Dans la neige

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Placé depuis des années dans un asile, Joseph écosse des petits pois, fabrique des sacs, c’est son travail. Mais avant, Joseph était un grand écrivain, d’ailleurs le directeur et le médecin l’incitent à reprendre l’écriture. Mais lui préfère le simple, la lumière, les oiseaux, les cailloux, le détachement absolu. Dans ce roman, Arnaud Rykner s’est inspiré de la vie de l’écrivain suisse Robert Walser, avant de prendre des libertés. « Surtout, ne pas penser (…) Juste devenir idiot » écrivait ce dernier. Un roman bouleversant sur la condition humaine.


Publié le : mercredi 2 mars 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812610806
Nombre de pages : 120
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Présentation

Joseph écosse des petits pois, fabrique des sacs en papier, c’est son travail quotidien à l’asile, depuis des années. Avant, il écrivait, maintenant il n’écrit plus. Il avait des idées, il n’en a plus.

Il aime la vie réglée au jour le jour, le travail, les disputes avec les autres, la recherche du sommeil.

Joseph monte vers le simple, la lumière, les oiseaux, le vent, les cailloux, le lac.

Il s’allège, jusqu’à ce que tombe la neige, un soir de Noël.

Avec sa langue hachurée, retraçant la pensée répétitive, vagabonde, volontairement simple, de son personnage, Dans la neige est le roman du détachement absolu.

Lointainement inspirées par la fin du romancier suisse Robert Walser, ces pages tentent d’éprouver ce « quelque chose de merveilleux à devenir idiot » dont ce dernier ne cessa de prendre le risque, avec douleur et émerveillement.

Arnaud Rykner

Né en 1966, Arnaud Rykner vit à Paris. Ses précédents romans ont tous été publiés dans la brune. Il a par ailleurs fait paraître plusieurs essais et éditions critiques chez José Corti, au Seuil et chez Gallimard.

Du même auteur (romans, récits, théâtre)

Romans

Mon roi et moi, la brune, 1999.

Je ne viendrai pas, la brune,  2001.

Blanche, la brune, 2004.

Nur, la brune,  2007 (Babel, n° 905, 2008).

Enfants perdus, la brune,  2009.

Le Wagon, la brune,  2010, Prix Jeand’heurs (Babel, n° 1193, 2013).

La Belle Image, la brune,  2013.

 

Également au Rouergue

Lignes de chance, mis en images par Frank Secka, 2012.

 

Théâtre

Pas savoir, Les Solitaires intempestifs, 2010, préface de Claude Régy.

Dedans dehors, coll. ThTr, publie.net, 2015, préface de Romain Jarry, postface d’Arnaud Maïsetti.

Arnaud Rykner

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dans la neige

la brune au rouergue

Une part importante de ce roman a vu le jour lors d’une résidence d’écriture à Durham University, Royaume-Uni (Senior Fellowship). Que mes collègues de l’Institute of Advanced Studies et du Département de Littérature Française de cette université en soient remerciés – et tout particulièrement le Dr. Catherine Dousteyssier-Khoze, alors chair du Département.

Mais ce livre doit aussi et surtout d’avoir été écrit grâce à l’habituel et affectueux accueil de Danielle D. et Michèle B., au parc Saint-Joseph à Rodez, sans lequel rien n’aurait été possible.

J’adresse aux sains d’esprit l’appel suivant :

ne lisez donc pas toujours et exclusivement

ces livres sains, faites donc aussi connaissance

avec la littérature dite malade, où vous pourriez

peut-être puiser un essentiel réconfort.  

Les gens sains devraient constamment prendre

des risques en quelque manière. À quoi bon,

sinon, tonnerre de Dieu à la fin, être sain ?

 

 

Juste devenir idiot.

Il y a quelque chose de merveilleux à devenir idiot.

Mais il ne faut pas le vouloir, cela vient tout seul.

Robert Walser.

Se dit : J’écosse des petits pois.

Les petits pois   tombent.

Ça    tombe dans la casserole   ça fait un bruit bizarre  les petits pois qui tombent   dans la casserole.

J’écosse  des petits pois. C’est mon métier maintenant. Écosser des petits pois. Alors j’écosse alors   les petits pois  tombent. Ça fait un tas  dans la casserole.

Aujourd’hui j’écosse des petits pois. Parce que c’est l’été. L’été c’est ça  les petits pois les cosses  tout ça qui tombe.

D’autres fois  je fais des sacs. C’est mon métier aussi  les sacs. On prend du papier et de la colle. On plie le papier   on colle    ça fait un sac  voilà. Sac en papier.

Ici   tout le monde écosse des petits pois   ou fait des sacs. Ou les deux. De la ficelle aussi. Je fais comme tout le monde. Alors  c’est mon métier   faire ça. J’ai appris mon métier. Il est nouveau.

J’écosse  des petits pois    les petits pois tombent.

Se dit encore, chantonne : Petit pois qui tombe c’est moi qui l’écosse toc toc  toc.  Doigts qui poussent sur la cosse   ouvrent le ventre  sa petite tête apparaît toc  il tombe de la cosse   ventre déchiré.  Ongle déchire  ventre craque   petit pois sort. On l’arrache  le fait tomber. Recommence. Entre les ongles   les doigts poussent   la tête sort. Petit pois tombe. J’écosse des petits pois. Tout est là. Petit pois qui naît    tombe   on le mange. Métaphysique du petit pois quoi. Et toc encore   petit pois qui tombe. Il y en a un tas dans la casserole. Un tas comme nous  ici. Nous aussi  on est des petits pois. Des petits pois en tas. Des petits pois qui rigolent   parce qu’on est bien ici. Les autres    sont gentils  aussi   souvent. On rigole  ensemble. Ils racontent ce qu’ils ont vu  autrefois  avant ici    et moi je dis   ce que j’ai vu  autrefois   avant ici.    Je dis   Je m’appelle Joseph. Ils rient   ils disent   Tu t’appelles pas Joseph.   Ils disent  tu t’appelles  Tobias   ils rient  To - bias. Je ris avec eux.   J’ai fait une école vous savez. Ils rient. Vous voyez. Je m’appelle Joseph. Jo-seph. Joseph vendu par sa sœur. Joseph le rêveur. Je suis chez Putiphar. Il dit Pu-ti-phar. Il dit Jo-seph. Il dit Pu-ti-phar c’est celui-là  ce gros pois  le Dr  Pu-ti-phar. Alors on rit. On n’arrête plus de rire. Mais je réponds : mais je sais écosser les petits pois - j’ai fait une école. Il ne faut pas me fâcher vous savez.

Parce que parfois    y en a qui lancent les petits pois. Alors je me fâche  parce que c’est sérieux écosser les petits pois  en fait.

Le Directeur a dit que je devais écrire  de nouveau. Qu’il le fallait. Écrire ?  Pas. Préfère les petits pois. D’abord   les petits pois c’est bon. On les mange le soir. Et on rigole en se souvenant qu’on les a  écossés. C’est comme si on mangeait les paroles échangées en écossant les petits pois. C’est comme si on mangeait les rires  échangés en écossant les petits pois. Car ici on rit encore. Beaucoup. Ou pas. Parfois trop. On prend les rires dans la casserole    on les met   dans nos bouches. Alors on rit et on crache les petits pois. Même les infirmiers rient. Des fois   pas. Se fâchent aussi. Mais tous gentils ici en fait quand même. Le Directeur est gentil. M’a dit aimer beaucoup beaucoup mes articles   mais qu’il n’avait pas lu mes romans. Parce que j’ai écrit des romans aussi. Ça   je le sais. M’a dit  que je devrais encore écrire   m’y remettre    parce qu’il aimait beaucoup ça     vraiment. Le Directeur est gentil avec moi c’est vrai.

J’aime bien ici, se dit. J’aime ça. Au début non. Maintenant j’aime. Pas toujours quand même  mais quand même  j’aime. Alors.

Mais   pas écrire. Rien.

Juste les petits pois   les sacs    ça.

Le Docteur  G. est venu tout à l’heure.  Il vient parfois   pour moi. M’a demandé comment j’allais aujourd’hui. J’ai dit  Docteur aujourd’hui   ça va. Ça va    très bien.   J’ai dit   trrrrès bien. Et j’ai ri  car je savais où il voulait en venir. J’écosse des petits pois    vous voyez   alors. C’est magnifique tout ce vert qu’on égraine qui  tombe qui cogne   dans la casserole. Trouvez pas ?  Un tambour. Moi j’aime   les petits pois  et j’aime    écosser  les petits pois. C’est ça. Vous savez  c’est ça. Alors.

M’a dit : C’est bien. Vous avez raison  continuez à écosser les petits pois. C’est beau les petits pois aussi. On se voit tout à l’heure dans mon bureau vous voulez ? J’ai dit   oui    je veux bien.  Oui.

Je sais. Lui aussi va parler de mes livres   comme l’autre.

Lui les a tous,   a dit un jour. Et beaucoup d’articles.  Avec le Directeur ils font la course  des fois je crois. Le Docteur gagne toujours   je crois aussi. Ils m’aiment bien tous les deux. Font la course quand même. Euh euh euh     une course de petits pois.

M’a montré un gros volume    relié par lui. Vos articles,  il a dit en souriant, vous voyez.

J’ai dit : Peut-être.

J’ai dit : C’est loin. Trop.

Drôle tous ces articles comme des petits pois qu’on écosse. On pourrait les jeter au vent les faire voler   les petits pois    les articles     enlever leur coque    enlever éplucher les articles   n’est-ce pas Docteur ?

Le Docteur n’a rien dit. J’aime bien le faire enrager.

Son bureau est immense. Celui du Directeur  plus grand encore. Ils font la course. Comme Jürgen, Tobias et Lars autrefois.

Maintenant c’est les petits pois. Que ça. Mais j’aime beaucoup    les petits pois. C’est parce que ce sont  des petits zéros  tout ronds  comme moi. Car j’ai toujours voulu être  un petit zéro  un zéro tout rond. Les petits pois. Les zéros. On est tous tout ronds. C’est pour ça que la terre tourne. Parce qu’on est des petits zéros qui tournent. Nous   les petits zéros   on a tout compris. C’est ça. C’est comme ça. Comme les petits pois. Alors.

À l’école déjà  j’écossais des petits pois. Avec Lisa   j’écossais des petits pois aussi  parfois. Moins. Elle savait que c’était bon pourtant. N’était pas folle Lisa. Et quand Joseph est parti avec les autres vous pensez que c’était pour faire quoi vous ? Pour écosser des petits pois. Pour rien d’autre. Joseph reste avec les enfants. Lisa est troublée par Joseph parce qu’ils vont écosser ensemble des petits pois. Les gros doigts du Docteur  G. font éclater les cosses. Les petits pois tombent. Les petits doigts de Joseph font ça délicatement. Les petits pois tombent. Ils s’amusent. C’est ça qu’ils sont partis faire ensemble. S’a–mu–ser    c’est pas bien ça ?

Alors nous on s’a–muse.

Quand Jürgen s’est tué  je me suis dit Ça  c’est mon frère. Quand Lars est rentré  à l’asile  je me suis dit Ça   c’est mon frère   et je me suis dit  J’ai perdu deux lecteurs. Tous les enfants s’en vont  l’un après l’autre. Ensuite   ça été moi  j’ai fait des sacs en papier   j’ai  surtout    écossé des petits pois.  J’aime.  Un petit pois   ça n’a pas d’âme   c’est très   quoi dire ?  présent. Peut pas mentir comme les mots. Ça vous regarde en face. Deux petits pois font deux yeux. Les petits pois dans la casserole  ce sont des yeux. Ils me regardent. Les petits pois me regardent.  Ils  me  sourient. Je vois qu’ils me sourient. Alors je continue mon travail  pour eux. Le bout des doigts pousse    la cosse    pousse   la cosse le pois   tombe.   On pousse  la cosse le pois tombe. Il en tombe parfois deux   parfois  trois. Parfois il y en a deux  collés l’un à l’autre   des petits pois jumeaux  des frères jumeaux  dans la cosse. Je prends bien soin je les laisse collés. Vais pas décoller des petits pois jumeaux ce serait affreux. Les frères ça doit rester collés. Jumeaux ou pas. Les frères ce sont les enfants des parents. Une famille. On forme une famille  mes frères et moi. Et me voilà    j’écosse mes petits pois    ma famille. En cherchant bien vais trouver un de mes frères parmi ces petits pois. Alors.

Au déjeuner je mange mes frères.

C’est bon.

Faire enrager le Docteur.

Se dit : Je dois le voir.

Mais avant, aider le jardinier au jardin. Je ne voulais pas d’abord  maintenant je veux. Je veux  faire comme tout le monde. Je suis comme tout le monde. Un petit zéro. Si on pousse un peu un petit zéro il roule. Et moi je roule où on me pousse. C’est ça les petits zéros ça roule.

Parfois quand même j’arrête de rouler. C’est quand ils m’embêtent trop. Faut pas croire tout ce qu’ils disent.

Il y a un mois le Directeur m’a proposé de prendre une chambre pour moi. Une chambre à moi tout seul il a dit.

Il a dit : Pour dormir. Pour écrire aussi si vous voulez.

D’abord j’ai accepté. Je suis monté dans la chambre. Ils avaient tout préparé mais non. Je ne veux pas. Qu’est-ce qu’il croit ? Je suis revenu. Je lui ai dit. Je ne veux pas.

Il m’a dit : Ça n’est pas grave.

Alors je suis de nouveau dans le dortoir avec les autres, tous les petits zéros tout ronds. Maintenant on me fiche la paix. J’écosse des petits pois. Je fais des sacs. J’aide au jardin. C’est tout. Je suis un petit zéro. Je ne suis plus tout seul. N’est-ce pas Lisa ? Comme une armée de petits zéros. On n’est pas tout seuls. Une famille.

Mais le Docteur qu’est-ce qu’il veut au petit zéro ?

J’y vais.

Je le vois.

Son bureau si grand.

Il dit : Asseyez-vous. Et il sourit.

Pas toujours bon quand il sourit. Pas s’y fier. Mais quoi ?  rien à faire d’autre. Je m’assois.

Le Docteur  G. me parle. Il est gentil aujourd’hui. Souvent en fait. Mais pas s’y fier.

Il dit que je vais pouvoir sortir un peu   que je vais mieux   que ça sera bon de me promener un peu   et même   sortir de l’hospice – il dit l’hospice  pas l’asile. Il dit  qu’à partir d’aujourd’hui je suis autorisé à sortir. J’ai le droit de me promener  ici  là    où je veux.

Je dis : Partout ?

Il dit : Dans les environs. La montagne. Le lac. Le village même. Et bientôt peut-être l’auberge. Mais pas tout de suite, l’auberge. Si tout va bien. Si tout se passe bien. Que je suis raisonnable.

Il dit Raisonnable  vous savez ?

Il dit aussi que je peux manger dehors   que je dois être rentré tous les soirs à cinq heures. C’est la condition.

Je dis oui. Même que ça me fait plaisir. Je ne sais pas si je dois le remercier. Je dois vous remercier Docteur ? Il répond : Je ne sais pas. Je ne crois pas. Vous en pensez quoi ?

Que peut-être je ne dois pas  vous remercier. Que c’est peut-être mieux. Que je vais mieux simplement.

Oui, je crois que vous allez mieux. Je suis heureux que ça vous fasse plaisir.

Mais quand même il ajoute : Si vous voulez, vous pourrez m’écrire ce que vous aurez fait pendant vos promenades, raconter où vous aurez été. Si vous voulez   il dit.

Écrire   je ne crois pas. Vous savez bien.

Vous ferez comme vous voudrez. Vous pouvez peindre aussi. Seulement si vous en avez envie. On vous donnera des couleurs. Mais   n’oubliez pas. Rentrez à cinq heures. Sinon je serai obligé de retirer mon autorisation.

Je dis : Oui Docteur   je comprends. Le règlement   c’est bien.

Il me serre la main. Il sourit toujours. J’aime bien quand il sourit comme ça.

Pas s’y fier quand même. Pas s’y fier  se dit.

Assez pour ce soir.

Le dîner.

La porte du dortoir.

Do do.

Sommeil furtif.

Ça vole dans sa tête, et au-dessus de son lit.

Il dort profondément, lui si léger.

Tout s’efface.

Demain    jour nouveau.

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