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Chronique d'une aventure surréaliste III

De
192 pages
Cette chronique en quatre volumes n'obéit qu'au temps de la poésie. Loin de rendre compte d'une banale activité quotidienne, ces journaux placés délibérément sous le signe ascendant sont comme une vaste plage imaginaire sur laquelle s'inscrivent, à la manière des laisses déposées par la mer, les traces du flux et du reflux des jours et des nuits. Ce long récit permet de croiser des personnes et des thèmes récurrents - Nerval, Hölderlin et les romantiques allemands, André Gaillard, Joë Bousquet, André Breton et les surréalistes qui furent des amis proches de l'auteur.
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C
hronique d’une aventure surréaliste
DU MÊME AUTEUR Introduction à la lecture de Benjamin Péret(Le terrain vague) René Crevel(Seghers, « Poètes d’aujourd’hui ») Carrefour des errances(Éric Losfeld, »Le désordre ») La Voix pronominale(Ellébore) Ah ! vous dirai-je maman !(Ellébore) Bonjour Monsieur Courtot !(Ellébore) Victor Segalen(Henri Veyrier) Le Ferouer(Ellébore) Léautaud(Artefact) Une Épopée sournoise(José Corti) Rivages et mirages d’un promeneur, Gilles Ghez(Galerie Pascal Gabert) Journal imaginaire de mes prisons en ruines(José Corti) L’Obélisque élégiaque(François Bourin) Les Pélicans de Valparaiso(le cherche midi) La Barre d’appui(Manière noire) Je de mots(Bari, Italie, Crav. B.A.Graphis) Les Ménines(le cherche midi)
Ouvrages collectifs Discours(Plasma) Benjamin Péret(Henri Veyrier) Blaise Cendrars(Henri Veyrier) Debenedetti sur l’outre-vif(Ellébore) Du surréalisme et du plaisir(José Corti) Lettres à la cantonade, de Pierre Schumann Audrycourt(Éric Losfeld) André Breton ou le surréalisme,même(L’Âge d’homme) Jean Schuster, Une île à trois coups d’aile(le cherche midi) Jean Bazin, Figures de proie(Le Grand Tamanoir) Jérôme Duwa, 1968, année surréaliste(Imec éditeur)
Traduction en collaboration avec l’auteur La Plaisanterie, de Milan Kundera (Gallimard)
Claude Courtot
Chronique d’une aventure surréaliste
III
L’Harmattan
Illustration de couverture : Jean-Marc Debenedetti,Les Héritiers du Majorat, 1978
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-56898-3 EAN : 9782296568983
Journal 34
janvier-février 2005
3 janvier Je rêve cette nuit que je suis toujours professeur à Janson-de-Sailly : les retrouvailles avec mes anciens collègues, dans la salle des professeurs, an-goissante, me sont particulièrement pénibles. Un peu plus tard, je rends un devoir corrigé dans le plus grand désordre, noté avec une rare désinvolture, à ces élèves des classes préparatoires aux Hautes Études Commerciales, ces fameux « commerciaux » auxquels j’ai dispensé en effet mon enseignement pendant des années et que je finis par mépriser si intensément que je dus abandonner ces classes. De toute la population scolaire que j’ai connue, ces futurs chefs d’entreprise, cadres supérieurs, banquiers, sont ce qui existe de plus odieux. Non seulement ils sont abrutis mais ils possèdent déjà toutes les tares qui leur permettront de briller dans les professions auxquelles ils se préparent. Rien n’est plus répugnant que la jeunesse lorsqu’elle se pare de l’abjection adulte. Les conditions de mon rêve étaient impitoyables : je devais encore enseigner dans ces classes pendant une dizaine d’années. Cette seule idée me rendait malade. Rarement le démenti que le réveil infli-gea à cet affreux destin me parut plus fortifiant ! Sans doute dois-je ce cauchemar à la lecture de quelques merveilleuses pages de Thomas Bernhard avec lequel j’entretiens une étroite complicité lorsqu’il dénonce l’horreur de la nation autrichienne qui n’est évidemment pas pire que la porcherie française : « La plupart de nos professeurs sont des créatures minables, qui semblent s’être donné pour tâche de barricader la vie de leurs élèves et de la transformer, finalement et définitivement, en une épouvantable déprime... Les professeurs sont les suppôts de l’État et si, comme dans cet État autrichien d’aujourd’hui, il s’agit d’un État complète-ment rabougri moralement et intellectuellement, d’un État qui n’enseigne que grossièreté et pourriture et chaos dangereux, naturellement aussi les professeurs sont intellectuellement et moralement rabougris, et grossiers et pourris et chaotiques. » (Les Maîtres anciens)
4 janvier J’ai retrouvé l’allusion de Nerval à Fichte, dans l’étrange récit desNuits d’octobre, publiées en 1852, cette double errance dans la nuit de la réalité qui conduit le poète de Paris à Meaux puis Senlis, et dans la lumière du rêve où un chœur de gnomes s’emploie à nettoyer son cerveau de dangereux
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fantasmes d’auberge : « Lemoiet lenon-moide Fichte se livrent un terrible combat dans cet esprit plein d’objectivité. Si seulement il n’avait pas arrosé la bière de Mars de quelques tournées de punch offert à ces dames !... » Rêve dont Nerval est éveillé par le chant du coq : « Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie, de rêve et de réalité. » Avant de conclure : « Voilà l’histoire de trois nuits d’octobre, qui m’ont corrigé des excès d’un réalisme trop absolu ; j’ai du moins tout lieu de l’espérer. »
6 janvier J’ai aujourd’hui 66 ans. « Comment l’homme peut-il fêter un anniversaire, et le sien, ai-je tou-jours pensé, alors que le seul fait d’être au monde n’est autre qu’un mal-heur, oui, ai-je toujours pensé, si les hommes instituaient une heure du souvenir le jour de leur anniversaire, en quelque sorte une heure du souve-nir, en mémoire du forfait commis à leur endroit par leurs géniteurs, pour cela j’aurais de la compréhension, mais tout de même pas pour un jour de fête ! a-t-il dit. » (Thomas BernhardLes Maîtres anciens) Je ne pense pas que le fait d’être au monde soit un malheur. En tout cas pas pour moi, qui ne peux prétendre que mon existence a été mal-heureuse. Mais il est certain que je n’ai jamaisaimévie. Aujourd’hui la plus que jamais je m’efforce, dans ces laisses, de souligner les joies que j’ai éprouvées ou que je connais encore – grâce à la musique, la poésie, l’art et à la présence de quelques êtres chers – de témoigner de tout ce qui fait que ma viemalgré toutvalait la peine d’être vécue.Je ne peux pourtant gommer cemalgré tout. Je ne regrette pas d’avoir vécu. Mais je soutiens que cela aurait été aussi bien de ne pas naître. Ma vie ne m’apparaît ni nécessaire ni suffisante. Au mieux je puise une sorte de bonheur de vivre dans une existence plurielle, plus vaste que la mienne, constituée d’autres destins, de Cornelius Gallus à quelque ami du salon Viardot, en passant par Hölderlin et Hubert Robert... Je tisse ainsi un filet poétique qui me préserve de la chute dans le néant.
12 janvier Je me délecte à la lecture de Thomas Bernhard dont la critique corrosive m’enchante, d’autant plus que son excès montre assez que cet homme ne désespère pas de tout, quoi qu’il dise : quelle santé ne faut-il pas avoir pour ainsijusqu’à la finen témoignent sa dernière pièce – comme Place des héros, ou son ultime récitExtinction– se maintenir à la hauteur d’une telle protestation ! Je m’en sens, pour ma part, bien incapable ! Quelle jolie exécution du pantin Heidegger : « Heidegger, ridicule petit-bourgeois national-socialiste en culotte de golf... un faible penseur préalpin,
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selon moi, tout juste fait pour la potée philosophique allemande... Heidegger est un bon exemple de la façon dont une mode philosophique qui, un jour, a conquis toute l’Allemagne, il n’en reste rien qu’un certain nombre de photos ridicules et un certain nombre d’écrits beaucoup plus ridicules en-core... » (LesMaîtres anciens) Toutefois l’œuvre de Bernahrd est, à mes yeux, cruellement dépourvue de la dimension poétique. Si la critique virulente est saine, si cette haine m’aide à respirer dans le monde puant où nous vivons, il manque lecoup d’ailequi permet de regagner l’azur. Seul le surréalisme peut assouvir mes deux exigences vitales. Nettoyer les écuries d’Augias, oui, mais avec les eaux pures du torrent qui descend de la montagne sublime.
13 janvier Dans sesMémoires d’un surréalisteMaxime Alexandre, celui (1968) qui de tous les surréalistes connaît sans doute le mieux le romantisme alle-mand, auquel il a consacré de nombreux travaux, parce que l’allemand était sa langue maternelle, je relève cette curieuse remarque : « Breton n’aimait pas la musique, surtout pas la musique dite « classique ». Seule l’opérette, moins que cela, un auteur d’opérette, Jacques Offenbach, trouvait grâce devant lui. Il acheta un gramophone rien que pour écouter des extraits d’« Orphée aux Enfers », toujours le même disque, sans se lasser, et en se tordant chaque fois de rire. Quand j’étais roi de Béotie-i-e, i-i-i-i-i-i-i-i-i-i-i-ie... Un rapprochement me vient à l’esprit, l’avouerai-je ? Je pense à la pré-vention de Tolstoï contre la musique. Tolstoï, Breton ? étrange et singulière comparaison, n’est-ce pas ? Eh bien, si l’un et l’autre ont tiré de cette pré-vention des conclusions opposées, les raisons qui les y ont conduits sont à peu près identiques, tous deux ayant considéré la musique comme un gas-pillage d’énergie, un obstacle à l’action, à l’action moralisante chez Tolstoï, à l’action morale (je diraisspirituellesi je ne craignais l’équivoque) chez Breton. » (pp. 107-108) Je ne sais pas si l’analyse est exacte mais je constate moi aussi l’étrange accord dans ce refus de la musique entre celui que je tiens pour le suprême poète et Tolstoï qui, pour moi, est le romancier majuscule.
14 janvier Je suis très heureux d’avoir pu renouer le contact avec Jean Bazin, à l’occasion de la soutenance de thèse de Jérôme, à laquelle nous l’avions invité, car je savais que Bazin conservait une estime intacte envers Jean Schuster. Il vint, avec son ami Jean-Michel Le Gallo, rejoindreCoupure dans les années soixante-dix. Ils étaient de ces jeunes que Jean Schuster
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accueillait sans hésiter, dès qu’il reconnaissait en eux laflammepoétique. Bazin et Le Gallo pratiquaient une écriture duelle, ils signèrent de leurs noms réunis deux volumes de la collectionLe Récipiendaire– où Schuster publiaLes MoutonsLes Tours d’Étheren 1976 etLe Hibou posthumesuivi del’Exigence primitiveen 1978. Bazin qui a manifestement gardé la nostalgie de cette époque, avoue qu’il a dans ses tiroirs quelques pages qu’il n’a jamais menées à terme. Il justifie sa stérilité par une extrême exigence, sans parvenir à se convaincre lui-même. Bazin a été dévoré par le travail, la famille, l’existence quoti-dienne. Il continue de rêver cependant.L’Exigence primitives’achevait sur cette phrase, si émouvante quand on sait le destin de ces deux poètes restés sans voix : « Il faudrait pouvoir solder l’AVENIR. » Bazin prétend ne pas comprendre mon refus de publier ces laisses! J’essaie de le lui expliquer. Nous finissons par reconnaître que nous sommes pris l’un et l’autre dans un réseau de contradictions qui nous honorent sans nous satisfaire pour autant !
17 janvier Jean-Michel Devésa me confirme que Hölderlin a vécu à Bordeaux dans un immeuble situé sur les Allées de Tourny, à deux pas de l’hôtel de Sèze où je logeais lors du « colloque Crevel ». C’est aujourd’hui le siège d’Air France et d’une banque.
22 janvier Arrivée à Vienne, dans le quartier des musées où se situe notre hôtel Vienna Art, Breitegasse, en début d’après-midi. Nous faisons, en tramway, le tour du Ring. Cette architecture impériale a vraiment un aspect glacial. Solennité compassée. La ville entière paraît avant tout préoccupée des appa-rences : les drames, s’il y en a, sont tapis derrière les murs, derrière les innombrables fenêtres si semblables, si bien alignées, si insoupçonnables. Pas étonnant qu’on ait découvert ici – Freud – l’inconscient, les pulsions refoulées, masquées par des façades trop respectables pour être honnêtes.
23 janvier Schönbrunn le matin : la gloriette et le parc sous la neige. Lors de mon précédent voyage, en avril 1994, j’avais parcouru les mêmes lieux par un beau soleil de printemps. Voyage d’hiver. Hiver de la vie. L’après-midi passé dans les maisons Hun dertwasser : j’aime ses ta-bleaux et ses idées. Cela fait naturellement songer à l’Art Brut et à Dubuffet, c’est original et délibérément euphorique. Particulièrement exaltantes ces fenêtres disparates – libres – dans une ville comme Vienne où tout est uniforme et dessiné au cordeau. Le sol inégal aussi, pour compenser les
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