Chronique française , par un Anglais

Publié par

Pélicier (Paris). 1820. France (1814-1824, Louis XVIII). In-8 °.
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Publié le : samedi 1 janvier 1820
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CHRONIQUE FRANÇAISE.
AU LECTEUR.
LA préface, l'avis et l'avertissement se
trouvent dans le table raisonnée des matières
au mot chronique.
CHRONIQUE FRANÇAISE ;
PAR UN ANGLAIS.
Et tyranni ridiculi ejus erunt.
HABAC., proph. Ch. I, 1. 10.
PARIS,
CHEZ
PELICIER,
CORREARD,
CHAUMEROT jeune,
DELAUNAY,
LADVOCAT,
Madame MOULT.
Au Palais-Royal.
JANVIER 1820.
IMPRIMERIE DE MADAME JEUNEHOMME-CREMIERE,
RUE HAUTEFEUILLE; N° 20.
CHRONIQUE FRANÇAISE;
PAR UN ANGLAIS.
Ridendo verum.
Ier Janvier 1820.
L'ANNÉE qui vient de disparaître pour faire
partie de l'éternité, est maintenant aussi
vieille que les années 1528 et 1540, remar-
quables toutes les deux; la première, par la
naissance des capucins, et la seconde par celle
des jésuites. Mais les jésuites et les capucins
ont tâché de couvrir d'un voile épais les
années dont je parle; et de peur qu'il n'en
advienne autant à celle qui vient d'achever
son cours, on doit prendre ses mesures pour
qu'elle soit eneapucinaillée le moins possible ,
et conséquemment se dépêcher... C'est dans
cette intention que tenant un journal exact
de tout ce qui se passe ici, milord Staff et
moi, nous en publions un extrait. Milord est
mon frère aîné. Nous sommes d'une famille
qui a toujours vécu des sottises d'autrui ;
N° I I
(2)
aussi nos parens avaient un embonpoint re-
marquable; tous sont morts d'obésité. C'est
une mort fort douce, et nous voulons vivre
et mourir comme eux. Ils n'ont connu que
l'aisance à Londres, parce que l'amour du
pays les retint dans cette capitale. Plus gour-
mands et plus ambitieux, nous sommes venus
nous établir à Paris où nous nageons dans
l'opulence; mais milord profite mieux que
moi : il engraisse à vue d'oeil. J'ai toujours
peur qu'il, ne crève avant le temps, et pour
s'être trop saturé d'alimens. Il lit tous les
journaux sans exception, écoute attentive-
ment tout ce qu'on dit, et regarde tout ce
qu'on fait. Le moyen d'y résister ! la connais-
sance de la cause du mal (l'excès de santé ),
lui en a fait trouver facilement le remède. Il
s'est mis au régime et va mieux ; mais il s'en-
nuie,ce qui est bien la plus dangereuse de
toutes les maladies, et le pauvre milord est
entre deux écueils également redoutables,
l'enflûre et l'ennui. Je passe mon temps à
chercher les moyens de le préserver d'un
gras fondu prématuré, mal endémique à ma
patrie, la vieille Angleterre. Cette inquiétude
et l'occupation qu'elle me donne, en retardent
les progrès chez moi. J'ai consulté beaucoup
( 3)
de médecins sur l'état chronique de mon
frère. Quand les docteurs ont eu bien cons-
taté que la cause de cet état était l'influence
des sottises d'autrui sur le sensible Staff, ils
ont jugé qu'en y participant,, cette influence
serait diminuée, et c'est pour se conformer à
l'ordonnance que mon frère et moi prenons
la plume, chacun à notre tour, l'un pour se
guérir, l'autre pour se conserver bien por-
tant, et tous deux pour nous garantir de
l'excès de santé.
Revue de la dernière Session.
AVANT de récapituler les propositions ou
projets de loi dont on s'est occupé pendant
Cette session, il est bon de faire deux remari
ques : la première est relative aux atteintes
portées à la charte, et la seconde à la con-
duite de ceux qui heurtaient cette sauve-
garde en invoquant le respect qu'on lui doit.
Cette conduite nous faisait plaisir à nous au-
tres Anglais : car quoique cette charte ne
Vaille pas la nôtre, cependant elle est encore
assez bonne pour faire prospérer la France
tant qu'on la suivra. Nous devons donc dé-
( 4 )
sirer qu'on la mine petit à petit. Milord Staff
parie qu'un jour on sera tout étonné de ne
plus rien trouver. Je le souhaite plus que je
ne l'espère. Il assure même , ce bon anglais,
que cette époque n'est pas loin; il ajoute
qu'alors on sera dans la situation que décrit
avec son énergie accoutumée le cardinal de
Retz, dans ses Mémoires... « Aussitôt que le
« parlement eut seulement murmuré, tout
« le monde s'éveilla. On chercha, en s'éveil-
« lant, comme à tâton, les lois; on ne les
« trouva plus. L'on s'effara, l'on cria, l'on
« se les demanda; et, dans cette agitation, les
« questions que les explications firent naître,
« d'obscures qu'elles étaient et vénérables.
« par leur obscurité , devinrent probléma-
« tiques ; et de là, à l'égard de la moitié du
« monde, odieuses. Le peuple entra dans le
« sanctuaire, il leva le voile qui doit tou-
te jours ■couvrir tout ce que l'on peut dire
" et tout ce que l'on peut croire du droit
« des peuples et de celui des rois, qui ne s'ac-
« cordent jamais si bien ensemble que dans
« le silence. La salle du palais profana ces
« mystères (I) ».
(I) Mémoires du cardinal de Retz , liv. II.
(5)
En attendant cette heureuse époque,
voyons la marche que l'on tient pour la rap-
procher ou l'éloigner.
Tableau des dispositions législatives proposées
ou adoptées pendant la session qui a com-
mencée le 10 décembre 1818 , et fini le 17
juillet 1819.
23 DÉCEMBRE 1818. 1° Projet de loi pour"
exiger les six douzièmes des contributions.
C'est, tous les ans, la plus urgente et la
moins discutée. S'il est vrai que l'esprit de la
charte prescrive l'examen avant d'exiger les
contributions, cette mesure annuelle et tou-
jours précipitée est contre l'esprit de la
charte.
31 DÉCEMBRE 1818. 2° Pour décerner à
M. le duc dé Richelieu une récompense na-
tionale.
Ce projet n'est en contradiction qu'avec
l'article 23 de la charte et la loi du 8 no-
vembre 1814 qui déclare inaliénables les im-
meubles affectés à la dotation de la couronne ,
tandis que par le projet on propose de com-
poser le majorat de M. le duc d'une portion
de ces immeubles.
(6)
4 JANVIER 1819. 3° Proposition de M. Du-
meilet, relative au droit de pétition; droit
qui devrait être sacré, mais qui n'est qu'illu-
soire et le sera toujours tant qu'un ministre
juge et partie sera maître consommé dans le
grand art d'éluder la question. M. Dumeilet
voulait qu'on donnât de la suite au susdit
droit, qu'on traçât une marche, et qu'un mi-
nistre fût obligé à solution définitive. De
chicane en chicana sa proposition a été ré-
duite à un article inséré dans le réglement.
9 JANVIER. 4° Projet de loi sur le com-
merce et la fabrication du salpêtre. On pro-
pose de déterminer la quotité du droit à
payer pour l'introduction du salpêtre exo-
tique, et diverses dispositions sur la fabrica-
tion (contre la charte).
9 JANVIER. 5° Projet de loi sur le tarif des
poudres. L'objet est d'en fixier l e prix, et d'at-
tribuer à une administration le droit exclusif
de la fabrication ( contre la charte ).
9 JANVIER. 6° Projet de loi pour proroger
jusqu'au 1er janvier 1826, là loi du 28 avril
1816 qui attribue exclusivement à la régie
des contributions indirectes, l'achat, la fa-
brication et la vente des tabacs (contre la,
charte).
(7)
La loi provisoire dont on veut prolonger
la durée, blessait la charte. On en fait autant
par celle-ci.
11 JANVIER. 7° Projet de loi pour faire
commencer l'année financière.au Ier juillet;
à partir de 1820, et pour faire comprendre
dans le budjet de 1819. les six premiers mois
de 1820. Adopté dans la chambre des dé-
putés, rejeté dans celle des. pairs, contre la
charte qui dit textuellement que l'impôt fon-
cier n' est consenti que pour un an.
Or comprendre les six premiers mois de
1820 dans les douze de. 1819 , c'est consentir
l'impôt pour dix-huit mois. ....
Donc, etc.
28 JANVIER. 8° Projet de loi sur la respon-
sabilité des ministres.
Retiré par lesdits ministres, quoique très-
conforme à la charte
12 FÉVRIER. 9° Projet de loi sur l'abolition
du droit d'auhaine et de distraction.
Ce projet, quoique peu de personnes s'in-
téressent au droit en question., est digne d'at-
tention.
D'abord il n'a point été discuté en séance
publique, mais en comité secret, malgré la
déclamation de M. Manuel : circonstance qui
( 8 )
devait exciter la curiosité. Ensuite la rédac-
tion du projet est mystérieuse. La voici :
« Les articles 726 et 912 du Code civil sont
« abrogés, en conséquence les étrangers au-
« ront le droit de succéder, de disposer et
« de recevoir, de la même manière que
« les Français, dans toute l'étendue du
" royaume. »
Pour connaître les deux articles dont on
aurait dû râpporter le texte, il faut avoir re-
cours au Code civil.
Par le premier, un étranger n'est admis à
succéder aux biens situés en France, et dont il
hérite, que dans le cas et de la manière dont un
Français succède dans le pays de cet étranger.
Il y avait ainsi réciprocité de nation à nation,
mais même de particulier à particulier, et
l'honneur national était intact, de part et
d'autre. Par le second article (912), il est dit
qu'on ne pourra disposer au profit d'un étran-
ger, que dans le cas où cet étranger pourrait
disposer au profit d'un français. Ces deux
articles étant abrogés, il suit qu'un étranger
hérite, en France, ou reçoit des legs et des
donations, dans le cas même où les lois du
pays de cet étranger déshériterait le français,
et défendraient de lui rien léguer.
Celui qui a été chargé de la rédaction de
ce projet, ne connaissait pas bien son Code
civil, car il y a un autre article de ce code
qui prescrit les mêmes dispositions : tant on
attachait alors de prix à la réciprocité. Cet"
article, le onzième, est ainsi conçu : l'étranger-
jouira en France des mêmes droits civils que
ceux qui sont accordés aux Français par les
traités de la nation a laquelle cet étranger
appartiendra. Cet article étant maintenu, l'on
peut, malgré la suppression des deux autres,
confisquer en France l'héritage d'un étran-
ger dans le pays duquel on confisquerait ce-
lui d'un Français, puisque le principe évident
est la réciprocité.
On peut se faire cette question : Le droit
d'aubaine est-il aboli ? et répondre : 1° Oui
puisque les articles 726 et 912 du Code sont
abrogés; 2° non, puisque l'article 11 est con-
servé : c'est une excellente logique qu'un
projet ainsi fabriqué!
16 FÉVRIER. —10° Projet de loi sur le
budjet, subdivisé en lois sur la fixation des
dépenses, sur les voies et moyens pour y sub-
venir.
Plusieurs discussions très-curieuses ont mis
au grand jotir la conduite d'un ministre, Gé-
( 10 )
nois de naissance, qui grugea le grand peuple,
et celle de ses collègues qui s'amusent à ses
dépens.
16 FÉVRIER. — 11° Projet de loi sur l'ou-
verture, dans chaque département, de livres
auxiliaires au grand-livre.
Dans la discussion, le profond et lumineux
Becquey dit que c'était absolument la même,
chose, si le grand-livre était en un ou plu-
sieurs volumes,
20 FÉVRIER. — 12° Fameuse proposition
de M. le marquis Barthélemy faite dans la
chambre des pairs, qui l'a adoptée, le 26 fé-
vrier , en ces termes : « Le roi sera humble-
« ment supplié de proposer aux chambres
« une loi qui fasse éprouver à l'organisation
« des colléges électoraux les modifications
« dont la nécessité peut paraître indispen-
« sable. » Cette résolution fut portée à la
chambre des députés. Mais, avant qu'on y fit
la communication officielle , M. Lafitte avait
proposé de voter une adresse au roi, pour
déclarer qu'elle regardait le maintien de la
loi des élections, telle qu'elle est, comme la
plus sûre garantie de la tranquillité publique.
M. de Serres demanda l'ordre, du jour., pro-
mettant, au nom du gouvernement, que la loi
des élections resterait intacte. Il est bon dé
noter que, dans la séance du 20, à la chambre
des pairs, M. le comte de Cazes avait déclaré
qu'il regardait cette proposition comme la
plus funeste qui pût sortir de l'enceinte. Il est
vrai que le noble pair avait dit, un moment
auparavant, que cette proposition était obs-
cure et vague. Mais cette obscurité ne l'a pas
empêché de voir combien elle était funeste.
(Rejetée par la chambre des députés,
le 23 mars.)
22 MARS. — 13° Trois, projets de loi pré-
sentés ensemble à cause de leur connexion*
Le premier a pour objet la provocation pu-
blique aux, crimes et délits; le second est re-
latif à la poursuite des crimes et délits com-
mis par la voie de la presse; le troisième, aux
journaux et autres écrits périodiques.
6 AVRIL. — 14° Projet de loi relatif à l'au-
torisation du transit des denrées coloniales
par l'Alsace.
13 MAI. — 15° Projet de loi sur les servi-
tudes imposées à la propriété en faveur de la
défense des places fortes.
31 MAI. — 16° Projet de loi pour res-
treindre l'importation des grains.
L'espace entre ce jour et le 17 juillet que
( 12 )
la session fut close, a été occupé par des dis-
cussions sur les projets proposés.
Les projets n°s 1 , 2 , 4 , 5, 6, 7 blessent la
charte.
La loi n° 8, l'une des plus importantes , a
très-heureusement été retirée , malgré l'ar-
ticle 56 de la charte qui promet des lois par-
ticulières sur les délits de nosseigneurs les
ministres.
La loi n° 9 en révoque une autre en même
temps qu'elle la laisse subsister : c'est bien.
Dans les discussions sur les lois n°s 1 0 et 13,
plusieurs orateurs ont prouvé que les mi-
nistres se moquaient du peuple et de la charte,
particulièrement la première (n° 10) où l'on a
démontré combien la juridiction du conseil
d'état était inconstitutionelle , et combien il
existe d'institutions réprouvées par la charte,
telles,que la caisse de Poissy , composée en
partie d'un inpôt mis arbitrairement, par le
préfet de la Seine , à la barbe des chambres
et même du ministre ; une commission spé-
ciale , qui siége incognito à Paris, pour ab-
soudre ou condamner , par analogie et sur
échantillon, des marchandises que la douane
tient sous les scellés à deux cents lieues des!
juges ; déguisée sous le titre de jury asser-
menté dans le budjet du ministre de l'inté-
rieur , elle a toujours échappé jusqu'ici ,
grâce à ce nom emprunté, à l'attention des
chambres, etc. Ces violations sont bonnes ;
mais il n'y en à pas encore assez, et l'objet
n'en est point encore assez important. Le
nombre et l'importance, voilà ce que nous
désirons ; et c'est dans l'espoir de voir nos
voeux exaucés dans cette session , que nous
passons aux travaux des chambres rassem-
blées depuis hier.
Préliminaires de la session de 1820.
30 Novembre 1819.
La session qui vient de s'ouvrir, lundi
dernier, a été précédée dé plusieurs circons-
tances qu'il est bon de rappeler sommaire-
ment , parce qu'elles servent à faire con-
naître la situation des esprits au moment de
l'ouverture. Ce sont : 1° la nomination de
M. Grégoire ; 2° la procédure relative aux
amis de la liberté de la presse ; 3° des notes-
vraies ou supposées des puissances étran-
gères; 4° le canapé des doctrinaires; 5° enfin
le changement de trois ministres , pour arri-
ver au changement de la charte.
( 14 )
1° Tous les journaux se sont tellement
évertués sur la nomination de M.. Grégoire ,
qu'il semble qu'il n'y ait plus rien à dire. On
le traite de régicide contre la vérité, des faits
bien constatés. Toutes les notions reçues se-
raient renversées, si l'on ne mettait une diffé-
rence entre le juge présent à un procès, et
celui qui , à deux cents lieues de la scène,
écrit pour donner son opinion, sur l'issue du
procès. Pour que M. Grégoire eût contribué
à la catastrophe , il faudrait que son vote eût
été porté en ligne de compte. Or, il n'en est
rien. Il y avait impossibilité physique, puis-
qu'il était alors en Savoie. D'ailleurs la ques-
tion se réduirait à savoir s'il était inconvenant
de mettre un régicide à la chambre des dé-
putés ; et cette question fut résolue négative-
ment par le prince, au mois de juillet 1815 ,
lorsqu'il nomma M. Fouché ministre , c'est-
à-dire, un homme qui avait bien positive-
ment voté la mort, et que ses fonctions met-
taient en rapport intime et journalier avec
son souverain (nomination qui prouvait la
sincérité de l'oubli); or, par ces fonctions,.
M. Grégoire, qui n'a pas voté, peut n'avoir
aucun rapport. Nous concevons, nous autres
Anglais, que l'on exclue des emplois les ér-
( l5 )
gicides , mais nous ne pouvons concevoir la
distinction que l'on met entre eux, de ma-
nière que le vote n'est pas le motif d'exclu-
sion , mais l'acceptation d'une place pendant
les cent jours. Ceux-là sont bannis ; comment
cette acceptation est-elle, de sa nature , si va-
riable , qu'elle soit, pour les uns , rien du
tout, et, pour les autres , un titre de pros-
cription? Et comment se fait-il que celui qui
n'a ni accepté, ni voté, soit rejeté comme ré-
gicide ? Qu'on parie des opinions bien con-
nues de M. Grégoire ; qu'on en tire toutes les
inductions possibles : à la bonne heure; mais
qu'on s'appuie sur un fait matériellement
faux, pour donner une dénomination fausse,
c'est une logique inexplicable. Nos amis de la
Quotidienne , des Débats, de la Gazette , du
Drapeau, ont répété jusqu'à satiété , en par-
lant des dernières élections, que les départe-
mens de l'Isère et de l'Aisne avaient élu, le
premier, dans M. Grégoire, un régicide , et
le second, dans M. Le Carlier,le fils d'un ré-
gicide. L'une de ces deux assertions est fausse,
et l'autre blesse toutes les lois de la conve-
nance et du respect, en forçant à jeter les
yeux sur une branche de la famille la plus
auguste, qui se compose de fils , de petit-fils
( 16 )
et de parens de régicides. M. Le Carlier est-il
plus coupable d'être enfant de son père, que
ne l'est un prince d'être enfant du sien ? Et
si, dans les détails de l'action , l'on compare
les deux pères, qu'y a-t-il de plus choquant,
de plus hideusement coupable que celui qui
renie à la tribune son nom , sa naissance ,
déshonore sa mère , et vote la mort de son
parent et de son roi? C'était donc incontesta-
blement une stupide maladresse que ces in-
culpations, puisqu'on ne pouvait fuir l'iné-
vitable nécessité d'en faire une injurieuse
applicatin. Du reste , cette maladresse date
de plus loin, et si lesilence religieux a pu être
l'objet d'une bulle pour une querelle qui nous-
paraît ridicule aujourd'hui, il aurait dû être
impérativement prescrit pour les votans. La
réunion de tous les intérêts , sans exception
(de politique, de légitimité , de famille , de
société) , en faisait un rigoureux devoir.
2° La procédure relative aux amis de la li-
berté de la presse, me paraissait être de mon
ressort, et rentrer dans le cercle des objets
dont s'engraissaient mes aïeux et bisaïeux ;
mais en y regardant de très près, j'ai cru,
dans ma myopie, découvrir des choses qui ont
échappé aux yeux de nos lynx. C'est, me suis-
je dit, prendre trop de soin de nous, que
de faire publiquement une procédure, qu'on
sait d'avance ne pouvoir avoir au cunrésul-
tat. Il y a donc quelque chose là-dessous.
Cherchons, et je m'épuise en conjectures. Je
me rappelle tout le tapage qu'on faisait en
Allemagne au sujet de la liberté de la presse ,
les entraves qu'on y voulait mettre, et lés ef-
forts qu'on prétendait avoir été tentés auprès
du gouvernement français pour lui faire
adopter les mêmes mesures, et pour étouffer,
dès son berceau, cette liberté, qui, depuis si
peu de temps, marche sans lisière. De ce sou-
venir, a tout-à-coup jailli un trait de lumière."
Le voici : Il fallait répondre à ces bons gou-
vernans de la Germanie, amateurs d'entra-
ves, et répondre catégoriquement, c'est-à-
dire, faire, et non pas dire, je ferai. Dans
cette Germanie, où l'on n'avance que métho-
diquement (quand par hasard on avance),
une procédure publique est un argument ir-
résistible, un moyen de la plus hante impor-
tance; mettre en usage le même moyen, c'é-
tait faire une réponse péremptoire : c'était
dire: « Vous le voyez bien , nous en savons
« autant que vous ; regardez ! La fortune, la
« considération dont jouissent nos citoyens,
N° I. 2
(18.)
« ne nous empêchent pas, nous, de les citer
" devant un juge d'instruction, eux, d'y com-
« paraître. Vous voyez que notre zèle est égal
« au vôtre, nous faisons vous et nous de la
« bouillie pour les chats, avec cette différence
« que l'un de nous le sait, et que l'autre ne
« s'en doute pas(I). » Dans cette hypothèse,
la procédure en question ne serait plus de
notre ressort, et nous devons alors nous con-
tenter d'exprimer nos doutes.
3° Les notes vraies ou supposées des puis-
sances étrangères. On a fait circuler une lettre
d'un comte prussien. On a fait parler tel sou-
verain par son ambassadeur, tenir à tel autre
un langage analogue, etc., tous s'accordaient
à donner les mêmes conseils, à se mêler de ce
qui ne les regardait pas. Comme rien n'est
certain dans tous ces bruits, nous ne nous en
occuperons que lorsqu'ils auront quelque
réalité.
(1) La suite que l'on a donnée au procès correction-
nellement intenté contre MM. Gevaudan et le colonel
Simon , leur condamnation à 200 francs d'amende, ne
nous empêchent point de persister dans notre opinion ,
eu la modifiant un peu ( car il est permis de modifier) :
c'est à dire en ajoutant qu'au lieu d'une mystification il
y en a deux.
( 19)
4° Le canapé des doctrinaires. On a remar-
que dans les deux dernières sessions un tiers-
parti qui parlait comme les libéraux, votait
avec les ministériels, et qu'on appelait d octri-
naires. On leur a même donné le nom de col-
lardistes, du nom de leur chef, M. Royer-
Collard. Leur doctrine n'est pas encore bien
définie. En parlant d'une tragédie de Crébil-
lon, Piron disait qu'elle serait claire n'était
l'exposition. Bien des gens prétendent qu'on
en peut dire autant de la doctrine qui leur
paraît mériter des reproches à cause de son
obscurité et de ses abstractions. C'est une as-
sertion hasardée, et je ne suis point de cet
avis. Je lis fidèlement le Courrier tous les jours;
et, si je ne le comprends pas tous les jours ,
du moins, je suis fort content de ma lecture.
Ces doctrinaires sont en si petit nombre, on
peut si facilement les compter, que tous tien-
nent sur un canapé. On assure même, qu'il y
a une place vacante, et que, sans se cou-
doyer , il serait facile d'y siéger six au lieu de
cinq. S'il est vrai que M. Royer - Collard ait
refusé dernièrement un portefeuille, il a fait
un grand tort au parti. Que de doctrinaires
on aurait vus le lendemain ! quelle foule in-
nombrable parfaitement au fait de la doc-
2.
(20)
trine, dont les principes auraient alors paru
plus clairs que le jour
5° Changement dans le ministère. Je fais
comme les gourmands, je réserve le meilleur
morceau pour la bonne bouche. Quelle pâ-
ture pour nous que ce changement, que les
motifs; les résultats ! Vive M. de Cazes ! c'est
une excellente tête ! il pourrait faire effacer
des panneaux de sa voiture, ses trois têtes de
loup ou de bon (car il va si vite, que je n'ai
pu distinguer à quelle bête elles appartien-
nent), et mettre à leur place l'écureuil de Fou-
quet avec cette devise : Quo non ascendam ?
Monte, monte, enfant chéri de la fortune,
continue de ne regarder ni devant toi ni der-
rière; oublie que « ceux qui roulent du haut
« d'une montagne sont fracassés par les
" mêmes pointes des rochersauxquelles ils
« s'étaient pris pour y monter, et que ceux
« qui tombent d'une fortune extrêmement
« élevée, sont presque toujours ruinés par les
« moyens qu'ils avaient employés pour y ar-
« river. » Tu n'as encore goûté que la moitié
du bonheur, s'il est vrai que là prospérité soit
plus difficile à supporter que l'adversité. Tu
rempliras ta destinée, tu seras heureux tout
à fait. Ce sont les voeux de tes amis, de tes en-
( 21 )
nemis, et de deux gentlemaen qui ne sont ni
dans les premiers, ni dans les seconds.
Après avoir rendu, dans la chaleur de la
reconnaissance, ces actions de grâces à notre
bienfaiteur, à,celui qui veille sur mes plaisirs
avec tant de bienveillance, je me renfermai
pour goûter dans toute son étendue, la nou-
velle jouissance qu'il me procurait par le
changement de ministres, et j'examinai cet
acte émané de son puissant génie.
Quel est le motif de ce changement, me
dis-jé? c'est pour en obtenir un dans la loi
des élections. —Qui donc veut changer cette
loi ?—M. de Cazes.- Mais quel est celui qui,
le 20 février dernier, déclara dans la chambre
des pairs, que la proposition défaire le moin-
dre changement a cette loi, était la plus fu-
neste qui pût sortir de l'enceinte ? — C'est
M. de Cazes.—Il y en a donc deux?— Le ciel
n'est point assez prodigue de ses dons pour
en faire à la terre, et dans le même temps,
deux de cette espèce.—Ah ! je respire, je crai-
gnais que le même homme n'eût pas voulu
blanc et noir à la fois; mais j'en suis quitte
pour la peur.
Ce sentiment ne s'est pas dissipé tant que je
n'ai pas su quel était le nouveau ministre des
(22)
affaires étrangères. Pour remplir un poste de
cette importance , l'usage prescrit des règles
d'après lesquelles le choix est déterminé,
parce qu'elles ont pour base ce qui donne de
la considération parmi les hommes ; et ces
règles se réduisent à deux principales condi-
tions rarement réunies, car elles s'excluent
souvent; mais dont l'une des deux est toujours
de rigueur. Ce sont la haute naissance, ou le
génie diplomatique. Toujours il fallait un
nom qui rappelât d'antiques souvenirs, et sur
lequel d'illustres ancêtres avaient répandu de
l'éclat; ou bien un vétéran de la diplomatie,
possédant une tête forte et bien meublée, et
doué de cet excès de discrétion qu'on pour-
rait appeler impénétrabilité, s'il était plus
commun; mais quand il le deviendra, l'on
créera le mot. Un ministre des affaires étran-
gères a des rapports immédiats avec les am-
bassadeurs des autres souverains, qui jugent
d'après cet échantillon, parce qu'eux-mêmes
ayant satisfait à l'une des conditions exigées,
et quelquefois à toutes deux, les supposent
remplies dans les autres. Ces notions, qui ne
sont que celles du sens commun, me don-
naient beaucoup d'inquiétudes, parce que j'i-
gnorais que M. de Cazes serait chargé du
( 23 )
choix; elles se sont dissipées quand je l'ai su,
et cet excellent ami a dépassé mon espoir en
offrant M. Pasquierà ma vénération. C'est le
petit-fils de ce Pasquier-Baillon, sur lequel
on trouve le renseignement suivant dans un
ouvrage publié en 1803 (1). « Si vous avez
« dans le coeur de la droiture, lisez sans
« émotion, s'il vous est possible, le bon signé
« de Louis XV, quand le ministre veut que
" le général Lalli périsse, et qu'il périsse avec
" ignominie, en vertu d'un jugement du
« premier tribunal de la nation.
« Gratification. A M. Pasquier, rappor-
« teur du procès de Lalli, soixante mille
« francs. Signé L.
« Cette gratification est la clef du rapport
" et du baillon que Pasquier, ce ministre
« prévaricateur, ordonna de mettre à la
« bouche de Lally, afin que ce générai, con-
« duit au supplice, ne parlât pas. »
Le petit-fils a été, sous Napoléon, préfet de
police, ensuite directeur des ponts-et-chaus-
(I) Histoire de la décadence de la monarchie fran-
çaise, Paris, chez Duprat et Letellier, rue Saint-André-
des-Arts, 3 vol in-8°. La citation est extraite du troi-
sième volume, pages 86 et 91.
( 24 )
sées, puis ministre de la justice, ministre de
l'intérieur par intérim, enfin, ministre des
affaires étrangères. Il ne lui reste plus à par-
courir que les finances, la guerre et la ma-
rine, auxquelles il a des titres aussi fondés,
aussi bien établis, qu'aux départemens de la
justice et des relations extérieures. On pré-
tend qu'en connaissances diplomatiques, judi-
ciaires, administratives et militaires,il sera
au bout du cercle semblable à Jean qui s'en
alla comme il était venu, avec cette différence
qu'il n'aura mangé ni son fonds ni son revenu.
Vivat !
Je serais fâché qu'il n'eût pas la présidence,
si M. de Gazes ne l'avait pas, mais la recon-
naissance me défend d'exprimer le moindre
regret ; d'ailleurs, elle est en de bonnes mains.
Le cher ami ne trompera point notre attente.
Le passé nous garantit l'avenir.
1er DÉCEMBRE.—Discours du trône.
C'EST ainsi que pour conserver le droit de
faire des observations dans un pays où l'on en
fait sur tout, on appelle le discours prononcé
par le roi de France à l'ouverture des cham-
bres. Dans notre pays, terre de liberté, per-
sonne ne s'avise de contrôler les discours de
George III. Ce sont comme autant de mé-
téores qui traversent l'air, et qu'on est taci-
tement convenu de laisser passer, sans faire,
pour les expliquer, des efforts ou dès con-
jectures. Il n'en est pas de même ici. Qu'a dit
le roi, c'est la question quotidienne. Le nôtre
peut dire impunément pea-cock (I): ici, ce
pea-cock serait recueilli, interprété , com-
menté, défiguré, porté de bouche en bouche.
Chez nous le respect commande le silence,
et le sentiment qu'il inspira fut une pitié non
française, maistendre et respectueuse (2 ). Pour
en revenir au discours du trône, ce discours,
ne serait-il plus qu'une formalité d'usage,
fixerait toujours l'attention. On y cherche-
rait encore quelque chose; on le regarde
comme la table des chapitres de la session,
(1) Mot que prononça le roi d'Angleterre, à la pre-
mière attaque de la maladie dont sa majesté est tou-
jours affectée. Pea-Cock signifie Paon mâle.
(2) Il serait fort aisé de montrer qu'il n'y a point de
parité, et que notre anglais déraisonne. Mais le faire
voir dans une circonstance , ce serait nous imposer l'o-
bligation de n'en laisser passer aucune, et la lâche se-
rait trop longue (Note de l'editeur).
( 26 )
l'indication des objets qu'on y doit traiter,
un sommaire, une sorte de programme où.
l'on suppose toujours quelques énigmes. Ce-
lui qui a été prononcé avant-hier a donné
lieu à plusieurs observations. On a trouvé
qu'il était difficile de concilier la tranquillité
avec des inquiétudes vagues, mais réelles ; la
facile exécution des lois avec de justes sujets
de crainte, et les journaux ont fait ces re-
marques ; mais ce qui nous donne de l'espoir,
à nous autres anglais, c'est l'indication d'une
garantie nouvelle de repos et de stabilité et
surtout l'énoncé de ce principe, il appartient
au souverain d' améliorer ou de modifier la
charte. Véritable hérésie politique. D'ailleurs
le mieux est l'ennemi du bien, et le sage se
défie du mieux : je suis fort content de voir
les Français chercher toujours le mieux. Du
reste il faut attendre le dernier mot ; il doit
se trouver dans la réponse qui sera faite à la
dernière adresse; c'est-à-dire, à celle de la
chambre des députés.
2 DÉCEMBRE. — Les premières séances con-
sacrées à la vérification des pouvoirs, offrent
ordinairement peu d'intérêt; mais il n'en est
pas demême dans cette session, par l'intention
où l'on est de ne pas admettre M. Grégoire. Il
( 27 )
est nécessaire d'être plus scrupuleux que de
coutume : avant de livrer bataille, il faut
sonder le terrain, prendre ses positions, es-
sayer ses forces, etc.
Dans la séance de ce jour, le sort, dont une
main habile peut diriger les chances, le sort,
dis-je, a fait sortir de l'urne, dans la composi-
tion des bureaux, le nom de M. Grégoire. Ce
nom a produit beaucoup de bruit. Comme ce
député n'a pas prêté serment, et que ses titres
n'ont point été vérifiés, on adopte l'ajourne-
ment. On s'engageait, par cette décision, à ne
point admettre encore ceux qui n'avaient pas
plus que M. Grégoire satisfait aux formalités
exigées. Aussi M. Beugnot a-t-il été ajourné
ainsi que plusieurs autres. On a remarqué
que le président ( il a 84 ans) en proclamant
la décision d'ajournement, a laissé échapper
quelques mots par lesquels il manifestait l'in-
tention de toucher à la question de droit. On
a pu dès lors présumer que le coup étai
monté, et qu'il n'y avait d'incertitude que sur
le choix du moment. Au moyen du sort on
faisait naître l'occasion, en restant maître
d'en profiter ou de la laisser passer ; mais la
chambre n'était point assez nombreuse pour
engager le combat.
( 28 )
SÉANCE DU 3. — La députation de la Corse
donne lieu à quelques débats.: Elle est
composée de MM. Sébastiani et Ramolino.
M. Lainé qui n'en veut point, fait remar-
quer la différence que présentent , dans
leur nombre, les électeurs de Corse en
1818 (il était de 18) , et ceux du même pays
en 1819 (35): observation qui ne prouve que
l'intention hostile, et l'esprit de chicane; car
en France, quelques collèges électoraux ont
présenté de grandes variations, et l'on sait
que la Corse: fait exception. M. Laine qui
n'est ni très-adroit , ni très-heureux dans
ses conclusions, laisse entendre pour expli-
quer la différence, qu'il pourrait y avoir
eu des ventes simulées. Le général Sébastiani
repousse avec dignité ces soupçons inju-
rieux. M. Laine revient à la charge, repro-
duit les mêmes observations, et prétend que
la chambre a le droit d'examiner la subs-
tance des actes qui constatent la propriété;
M. Courvoisier réfute victorieusement cette
Singulière doctrine, en disant que la cham-
bre se borne à l'examen des : opérations
du collége électoral. M. Corbière appuye
M. Laine , et soutient que, puisque la
chambre juge de l'âge et des contribu-
( 29 )
tions, elle peut juger de la propriété : pour-
quoi pas du sexe ? de l'identité? M. de
Cazes, interpelé de déclarer si les forma-
lités avaient été remplies pour l'élection des
députés de la Corse, ne dit rien de positif,
partage l'opinion de M. Laine. Nonobstant
ces difficultés, MM. Sébastiani et Ramolino
sont admis, et proclamés.
SÉANCE DU 4. — La nomination de M. le
général Tarayre, député de la Charente-In-
férieure, est contestée et ensuite annulée,
quoique l'on convienne que le général aurait
eu dans le collége électoral une majorité
suffisante; mais la difficulté venait du scrutin
de ballotage. Ce député avait 465 voix, et
M. Mercier 313 (il en fallait 494). Le dernier
ayant écrit qu'il n'accepterait pas s'il était élu,
on décida qu'on pouvait lui substituer le
candidat qui avait le plus de voix, après lui,
et le balottage eut lieu entre celui-là et le
général, de manière que le nom de M. Mer-
cier fut retranché, sans qu'on eût droit de le
faire. La question était nouvelle; elle aurait
pu être l'objet d'une décision contraire, et
l'on croit que si le général eût passé pour
être un peu plus ministériel, cette décision
eût été rendue. M. Becquey paraît à la tri-
( 30 )
bune sans être annoncé ni attendu, pour dé-
clarer que l'élection des trois premiers dé-
putés de l'Isère a été trouvée régulière, et
proposer de les reconnaître dès aujourd'hui.
Il ajoute que le travail sur le quatrième
( M. Grégoire ) n'étant point terminé, il
demande l'ajournement du rapport qui le
concerne à lundi. Ainsi l'on est en pré-
sence.
7 DÉCEMBRE. La séance d'hier lundi, 6, me
paraît devoir être à jamais mémorable, et
fournir à l'observateur une source inépuisable
de réflexions.
La chambre vient d'introduire dans son
sein un germe de dissolution qui doit se dé-
velopper tôt ou tard.
Ce sera du 6 décembre 1819 que datera
l'origine de la destruction du gouvernement
représentatif en France.
Il n'aura vécu qu'un jour, il aura trop
vécu pour nous, anglais, qui depuis long-
temps, déclarons à bon droit que cette
forme de gouvernement ne convient qu'à
nous, parce qu'elle est la meilleure, et que
tout ce qu'il y a de mieux doit nous apparte-
nir exclusivement
L'objet qu'on devait mettre en discussion,
(31)
était l'élection de M. Grégoire par le départe-
ment de l'Isère. Il s'agissait de savoir si cette
élection était valable; c'est-à-dire, si toutes les
conditions voulues avaient été remplies.
Il ne s'agissait point d'admettre ou de reje-
ter M. Grégoire, parce que la chambre n'a
pas plus le droit d'admettre que celui de re-
jeter. Elle examine l'élection de chaque dé
puté , déclare si les formalités ont toutes été
observées, le constate , et reçoit le serment
du nouveau député ; ou bien, indiquant les
conditions omises, ajourne la réception jus-
qu'à ce qu'elles aient été remplies.
Une fois remplies, ces conditions, on est dé-
puté de droit, on fait partie de la chambre
qui n'est pas maîtresse de rejeter; si elle l'était,
elle aurait le droit d'admettre. Si elle pou-
vait dispenser de l'une des conditions exi-
gées , elle pourrait dispenser de toutes ; elle
élirait, et les collèges électoraux resteraient
sans fonctions.
Ces principes sont tellement clairs que j'au-
rais honte de les rappeler, si je n'en trou-
vais le motif et l'excuse dans la séance d'hier.
Si la chambre ne voulait point admettre
M. Grégoire, elle était trop heureuse de trou-
ver une cause de rejet légitime. Il paraît que
cette cause existait. Dès lors, l'a marche était
tracée, facile à suivre, et l'on n'avait plus
qu'à désigner la condition qui manquait à l'é-
lection de M. Grégoire. Elle était si naturelle
et si facile à suivre, cette marche, que le très-
insignifiant M. Becquey a presque paru signi-
fier quelque chose en la suivant. La commis-*
sion chargée d'examiner les opérations du
collége électoral relatives à l'élection de l'I-
sère, avait jugé que celle de M. Grégoire vio-
lait l'article 42 de la charte (qui exige la moi-
tié au moins parmi les éligibles domiciliés,
dans le département) , parce que ce candidat
avait son domicile dans un autre, et que
M. Sappey qui était dans le même cas, venait
d'être élu. M. Becquey a lu le rapport par le-
quel on déclarait le motif, non pas d'exclu-
sion , mais de non admission (ce qui n'est pas
la même chose), et ce motif légal est, comme
nous l'avons dit, la violation de l'article 42.
On devait supposer, et pour cause, qu'il pro-
fiterait de l'occasion, pour renouveler d'é-
qui voques protestations d'un dévouement
sans bornes dans lequel on doit particulière-
ment distinguer l'attachement à un petit
traitement de soixante mille fr. de rente sans
(33)
compter les tours de...roues (I), et l'on
n'a point été trompé M. Becquey n'a pas
manqué de parler d'une question de morale,
publique qui se rattache aux plus douloureux
souvenirs, de sentiment national, etc.
Il est plus facile de se représenter le désor-
dre de cette séance que de le décrire. Il a eu
pour cause, la manière de poser la question;
pour agent principal, M. Laine; pour objet
direct, mais secret, l'introduction dans la
chambre d'un principe destructeur du gou-
vernement représentatif ; pour motif réel, le
désir de faire de ces protestations équivoques
qui ne prouvent rien et dont personne n'est
(1) M.Becquey a dix mille francs par an pour frais
de voyage;, soit qu'il reste au coin de la place Ven-
dôme, soit qu'il aille dans sa terre près de Vitry, soit-
qu'il fasse une tournée ; trois opérations qui ont abso
lument le même résultat pour l'entretien des routes.
Milord Staff, curieux de voir le canal de Saint-Quentin,
s'y rend l'automne dernier, examine les travaux, y
trouve un homme frais comme rose, blanc comme un
poulet, disant,à chaque instant: mon canal de Saint-
Quentin,, mon canal de Briare , mon canal d'Orléans ,
comparant ses canaux , parlant de ses routes de pre-
mière classe avec l'aisance d'un tout nouveau proprié-
taire. Milord le prit pour un entrepreneur : c'était bien
pis!
N° 1. 3
( 34)
dupe ; pour prétexte, le sentiment des con-
venances qu'on outrageait en le proclamant ;
pour résultat enfin, la violation Manifeste de
la charte, avec cette particularité remarqua-
ble, qu'on déclarait ouvertement aimer mieux
la violer pour arriver au but, qu'employer
le moyen quelle indiquait pour parvenir à ce
but; circonstance qu'on n'avait pas encore
eu l'occasion d'apercevoir dans les nom-
breuses attaques faites à cette charte.
Honneur! honneur à M. Lainé! il a bien
mérité de l'Angleterre, et le plus subtil agent
de Pitt n'aurait pas mieux fait.
Quand il a pu se faire entendre (c'est-à-
dire, après un long tumulte qui a tellement
augmenté, qu'on a été forcé de suspendre la
séance), il a proclamé un motif de nullité
qu 'aucune raison ne saurait éloigner , c'est l'in-
dignité de l'élu., et conclu que,M. Grégoire
fût rejeté pour cause d'indignité : M. Benjamin
Constant lui a répondu en rappelant le choix
de M. Fouché nommé ministre par le roi, et
fait voir que ce serait censurer la conduite de
sa majesté, que de rejeter le candidat. M. de
la Bourdonnaie veut que ce candidat soit
exclus comme assassin. M. Manuel), laissant de
côté toute personnalité, s'attache aux princi-
(35 )
pes et prouve qu'on veut consacrer un mons-
trueux abus de pouvoir, faire créer un ins-
trument de tyrannie, et porter une atteinte
mortelle à la charte et à la liberté publique.
Ces mêmes principes sont défendus par M. Mé-
chin qui s'épouvante avec raison de la nou-
velle jurisprudence qu'on propose d'intro-
duire dans la chambre ; qui démontre qu'a-
jouter aux dispositions de la loi, ce serait une
forfaiture, à celles de la charte, un sacrilége ;
qui rappelle toutes les proscriptions faites
dans les assemblées précédentes pour cause
d'indignité. Cette causé est reproduite par
MM. Corbière et Marcellus, combattue par
MM. Fradin et Courvoisier. D'autres orateurs
n'avaient fait que paraître et disparaître. On
avait vu M. d'Ambrugeac adresser au côté
gauche an geste et des paroles peu ora-
toires; M. Pasquier monter à la tribune, en
descendre, y remonter, placer à chaque fois
son mot, se demandant de quoi il s'agissait,
se répondant, désigner au président celui à
qui il devait donner la parole, le lui pres-
crire; puis, à une troisième apparition, té-
moigner le double chagrin qu'il éprouvait
comme député, comme ministre, et conjurer
enfin les Français d'écouter cette suprême
3
(36)
raison qui, s'appelle conscience; prière que
l'obj et, la définition et le personnage rendent
également extraordinaire. M. Becquey ayant
parlé et reparlé, plusieurs fois, ce n'est pas
sans surprise qu'on, l'a vu, au, milieu du pre-
mier combat, redemander la, parole. L'attente
de quelque chose d'un très-grand intérêt a
quelque peu diminué le bruit, et cette at-
tente n'a point été trompée. Le très-hono-
rable membre a dit : Je demande la parole
pour ceux qui la demandent; idée ingénieuse
dont l'expression a causé sur les épaules,de
ceux qui l'ont entendue, un mouvement im-
perceptiblement spasmodique. La fin de cette
séance a répondu à son commencement,
quand il a fallu poser la question : Faut-il.
admettre M. Grégoire? Faut-il adopter la con-
clusion de la commission? que ceux qui sont,
d'avis... que ceux qui veulent... que ceux qui
ne veulent pas admettre, n'importe par quelle
raison. Les cris, la sonnette, les rappels à
l'ordre ont renouvelé le tumulte; enfin M. le
président, a prononcé cette phrase que ceux
qui sont d'avis de ne pas admettre, veuillent,
bien se lever. Le centre et la droite se lèvent,
en criant vive le roi ; les tribunes font chorus.
Cette manière de poser la question entraînait
la contre épreuve ; mais elle n'a pas eu lieu, le
désordre ayant tout au plus permis l'épreuve.
Pour présider dignement la séance la plus
orageuse qu'offrent les fastes dû gouverne-
ment représentatif en France, depuis la
restauration, il fallait un homme dans la
vigueur de l'âge , possesseur d'une tête forte
que là crainte ne pût ébranler ; doué d'une
grande présence d'esprit, également à l'abri
des orages et des émotions qui les précédent
ou les suivent. Au lieu d'un tel homme on
a vu un vieillard de plus de 86 ans, dont le
nom n'est connu jusqu'ici que comme doyen
d'âge de l'assemblée. Aussi a-t-il fait succéder
la sonnette au chapeau, le chapeau à la
sonnette; s'est-il couvert et découvert au
risque de gagner un cathare. Le bonhomme
n'a pas nui au trouble ; il n'a pas non plus
nui à la causé, car le trouble était favorable
à la cause ; il a presque eu l'air de combiner
la surdité avec la finesse de l'ouie; de faire
la guerre à l'oeil ; d'être sourd à propos, et
de ne comprendre ou de ne voir que ce qu'il
fallait voir ou comprendre. Tout bien consi-
déré , c'est un bon doyen d'âge. On doit le con-
server et souhaiter que dans les prochaines
élections on n'en envoye pas un moins jeune,
( 38 )
Il ne faut pas oublier de dire que les tri-
bunes étaient garnies et bien pleines long-
temps avant l'ouverture de la séance. Leur
opinion ne s'est point fait attendre, on,n'a
pas tardé à voir de quel parti étaient les indi-
vidus des deux sexes qui les remplissaient.
Leurs trépignemens, leur action continuelle,
leurs gestes ont rappelé ce bon temps de
93 où l'on voyait des tricoteuses à quarante
sous huer à point nommé. On se croyait ra-
jeuni de 26 ans : avec un avantage dans les
costumes de 1819 sur 1792.
On peut juger de l'habileté d'un général par
ses opérations militaires. M. de Gazes s'était
évidemment chargé du soin d'employer tous
les moyens possibles pour empêcher l'admis-
sion de M. Grégoire. De quart d'heure en quart
d'heure il envoyait à son état-major le bulletin
de ce qui se passait. Général muet en ce jour,
mais actif, mais surveillant, mais inspectant
les positions, voyant si chacun était à son
poste, lançant tour-à-tour des regards expres-
sifs pour maintenir, pour empêcher la déser-
tion ; caressans pour applaudir et témoigner
son contentement ; sévères pour inspirer des
craintes : adressant un sourire à l'un, une
oeillade à l'autre, il a fait manoeuvrer ses mo-
(39)
biles prunelles avec une rare habileté. Il était
facile de voir qu'il avait peuplé ou laissé peu-
pler. les tribunes ; et parla manière dont elles
étaient composées, on serait en droit de pré-
sumer qu'un grand pacte venait d'être conclu
entre la droite et ce général. Mais la droite ne
se fie point à lui; il voudrait se fier à elle ,
et il ne le peut. Ainsi nous serions obligés de
croire que bien sûr que la droite serait ex-
clusive, il l'a laissé faire; l'a secondée, s'est ap-
puyé d'elle et qu'il a profité des circonstances.
Revenons à son rival ,celui à qui il enleva le
portefeuille il y a un an; à qui il le rendra
avant un an: à M. Laîné.
Ce n'est pas que nous ne convenions tous
deux sous le manteau de la cheminée, mi-
lord et moi, qu'il faut être bien abandonné
de Dieu et de ses saints, avoir l'esprit tout de
travers pour prendre un moyen illégal,
odieux; d'arriver à son but, quand pour y
parvenir, on en a de raisonnables et de jus-
tes; mais nous nous gardons bien de faire
part de notre opinion à nos compatriotes qui
regardent M. Lainé comme digne d'être an-
glais, c'est le plus bel éloge qu'ils en puis-
sent faire.
Nous ne savons, entre nous, quelle suppo-
(40)
sition admettre pour expliquer la conduite
de ce romain de la Gironde, car ses partisans
le proclament Romain. Nous l'avons beau-
coup examiné sans pouvoir le définir. On
sent qu'il est presque toujours; mu par une
passion haineuse qui perce à travers les
expressions dont il voudrait la voiler : la bile
transpire. Il a, comme nous l'avons dit, com-
mencé dans ce jour mémorable par déclarer
qu'il ne voulait pas du motif légal de ne pas ad-
mettre M. Grégoire. Cette opinion était con-
nue avant qu'il ne montât,à la tribune : il y
monte; comme on lui conteste le droit de
parler, on veut l'en faire descendre ; mais il se
débat, gesticule, interpelle celui-ci, celui-là;
déclare qu'il se fera plutôt tuer que d'aban-
donner ce poste. La Quotidienne a vanté
cette action qu'elle a qualifiée de courage
Le courage est inséparable du danger, et jus-
qu'à présent, M, Lainé a montré du courage
quand il n'y avait pas de danger, même en
ce jour fameux où il parut résister à l'empe-
reur dans un moment où tout lui résistait.
Quand il y eut du danger pour lui, M. Lainé
s'embarqua pour l'Angleterre.
Peut-être pourrait-on dire qu'il y avait de
l'assurance à rester comme point de mire de-

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