De grandes espérances

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De Grandes espérances, achevé en 1861, conte depuis l'enfance la vie d'un apprenti forgeron, appelé à Londres, instruit pour devenir l'honorable membre d'une bonne société maculée de crimes. Pip manquera d'y perdre son coeur.

Publié le : vendredi 15 novembre 1991
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EAN13 : 9782246806226
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CHAPITRE PREMIER

Le nom de famille de mon père étant Pirrip, et mon nom de baptême Philip, de ces deux mots ma langue enfantine ne sut rien faire de plus long ni de plus explicite que Pip. C’est ainsi que je me donnai le nom de Pip et que l’on vint à m’appeler Pip.

Je donne Pirrip comme le nom de famille de mon père sur la foi de sa pierre tombale et sur la foi de ma sœur, Mrs. Joe Gargery, la femme du forgeron. N’ayant jamais vu ni mon père, ni ma mère, ni même un portrait de l’un d’eux (car ils vécurent bien avant le temps des photographies), la première idée que je me fis de leur apparence fut tirée, contre toute raison, de leur pierre tombale. D’après la forme des lettres gravées sur la tombe de mon père, j’imaginai assez bizarrement un homme carré, robuste, basané, aux cheveux noirs et frisés. Mais du caractère et du tour de l’inscription « ainsi que Georgiana, épouse du ci-dessus », je tirai la conclusion puérile que ma mère avait été une femme maladive, marquée de taches de rousseur. – Quant aux cinq petits losanges de pierre longs d’un pied et demi environ, régulièrement alignés auprès de leur tombe, et consacrés à la mémoire de cinq petits frères qui avaient renoncé par trop tôt à tenter de gagner leur vie dans la mêlée universelle, je leur dois d’avoir nourri religieusement cette croyance qu’ils étaient tous venus au monde sur le dos, les mains dans les poches de leur pantalon, et qu’ils ne les en avaient jamais tirées pendant leur existence terrestre.

Notre pays, c’étaient les marais au long de la rivière qui serpentait pendant vingt milles jusqu’à la mer. Ma première impression étendue et pénétrante de l’identité des choses, il me semble que je l’éprouvai par une froide après-midi mémorable, vers le soir. A cet instant, je découvris avec certitude que ce lieu glacé envahi par les orties était le cimetière ; que Philip Pirrip, défunt de cette paroisse, ainsi que Georgiana, épouse du susdit, étaient morts et enterrés ; et qu’Alexander, Bartholomew, Abraham, Tobias et Roger, enfants des précités, étaient également morts et enterrés ; que la campagne plate et sombre qui s’étendait au-delà du cimetière, entrecoupée de fossés, de buttes et de barrières et parsemée de bétail paissant, était les marais ; que cette ligne basse et couleur de plomb là-bas était la rivière ; que le repaire sauvage et lointain d’où soufflait le vent était la mer ; et que le petit paquet frissonnant qui s’effrayait de tout cela et commençait à pleurer était Pip.

– Tais-toi ! cria une voix terrible, et un homme surgit d’entre les tombes, près du portail de l’église. Tiens-toi tranquille, petit drôle, ou je te coupe la gorge !

Un homme effrayant, vêtu des pieds à la tête d’une grossière étoffe grise, avec un grand anneau de fer à la jambe. Un homme sans chapeau, avec des souliers déchirés et une vieille loque autour de la tête. Un homme trempé de pluie, couvert de boue, meurtri par les pierres, écorché par les cailloux, piqué par les orties, déchiré par les ronces ; un homme boiteux et grelottant qui grondait et jetait des regards féroces ; et dont les dents claquèrent quand il me saisit par le menton.

– Oh ! monsieur, ne me coupez pas la gorge, suppliai-je terrifié. Je vous en prie, monsieur.

– Quel est ton nom ? dit l’homme. Vite !

– Pip, monsieur.

– Continue, dit l’homme en me regardant fixement. Parle !

– Pip, Pip, monsieur.

– Montre-nous où tu habites, dit l’homme. Allons, montre-nous l’endroit !

J’indiquai du doigt notre village qui s’élevait dans la campagne plate au bord de la rivière parmi les aulnes et les saules, à un mille au moins de l’église.

L’homme, après m’avoir regardé un moment, me retourna la tête en bas, et vida mes poches. Il n’y trouva qu’un morceau de pain. Quand l’église revint à sa place – car il était si soudain et si violent qu’elle me parut sens dessus dessous et que je vis le clocher sous mes pieds – quand l’église revint à sa place, dis-je, je me trouvai assis sur une haute pierre tombale, tout tremblant, tandis qu’il mangeait avidement le pain.

– Petit galopin, dit l’homme en se léchant les lèvres, tu as des joues bien grasses.

Je crois qu’elles l’étaient en effet, bien qu’à cette époque je fusse petit et chétif pour mon âge.

– Du diable si je ne pourrais pas les manger, dit l’homme avec un hochement de tête menaçant, ma foi j’en ai presque envie !

J’exprimai vivement l’espoir qu’il n’en fit rien, et serrai plus fort la pierre sur laquelle il m’avait posé : en partie pour me retenir de tomber, et en partie pour me retenir de pleurer.

– A nous deux maintenant ! dit l’homme. Où est ta mère ?

– Là, monsieur ! répondis-je.

Il tressaillit, et s’élança pour fuir, puis s’arrêta et regarda pardessus son épaule.

– Là, monsieur ! expliquai-je timidement. Ainsi que Georgiana. C’est ma mère.

– Oh ! dit-il en revenant. Et ton père aussi est couché là près de ta mère ?

– Oui, monsieur, dis-je ; lui aussi ; défunt de cette paroisse.

– Ah ! murmura-t-il, réfléchissant. Avec qui vis-tu ?... à supposer qu’on te laisse vivre, ce que je n’ai pas encore décidé.

– Ma sœur, monsieur... Mrs. Joe Gargery... la femme de Joe Gargery, le forgeron, monsieur.

– Hein, le forgeron ? dit-il (Et il jeta un regard sur sa jambe.)

Après avoir à plusieurs reprises promené son regard sombre sur moi et sur sa jambe, il s’approcha de ma pierre tombale, me saisit par les deux bras, et me renversa en arrière ; il me tenait de telle sorte que ses yeux plongeaient impérieusement dans les miens et que les miens se levaient misérablement vers les siens.

– Maintenant, écoute-moi, dit-il, la question est de savoir si on va te laisser vivre. Tu sais ce que c’est qu’une lime ?

– Oui, monsieur.

– Et tu sais ce que c’est que des vivres ?

– Oui, monsieur.

Après chaque question, il me renversait un peu plus en arrière, pour augmenter mon sentiment de détresse et de danger.

– Tu m’apporteras une lime. (Il me renversa encore.) Et tu m’apporteras des vivres. (Il me renversa encore.) Tu m’apporteras tout cela. (Il me renversa encore.) Ou bien je t’arracherai le cœur et le foie. (Il me renversa encore.)

J’étais terriblement effrayé et si fort étourdi que je me cramponnai à lui des deux mains, en disant – Si vous aviez la bonté de me laisser tout droit sur mes jambes, monsieur, peut-être que je n’aurais pas mal au coeur et que je vous entendrais mieux.

Il me fit faire un si effroyable plongeon que l’église bondit par-dessus sa propre girouette. Puis il me mit debout sur la pierre en me tenant par les bras et prononça ces paroles effrayantes :

– Tu m’apporteras demain matin très tôt cette lime et ces vivres. Tu m’apporteras tout ça près de cette vieille batterie là-bas. Tu feras ça, et tu te garderas bien de dire un mot ou de faire un signe qui puisse donner à entendre que tu m’as vu, ou que tu as vu qui que ce soit, et on te laissera vivre. Si tu y manques, ou si tu t’éloignes le moins du monde de mes instructions, ton cœur et ton foie seront arrachés, rôtis et mangés. D’ailleurs, je ne suis pas seul, comme tu peux le croire. Il y a aussi un jeune homme qui se cache avec moi, et à côté de ce jeune homme-là, je suis un ange. Ce jeune homme entend mes paroles. Ce jeune homme a un secret à lui pour attraper le cœur et le foie des petits garçons. Un petit garçon aura beau verrouiller sa porte, il aura beau être au chaud dans son lit, il aura beau s’envelopper dans ses couvertures, les ramener par-dessus sa tête, et se croire en sûreté, ce jeune homme se glissera sans bruit près de lui et lui ouvrira le ventre. Pour l’instant, j’empêche le jeune homme de te faire du mal, mais ce n’est pas facile. J’ai la plus grande difficulté à le retenir de fouiller tes entrailles. Que dis-tu à présent ?

Je lui dis que j’apporterais la lime et toutes les provisions que je pourrais me procurer, et que je viendrais le trouver à la Batterie au petit matin.

– Répète : que Dieu me frappe de mort si je ne le fais ! dit l’homme.

Je prononçai ces mots, et il me posa sur le sol.

– Maintenant, poursuivit-il, souviens-toi de tes promesses, souviens-toi du jeune homme, et rentre chez toi !

– Bonne... bonne nuit, monsieur, balbutiai-je.

– Quel pays ! dit-il en regardant la plaine humide et froide qui l’environnait. Je voudrais bien être une grenouille ou une anguille !

Ce disant, il jeta ses deux bras autour de son corps frissonnant – comme pour se serrer contre lui-même – et s’en alla boitillant vers le mur bas de l’église. Comme je le regardais se frayer un chemin parmi les orties et les ronces qui bordaient les tertres verts, il parut à mes jeunes yeux éviter les mains que les morts étendaient lentement hors de leurs tombes pour le saisir par la cheville et l’attirer à eux.

Lorsqu’il atteignit le petit mur du cimetière, il l’escalada comme un homme dont les jambes sont engourdies et raides, puis se retourna pour me chercher des yeux. Je pris alors la direction de la maison et jouai des jambes de mon mieux. Mais je regardai bientôt par-dessus mon épaule : il s’avançait vers la rivière, toujours enveloppé de ses bras et tâtant le terrain de ses pieds endoloris, parmi les grandes pierres posées çà et là dans les marais pour faciliter le passage par grosse pluie ou à marée haute.

Quand je m’arrêtai pour regarder l’homme, les marais m’apparurent comme une longue ligne noire horizontale, et la rivière elle aussi comme une ligne horizontale moins large et moins noire ; dans le ciel s’entremêlaient de longues raies rouges et menaçantes et des raies d’un noir dense. Je distinguai faiblement au bord de la rivière les deux seuls objets sombres qui parussent se dresser dans cette étendue ; l’un était la balise qui servait de repère aux marins, pareille à un baril sans cercles piqué sur une perche – une bien vilaine chose vue de près ; l’autre était un gibet agrémenté de chaînes auxquelles s’était jadis balancé un pirate. L’homme se dirigeait en boitant vers ce gibet comme s’il eût été le pirate revenu à la vie, descendu sur le sol et allant se rependre lui-même. Cette idée me donna un choc terrible, et quand je vis le bétail lever la tête pour le contempler, je me demandai s’ils éprouvaient le même sentiment que moi. Je cherchai des yeux de tous côtés l’horrible jeune homme, mais je n’en vis point trace. Cependant la frayeur s’était de nouveau emparée de moi, et je courus sans m’arrêter jusqu’à la maison.

 

CHAPITRE II

Ma sœur, Mrs. Joe Gargery, avait vingt ans de plus que moi ; elle s’était taillé une grande réputation aux yeux des voisins et à ses propres yeux pour m’avoir élevé « à la main », c’est-à-dire au biberon. Obligé à cette époque de découvrir tout seul le sens de cette expression, sachant bien d’autre part que ma sœur avait la main dure et lourde, et qu’elle ne laissait pas de la porter fort souvent sur son mari aussi bien que sur moi, je supposais que Joe Gargery avait été, lui aussi, élevé à la main.

Ce n’était pas une femme bien engageante que ma sœur ; et j’avais l’impression qu’elle devait avoir persuadé « à la main » Joe Gargery de l’épouser. Joe était un bel homme, avec une figure douce encadrée de boucles filasse, et des yeux dont le bleu indécis semblait s’être mêlé au blanc ; un brave garçon, obligeant, facile et bon, un peu simple, sorte d’Hercule pour la force comme pour la faiblesse.

Ma sœur, Mrs. Joe, avec des cheveux et des yeux bruns, avait la peau si rouge que je me demandais souvent si par hasard elle n’usait pas d’une râpe à muscade au lieu de savon pour sa toilette. Grande et osseuse, elle ne quittait presque jamais un grossier tablier, noué dans le dos par une double boucle et flanqué par-devant d’une inexpugnable bavette carrée hérissée d’aiguilles et d’épingles. Elle tirait grande gloire et faisait à Joe sérieux grief de ce tablier qu’elle portait si souvent ; bien qu’en vérité je ne vois pas pourquoi elle le mettait, ou, si elle tenait à le mettre, pourquoi elle n’était pas libre de l’enlever quand bon lui plaisait.

La forge de Joe attenait à notre maison, construite en bois comme l’étaient alors la plupart des habitations de notre pays. Lorsque je revins en courant du cimetière, je trouvai la forge fermée et Joe assis seul dans la cuisine. Joe et moi étant compagnons d’infortune, et comme tels complices, il me fit une confidence dès que j’eus soulevé le loquet de la porte et que je l’eus aperçu au coin de la cheminée.

– Mrs. Joe est sortie une douzaine de fois pour te chercher, Pip. Et la voilà dehors une fois de plus, pour faire treize à la douzaine.

– Vraiment ?

– Oui, Pip, dit Joe, et qui pis est, elle a pris le Chatouilleur avec elle.

A cette horrible nouvelle, je tortillai dans tous les sens l’unique bouton de mon gilet en regardant le feu d’un air profondément abattu. Le Chatouilleur était un bout de jonc entouré de fil poissé, usé par les caresses qu’il avait prodiguées à ma personne.

– Elle s’est assise, dit Joe. Et puis elle s’est levée, elle a empoigné le Chatouilleur, et elle est partie en guerre. Voilà ce qu’elle a fait, dit Joe tout en regardant le feu qu’il tisonnait à travers les barreaux de la grille : elle est partie en guerre, Pip.

– Est-ce qu’il y a longtemps qu’elle est sortie, Joe ?

Je le considérais comme un enfant d’une espèce plus grosse et le traitais toujours en égal.

– Eh bien ! dit Joe en levant les yeux sur le coucou, il y a bien cinq minutes qu’elle est partie en guerre pour la dernière fois, Pip. La voilà ! Fourre-toi derrière la porte, mon petit, et cache-toi sous l’essuie-main.

Je suivis son conseil. Ma sœur, Mrs. Joe, en ouvrant brusquement la porte, sentit une résistance dont elle devina immédiatement la cause, et fit usage du Chatouilleur pour mener à bien ses investigations. Elle finit – je servais souvent de projectile conjugal – par me jeter à Joe qui, heureux de me saisir de quelque façon que ce fût, me fit passer dans la cheminée et m’abrita tranquillement derrière sa longue jambe.

– D’où viens-tu, petit singe ? dit Mrs. Joe en tapant du pied. Dis-moi tout de suite ce que tu as fait pendant que je me tournais les sangs de tracas, ou bien j’irai te chercher dans ton coin, quand même vous seriez cinquante Pip et cinq cents Gargery.

– J’ai été seulement au cimetière, dis-je de mon tabouret, pleurant et me frottant les côtes.

– Au cimetière ! répéta ma sœur. Si je n’avais pas été là, il y a longtemps qu’on t’y aurait mené, au cimetière, et pour de bon. Qui est-ce qui t’a élevé à la main ?

– C’est vous, dis-je.

– Et pourquoi l’ai-je fait, je me le demande, s’écria ma sœur.

– Je ne sais pas, pleurnichai-je.

– Ni moi non plus ! dit ma sœur. Et pour sûr que je ne le referais pas. Je peux bien le dire, je n’ai pas quitté ce tablier un instant depuis que tu es au monde. C’est déjà assez triste d’être la femme d’un forgeron (et d’un Gargery) sans être encore ta mère.

Mes pensées se détournèrent de cette question tandis que je regardais désespérément dans le feu. Car le fugitif des marais avec sa jambe ferrée, le mystérieux jeune homme, la lime, les provisions et le terrible engagement que j’avais pris de commettre un larcin sous ce toit hospitalier, tout cela surgit devant mes yeux dans les charbons vengeurs.

– Ah ! dit Mrs. Joe en remettant le Chatouilleur à sa place. Au cimetière, vraiment ! Vous pouvez bien parler de cimetière, vous deux. (Aucun de nous, entre parenthèses, n’en avait soufflé mot.) C’est moi que vous mènerez au cimetière, un de ces jours. Et alors vous ferez une jolie paire sans moi !

Pendant qu’elle préparait le thé, Joe me regarda par-dessus sa jambe, comme pour nous jauger tous les deux et calculer quelle sorte de paire nous ferions dans les pénibles circonstances évoquées. Après quoi, il caressa de la main ses boucles et ses favoris filasse en suivant Mrs. Joe de ses yeux bleus, comme il faisait toujours quand le temps était à l’orage.

Ma sœur avait une façon tranchante de couper nos tartines qui ne variait jamais. D’abord, elle maintenait fortement la miche de la main gauche sur sa bavette, et c’est ainsi que parfois une épingle ou une aiguille, prise dans le pain, parvenait jusqu’à notre bouche. Puis elle prenait un peu de beurre (mais pas trop) à la pointe d’un couteau, et l’étalait sur le pain à la façon d’un apothicaire qui prépare un emplâtre, jouant des deux faces du couteau avec dextérité et prenant soin de repousser le beurre loin de la croûte. Après un maître coup final au bord de l’emplâtre, elle sciait une tranche fort épaisse qu’elle hachait enfin, avant de la séparer de la miche, en deux moitiés, l’une pour Joe, l’autre pour moi.

En l’occurrence, bien que j’eusse faim, je n’osai pas manger ma tartine. Je sentais qu’il me fallait mettre quelque chose en réserve pour ma terrible rencontre et son allié, le jeune homme plus terrible encore. Je savais que Mrs. Joe était une ménagère des plus strictes et que mes coupables recherches au garde-manger pouvaient rester infructueuses. Je résolus donc de cacher ma tartine dans une jambe de mon pantalon.

Je m’aperçus que l’exécution de ce projet exigeait autant de décision et de volonté qu’il en faut pour sauter du haut d’une grande maison ou plonger en eau très profonde. Et Joe, inconsciemment, rendait la chose encore plus malaisée. Dans cette franc-maçonnerie de compagnons de misère dont j’ai déjà parlé, et dans cette camaraderie bienveillante qui nous unissait, nous avions l’habitude, le soir, de comparer la façon dont nous mordions dans nos tartines, en les offrant en silence à notre mutuelle admiration pour stimuler de temps en temps notre ardeur. Ce soir-là, Joe m’invita plusieurs fois à participer à notre concours amical en me montrant sa tartine qui diminuait rapidement ; mais il me trouva chaque fois avec ma tasse de thé sur un genou et ma tartine intacte sur l’autre. Enfin, je considérai avec désespoir qu’il fallait me résoudre à agir, et de la façon qui parût le moins extraordinaire étant donné les circonstances. Je profitai d’un moment où Joe venait de détourner les yeux pour glisser ma tartine dans une jambe de mon pantalon.

Joe, visiblement troublé par ce qu’il prenait pour mon manque d’appétit, mordit pensivement et sans plaisir dans son pain. Il retourna le morceau dans sa bouche plus longtemps que de coutume, et, après de longues hésitations, l’avala enfin comme une pilule. Il allait prendre une nouvelle bouchée et il inclinait déjà la tête de côté pour mieux viser, lorsque, ses yeux tombant sur moi, il s’aperçut que ma tartine avait disparu.

La stupeur et la consternation avec lesquelles Joe s’arrêta au seuil de sa bouchée pour me regarder étaient trop manifestes pour échapper à l’observation de ma sœur.

– Qu’est-ce qu’il y a encore ? demanda-t-elle vivement en posant sa tasse.

– Eh bien, vrai ! murmura Joe, hochant la tête en signe de grave remontrance, Pip, mon vieux, tu vas te faire du mal. Elle va rester accrochée quelque part. Tu n’as pas eu le temps de la mâcher, Pip.

– Qu’est-ce qu’il y a donc ? répéta ma sœur avec plus d’aigreur.

– Si tu peux en cracher un petit bout, Pip, je te conseille de le faire, dit Joe tout effrayé. Les manières sont les manières, mais la santé est la santé.

Cependant ma sœur, au comble de l’impatience, fondit sur Joe, le saisit par ses deux favoris et lui cogna la tête à plusieurs reprises contre le mur, tandis qu’assis dans mon coin, je regardais la scène d’un air penaud.

– Maintenant, peut-être diras-tu ce que tu as, dit ma sœur hors d’haleine, à écarquiller les yeux comme un cochon qu’on égorge.

Joe jeta sur elle des regards désespérés, prit une bouchée et me regarda de nouveau.

– Tu sais bien, Pip, dit solennellement Joe dont la dernière bouchée gonflait la joue, et il parlait sur un ton de confidence, comme si nous eussions été seuls, tu sais bien que nous avons toujours été copains et que je serais le dernier à dire du mal de toi. Mais... (il remua sa chaise, baissa les yeux vers le plancher entre nous, puis les leva à nouveau sur moi), mais bâfrer d’une façon aussi extraordinaire !

– Il a encore mangé comme un glouton, n’est-ce pas ? cria ma sœur.

– C’est vrai, dit Joe, la joue toujours gonflée, en fixant son regard sur moi et non pas sur Mrs. Joe, que j’ai bâfré moi-même bien souvent quand j’avais ton âge, et j’ai vu plus d’un bâfreur, mais je n’ai jamais vu ton égal en bâfrerie, Pip, et c’est une miséricorde si tu n’as pas bâfré ta mort.

Ma sœur plongea dans ma direction et me pêcha par les cheveux, en prononçant ces seuls mots redoutables :

– Viens que je t’administre une médecine.

Quelque brute de médecin avait remis en honneur à cette époque-là l’eau de goudron, et Mrs. Joe en gardait toujours une provision dans l’armoire, car elle avait en ses vertus une foi proportionnelle à son goût atroce. J’allais même parfois jusqu’à recevoir une telle quantité de cet élixir en guise de précieux fortifiant que j’avais l’impression de dégager une odeur de barrière neuve. Ce soir-là, l’urgence du cas exigeait une pinte de cette mixture, qui me fut versée dans la gorge pour mon plus grand réconfort, tandis que Mrs. Joe me tenait la tête serrée sous son bras comme une botte dans un tire-botte. Joe s’en tira avec une demi-pinte qu’il dut avaler à son grand déplaisir, alors qu’il mastiquait lentement en méditant devant le feu « parce qu’il avait eu une secousse ». A en juger d’après ma propre expérience, je puis certifier qu’en tout cas il fut certainement secoué après, s’il ne l’avait été avant.

La conscience est une chose terrible quand elle accuse un homme ou un enfant ; mais lorsque chez un enfant ce fardeau secret se double d’un autre fardeau caché dans la jambe de son pantalon, c’est (je puis en témoigner) un grand châtiment. L’idée que j’allais commettre un vol criminel aux dépens de Mrs. Joe – je ne pensais point que j’allais voler Joe, car je ne considérais jamais les objets de la maison comme à lui –, jointe à la nécessité de garder la main sur ma tartine quand j’étais assis ou quand j’allais à la cuisine pour faire quelque menue commission, me rendit presque fou. Puis, quand le vent des marais vint ranimer le feu, il me sembla entendre au-dehors la voix de l’homme à la jambe ferrée qui m’avait fait jurer le secret en protestant qu’il ne pouvait ni ne voulait jeûner jusqu’au lendemain et qu’il lui fallait manger tout de suite. Je me disais aussi que le jeune homme, celui-là même qu’on avait tant de mal à retenir de fouiller dans mes entrailles, pourrait bien céder à l’impatience de son tempérament, ou se tromper d’heure et se croire des droits sur mon cœur et sur mon foie cette nuit même au lieu de demain ! Si jamais les cheveux de quelqu’un se sont dressés sur sa tête, il en fut ainsi des miens. Mais peut-être cela n’arriva-t-il jamais à personne.

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