Citadins et campagnards, contes pour les enfants, par Mme de Witt, née Guizot

De
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Grassart (Paris). 1870. In-12, 216 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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CITADINS
ET
PAR ':
Mme DE WITT, NÉE ©UK0T
PARIS
GRASSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1, RUE DE LA PAIX, 2
-:'' 1870 --
CITADINS
ET
SAINT-DENIS. — TYPOGRAPHIE DE A. MOULIX-
CITADINS
ET
■■ fpNTÉSvEOim LES ENFANTS
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W*HSÈ W1TT, NËK GUIZOT
PARIS
GHASSAHT, LIBRAIRE-ÉDITEUR
2, HUE DE LA PAIX, 2
1870
ELLE A FAIT
CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR
ELLE A FAIT
CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR.
« Quel plaisir pouvez-vous trouver à causer
avec cette vieille fille, Jeanne ? » demandait
à Mlle Savinien son cousin Robert. Il était
arrivé de Paris le matin même, rapportant
dans la*petite ville les nouvelles du monde,
et il était jaloux de voir avec quelle attention
étaient recueillies les paroles de M"e Baudin,
pauvre personne de quarante ans , sans appa-
rence, sans fortune, et que là jolie Jeanne
avait entretenue dans un coin pendant une
demi-heure.
« M1Ie Baudin m'étonne et m'intéresse tou-
jours, dit sérieusement Jeanne, elle me fait
4 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
l'effet de savoir pourquoi elle vit, et ce qu'elle
veut faire, ce qui n'est pas commun. »
Robert se mit à rire : « Gela n'est pas
commun ! Mais tout' le monde sait ce qu'il
veut faire, moi, par exemple, je veux avoir
une place agréable, bien payée, et qui ne me
donne pas trop d'ouvrage... et puis, je vou-
drais vous plaire, Jeanne. 3)
La jeune fille attachait sur son cousin ses
grands yeux clairs et vifs : « Et après? de-
manda-t-elle. »
« Oh! après... après... cela ne me regarde
pas, je ne prétends pas prédire l'avenir, ni
m'inquiéter de si loin... » et Robert tournait
sur son talon en sifflant.
« M"e Baudin ne s'inquiète pas, elle sait où
elle va », se dit Jeanne, mais elle ne continua
pas la conversation.
La jeune fille n'avait pas beaucoup de loisir
pour réfléchir, elle avait dix-huit ans et on
commençait à parler de la mener dans le
monde, la maison de sa mère était d'ailleurs
remplie d'allants et venants ; banquier consi-
dérable dans une petite ville très-manufactu-
rière, M. Savinien recevait une foule de dé-
ELLE A FAIT CE QUI ETAIT EN SON POUVOIR. 0
pots, entretenait des relations avec les gens
riches comme avec les ouvriers des environs,
et sa femme était presque constamment occu-
pée auprès de lui ; depuis leur mariage, elle
avait toujours tenu ses écritures, et lorsqu'il
lui arrivait d'être fatiguée ou souffrante, le
soin des livres et de la correspondance retom-
bait tout entier sur Jeanne. D'ailleurs, lors-
que sa mère était à la caisse, la soeur aînée
s'occupait des deux enfants qui restaient à la
maison, elle faisait réciter les leçons des éco-
liers.qui revenaient du collège pour déj euner et
pour faire leurs devoirs, ce qu'ils négligeaient
souvent, obligeant Jeanne à courir après eux :
« Albert, Philippe, vos thèmes ne sont pas
faits, » disait-elle ; et les deux garçons, grim-
pés dans un arbre au milieu du jardin, pour y
chercher un nid de pie, redescendaient en
grommelant pour griffonner quelques lignes
qu'ils décoraient du nom pompeux de thème
et qui leur valaient souvent un pensum.
Jeanne était encore fort occupée de sa toi-
lette, son père n'avait pas adopté les idées mo-
dernes de luxe et d'élégance, et depuis qu'il
avait donné à sa fille une pension mensuelle
6 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
en lui disant : « Ne viens plus rien me de-
mander, j'entends que tu te tires d'affaire
avec cela, » la jeune fille cherchait en vain à
résoudre le problème de paraître aussi élé-
gante qu'il convenait, pensait-elle, à M"e Sa-
vinien , avec une somme qui n'avait point
été calculée dans ce but. et Mes soeurs n'a-
vaient pas davantage, » disait M. Savinien
auquel on ne pouvait faire comprendre que
les habitudes avaient changé.
ce Je n'ai pas le temps, » se répétait donc
Jeanne lorsque la pensée de sa conversation
du matin avec MMo Baudin lui revenait à l'es-
prit, si j'étais une vieille fille, si je n'avais rien
à faire, je m'occuperais des pauvres comme
elle, au moins je m'y intéresserais, car je ne
vois pas trop ce que je pourrais faire, puisque
papa ne me donne pas d'argent. Il est vrai que
Mlle Baudin en a encore moins que moi, » et la
jeune fille riait en pensant aux ganls raccom-
modés, aux robes teintes, aux chapeaux à l'an-
cienne mode de la visiteuse : « Je ne crois pas
que les ouvrières des fabriques fissent grand
cas de ma sympathie, si je n'avais pas autre
chose à leur donner. » Et repoussant de son
ELLE A FAIT CE QUI ETAIT EN SON POUVOIR. /
esprit cette pensée importune, elle se mit à
l'oeuvre pour garnir une robe rose que sa
mère lui avait donnée quelque temps aupara-
vant, en exigeant seulement qu'elle la fît elle-
même. « Quand elle sera finie, je la ferai voir
à M"e Baudin, se disait-elle, car son esprit re-
venait involontairement à la vieille fille.
Gomme elle travaillait, la porte s'ouvrit vi-
vement et ses petites soeurs entrèrent, Sophie
et Caroline,, toutes deux brusques, gaies,
rieuses en général, mais cette fois Caroline
pleurait et Sophie était en colère. « Ma robe
est déchirée, criait-elle, Caroline amis le pied
dessus, et elle a tiré exprès. — Non, ce n'est
pas exprès, je te l'ai déjà dit, gémissait sa
soeur, mais tu m'as donné une tape exprès...
— Bien sûr, on ne donne pas une tape par ha-
sard , et cette idée bouffonne commençait à
calmer Sophie en lui prêtant à rire : « Tu me
feras gronder par maman , c'est ma robe
neuve! Oh! Jeanne, si tu voulais la raccom-
moder, toi qui sais coudre.
Jeanne regarda la robe, elle était déchirée
par derrière, tous les plis étaient arrachés.
« C'est décousu! » avait dit Caroline dans
O CITADINS ET CAMPAGNARDS.
l'espoir de pallier son crime, mais chaque
point avait laissé un trou, il fallait remonter
en partie la jupe : « Je suis trop pressée, dit
Jeanne avec humeur, si je m'occupais de ta
robe, je ne pourrais pas finir la mienne pour
jeudi, et je veux l'avoir pour la soirée de
ma tante, va-t'en chez Fanchette, elle la
raccommodera. »
« Fanchette est toujours de mauvaise
humeur ! marmottait Sophie. —Tu vois bien
que Jeanne est de mauvaise humeur comme
elle, dit Caroline ; viens donc, je sais le
moyen d'apaiser Fanchette, je lui demande-
rai si maman déchirait ses robes quand elle
était petite : elle nous racontera une de ses
longues histoires, pendant ce temps-là,
elle raccommodera ta robe, » et les deux
petites filles sortirent. L'aiguille de Jeanne
volait à travers les garnitures de sa robe. «Je
n'ai jamais un moment à moi! se disait-elle
pour s'excuser elle-même, voilà quatre heu-
res qui arrivent, Albert et Philippe seront
bientôt ici, et si mon volant n'est pas ourlé,
il ne sera jamais fini aujourd'hui.» Et la jeune
fille regardait la pendule avec inquiétude.
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 9
La vieille Fanchette entrait dans sa cham-
bre comme l'heure fatale venait de sonner.
« Mademoiselle Jeanne, dit-elle, si vous pou-
viez obtenir de faire coucher Madame quand
elle sortira'du bureau, ce serait un grand
bonheur : elle a la migraine, et Monsieur a
eu tant à faire aujourd'hui, à cause du mar-
ché, qu'elle n'a pas eu une minute pour se
reposer.
Jeanne rougit, moitié de regret en appre-
nant que sa mère était souffrante, moitié de
dépit en voyant son ouvrage menacé de nou-
veau. « Est-ce que vous ne 'pouvez pas dé-
cider maman à se coucher, Fanchette? de-
manda-t-elle, vous avez en général plus
d'influence que moi, » et elle cousait tou-
jours.
La vieille femme secoua la tête. « Ça se-
rait bien votre faute si c'était comme ça, ma-
demoiselle Jeanne, mais quand j'ai porté à
Madame son petit verre-de vin et son biscuit
à trois heures (Jeanne rougit de nouveau; dans
sa préoccupation égoïste, elle avait oublié
les besoins de sa mère), elle m'a dit, comme
je la pressais de se reposer : « J'espère que
10 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
j'aurai fini pour le retour de mes garçons, je
les ai à peine entrevus (à midi, ils n'aiment
pas ça, ni moi non plus. » Si ces messieurs
vont travailler dans la chambre de leur mère,
elle ne se reposera pas, elle aurait besoin de
se mettre dans son lit, voilà ce qu'il y a de
sûr. »
Jeanne se leva lentement, à regret, elle
pliait avec amour sa jolie robe, et la posa
dans son armoire, ce M1Ie Baudin qui parle de
faire ce qu'on peut pour les autres ! disait-
elle, moi, je n'ai jamais le temps de faire
mes propres affaires, où trouverais-je le loisir
de m'occuper des pauvres? » Et elle descen-
dit l'escalier en s'arrêtant à chaque marche.
Elle voulait laisser à son front le temps de se
dérider. Jeanne était encore étourdie, égoïste,
souvent frivole, mais elle était trop bien éle-
vée et elle avait le coeur trop bien placé pour
apporter à sa mère souffrante un visage ren-
frogné, au moment où celle-ci avait besoin
de repos et de calme d'esprit. Lorsque Jeanne
entra dans le petit bureau où sa mère était
encore penchée sur les grands livres de
comptes, sa voix avait repris un accent ca-
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 1 1
ressant et joyeux : ce Fanchette dit que vous
avez mal à la tête, maman, dit-elle, pour-
quoi ne me l'avez-vous pas "dit ce matin?
J'aurais pu faire les comptes à votre place.
« Pas aujourd'hui, mon enfant, et la mère
souriait, le samedi est au-dessus de tes
forces.
a Et des vôtres aussi! s'écria Jeanne, en
voyant sa mère qui appuyait sa main sur son
front et s'était laissée aller sur le dossier
de sa chaise, vous n'en pouvez plus.
ce Je suis un peu fatiguée, mais c'est fini, »
et la mère prenant le bras de Jeanne, se laissa
mener jusqu'à sa chambre, et mettre dans
son lit, elle ne pouvait plus se tenir debout :
ce Voilà une heure que chaque chiffre me
coûte un effort de volonté, » dit-elle à
demi-voix en posant sa tête endolorie sur
l'oreiller., ce Pourquoi ne m'avez-vous pas ap-
pelée? » répétait, sa fille, ce Tu étais si
pressée de finir- ta robe, » murmura faible-
ment la mère qui avait fermé les yeux.
ce Tout le monde en veut à cette malheu-
reuse robe ! » se dit Jeanne qui, n'y tenait pas
beaucoup elle-même, mais qui s'entêtait
12 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
dans son entreprise, et elle avait repris son
volant lorsqu'elle entendit la voix d'Albert
qui retentissait au bas de l'escalier : ce Ma
grammaire! ma grammaire ! Jeanne, as-tu vu
ma grammaire? » Elle fit un geste de déses-
poir et posa son ouvrage en s'avançant sur le
palier pour imposer silence à Albert; il avait
laissé toniber ses deux dictionnaires et le
reste de ses livres sur les marches ; les feuil-
lets déchirés volaient dans tous ; les sens :
ce Ma grammaire n'est pas là! » grommelait-
il. ce Tais-toi donc! disait Jeanne, maman a la
migraine; » l'écolier releva la tête : ce Pau-
vre mère! je vais aller l'embrasser tout à
l'heure; mais il faut d'abord que je retrouve
ma grammaire! Je parie que Philippe l'a.
prise et il l'aura perdu ! » Philippe indigné
avait saisi son frère par les jambes et le tirait
sur l'escalier, ce Gomment peux-tu .dire cela?
criait-il, quand tu me perds tous mes livres,
et que tu déchires le reste! regarde un peu! »
et il montrait la bibliothèque d'Albert semée
sur les marches, l'aspect en était certaine-
ment piteux : a Je n'ai pas touché à ta gram-
maire, et tu as arraché à la mienne la moitié.
ELLE A FAIT CE 'QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. '13
des pages de la syntaxe, ce qui a été cause au-
jourd'hui que j'ai fait un solécisme. — C'est
justement la syntaxe qu'il me faut ! » se la-
mentait Albert. Jeanne apparut de nouveau
sur le palier, elle tenait la grammaire,
cr Voilà! dit-elle en tendant le livre à son
frère, je l'ai trouvée sur la table, tu avais
aussi bien cherché que de coutume. »
Albert n'avait pas cherché du tout, mais il
se garda de le dire, et, saisissant sa gram-
maire sans remercier sa soeur, il s'assit sur
l'escalier et tirait son encrier de sa poche,
lorsque la vieille Fanchette, qui passait par
là, le chassa jusque dans la salle d'études :
ce Vous n'avez pas besoin de faire des taches
d'encre sur les marches, dit-elle, Céline a
passé deux heures hier à enlever toutes celles
que vous aviez laissées à la porte de Madame. »
Albert se mit à rire, et courut dans la chambre
de sa mère pour l'embrasser. Jeanne était ren-
trée chez elle, son aiguille était enfilée, et le
petit volant glissait entre ses doigts, ce Je fais
ce que je peux, disait-elle, mais vraiment
quand maman est souffrante, les garçons don-
nent trop de peine, je n'ai pas un instant de
14 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
repos. » Et pendant qu'elle s'apitoyait sur
son sort, sa mère disait à Philippe qui venait
d'entrer à son tour chez elle : ce Es-tu bien
pressé ce soir, mon garçon? » ce Pas trop,
maman, dit gaiement l'écolier, surtout si
Jeanne veut chercher les mots dans le diction-
naire, comme elle fait quelquefois. » Sa
mère souriait : ce Jeanne est bien pressée ce
soir pour achever sa robe, dit-elle, fais d'a-
bord tes autres devoirs, quand j'aurai dormi
un moment, je pourrai peut-être chercher tes
mots. — Vous ne chercherez rien du. tout. »
Et Philippe fermait soigneusement les volets
de la chambre : ce Dormez tranquillement, si
vous pouvez, je chercherai bien mes mots
tout seul, puisque Jeanne est si occupée. » Et
il sortit, fermant doucement la porte. Sa
mère soupirait : ce Si je pouvais l'aider! »
Jeanne l'aurait pu, mais elle était absorbée
par ses propres affaires et ses désirs person-
nels. A travers la préoccupation que lui cau-
sait son ouvrage, la pensée de ce qu'avait dit
M1,c Baudin en parlant des souffrances des
pauvres pendant l'hiver lui revenait cepen-
dant quelquefois : ce Pour cela, comme pour
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 15
tout le reste, avait-elle assuré, Dieu ne nous
demandera pas compte de ce que nous ne
pouvions pas faire, mais de ce qui était en
notre pouvoir! — Et moi, je ne puis rien, »
disait Jeanne, cousant auprès de sa table, au
coin du feu, et négligeant sans remords la
migraine de sa mère, le travail de ses frères,
et la robe déchirée de Sophie, que la vieille
Fanchetle avait raccommodée tant bien que
mal, plutôt mal que bien, car ses yeux com-
mençaient à lui refuser le service.
Il était tard lorsque Jeanne se coucha, pres-
que minuit, c'était samedi, et l'ouvrage était
pressé, d'ailleurs la jeune fille était ce soir-là
à l'abri des visites domiciliaires que Mme Sa-
vinien faisait toujours, avant de se coucher,
dans la chambre de ses enfants; elle s'était
enfin endormie épuisée parla fatigue et la
souffrance. Caroline était restée accroupie au
pied de son lit, la veillant, comme elle disait ;
puis l'enfant s'était assoupie dans cette de-
mi-obscurité et sa bonne l'avait emporté tout
endormie jusqu'à son lit.
Comme Jeanne se couchait, les bras fati-
gués d'avoir tiré l'aiguille, M"e Baudin sortait
16 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
sans bruit de sa petite maison dans le fau-
bourg, et se hâtant de traverser la rue dé-
serte et glacée, elle entrait dans une pauvre
chambre ouverte à tous les vents ; elle por-
tait un panier, et sous son manteau se ca-
chaient deux bouteilles de grès remplies d'eau
chaude, elle les serrait encore dans ses bras
pour conserver leur chaleur lorsqu'elle s'ap-
procha du lit où gisait une jeune femme
maigre, pâle, les yeux brillants de fièvre, qui
soupira en l'apercevant :—« Ah ! vous voilà !
je croyais que vous feriez comme les autres
et que vous me manqueriez de parole.—Avez-
vous chaud aux pieds ? » demanda doucement
la visiteuse, sans s'émouvoir des rudes pa-
roles de la malade. — «. J'ai froid partout!
grommela-t-elle, sauf à la tête. J'ai une dou-
leur dans le dos qui me dévore et mon
mari est encore au cabaret A la bonne
heure c'est bon çà ! »
M"e Baudin avait appliqué aux jambes gla-
cées de la malade les bouteilles d'eau chaude
qu'elle avait conservées toute la soirée auprès
de son maigre feu ; elle avait pris dans son
panier une camisole blanche raccommodée,
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 17
reprisée, mais propre ; elle avait passé la ma-
tinée à mettre en état ce qu'elle destinait à la
pauvre malade, bien qu'un livre intéressant
fût ouvert à côté d'elle , on le lui avait prêté,
elle savait qu'on viendrait probablement le
chercher avant qu'elle pût le finir ; mais les
besoins des autres passaient, pour Mlle Bau-
din, avant ses désirs personnels, elle aimait
Dieu, et parce qu'elle l'aimait, elle était dé-
vouée à ses frères. Elle avait donc raccom-
modé, savonné, repassé, et maintenant elle
arrangeait le lit de la pauvre femme qui gro-
gnait à chaque mouvement. Lorsque tout fut
propre, la charitable garde-malade prit dans
son panier une petite bouteille d'eau rougie
(elle buvait de l'eau à tous ses repas), et la
réchauffant un instant auprès du feu qu'elle
venait d'allumer, elle soutint la tête de la
malade pour la faire boire, puis, s'asseyant à
côté du lit, elle se mit à tricoter, attendant le
moment de dire un mot de consolation et d'a-
vertissement. La, nuit se passa ainsi, le mari
ne rentrait pas, la femme, à moitié assoupie,
se réveillait pour se plaindre ou pour brus- .
quer sa visiteuse. Elle détournait la tête et fei-
18 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
gnait de s'endormir, chaque fois que celle-ci
essayait de parler de Dieu et des adoucisse-
ments que son amour apporte à l'épreuve.
M"° Baudin soupirait, elle se taisait et priait.
Le jour était venu lorsqu'elle rentra chez elle,
laissant la malade aux soins de quelques voi-
sines. « Si je savais dire ce que je sens, pen-
sait-elle, ou mieux encore, si j'aimais Dieu
davantage, je saurais parler de lui de façon à
me faire écouter ; mais je ne suis bonne à
rien, » et comme les larmes lui venaient aux
yeux, elle murmura : « Elle a fait ce qui était
en son pouvoir ! Si mon Seigneur pouvait au
moins dire cela de moi comme de Marie ! »
Elle achevait de déj euner ; un reste de pain,
un morceau de fromage étaient encore placés
devant elle sur la table, lorsqu'on sonna
brusquement à sa porte ; elle se leva pour
aller ouvrir ; elle boitait et elle était un peu
bossue; son teint olivâtre, fatigué par la veille,
indiquait une santé délicate, mais ses yeux
noirs brillaient d'une résolution douce; le
coeur lui battait en s'approchant de la porte,
elle avait beaucoup souffert dans sa vie, elle
avait perdu tous ceux qu'elle aimait ; son
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 19
père et son frère avaient péri par des acci-
dents , et elle avait conservé la terreur des
coups de sonnette. Elle ouvrit cependant.
a Vite, mademoiselle, criait une voisine de
la malade qu'elle avait veillée, on vient de
rapporter le pèrePerrot sur un volet, il a une
jambe cassée, les côtes enfoncées, je ne sais
quoi, il s'est battu. Sa femme crie, et puis
elle pleure, je crois qu'elle déraisonne, elle a
dit : a Allez chercher M"e Baudin, » et je suis
venue pendant que mon linge attend dans le
cuvier, » et elle essuyait avec son tablier des
bras couverts d'eau de savon.
Un instant après, M1,e Baudin prenait en
toute hâte le chemin de la demeure de M. Sa-
vinien ; elle avait trouvé le blessé dans un
état trop grave pour le laisser sans secours, et
elle voulait demander un ordre d'admission à
l'hôpital ; le banquier était administrateur de
l'établissement et puissant dans les affaires
de la ville : « Tous les lits étaient occupés
avant-hier, se disait Mlle Baudin en hâtant
sa marche, mais si M. Savinien le veut, il peut
faire monter une couchette supplémentaire,
au besoin » elle se disait qu'elle pourrait
20 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
prêter à l'hospice son matelas, et coucher
sur sa paillasse « Le pauvre homme
ne peut se passer des secours d'un méde-
cin. »
C'était dimanche, l'heure était encore peu
avancée, mais les cloches commençaient déjà
à tinter doucement, appelant les fidèles dans
la maison de Dieu : « J'espère que j'aurai fini
à temps pour aller à l'église, se disait Mlle Bau-
din, j'irai ce soir si" je ne suis pas libre ce
matin, c'est Dieii qui m'a envoyé cette tâche, »
et elle entrait chez le banquier.
Mme Savinien, fatiguée encore des suites
de sa migraine, n'était pas levée, on fit entrer
M 11" Baudin dans sa chambre ; Jeanne n'osait
pas pénétrer chez sa mère, quoiqu'elle fût
curieuse de savoir le motif de cette visite ma-
tinale, mais elle était en robe de chambre, et
son père n'aimait pas à la .voir dans ce cos-
tume négligé. « Quand il est temps de se le-
ver, il est temps de s'habiller, disait-il, tu
n'es pas malade, et tu peux agrafer ta robe
sans te fatiguer. v>
Jeanne avait entr'ouvert la porte de .sa
chambre pour entendre (sans se montrer) ce
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 2.1
que M"e Baudin pouvait avoir à dire. Elle
l'apprit bientôt. « Puis-je avoir un moment
d'audience de M. Savinien, madame? disait-
elle, ou seriez-vous assez bonne pour lui faire
demander un ordre d'admission à l'hôpital,
pour Pierre Perrot qui a une jambe cassée et
qui est, du reste, assez grièvement blessé ?
Sa femme est bien malade et ne peut le soi-
gner chez elle. — C'est vous qui veillez la
femme, je parie ? » et Mme Savinien souriait en
posant amicalement la main sur le bras de sa
visiteuse. M"e Baudin rougit. « Il faut bien
faire ce qu'on peut, dit-elle simplement, elle
était trop souffrante pour rester seule cette
nuit. »
Cette nuit! pendant que Jeanne dormait
tranquillement dans sa jolie chambre, après
avoir achevé d'ourler ce volant rose qui l'avait
absorbée tout le jour au détriment de ses de-
voirs divers, M"e Baudin avait renoncé au
sommeil pour veiller une malade, et à peine
était elle rentrée chez elle qu'on était venu la
chercher de nouveau, comme une soeur de
charité naturelle et indépendante, pour soi-
gner un homme blessé dans une rixe d'i-
22 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
vrognes ! Jeanne sortit de sa chambre en dé-
pit de sa robe négligée.
« Papa est occupé, maman, dit-elle, il ne
pourrait peut-être pas recevoir MUe Baudin, je
vais lui demander l'ordre. »
Mme Savinien regardait la toilette de sa fille
d'un air désapprobateur.
«. Je sais, maman, dit Jeanne bien bas,
je m'habillerai tout de suite en revenant,
maintenant je ferais attendre M" 0 Baudin, »
et elle sortit.
M. Savinien n'était pas seul, un propriétaire
des environs, venu à la ville pour une visite
de famille, s'était fait admettre chez le ban-
quier pour une affaire pressante. Jeanne n'avait
pas entendu les voix, et elle entra précipi-
tamment : « Mlle Baudin vient demander un
ordre pour l'hôpital, papa! » dit-elle vive-
ment, puis elle rougit en apercevant le visi-
teur qui s'était levé à son entrée. « Pour qui ?
demanda M. Savinien, qui avait ouvert un
tiroir, puis remplissant les blancs, il ajouta
très-bas : « M1Ie Baudin est-elle en robe de
chambre?—Pardon, papa, murmura Jeanne,
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 23
je ne comptais pas sortir de chez moi»... et
elle s'enfuit emportant le papier.
« Je savais bien que papa me gronderait,
murmurait-elle en montant l'escalier ; c'était
juste puisque je lui avais désobéi, mais je ne
pouvais pas faire attendre M"e Baudin. Elle a
veillé toute la nuit. » Cette idée avait frappé
Jeanne au coeur comme une épée à deux tran-
chants, le saint esprit de Dieu se servait du
dévouement modeste de la vieille fille pour
convaincre de péché l'enfant égoïste et
étourdie ; Jeanne regardait affectueusement
M"' 0 Baudin. a Voulez-vous prendre quelque
chose? demanda-t-elle, le déjeuner va être,
servi. »
« Il y a longtemps que j'ai déjeuné, dit la
visiteuse en souriant, et je vais vite chez
Pierre Perrot, afin de le faire transporter à
l'hôpital, vous remercierez votre bon père de
cet ordre d'admission, vous êtes tous si excel-
lents pour moi, et elle se hâtait, pressée de
courir à la pauvre demeure.
« Excellents ! se disait Jeanne, en rentrant
dans sa chambre pour s'habiller, papa a signé
un papier, j'ai descendu quelques marches
24 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
pour le chercher, et elle, la voilà qui se prive
de tout, de nourriture, de vêtements, de som-
meil, pour soigner les pauvres ! Elle en ferait
autant pour nous demain si nous avions be-
soin d'elle, pas davantage, car elle fait tou-
jours ce qui est en son pouvoir. Et moi? »
Jeanne écouta attentivement le sermon à l'é-
glise, ce jour-là, et surtout, ele pria long-
temps la tête cachée dans ses mains,
La robe rose était finie le jeudi suivant-,
mais Jeanne n'avait pas grand plaisir à la por-
ter, la vue des petits volants lui rappelait son
égoïsme; le sentiment de ses négligences, de sa
.sécheresse de coeur, de sa frivolité iie la quittait
plus. Dieu avait commencé son oeuvre en elle,
elle cherchait à remplir ses devoirs, et les plus
simples lui paraissaient au-dessus de ses for-
ces, elle apprenait peu à peu ce dont elle ne
s'était pas doutée jusqu'alors, que le dévoue-
ment est une lutte constante de l'esprit contre
la chair, et que pour s'occuper des autres, il
faut d'abord renoncer à soi-même. Elle avait
demandé à Mlle Baudin de lui donner des vê-
tements de pauvres à coudre, mais la charita-
ble femme avait répondu en rougissant qu'elle
ELLE A FAIT CE QUI ÉTAIT EN SON POUVOIR. 25
n'avait point d'étoffes pour en faire. « Quand
j'ai besoin de quelque chose pour un malade,
avait-elle dit, je raccommode ce que je trouve
dans mes armoires. » Jeanne ne voulut pas
demander d'argent à son père : « Ce n'est pas
papa qui doit faire ici ce qu'il peut, se disait-
elle, c'est moi, et elle renonça au corsage
brodé qu'elle avait compté acheter pour com-
pléter sa toilette rose, « je porterai ma vieille
pèlerine, se dit-elle, j'en ferai un fichu Ma-
rie-Antoinette. » Ses doigts agiles étaient oc-
cupés d'un travail bien différent, elle confec-
tionnait une robe pour la mère Perrot qui
commençait à se relever de son lit de maladie;
les devoirs de Jeanne dans la maison lui sem-
blaient plus faciles depuis qu'elle avait com-
mencé à savoir la voie du sacrifice : il était
plus aisé de quitter la robe de Mme Perro.t que
le volant rose, elle n'avait pas peur de la voir
froisser par Sophie ou par Caroline, ses frères
ne l'avaient jamais trouvée si disposée à cher-
cher leurs mots dans le dictionnaire, ou à les
faire réciter pour les compositions de mé-
moire. « Jeanne est devenue très-gentille, ma-
man, disait Caroline, toujours accroupie au-
26 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
près du fauteuil de sa mère, et moins animée
que Sophie qui se portait mieux qu'elle ; les
yeux de la mère étaient humides. « Elle a fait
le premier pas dans le bon chemin, se disait-
elle, je l'ai vu sur son visage le jour où
MUe Baudin est venue chercher le billet d'hô-
pital, elfe a compris que l'amour de Dieu peut
embrasser toute la tâche, même la plus mo-
deste; pauvre* enfant! qu'il lui fasse la grâce
de faire ce qui est en son pouvoir! » Et elle
joignit les mains pour prier.
LA FRUITIERE EN FACE.
LA FRUITIÈRE EN FACE.
J'étais allée voir une vieille amie de ma
mère, personne excellente et charmante, que
j'aurais voulu voir tous les jours et que je
voyais tous les trois mois, parce qu'à Paris
on ne fait jamais ce qu'on veut, lorsqu'on a
quelque chose de sérieux à faire et quelques ■
devoirs à accomplir en dépit de tous les obsta-
cles. Je trouvai Mme Lesaie seule, assise au
coin de son feu, un tricot à la main. Vieille,
infirme et jouissant d'une très-modeste ai-
sance, elle ne perdait jamais un moment; et
dans un grand établissement de charité auquel
elle s'intéressait, on n'achetait jamais de
bas.
2.
30 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
« Mrae Lesaie les tricote tous, disait la di-
rectrice.
Après une heure de conversation intime, et,
de ces retours vers le passé qui reposent l'âme
du présent, je me levai pour lui dire adieu.
Au même instant, quelques gouttes de pluie
vinrent frapper les vitres; une minute après,
une violente averse balayait les rues et faisait
fuir tous les passants. Les cochers des omni-
bus et des fiacres pliaient la tête sous l'orage ;
on voyait quelques femmes désespérées s'en-
gouffrer sous les portes cochères, les hommes
couraient en serrant le manche de leur para-
pluie.
« Je ne trouverai pas de voiture, et la pluie
tache ma robe bleue, » me dis-je intérieure-
'ment.
Je pris le parti d'attendre.
J'étais jeune, j'étais pressée, et l'averse se
prolongeait ; au lieu de causer tranquillement
avec Mm 0 Lesaie, je restais près de la fenêtre,
regardant les passants, les boutiques, les mai-
sons. Mes yeux s'arrêtèrent sur une boutique
de fruitier, en face des fenêtres de ma vieille
amie. Ses fruits, artistement groupés et éla-
LA FRUITIÈRE EN FACE. 31
gés, restaient exposés à la pluie ; une femme
de cinquante ans environ , à la physionomie
douce et ferme, vint couvrir les séduisantes
pyramides d'un manteau de caoutchouc. Les
grappes de raisin, les poires, les pêches dispa-
rurent, je ne vis plus que la femme propre,
active, soigneuse. Bientôt, au fond de la bou-
tique, j'aperçus deux jeunes filles occupées à
emballer des fruits dans un panier; toutes
deux me parurent jolies. Je continuais à les
regarder lorsque Mme Lesaie, qui s'était levée,
s'approcha de moi avec sa canne à pomme
d'ivoire :
« Ah ! vous regardez ma fruitière ; si vous
saviez quelle brave femme c'est, et comme
elle a bien élevé ses enfants ! Je vous racon-
terai cette histoire-là quelque jour.
— Il pleut toujours, chère madame Lesaie,
et je ne puis pas me sauver comme j'en avais
l'intention; racontez-moi l'histoire tout de
suite, cela me fera prendre patience ; les
leçons de mes enfants sont finies pour aujour-
d'hui, et ils sont allés chez leur grand'mère ;
je ne suis pas bien pressée, racontez-moi
l'histoire. »
32 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
Mme Lesaie sourit en voyant mon ardeur
d'enfant. Elle ôta ses lunettes, les posa à côté
d'elle sur la petite table qui portait son pa-
nier à ouvrage et son Evangile, puis elle com-
mença.
« Il y a dix ans, je n'étais pas aussi vieille
qu'aujourd'hui, et je n'étais pas infirme du
tout. Mes oiseaux avaient quitté le nid,
comme cela arrive quand on n'a que des fils
et qu'ils ont la passion des aventures lointai-
nes. Un consul dans l'Amérique du Sud, un
marin dans les mers de l'Inde ne tiennent
pas souvent compagnie à leur vieille mère.
J'avais donc beaucoup de temps et encore un
peu de force à dépenser, en sorte que
je courais beaucoup. Mes pauvres étaient
visités dans ce temps-là! ajouta-t-elle avec
un petit soupir. Je revenais un jour, bien fa-
tiguée, crottée, gelée, j'avais marché long-
temps, et j'avais rencontré des misères af-
freuses que je ne pouvais soulager; j'étais
donc aussi triste que lasse, et je ne faisais pas
attention à mes pas. Tout d'un coup, presque
à ma porte , en face du fruitier que voilà, je
glissai sur une pelure de pomme jetée là par
LA FRUITIÈRE EN FACE. 33
mégarde, et je tombai assez rudement pour
ne pouvoir me relever. La fruitière s'élança à
mon aide; elle me porta presque dans sa bou-
tique, me donna un verre d'eau, examina mes
vêtements, puis me questionna sur la cause
de ma chute.
« Une pelure de pomme, dis-je, je crois. »
Elle rougit.
a Alors, c'est grâce à ma négligence que
madame s'est ainsi blessée. Les enfants ont
mangé des pommes pour leur goûter, et, mal-
gré toutes les défenses, il est bien difficile de
les empêcher de jeter les pelures sur le trot-
toir. Jebalaye, en général, mais j'étais occupée
à nettoyer les raisins d'hiver. Je suis déso-
lée.»
Et les larmes venaient aux yeux de la
bonne femme.
Je la consolai de mon mieux, et, avec son
secours, je parvins à monter mes trois étages ;
ma bonne Jeannette me mit au lit. Je n'en
sortis pas le lendemain, et bien des jours s'é-
coulèrent sans que je pusse reprendre ma vie
accoutumée. Je m'étais heurté le genou , et
un épanchement de la synovie s'en était
Ô-\ CITADINS ET CAMPAGNARDS.
suivi; j'avais besoin de plusieurs semaines
de repos.
La fruitière ne pouvait se consoler. Chaque
matin elle demandait à Jeannette comment
je me portais, et la réserve un peu roide de
ma fidèle servante cédait au ton affectueux,
aux manières simples et franches de ma voi-
sine.
a Je sais bien où madame court toujours
comme ça à pied avec son parapluie, disait-
elle à Jeannette; tous les pauvres du quartier
parlent d'elle.
— Ce qui prouve qu'elle s'occupe aussi des
pauvres, madame, » ajoutait Jeannette.
Un jour, j'étais très-souffrante, on m'avait
mis un vésicatoire au genou pour triompher
de l'inflammation; je vis ouvrir ma porte et
quatre petites filles entrèrent suivies de leur
mère, ma fruitière. Jeannette fermait la mar-
che. L'aînée des petites filles pouvait avoir
dix ans; la dernière en avait cinq tout au plus.
L'aînée des enfants s'avança vers moi, te-
nant sa petite soeur par la main.
« Madame, dit-elle du ton d'un orateur
qui récite un discours, nous venons vous de-
LA FRUITIÈRE EN FACE. 35
mander pardon d'avoir jeté nos pelures de
pommes sur le trottoir et de vous avoir fait
-tomber. Nous en sommes bien fâchées.
— Nous n'avons eu que du pain sec à dî-
ner ce jour-là, » ajouta tout bas la petite
soeur , comme se rappelant un souvenir
amer.
L'aînée rougit.
« C'était bien juste, dirent en choeur les
deux petites qui venaient derrière.
— Et maman espère, reprit l'orateur, que
vous voudrez bien nous pardonner et accepter
cette grappe de raisin que nous avons arran-
gée pour vous ce matin. »
Une grappe du pays de Canaan, fraîche en-
core au mois de novembre, reposait dans un
petit panier garni de feuilles de lierre. Je pris
la grappe-et j'embrassai les enfants.
« Il y a longtemps que je vous ai pardonné,
si tant est que je vous en aie jamais voulu,
leur dis-je. Ne pensez donc plus à cela, ma-
dame Aubert, dis-je à la mère. Les accidents
ne viennent pas tout seuls. Les petits comme
les grands sont dans la main de Dieu : il
nous envoie ses leçons suivant son bon
36 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
plaisir et lorsque nous en avons besoin. »
Elle me regardâtes larmes aux yeux et sor-
tit sans rien dire accompagnée de sa petite
troupe, qui fit modestement la révérence à la
porte.
Cinq ou six jours après la visite des enfants,
Jeannette me dit que Mme Aubert deman-
dait à me parler. Je donnai l'ordre de la faire
entrer, et je vis apparaître à la porte le visage
de ma pauvre fruitière, pâle, bouleversé;
quelque gros événement l'avait évidemment
arrachée au calme respectable de sa vie. Elle
entra, et, sans aucune formule de respect, elle
me dit abruptement et à voix basse :
« Vous avez des fils, n'est-ce pas, mada-
me?
— Oui, répondis-je, deux sur la terre et
deux dans le ciel.
— Ces deux là sont en sûreté, reprit la
pauvre femme très-agitée ; mais ceux qui
restent, vous ont-ils jamais donné du cha-
grin? »
Je laregardai, fort étonnée de ces questions;
j'hésitais.
«. Quelquefois, dis-je enfin plus bas qu'elle.
LA FRUITIÈRE EN FACE. 37
— Eh bien ! alors, madame, aidez-moi à
sauver mon fils ! »
Je ne savais pas qu'elle eût un fils ; je n'a-
vais jamais vu auprès d'elle que les quatre
petites filles qu'elle m'avait amenées. Elle
avait un fils, cependant, un fils de seize
ans.
« Et j'en ai perdu trois autres, ajouta-t-elle
d'une voix amère dans son désespoir. J'ai
bien pleuré quand ils sont morts, mais main-
tenant je rends grâces à Dieu de les avoir mis
à l'abri de la tentation ; s'ils avaient tourné
comme celui-ci ! »
Peu à peu, à force de questions, j'appris
l'histoire. Son fils, privé depuis cinq ans des
exemples et des avis d'un père, car le mari
était mort sans avoir jamais embrassé la pe-
tite Catherine, sa dernière fille, avait com-
mencé à fréquenter de mauvaises compagnies;
sa mère avait cherché à l'en retirer; il ne l'a-
vait pas écoutée, et de chute en chute il en
était venu à voler le tailleur chez lequel il
travaillait.
« C'est un bien brave homme que M. Vié-
nard, madame, dit-elle ; il a eu tant de bonté
3
38 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
pour mon fils que je ne puis pas lui on vou-
loir de sa colère actuelle ; mais quand on en
vient à emporter les étoffes, à abuser de la
confiance pour couper un pantalon dans les
plus beaux draps, ce n'est pas étonnant qu'un
maître veuille poursuivre; si madame pouvait
lui parler !
— Mais je ne connais pas M. Viénard, dis-
je.
— C'est égal, il écoutera madame.
— Mais je ne peux pas marcher... et il ne
viendra pas me voir?
— Si madame voulait lui écrire ! »
Il n'y avait pas moyen de résister à tant
d'instance; la pauvre veuve, mère de huit
enfants, absorbée par le désir de sauver son
fils d'une poursuite infamante, me faisait
trop de compassion pour ne pas chercher à
lui venir en aide. J'écrivis à M. Viénard, qui
vint me voir, tout comme si j'étais une bonne
pratique à soigner. Il me promit d'épargner le
jeune Aubert.
ce Je ne poursuivrai pas, madame, me dit-
il, mais je ne puis garder ce jeune homme, il
est en train de mal tourner tout à fait; il fau-
LA FRUITIÈRE EN FACK. 39
cirait qu'il quittât Paris pour l'arracher aux
mauvaises compagnies qu'il fréquente; je ne
vois pas d'autre ressource pour lui. »
Quitter Paris! Que faire d'un ouvrier tail-
leur de seize ans loin de Paris? Je ne pouvais
l'envoyer à mon marin, et mon consul en eût
été fort embarrassé dans sa résidence améri-
caine, au milieu de tous les vices d'une so-
ciété sujette à une révolution annuelle.
« Tout le monde joue ici, et le plus gros
jeu, m'écrivait-il, tout le monde, jusqu'aux
porteurs d'eau. »
Que faire du jeune Aubert avec ses fu-
nestes dispositions, ses antécédents fâcheux
et son isolement? Dieu se chargea de répon-
dre à nos perplexités. Nous étions en hiver,
le jeune ouvrier s'enrhuma; il était délicat, et
le rhume devint bientôt grave. Au bout de
quinze jours, d'après les détails que me don-
nait Jeannette, il me fut évident qu'il était
perdu. Sa mère ne s'en doutait pas et le soi-
gnait tendrement, sans inquiétude.
« Je ne suis pas tout à fait fâchée qu'il soit
malade, me disait-elle en souriant à demi,
peut-être laissera-Ml dans son lit ses mauvai-
40 CITADINS ET CAMPAGNAUDS.
ses habitudes ; il sera bien changé quand il
sera guéri, j'en suis sûre. »
Un changement profond s'opérait en effet
chez le jeune homme. Dieu'faisait son oeuvre
dans sa miséricorde. Il ne se faisait pas d'il-
lusions, il se sentait mourir; la frayeur s'était
emparée de son âme; les égarements de sa
vie lui apparaissaient clans toute leur horreur,
et il avait peur, peur de la mort et du juge-
ment.
Il me fît demander. Sa mère vint me trou-
ver, toute confuse des instances de son fils.
ce Madame, qui marche encore avec tant
de peine! et il couche tout en haut de la mai-
son, au cinquième; mais les malades, quand
ils veulent quelque chose, il faut que tout
leur cède! Et puis, madame , et ses yeux
étincelaient, il n'est plus le môme ; il m'em-
brasse maintenant, lui qui ne m'avait presque
pas regardée depuis deux ans, vous ne le re-
connaîtriez pas. »
Je me levai pour suivre Mme Aubert; j'a-
vais grand désir de trouver son fils changé ; la
seule fois que je l'eusse vu avant sa maladie,
il m'avait souverainement déplu. Pourquoi
LA FRUITIÈRE EN FACE. 41
faisait-il demander une vieille femme qui sa-
vait ses fautes et qu'il devait, par conséquent,
avoir envie d'éviter?
Jamais je ne vis transformation plus com-
plète. Un mois de maladie, de souffrance,
avait fait de l'enfant dissipé, insolent, gros-
sier, un homme d'abord, sérieux et réfléchi,
puis un homme doux, poli, respectueux.
Quel maître-que l'épreuve quand elle touche
le coeur! Dieu avait parlé, je le compris aux
premières phrases du jeune homme lorsqu'il
se trouva seul avec moi, ayant demandé à sa
mère de se retirer :
a J'ai pris la liberté de faire demander ma-
dame pour la prier de préparer ma mère, me
dit-il; elle ne voit rien, et elle ne veut pas
comprendre ce que j'essaye de lui dire.
— Vous sentez-vous malade? demandai-je,
comme si je ne voyais pas les ravages du mal
dans ses mains transparentes, ses yeux bril-
lants, sa voix haletante.
— Mourant, madame. »
Et un long accès de toux interrompit la
conversation.
42 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
« Etes-vous heureux? repris-je après un
moment de silence.
— Enfin!... »
Et il soupira profondément,
ce J'ai eu peur...
— Et maintenant?
— Maintenant, je sais que Jésus-Christ
est mort pour moi.
Et les yeux du jeune malade brillaient à ce
nom.
Je n'en demandai pas davantage. Ce que les
hommes tentent souvent en vain à force de
sermons, d'avertissements, d'instances, Dieu
l'avait fait en un mois clans le silence, sans
aucun intermédiaire humain. La pauvre mère
m'attendait sur l'escalier. Ses yeux m'inter-
rogeaient. Je ne dis rien, et je la laissai me
ramener chez moi. Là, dans ma chambre, je
lui dis tout. Elle aimait passionnément son
fils, et elle ne possédait pas encore la foi
qui éclairait maintenant, pour le jeune
homme, la vallée de l'ombre de la mort. J'ai
souvent assisté à des scènes déchirantes, j'ai
rarement plus souffert que ce jour-là.
Trois semaines après, le jeune homme était
LA FRUITIÈRE EN FACE. 43
mort, mort clans la paix et la confiance en
Dieu, plein de repentir et d'espérance. Sa
mère était presque folle.
ce Quand il était devenu si bon ! Quand il
m'aurait payée de toutes mes peines ! »
Elle ne pouvait rien accepter; elle ne com-
prenait pas les grâces que Dieu lui avait fai-
tes, et nul ne peut les expliquer.
Dieu s'en chargea aussi pour elle. L'année
était mauvaise; elle avait négligé son petit
commerce pendant la maladie de son fils;
les pratiques s'éloignaient, les affaires al-
laient mal ; elle avait payé les dettes de son
pauvre enfant, la misère s'avançait à grands
pas. La modeste aisance du petit intérieur
avait disparu; les petites filles quittèrent
l'école, les robes et les tabliers se couvrirent
de reprises, la petite Catherine maigrissait,
elle n'avait pas toujours de quoi manger.
Certaines âmes sont endurcies par des
épreuves réitérées, d'autres comprennent le
second appel de Dieu, lorsqu'elles ont résisté
au premier. Ma brave Mme Aubert était de ce
nombre; la mort de son fils l'avait révoltée.
Ses inquiétudes poignantes sur l'avenir de
44 CITADINS ET CAMPAGNARDS.
ses filles la courbèrent sous la main de Dieu.
Je lavis s'adoucir au milieu de soucis qui en
eussent aigri bien d'autres ; elle travaillait le
jour dans sa boutique, la nuit dans sa cham-
bre, sans se plaindre, sans demander le
secours de personne. Elle me racontait ses
peines sans amertume.
ce C'est ma faute, à moi toute seule, disait-
elle, et peut-être le bon Dieu nous viendra-
t-il en aide. »
Dieu lui vint en aide. Avec quelques
efforts, je parvins à réunir une petite somme
qu'on lui prêta; elle renouvela son fonds;
nous lui trouvâmes quelques pratiques, et
toutes furent satisfaites de l'honnêteté et de
la complaisance de la marchande, de l'em-
pressement de ses deux petites filles, et de la
bonne qualité des marchandises. Peu à peu
j'ai vu le petit commerce se développer,
les primeurs remplacer les légumes et les
fruits communs; les maisons élégantes du
quartier ont pris l'habitude d'envoyer leurs
gens chez ma fruitière. Elle a élevé ses
quatre filles avec le plus grand soin, sans
jamais les mettre en pension, même depuis
LA FRUITIERE EN FACE. 45
qu'elle est devenue riche; elles ont été
à l'école, et elles ont appris chez leur mère
et à côté d'elle à faire le ménage, à tenir les
comptes, à gouverner un commerce assez
étendu. Aussi, je dois assister la semaine pro-
chaine au mariage de l'aînée avec le fils d'un
grand fruitier des halles. Et ma bonne
Mme Aubert reconnaît maintenant la miséri-
corde de Dieu clans les chagrins comme clans
joies de sa vie, ajouta Mme Lesaie en s'es-
suyant les yeux.
ce Voilà une bien longue histoire, mon en-
fant, et il ne pleut plus depuis un quart
d'heure. Je ne veux pas vous chasser, mais
vous ferez bien d'éviter une seconde averse.
Je l'embrassai et je sortis. En passant, je
jetai un regard dans la boutique de la frui-
tière, toute resplendissante des plus beaux
fruits de la saison, et je m'en allai, en me de-
mandant s'il ne me serait pas possible de
faire quelquefois du bien comme Mme Lesaie,
sans argent, à force de bonté, de sympathie
et de tendres soins pour les autres.
3.
AU COIN D'UNE BORNE.
AU COIN D'UNE BORNE.
I
ce Ma bonne, vois-tu cette petite fille, toute
petite? Il y a une heure qu'elle est assise au
coin de cette grosse borne.
— Eh bien ! qu'elle y reste, dit la bonne,
qui était de très-mauvaise humeur.
— Mais, reprit la petite Alice, je suis sûre
qu'elle a froid, sa robe est toute déchirée.
— C'est bien fait, si elle est aussi brusque
que vous ; je ne finirai pas ce matin de rac-
commoder l'accroc que vous avez fait hier à
votre robe bleue. »
La conversation prenait une tournure per-
sonnelle ; Alice se contenta de poursuivre
50 CITADINS ET CAMPAGNARD?.
ses observations en silence. La petite fille res-
tait toujours au coin de sa borne, une grosse
borne de granit placée devant la porte cochère
d'un hôtel, et qui la protégeait un peu contre
les coups de coude des passants affairés. Elle
pleurait, cependant. Tout doucement, sem-
blait-il à Alice ; personne ne se retournait au
bruit des sanglots, personne ne regardait la
petite créature maigre, pâle, déguenillée, as-
sise à l'ombre du pilier de granit. Alice n'y
tenait plus, elle alla chercher son frère, Pierre
n'était pas beaucoup plus âgé qu'elle, il n'al-
lait pas encore au collège, mais Alice avait
pour lui une admiration sans bornes et une
confiance absolue.
ce Pierre, dit-elle en le trouvant plongé
dans un volume de la Semaine des Enfants,
Pierre, viens donc voir une petite fille, toute
petite, qui pleure au coin d'une borne.
— Qu'est-ce que cela me fait? dit Pierre
qui était arrivé au moment le plus intéressant
de son histoire.
— Comment, ça ne te fais rien qu'elle
pleure? Elle est toute petite, pas plus grande
que Madeleine ; seulement je pense qu'elle

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