis ce matin. L’avantage quand on travaille dans un sex shop en période de Noël, c’est que quand tout le rouge qui est autour de vous vire au gris, on ne voit que ça. Je peux pas dire quand ça a commencé au juste, mais quand je me suis levé pour la prière, vers cinq heures, j’ai cru qu’on avait sucré mon thé à la menthe de la veille avec des qualudes. Les murs d’abord, qui sont couverts de paillettes écarlates ; un truc de dingue qu’on a fait avec un pistolet à projection ; on ne voyait plus qu’eux. Bien sûr que j’ai cru qu’ils avaient repeint pendant la nuit.

Et puis il y a eu la lingerie. Que j’avais remise en rayon hier en plus. Une vingtaine de strings de mère Noël, brodés avec une bande de fourrure blanche. De quoi donner la gaule au père Noël jusqu’à la fin du monde. C’est bien de la pub chinoise ça. Sauf qu’ils étaient devenus cendre. Ça commençait à faire beaucoup.

Alors je suis sorti dans la rue. Chez nous, on ouvre à quatorze heures de toutes façons. Ça permet de se remettre des nocturnes. Et puis avant midi, la libido est calme dans le quartier. J’avais largement le temps de rentrer avec une explication. Il rigole pas l’oncle. J’ai les clefs de la caisse, mais faudrait pas qu’il manque une capote dans le bocal les jours d’inventaire.

Pas vraiment le même modèle que feu mon paternel. Le genre journaliste sans frontière qui tombe sur le grand amour dans la brousse. Le parigot qui épouse la petite mahoraise. Y a que dans les contes qu’on lit ça. Et il a coché toutes les cases en plus. Le mariage traditionnel à Kani-Kéli avec la traversée du village à pieds sous le parapluie. Les pétales de jasmin qui pleuvent et l’Imane qui braille. Et le camion qui suit derrière, avec tout l’attirail de la dot : le lave-linge dernier cri et le frigo tropicalisé. Ce jour-là, il était devenu le caïd du village mon père.

Faut croire que j’ai été bien élevé finalement, je l’ai posée sur mon lit. Si elle ne se réveille pas dans cinq minutes, je lui balance un verre d’eau à la figure. Typiquement le genre de nanas qui se douchent à l’Evian, ça lui donnera des repères.

Le mois dernier, elle a fait monter un camerounais chez elle. Je crois pas qu’il se soit passé grand chose cela dit, il avait pas vraiment l’air épuisé en redescendant. Il s’est même arrêté chez nous pour offrir un cadeau à sa copine. On avait reçu des nouveaux gels lubrifiants sympas. Mais pour la bourge du septième, c’est pas pareil. Lui, c’est pas un noir, c’est un « black ». Il défile pour sa boîte, grand, costaud, sapé comme un dieu, le genre minorité ethnique tendance qu’on peut afficher en salon. Le black, c’est « in ». C’est bien d’en avoir quelques-uns dans ses fréquentations. C’est glamour, pour parler comme elle. Mais le petit mahorais tout sec fringué comme dans la cité, on ne fréquente pas.

Elle doit penser que je suis analphabète en plus. Fallait la voir arriver avec son air pincé l’autre soir, me demander si on ne m’avait pas déposé par erreur une enveloppe à son nom. Deux places de théâtre m’a-t-elle expliqué, condescendante, comme si je ne pouvais pas savoir ce que c’était moi qu’un théâtre. Avec un père qui m’a fait lire tout Racine avant mes dix-sept ans, j’aurais pu lui dire d’aller se faire foutre en alexandrins, mais non, j’ai préféré me taire et la laisser me répéter sa question, comme si elle s’adressait à un débile profond : « Vraiment, une enveloppe blanche au nom d’Alice, ça ne vous dit rien ? » Elle avait dû prendre son courage à deux mains pour pousser la porte et avancer son petit cul de blanche bien pensante jusque dans mon antre.

Et pourtant, Hamza, le mahorais qui bosse dans un sex shop aurait pu devenir quelqu’un de bien… Ils m’ont tous poussé là bas, à Mayotte, les profs. Tu parles. Un des seuls de la classe qui avait entendu parler français chez lui avant l’âge de six ans, ça leur remontait le moral ! J’ai même eu une bourse pour venir étudier en Métropole. J’étais devenu le vivant symbole de l’intégration et de la réussite du système éducatif. Sauf qu’une fois en France, moi, le petit villageois de la brousse qui n’avait jamais vu un feu rouge ni un cinéma, j’ai pété une durite. J’ai dû aller dix jours en Fac en tout et pour tout. « Un phénomène décompensatoire assorti d’une perte de repères ». C’est ce qu’a dit le psychiatre pour me permettre de toucher la bourse encore un peu. Et puis j’ai zoné à droite à gauche, jusqu’à ce que mon père meure d’un cancer, brutalement, comme un chien. Ça m’a remis les pendules à l’heure. Je me suis inscrit aux cours par correspondance. Je reprends ma vie en main. Mais ça, elle ne peut pas le voir la bourge du septième.

Ce regard qu’elle me jette comme si je l’avais violée. Elle vient de passer discrètement sa main entre ses cuisses, pour vérifier qu’elle avait toujours sa culotte. Mais même séquestré après dix ans d’abstinence j’en voudrais pas de sa carcasse d’anorexique. Moi, j’aime les femmes pleines, avec des hanches et des seins et surtout un vrai sourire. Elle me fait sa bouche en cul de poule.

– C’est bon, je ne vous ai pas attachée. Vous pouvez partir.

Elle me regarde avec un air de faon effarouché maintenant. Un peu plus et elle va me demander combien elle me doit. Noir donc vénal. C’est comme ça qu’elle doit penser la petite bourge.

– Si vous ne vous sentez pas bien, restez chez vous. Je sais pas si vous avez remarqué, mais les secours vont pas être super efficaces aujourd’hui !

Elle a hoché la tête, a bafouillé un merci et elle a tourné les talons. J’ai entendu la porte se fermer doucement.

Et maintenant, je suis là, tout seul, dans ma boutique qui ressemble à un cimetière, et il faut que je comprenne ce qu’il se passe.

3
Médias

– On tourne sur la 2 ! On tourne sur la 1 ! Hein ? Comment ça en Italie aussi ? En Angleterre ? En Chine ? Putain !!! Un phénomène mondial ? On coupe !!! J’ai dit on coupe ! Réunion dans mon bureau. Tout de suite. Vous annoncez un bulletin d’information exceptionnel. Dans une heure. On a soixante minutes pour comprendre ce putain de bordel. Et donner des conseils. Le ministère sur la une ? Je décroche.

C’était le branlebas de combat au second étage. Affolées, les maquilleuses essayaient de donner une mine potable aux deux présentateurs vedettes de la chaîne, qui avaient été inhabituellement tirés du lit par une dépêche AFP pour le moins incongrue et rédigée en ces termes : « Disparition totale du rouge constatée depuis le lever du jour. Pas d’explication pour l’instant. Phénomène d’envergure planétaire à vérifier. »

Les bureaux grouillaient de scientifiques, météorologues, psychiatres, universitaires, traducteurs, tout ce que la chaîne avait pu rassembler de têtes pensantes à cette heure fébrile de la journée. On entendait fuser des hypothèses de tous côtés.

Noé Olivieri fulminait dans son fauteuil de skaï. Comme à chaque fois qu’une information capitale lui parvenait dans des délais imprévus, il était partagé entre l’excitation et l’angoisse. Ce problème chromatique impromptu avait un potentiel de scoop à faire exploser l’audimat en moins de temps qu’il en fallait pour changer de chaîne. Mais il pressentait également la dimension tragique de cette nouvelle, dont les effets, immédiats, étaient très perturbants.

Il sentait une certaine tension dans son équipe matinale réunie au grand complet devant la table ronde.

Il prit la parole avec solennité :

– Mes amis, vous n’aurez sans doute pas deux fois dans votre carrière l’occasion de couvrir un tel événement. Et nous ne maîtriserons probablement pas grande chose de ce que nous dirons sur le sujet aujourd’hui, mais dites-vous bien que c’est la seule information dont nos compatriotes vont bénéficier. Alors peu importe que nous leur racontions n’importe quoi, que nos hypothèses soient loin de la vérité, ou que nos conseils ne couvrent qu’une partie du danger encouru. Travaillez avec cœur et dites-vous bien que vous œuvrez pour la découverte de la vérité, selon vos moyens.

Son assistante prit la parole, longue, sèche avec des gestes nerveux :

– Dans vingt minutes, je veux un premier rapport des différents bureaux pour le montage. Elle se leva et pointa du doigt l’écran. Un diagramme apparut. Causes, effets, conséquences. Je veux savoir pourquoi, et comment la couleur rouge a déserté notre champ de vision. Je veux connaître les conséquences à court terme et les mesures de sécurité à adopter. Et surtout, je veux savoir quand un retour à la normale est envisageable.

Un silence pesant s’installa. Parce qu’il est évident que vous envisagez tous un retour à la normale, pas vrai ?

Reine mordillait son gobelet de café froid. C’était le problème quand vous étiez stagiaire. Entre le moment où vous aviez enfin le temps de vous faire un café et celui où vous trempiez vos lèvres dedans, une foule de tâches urgentes vous était tombé dessus comme la grêle au printemps. Elle avait déjà collecté trois rapports pour la rédaction. Les scientifiques s’accordaient à dire qu’il s’agissait un problème de pollution. La prolifération de certaines particules provoquait la formation d’un écran qui empêchait la couleur rouge de s’imprimer sur notre rétine. Elle n’était pas sûre d’avoir bien compris. La couleur elle-même avait-elle réellement disparu, ou bien l’œil humain était-il devenu incapable de la percevoir ? Les universitaires n’avaient pas encore tranché. Pris de court, ils n’avaient eu le loisir de tester aucune expérimentation. Il allait falloir se contenter d’hypothèses. Du côté des météorologues, on n’avait pas grande chose non plus. Seuls les psychiatres s’affairaient. Ils ne tarissaient pas de commentaires sur les conséquences à court et moyen terme de la disparition du rouge dans le psychisme humain. Et Reine comprenait que ce n’était pas réjouissant. Augmentation des épisodes dépressifs, perte de la vigilance, de la vitalité, de la libido, la liste était longue. Et puis bien sûr le ministère avait communiqué ses premières mesures de précaution. L’interdiction de circuler sur la voie publique entrait en vigueur à partir de neuf heures et jusqu’à nouvel ordre. On ne comptait plus les carambolages aux feux tricolores, les panneaux de signalisation que le gris rendait invisibles, les feux de stop arrière désormais imperceptibles.

Les autres bureaux n’étaient pas prêts et les vingt minutes étaient écoulées. Noé Olivieri allait gueuler comme un putois avec toute la force que ses poumons de fumeur lui permettraient de déployer, et personne ne voudrait entendre ça.

Elle entra dans le bureau avec ses dossiers, mais se prit les pieds dans la lanière du sac à main de Colombe. Celle-ci leva les yeux au ciel d’un regard entendu. Reine ne pouvait pas encadrer cette petite dinde arrogante, qui ne s’était même pas excusée. Elle ramassa ses dossiers du mieux qu’elle le put et les déposa devant Noé. Puis, s’adressant à Colombe, guindée mais superbe dans son tailleur noir :

– C’est dommage quand même pour vos chaussures. Des Louboutin avec une semelle grise, ça ne fait pas le même effet. Vous avez prévu d’appeler le service après vente ? Ils vont vous les repeindre en rose ?

– Vous vous poserez la question quand vous parviendrez à dépasser les talons de trois centimètres.

Reine regarda ses baskets. Touchée. Elle sortit du bureau en fermant la porte derrière elle avec toute la lenteur dont elle était capable, pour ne pas trahir sa colère. Alors qu’elle tenait encore la poignée dans ses mains, elle entendit la belle voix grave de Colombe, celle qui lui avait valu d’obtenir le poste en plus de son magnifique carré auburn et de sa plastique sublime :

– Au fait Reine, pour information, ma meilleure amie travaille chez eux, alors effectivement, je serai la première servie sur les nouveaux modèles. Je vous en ferai mettre une paire de côté quand vous aurez perdu un peu de poids. Les talons affinent la silhouette, certes, mais il faut y mettre du sien quand même !

Noé fronça les sourcils mais ne pipa mot. Oui, il venait d’employer une garce, mais elle était bonne, dans tous les sens du terme. Flamboyante, arrogante, piquante. Elle donnait au journal une note érotique toute subliminale et le public adorait. Une mère fouettard aux mensurations bombesques qui vous assénait les catastrophes de l’actualité à grands coups de modulations sonores. Avec elle, les avanies mondiales devenaient fascinantes, et elle semblait capable de vous hypnotiser un bataillon rien qu’en annonçant la baisse du cours du pétrole.

Et ce matin plus particulièrement, elle dégageait une rage volcanique du meilleur augure.

Tout était prêt.

– Ça va tourner dans cinq minutes, la deux ! La quatre ! Faites le test studio ! Colombe, la tête vers le prompteur un instant. Non ! C’est pas bon ça je veux un raccord maquillage tout de suite. On ne voit pas ses pommettes. Hein ? Vous mettez du rose, du marron ? Vous vous démerdez pour qu’on voie ses pommettes ! C’est pas dur à comprendre bordel de tonnerre de dieu !!!! On tourne dans trois minutes. Oui, on prendra le ministère en voix off à la fin du journal. Allez ! Vous commencez à envoyer le générique.

Reine regardait, fascinée. Les premières images étaient frappantes. Dans un fondu enchaîné, on vit d’abord des temples chinois, des étales de tomates, six camions de pompiers rangés en bataille devant leur caserne, des tubes de sang dans la chambre froide d’un hôpital, des palettes entières de fraises dans une benne, un père Noël en vitrine, et cette dernière image, le drapeau français flottant sur l’Elysée : bleu, blanc, gris.

– Cinq, quatre, trois, deux, un : on tourne !!!!!!!

4
Alice

Elle était encore bien secouée en prenant l’ascenseur. Ce sale type qui l’avait trouvée inerte sur le trottoir… Ça la dégoûtait. L’idée qu’il l’avait prise dans ses bras, l’avait sans doute portée comme un vieux sac. Elle ne se sentait pas fière pourtant : sans lui, à l’heure qu’il est, elle y serait encore. Et effectivement il avait raison sur ce point, c’était pas un jour à faire un malaise. En poussant la porte de chez elle, elle connut un soulagement relatif. Pour se calmer, elle fit une petite inspection des lieux. Ça faisait une semaine qu’elle n’y avait pas mis les pieds, mais tout était en ordre. Curieusement, le malaise de ce début de matinée ne se faisait guère sentir. Dans cet appartement, tout était beige, ou blanc. Elle alluma la télé et mit la bouilloire en route. Le visage de Colombe, superbe et hautain occupait tout l’écran. Elle allait se faire un bon thé corsé et reprendre une douche. On ne savait jamais avec ce qui s’était passé. Mais d’abord, elle devait comprendre. Elle écouta sa meilleure amie exposer les faits comme un bourreau devant sa guillotine :

« Mesdames et messieurs bonjour, c’est une édition exceptionnelle qui vous est proposée ce matin. Le phénomène est sans doute mondial, et sans précédent. Rouge a disparu de la surface de la terre. »

Alice s’inquiéta. Elle connaissait bien pourtant les techniques oratoires de son amie, pour dramatiser le journal. « L’émotion c’est vendeur », avait coutume de répéter Colombe, quand on lui demandait pourquoi elle libérait autant d’ondes anxiogènes sur le petit écran. Mais Colombe avait dit « Rouge », comme si cette couleur disparue accédait désormais par son effacement définitif au statut de personnage, presque humain.

Absorbée par les explications plausibles du phénomène, elle en oublia la bouilloire. Un phénomène lié à la pollution… Mais Rouge allait revenir. Ce n’était qu’une affaire de semaines. « J’espère que c’est le cas, pensa Alice. Parce que sinon, je suis dans une sacrée merde ». Au même moment, son portable sonna. Elle en avait presque oublié le défilé, qui aurait dû commencer dans une heure à peine.

La voix de l’épervier la ramena à la réalité. Elle avait intérêt à être là à midi. Un déjeuner s’improvisait avec l’équipe pour faire le point. L’épervier avait l’air lugubre. Tout cela n’augurait rien de bon.

Sous la douche, elle fut rassurée par son inspection. Elle ôta son vernis à ongles et cacha le coton grisâtre au fond de la poubelle. Elle allait avoir ses règles. Il fallait qu’elle se prépare psychologiquement.

Le téléphone sonna à nouveau. C’était Colombe.

– Tout va bien ? On déjeune toujours ensemble ce midi ? J’ai fait réserver une table en terrasse. Tu m’as trouvée comment tout à l’heure ?

C’était bien du Colombe tout craché. Trois questions dans une même phrase, et un esprit qui fusait dans toutes les directions.

– Non, c’est mort pour ce midi. Réunion au Sommet. Tu te doutes bien de la raison… Je te jure Colombe, ça me fait vraiment flipper toute cette histoire.

– Pas moi chérie. C’est une occasion inouïe de doper ma carrière. On va me voir tout le temps. Et on n’est qu’au début, crois-moi !

– Dis-donc Colombe, si je te confiais qu’un type m’a un peu sauvé la vie ce matin, tu sais… ce pauvre gars qui tient le… En bas de chez moi… Elle se rendit compte qu’elle ignorait jusqu’à son nom, tu crois pas que ça se ferait de le remercier ?

– Le blakos du sex shop ? T’es sentimentale maintenant ? Adopte un chiot à la SPA ! Fais du bénévolat en Inde ! Ma pauvre, si t’as pas la conscience tranquille, fais-lui envoyer des chocolats ! Il t’a rien piqué au moins ?

– Des chocolats. C’est ça. Parfait. Des chocolats. Et au moins je n’aurai pas à remettre un pied chez lui. Cette façon qu’il a de me regarder… T’aurais vu ça…

– Tu m’étonnes. Il ne doit pas en tâter souvent de la viande blanche comme la tienne. Le pauvre.

– Bon chérie, je te rappelle et on se tient au courant.

Elle raccrocha, soulagée.

Quand l’ascenseur parvint au rez-de-chaussée, elle pressa le pas, de l’air le plus absorbé qu’elle pût. Elle avait refait son chignon, et portait des tennis blanches et une marinière. Elle s’était dit que les Louboutin ne seraient pas du meilleur goût après la catastrophe. Suivant l’arrêté ministériel, elle n’avait pas pris son véhicule, ni le métro qui ne circulait plus. Partout, des marcheurs, un peu désorientés se bousculaient. Toutes les rues semblaient être redevenues piétonnes. Elle s’arrêta chez le chocolatier le plus en vogue. Il n’y avait pas foule.

Elle choisit une boîte à la hâte. Une blonde grassouillette lui offrit un pâle sourire :

– C’est pour offrir ?

– Oui oui, pour offrir.

– Alors je mets une petite carte ? Un nom ?

– Non non. Un emballage traditionnel. Ça ira comme ça.

Elle arracha presque le paquet des mains de la vendeuse et sortit en trombes, sa boîte sous le bras. Le temps pressait. « Le modèle trois étages, avec les chocolats blancs et les pâtes d’amande, il va voir que je ne me suis pas foutue de lui. Une affaire de réglée. Et maintenant, retour à la case départ. »

Elle avisa le portier. En plus de vérifier les entrées les jours de défilé, il rendait à tout le monde des services de valet de pied, pour peu qu’on y mît le prix.

– Dites donc Robert, vous n’êtes pas débordé aujourd’hui avec toutes ces annulations ?

– Annulations ? Faut le dire vite ! Ben zêtes pas au courant ? Vous qui étiez sensée tout organiser ?

– Le rouge…

– Non pas le rouge, faut arrêter avec cette histoire maintenant. Tout le monde ne parle plus que de ça ! C’est ni plus ni moins comme avec les éclipses solaires ! Y s’affolent mais moi je dis, d’ici demain, tout sera revenu dans l’ordre, et il aura fait tout ça pour rien !

– Tout ça quoi Robert ?

– Ben l’épervier pardi ! Il a fait rentrer tout le monde à l’heure dite, la presse et tout le tintouin, et il a commencé à ouvrir les vannes !!! Je sais pas d’où il a sorti tout le champagne, mais il a dit qu’à circonstances exceptionnelles, cuvée exceptionnelle ! A dix heures du matin vous pensez bien ! A l’heure qu’il est, ils sont tous saouls comme des outres. Plus personne ne pense au défilé notez bien !

Alice enregistra l’information et répondit du tac au tac.

– Donc puisque vous n’êtes pas trop débordé aujourd’hui Robert, vous pourriez me la faire cette petite livraison ?? À cette adresse ?

Elle lui mit le paquet entre les mains, avec un beau billet.

– Attendez, dites voir… Mais c’est pas là que vous habitez ?

– Non Robert. Moi j’habite au septième. Le paquet, comme je viens de l’écrire, c’est pour le rez-de-chaussée.

– Mais… Sauf votre pardon madame, puisque c’est la même adresse, et que vous habitez au septième, vous passerez forcément devant le rez-de-chaussée ! Alors, pourquoi que vous n’y allez pas vous-même ?

Elle l’aurait giflé. Il commençait à sérieusement la gonfler le sous-fifre qui se faisait mousser à jouer les inspecteurs de seconde zone. Encore un problème qu’elle devrait confier à Colombe. Elle l’aurait remis en place d’un battement de cil.

– Vous posez trop de questions Robert. Alors, vous le prenez ce paquet oui ou non ?

Et sans attendre sa réponse, elle se précipita dans le hall.

Effectivement, ça grouillait et ça piaillait sec. On ne voyait même plus le drapé gris, enroulant le catwalk. Les journalistes, affalées sur les fauteuils du premier rang s’esclaffaient en vidant leur coupe.

Une grande brune entre deux âges tituba avec grâce en s’appuyant sur une colonne corinthienne. Alice la reconnut sur le champ. Elle...

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