Chronique du siège de Paris, 1870-1871 / par Francis Wey...

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Hachette (Paris). 1871. Paris (France) -- 1870-1871 (Siège). 448 p. ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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CHRONIQUE
DU
SIÉGE DE PARIS
DU MÊME AUTEUR
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de gravures »u bois; etuù plan de
rims 18r. mmox baçox ET cottr., me D'curonTn, I
IÉGE DE PARIS
1870.1671
CHRONIQUE
ne
FRANCIS WEY
ASPECTS DE LA VILLE FAITS MILITAIRES
VFE POLITiQUE: LES ET LEURB causes
h
TJtLEAOI DES ]ODEURS 1I0UVEHESI5 DE 1,'OPINION
LA COIMUNE AVAXT LE 18 1IAI1S, ETC.
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET O
BOULEVARD SAIST-GEHMAIS, K° T»
1871
Droits de propriété et de traduction réservés
a
pi iïcrit durant le siège par un témoin des événements et
fDiis leur vive impression, ce travail a été composé non
our être livré par fragments à un journal, mais publié
ensemble dans les conditions réelles d'un livre. Son ap-
flpanlion, qui serait tardive pour une œuvre de circon-
stance, semblera bien prompte encore aux esprits qui se
ijjrendent compte des exigences de l'histoire.
Des éléments distincts viennent se mêler dans ce récit
Sp'aspect particulier des choses, la succession des faits et
:leur appréciation. Tout ce qui dépeint dans leur caractère
et même dans leur lugubre poésie les illusions, les ef
'forts, la vie étrange, le mouvement, les émotions violen-
jftes, en un mot la physionomie de notre capitale et de sa
jpopulalion captives, on s'est attaché à le saisir d'après,
nature dans une suite de tableaux étudiés à fond et coor-
donnés entre eux.
Tout en retraçant les faits à leur date, sans laisser à l'é-
motion qui les anime le temps de se refroidir, l'auteur a
pu se ménager le loisir de se renseigner de près, de re-
monter aux sources, d'attendre que chaque scène du
drame fût achevée pour en arrêter le dessin.
i C'est pourtant une tâche douloureuse que d'analyser
2
même avec le désir d'être utile en cherchant la vérité,
ces horribles maux sous l'étreinte desquels se débat notre
chère patrie. Le courage succomberait s'il n'avait pour
soutiens l'amour de la France et l'inébranlable croyance
en sa rénovation Cette foi, suprême devoir, nous élève
à découvrir les lueurs d'une nouvelle aurore jusque dans
la sombre immensité de nos infortunes. C'est ainsi qu'au
chevet d'une mère on rêve les chances favorables d'une
crise, et que l'on évoque des espérances ardentes qui
commanderont un miracle.
Les âmes supérieures aux passions des partis en sont là
Dès les préludes de cette guerre fatale, elles tremblaient
que, sous la pression de l'étranger, et en l'absence de
tout pouvoir solide, une population longuement empoison-
née de sophismes ne vit se produire enfin les conséquences
de l'enchaînement d'erreurs qui, depuis plus d'un demi-
siècle, obscurcissent nos destinées établir sans prin-
cipes une morale publique, rêver la liberté dans le mépris
des lois, l'autorité sans le respect, la puissance sans la
discipline subordonner aux luttes avides des partis les
intérêts sacrés de la patrie, renverser des gouverne-
ments pour changer des ministres, improviser des consti-
tutions sans les déduire de l'expérience, livrer le boule-
versement perpétuel des codes à l'éloquence des para-
doxes asservir les forces intelligentes du pays à l'aveugle
souveraineté des masses, par un engouement égalitaire qui
aboutit à la barbarie, et prétendre fonder des institutions
stables en substituant à toute tradition de légalité des ré-
volutions périodiques.
Telle a donc été une situation jusque-là sans exemple
autour de Paris, la civilisation du Nord refaisant l'oeuvre
des barbares; dans Paris, héritier d'Athènes et de Rome,
la bestiale anarchie embusquée au cœur de la place, se
croyant enfin assurée d'assouvir sa haine, ses appétits et
fomentant une seconde destruction, conséquence et com-
plice de la première.
Si la France se résout à s'unir autour d'un gouverne-
ment très-ferme, la Terreur de 1871 n'aura été qu'un dé-
noûment; l'avenir réduira cet épisode horrible aux pro-
portions d'une émeute, et sa durée s'abrégera dans les
raccourcis du lointain. Ce qui a tout désorganisé, à tra-
vers la province comme dans Paris, ce qui laissera d'inef-
façables cicatrices, c'est l'investissement prolongé qui, eu
séparant les départements de leur capitale, a interrompu
la vie de la nation, a déréglé le mécanisme social, affolé
dés lors comme le mouvement d'une horloge qui n'a pius
de balancier.
Cette reine des villes, d'où rayonnait toute impulsion,
cette cité, congrès permanent des peuples, qu'on se la
représente soudainement abandonnée de ses hOtes et
réduite à se replier sur elle-même cosmos limité par
un rempart! L'univers la contemple, elle le sait la
tàche de Titan qui lui incombe, son noble orgueil 1 a ap-
pelée l'héroïsme qui a fait tout un peuple soldat, pour
qu'il sauve à lui seul un empire, armera aussi le par-
ricide et la honte. Rappelons-nous la fermentation
qui allait croissant sur ce vaisseau en péril où l'équi-
page se ruait sur un gouvernail abandonné; le coup
décisif de cette guerre, l'avenir du pays, joués autour
d'une ville et dans ses murs; les destins de l'Europe liés,
sans qu'elle osât intervenir, à l'issue de la partie; le bilan
des utopies révolutionnaires, déchaînées depuis si long-
i
temps sur le monde, évalué chaque jour dans cette four
naise par les essais d'une application convulsive voilà,
bien sommairement entrevues, les circonstances qui clas-
sent la période du siège entre ces rares événements qui
inaugurent une ère et marquent un jalon dans l'his-
toire. Ce qui s'est passé durant ces cinq mois où Paris a .ci
vécu toute une vie, ce secret commun à deux millions
d'âmes présentera, longtemps encore, l'intérêt d'une con-
fidence au monde consterné qui attendait, et qui ne savait
rien.
Quant au fait épouvantable qui, succédant à cette com-
pression, en a été la conséquence prévue, pour bien
s'en rendre compte, il faut également remonter au long
blocus durant lequel s'est préparée cette tragédie. L'en-
fantement du monstre communeux, la distribution des
rôles, les acteurs évoqués de l'abîme et jetés à leur poste;
le choix, l'arrangement du théâtre et les apprêts de sa
destruction tout s'est accompli pendant les mois du
siège, au milieu de la généreuse incrédulité des Parisiens,
en face d'un gouvernement réduit par son origine à l'im-
puissance des répressions. Plus d'une fois, en lisant ces
pages, on entendra retentir les coups souterrains des
mineurs.
Aoilt
1
CHRONIQUE
DU
SIÉGE DE PARIS
8870-1871
l
8IOHE8 AVANT-COUREURS
Le principe de la dernière guerre remonte jusqu'au
congrès de Vienne qui, en rectifiant contre nous les
frontières du Rhin, a légué à la France de Louis XIV et
de la Révolution un ressentiment ineffaçable, aux héri-
tiers de Frédéric Il les plus ambitieuses convoitises, et
maintenu entre les deux premiers peuples guerriers du
siècle un antagonisme fatal. Les causes immédiates du
conflit procèdent de la nécessité où s'était mise la Prusse,
après Sadowa, d'entraîner dans l'élan d'une nationalité
compacte les États qu'elle venait d'asservir. Ainsi devait
se constituer, au profit des Hohenzollern, sous le nom
d'unité germanique, un vaste empire féodal né de l'im-
puissance et de la crédulité des principautés allemandes.
C'est en 1867, lors de notre exposition universelle, que
6 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
j'ai pour la première fois pressenti l'imminence et les re-
doutables proportions de la lutte. Parmi les œuvres d'art
et les merveilles de l'industrie envoyées par les cinq con-
tinents à la fête que leur donnait Paris se dressait, au
milieu de l'exhibition allemande et la dominant de très-
haut, le colosse du roi de Prusse. A l'entour s'étalaient
des engins de guerre entre lesquels figuraiPnt ces canons
Krupp que le génie de la destruction vient de rapporter
devant nos remparts. Au pied du géant qui avait vouiu
faire apparaitre ainsi, au cœur de la France, le spectre
prophétique de sa grandeur, on circulait rapidement; ce
coin de l'exposition était peu fréquenté les passants
fronçaient le sourcil et s'éloignaient, car l'artiste avait
imprimé sur cette figure de quinze coudées une expres-
sion menaçante et implacable.
Chacun se rappelait qu'avant même d'être formulée sous
notre ciel cette manifestation expressive avait engendré la
disrorde quand les ouvriers prussiens commencèrent à
monter les membrures du Patagon qui venait de dévorer
l'Autriche, nos ouvriers de Paris, émus d'une instinctive
répulsion, s'étaient rués sur ceux de la Prusse; ils avaient
lancé des pierres contre ce bronze altier, outrage qui a dû
laisser au despote un ressentiment durable. Au milieu de
nos magnificences orientales et de nos glorieux plaisirs, l'as-
pect de ce personnage lugubre, dont les yeux foudroyaient
Paris par-dessus les arbres, me causa un serrement de
coeur; il me semblait que sa bouche de bronze allait s'ou-
vrir pour crier a Malheur vous »
La nuit suivante, dans une fête, je me trouvai sur le
passage du roi Guillaume, prototype vigoureux et sans
noblesse du vieux sous-officier de cavalerie, massif, raide,
borné d'esprit, gorgé d'orgueil et d'entêtement. Farouche
et mal à l'aise, blessé peut-être de se trouver là, il détour-
nait de partout des yeux sans bienveillance, qui ne vou-
laient se laisser ni deviner ni fléchir. A quelques pas, M. de
SIGNES AVANT-COUREURS. 7
ïBismark, nature énergique et commune avec une expres-
lion finaude, traduisait en style railleur, par sa physio-
ijnomie mordante et enjouée, les imprécations de son mal-
|ire. Leur cortège affectait la suf6sance grave et trahissait
préoccupation: ils consacraient le jour à asseoir ie plan
t'une campagne dès longtemps projetée; ils étudiaient
Bios moeurs à la clarté des girandoles.
Moins accoutumé que sa suite à contenir son humeur et
fies instincts, Guillaume se dispensait plus dédaigneuse-
ent des devoirs de la courtoisie les hommages de la
Ifoule lui causaient une lassitude qui fut pour moi un in-
ice il ne les agréa, il n'y répondit jamais. Ce visage, d'où
lia souplesse est absente, supportait avec impatience le
succès plus sensible des autres souverains, et en particu-
ier de l'empereur de Russie, signalé aux sympathies par
la distinction de sa beauté. Au bal de l'Hôtel de Ville, les
efforts de la cour pour rétablir entre eux une sorte d'équi-
libre furent si mal secondés du public, qu'en quittant la
ffète, le roi ne contenait plus ses dispositions rancunières.
I A quelques jours de là, l'état-major prussien contem-
ïplait, des hauteurs du Trocadéro, l'exposition du Champ
de Mars et le spectacle magni6que de Paris avec ses
¡campaniles et ses dômes enluminés par le soleil cou-
rchant. Ces messieurs ignoraient qu'un de nos savants,
M. H. W aujourd'hui très-remarqué à la Cham-
bre, faisait partie du groupe. Quand chacun eut admiré à
[haute voix le bel aspect de la ville, un des officiers s'écria,
avec une sensiblerie que nous devions apprendre à con-
naître e Et dire que bientôt nous serons forcés de bom-
;barder tout cela »
On rendit ce-propos dès le lendemain à un ministre,
çqui se garda d'en attrister l'empereur.
C'est sous de telles impressions qu'à la fin de l'été j'ai
assisté, dans le palais des Champs-Élysées, à la cérémonie
[internationale de la distribution des récompenses eux ex-
8 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
posants de l'industrie universelle, la plus nombreuse, la
plus brillante, la plus splendide solennité que probable-
ment ait jamais contemplée la capitale d'un empire; car
Paris y fut quelques heures le centre du monde.
Le roi de Prusse avait retiré la concession de sa per-
sonne à cette apothéose des Napoléon; mais son fils l'y
représentait au milieu des souverains étrangers amenés là
pour renouveler ce parterre de rois qui porta si haut, il y
a un demi-siècle, l'orgueil du moderne Charlemagne et
coûta bientôt si cher à la France.
Sous un dais, dont le baldaquin armorié montait jus-
qu'aux vitres du toit, devant les représentants du monde
entier, figuraient en comparses, é droite et à gauche d'un
trône déjà miné, le sultan des Turcs et les potentats de
vieille race. Déjà le principal joueur de la revanche com-
mune disposait son échiquier au fond de l'Allemagne.
Comme toute l'assistance, je contemplais ébloui mais
je me souvenais du dernier roi de Ninive, et je songeais
.qu'il est périlleux de réaliser le rôle de rois des rois.
Ces rejetons princiers se sont fort divertis chez nous
la sirène parisienne leur a prodigué des plaisirs. qui ne
l'ont point honorée; elle a chanté et raillé leurs faiblesses;
mais au retour, ces demi-dieux se sont reconnus amoin-
dris et les nations n'ont pas été plus reconaissantes envers
la France de l'abaissement de leurs monarques, que ne
l'ont été les Russes et leur souverain des affronts subis au
Palais de Justice par le czar notre hôte, du coup de pistolet
tiré sur lui par Berezowski et des circonstances atténuantes
.qui ont enlevé à un prince offensé jusqu'au privilége de la
clémence envers son assassin.
Tenons-nous toujours suffisamment compte du jeu des
passions humaines parmi les causes secrètes des grands
événements?.
LES AFFRES DU SIÈGE
DU 5 AOUT AU 4 SEPTEMBRE
i A la nouvelle de notre défaite devant Wissembourg,
Sseize jours après la déclaration de la guerre, Paris eut l'in-
||uilion de sa destinée prochaine. La consternation fut si
profonde que les menteurs de l'opinion se hâlèrent de rele-
prer les courages en disant appel au vulgaire bon sens, et
pdès lors commença à circuler cette logique rassurante des
probabilités que chacun exploitait à voix bien haute, en
|êtouffant dans ?«n cœur d'invincibles pronostics. Des ce
moment, personne n'eût osé faire l'aveu de sa pensée; le
gouvernement ne tarda guère à imiter tout le monde.
Pour concevoir cette prostration, qu'on se rappelle les il-
llusions d'où nous venions de tomber La victoire était si una-
nimement décrétée, qu'avant même de quitter nos boule-
vards, les soldats français se qualifiaient l'armée du Rhin;
les cartes du théâtre futur de la guerre, vendues partout,
'-partaient de Strasbourg, de Mayence, et laissant la France
en deçà du cercle des prévisions, n'offraient à la publique
avidité que la Prusse jusqu'au fond de la Silésie; dans les.
10 CI1RONIQUE DU SIÉGE DE PARIS,
rues, on criait « A Berlin, à Berlin » Les généraux,
comme aux jeunes années de Louis XIV, avaient gagné la
frontière avec leurs familles pour les faire assister à des
parades militaires; dans les fourgons il y avait des robes
de bal. Pendant que l'enfant, impérial allait en pompe à
ce spectacle, sa mère courait passer la revue d'une es-
cadre à Cherbourg; les prestiges d'une dernière fête, le
scenario brillant d'une flotte pavoisée démontraient à l'or-
gueil national que sur tous les éléments nous étions les
maîtres des nations. Tel était l'entraînement de nos chi-
mères, que les irréconciliables de la Chambre qui, depuis
trois ans, reprochaient à l'empereur d'être demeuré paci-
fique après Sadowa, faisaient à présent la plus violente op-
position à cette guerre, tant ils se tenaient pour assurés
d'un triomphe qui rendrait des forces à l'empire. Une seule
voix répétait, infatigable, des cris de détresse et de lu-
gubres prophéties; mais les avertissements de M. Thiers
offensaient trop la présomption générale pour ne pas être
étouffés.
Le gouvernement s'était cru assez fort pour escompter
l'avenir au point de déchaîner l'hymne de la Révolution,
la Marseillaise, dans les rues, à l'Opéra et jusqu'à Saint-
Cloud. « La voilà hors du fourreau, me dit quelqu'un;
comment s'y prendront-ils pour l'y remettre ?
C'est alors que M. de Rochefort, qui avait donné pour éti-
quette son journal le titre de cette mélopée patriotique,
suspendit la publication de sa Marseillaise « devenue Bo-
napartiste et officielle. Et les politiques naïfs d'applaudir
à une concession qui, suivant eux, annihilait Rochefort et
sa publication. « Elle reparaîtra, ajoutait ce dernier quand
la Mnrseiltaise sera redevenue séditieuse. Il se trompait
aussi.
La session ayant été close le 25 juillet, la Minerve par-
lementaire n'attiista plus la fanfare de nos aigles. On se
demandait si la frontière était déjà franchie, et si nous
LES AFFRES DU SIÈGE. 11
iiisiteripns avant les vendanges le tombeau du grand Fré-
déric. Une première botte, poussée devant Sarrebruck,
|ht prise pour l'inlroduction de notre symphonie héroïque;
chacun attendait à coup sûr un de ces succès qui jadis
Ijjous valaient des royaumes et voilà que, de ce délire, nous
Jbmmes précipités dans un scepticisme qui pour les âmes
perdues par la vanité, aboutit en un clin d'oeil au désespoir
e toute chose
Nous n'eûmes devant nous que deux jours pour poser
tte conclusion formelle que, de la plus prochaine bataille,
dépendait le sort de la France, c'est-à-dire de Paris car
Jette cité ne pense qu'à elle, trop accoutumée à être tout.
|jers deux heures, le 6 août, un samedi, la nouvelle arrive
Eue nous avons pris quarante canons,fait prisonniers vingt-
!1inq mille combattants, tué le prince héritier de Prusse,
Éranchi les frontières et occupé Landau. Aussitôt, les jour-
aux érigent cette rumeur en certitude Paris électrisé est
re de joie; une cantatrice reconnue dans sa voiture fait
retentir la bfarseillaise au milieu de la foule, tandis qu'un
acteur la déclame du haut d'un omnibus; on se serre la
:tain; vous ne voyez plus que gens qui n'ont pas douté un
||eul instant de la fortune.
Bien de plus affreuxquecette ironie dusortl L'allégresse
egnait dans toute sa verve que déjà, le soirméme, l'épou-
vantable vérité circulait à petit bruit aux abords des mai-
|ries. Ce qui éclate et rit s'éteignit peu à peu dans une ru-
|meur sourde; les boulevards pavoisés, illuminés, noircis-
aient, et cette foule compacte dont ils étaient jonchés,
ilencieuse et croissante, tournoyaitdans les ténèbres comme
n peuple d'ombres. Un bulletin put être lu vers minuit
l'angle de la rue Drouot, et les miliiers d'auditeurs pé-
rifiés qui écoutaient y répondirent par un long gémisse-
ent plaintif, dont le murmure étrange glaça le cœur de
eux même qui 1 avaient exhalé. Le lendemain, on sut que
lie désastre avait nom Reichshoffen.
12 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
Les Chambres furent convoquées pour le 9; le départe-
ment de la Seine fut déclaré en état de siège. Le jour d'a-
prés, Forbarh aggravait Reichshoffen, les dernières illu
sions s'effondrèrent on n'espéra plus rien, on ne? crut
désormais à personne, et tandis que l'empereur pâlissait à
l'horizon, Paris terrifié, entre la révolution qui se dressait
et les hordes ennemies qui venaient J'étreindre, se sentait
aussi désarmé que nos frontières. Il s'est écoulé durant
cette première période, jusqu'au 4 septembre, près de
quatre semaines durant lesquelles, par les plus belles
journées d'une saison radieuse, et les nuits les plus clé-
mentes d'un ciel d'été, personne n'a vécu, personne n'a
dormi.
II
Au milieu de cette détresse, Paris qui prévoyait les hor-
reurs et les ruines d'un siège se laissait convaincre que ses
murs étaient inexpugnables, que les Prussiens hésiteraient,
que l'Europe ravie en admiration par notre architecture
et l'agrément de notre capitale ne permettrait jamais un
attentat contre le foyer des lumières et la gloire de la ci.
vilisation moderne. Au fond, qui s'imaginait sérieusement
de telles choses? Nul homme sensé que j'aie connu mais
chacun les ressassait avec animation et l'on se groupait
pour façonner à frais communs une illusion d'une heure.
Durant cette phase d'angoisse, peu de gens s'exaltaient
à l'ardeur de se défendre, quelques-uns s'essayaient à la
résignation du condamné. Je n'ai surpris des larmes nulle
part mais je n'aurais jamais prévu une si complète inap-
pétence des lauriers militaires ll en aurait été autrement
si les Parisiens avaient dès ce moment-là entrevu des
chances raisonnables de succès, s'ils avaient et foi dans
leur gouvernement et confiance en quelqu'un. Mais l'impé-
ritie administrative qui avait causé nos revers en Alsace
LES AFFRES DU SIÈGE. 13
autorisait les clairvoyants à présumer que Paris ne serait
las plus habilement défendu.
Jj Au reste, la marche des événements, tant au dehors
u'à l'intérieur, était de nature à développer rapidement
anxiété publique. Quand je parcours dans mes notes les
hémérides du mois d'août, le souvenir des faits me
nd encore l'accablement qu'ils m'ont causé; car si, dès
début, j'ai mal auguré du succès, j'étais loin de prévoir
me décomposition si prompte ni des maux si activement
ccumulés.
Sans nous contraindre, dans un récit d'impressions, à
numérer ni à commenter des faits qui, pour cette période,
»nt été enregistrés sous leurs dates, rappelons à la hâte,
ans le désordre de leurs contradictions, dans le contraste
e leur signification lugubre, de leur puérilité parfois, les
ncidents qui ont pesé sur le moral de la population et sur
'aspect de la ville: car tel est le principal sujet de ce
ableau.
Tandis que le gouvernement est tout au procès de Blois,
ta Chambre ne songe qu'à renverser ou à soutenir le minis-
ére Ollivier qui succombé. En ce qui regarde la guerre,
a gloire et l'importance sont acquises aux Teporters. des
feuilles publiques ils chantent leurs hauts faits, leurs
périls; ils donnent des plans stratégiques, des conseils aux
généraùx. C'est à qui prouvera le mieux que les secrets
des chel's n'ont point échappé à sa pénétration il s'impro-
vise un syle militaire, mi-parti du ton des ordres du jour
et du pittoresque des épopées du cirque olympique, et les
bons Parisiens sont etfrayés de compter tant de grands
capitaines réduits à la parole impuissante, quand les ma-
nieurs d'épée ont besoin de tant de leçons. Ceux-ci sou-
tiennent avec vraisemblance que ces inquisiteurs de leurs
manœuvres ne servent qu'à éclairer les Prussiens; les
publicistes sont menacés du conseil de guerre, et la
presse qui, si elle offrait moins d'attrait à la curiosité,
U CHRONIQUE DU SIÉf.E DE PARIS.
perdrait des lecteurs, engage une campagne à son profit.
Entre temps, on découvre que Paris est infesté de Prus-
siens qui conspirent; que leurs émissaires s'étendent en
un rést-au sur les provinces, dont ils préparent l'invasion.
On arrête des Prussiens de tous côtés à Cherbourg, à Li-
sieux, à Annonay, à Pontoise, jusqu'à Valence l'opinion
réclame vainement du ministère Palikao l'application de
la loi qui, en temps de guerre, autorise l'expulsion des
étrangers. Des émotions populaires menacent journelle-
ment le palais Bourbon M. de Kérairy propose que le
maréchal Lebœuf et les directeurs de l'Intendance géné.
rale soient cités à la barre de l'Assemblée; H. Jules Favre
veut qu'un conseil de défense soit élu au sein du Corps
législatif; trois princes de la maison d'Orléans demandent
à prendre du service, et tandis que les enrôlements vo-
lontaires, provoqués par des proclamations haletantes,
avortent â Paris, tandis que les hommes de vingt-cinq à
trente-cinq ans, mariés ou non, ayant déjà servi, gémis-
sent de la loi nécessaire qui les rappelle, on apprend coup
sur coup la prise de Nancy (le 12), l'occupation de Pont-
à-Mousson, de Château-Salins, de Saint-Mihiel, de l'em-
branchement de Frouard; l'entrée de deux cent mille
Prussiens par Sierck; le lendemain, l'investissement de
Strasbourg, puis de Phalsbourg, de Bitche, et bientôt, de
la place de Toul. L'impératrice-régente justifie la me-
naçante gravité de ces nouvelles en faisant déposer à la
Banque de France les diamants de la couronne.
Il est plus que temps d'aviser à de grands remèdes
Aussi MM. Gambetta, Pelletan, Girault, etc. appuyés sur
des pétitions dont la lecture occupe en partie quatre à cinq
séances, réclament-ils à grands cris l'enrôlement forcé.
des séminaristes.
Les choses en étaient là, la veille du combat douteux de
Longeville. Lei uhlans avaient paru devant Thionville et
Commercy; ils se dirigeaient sur Bar-le-Duc lorsque, le i4,
LES AFFRES DU SIÉGE. 15
un dimanche, à la Villette, un groupe d'hommes armés de
poignards et de revolvers se rue sur une caserne de
sapeurs-pompiers ils assassinent deux soldats, un sergent
de ville et une petite fille. Pour s'expliquer l'effet d'épou-
vante qui résulta de cet épisode, il est bon de rappeler que,
plusieuis s jours auparavant, dans le voisinage de la Banque
et dans quelques autres quartiers, la police avait saisi des
caisses remplies de pistolets à six coups et de poignards
à manches d'acier faisant corps avec la lame. A qui ces
armes étaient-elles destinées? D'où provenaient-elles? Il
fut impossible de le savoir; seulement, l'intention n'avait
rien de douteux il s'agissait d'armer la plèbe pour l'ex-
ploitation de l'assassinat contre les défenseurs des pro-
priétés, menacées du pillage.
Les communes de la Chapelle et de la Villette firent
passer à la Chambre un désaveu de toute complicité dans
les crimes du 14 août et, le i 7, M. Gambetta, organe de
ces protestations, réclama impérativement l'expulsion des
étrangers appartenant aux États belligérants. Le gouver-
nement aquiesça faiblement il procéda plus faiblement
encore, admettant des exceplions sans nombre, abandon-
nant la tâche à la mollesse des bureaux et, maladresse
coupable, évacuant, non à l'étranger, mais sur nos pro-
vinces menacées notoirement, ces transfuges mécontents
condamnés à n'y trouver d'autre ressource et d'autre ven-
geance que l'espionnage, aux gages des envahisseurs.
La défiance ainsi généralisée fut loin d'être endormie
par les combats de Borny, de Gravelotte, présentés comme
avantageux, tandis qu'ils avaient pour conséquences de ren-
dre désormais impossible la réunion de Mac-Mahon et de
Bazaine, l'invasion des Vosges, et bientôt, l'arrivée des
Prussiens àChâlons, àÉperuay, et leur marche sur Château-
Thierry. A ce moment même, le Journal 0/ frciel osait affir-
mer que les prétendues victoires de la Prusse ne l'avaient pas
fait avancer d'un pas. Cependant, pour favoriser la sou-
CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
scriplion à l'emprunt du 19, qui fut patriotiquement cou-
vert, on sut exploiter un épisode du combat aux carrières
de Jaumont, et les journaux feuilletonnisèrent ce mélo-
drame en style de roman de Cooper jusqu'au jour tardif
des rectifications officielles. Peu de jours auparavant, la
conduite indisciplinée, les révoltes des mobiles parisiens
au camp de Cllliions avaient fait désespérer de cette milice
le départ coup sur coup de sept ambulances (la dernière
le témoignait de nos sanglants désastres.
III
Écho des luttes parlementaires, la ville s'agitait par
places; l'émeute s'y dépensait en rassemblements irrégu-
liers et partiels, sans autre raison que le désœuvrement.
On visitait les ambulances vides; on suivait le départ des
troupes en formation; les corps-francs se groupaient,
applaudis et admirés. Paris, le long du jour, était affairé
le Trésor, la Banque, les compagnies de chemin de fer ne
pouvaient satisfaire aux demandes de dépôts, de retraits ou
d'inscriptions nominatives, et tandis que les cours publics
se maintenaient avec une surprenante fermeté, dans les
coulisses s'évertuait une cohue effarée obéissant, sur les
ailes de la peur, à des inspirations opposées. Celui-ci rame-
nait ses valeurs pour les enfouir à la cave ou sous un par-
quet, celui-là voulait les déposer à toute force; cet autre
porter au loin sa fortune. Dans les rues, on courait,
évitant les rencontres mais, le soir venu, les soldats im-
provisés de toute arme, dans des tenues bigarrées, pre-
naient devant les cafés du boulevard des attitudes belli-
queuses on n'y voyait que des embryons d'uniformes,
harcelés par des nuées de filles de plaisir; exhibitions qui,
témoignant du dévergondage des mœurs, faisaient songer
plus aux derniers jours de Gomorrhe, qu'à la veille des
LES AFFRES DU SIÉGE. 17
Thermopyles. Paris alors ressemblait moins un camp
militaire qu'à une descente continue de la Courtille.
Des mobiles commençaient à rejoindre au corps; escortés
en fiacre découvert par des lorettes, ils se renversaient
en chantant, souvent avinés ces milices criaient le Chani
du Départ et battaient les murailles jusque bien avant dans
la nuit. On s'arrachait les quolibets, les facéties, les jeux
de mots puérils des feuilles vouées à la politique amusante,
et de tels apprêts de défense livraient à de légitimes
anxiétés les spectateurs paisibles car ils assistaient au
prologue d'un drame horrible, exposé en style de parodie
dans les rues, avec apologie des papiers-loustics, seule
lecture du grand peuple qui s'était donné pour muse
mademoiselle Thérésa.
Un pareil délire peut mener très-vite à la folie furieuse
l'avènement d'un personnage qui passait pour grave et
religieux, pour capable et méconnu, détourna le courant
et rendit une certaine sécurité aux derniers jours de
l'Empire. Par un décret signé le 17 août au camp de Chà-
Ions, Napoléon III remit le gouvernement de la capitale
et le commandement supérieur de son armées au général
Trochu.
Auteur d'un ouvrage remarqué sur notre armée, théo-
ricien critique de premier ordre, ayant eu l'adresse ou le
bonheur de monter très-jeune jusqu'au plus haut grade,
sans quitter le camp des mécontents et des sacrifiés,
M. Trochu s'annonça par une proclamation trop person-
nelle, gorgée de modestie et d'orgueil, et par un Ordre
du jour où les amis des lois trouvèrent à blâmer. Le
commandant d'une place en état de siège se réfugiait dans
les illusions de la force morale le chef militaire justi-
fiait, au profit de sa popularité, au profit des mutins du
camp de Chatons, le droit à la révolte et à l'indiscipline.
L'homme était jugé. Cependant ces manifestes engagèrent
les Parisiens à se recueillir. Les feuilles qui, par des indis-
18 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
crétions, servaient l'ennemi, furent menacées; l'énervante
action des courtisanes sur nos soldats fut diminuée par
des arrestations; quelques forçats en rupture furent
bannis, les troupes consignées de bonne heure dans
leurs quartiers; les espions se virent pourchassés; l'exé-
cution du décret contre les Allemands suspects, enle-
vée à l'indolence de la Préfecture de police, fut remise
à l'activité du gouverneur. Du jour au lendemain, voilà
le public et les petits journaux convertis à la vertu mais
la prépondérance du général mit en tutelle le minis-
tère Palikao, ainsi que la Régente oubliée au fond des
Tuileries où, cependant, elle dépensa un courage, une
activité qui passèrent inaperçus. Tel éi ait l'abandon où
elle tomba peu à peu, qu'une femme de ministre étant
venue lui rendre visite, parcourut sans obstacle le palais
désert et, de salon en salon, arriva sans être annoncée
jusqu'à un boudoir, où écrasée de fatigue et engourdie par
le froid de l'isolement, la souveraine s'était endormie.
Les assidus, les privilégiés faisaient leur malle, et bien
d'autres aussi aux gares des chemins de l'Ouest et du
Sud se pressait une cohue effarée; les employés étaient
étouffés par les suppliants que chassait la terreur. Vers
le dèclin des nuits, vous discerniez parmi les colis des
ébauches humaines accroupies, renversées sur les baga-
ges amoncelés, et plongées, en attendant depuis la veille
un tour de faveur, dans le sommeil fébrile qui continue
par le cauchemar les veillées d'angoisse. Passait-il une
fournée de militaires, les fuyards du beau monde se faufi-
laient dans un wagon de troisième entre les jambes deys
soldats. Tels étaient les effets de la panique causée par la
situation intérieure, plus encore peut-être que par les ap-
préhensions de l'étranger.
De ce côté, cependant, les nouvelles s'assombrissaient
de jour en jour. Tandis qu'au palais Bourbon, la minorité
révolutionnaire foudroyait de propositions radicales une
LES AFFRES DU SIÈGE. 19
administration exténuée et que, symptôme grave, un dé-
puté de l'Est désignait à la tribune le chef de l'État sous
le nom de M'ssieu Bonaparte, sans qu'on osât le rappeler
à l'ordre, la ville suivait consternée la marche rapide de
l'ennemi signalé devant Reims; puis à Rethel, à Vouziers,
à Varennes, à Joinville, à Vassy, et bientôt, à Arcis-sur-
Aube, à Verdun, Lunéville, Saint-Diziers, Épernay, Lan-
gres, Chaumont et Sens. Le nom de Montereau retentit
cruellement les notions géographiques des Parisiens s'é-
tendaient jusque-là. Pendant dix jours, du 23 août au
5 septembre, un mystère profond, soigneusement main-
tenu, retint Paris en suspens devant cette question:
Mae-Mahon a-t-il rejoint Bazaine ? Le sort du pays se jouait
sur l'issue d'une marche forcée chacun le comprenait et
courait aux informations.
Que cette décade fut rude à traverser Vers la fin, l'in-
certitude était devenue trop lourde en vain les ministres
prescrivaient le silence, ils se voyaient sommés par les
députés fiévreux de déclarer la position exacte des ar-
mées, et la distance qui les séparait de Paris. C'est alors,
le 28, que M. de Palikao répondit i Si un officier, quel
qu'en fût le grade, commettait l'indiscrétion qu'on me de-
mande, je le ferais fusiller »
Jamais situation ne fut plus tendue Toute affaire avait
cessé le peuple des campagnes commençait à rabattre
sur Paris ses pauvres pénates, spectacle lugubre et tandis
que pressuré entre des journaux obstinés à ne rien taire,
et des représentants acharnés à questionner sur tout, le
gouvernement prodiguait morne de vagues espérances en
agitant l'éventualité de son émigration, les feuilles pu-
bliques ne pouvaient cacher que nos trains d'artillerie, que
les munitions de bouche pillés à la gare de Reims par
nos propres soldats, avaient été en plein jour livrés à
des revendeurs. Qtiottendre d'une milice à ce point indis-
ciplinée
20 CHRONIQUE DU SIÉGE UE PARIS.
C'est à ce moment, où l'ennemi s'épandait comme le feu
sur une prairie américaine, qu'un espion fut saisi mar-
quant une étape à Granville, et que fut passé par les ar-
mes un de ses pareils, le nommé Harth, officier travesti
qui avait été démasqué le 18 à Gien, sur la Loire, où de-
puis trois ans il faisait son métier. Vers le même temps,
un journal affirmait que vingt navires flibustiers partis
d'Amérique avec un équipage d'Allemands venaient rava-
ger nos côtes, et que nos ministres en avaient reçu l'avis
officiel.
Ce qui augmentait l'inquiétude causée par le mutisme
de l'administration, c'est le contraste de ses actes avec les
nouvelles heureuses qu'elle semblait contenir avec peine:
les deux armées ont opéré leur jonction; hier il ne s'en
fallait que d'une étape Bazaine tient les ennemis dans
un cercle de fer; Mac-Mahon a fait des prodiges; les
deux maréchaux se sont embrassés devant les troupes
Mais si vous alliez chez un ministre, les figures étaient
longues, les regards se détournaient, les gens se parlaient
à l'oreille; on demandait à voix basse si la grande malle
avait pu passer. Les maisons situées dans la zone militaire
commençaient à tomber; un ordre du préfet prescrivait aux
bouches inutiles de s'éloigner de Paris un projet de loi éli-
minait les femmes, les vieillards, les enfants et les indigents;
la police dispensait l'émigration des formalités du passe-
port; nos contre-marches dans les Ardennes devenaient in-
intelligibles. Un officier prussien était saisi à Pontoise, un
autre au Champ de Mars; des fusées à la congrève étaient
lancées à Vincennes sur des barils de poudre par, des
mains inconnues et, quand la trahison au dedans, les me-
naces du dehors et les ferments de jacquerie qui couvaient
autour des buttes Chaumont semaient l'épouvante, M. Jules
Favre demandait avec instances que le gouvernement livrât
des armes aux faubouriens de Belle vi II*. La nuit du 31 oc-
tobre l'a puni de sa proposition du 51 août sans l'éclairer
LES AFFRES DU SIÉGL
2
ni Je convertir, puisqu'alors il n'a pas désarmé l'émeute
que, six mois après, il devait protéger encore.
Au milieu de la terreur croissante des uns, des illusions
insensées des autres, entre les pessimistes qui disaient
« Nous sommes perdus! » et les fous qui criaient « Il ne
sortira pas un Prussien des fossés de Paris! » on voyait
entrer en scène les charlatans et les maniaques. Plusieurs
feuilles ont reproduit cette curieuse réclame « Mettez
donc un frein à cette affreuse panique en disant à vos lec-
teurs que j'ai la certitude que messieurs les Prussiens n'o-
seront pas venir faire le siège de Paris. Merci à l'avance!
Signé ïW* chiromancienne, rue n° au troi-
sième, porte à gauche. »
Un officieux écrivait pour conseiller les bombes d'acide
prussique et terminait par un jeu de mots; un autre ima-
ginait d'empoisonner la Seine, un troisième de planter des
torpilles à dix lieues à la ronde le sieur Berchoumieu
donna l'idée de travestir en uhlans les gardiens du jardin
des Plantes, de leur ordonner de fustiger sous ce costume,
pour leur en inspirer l'aversion, les lions, les ours, les
tigres de la ménagerie; puis de conduire ces animaux dans
les fermes abandonnées afin qu'ils dévorassent les Prus-
siens quand ils y voudraient pénétrer.
De telles folies témoignent d'une perplexité intense.
Aussi, pour rassurer les esprits multipliait-on les hypo-
thèses de succès imaginaires, et les confidences rassu-
rantes sur l'état déplorable des hordes ennemies on
ne cessait de répéter aussi que l'Empereur n'était plus
rien, et que les maréchaux commandaient sans contrôle.
Les prisons étaient gorgées de suspects; à la gare de Lyon,
on vit partir une tribu de familles prussiennes emportant
leurs meubles, les outils de leurs professions, leurs
chiens, leurs chats, jusqu'à des pots de fleur et à des
serins dans des cages. Ces malheureux montraient le poing,
ils accablaient Paris de malédictions et annonçaient leur
22 CHRONIQUE DU SIÈGE DE PARIS.
sanglant retour; les femmes prophétisaient, pythonisses
furibondes, la ruine de la cité, le massacre de ses habi-
tants.
Soudain, le 2 septembre, le bruit se répand que le roi
de Prusse est devenu fou. Le matin du 5, un samedi, les
journaux sont en fête une fausse dépêche du prince de
Joinville confirme les bruits d'une victoire attendue la
rodomontade et les quolibets reprennent leur essor et,
comme à la journée de Wissembourg, l'allégresse irréflé-
chie d'un peuple sans frein se conclut dans le désespoir et
la honte. Entre deux et trois heures, H. Busson-Billault au
Sénat, M. de Palikao au Corps législatif, laissent tomber
enfin de leurs lèvres le dernier secret du régne l'aveu
de la capitulation sous les murs de Sedan.
La Celle-Saint-Cloud, ancien ermitage d'un prince Mé-
rovingien, Saint-Germain-en Laye où Henri Il édifia pour
Diane un chiffre galant de brique et de pierre, Bougival;
où Gabrielle avait un nid; Marly-le-Roi, témoin des jeunes-
amours de Louis XV, Louveciennes asile de ses derniers
plaisirs, bordent un plateau festonné de pentes vertes qui'
ménage dans ses replis une série de vallons entr'ouverts en
amphithéâtre sur la Seine. Six lieues de futaies et de ver-
gers ombragent l'épaisseur de cette chaine de collines,
entre le versant qui regarde Poissy et les bois qui, par-
Verrières et Ville-d'Avray, se relient à la forêt de Marly.
Hier encore, quelques solitudes de cette Arcadie retra--
çaient la physionomie de la nature agreste sous Louis XIV,.
dont le souvenir est écrit sur ces contrées. Les routes y
sont rares, les habitations clair-semées, les parcs immen-
ses, les métairies éparpillées de loin en loin. Le daim et
les cerfs s'ébattaient librement dans la pourpre des bruyè-
res comme au temps où ils guidaient sous les branches
le fiancé de la Belle aux bois dormant. C'est au fond de ces.
LES CAMPAGNES ET LEUR EKIORATIOlT
RÉFUGIES nE LA PROVINCE
III
CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
retraites que, jusqu'à la fin de l'ancien régime, la mytho-
logie à perpétué ses doux mystères c'est pour les abri-
ter qu'elle disposa ces forêts aux avenues sombres ces
pelouses, ces arbres aux têtes fleuries consacrées à l'en-
fant d'Éryx qui régnait dans ces bois sacrés, servi par les
nymphes de la cour.
Deux siècles ont passé et le vieux monde avec eux;
mais les arbres ont grandi, le temps a étendu sa majesté
sur ce théâtre désert la poésie des ruines, qui restent
souriantes quand la nature seule les a préparées et or-
donne au printemps de les rajeunir, a gardé là son
vivant prestige. Tout y parle des passions célèbres et
des bonheurs discrets le chant des amours finies se
continue dans l'air en gazouillements d'oiseaux. Quand
la saison des lilas et des roses est clémente, les bosquets
thessaliens si renommés céderaient la palme aux ver-
sants fleuris, aux ombres profondes, au point de vue
lumineux et azurés de Marly, de la Bretèche, de Luciennes
couronné d'aqueducs dont les arches découpées dans le
ciel prêtent à ces campagnes normandes la noblesse des
bergeries de Poussin.
C'est là que m'ont surpris les douloureux événements
que j'essaye de retracer c'est de là que j'ai vu les pré-
ludes de la destruction s'opérer pour les environs de la
grande Ville, et les misères du siège prochain s'abattre
sur l'Éden qui entourait la capitale comme une ceinture
de fleurs et de fruits. Ces forêts, ces villas, ces jardins
détruits à cette heure, ces villages aimés où se pressait
autour de nous un peuple laborieux qui travaillait dès
l'aube pour offrir à Paris les primeurs de la culture,
ces saines retraites, joie la plus pure de nos familles,
je n'aurais pu trouver en ce moment le courage de les
peindre pour préciser mon récit, il a fallu décrocher
de son clou une étude esquissée en des temps meil-
leurs.
LES CAMPAGNES ET LEUR ÉMIGRATION. 25
Ces paysages rassemblaient une colonie d'artistes, de
fonctionnaires, de petits propriétaires parisiens, d'écrivains
cherchant le silence, d'hommes arrivés à l'âge de la paix,
d'enfants trop jeunes pour les tâches de la vie. Aujour-
d'hui, les noms pastoraux de Rueil, de Buzanval, de la
JHahnaison, de la Jonchera, de Bougival, de Prunay n'é-
veillent plus que des pensées de guerre il suffit de les
prononcer pour rappeler les ravages récents de ces loca-
lités repliées en arrière de ce Mont-Valérien qui, lors des
invasions barbares de 1 ère carlovingienne, commandé par
le fils de Robert le Fort, a sauvé Paris.
Durant les journées qui ont suivi Reichshoffen, nous
descendions chaque matin retrouver dans Paris avec nos
occupations accoutumées des inquiétudes nouvelles. Dans
les voitures du chemin de fer, on gardait un silence
morne parfois, quelques voisins irrités par l'insomnie
s'évaporaient en tirades fiévreuses; on les entendait sans
les écouter. Le soir, quand nous remontions la côte, les
enfants, avec la gaieté de l'ignorance, les femmes inquiè-
tes accouraient au-devant de nous et les yeux question-
naient avant les lèvres. « Rien rien encore rien tou-
jours » Réponse accablante et monotone que, la moitié
d'un mois, il fallut rendre à tout venant. Par les longues
nuits blanches, où l'imagination amoncelait des maux
horribles que devait dépasser la réalité, brrilé du tu-
multe intérieur on ouvrait une fenêtre, et l'on écoutait,
étonné, le silence des bois et des étoi!es. Peu à peu les
maisons se fermaient; les équipages devenaient rares;
les promeneurs évitaient les routes pour s'isoler du monde
au fond des retraites aimées, dont le charme était perdu.
La certitude de l'exil prochain nous désintéressait de
toute chose; devant les arbres gorgés de fruits, nous
disions avec Virgile « Barbarus has segetes. Devant
les maisons, la jeunesse entourait les anciennes du village
qui se souvenaient de 1814 et racontaient qu'elles avaient,
26 1 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
jeunes filles, émigré au cœur de la forêt où, vers minuit,
les hommes se glissaient pour leur porter à manger.
Passions-nous devant ces groupes, ils se repliaient sur
nous pour nous interroger, persuadés que nous saurions
rassurer les âmes.
Au 15 août, la garde nationale vint faire bénir son dra- )
peau on pria pour la France; le curé bénit ses enfants et
les exhorta au courage. Les femmes pleuraient, les hommes
serraient les poings mais bientôt, quand la panique en-
vahit la commune, les fusils rentrèrent successivement à
la mairie; les recrues, démoralisées par les rècits des
journaux et le sort des villes de l'Est, se dispersèrent.
Pendant la semaine qui précéda Sedan, les chars des dé-
ménageurs commencèrent la déroute et, à l'aspect des
meubles précipitamment empilés, les paysans qui, au dé-
but, s'étaient raillés des bourgeois trop prudents devinrent
pensifs l'hiver commençait pour eux en plein été; c'était
la gêne en perspective.
Quand, enfin, les plus persévérants se résolurent à ren- â
rer dans Paris, la terreur devint épidémique; les paysans
sortirent leurs charrettes, ils y entassèrent le mobilier des
habitations, des cultures, et ils s'acheminèrent dans toutes
les directions, précédés de leur bétail. Ce spectacle de
misères, d'abandon désespéré était navrant; jamais, sous
odes cieux plus doux, on ne délaissa dans un pareil ver-
tige des campagnes si plantureuses et si paisibles! Nous
fermâmes les portes à notre tour, et ayant ramassé quel-
ques fruits, fait d'une fleur un souvenir pour des lende-
mains infinis, dit adieu aux portraits des grands-pères,
que l'on ne devait plus revoir, nous enveloppâmes, glacés et
muets, dans un dernier regard, ce nid où l'on s'est aimé,
eu revivaient tant d'heures d'amitié joyeuse; tout ce
qu'on avait longuement embelli, planté, vu renaitre et
qui, plus attachant que jamais, nous contemplait aussi
sans comprendre. C'était le 28 au soir; les feux du cou-
LES CAMPAGNES ET LEUR ÉMIGRATION. 2;
chant ensanglantaient les remparts du Mont-Valérien qui
déjà recélait la foudre.
A Bougival et dans la vallée de la Seine, les aspects de
cette désolation étaient répandus sur les routes où circu-
laient à la file des mobiliers pauvres, juchés sur des
charrois entrainés vers la ville par des haridelles mornes;
les populations suburbaines suivaient à pied, pliant sous
des fardeaux. Ces traînées de malheureux portaient leur
matelas; les enfants avaient à la main des cages, des pen-
dules, des miroirs, des cadres, jusqu'à des fleurs artifi-
cielles sous des globes. Aux barrières de Paris, ces amas
de charrettes formaient de longues queues d'une singula-
rité lugubre à la gare de Saint-Germain, les quais, les
hangars, les salles d'attente étaient jonchés de caisses,
de paniers, de sacs, de paquets de toute nature qui for-
maient des collines que les employés gravissaient. Des
ombres inquiètes erraient sans surveillance à la recherche
de leur bien pour retrouver mes épaves, il fallut quatre
jours. Dans les rues, c'était pis encore camions, voitures
maraîchères, fiacres, tapissières, charrettes à bras, trains
à bêtes humaines, tout avait été mis en réquisition on
n'oubliera jamais le spectacle de ces ménages ambulants
venus des campagnes et de la banlieue, pour abriter sous
nos murs des existences menacées et ce qu'ils avaient pu
arracher des maisons détruites par le génie militaire. Ce
sauvetage dura cinq jours; puis de fausses espérances
suspendirent la déroute qui, après Sedan, reprit son essor.
Mais, à ce moment-là, je n'en fus pas témoin. Une lettre
pressante m'avait fait partir pour le Maine, et j'espérais y
trouver quelques jours de repos. Cette excursion, à cette
date, m'a permis d'apprécier l'état de nos villes de pro-
vince et d'observer sur quelques émigrants l'effet de l'exil
volontaire.
Le moment où le train s'ébranla m'apporta une sorte
d'allégement; mais au delà de Chartres dont j'entrevis les
28 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
flèches dans les ténèbres, en me demandant ce qu'allaient
devenir nos édifices historiques de Strasbourg, de Paris,
de Metz, les menaces de la situation revinrent, accrues
par la nuit, m'obséder jusqu'au Mans dont je traversai les
rues, transi par le froid d'une aube bleuâtre et triste.
Retenu sur les côtes normandes par l'encombrement des
trains et les difficultés du parcours, l'ami qui m'avait ap-
pelé n'était pas revenu j'entrai dans sa maison vide où je
dus l'attendre seul pendant trois jours consumés dans l'in-
quiétude, dans le souci de ce que j'avais laissé derrière
moi, le chagrin de l'absence et le poids du désœuvrement.
Nombre de Parisiens avaient émigré au Mans depuis des
semaines j'en connaissais plusieurs je les trouvai déses-
pérés, blêmes, sans force, ruminant sur la fin du monde,
et vraiment ingénieux dans les épouvantables prévisions
de l'avenir. Paris qu'ils avaient cru quitter les absorbait
sans diversion. Errant par les rues encombrées d'étran-
gers, ils ne s'intéressaient à rien, ils ne visitaient aucun
monument; ils ne rêvaient, ils ne voyaient que leur logis
abandonné leurs appartements au pillage leurs amis
exterminés, leurs situations, leurs fortunes à vau-l'eau et
comme à ces pensers chagrins se mêlait, pour quelques-
uns, un peu de honte et de remords, les hommes s'effor-
çaient de motiver leur fugue, qui sur des enfants délicats,
qui sur une jeune fille à préserver, qui sur une femme
nerveuse ou sur la nécessité d'accompagner une grand'-
mère, obstinée à ne point partir seule. Les journaux n'ap-
portaient qu'un surcruit d'anxiété à des personnes accou-
tumées à savoir par elles-mêmes et à juger les événe.
ments de près ils n'empêchaient pas les bruits les plus
alarmants de circuler et de s'en0er d'heure en heure Paris
était à feu et à sang; l'ennemi dévastait déjà la vallée
d'Auge; les uhlans avaient rançonné Chartres, le Maine
allait être tourné, les Prussiens brûlaient les villes et fusil-
laient leurs habitants sur les places il était temps d'aller
LES CAMPAGNES ET LEUR ÉMIGRATION 29
cacher dans un pays plus lointain, à Brest, au fond de
l'Armorique ou dans le Midi, sa misère et ses terreurs. La
gare du Mans présentait l'aspect de celles de Saint-Germain
et de Lyon avant mon départ; on y dormait comme en un
camp pour attendre son tour et, vers midi, un s'y battait
pour enlever les journaux.
Le Mans s'était recruté de dix mille étrangers, et comme
l'exportation des denrées bretonnes et normandes avait été
interdite, les substances alimentaires se donnaient pour
une obole; fruits, légumes, volailles, moutons couvraient
les marchés. Si les départements de l'Ouest avaient eu des
administrateurs, Paris aurait pu recevoir des provisions
abondantes en tout genre; car déjà les paysans se re-
pliaient vers la mer, chassant le bétail devant eux.
C'est donc au Mans que j'ai appris l'événement du 4 sep-
tembre demeuré à son posle, le préfet du régime expiré
se contenta de faire placarder les communications offi-
cielles. Elles furent accueillies sans enthousiasme, mais
sans murmure; car la proclamation de la République y
était présentée, non comme un coup d'État ou une sur-
prise, mais comme le résultat d'un vote émané du Corps
législatif. J'ignore si les hommes qui se sont, ce jour-là,
emparés du pouvoir ont répandu partout celte habile fic-
tion de la première heure. Quand on apprit qu'une minorité
composée de la députation de Paris avait, avec l'appui
d'une émeute, anéanti la représentation légale du pays, on
pouvait prévoir pour la République les périls d'un vice
d'origine; mais il était trop tard ou trop tôt pour récri-
miner.
Au bout de quelques jours, voyant que l'ennemi s'avan-
çait, que les trains devenaient moins fréquents, rappelé à
Paris par le devoir et craignant d'être coupé, je repris, par
un train presque vide, la route de la capitale.
Le gouvernement nouveau fut bloqué avant la ville, par
l'hostilité des clubs, par les exigences des partis avancés
qui l'induisirent à des concessions inévitables dans sa si-
tuation, mais alarmantes pour la classe conservatrice,
favorable au début à des gens qui, dans les actes officiels,
se laissaient traiter d'Excellences, appelaient Monsieur
leurs fonctionnaires et avaient secoué le jargon des jaco-
bins. Le préfet de police ne s'était point dépouillé de son
titre de comte c'est de son côté que les archéologues du
terrorisme dirigèrent leurs premiers projectiles. Dès le
soir du 8, cet aristocrate fut dénoncé au club des Folies-
Bergère, où le pouvoir fut sommé de poursuivre les agents
du dernier règne et les réactionnaires de la province; de
destituer en masse les fonctionnaires, de supprimer les
journaux qui avaient appuyé le plébiscite, de percevoir un
droit de 5 p. i00 sur les billets de banque et d'infliger
une taxe de guerre très-lourde sur les capitaux des ren-
tiers de l'État. D'autres réunions demandaient en même
temps que tous les fonctionnaires publics fussent élus par
zs RÉPUBLIQUE ASSIÉGÉE
IV
1 LA RÉPUBLIQUE ASSIÉGÉE. 31
e suffrage universel et que tout propriétaire absent fût
exproprié au profit de la nation.
Afin de satisfaire à ce genre de réaction, le gouverne-
ent, qui venait de jeter à la porte le Corps législatif, se
hâta de foudroyer cinq commissaires de police pour les
punir d'avoir, vingt ans auparavant, mis en état d'arresta-
tion des députés de l'Assemblée législative. C'était bien
peu aussi les journaux à poigne s'empressèrent-ils de
battre le pouvoir en brèche, de signaler impérativement
comme entaché de bonapartisme tout ce qui était modéré
et de semer des dénonciations, rendues inquiétantes par la
faiblesse pressentie d'une administration qui groupait des
éléments trop disparates. Ainsi, ces hommes acclamés avec
enthousiasme par le peuple ne gardèrent que quatre jours
une popularité sans mélange.
Je retrouvai Paris plus militaire que lors de mon départ
et n'eus pas à m'en étonner; car j'avais vu défiler pen-
dant huit jours au Mans d'énormes convois de mobiles
se dirigeant sur la capitale; les compartiments réser-
vés aux autres voyageurs étaient à peu près vides mais
ceux qui s'éloignaient étaient gorgés de monde. Aussi,
l'éclipsé de la société élégante me frappa-t-elle dés que je
repris possession du boulevard on n'y rencontrait que
des képis. Je remarquai aussi que nombre de gardes na-
tionaux visaient au costume de fantaisie; ces mousque-
taires, divertis encore par le côté pittoresque d'un danger
lointain, passaient leurs bottes par-dessus le pantalon eux
que devait plus tard honorer une fermeté si sérieuse, ils
n'en étaient qu'aux promenades par la ville, avec le sac
et une marmite sur le dos. La lente et honorable trans-
formation de nos milices improvisées ne sera pas le trait
le moins curieux de notre histoire morale.
Cependant, les actes du gouvernement avaient encore,
en ces premiers jours, des consolations pour les amis de
la paix. Un décret avait convoqué les collèges électoraux
32 CHRONIQUE DU SIÈGE DE PARIS.
au 16 octobre; sur le bruit officiellement accrédité d'une
intervention diplomatique, la Bourse s'était remise à la
hausse. Une commission venait de se déléguer à l'iuipor-
tante mission de débaptiser certaines rues si nous étions
en péril s'amuserait-on à de pareils détails? La liberté de
l'imprimerie et de la librairie était décrétée on allait donc
imprimer et vendre des livres? On supprimait les commis-
saires de police cantonaux; M. Thiers était chargé d'une
mission pacifique la cour de cassation (chambre cri-
minelle) avait refusé de quitter Paris: les sceptiques avaient
le tort d'être plus confiants en la prudence de cette magis-
trature qu'en son courage, qui fut réel et digne d'éloge.
Mais, d'autre part, dés le 8, le préfet de police avait en-
gagé de nouveau les bouches inutiles à se hâter d'aban-
donner la ville du côté deBicêtre, le génie incendiait les
habitations de la banlieue; un arrêté du 0 fermait tous
les théâtres; le général Trochu livrait aux flammes les
forêts des environs et l'on en respirait la fumée dans les
rues; la suspension des droits d'octroi faisait affluer
des provisions d'une provenance équivoque; le une
partie du gouvernement émigrait à Tours; les mairies
affichaient des règlements, qui donnaient à penser, sur
les précautions à prendre d'urgence dans les maisons en
cas de bombardement; on annonçait la prochaine sup-
pression du gaz d'éclairage c'était la menace d'une plaie
d'Égypte; M. de Kératry évacuait trois mille vauriens et
quatorze cents prostituées sur les départements quel
bienfait pour eux On faisait sauter les ponts de Bougival,
de Croissy, de Saint-Germain, de Corbeil; l'entrée et la
sortie de Paris étaient interdites à qui ne pouvait exhiber
un permis; la taxe des viandes était rétablie; l'activité des
approvisionnements amenait la baisse des comestibles les
trains de Paris à Melun étaient supprimés; plus de com-
munications télégraphiques avec la France pour les parti-
culiers. Depuis le 14, nos journaux n'allaient plus en pro-
LA RÉPUBLIQUE ASSIÉGÉE. 33
vince; les meules de grain et de fourrage abandonnées
étaient incendiées et les faubouriens organisaient le pillage
des campagnes; nos fossés, le bois de Boulogne se rem-
lissaient de bestiaux qu'on entendait mugir du haut des
emparts; les portes de la ville dressaient leur pont-levis à
huit heures du soir l'échéance des effets de commerce
était prorogée.
Enfin, ce qui justifiait ces mesures et était bien plus
significatif, les Prussiens, annoncés dès le Il à la Ferté-
Gaucher, à Épernay, à Montmirail, à Compiègne, à Coulom-
miers, pou) suivaient les jours suivants, sans entrave appa-
rente, leur marche sur Lagny, Melun et, par d'autres
routes, sur Sentis, Chantilly, Villers-Colierets, Nogent-sur-
Marne, Créteil. Le 17, les trains du Nord s'arrêtent à
Saint-Denis; la voie d'Orléans est coupée entre Juvisy et
Ablon; l'armée envahissante occupe Villeneuve-Saint-
Georges et Clamurt; un premier combat est livré au delà
d'Alfort; tout espoir de médiation s'éteint la capitale de
la France est investiè.
V
PARIS Est ENVELOPPÉ
La certitude d'un malheur contre lequel on ne pouvait
plus rien dissipa le vertige qui nait des appréhensions pro-
longées. Tout ce qui tenait les armes fit un premier effort
pour s'affermir; la-population passive s'éleva au courage
insouciant et résigné. Pendant quinze jours, je n'ai vu
que gens étonnés de recouvrer le sommeil qu'ils avaient
perdu depuis sept semaines et de sentir se détendre en eux
la tension nerveuse qui les empêchait de se nourrir. A h
fin de septembre, la population parisienne était sensible-
ment ameigrie les amis que l'on rencontrait avaient subi
en un mois les ravages de dix années on observait sur
leur visage comme devant un miroir les traces de ses
propres souffrances. Tout espoir d'échapper au siège ayant
disparu, la certitude de la lutte in3ugura la vie au jour le
jour et tous les cœurs partagèrent l'insouciance du soldat.
Il en résulla qu'à la suite d'une diète prolongée, Paris n'a
jamais mangé avec plus de voracité qu'au début de la pé-
riode où il s'est vu menacé de la famine.
Par suite, on vit même reparaître, sinon de la gaieté, du
moins une animation assez vive; quelques foyers intimes
PARIS EST ENVELOPPÉ. 35
groupaient les anciens amis; on y faisait vertueusement
des projets de réforme, on s'y raillait de la misère du len-
demain, des carrières brisées, de l'avenir perdu c'était à
qui offrirait de meilleure grâce le plus grand sacriGce.
La sensibilité, douloureuse au fond, ne se trahissait
qu'aux redoublements des affections mutuelles. Il con-
vient de noter, pour expliquer cet entrain, que la lutte
imminente contre l'étranger avait cimenté dans les con-
victions l'illusion patriotique et consolante que l'heure
du péril commun allait anéantir les ferments de nos dis-
cordes intestines. Le moment de cet accord suprême était
donc presque désiré, et les gens n'étaient si vaillants en
présence de la guerre au dehors que parce. qu'ils avaient
impatience de lui devoir la paix à l'intérieur.
Pour s'expliquer les angoisses dont on espérait voir le
terme et se représenter l'état moral d'une ville réduite à
l'impatience d'être assiégée, il sera utile et il est curieux
de rappeler quelques-uns des faits qui, dés le premier mois
de la République, avaient contraint le gouvernement à jeter
des gages au parti qu'il redoutait le plus, et dont les
Prussiens espéraient leur victoire.
Tandis qu'ils neus enveloppaient avec la rapidité de
l'orage, l'éloge des massacres de septembre 1792 et de
Danton, l'apologie de Marat retentissaient dans les assem-
blées populaires qui réclamaient la constitution de la Com-
mune terroriste. Elles tonnaient contre une réaction clérico
bonapartiste qui n'exista jamais et signalaient à la haine
de leurs adhérents nos ambulances internationales comme
livrées aux jésuites de la société de Saint-Vincent de Paul.
Les maisons opulentes, veuves de leurs maîtres, étaient tel-
lement désignées au pillage et à l'occupation par la vio-
lence, que les propriétaires retiraient l'écriteau des appar-
tements à louer. Nombre de feuilles publiques transmet-
taient des projets impératifs et, comme autant de gouver-
nements, lançaient leurs ordonnances. Une des plus
36 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
modérées se bornait à exiger l'enrôlement forcé de tous
les anciens fonctionnaires dans l'armée active. C'est pour I
obéir à la presse que l'on a sans raison aucune détruit un
si grand nombre de ponts sacrifice exagéré qui rendait
notre approvisionnement impossible. Un sieur Johannard
faisait adopter unanimement à la cour des Miracles que
tout citoyen absent sans motif plausible fût déclaré traître
à la patrie, déchu de ses droits civiques et puni par la cm-
fiscation de ses biens. A Nogent-sur-llarne, à Bagnolet, à
Fontenay-aux-Roses, des gardes mobiles de la Seine ayant f
appliqué de pareilles théories aux propriétés, qu'ils avaient
pillées et dévastées, les plaintes des malheureux habitants
étaient portées en vain au gouvernement. D'autres egem-
pies, plus lointains,, comme celui de Lyon imposant sous
le drapeau rouge une commune anarchique, incarcérant les
fonctionnaires de la République et établissant la tyrannie
terroriste, étaient venus offrir un stimulant aux frères et
amis. La publication du Combat, commencée le 15, dève-
loppait l'apologie de ces actes, et par sa virulence, obli-
geait les feuilles de la même couleur à exagérer leur op-
position dans l'intérêt de leur commerce. Enhardi par ces
auxiliaires, le comité central républicain porta une adresse
au gouvernement pour réclamer la Commune révolution-
naire; des garnements armés et pris de vin braillaient
dans les rues; les clubs prescrivaient à leurs soldats et fai- j
saient opérer des arrestations arbitraires; deux mobiles
de la pi ovince furent assassinés en plein jour, publique-
ment, aux Batignolles, et deux autres au boulevard Saint-
Michel.
Dès cette époque, quelques-uns dès maires d'arrondis-
sement, désignés au hasard parmi des noms dépourvus de
notoriété et qui, par conséquent, n'offraient ni garanties ni
confiance, préiudaient à ces usurpations d'attributions,
ces brigues d'autorité personnelle qui depuis ont causé J
tant de trouble. Un exemple entre cent Les lycées con-
PARIS EST ENVELOPPÉ. 57
3
servent volontiers le portrait des anciens élèves qui ont ac-
quis dans la société un nom célèbre le collège Henri IV
avait, à ce titre, gardé le buste du maréchal Saint-Arnaud,
le vainqueur de l'Alma. Le H septembre, le proviseur de
cette maison reçut du sieur J.-B. Bocquet, maire du cin-
quième arrondissement, et qui n'avait rien à prescrire aux
établissements universitaires, une injonction dont je re-
produis les termes « Monsieur, je vous prie, et au besoin
vous requiers de faire disparaître le buste du sieur Leroy
dit de Saint-Arnaud. Ce buste, surtout dans un lieu où l'on
doit former la jeunesse à toutes les vertus, est une insulte
permanente à la morale publique. Je vous serais fortobligé,
M. le proviseur, si vous aviez la bonté de m'informer de
l'exécution de la demande que je vous adresse. Le citoyen
Bocquet avait déjà, de son autorité privée, mis sous le pa-
tronage de Corneille le lycée Henri IV, et sous celui de
Descartes le lycée Louis-le-Grand. Le même quartenier avait
fait inscrire sur la porte de l'École de droit « Liberté,
égalité, fraternité. ou la mort. o Personne autre n'a poussé
le respect des inscriptions et belles-lettres de la Terreur,
jusqu'à cette dévote stupidité.
Peu de jours après, un sieur Ravily faisait passer au gou-
vernement, par la voie de la presse, le conseil de vendre,
fût-ce à vil prix, les diamants de la couronne. Était-il or-
fèvre ? Au milieu de tout cela, les dénonciations allaient bon
train; les notes contre les accapareurs, contre les citoyens
qui se munissaient de provisions, contre les suspects pour
cause politique signalaient, aux classes enclinesà la révolte,
des familles, des quartiers tout entiers. Comme pour mettre
le peuple en appétit de piller, on livrait aux populations
d'Aubervillers, de Clignancourt, de Belleville, de Pantin
les récoltes de Stains, de Gennevilliers, d'Épinay, de Co-
lombes, et tandis que les pauvres cultivateurs s'abritaient
dans Paris, des faubouriens achevaient de les ruiner.
Quel effroi causaient de pareilles tendances quand on.
58 CHRONIQUE DU SIÈGE DE PARIS.
voyait, dans une certaine mesure, le gouvernement s'y asso- 1
cier, en révoquant en masse le Conseil d'État, en introdui- S
sant l'esprit révolutionnaire dans l'armée par la réélection, |
pour satisfaire les clubs, de tous les officiers de la gardes
mobile, en face de l'ennemi, et le premier jour d'un siège; |
désorganisation des cadres qui devait y introduire des
éléments d'anarchie dissolvants et même suspects de con-
nivence avec l'ennemi! Personne, en effet, ne doutait que
les Prussiens n'eussent stipendié le désordre, et qu'ils ne
comptassent pour nous affaiblir sur les fauteurs de la
guerre civile une lettre de Garibaldi au gouvernement
parisien jeta sur ce péril une lumière inattendue « In-
valide moi-même, je me suis offert. notre mission ne
consistera certainement pas à combattre les frères d'Al- |
lemagne qui, étant le bras de lca Providence, ont renversé
le germe de la tyrannie, etc.
Un tel accord d'idées avec les ouvriers embauchés par
l'Association internationale ne prêtait-il pas une justifi-
cation spécieuse à l'aggression germanique et ne l'armait-
il pas d'une résolution implacable? Aussi, dans les cour-
respondances où ils racontaient à Berlin les abominations |
commises par nos troupes indisciplinées contre leurs pro-
pres compatriotes, les Prussiens ne manquaient-ils pas de
présenter cette réfleaion « Quelles horreurs de pareilles
gens n'auraient-ils pas commises chez nous, et qu'il est né-
cessaire d'anéantir ces ennemis de toute société régulière! Il
Cependant jusqu'au blocus, les journaux avaient en-
tretenu leurs lecteurs de probabilités pacifiques, sans dis-
continuer toutefois d'irriter l'ennemi en présentant Paris
comme maitre en toutes sciences, en toute morale, en toute
poésie, et en exaspérant par desinjures des gens que, trente
lignes plus haut, on invitait à ne point abuser de la victoire.
Le langage était belliqueux, mais une certaine terreur se
trahissait dans la nomination d'un comité composé d'in-
dustriels, de chimistes et d'apothicaires chargés d'inventer
1 PARIS EST ENVELOPPÉ. 39
des moyens de destruction inconnus et miraculeux chi-
mères désespérées auxquelles répondaient une série de
propositions qui dénotaient une détresse intime. L'un fai-
sait frémir la population en annonçant que la ville serait
surprise par l'égout collecteur et les catacombes; il pro-
posait que des mitrailleuses y fussent descendues (le gou-
vernement se crut obligé de répondre que le cas avait été
prévu) l'autre voulait que, pour conjurer les effets du
bombardement, on fit venir tous les pompiers de la
France. Un monsieur conseillait d'abattre les étages supé-
rieurs des maisons de Paris, dont les débris formeraientun
blindage protecteur Protecteur de quoi ? Au reste, il
écrivait de son château, situé dans le Tarn. Celui-ci pré-
1 tendait détruire à vingt lieues à la ronde tous les charrois:
il aurait pu signer le génie de la famine celui-là de-
mandait des balistes antiques, mais surtout des ballons
lestés de bombes Lepet que l'on ferait pleuvoir sur le camp
ennen I un troisième inventait la bombe funèbre qui devait
tuer dix hommes et les enterrer du même coup cet éco-
nomiste datait de Charenton. Un particulier proposa que,
pour mettre fin à la guerre, on fit annoncerque tout soldat
prussien qui mettrait bas les armes recevrait de la France
une pension viagère de cent écus.
Tout cela ne laissait pas que de paraitre ingénieux à des
esprits affolés. Mais où se révélaient aussi les dispositions
anxieuses de la multitude, c'est dans la profusion des am-
bulances leur croix protectrice brillait sur la moitié des
maisons et sur une quantité démesurée de casaques et de
casquettes; oncques on n'avait vu tant de jeunes frères de
charité se vouer aux œuvres de miséricorde! Quelques
créatures suspectes, également croisées, promenaient leur
insigne avec un maintien digne et discret que leur eût en-
vié la mère Angélique Arnault.
Tandis que notre vigueur morale était sujette à ces dé-
viations, spectacle navrant pour les âmes vraiment éprises
40 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PAI1IS.
d'une patrie dont rien n'indiquait encore l'étonnant réveil,
des familles américaines affluaient à Paris pour la curio-
sité d'assister au siège. Dans la rue, on me mit à la main
ce singulier prospectus d'un hôtel garni « Avis à Mes-
sieurs les voyageurs anglais désireux d'assister au siège de
Paris.
« Appartements confoi tables complétement à l'abri des
bombes; Chambres en sous-sol pour les personnes im-
pressionnables. »
Ainsi, l'on venait au spectacle de nos désastres comme
à un Cock-pitt. Chargé de raffermir les coeurs, le pouvoir,
la municipalité y pourvoyaient par des affiches devant les- §
quelles on voyait pâlir les passants « Avez-vous entendu
le canon? Le moment suprême est arrivé! Le sang va
couler. Par le fer et le feu, la guerre va nous infliger des
souffrances. » (Puis, tableau des blessures à panser, de la
désolation des familles pleurant des fils, des maris, des
pères, mutilés, morts, etc..) Voilà ce que c'est que de ca-
ser aux mairies et ailleurs des avocats et des auteurs sans
ouvrage!
L'indiscipline des milices parisiennes, l'espritde vindicte
et de réaction apparurent dans l'arrestation du vieux ma-
réclial Vaillant, sur les fortifications qu'il passe pour avoir
bâties, et qui en réalité sont l'ouvrage du général Bernard.
Malgré sa dignité, son âge et sa carte de membre du co-
mité de défense, Vaillant fut presque massacré et trainé
jusqu'au Louvre. Pour toute répression, on lui facilita la
fuite. L'armée régulière, bien des gens le savaient, n'était
pas moins gangrenée. J'étais revenu du Maine à côté d'un
chef d'escadron échappé de Sedan avec trois blessures; il
m'avait raconté, tout crispé de honte que, dans la Cham-
pagne, il avait vu nos troupiers verser dans une mare les
cartouches des fourgons pour y substituer du butin volé,
et que, sur la route de Sedan, il avait chevauché, avant le
désastre, plus de 5 kilomètres sur des chassepots aban-
1 PARIS EST ENVELOPPE. 4t
donnés, en marche sur l'ennemi, par nos soldats. Affreux
commentairede la capitulation du lendemain!
Pendant que les hommes défaillaient, le gouvernement
improvisait les préparatifs d'un siège déjà commencé. Il
démontrait chaque malin que, grâce à lui,la résistance se-
rait longue, acharnée, que les ruines mêmes de la cité se-
raient imprenables. Paris était partagé entre l'admiration,
le doute et la crainte.
Parmi trop d'indices décourageants arrivèrent à Paris
les mobiles de nos provinces lointaines, résolus, graves,
exempts de forfanterie leur jeunesse, leur conduite chez
l'habitant, où d'abord ils furent hébergés, furent une pre-
mière leçon pour les révoltés du camp de Châlons-sur-
Marne. La tenue de quelques cantons normands et de la
milice bretonne fut une protestation contre les moteurs dé-
réglées de leurs camarades parisiens. Ces compagnies de
l'Ouest étaient fort nombreuses c'était une petite armée,
mais d'une autre race elles ressuscitèrent la vieille France
en face de nos fils dégénérés. Leurs pasteurs, leurs aumô-
niers les escortaient, chefs d'un état-major spirituel d'où
provenait la force morale de ces enfanis. On les voyait s'in-
former du chemin de l'église et, le soir, dans les cafés, ils
entonnaient, indifférents à la raillerie, leurs vieilles chan-
sons lentes qui mêlent Dieu et la Vierge aux batailles lé-
gendaires du vieux duché. Au milieu de la seule crise de
péril suprême où l'on ait jamais vu toute pensée religieuse
repoussée avec exécration, ils implantèrent la foi des an-
ciens jours, et, si simplement que la surprise monta jus-
qu'au respect. Les hurlements décroissaient devant ces
Orphées de campagne; une fille qui, dans une taverne,
essaya de les tourner en ridicule, faillit être mise en piè-
ces. Quand on les vit à l'oeuvre, on admira en eux une
supériorité perdue ils savaient obéir.
Je ne passerai pas sous silence, à l'appui de ces pa-
42 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
roles, un exemple de discipline que donna une compagnie
vendéenne qui s'exerçait au boulevard Ilaussmann.
Un soldat manoeuvrait mal; son officier le rudoya très-
vivement devant une escouade de gardes nationaux qui
passaient. Rumeur de ceux-ci « On ne maltraite pas ainsi
des citoyens libres; un soldat n'est plus un esclave; vous
êtes indigne de commander! »
L'officier est entouré; les gardes nationaux veulent l'en-
traîner au poste. Immédiatement alors, les Vendéens ajus-
tent leurs baïonnettes et s'écrient « Mon lieutenant,
faut-il charger ces gars-là? »
Ce récit courut Paris qui, en matière d'ordre et d non-
neur militaire, n'eut pas d'autre enseignement dans ces
tristes heures. Aussi les compagnies de l'Ouest rendirent-
elles au public, à défaut d'une foi raisonnée, la supers-
tition d'un succès possible, grâce à ces recrues qui seules
avaient retrouvé les traditions de notre vieille armée. « Ce
sont, s'entredisaient d'un ton prophétique les gens qu'on
rencontrait, ce sont les Vendéens et les Bretons qui sau-
veront la France »
Le jour où le siège commençait, on arrêta un officier
prussien déguisé en femme, un officier prussien travesti
en ouvrier, et l'on,reconnut que le maire de Paris comp-
tait parmi ses secrétaires un troisième officier prussien que
M. de Rochefort avait étourdiment présenté. A ce mo-
ment-là, nous étions sans nouvelles de la province, et les
journaux en profitaient pour semer le bruit, d'une pro-
chaine restauration du régime impérial dans les départe-
ments par l'influence de la Prusse. Le fort d'Ivry tirait sur
Villejuif, on se battait au Plessis-Piquet; l'ennemi se can-
tonnait à Carrière, à Trjel, à Conflans, à Verrières, à Meu-
don, à Monlfermeil, à Livry et le gouvernement décré-
tait enfin, à bref délai, des élections représentatives et
municipales dans toute la France.
La situation, à l'ouverture du blocus, peut donc se ré-
PARIS EST ENVELOPPÉ. 4£
sumer ainsi la République assiégée par le parti commu-
neux et par la Prusse la bourgeoisie commerçante,
financière ou compromise dans les gouvernements précé-
dents (c'est-à-dire tout ce qui n'avait aucun rôle politi-
que, majorité considérable) exposée aux feux croisés du
socialisme et de l'invasion prussienne. Je ne pense pas
que jamais la société se soit trouvée dans une position
semblable.
Pour arracher à ses illusions une puissance endormie
dans sa gloire passée et minée depuis près d'un siècle par
des discords insolubles, pour la désorganiser, pour tout ra-
vager, pour faire tomber Paris, l'admiration de l'Europe, j
de sa situation florissante à l'état de ville historique; pour
cet effondrement d'un empire et d'une autre Ninive, il a j
suffi de quarante-cinq jours.
Chacun, déjà, se rappelle comme une vision lointaine ce
qu'était la grande ville au premier d'août. Six semaines
ont fui combien le spectacle a changé! Dans la cité
qui, démembrée de nos -provinces que l'ennemi dévore,
se débat enveloppée d'un cercle de fer et de feu noe
jardins publics, où se répandait une foule élégante, sont
piétinés par les chevaux et défoncés par les trains d'artille-
rie des baraquements masquent les perspectives les
arbres tombent pour chauffer des cantines; les gazons du
Louvre, découpés en morceaux, servent à blinder les fe-
PREMIÈRE QUIBZAIHE
PREMIÈRE QUINZAINE DE L'INVESTISSEMENT. 45
nétres du palais qui, dans leurs arabesques, n'encadrent
plus que des massifs de foin; nos musées sont veufs des
chefs-d'œuvre dont nous étions fiers le bois de Boulogne,
fête perpétuelle des yeux, a perdu ses lacs et ses futaies:
ce n'est plus qu'un hallier désert. Au lieu des équipages
armoriés qui sortaient de nos palais, maintenant aban-
donnés, on voit s'y glisser à pas pesants les colons appau-
vris et déguenillés des campagnes, parasites affamés de
ces ruines qu'ils commencent; les riches habitations, qui
naguère représentaient des fortunes, immeubles sans va-
leur à présent, attendent, closes et muettes, le pillage ou
la bombe; le spectacle des rues atteste que la société
française, dont Paris était le centre, a été balayée par le
vent. Dans les quartiers oisifs, plus de femmes du monde
affluant aux magasins de mode et de futilités. Devant les ca-
fés, autour des théâtres et des lieux d'amusement, plus de
jeunesse insouciante et folle des soldats. Quelques bou-
levards, la plupart des places, sont des champs de ma-
naeuvre et des camps; le clairon a remplacé les orgues des
rues devant la plupart des boutiques, où n'entre per-
sonne, stationne une mendiante qui pleure; sous les portes
cochères sont accroupis des pauvres, qui ne seront point
dérangés. Les périls qui menacent les maisons apparentes
sont accusés par la prévoyance des étrangers à arborer
aux fenêtres l'étendard protecteur de leur nation.
Cependant, pour avoir changé d'aspect, l'animation ne
s'est point éteinte dans cette magnifique nécropole du luxe,
repeuplée de soldats et de gens mal équipés. C'est une
observation à noter que, surtout aux premiers temps du
siège, les gens dans l'aisance affectèrent de se mal vêtir
et que les femmes, intimidées, retrouvèrent des robes de
laine qu'elles ne connaissaient plus. Des vieillards même
se coiffaient d'un képi ou de la casquette des ambulances;
ils cousaient des bandes rouges à leur pantalon et si quel-
que coupé de maitre étonnait encore le pavé, la croix de
46 CHRONIQUE DU SIÉGE DE PARIS.
Genève brillait au front du cocher, voire au frontal des
chevaux.
Comme Paris aime les spectacles autant que le pain, il
ne laissait pas que de s'offrir des parades et d'arborer des
fleurs, mais au bout des fusils. Chaque jour des escouades
militaires, longues théories sur deux rangs alignées, se ren-
daient à la place de la Concorde, munies de couronnes
d'immortelles, de bouquets et de rubans, pour célébrer le
culte de la seule divinité du jour le simulacre en pierre
de la ville de Strasbourg. On lui chantait l'hymne de la
foi démocratique, la Marseillaise; on la criait en route
en guise de litanies, jusqu'au moment où ces dévotions en
l'honneur d'une place qui soutenait presque seule l'hon-
neur de nos armes fatiguèrent la galerie. C'est alors que le
nom d'Uhrich déposséda de son boulevard le baron Hauss-
mann, comme ailleurs, avec une prescience plus heu-
reuse, Mac-Mahon avait remplacé Morny. Plusieurs jours
auparavant, le curé de la Madeleine avait chanté la messe
en plein air devant cet autel de la patrie. Toul, Phals-
bourg, Bilche, Metz se défendaient cependant avec cou-
rage, mais on ne voyait que Strasbourg, parce que cette
ville est personnifiée dans une statue et que le peuple aime
les idoles.
Inutile d'expliquer l'engouement qui fêta l'uniforme
quasi tyrolien des francs-tireurs, tenue à la Schiller qui
multiplia les enrôlements et contribua peut-être aux mœurs
de piraterie de ces bandes, devenues bientôt la terreur
des propriétés d'alentour. L'élégant costume brun et à
brandebourgs des Amis de la France, le dandysme de ces
légions improvisées effaça bientôt les héros de la veille; il
se mêlait à cette faveur une juste gratitude pour des étran-
gers qui partageaient des périls que la gloire ne rachetait
pas. On saluait aussi l'uniforme polytechnicien, introduit
dans l'armée active avec les insignes de la lieutenance, et
celui des élèves-médecins, à qui douze inscriptions valaient
PREMIÈRE QUINZAINE DE L'INVESTISSEMENT. 47
rang d'officier aux ambulances. Au milieu de tout cela
circulaient, dans des tenues mixtes, les vétérans parisiens,
la garde civique, la garde urbaine, les gens des bataillons
de la Ville, des Finances, des omnibus, des chemins de
fer, de la poste, des allumeurs de gaz, des sœurs de
France, des éclaireurs de la Seine, des tirailleurs de la
presse. Cent recruteurs réalisaient leurs créations isolées,
et la manie de la personnalité se faisant collective, chaque
groupe ne prétendait appartenir qu'à la phalange par lui
constituée. Le désordre de ces fourmilières braillantes et
buvantes était, au début, plus théâtral que guerrier. Aussi
fallut-il bientôt menacer de fermeture tout débitant con-
vaincu d'avoir complété l'ivresse d'un soldat déjà pris de
boisson et prescrire la clôture des cafés à dix heures et
demie, ce qui, joint à la suppres:ion des lieux de plaisir,
souleva les critiques d'une certaine presse. L'intempé-
rance, alors, et ses guinguettes, se réfugièrent sous nos
remparts, devenus, pour les oisifs de la société parisienne,
un but de promenade et de rendez-vous. C'est sur la route
militaire des fortifications qu'apparurent les derniers équi-
pages qui, combinés avec les familles des gardes nationaux,
gênèrent tellement les travaux de la défense que, le 26,
il fallut interdire l'approche des fossés.
Aux entours de la rue Vivienne, la foule accompagnait
stupéfaite les mobiles Bretons qui, bannières en tête et
précédés de leurs recteurs, se rendaient processionnelle-
ment en pèlerinage à Notre-Dame des Victoires, insoucieux
des quolibets, ni plus ni moins qu'au pardon de Sainte-
Anne d'Auray, et s'en revenaient psalmodiant jusqu'aux
boulevards, précédés des dames de la confrérie.
Mais voici que la parodie des marches militaires s'orga-
nise, on ne sait comment, par le concours de quelques
milliers de marmots de huit à douze ans qui parcourent,
enrégimentés et marchant en mesure fendus jusqu'au
sternum, les rues et les places, en braillant avec plus

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