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Chronique d'une aventure surréaliste IV

De
226 pages
Cette chronique en quatre volumes n'obéit qu'au temps de la poésie. Loin de rendre compte d'une banale activité quotidienne, ces journaux placés délibérément sous le signe ascendant sont comme une vaste plage imaginaire sur laquelle s'inscrivent, à la manière des laisses déposées par la mer, les traces du flux et du reflux des jours et des nuits. Ce long récit permet de croiser des personnes et des thèmes récurrents - Nerval, Hölderlin et les romantiques allemands, André Gaillard, Joë Bousquet, André Breton et les surréalistes qui furent des amis proches de l'auteur.
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Chronique d’une aventure surréaliste
DU MÊME AUTEUR
Introduction à la lecture de Benjamin Péret (Le terrain vague)
René Crevel (Seghers, « Poètes d’aujourd’hui »)
Carrefour des errances (Éric Losfeld, »Le désordre »)
La Voix pronominale (Ellébore)
Ah ! vous dirai-je maman ! (Ellébore)
Bonjour Monsieur Courtot !
Victor Segalen (Henri Veyrier)
Le Ferouer (Ellébore)
Léautaud (Artefact)
Une Épopée sournoise (José Corti)
Rivages et mirages d’un promeneur, Gilles Ghez (Galerie Pascal Gabert)
Journal imaginaire de mes prisons en ruines (José Corti)
L’Obélisque élégiaque (François Bourin)
Les Pélicans de Valparaiso (le cherche midi)
La Barre d’appui (Manière noire)
Je de mots (Bari, Italie, Crav. B.A.Graphis)
Les Ménines (le cherche midi)
Ouvrages collectifs
Discours (Plasma)
Benjamin Péret (Henri Veyrier)
Blaise Cendrarseyrier)
Debenedetti sur l’outre-vif (Ellébore)
Du surréalisme et du plaisir (José Corti)
Lettres à la cantonade, de Pierre Schumann Audrycourt (Éric Losfeld)
André Breton ou le surréalisme,même (L’Âge d’homme)
Jean Schuster, Une île à trois coups d’aile (le cherche midi)
Jean Bazin, Figures de proie (Le Grand Tamanoir)
Jérôme Duwa, 1968, année surréaliste (Imec éditeur)
Traduction en collaboration avec l’auteur
La Plaisanterie, de Milan Kundera (Gallimard)Claude Courtot
Chronique
d’une aventure
surréaliste
IV
L’Harmattan











Illustration de couverture :
Guy Roussille, Wantok ou le vol des libellules, 2010



































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56899-0
EAN : 9782296568990
Journal 52 janvier-février 2008
3 janvier
« Je referme la partition en souriant. »
Pourquoi nier que pendant quelques secondes la pensée me vint de
mettre ici un point final à ces laisses ? Ce serait précisément rechercher une
fin littéraire. Or il s’agit de poésie.
4 janvier
Le musée de la musique présente une exposition d’œuvres plastiques
inspirées par Wagner, Visions d’artistes. Ensemble décevant, parfois même
consternant, mais sauvé naturellement par la musique de Wagner diffusée
dans les écouteurs fournis par le musée. On ne saurait mieux démontrer ce
que j’ai toujours soutenu : on peut mettre de la musique sous des textes ou
des images, mais illustrer la musique – je ne dis pas rêver à partir d’elle –
est nécessairement réducteur. Je me suis plusieurs fois surpris au cours
de ma visite, en train d’écouter les pages de Wagner sans rien regarder des
tableaux qui les racontaient. Au mieux la musique ne peut susciter que des
œuvres abstraites.
Quant à la prétendue « musique » des vers ou des phrases –
sonorités, rythme et autres sanglots longs des violons – à laquelle se réfère Yves
Bonnefoy dans son trop ambitieux essai L’Alliance de la poésie et de la
musique (2007) que vient de m’offrir mon ami Jean Bazin avec une
attention pleine d’humour, elle n’a strictement rien à voir avec la musique, c’est
proprement là un abus de langage.
Bach composant à partir des lettres de son nom BACH qui, en allemand,
désignent des notes, ou Schumann écrivant ses Variations ABEGG, du nom
de Melle Pauline Abegg (ABEGG = la si-bémol mi sol sol) soulignent bien
l’aspect souverainement arbitraire de la musique par rapport à la langue. La
poésie de la musique ne passe en aucun cas par les mots. Dans les lieder
ou l’opéra, la musique demeure parallèle au texte – l’ensemble donne à ces
œuvres une puissance qui transcende le texte (ce qui est particulièrement
évident lorsque celui-ci est médiocre).
Quant aux fameuses correspondances
« Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme des hautbois, verts comme les prairies... »
7on remarquera qu’elles s’établissent entre « les parfums, les couleurs et
les sons ». Les mots n’y participent pas. Ils ne sont là que pour dire les
synesthésies.
6 janvier
Nul n’a mieux parlé de Rimbaud que son ami Verlaine. Il est bon
d’oublier un moment le fatras d’exégèses qui recouvre la vie et l’œuvre de
Rimbaud pour en revenir à l’origine, au tout premier témoignage, celui du
poète qui partagea ses délires, ses illusions et ses souffrances. Je relis avec
bonheur les textes que Verlaine lui a consacrés. Il y a là, exprimées depuis
plus d’un siècle, des paroles définitives. Ainsi ce texte daté de 1884, une
époque où tous ignorent ce que Rimbaud est devenu, mais où seul Verlaine
sait ce qu’il vaut :
« Félix Fénéon a dit, en parlant comme il faut des Illuminations d’Arthur
Rimbaud, que c’était en dehors de toute littérature et sans doute au-dessus.
On pourrait appliquer ce jugement au reste de l’œuvre, Poésies et Une
saison en enfer. On pourrait encore reprendre la phrase pour mettre l’homme
en dehors, en quelque sorte, de l’humanité et sa vie en dehors et au-dessus
de la commune vie. Tant l’œuvre est géante, tant l’homme s’est fait libre,
tant la vie passa fière, si fière qu’on n’a plus de ses nouvelles et qu’on ne sait
pas si elle marche encore. Le tout simple comme une forêt vierge et beau
comme un tigre. Avec des sourires et de ces sortes de gentillesses ! »
Il faut croire que j’associe désormais – depuis l’été dernier – Rimbaud
à Marseille où il vint s’échouer pour mourir. Il a suffi que je relise cet
hommage de Verlaine pour que cette nuit, je parcoure, guidé par un jeune
garçon, secret échanson de quelque dieu obscur, la ville de Marseille, du
tribunal jusqu’au Vieux-Port, à la recherche de je ne sais quel personnage de ma
connaissance, perdu de vue depuis des années.
8 janvier
Ma fille, grande admiratrice du baryton allemand Matthias Goerne,
m’a offert un de ses disques, magnifique : le Liederkreis opus 39 et les 12
Gedichte opus 35 de Schumann. Le Liederkreis est composé à partir de
poèmes d’Eichendorff qui évoquent tous les grands thèmes du romantisme
allemand : le Rhin et les châteaux qui le bordent, la Lorelei, les forêts...
Les 12 poèmes de Kerner datent de 1840, une époque heureuse de la vie
de Schumann – il vient enfin d’épouser Clara – et pourtant son inspiration
demeure sombre.
Qu’est-ce qui fascine Schumann dans l’interrogation de Kerner ? Brigitte
François-Sappey rappelle que Kerner fut médecin, disciple du docteur
Autenrieth de Tübingen qui tenta de soigner Hölderlin : « Peut-être parce
qu’il était entré dans l’intimité de Hölderlin et de Lenau, les deux grands
8poètes fous de l’Allemagne, Kerner avait inspiré au Robert de 17 ans ses tout
premiers essais mélodiques, et aussi à la très jeune Clara. » (Schumann,
Fayard, p. 44)
Pourquoi cette question de Schumann, par Kerner interposé
« Wer machte dich so krank ? » (Qui t’a rendu si malade ?)
Le dernier lied Alte Laute (Vieux airs) n’évoque peut-être le passé que
pour conjurer le futur.
« Die Tage sind vergangen ;
mich heilt kein Kraut der Flur ;
und aus dem Traum, dem bangen,
weckt mich ein Engel nur »
(« Les jours se sont enfuis, nulle herbe ne saurait me guérir ; et seul un
ange pourrait me tirer de mon songe angoissé. »)
Schumann a-t-il l’obscur pressentiment de la folie qui le condamnera
au silence, ce silence dans lequel il ne percevra plus que la musique des
anges ?
16 janvier
J’aperçois dans une librairie, sur un présentoir publicitaire, plusieurs
exemplaires d’un même roman d’une ancienne élève. Je reconnais sa
photographie sur la bande du livre. Elle est toujours aussi charmante. Née en
1972, elle a l’âge de ma fille. Elle ne fut jamais dans ma classe, mais élève
de première dans une institution privée voisine en laquelle elle avait peu
confiance, elle prenait avec moi au lycée Janson-de-Sailly des cours
particuliers de français. Ses parents affirmaient qu’elle avait la vocation d’écrivain
chevillée au corps depuis la petite enfance. C’était une jeune fille brillante,
très intéressée en effet par la littérature, sensible à la poésie et capable de
rédiger d’excellentes dissertations. J’ai parcouru un de ses romans – elle en
a déjà publié quatre ! C’est consternant. Des platitudes, du mauvais
mélodrame. Comment a-t-elle pu en arriver là ? Est-ce son expérience de femme
qui l’a à ce point dégradée ? Quel événement capital a donc pu l’empêcher
de se taire ?
17 janvier
Jérôme m’a offert le premier ouvrage de Pierre Bertaux sur Hölderlin,
son essai de biographie intérieure, qui date de 1936. « En attendant, précise
Jérôme, le livre que j’écrirai un jour sur le romantisme allemand et les
surréalistes. » Je tiens à lier Jérôme à sa promesse en notant cette phrase ici,
dans cette Chronique dont il sera peut-être un jour l’éditeur !
Le volume porte un envoi de Bertaux qui me plaît, bien que j’ignore à
qui il s’adresse (j’aimerais que ce soit à moi-même !) « en témoignage de
9ma respectueuse admiration et particulièrement en souvenir de vos pages
sur Racine. 8.3.37 »
Je songe à Rimbaud : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des
guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je
danse. » (Illuminations, Phrases)
28 janvier
Bertaux citant Hölderlin (fragment en vers d’Hypérion)
« Dem Höchsten und dem Besten ringt unendlich
Die Liebe nach, und wandelt kühn und frei
Durch Flammen und durch Fluthen ihre Bahn... »
(aspirant à ce qu’il y a de plus haut, sans trêve lutte l’Amour ; il passe,
hardi et libre à travers les flammes, à travers les flots...) perçoit dans ce
passage un écho du triomphe de Tamino dans La Flûte enchantée dont
Hölderlin avait probablement vu et apprécié une représentation à Weimar
en 1794. Derrière la merveilleuse féerie de Mozart, Hölderlin et Nerval
poursuivent un dialogue enchanté.
Bertaux encore : « Alors que Schiller avait vite marqué son horreur pour
la Révolution sanglante, Hölderlin ne s’est détourné de la Révolution que le
lendemain du 18 brumaire, et parce qu’elle avait échoué. » Il y a en effet
chez Hölderlin un aspect excessif, voire terroriste qui n’est qu’une
manifestation de son goût de l’absolu. Hölderlin, mon semblable, mon frère.
Bertaux démontre enfin magistralement que « Les Hymnes sont une
œuvre exclusivement poétique, qui peut même servir à mesurer combien
les idées, en poésie, peuvent être accessoires et ne valoir que par leur
potentiel d’émotion... Hölderlin n’a pas pensé ses idées, il les a vécues. »
Mais cette lecture de Bertaux a surtout considérablement accru ma
conviction de l’influence déterminante de Rousseau sur la destinée de
Hölderlin. On sait que Hölderlin a été dès l’adolescence littéralement
nourri de Rousseau, « le grand Jean-Jacques » comme il le désigne à Neuffer.
Il considère le philosophe français comme un prophète dépositaire de la
parole des dieux, Bertaux puis Starobinski l’ont bien souligné. On peut
aisément imaginer quelle violente émotion provoquèrent sur un jeune homme
aussi sensible que Hölderlin (il a 19 ans en 1789) des déclarations comme
celles-ci d’un écrivain qui pourrait être son père : « Nous approchons de
l’état de crise et du siècle des révolutions... Je tiens pour impossible que les
grandes monarchies d’Europe aient encore longtemps à durer. » (Émile,
1762) Propos que les révolutionnaires français vont traduire en actes
pendant les années de jeunesse du poète exalté. Un peu plus tard, en vivant
l’irrésistible ascension de Bonaparte, comment ne pas prendre pour un
oracle la parole de Rousseau prédisant dès 1762 (Contrat social) à propos
10de la Corse : « J’ai quelque pressentiment qu’un jour cette petite isle
étonnera l’Europe » ?
On peut établir d’autres analogies : l’extrême sensibilité à la nature,
notamment à l’eau – les lacs pour Rousseau, les fleuves pour Hölderlin ; le goût
de la solitude et de sa paradoxale compensation, la fête comme expression
de l’enthousiasme collectif. Il me paraît également à peu près certain que
Hölderlin écrivit la plupart de ses grands poèmes sous le coup de troubles
comparables à la fameuse illumination de Vincennes que décrit Rousseau.
Ce qui expliquerait leur désordre et les efforts incessants – variantes,
refontes, corrections, ajouts, suppressions – pour parvenir à l’expression qui
correspondrait le mieux à l’oracle perçu dans le fracas de la révélation.
Mais il me semble qu’on n’a pas assez insisté sur l’importance
particulière de Julie ou la Nouvelle Héloïse. J’ai relu avec un plaisir extrême – ne
serait-ce que pour la sublime langue dans laquelle l’ouvrage est rédigé –
ce roman épistolaire (comme Hypérion) publié en 1761, neuf ans avant
la naissance de Hölderlin. Lui-même dans une lettre à Neuffer du 4 juin
1799, propose de consacrer dans la revue qu’il projette d’éditer, une étude
importante à « Rousseau (en tant qu’auteur de l’Héloïse) » Je vois dans La
Nouvelle Héloïse une sorte de préfiguration du destin du poète. Saint-Preux
est précepteur et il s’éprend d’une personne que les conditions sociales lui
interdisent d’aimer, comme Hölderlin. Quand on lit les lettres de Suzette
au poète (les seules qui nous restent de la correspondance entre les deux
amants) on croit lire des lettres retrouvées de Julie à Saint-Preux. Je suis
prêt à soutenir que Suzette et Hölderlin ont ardemment souhaité vivre dans
la réalité de leur époque les aventures de leurs modèles littéraires. Ils seront
amants, les règles sociales les obligeront à se séparer et Suzette mourra
comme Julie, en affirmant son amour pour Friedrich.
Saint-Preux qui a appris que Julie est gravement malade se précipite
pour la revoir. On croirait que Rousseau décrit Hölderlin, revenant en toute
hâte de Bordeaux à Francfort, bravant tous les interdits pour assister aux
derniers instants de Suzette : «... tout à coup nous vîmes entrer
brusquement et se précipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans un état à faire
pitié. Il avait pris la poste à la réception de ta dernière lettre. Courant jour et
nuit, il fit la route en trois jours... La fatigue et l’insomnie jointe à
l’inquiétude d’esprit, l’avaient jeté dans un tel abattement qu’on fut longtemps à le
faire revenir. À peine pouvait-il parler... » (troisième partie, lettre xiv)
Tout est déjà écrit.
Le drame prémonitoire de Julie et Saint-Preux avait de quoi ébranler
sérieusement la raison de Hölderlin. Bertaux note : « Toujours il y aura chez
Hölderlin ces deux tendances, l’une à accuser les autres de son malheur
– cette tendance au sentiment de la persécution est loin de s’être développée
11comme chez Rousseau par exemple – et l’autre, qui est de se rendre
soimême responsable de ce malheur. » On sait combien la raison de Rousseau
est chancelante dans ses dernières années. Il partage avec Hölderlin des
périodes de dépression cycliques qui s’accompagnent de ruptures et de
fuites soudaines. Le cas de Hölderlin est plus tragique : il sombre vraiment
et définitivement. Songeant à la perte de Suzette, il pourrait s’écrier comme
Saint-Preux, pendant les quarante ans qu’il passera dans sa tour : « Cette
éternité de bonheur ne fut qu’un instant de ma vie. Le temps a repris sa
lenteur dans les moments de mon désespoir, et l’ennui mesure par longues
années le reste infortuné de mes jours. »
Un argument décisif enfin à mes yeux – qui laissera sceptiques les
imbéciles mais qui convaincra les poètes – pour étayer l’étroite parenté entre La
Nouvelle Héloïse et Hölderlin, cette phrase de Saint-Preux : « Tantôt
d’immenses roches pendaient en ruines au-dessus de ma tête » et la fameuse
vision « La montagne pend » (Gebirg hänget) qui est le noyau originel de
ma passion pour Hölderlin.
6 février
Comment interpréter cette soudaine accumulation de signes
bienveillants ? Les deux livres de Jérôme sur le surréalisme sont en voie de
publication : nous corrigeons les épreuves. Je reçois une commande d’un
réalisateur de télévision pour une histoire du surréalisme (rien n’est encore
conclu, certes, mais la proposition est réelle). Après la Quinzaine littéraire
de décembre qui a consacré un très bel article au livre de Schuster, Le
Magazine littéraire s’apprête à parler sur une double page de la remise de
ses archives à l’IMEC. Je lis ce matin un entretien de Fred Vargas dans lequel
elle évoque avec chaleur son père Philippe Audoin, comme elle ne l’avait
jamais encore fait. Enfin trois de mes anciens élèves, perdus de vue depuis
plusieurs années, m’adressent des messages d’estime. Il faut ajourer que le
tout jeune éditeur Le Grand Tamanoir va publier le recueil de Jean Bazin.
Que se passe-t-il ? Que signifie ce faisceau d’appels ? Dois-je m’inquiéter ?
8 février
Prokop m’envoie des photos de 1968. L’une d’entre elles prise à la gare
de l’est, à l’arrivée de nos amis pragois réfugiés de la Tchécoslovaquie
occupée par les chars russes, en septembre 1968. Je reconnais Ivana, Prokop,
Standa, Ludvig Svab et l’éblouissante Nadia. Nadia étoilée. Cette jeune
femme respire la vie, l’amour, la liberté. Elle se suicidera quelques années
plus tard, victime de la chiennerie régnante. Si je devais donner un visage à
12la poésie en ces temps de manque (in dürftiger Zeit) je crois que je
choisirais ce portrait de Nadia.
11 février
Jean Lacoste dans son livre Goethe, la nostalgie de la lumière (2007)
cite la définition que Goethe dans sa dernière lettre à Wilhelm von Humboldt,
17 mars 1832, donne de l’œuvre : « une épave rejetée sur le rivage » wie ein
Wrack in Trümmern. Une laisse en somme.
15 février
Une affirmation de Breton (Entretiens) me trouble profondément : « Ma
vie aura été vouée à ce que je tenais pour beau et pour juste. Tout compte
fait, j’ai vécu jusqu’à ce jour comme j’aurais rêvé de vivre. »
Je ne crois pas que je puisse en dire autant. Breton nourrissait un solide
amour de la vie que je n’ai jamais partagé. Je l’ai toujours su.
17 février
Est-ce un signe supplémentaire ? Jérôme a retrouvé dans les archives
de l’IMEC une photographie parue dans Match (n° 998, 15-22 juin 1968)
que je recherchais depuis longtemps. Je savais qu’elle existait, j’avais
même possédé ce numéro de Match mais je pense que je l’ai détruit à
cause précisément de cette photographie compromettante ! C’est la potence
de Jean Benoît, à laquelle est pendu un CRS en tenue de combat, portée
par plusieurs surréalistes lors de la manifestation du 13 mai 1968. Deux
d’entre nous sont masqués et mon visage apparaît immédiatement à côté
du masque de droite (très certainement Jean-Claude Silbermann). Je suis
aisément reconnaissable malgré mes lunettes de soleil – une vraie proie
pour la police ! Naturellement le journaliste imbécile de Paris-Match trouve
la légende appropriée : « Pendu en effigie, un CRS monté sur un vélo. Les
masques ensanglantés symbolisent le 11 mai. On reconnaît dans ce tableau
la « patte » des élèves des Beaux-Arts. »
Quand on vous disait que mai 1968 n’était qu’un monôme d’étudiants !
20 février
Une émission de télévision consacrée à de grands procès évoquait hier
soir l’affaire Audry Maupin et Florence Rey. Florence a été condamnée à 20
ans de prison, elle en a fait aujourd’hui 14. Nous devons encore patienter
6 ans si je veux vivre avec elle la scène imaginaire que je décris dans Les
Ménines.
On a droit aux témoignages des divers charognards : avocats de la partie
civile, veuves de flics, enquêteurs, procureur ; puis soudain une voix
émouvante, celle du père d’Audry – abattu par la police au moment des faits – qui
lors du procès et aujourd’hui encore défend Florence, l’amie de son fils,
13avec passion. Les photos de Florence, dans l’enceinte du tribunal, petite
fille apeurée au regard lumineux, qui ne comprend pas pourquoi on lui
reproche d’avoir follement aimé, sont poignantes. De tels visages, celui de
Florence, celui de Nadia, seuls permettent de ne pas désespérer tout à fait
de ce monde.
21 février
Le nocturne n° 20 en ut dièse mineur, opus posthume de Chopin.
Aucune musique ne ressemble aussi purement à un adieu. Comme une
main qu’on agite une dernière fois. Avec les ultimes échos de la vie, les
souvenirs heureux qui palpitent encore quelque peu. Le souffle qui s’éteint sans
heurt, maîtrisé, avec une étrange sérénité. Un départ sublime.
C’est pourtant une œuvre de jeunesse, composée à 20 ans. Chopin se
refusa toujours à l’inclure dans ses Nocturnes. Elle resta inédite. Je ne suis
pas loin de penser qu’il lui accordait une sorte de valeur superstitieuse :
publier cet adieu, c’était mourir.
22 février
Je viens de lire le journal d’Hélène Berr (1942-1944) étudiante juive
parisienne, agrégative d’anglais déportée et morte à Bergen Belsen en
avril 1945, à 24 ans. Cette jeune fille intelligente, talentueuse, excellente
musicienne fait entendre ce cri déchirant : « Est-ce que beaucoup de gens
auront eu conscience à 22 ans qu’ils pouvaient brusquement perdre toutes
les possibilités qu’ils sentaient en eux – et je n’éprouve aucune timidité à
dire que j’en sens en moi d’immenses, puisque je les considère comme un
don qui m’est fait, et pas comme une propriété -, que tout pourrait leur être
ôté, et ne pas se révolter ? »
Pendant ces mêmes années Martin Heidegger, sa carte du parti nazi en
poche, parade, enseigne tranquillement la philosophie et prétend
s’approcher de Hölderlin.
Le caractère tragique du livre est accru par le récit en cette période atroce
des premiers émois amoureux de la jeune fille qui mourut sans connaître
la plénitude de l’amour, fleur fauchée avant d’avoir eu le temps de s’ouvrir.
On ne sort pas indemne de la lecture de ce journal. Seul peut encore
oser parler de soi-même celui qui d’abord témoigne d’un tel témoignage,
fût-ce avec le retard de toute une vie.
23 février
En 1967, peu après la parution dans la Pléiade des Œuvres de Hölderlin
sous la direction de Philippe Jaccottet, Aragon publia un long poème
intitulé Hölderlin qu’il reprendra dans son ultime recueil Les Adieux (1981).
Je ne connaissais pas ce poème que Jérôme a découvert, par hasard, en
14cherchant un texte sur Malkine paru dans le même recueil, pour son article
sur le thème des ruines dans le surréalisme, étude qui analyse largement
mon rapport à Hubert Robert...
C’est un superbe texte où Aragon s’adresse avant tout au poète enfermé
dans la tour, au poète brisé par le vent de l’Histoire et la mort de Suzette, au
poète fou auquel il s’identifie :
« Qui sera le fou suivant
Certaines nuits je m’éveille et je n’ai plus
Ma raison »
Aragon rêvait de mourir au même âge qu’Hölderlin (73 ans). En 1967,
à 70 ans, il écrit :
« Dieu d’enfer voilà que j’atteins les rives
Du destin Trois ans peut-être encore et nous
Serons tous deux quittes avec le monde ayant eu
Même score
Je ne voudrais pas continuer cette route sans toi
Avec qui partager plus loin ces secrets de personne »
Je suis, moi aussi, dans ma soixante-dixième année.
29 février
Mes amis de la revue Poésie 1 souhaitent marquer le bicentenaire de la
naissance de Nerval. Connaissant ma passion pour le poète ils ont pensé que
je pouvais écrire quelques pages sur lui. Ma passion de toujours pour Nerval
m’interdit précisément d’en parler avec la rigueur de l’exégète. J’ai donc
préféré choisir quelques fragments de cette chronique, mon œuvre secrète,
pour illustrer la place qu’il occupe dans ma vie. Place qu’il a toujours tenue
depuis ma lecture de son admirable traduction du Faust de Goethe,
trouvée dans la bibliothèque de mon père, peu de temps avant d’aller voir la
pièce représentée, dans sa version originale en allemand, à Heilbronn am
Neckar, la ville de la petite Catherine de Kleist, lors de mon premier voyage
en Allemagne, en 1954.
Je n’ai pas souvenir de m’être jamais éloigné longtemps de Nerval. Il n’a
cessé de m’accompagner dans mes rêveries, mes errances, mes amours,
mes voyages.
Et je sais qu’il m’attend, précédant le petit groupe de mes amis disparus,
sur le seuil des fameuses portes d’ivoire ou de corne.
15Journal 53 mars-avril 2008
9 mars
Jean-Marc Debenedetti et Jean Bazin ont décidé de reprendre
intégralement et tel quel dans le prochain numéro de Poésie 1, le texte sur Nerval
que je leur ai proposé. C’est la première fois qu’on éditera un aussi long
extrait de cette Chronique. J’attache quelque solennité à ce geste. Il rompt le
serment fait à moi-même : ces laisses ne seraient publiées – si jamais elles
devaient l’être – qu’après ma mort.
15 mars
Je relis les épreuves du prochain livre de Jérôme Mai 1968 année
surréaliste. Quelle année merveilleuse en effet ! Je n’ai pas trop de ces
multiples documents – photographies et textes – qui attestent de ma
participation active à tous ces événements, pour me convaincre que j’ai vécu cela.
J’en suis plus fier que de tout ce que j’ai accompli en ma vie.
Je ne suis sans doute pas seul à ressentir cette exaltation, car Joëlle
Audoin, une des deux filles de Philippe m’a longuement téléphoné, en
réponse à ma lettre où je lui conseillais de remettre à l’IMEC les archives de
son père pour venir compléter le corpus déjà existant concernant le
surréalisme. Ce projet l’enchante d’autant plus que je lui dis que Philippe occupe
déjà une place non négligeable dans le livre de Jérôme.
En attendant je travaille – comme si l’affaire était définitivement arrêtée,
ce qui n’est pas le cas – au scénario du documentaire télévisé sur l’histoire
du surréalisme, qu’on m’a virtuellement commandé. Peu importe que cela
se fasse ou non : je prends un tel plaisir à raconter cette histoire – ma seule
histoire. Ce qui explique que j’écrive assez peu ici. L’exaltation est ailleurs.
17 mars
Exposition L’âge d’or du romantisme allemand, aquarelles et dessins à
l’époque de Goethe, présentée au musée de la vie romantique. J’ai l’occasion
de voir là quelques beaux dessins de Carl Blechen, un artiste dont j’ai déjà
signalé l’intérêt. Le catalogue signale une exposition de ce peintre à Berlin en
1990. Il faudrait que je me le procure. Une raison de revenir à Berlin cet été ?
Un superbe Paysage de forêt avec ruine gothique au bord de l’eau,
très mystérieux. Blechen est mort en 1840, à 42 ans, après quatre ans
d’aliénation mentale. Le dessin date de la dernière année avant les troubles
psychiques.
17En visitant cette exposition, j’ai compris que ma vision de l’Italie, mon
amour de Rome et des ruines, me vient tout droit de l’idée qu’en avaient
les artistes allemands de l’époque romantique. Ce n’est pas Rome que j’ai
aimée, c’est une certaine image de Rome, telle qu’elle traverse les rêves de
Goethe, de Chateaubriand, des romantiques allemands et anglais. Et que
transmet déjà si finement Hubert Robert.
20 mars
Lors de l’exposition surréaliste de 1947, parmi les livres qui portent
les noms des hommes et des œuvres qui justifient la foi surréaliste, figure
Hölderlin. Un an auparavant (été 1946) Denise Naville avait annoncé la
publication prochaine de la correspondance générale de Hölderlin, qu’elle
venait de traduire, avec une préface d’André Breton. Ce projet ne
connaîtra pas de suite. Pourquoi ? Finalement, à ma connaissance, Breton ne fera
référence à Hölderlin qu’après 1945 et n’en parlera jamais longuement. Je
crois volontiers qu’il était profondément troublé par le naufrage du poète. Le
silence de Rimbaud, pleinement assumé comme tel, avait un aspect
désespéré certes mais malgré tout séduisant. Le suicide même de Nerval est une
solution. Le long murmure de Hölderlin – Scardanelli, dans sa tour, paraît
plus angoissant que le mutisme ou la mort.
21 mars
Je relis l’irremplaçable livre de Philippe Audoin Les Surréalistes (Seuil
1973) si joliment dédicacé : « Ha ! Claude, Martine ! il serait déplacé, je le
crains, d’ajouter ce petit livre noir à la corbeille d’Aurélie – à qui je souhaite
d’être follement aimable.
Toute mon amitié... en dur »
et j’y relève cette phrase, à propos de Tanguy :
« Son rêve n’avait pas plus de limites que n’en a la laisse, à marée
basse. »
Je suis convaincu que ce mot laisse que je n’avais pas alors remarqué,
dont j’ai longtemps ignoré l’existence dans ce sens particulier, a suivi son
chemin dans mon inconscient et qu’il en est soudain surgi lorsque j’ai
cherché un titre pour ce journal, en 1999.
29 mars
Occupé à plein-temps depuis quelques semaines à rédiger cette brève
histoire du surréalisme, je ne suis guère surpris des brouillons oniriques. Je
rêve cette nuit que je rencontre Breton dans un lieu indéterminé. Il me
reproche de ne pas lui avoir écrit pendant mes vacances. Je m’indigne :
comment ? je vous ai adressé deux cartes postales de Weimar, signé de moi seul,
et vous en ai envoyé plusieurs autres que j’ai signées avec notre ami – je n’ai
18pas retenu son nom, un nom de deux syllabes. Breton a l’air satisfait, mais
il insiste : en tout cas, cher ami, je n’ai rien reçu !
4 avril
Rêve très agréable, quasi voluptueux : je suis dans la petite chambre qui
me servait de bureau, 28 rue de Douai. Chaque objet est à la place occupée
jadis. C’est dans cette pièce que Jean Schuster s’enferma une demi-heure
pour rédiger le tract Pas de Pasteurs pour cette rage, en mai 1968,
tandis que je discutais avec une dizaine d’amis dans le salon attenant, rempli
de la fumée des cigares cubains – récemment rapportés de Prague – que
Camacho et Paolo de Paranagua ne cessaient d’allumer. Mais cette nuit je
suis seul avec un ami – que je n‘identifie pas – quand la porte d’entrée
s’ouvre : c’est mon père accompagné d’une personne que je ne reconnais
pas. Il me rend visite à l’improviste. Il a très faim, me dit-il. Nous nous
mettons à table avec un bel appétit.
8 avril
J’ai lu rapidement mais avec plaisir – pourquoi le nier ? – les mémoires
de Marcel Duhamel, Raconte pas ta vie. L’histoire de la rue du Château :
le « phalanstère » – Duhamel, Tanguy, Prévert, avec leurs compagnes du
moment et quelques hôtes de passage – dura cinq ans. « De toute manière,
cinq années de cohabitation nous suffisaient, certains que nous étions de
pouvoir nous retrouver à volonté... » avoue Duhamel qui décrit avec brio et
humour cette vie de fantaisie et de révolte insouciante. Existence libertaire,
haute en couleur, séduisante sous bien des aspects, mais que je n’aurais
voulu partager à aucun prix ! Ces équipées nocturnes dans des beuglants et
autres boîtes de jazz, ces multiples aventures sexuelles entre deux séances
de soûlographie, m’ont toujours répugné. Je déteste la vie nocturne – je
n’aime que la nuit du sommeil et des rêves – et les « variétés », danses et
chansonnettes, me sont aussi insupportables que toutes les formes de jazz
– il s’agit là de bruit, non de musique ! Quant aux coucheries des uns et des
autres, les femmes qu’on se prête ou se vole entre amis, les descentes dans
les bordels, tout cela est parfaitement étranger à ma nature et à ma
conception de la femme et de l’amour. Il y a à cet égard une colossale hypocrisie
de nombreux surréalistes et non des moindres ! Je regrette, mais on ne
peut chanter l’amour unique et sublime de Kleist, Novalis ou Hölderlin et se
comporter en même temps comme des chiens.
10 avril
J’ai enfin lu le très beau livre de Pierre Minet La défaite (1947). L’estime
qu’il porte à Roger Gilbert-Lecomte, l’hommage qu’il lui rend et qui se
traduit par une dépréciation systématique de lui-même m’ont profondément
19remué. Pierre Minet emploie à propos de Gilbert-Lecomte une image qu’on
trouve déjà chez Hölderlin : « Car il entrevoyait déjà son ascension et, si j’ose
ainsi dire, sa chute vers les sommets. »(souligné par moi).
La défaite que raconte Minet dans son livre, c’est celle de la révolte de
sa jeunesse, la capitulation de sa folle liberté devant la condition d’homme
médiocre et rangé, dans laquelle il s’est désormais installé. Il évoque ainsi
le Montparnasse des années 25-30, celui qu’il a assidûment fréquenté : « À
poil, voilà comment était la vie à Montparnasse. Et prise par tous les bouts...
À la hauteur de l’avenue de l’Observatoire, au beau milieu du carrefour
Vavin, et là où rutile aujourd’hui l’ignoble Dupont-tout-est-bon, on aurait pu
dresser d’immenses panneaux publicitaires sur lesquels se seraient
détachés ces mots : « Bienvenue aux ennemis de la vie quotidienne ! » C’était
cela, tout à fait cela. Une campagne à grand spectacle contre le quotidien
dans la vie, contre l’enlisement, l’uniformité, le convenu... »
Je ne peux lire cette page sans me rappeler les promenades
dominicales qu’enfant, je faisais avec mes parents, après la guerre. De la rue
Raymond-Losserand nous descendions par la rue de la Gaîté puis la rue
d’Odessa jusqu’à la place de Rennes, où se trouvait la brasserie Dupont. De
là nous gagnions le carrefour Vavin, regardant la vitrine du grand fleuriste
Baumann, puis le café la Coupole. Nous revenions, par le trottoir opposé,
longeant la Rotonde et le Dôme. Une promenade immuable, assez sinistre.
Mon père, pour tromper son ennui, évoquait parfois les artistes qui, avant
guerre, avaient hanté ces lieux... Ces histoires faisaient rêver ma mère,
définitivement nostalgique. Moi, je pensais aux petites filles que je ne
manquerais pas de croiser, à leur retour du jardin du Luxembourg.
Je crois que si j’avais rencontré Pierre Minet, j’aurais essayé de lui
donner une raison de se réjouir de sa défaite : lui au moins avait pu un temps
participer au combat. Ceux qui arrivaient après la bataille, devraient
s’inventer d’autres terrains d’affrontement, avec une lourde hérédité de vaincus.
15 avril
Je lis la correspondance de Sérusier. Cet artiste est vraiment plus qu’un
simple peintre. Il a une volonté de dépasser les apparences que pourtant il
peint. Il a un véritable goût de l’abstraction, rare chez un peintre figuratif.
Ce qui donne, selon moi, une profondeur irrésistible à ses toiles. Certes
je discerne très bien chez lui une tentation mystique, religieuse, mais qui
dépasse tellement la platitude du christianisme ordinaire ! Sérusier, comme
son ami Gauguin, est fasciné par l’égyptien. Gauguin dont il dit : « Comme il
a bien fait, le doyen des Nabis, de partir loin, très loin... » (21 janvier 1892)
20Je vais essayer de me rendre à Châteauneuf-du-Faou cet été, pour mettre
mes pas dans les siens. Peu de peintres ont à ce point exercé un tel charme
sur moi.
« Je crois que la peinture, à notre époque, n’est pas encore née mais
elle est annoncée. Puissé-je être un des fondateurs de l’art futur, anonyme
comme le moine obscur qui inventa la gamme, source de tout l’avenir de la
musique ! » (18 février 1907)
Je relie l’ambition de Sérusier et les visages de ses jeunes femmes aux
yeux mi-clos comme pour mieux garder en elles le rêve qu’elles bercent,
aux aspirations de Nerval. « Le monde angélique me séduit plus, mais je n’ai
pas encore la force d’enfoncer la porte d’ivoire », écrit-il à Maurice Denis le
er1 septembre 1907.
17 avril
Exposition Lovis Corinth au musée d’Orsay. J’avais remarqué en
Allemagne, à Munich et à Berlin, quelques œuvres de ce peintre aux coloris
puissants. Cette rétrospective importante permet de faire le tour de l’œuvre
qui, dans son ensemble ne me séduit pas. Ce réalisme pour moi ne pèse pas
lourd à côté des recherches d’un Sérusier (ils sont contemporains et se sont
peut-être rencontrés à l’Académie Julian autour de 1885).
Une toile cependant m’a arrêté, Le Grand Martyre (1907) qui montre
avec une incroyable audace le Christ qu’on cloue sur la croix : il est
entièrement nu, c’est-à-dire qu’on voit – chose assez rare – ses couilles et sa verge
pendante ! Voilà la divinité réduite à sa plus simple expression. Satisfaisant
pour le cœur et l’esprit.
18 avril
D’Allemagne où je l’avais commandée, me parvient une monographie
consacrée à Carl Blechen. L’ouvrage fut édité à Dresde en 1989, à l’extrême
limite donc de l’existence historique de la DDR. Le commentaire s’en
ressent : on se perd, pour expliquer l’originalité de Blechen, en
considérations oiseuses sur la situation économique et l’état de la lutte des classes
edans l’Allemagne du début du xix siècle, le tout inspiré par un marxisme
primaire à faire pleurer. Mais le livre heureusement est abondamment
illustré. Les vues d’Italie, de petites huiles souvent proches de Corot,
m’enchantent particulièrement.
Je savais que Blechen mourut très jeune, à 42 ans, considéré comme
fou les quatre dernières années de sa vie. Mais j’apprends que Bettina von
Arnim entreprit en 1838 deux ans avant sa mort, de le soustraire par un
voyage à son entourage qui, selon elle, étouffait la raison du grand artiste.
L’opposition des médecins et de l’épouse de Blechen fit échouer le projet.
Merveilleuse Bettina qui écrivait déjà en 1806, à propos d’un autre fou :
21« Je voudrais aller à la rencontre de Hölderlin, aller le rejoindre... Ce piano
dont il a arraché des cordes, c’est l’image de son âme. J’ai essayé de faire
comprendre cela à un médecin, mais c’est encore plus difficile de faire
comprendre quelque chose à un imbécile qu’à un fou... Le jour il rêve, comme
nous nous rêvons la nuit. Mais là-bas dans le sommeil, à sa façon il veille,
il rejoint ceux et celles qui ne sont plus, il les accompagne la main dans la
main. Laissez-moi aller vers lui, je voudrais tant porter avec lui la souffrance
des jours et, la nuit, recevoir de lui la consolation des rêves... » La même
Bettina affirme en 1838, à propos de Blechen : « Il est impossible de
découvrir aujourd’hui un artiste vivant d’un aussi grand génie... Je ne me trompe
pas si j’attribue la destruction de Blechen au manque de sympathie et de
compréhension du monde qui l’entoure. »
Bettina qui, en mai 1855 rendra visite à Schumann interné à Endenich
dont elle voudra le faire sortir. Bettina à qui sont dédiés, après Diotima, les
Chants de l’aube. Bettina la seule étoile pour tant d’âmes malheureuses.
27 avril
La parution du livre de Jérôme sur 1968 me pousse naturellement à
évoquer le passé, ce à quoi je ne suis déjà que trop enclin ! Cette nuit – rêve
ou insomnie ? – je visitais à nouveau les domiciles habités avant 1966 et la
rue de Douai : les bords de Marne, dans le petit pavillon de Créteil,
éminemment inconfortable mais si joliment situé sur le quai de halage ; c’est là
que Breton m’adressa sa première lettre. Puis l’appartement de Vendôme,
un F3 tout neuf, froid, nu, dans lequel ma compagne et moi connûmes un
exil de deux années, heureusement troué par les retours à Paris – fins de
semaine, vacances. Nos conditions matérielles étaient précaires : mon seul
salaire d’agrégé débutant ne nous permettait guère d’autres excès que ces
fréquents voyages. Nous n’avions ni voiture, ni télévision, ni même
téléphone. Le ciné-club du lycée et celui de la ville offraient les seules
distractions acceptables de cette cité provinciale bourgeoise sans intérêt.
Comment ai-je pu vivre ainsi ? J’étais jeune certes, et la jeunesse est
porteuse d’espoir, elle sait qu’elle a des années devant elle, c’est une
banalité que de le souligner et l’explication est insuffisante. La jeunesse
d’aujourd’hui a aussi l’avenir devant elle, elle a la fraîcheur de ses cellules, mais
possède-t-elle plus que l’ambition de durer – je ne dis pas de vivre – dans
ce monde gangrené ? Dans les années soixante, si abjectes que fussent les
epremiers temps de la V République, s’ouvraient partout dans le monde des
fronts qui laissaient présager combats et victoires sur tous les plans. Nous
pouvions regarder et voir par-dessus les murs.
J’ai offert un exemplaire du livre de Jérôme à Aurélie. Elle m’a paru
très émue. Elle a lu la dédicace et m’a remercié sans emphase. Je connais
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