Cinq Mouches bleues

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Dans un restaurant londonien très chic, Rafael Molinet, un Espagnol sur le retour d'âge et très «gay», écoute sa nièce Fernanda égrener les derniers potins mondains de Madrid. Parmi ceux-ci, l'histoire rocambolesque d'un homme d'affaires, Jaime Valdés, mort étouffé par une amande, à moins qu'il n'ait été assassiné par sa maîtresse ou, qui sait, peut-être par sa femme. De quoi nourrir la presse à scandale. Molinet ne prête à sa nièce qu'une oreille agacée : son esprit est occupé par son départ en vacances au Maroc, dans un hôtel de luxe, isolé de tout, où il n'aura rien, mais rien à faire. Sauf observer ce qui l'entoure et surtout le comportement des autres clients, qui parlent beaucoup eux aussi de la mort de Jaime Valdés, une histoire dont Rafael Molinet aimerait bien trouver le fin mot et qui n'est pas sans lui rappeler des événements très anciens, enfouis dans son passé à Montevideo.
Publié le : jeudi 18 avril 2013
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EAN13 : 9782021085914
Nombre de pages : 320
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DU MÊME AUTEUR
Hippo
Castor poche, « Cadet », n° 5044, 1990
Mon frère Salvador et autres mensonges
L’Harmattan, 1996
Petites Infamies
Seuil, 2000 et « Points », n° P870
Le Bon Serviteur
Seuil, 2005 et « Points », n° P1431
La Dame de cœurs
Seuil, 2005 et « Points », n° P2040
Le Ruban rouge
Seuil, 2010 et « Points », n° P2643
À mon frère Gervasio,
et à la mémoire d’Ana Wickham


Mourir comme toi, Horacio, avec toute ta tête,

et un peu comme dans tes nouvelles, ce n’est pas mal ;

un éclair frappe à point nommé, et la fête est finie…

Laissons-les dire.

[…]

« Chaque heure n’aura pas été une blessure

[– demeure-t-il écrit –

c’est la dernière qui nous tue. »

Quelques minutes de moins… qui va te le reprocher ?

La peur corrompt davantage, Horacio, que la mort

qui vient par-derrière.

Tu buvais bien, puis tu souriais…

Laissons-les dire.

[…]

ALFONSINA STORNI, À Horacio Quiroga.


PREMIÈRE PARTIE
Londres
Un déjeuner au Drones

On lui avait donné une table dans un coin près de l’escalier en colimaçon, entourée d’une profusion de plantes. Une feuille de kentia lui chatouillait la nuque s’il se penchait du côté gauche, et par la spirale des marches montaient des odeurs mêlées de chili con carne, de gnocchis aux quatre fromages et de soufflé à la mandarine, mais, au moins, on ne l’avait pas condamné aux régions antarctiques, à la salle d’en bas soit, en d’autres termes, aux ténèbres où les maîtres d’hôtel relèguent les parias.

Molinet se cala sur la chaise ; il était arrivé dix minutes avant l’heure du rendez-vous, selon son habitude, et il laissait son regard errer sur la salle du restaurant dans l’espoir d’y découvrir un visage connu. Il n’en vit pas un. Il y avait des années qu’il ne déjeunait plus au Drones, et il était satisfait de constater que l’endroit n’avait guère changé. Les dalles blanches et noires du sol, les chaises rouges étaient toujours les mêmes et le maître d’hôtel aussi avait un air familier, un ancien serveur, sans doute, devenu vétéran et pourvu du privilège d’aller et venir dans la salle en distribuant les menus avec un grand sourire. Les murs n’avaient pas changé non plus, heureusement, puisqu’ils constituaient le principal attrait du Drones. Des années auparavant, quand David Niven Jr. était devenu propriétaire du restaurant, il avait eu l’idée de les décorer avec une collection de photos curieuses, des portraits d’enfants apparemment anonymes ; mais les serveurs s’empressaient d’expliquer aux clients que sous ces frimousses se cachaient des vedettes de la scène, des starlettes, des étoiles plus ou moins brillantes et de nombreux amis que Niven père s’était faits à Hollywood. Certains novices s’amusaient à reconnaître qui était qui sur les grandes et les petites photos en couleurs et en noir et blanc, signées ou pas, et d’autres profitaient de l’aubaine pour meubler une conversation languissante. Jamais Molinet, qui dépliait délicatement sa serviette, n’avait cédé à cette tentation, même quand il s’était trouvé dans la plus assommante des compagnies. Il estimait avoir assez d’entregent et en aucune façon il ne se serait permis un recours aussi vulgaire.

Pour le moment, il était seul, ce qui changeait tout ; aussi se décida-t-il à jeter un coup d’œil sur les photos les plus proches. Son regard glissa rapidement sur les plus récentes, sans s’y arrêter ; c’étaient les anciennes, en noir et blanc, qui l’intéressaient. De qui pouvait-il s’agir ? Aucune ne permettait de le deviner à première vue. Ce n’était pas si facile que ça. Il crut enfin reconnaître quelqu’un… Sophia Loren en première communiante ? Oui, c’était bien possible : une fillette plutôt moche, malgré de beaux yeux qui ne parvenaient pas à faire oublier la bouche démesurée. Il ne put reconnaître les autres enfants, encore qu’il y eût, près de l’assiette à pain, la photo d’un jeune homme avec une coupe de cheveux hautement irrecevable qui pouvait bien être Warren Beatty… Non, non, il devait plutôt s’agir d’Alan Ladd, avant que Sidy Wollock l’eût décoloré.

« Sept ans. Sept longues années à l’écart de ce monde », songea Molinet, et il se dit aussitôt que c’était largement plus de temps qu’il n’en fallait pour se trouver coupé de tout. Il n’en constatait pas moins avec soulagement que, depuis, la vie mondaine était à peu près restée fidèle à elle-même ; les plaisirs ne variaient guère. C’était justement ce que Londres avait d’admirable, à ses yeux : on peut toujours se fier à une ville où un restaurant, au bout de cinq, dix ou quinze ans, est encore à la mode ; oui, c’était ce qui différenciait Londres de ces métropoles trépidantes que l’on quitte pour une saison et où, au retour, on ne reconnaît plus rien : là où il y avait une boutique de mode, on trouve un toiletteur quand ce n’est pas un fast-food ou une décharge publique, telle est l’allure galopante à laquelle ce qui est devient ce qui n’est plus rien. Ce ne fut là qu’un instant d’égarement. Molinet écarta aussitôt ces pensées. Les années qui venaient de s’écouler n’étaient qu’une parenthèse, un trou noir auquel il ne consacrerait pas une seule minute de son déjeuner ; il était de retour au monde des vivants, il avait même prévu un petit voyage pour fêter l’événement, et tout ce qu’il désirait, à présent, c’était que Fernanda ne tarde pas trop : il était déjà une heure et demie et il commençait à avoir faim.

Tout à coup, Molinet s’avisa que s’il avait été aussi surpris par l’appel de sa nièce, c’était parce qu’il était resté sans nouvelles de Fernanda pendant plus de vingt ans. Revenait-elle à Londres pour la première fois, depuis tout ce temps ? C’était peu probable ; ce qui l’était davantage, c’est qu’elle devait y venir pour la première fois sans son mari, voilà pourquoi elle s’était souvenue de son vieil oncle. « Comme c’est curieux, se dit-il ; pour certaines femmes, voyager seule c’est commencer par consulter son carnet d’adresses. Un vol charter, un hôtel bon marché, et un coup d’œil sur les dernières pages de l’agenda où on note les coordonnées des vieilles relations. » Molinet connaissait le système : c’est ainsi qu’on garde les trésors anciens qui, sait-on jamais, peuvent un jour se révéler utiles : adresses, numéros de téléphone à Florence, Paris ou Londres – une amie de lycée, un copain avec qui on a autrefois fait la noce et, pourquoi pas ? un vieil oncle qu’on n’a pas vu depuis un siècle –, de vieilles adresses qui souvent ne sont plus les bonnes, mais qu’on recopie pourtant tous les ans, d’un carnet à l’autre, parce que, ma foi, elles peuvent un jour servir. Comme c’était le cas à présent.

Molinet se dit encore qu’il ne reconnaîtrait sans doute pas sa nièce. Elle faisait partie d’un vague passé situé dans un endroit lointain que recouvrait pour lui l’expression « mes parents de Madrid », une famille à laquelle le rattachait un lien plus sentimental que tangible. Du vivant de sa mère, c’était une christmas card, de rares échanges épistolaires, juste ce qu’il fallait pour être tenu au courant des décès, des mariages ou d’un scandale qui éclaboussait un proche – à condition qu’il soit impardonnable. Parmi les « parents de Madrid » figuraient une filleule de sa mère, Teresa Rojas (la mère de Fernanda), et son mari – « Comment s’appelait-il, déjà ? José… Non, Jaime, c’est ça, Jaime, suivi de toute une ribambelle de noms aussi illustres que mités, beaucoup de Sanz de Castellón par-ci, un peu de Suárez de Tejada par-là, qui servaient de rallonge à Espinosa ou à Giménez ou à Machin-Truc-Chouette… ». Bref, le genre de nom qui aurait pu être utile, il y a trente ans, pour obtenir une table bien placée au Club 31.

Molinet adressa un signe au maître d’hôtel, mais celui-ci, avec l’aveuglement sélectif de tous ceux de sa confrérie, ne le vit même pas. Au bout d’un moment, Molinet parvint enfin à attirer l’attention d’un jeune serveur qui passait à côté de lui en jouant les équilibristes avec un plateau chargé d’assiettes et de tasses dans lesquelles tintinnabulaient une multitude de petites cuillères, et il commanda un xérès. « J’aimerais teeellement te voir », lui avait dit Fernanda au téléphone, et lui, prudent, avait préféré étouffer dans l’œuf toute visite à son domicile : « Mon cœur, ça me ferait un immense plaisir de te recevoir à Tooting Bec mais, tu sais, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient du vivant de maman. De plus, c’est très loin du centre de Londres et je pars en voyage demain. Au Maroc. Pour de petites vacances. » Il n’avait pas estimé nécessaire de lui fournir de plus amples explications – entre autres, qu’il avait dû, pendant sept longues années, s’occuper nuit et jour de sa mère ; que, lorsqu’elle était morte, il avait passé un mois et demi dans un enfer appelé les Cèdres du Liban Medical Center, un enfer hors de prix, de surcroît ; qu’il vivait à présent dans un petit deux-pièces de location situé en grande banlieue et que, loin de se soucier de l’organisation de sa vie pour les temps à venir, il n’avait eu qu’une hâte : réserver une chambre d’hôtel au Maroc pour une quinzaine de jours, en se disant que, pour la suite, Dieu pourvoirait. D’ailleurs, pourquoi lui expliquer tout ça ? Sa nièce connaissait sans doute plus de la moitié de l’histoire – sa dépression, l’internement… Les nouvelles sordides sont celles qui voyagent le plus vite.

« Ne t’inquiète suuurtout pas », lui avait dit Fernanda au téléphone, avant d’ajouter qu’elle venait à Londres pour affaires et que l’idée de loger chez lui ne l’avait même pas effleurée. « Mais ça me ferait un teeel plaisir de te voir, ne serait-ce que pour un déjeuner, tu sais ? Normalement, j’aurais dû venir avec Álvaromonmari, mais il m’a fait faux bond à la dernière minute, comme d’habitude, et nooon… ne t’inquiète pas, je t’assuuure, je suis hyper bien, ici, l’hôtel est aaabsolument divin, et si central… »

C’est alors qu’ils étaient convenus de se rencontrer le vendredi. Fernanda avait précisé qu’elle serait libérée de ses obligations professionnelles à midi et demi, qu’elle prendrait le métro et serait à Pont Street vers une heure – une heure trente. « Oui, oui, ça me va tooout à fait, qu’on se retrouve directement au restaurant, c’est géant ! Je suis venue pour le Salon du Foyer idéal, tu imagines ! Non ! Tu ne peux paaas imaginer à quel point c’est assommant, depuis deux jours je ne fais que parler de casseroles, mais que veux-tu, mon chou, c’est comme ça, voilà la vie d’enfer que je mène depuis que je me suis lancée dans le dur métier de boniche… »

Molinet avait eu bien du mal à saisir l’ironie de Fernanda. Il allait rarement en Espagne – en fait, il n’y était pas retourné depuis des années –, et les étés de son enfance à Saint-Sébastien, chez ses grands-parents maternels, étaient maintenant très loin de lui, dans le temps comme dans le cœur. D’ailleurs, il ne se sentait pas plus proche de l’Espagne par sa mère que du Río de la Plata par son père (et pas davantage d’aucun autre endroit, c’était là l’inconvénient d’avoir vécu un peu partout), si bien qu’il parlait le castillan avec le détachement des apatrides qui, ayant appris diverses langues, piochent des phrases ici et là, les mettent bout à bout et finissent par baragouiner un espéranto très personnel. Il s’en consolait en se disant que c’était là une manière de s’exprimer d’autant plus avantageuse que la maîtrise d’une langue, quand on vit loin du pays où on la parle, est une cause perdue : les langues, comme les villes – le diable les emporte –, ont la vertu maligne de changer en un rien de temps et de façon spectaculaire. C’est ainsi que les déracinés qui ont appris à parler dans l’intimité du cercle familial et non pas dans la rue, au travail ou à l’école, finissent par s’exprimer dans une langue dépassée, en employant des tournures caduques, puisqu’ils ignorent les dernières-nées. Bref, quand il parlait espagnol avec quelqu’un qui n’était pas un apatride comme lui, Molinet avait l’impression plutôt ridicule d’être un juif errant séparé de sa communauté depuis des lustres.

Malgré tout, il avait deviné sans peine, après cette conversation téléphonique avec sa nièce, que Fernanda faisait elle aussi partie de la célèbre confrérie des nouveaux pauvres ; des deux mots qu’elle lui avait dits, il avait pu déduire qu’elle arrondissait les fins de mois du ménage grâce à une petite entreprise de traiteur à domicile. « Álvaromonmari est architecte paysagiste, je te laisse deviner à quel point nous sommes frappés par la crise. Puisque nous parlons argent, mon chou, je suis ce que l’on appelle une boniche de luxe, avait-elle déclaré en guise d’explication. Je peux aussi bien organiser un cocktail pour deux cents personnes qu’un five o’clock entre dames avec canapés au concombre et thé à la mangue, tu vois le tableau. »

Quand on lui apporta finalement son verre de xérès, Molinet pensait déjà à autre chose. L’heure du rendez-vous était passée depuis environ quinze minutes ; bien qu’habitué aux retards féminins, il les tolérait avec le peu d’indulgence des hommes que le sexe opposé n’intéresse guère. Il trempa ses lèvres dans le vin et palpa sa poche intérieure gauche pour s’assurer que le billet d’avion qu’il était allé retirer juste avant de se rendre au Drones était toujours là. Oui, c’était une grande idée, de s’être payé ce cadeau. « Détente », disait l’annonce à laquelle il s’était laissé prendre comme à une toile d’araignée ; « détente, silence et luxe, luxe, luxe ». En vérité, il s’agissait là de vacances très au-dessus de ses moyens, mais passer une quinzaine de jours au Maroc, et surtout à L’Hirondelle d’Or – un hôtel fan-tas-ti-que, selon la description qu’en faisait la revue Tatler –, ne le ruinerait pas plus qu’il ne l’était déjà. Et puis, cet éden très dispendieux lui semblait être le lieu de villégiature idéal après sept ans de réclusion quasi volontaire.

Cette dernière pensée lui rappela tout à coup qu’il ne pouvait boire une goutte de plus sans contrevenir aux recommandations – ou plutôt aux ordres – de son « garde-fou ». Car Molinet n’appelait jamais autrement le docteur Pertini, même si ce dernier, qui avait fait ses études à Chicago et était lui aussi un Latino-Américain apatride, lui demandait avec insistance de l’appeler shrink, comme le faisaient Woody Allen et tous les riches New-Yorkais qui avaient adopté ce terme, en son sens de réducteur (de têtes, évidemment), pour tourner en dérision le fait d’aller voir un psychiatre.

Réagissant comme un enfant auquel on refuse de passer un caprice, Molinet avala une grande gorgée de xérès avant d’écarter de lui ce calice, et ce fut alors qu’à travers le verre son regard tomba sur sa nièce Fernanda.

Oui, même à travers le vin doré, il sut aussitôt, sans l’ombre d’un doute, qu’il s’agissait d’elle. Et s’il l’avait reconnue, ce n’était pas à cause d’un quelconque air de famille, mais des vêtements qu’elle portait.

Il posa le verre sur la table, se redressa légèrement pour se donner un air avantageux qu’il était loin d’avoir et la toisa de l’œil du maître qui ne saurait se tromper. Au cours des longues années de nuit noire pendant lesquelles il avait soigné sa mère et du mois et demi qu’il venait de passer au repos dans une chambre des Cèdres du Liban Medical Center, Rafael Molinet Rojas avait acquis la capacité singulière de reconnaître au premier regard la nationalité des gens à leur façon de s’habiller – détails insignifiants, broutilles sans intérêt aux yeux d’un observateur peu attentif, mais révélateurs pour quelqu’un qui, comme lui, avait eu tellement d’heures à tuer, avec pour seule ouverture sur le monde les magazines illustrés qu’il achetait régulièrement : Paris Match, Oh là !, Tatler, et parfois Der Spiegel, quand il lui tombait sous la main. C’est ainsi que Molinet avait cultivé le talent curieux qui lui permettait d’identifier non pas les célébrités connues de tout le monde, ce n’était là qu’un passe-temps de concierge, mais l’origine de ces personnages secondaires que les objectifs cadrent incidemment. D’un œil expert et aiguisé, il étudiait l’allure des gens entourant la personnalité centrale – debout derrière Agnelli lors d’une régate, ou riant aux côtés de Schwarzenegger dans un hôtel de Gstaad – et il ne se trompait presque jamais. Il tenait compte de la couleur des pochettes ornant les vestons des hommes, du geste que faisaient les femmes pour relever leurs cheveux, de la longueur de leurs robes et de tas d’autres petits riens. Ensuite, il découvrait la légende qu’il avait masquée pour vérifier s’il avait vu juste et bingo ! les noms qui y figuraient, connus des seuls initiés, confirmaient presque infailliblement ses pronostics : celui-ci était un armateur grec élevé en Angleterre, celle-là une actrice texane sans aucun talent qui jouait les femmes du monde, et cet autre, un peu plus loin, un banquier milanais. Leur manière de s’habiller les dénonçait toujours.

C’était justement grâce à cette aptitude que Molinet avait reconnu sa nièce au premier regard, et il se leva pour l’accueillir comme l’avait été le fils prodigue.

« Fernanda, ma chérie, c’est toi… me voici, je suis là… Mais quel bonheur de te voir ! »

Et elle qui par cette matinée pluvieuse d’octobre londonien s’était costumée en dame anglaise – gabardine et châle en cachemire jeté sur l’épaule (encore qu’elle eût pendu à l’autre un sac Loewe un peu déformé par l’usage) – ne put deviner comment son oncle avait pu se débrouiller pour lui jouer aussi rapidement l’appel du sang.

Ça te dirait, d’écouter l’histoire
d’une criminelle ?

Tandis qu’ils dégustaient leurs entrées, Molinet et sa nièce ne parlèrent que de la famille. Des parents âgés. Des morts. Des enfants. Et, au cours du quart d’heure qui suivit, une fois le sujet épuisé, Fernanda se lança dans une description exhaustive des casseroles, des batteurs à thermostat et autres nouveautés qu’elle venait de découvrir au Salon du Foyer idéal.

« Brave fille », se dit-il devant ses efforts pour se montrer sociable, mais décidé à n’en faire aucun pour animer la conversation. Il n’était pas de ceux qui estiment indispensable d’alimenter le bla-bla-bla contre vents et marées. De plus, les conversations formelles avaient un avantage non négligeable : elles lui permettaient de laisser son esprit vaguer et divaguer, s’attacher à autre chose, à l’observation de Fernanda, par exemple.

Il songea tout d’abord qu’il se trouvait sans doute en présence de l’une de ces personnes dont le caractère se révèle plus facile à décrire par ce qu’elles ne sont pas. Il était sûr que, lorsqu’il la connaîtrait un peu mieux, la personnalité de sa nièce se dévoilerait non pas en s’imposant, mais par exclusion. « Fernanda ne fait pas partie de ceux qui feraient telle ou telle chose, finirait-il par se dire ; et pas non plus de ceux qui sont comme ceci ou comme cela. » Il y a des gens dont le caractère est si imprévisible qu’il ne peut être défini, en fin de compte, que par élimination, et Molinet paria en lui-même qu’il en irait ainsi avec sa nièce. Toutefois, il ne savait pas encore grand-chose à son sujet (sauf une, évidente : Fernanda appartenait au moins à la catégorie des maniaques de la vie saine, comme l’attestaient les plats qu’elle avait choisis : scarole aux fines herbes, cresson et crudités diverses, et plus encore la collection de gélules qu’elle aligna bientôt sur la nappe – mais il est vrai que les adeptes de la phytothérapie sont aujourd’hui si nombreux que l’indice n’était pas très révélateur), et, en attendant d’en apprendre davantage, Molinet s’attacha à son apparence, laquelle serait sans doute plus facile à cataloguer.

À trente-cinq ans, Fernanda avait cet air adolescent des gens auxquels on donne toujours moins que leur âge. Son visage était large, ses yeux vifs et sa bouche toujours prête au rire découvrait une rangée de dents trop écartées. Aucun de ses traits ne pouvait être considéré comme parfait, mais l’ensemble ne manquait pas de charme. Un observateur moins minutieux que Molinet aurait attribué le mérite de cet air de jeunesse persistant à ses choix alimentaires ou aux gélules que sa nièce s’amusait à déplacer sur la nappe – que contenaient-elles ? À vue de nez, des acides gras extraits de poissons des mers froides, et tout le répertoire de potions magiques que décrivent les revues féminines auxquelles Molinet avait consacré des heures innombrables lors de sa retraite forcée. Sottises. Pour lui, l’apparence juvénile de sa nièce était due à un miracle beaucoup plus trompeur, seulement évident aux yeux d’un bon observateur. « C’est là – se dit Molinet en la regardant avec plus d’insistance que la courtoisie ne le permet –, à coup sûr, l’un de ces visages puérils dont le seul handicap est de conserver une sorte d’adolescence éternelle. »

Des visages comme celui-ci, il en avait observé des centaines, y compris dans les revues, où le passage des ans se manifeste plus cruellement encore. Ils lui rappelaient toujours Mickey Rooney ou Joselito parce que, masculins ou féminins, ils conservaient, la trentaine bien sonnée, de grosses joues adorables, des nez retroussés et des fossettes délicieuses, sur lesquels venait se déposer très lentement un réseau de rides, alors que le temps n’avait pas encore effacé leur minois d’enfant. Ensuite, ces visages devenaient infailliblement paradoxaux « comme une fleur flétrie en bouton, songea-t-il. Jusqu’au jour où un miroir ingrat renvoie à ces pauvres diables l’image de ce en quoi ils se métamorphosent : un petit être vaguement féerique, un gnome, un elfe ridé aux yeux d’enfant ».

Fernanda n’avait cependant pas encore commencé à payer le prix fort de sa fausse jeunesse éternelle. En plus de son air enfantin, elle semblait avoir gardé une certaine disposition à tourner toute chose en plaisanterie. Et c’était sur le ton détaché de ceux qui estiment préférable de se moquer d’eux-mêmes qu’elle avait entrepris depuis un bon moment de lui raconter sa vie par le menu, comme il est de rigueur entre parents qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Elle évoquait maintenant de vieilles histoires qui n’étaient plus que des antiennes familiales : « Tu sais, mes parents se souviennent encore du jour où ils ont fait ta connaissance à Paris, en 49 ! disait Fernanda. Maman raconte que tu ouvrais de graaands yeux, comme si tu t’attendais à je-ne-sais-quoi d’extraordinaire. Mais tu en avais tout simplement par-dessus la tête, peut-être, nooon ? » fit-elle en riant, et Molinet ouvrit de grands yeux, comme il l’avait fait alors, mais, cette fois, parce que sa conviction que les retrouvailles avec la famille ont quelque chose d’un malentendu absurde datait justement de ces temps lointains. « Une stupide impression de déjà vu*Les mots en italique suivis d’un astérisque sont en français dans le texte [NdT]., se dit-il, ça recommence. C’est toujours la même chose : l’un raconte ce qu’il croit que l’autre désire savoir de la famille, et l’autre écoute en faisant les commentaires aimables qu’il suppose qu’on attend de lui, et voilà comment tout le monde se condamne à l’ennui. »

C’est ainsi qu’au moment où Fernanda en vint à parler de sa vie actuelle, Molinet pensait déjà à autre chose, au voyage qu’il allait faire le lendemain, si bien qu’il ne capta que des bribes du discours de sa nièce. Il saisit vaguement que les fils de Fernanda, trois gaillards déjà grands dont il ne se souvenait même pas, suivaient beaucoup trop de cours. « Tu imagines ? Non, tu ne peuuux pas t’imaginer ! Des cours de piano, de judo, de tennis, d’équitation et de karaté ! Avec-ce-que-ça-coûte ! C’est l’hor-reur ! », puis, brusquement, sans transition, sa nièce était revenue au Salon du Foyer idéal qui l’avait amenée à Londres avec l’intention d’acheter quelques appareils pour son entreprise de traiteur à domicile qu’elle avait baptisée Paprika et Aneth – ou Cayenne et Aneth ? Enfin, quelque chose comme ça, et c’est à ce moment-là qu’elle s’était penchée vers lui pour lui demander de but en blanc, en changeant de ton et avec un air complice :

« Dis, Rafamolinet (tel quel, en un seul mot, comme si la langue lui avait fourché), ça te dirait, d’écouter l’histoire d’une criminelle ? »

Il sursauta, mais crut aussitôt deviner pourquoi elle posait cette question. Il avait plissé les paupières pour s’en assurer d’un regard, mais il dut fouiller ses poches à la recherche de ses lunettes pour voir de loin. En plein dans le mille. L’explication était là, sur les photos d’artistes accrochées au mur. Quelqu’un avait intercalé entre deux portraits d’enfants, comme un clin d’œil macabre, celui de Bette Davis déjà âgée mais habillée en petite fille, telle qu’elle apparaît dans Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? « Elle a une façon plutôt mélodramatique d’animer la conversation, la petite », songea-t-il avec une pointe d’agacement. Il voulait bien admettre qu’il n’était plus branché, qu’il ne savait plus trop où en étaient les rituels mondains, les futilités up to date qui font passer le temps, mais tout de même ! Ils n’allaient pas se rabattre sur les photos des célébrités pour tromper l’ennui.

De plus, pour Molinet, les conversations comme les rituels devaient se dérouler dans le respect de certaines conventions, y compris celles avec les proches qu’on n’a pas vus depuis une éternité, même si pèse sur elles la malédiction supplémentaire de devoir paraître intimes alors que tout ce qu’on a en commun, en définitive, c’est un tas de parents morts.

« Sincèrement, mon cœur, je préfère que tu me parles encore de tes enfants », allait-il répliquer pour relancer leur bavardage quand il se rendit compte que le regard de Fernanda n’était pas dirigé vers les photos mais un peu plus à gauche, entre les barreaux de l’escalier, comme si elle épiait quelqu’un au sous-sol.

« As-tu entendu ce que j’ai diiit, Rafamolinet ? » C’était la deuxième fois, ce devait être une habitude, chez elle, de coller le prénom au nom avec une intonation très insistante, car elle le fit encore en commençant la phrase suivante :

« Regarde. Là. C’est Isabellalaínez », fit-elle, après quoi elle se recula pour lui permettre de suivre la direction de son regard, en montrant quelqu’un d’un mouvement du menton. « Si tu te tournes légèrement sur la droite, tu pourras la voir, lààà, en bas, grand sot ! dans la salle à manger où on parque M. Tout-le-monde. Je préfère ne pas penser à quel point elle serait furibarde si elle savait que je suis là et que je vois où on l’a placée. »

Molinet avait jeté un œil des plus sceptiques à l’endroit que Fernanda lui indiquait. Son angle de vision n’était pas bien fameux, même pas à peu près acceptable. Une feuille de la plante qui de temps en temps lui chatouillait le cou lui cachait une grande partie de l’espace entre les barreaux de l’escalier, et il fut agacé de devoir faire un effort pour suivre les instructions de sa nièce, malgré ce qu’elle venait de dire. Une criminelle ? « Allons allons, ce n’est pas ainsi que l’on raconte les histoires croustillantes. » En vérité, s’il consentait à jeter un regard à l’étage inférieur, c’était plus par courtoisie que par curiosité véritable, son expérience lui ayant appris que les efforts valent rarement la peine qu’ils coûtent : il parvint enfin à apercevoir en bas, à une table isolée, un couple dépareillé – l’homme avait bien vingt ans de plus que la femme – qui déjeunait en silence.

« Qui est-ce ?

– Et moi qui croyais que dans ta retraite spirituelle tu passais ton temps à dévorer la presse à sensation.

– Je ne les ai jamais vus de ma vie. Ils sont mariés malgré leur différence d’âge, c’est ça ?

– Oui, ça fait huit ans qu’ils bâillent en duo. Mais dis-moi : tu veux ou tu ne veux pas que je te la raconte, cette histoire ? » demanda-t-elle en faisant signe au serveur d’ôter l’assiette de salade à laquelle elle avait à peine touché. « Je ne connais personne d’aussi insensible que toi aux potins mondains, Rafamolinet. »

Molinet ne daigna pas lui faire savoir qu’elle avait affaire à un vieux renard qui, loin d’être aussi insensible aux cancans qu’elle le prétendait, avait appris à se défier des gens qui battent le tambour pour annoncer une histoire sensationnelle sans autre intention que de combler les vides d’une conversation mortelle. Ils déclarent : « Unetelle est une criminelle » et, au bout d’une heure et demie de remplissage, ils en viennent à vous dire que la respectable dame en question passe son temps à chasser la perdrix ou s’affiche en manteau de zibeline ou d’une autre bestiole, en voie de disparition. « Des brèves de comptoir, qui s’éternisent », songea-t-il en adoptant l’expression de celui à qui on ne la fait pas. « C’est incroyable, j’avais presque oublié cette vieille ruse, se dit-il. Quoique… une fille comme Fernanda me semble assez fine pour s’en tirer avec les honneurs. Et puis, je le reconnais, l’exagération paie toujours très bien, ou ajoute au moins a touch of evil à la conversation. » Sur quoi, il laissa passer encore quelques secondes, pendant lesquelles il se demanda comment devait pouvoir se dire touch of evil en espagnol, et, la difficulté étant de taille, il ne trouva pas la moindre réponse.

« Alors, ça te dit ? »

Molinet se contenta de hausser les épaules, sans ouvrir la bouche. On venait de lui apporter son plat, un soufflé au fromage qui figurait sur la carte parmi les entrées, mais qu’il avait commandé comme plat principal parce qu’il était copieux et pas trop cher. C’est alors qu’il s’avisa que sa nièce et lui avaient encore devant eux d’innombrables minutes à meubler aimablement – de quoi, on verrait bien –, trop de temps, du plat principal au café en passant par le dessert, pour ne pas faire de petites concessions sur les sujets à aborder. « L’histoire d’une criminelle », avait dit Fernanda, avec l’air complice que l’on prend quand on s’apprête à déchirer sa victime à belles dents. Son regard explora l’étage inférieur. La femme qu’il observa lui parut assez intéressante pour mériter au moins dix minutes d’attention. « Et peut-être même une demi-heure, lui octroya-t-il ; il y a là quelque chose de contradictoire ; on dirait une petite fille modèle. »

Molinet prit encore une seconde pour observer le mari, avant de revenir à la femme et de renoncer. « Vraiment dommage que je n’aie pas la moindre idée de qui peuvent être ces gens, se dit-il ; écouter une histoire, si mystérieuse qu’elle soit, dont les héros sont deux illustres inconnus, ce n’est jamais tout à fait satisfaisant. » Sur ce, il avala distraitement une gorgée du xérès qu’un serveur imprudent avait oublié d’enlever, et il ajouta encore pour lui-même : « Pourvu que Fernanda ne fasse pas partie de ces gens insupportables qui n’en finissent plus de vous raconter une histoire complètement idiote. »

Des choses horribles
qui n’arrivent qu’aux autres

En un murmure précipité entrecoupé de rires, Fernanda se lança dans le récit de la mort d’un certain Jaime Valdés – une histoire confuse entre deux amies et un type qui écoutait les chansons de Silvio Rodríguez, embrouillée de deux ou trois anecdotes que Molinet avait du mal à comprendre. Il devenait évident que sa nièce n’entrait pas dans la catégorie de ceux qui peuvent parler et manger en même temps. Au grand agacement de son oncle, elle venait d’avaler une des gélules qu’elle avait alignées à côté de son assiette et laissait refroidir le mérou grillé posé devant elle. Pour ajouter un peu d’absurdité à son comportement, elle semblait prendre un vif plaisir à dessiner, du bout de sa fourchette, des arabesques dans la sauce du poisson, avec plus ou moins de vigueur selon le tour que prenait son histoire. Ce bref récit achevé, elle se cala sur son siège, très droite, attendant sa réaction.

« Fernanda, mon cœur, je n’ai pas compris un mot de ce que tu as dit. »

Elle s’inclina une nouvelle fois vers son oncle, la fourchette pointée sur la sauce, menaçant d’y aller de quelques autres dessins. Il l’arrêta d’un geste de la main qui disait clairement : « Pas de ça, s’il te plaît. »

« Je t’assure, fit-il, péremptoire, que tu as largement le temps de me raconter l’histoire de ton amie qui est dans la salle du bas sans le secours de cette fourchette, et dis-toi encore que… – sur ce dernier mot, Molinet déploya ses doigts en éventail, montrant ainsi des ongles moins nets que le reste de sa personne, et se mit à énumérer, en commençant par le petit doigt : – … un, elle ne peut certainement pas t’entendre ; deux, si mes yeux ne me trompent pas, personne autour de nous ne menace de nous interrompre et, trois, pas plus mes oreilles que ma maîtrise de l’espagnol n’autorisent les chuchotements. Alors, ma chérie, recommence et raconte-moi cette histoire épouvantable avec le même soin que tu mettais tout à l’heure à évoquer nos chers disparus. Mieux encore, essaie de le faire posément. – Il éprouva aussitôt une certaine fierté d’avoir trouvé la formule. Posément, c’était tout de même quelque chose, jamais il n’aurait cru pouvoir tirer ça de son espagnol miteux.

– D’accord, mais ne viens pas me dire après que je suis trop bavarde, parce que je te préviens : une fois que je suis lancée… Tu ne t’es jamais demandé pourquoi les garces s’en tirent toujours mieux que les saintes ? Alors, écoute-moi. »

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