Chronique d'une aventure surréaliste I

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Cette chronique en quatre volumes n'obéit qu'au temps de la poésie. Loin de rendre compte d'une banale activité quotidienne, ces journaux placés délibérément sous le signe ascendant sont comme une vaste plage imaginaire sur laquelle s'inscrivent, à la manière des laisses déposées par la mer, les traces du flux et du reflux des jours et des nuits. Ce long récit permet de croiser des personnes et des thèmes récurrents - Nerval, Hölderlin et les romantiques allemands, André Gaillard, Joë Bousquet, André Breton et les surréalistes qui furent des amis proches de l'auteur.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
Lecture(s) : 31
EAN13 : 9782296479999
Nombre de pages : 284
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hronique d’une aventure surréaliste
DU MÊME AUTEUR Introduction à la lecture de Benjamin Péret(Le terrain vague) René Crevel(Seghers, « Poètes d’aujourd’hui ») Carrefour des errances(Éric Losfeld, »Le désordre ») La Voix pronominale(Ellébore) Ah ! vous dirai-je maman !(Ellébore) Bonjour Monsieur Courtot !(Ellébore) Victor Segalen(Henri Veyrier) Le Ferouer(Ellébore) Léautaud(Artefact) Une Épopée sournoise(José Corti) Rivages et mirages d’un promeneur, Gilles Ghez(Galerie Pascal Gabert) Journal imaginaire de mes prisons en ruines(José Corti) L’Obélisque élégiaque(François Bourin) Les Pélicans de Valparaiso(le cherche midi) La Barre d’appui(Manière noire) Je de mots(Bari, Italie, Crav. B.A.Graphis) Les Ménines(le cherche midi)
Ouvrages collectifs Discours(Plasma) Benjamin Péret(Henri Veyrier) Blaise Cendrars(Henri Veyrier) Debenedetti sur l’outre-vif(Ellébore) Du surréalisme et du plaisir(José Corti) Lettres à la cantonade, de Pierre Schumann Audrycourt(Éric Losfeld) André Breton ou le surréalisme,même(L’Âge d’homme) Jean Schuster, Une île à trois coups d’aile(le cherche midi) Jean Bazin, Figures de proie(Le Grand Tamanoir) Jérôme Duwa, 1968, année surréaliste(Imec éditeur)
Traduction en collaboration avec l’auteur La Plaisanterie, de Milan Kundera (Gallimard)
Claude Courtot
Chronique d’une aventure surréaliste
I
L’Harmattan
Illustration de couverture : Jean-Claude Silbermann « Quel est donc ce mot que je ne puis entendre ? » (Goethe,Second Faust), 2002
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56896-9 EAN : 9782296568969
Journal 1
juin-août 1999
30 juin J’ai décidé aujourd’hui de lire un peu de latin chaque jour, maintenant que je ne l’enseigne plus. Ceci à titre d’exercice intellectuel : le contact quotidien avec cette langue rigoureuse, la nécessité de trouver le mot et la tournure justes pour en rendre toute la richesse en français, devraient me maintenir en forme. J’interpréterai comme un signe certain de gâtisme, le moment où je ne serai plus capable de traduire une phrase latine ou, pire encore, le moment où je perdrai le goût de lire du latin. Aussi me suis-je rendu cette après-midi rue de Fleurus, à la librairie Budé pour passer en revue les titres d’œuvres en édition bilingue que je ne possède pas. Je me suis aperçu que ma bibliothèque constituée progressive-ment au fil des années scolaires contient déjà l’essentiel et n’ai rien acheté. J’ai donc mes réserves. De quoi tenir un siège, en littérature latine, jusqu’à ma mort ! Cette promenade a été pour moi l’occasion de passer devant la maison de l’Alliance Française, boulevard Raspail. Là, comme maintes fois déjà, j’ai songé à Jean Schuster. En 1992 il m’avait donné rendez-vous en cet endroit : nous devions tous deux voir une certaine femme, responsable du service qui préparait notre voyage commun en Amérique latine. Tous trois nous avions arrêté le programme : Argentine, Chili, Bolivie, pour moi. Je croyais rêver ! Et finalement en octobre de la même année, le voyage aurait réellement lieu. Je peux dire que cette découverte de l’Amérique a changé ma vie. Elle m’a rendu l’espoir et le goût de la révolution... C’est à Jean que je dois cela, lui qui n’avait jamais perdu ni cet espoir ni cette aspiration révolutionnaire. Nous avions ensuite déjeuné dans un restaurant du quartier, à l’angle du boulevard Raspail et de la rue Huysmans. Jean m’avait raconté ses amours avec la jeune Lourdes, la petite mexicaine que je connaissais à peine alors. C’était émouvant de voir et d’entendre cet homme de 63 ans amoureux comme un collégien. En écrivant ces lignes, je m’aperçois que je suis en train de commencer un journal. Je m’y étais toujours refusé jusqu’à présent. Parce que je crai-gnais – moi qui n’ai jamais pu écrire autre chose que des pages autobiogra-phiques – que cela m’interdise totalement la moindre affabulation imagi-naire. Et j’avais sans doute raison. Nous verrons bien si cela dure ou non. Tout de même, finir par un journal ne laisse pas de m’apparaître comme
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une sorte de démission artistique. Une défaite littéraire. À moins que je ne me mette à mentir... Mais pour que cela ait vraiment un sens, il faudrait qu’un journalvraiservît de référence. Me voilà repris au piège littéraire de la pire espèce !
er 1 juillet Le danger avec le journal, c’est qu’on se croit obligé d’écrire quelque chose chaque jour. Or il faut bien admettre que la plupart de nos journées ne présentent pas d’intérêt notable. En tout cas je me refuse à consigner ici les trop nombreux « moments nuls » de mon existence. Je m’efforcerai donc de tenir un journal exclusivement « positif », exaltant, chargé poétiquement. Il est d’ailleurs toujours important de se demander chaque soir s’il y avait quelque moment à sauver de cette succession d’heures qui viennent de former un jour de plus. Je devais ce matin me lever très tôt pour aller faire passer l’oral de latin d’un concours. Je me suis donc trouvé devant le lycée Victor Duruy, boule-vard des Invalides, vers 7 heures. Comme j’étais en avance, j’ai parcouru ce boulevard, de Saint-François-Xavier au métro Varennes. Peu de circula-tion automobile. Les trottoirs sont déserts. Je longe l’hôtel des Invalides, je regarde le dôme en pensant à Chateaubriand. La conclusion desMémoires d’outre-tombem’a toujours obsédé : « J’aperçois la lune pâle et élargie ; elle s’abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l’Orient, on dirait que l’ancien monde finit et que le nouveau com-mence. » Sauf que ce matin le dôme apparaît en pleine lumière solaire. À ma droite les magnifiques jardins du musée Rodin où les oiseaux chantent distinctement le jour nouveau. Un court instant je me sens seul témoin de Paris, au paradis de la mémoire.
2 juillet Je me demande si je vais poursuivre la rédaction de ce journal. J’ai feuil-leté à la FNAC leJournalde je ne sais quel peintre contemporain. Il est truffé de remarques du genre : « Je me suis levé ce matin et j’ai pris mon petit déjeuner. Puis je me suis rasé, etc. » C’est précisément ce que je veux éviter. Suis-je si sûr de ne jamais écrire de pareilles inepties ? Il fait très chaud et orageux : je me laisse éblouir par les éclairs des cuisses nues qui se croisent et se décroisent sous les robes très courtes des jeunes femmes.
3 juillet Nous avons traversé le jardin du Luxembourg et nous sommes assis quelques instants non loin de l’aire de jeux pour enfants, près du théâtre de marionnettes. J’ai évoqué mes plaisirs d’enfant : mes parents me
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conduisaient souvent ici. Plus tard, adolescent, j’y venais rêver seul, et lire au pied d’une statue de Charles Baudelaire qui a disparu depuis. Le socle portait gravée la dernière strophe desPhares, qui définit le rôle de l’art, en termes définitifs à mes yeux : « Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage Que nous puissions donner de notre dignité Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge Et vient mourir au bord de votre éternité ! » J’ai regardé le lycée Montaigne où je souhaitais jadis ardemment être élève, désir qui ne se réalisa pas, je ne sais pourquoi. L’unique fois où je pé-nétrai dans cet établissement, ce fut en tant que professeur, il y a quelques années, pour y retirer des copies de baccalauréat : cela ne m’émut pas par-ticulièrement. C’était trop tard ! J’ai essayé vainement de distinguer l’enfant que j’étais, parmi ceux qui jouaient là devant moi, cette après-midi. J’ai tenté de me rappeler si, à cette époque lointaine, voyant passer tel ou tel personnage d’une soixantaine d’années, je me projetais dans ce vieux bonhomme qui m’observait avec une curieuse insistance... Je n’ai éprouvé nulle nostalgie, nulle mélancolie. Je ne voudrais à aucun prix que tout cela soit à recommencer. Je ne suis pas prêt à signer ton pacte diabolique, mon cher Faust ! Ma vie est derrière moi ; c’est bien ainsi. J’ai vieilli auprès de celle que j’aime et cela m’est infiniment plus précieux que le souvenir douloureux de mes espoirs et de mes décep-tions de jeunesse.
5 juillet J’ai été saisi d’une irrésistible envie d’aller visiter la serre tropicale du jardin des Plantes. Tant j’espère pouvoir prochainement me rendre au Mexique, au Guatemala et au Brésil ! J’ai retrouvé les mêmes arbres qu’à Rio, à Palenque, à la Martinique et à la Réunion. J’avoue que marcher parmi cette végétation délirante dans un endroit de Paris tout proche de la gare d’Austerlitz provoqua en moi un étrange mélange de sensations. Je me suis rappelé les années de mes débuts à Vendôme : jeune professeur, je revenais deux fois par semaine à Paris où tout me retenait, et les retours étaient toujours plus douloureux. Quitter Paris était à chaque fois une séparation déchirante d’avec celle que j’aimais. Puis il y eut le service militaire... à Blois ! Cette gare d’Austerlitz, le cauchemar de ma jeunesse ! Avant de connaître celle qui deviendrait ma compagne, j’envisageais de faire une carrière de professeur à l’étranger, en Amérique latine, qui toujours m’attira. J’attendrais trente années avant de découvrir ce conti-nent ! C’est que je ne me sentais pas prêt non plus à abandonner Paris. Aujourd’hui, au jardin des Plantes, je me disais que je possédais à la fois
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Paris et les Tropiques. Je vibrais au cœur brûlant de l’image, rapprochement étincelant de deux réalités distantes. J’ai eu la sensation d’un destin vécu dans sa plénitude, avec toute l’épaisseur de la conscience. Un destin qui ne laisse désormais plus aucune place à une nouvelle aventure.
6 juillet Je viens de classer toutes mes photographies scolaires : le professeur entouré de ses élèves. Depuis 1965 – à Vendôme – jusqu’à cette année 1999, la dernière de mon enseignement. Que de visages totalement oubliés. À part de très rares exceptions, je suis incapable de remettre un nom sur chacune de ces têtes. À croire que ma vie pourrait recommencer, comme si de rien n’était. Toutes ces photographies devraient me rappeler des mil-liers d’heures de cours, des explications et des commentaires, des conseils, des avertissements, des lectures, des mots, encore des mots, toujours des mots... Elles passent cependant, en silence, devant mes yeux fatigués. Je ne suis nullement mélancolique, nullement nostalgique ; ce qui m’attriste le plus, c’est cette espèce d’indifférence avec laquelle je contemple ce qui constitua l’essentiel de ma vie quotidienne pendant des années et qui s’es-tompe tranquillement sur ces clichés fanés.
8 juillet Déjeuner avec Jean Orizet et Jean-Marc Debenedetti. Je n’écris pas cela comme une indication mondaine dont fourmillent d’ordinaire lesJournaux, mais parce que ce fut un déjeuner où furent évoqués des projets littéraires. Nous avons parlé de la publication prochaine du numéro spécial dePoésie 1consacré à Benjamin Péret. J’ai également remis à Orizet, mon éditeur, les disquettes desMénines, mon prochain livre que le cherche midi devrait publier en février 2000. Grande joie à l’idée que désormais mon activité sera exclusivement consacrée à la littérature et à l’art. Comme si je vivais de ma plume, enfin ! une vie dont j’aurai rêvé... toute ma vie ! Jean-Marc et moi nous nous sommes rendus ensuite à pied, de la rue du Cherche-Midi au Musée d’Orsay où je souhaitais feuilleter des catalogues. Jean-Marc m’a demandé d’écrire un article sur lui pour sa prochaine expo-sition – septembre 2000. J’ai accepté d’enthousiasme. J’aime beaucoup ce qu’il fait : j’apprécie particulièrement en lui son aptitude à s’exprimer sous des formes variées, peinture, sculpture, poèmes. Comme j’aimerais pouvoir traduire en musique ou en peinture ce que je prétends dire avec des mots. Mais je suis condamné aux mots. Ainsi je sens d’une manière intense l’âpre poésie qui se dégage des œuvres de Paul Sérusier. J’ai acheté un livre sur lui à la librairie du musée. Il y a une quinzaine de jours j’étais monté voir les quelques toiles exposées ici, notamment la superbeMélancolieetLaBarrière fleuriequi exercent
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