Guy de Maupassant : Oeuvres complètes — 67 titres (Annotées et illustrées)

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Contenu détaillé :
Les 8 ROMANS :
Une Vie • Bel-Ami • Mont-Oriol • Pierre et Jean • Fort comme la mort • Notre Cœur • L’Âme étrangère • L'Angélus

Les 5 RÉCITS DE VOYAGE :
Au soleil • Sur l'eau • En Corse • Fragments • La vie errante

Les 28 titres des recueils de CONTES ET NOUVELLES :
Le docteur Héraclius Gloss • Les dimanches d’un bourgeois de Paris • Boule de suif • La maison Tellier • Mademoiselle Fifi • Contes de la bécasse • Clair de lune • Miss Harriet • Le père Millon • Les soeurs Rondoli • Yvette • Toine • Contes du jour et de la nuit • Monsieur Parent • La petite Roque • Le Horla • Le rosier de Madame Husson • La main gauche • L'inutile beauté • Nouvelles parues en 1881 • Nouvelles parues en 1882 • Nouvelles parues en 1883 • Contes divers 1875-1880 • Contes divers 1884 • Contes divers 1885 • Contes divers 1886 • Contes divers 1887 • Contes divers 1889

Les 7 pièces de THÉÂTRE :
Histoire du vieux temps • Une répétition • Musotte • Yvette • La paix du ménage • La trahison de la comtesse de Rhune • La demande

Les 2 titres des POÉSIES :
Des Vers • Autres poèmes

Les 13 recueils de CHRONIQUES organisées par année de 1876 à 1891

LA CORRESPONDANCE

Les 3 titres des Annexes :
Biographie panoramique • Étude de Guy de Maupassant par Pol Neveux • Notes de collège



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Publié le : mardi 18 février 2014
Lecture(s) : 86
EAN13 : 9782368410028
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Guy de Maupassant : Oeuvres complètes Maupassant, Guy de
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ISBN Epub : 9782368410028
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LISTE DES TITRES
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ARVENSA ÉDITIONS
NOTE DE L'ÉDITEUR
Romans
UNE VIE
BEL-AMI
PIERRE ET JEAN
MONT-ORIOL
NOTRE CŒUR
FORT COMME LA MORT
L’ÂME ÉTRANGÈRE
L’ANGÉLUS
Récits de Voyage
AU SOLEIL
SUR L’EAU
EN CORSE
FRAGMENTS
LA VIE ERRANTE
Contes et nouvelles
LE DOCTEUR HÉRACLIUS GLOSS
LES DIMANCHES D’UN BOURGEOIS DE PARIS
BOULE DE SUIF
LA MAISON TELLIER
MADEMOISELLE FIFI
CONTES DE LA BÉCASSE
CLAIR DE LUNE
MISS HARRIET
LE PÈRE MILON
LES SŒURS RONDOLI
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YVETTE
TOINE
CONTES DU JOUR ET DE LA NUIT
MONSIEUR PARENT
LA PETITE ROQUE
LE HORLA
LE ROSIER DE MADAME HUSSON
LA MAIN GAUCHE
L’INUTILE BEAUTÉ
NOUVELLES PARUES EN 1881
NOUVELLES PARUES EN 1882
NOUVELLES PARUES EN 1883
CONTES DIVERS DE 1875 A 1880
CONTES DIVERS DE 1884
CONTES DIVERS DE 1885
CONTES DIVERS DE 1886
CONTES DIVERS DE 1887
CONTES DIVERS DE 1889
Théâtre
HISTOIRE DU VIEUX TEMPS
UNE RÉPÉTITION
MUSOTTE
YVETTE (inachevé)
LA PAIX DU MÉNAGE
LA TRAHISON DE LA COMTESSE DE RHUNE
LA DEMANDE (fragment)
Poésies
DES VERS
AUTRES POÈMES
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Chroniques
CHRONIQUES 1876-1877
CHRONIQUES 1880
CHRONIQUES 1881
CHRONIQUES 1882
CHRONIQUES 1883
CHRONIQUES 1884
CHRONIQUES 1885
CHRONIQUES 1886
CHRONIQUES 1887
CHRONIQUES 1888
CHRONIQUES 1889
CHRONIQUES 1890
CHRONIQUES 1891
Correspondance
CORRESPONDANCE
Annexes
BIOGRAPHIE panoramique.
ÉTUDE de Guy de Maupassant par Pol Neveux
NOTES DE COLLÈGE
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— ROMANS —
UNE VIE
BEL-AMI
PIERRE ET JEAN
MONT-ORIOL
NOTRE CŒUR
FORT COMME LA MORT
L’ÂME ÉTRANGÈRE
L’ANGÉLUS
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G u y d e M a u p a s s a n t : O e u v r e s c o m p l è t e s
UNE VIE
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Table des matières
Notes
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
Opinions de la presse sur Une Vie
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
Notes
Une Vie a paru en feuilleton dans le Gil-Blas, du mardi 27 février au
vendredi 6 avril 1883 ; il parut immédiatement après chez l’éditeur Victor
Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant, selon un
procédé de travail qu’il emploiera toujours pour ses romans, a utilisé dans
celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal ou dans le
Gaulois.
Nous avons dû communication à l’extrême obligeance de M. Louis
Barthou du premier manuscrit d’Une Vie. Il compte 114 feuillets grand in-
o4 , écrits d’un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs ; il est
resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre fragment
de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci. Le manuscrit de
M. Barthou porte sur la couverture, de la main de l’auteur, la mention :
« Vieux manuscrit ».
Il offre un grand intérêt pour l’étude de l’élaboration et de la
composition d’Une Vie à l’achèvement de laquelle il a certainement servi.
On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes entiers
conçus en termes presque identiques. Il n’en présente pas moins, d’autre
part, avec le texte définitif des divergences assez nombreuses. Si les
caractères essentiels sont déjà parfaitement reconnaissables, Jeanne, par
exemple, y a un frère, nommé Henri, qui rappelle d’une manière frappante
le fils du même nom qu’elle aura plus tard dans le roman.
Mais c’est dans l’ensemble de la composition que l’effort de
Maupassant a particulièrement porté. Les répétitions d’effets ou de
descriptions sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le
récit y a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un
mouvement moins continu ; les phrases ont des contours moins tracés ; les
chapitres, moins de saillie ; on entre moins franchement dans l’action. La
vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis de s’en
débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de signaler,
puisque l’occasion s’en présentait, cette preuve éclatante de travail
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logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très grande de la
phrase risquerait peut-être de faire oublier.
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À MADAME BRAINNE
Hommage d’un ami dévoué, et en souvenir d’un ami mort.
GUY DE MAUPASSANT.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
I
Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la pluie ne
cessait pas.
L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits. Le ciel
bas et chargé d’eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la délayant en
bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient pleines d’une
chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés emplissait les rues
désertes où les maisons, comme des éponges, buvaient l’humidité qui
pénétrait au dedans et faisait suer les murs de la cave au grenier.
Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête à
saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si longtemps,
craignait que son père hésitât à partir si le temps ne s’éclaircissait pas ; et
pour la centième fois depuis le matin elle interrogeait l’horizon.
Puis elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre son calendrier dans
son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par mois, et
portant au milieu d’un dessin la date de l’année courante 1819 en chiffres
d’or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre premières colonnes, rayant
chaque nom de saint jusqu’au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.
Une voix, derrière la porte, appela : « Jeannette ! »
Jeanne répondit : « Entre, papa. » Et son père parut.
Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme de
l’autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J. -J. Rousseau, il
avait des tendresses d’amant pour la nature, les champs, les bois, les
bêtes.
Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize ;
mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait la
tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire.
Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté, une bonté qui
n’avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour étreindre, une
bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme l’engourdissement d’un
nerf de la volonté, une lacune dans l’énergie, presque un vice.
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Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa fille,
voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.
Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré les
pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur.
Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et ignorante
des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît chaste à dix-sept ans
pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de poésie raisonnable ;
et, par les champs, au milieu de la terre fécondée, ouvrir son âme,
dégourdir son ignorance à l’aspect de l’amour naïf, des tendresses simples
des animaux, des lois sereines de la vie.
Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards
charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits, la
solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.
Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond
luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair d’aristocrate à
peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet, d’une sorte de velours
pâle qu’on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux étaient
bleus, de ce bleu opaque qu’ont ceux des bonshommes en faïence de
Hollande.
Elle avait, sur l’aile gauche de la narine, un petit grain de beauté, un
autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si semblables à sa
peau qu’on les distinguait à peine. Elle était grande, mûre de poitrine,
ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait parfois trop aiguë ; mais son
rire franc jetait de la joie autour d’elle. Souvent, d’un geste familier, elle
portait ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.
Elle courut à son père et l’embrassa, en l’étreignant : « Eh bien, partons-
nous ? » dit-elle.
Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu’il portait assez longs, et,
tendant la main vers la fenêtre :
« Comment veux-tu voyager par un temps pareil ? »
Mais elle le priait, câline et tendre : « Oh, papa, partons, je t’en supplie.
Il fera beau dans l’après-midi.
— Mais ta mère n’y consentira jamais.
— Si, je te le promets, je m’en charge.
— Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi. »
Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait attendu
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ce jour du départ avec une impatience grandissante.
Depuis son entrée au Sacré-Cœur elle n’avait pas quitté Rouen, son
père ne permettant aucune distraction avant l’âge qu’il avait fixé. Deux fois
seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris, mais c’était une ville
encore, et elle ne rêvait que la campagne.
Elle allait maintenant passer l’été dans leur propriété des Peuples, vieux
château de famille planté sur la falaise auprès d’Yport ; et elle se
promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots. Puis il était
entendu qu’on lui faisait don de ce manoir qu’elle habiterait toujours
lorsqu’elle serait mariée.
Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le premier
gros chagrin de son existence.
Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre de
sa mère, criant par toute la maison : « Papa, papa ! maman veut bien ; fais
atteler ».
Le déluge ne s’apaisait point ; on eût dit même qu’il redoublait quand
la calèche s’avança devant la porte.
Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit
l’escalier, soutenue d’un côté par son mari, et, de l’autre, par une grande
fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C’était une
Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien qu’elle
en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu comme une
seconde fille, car elle avait été la sœur de lait de Jeanne. Elle s’appelait
Rosalie.
Sa principale fonction consistait d’ailleurs à guider les pas de sa
maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d’une
hypertrophie du cœur dont elle se plaignait sans cesse.
La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel,
regarda la cour où l’eau ruisselait et murmura : « Ce n’est vraiment pas
raisonnable ».
Son mari, toujours souriant, répondit : « C’est vous qui l’avez voulu,
madame Adélaïde ».
Comme elle portait ce nom pompeux d’Adélaïde, il le faisait toujours
précéder de « madame » avec un certain air de respect un peu moqueur.
Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont
tous les ressorts plièrent. Le baron s’assit à son côté, Jeanne et Rosalie
prirent place sur la banquette à reculons.
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La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu’on disposa
sur les genoux, plus deux paniers qu’on dissimula sous les jambes ; puis
elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s’enveloppa d’une grande
couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa femme vinrent
saluer en fermant la portière ; ils reçurent les dernières recommandations
pour les malles qui devaient suivre dans une charrette ; et on partit.
Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la pluie,
disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque gémissante
battait les vitres, inondait la chaussée.
La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le
quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues, les
cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme des arbres
dépouillés ; puis elle s’engagea sur le long boulevard du mont Riboudet.
Bientôt on traversa les prairies ; et de temps en temps un saule noyé,
les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se dessinait
vaguement à travers un brouillard d’eau. Les fers des chevaux clapotaient
et les quatre roues faisaient des soleils de boue.
On se taisait ; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières. Le
baron considérait d’un œil morne les campagnes monotones et trempées.
Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie animale des
gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède, se sentait revivre
ainsi qu’une plante enfermée qu’on vient de remettre à l’air ; et l’épaisseur
de sa joie, comme un feuillage, abritait son cœur de la tristesse. Bien
qu’elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au dehors sa
main pour l’emplir d’eau qu’elle boirait ; et elle jouissait d’être emportée
au grand trot des chevaux, de voir la désolation des paysages, et de se
sentir à l’abri au milieu de cette inondation.
Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d’eau bouillante.
La baronne, peu à peu, s’endormait. Sa figure qu’encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants s’affaissa peu à peu, mollement
soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les dernières
ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine. Sa tête,
soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite ; les joues s’enflaient,
tandis qu’entre ses lèvres entrouvertes passait un ronflement sonore. Son
mari se pencha vers elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur
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l’ampleur de son ventre, un petit portefeuille en cuir.
Ce toucher la réveilla ; et elle considéra l’objet d’un regard noyé, avec
cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba, s’ouvrit.
De l’or et des billets de banque s’éparpillèrent dans la calèche. Elle s’éveilla
tout à fait ; et la gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.
Le baron ramassa l’argent, et, le lui posant sur les genoux : « Voici, ma,
chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d’Életot. Je l’ai vendue pour faire
réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais ».
Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement
dans sa poche.
C’était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs
parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ vingt
mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient facilement
rendu trente mille francs par an.
Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y avait eu
dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle tarissait
l’argent dans leurs mains comme le soleil tarit l’eau des marécages. Cela
coulait, fuyait, disparaissait. Comment ? Personne n’en savait rien. A tout
moment l’un d’eux disait : « Je ne sais comment cela s’est fait, j’ai dépensé
cent francs aujourd’hui sans rien acheter de gros ».
Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur
vie ; et ils s’entendaient sur ce point d’une façon superbe et touchante.
Jeanne demanda : « Est-ce beau, maintenant, mon château ? »
Le baron répondit gaiement : « Tu verras, fillette. »
Mais peu à peu la violence de l’averse diminuait ; puis ce ne fut plus
qu’une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La
voûte des nuées semblait s’élever, blanchir ; et soudain, par un trou qu’on
ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur les prairies.
Et, les nuages s’étant fendus, le fond bleu du firmament parut ; puis la
déchirure s’agrandit comme un voile qui se déchire ; et un beau ciel pur
d’un azur net et profond se développa sur le monde.
Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre ; et,
quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait parfois le chant
alerte d’un oiseau qui séchait ses plumes.
Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s’arrêta dans des auberges pour laisser
souffler les chevaux et leur donner un peu d’avoine avec de l’eau.
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Le soleil s’était couché ; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit
village on alluma les lanternes ; et le ciel aussi s’illumina d’un
fourmillement d’étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place en
place, traversant les ténèbres d’un point de feu ; et tout d’un coup,
derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge, énorme,
et comme engourdie de sommeil, surgit.
Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée de
rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant. Parfois
l’engourdissement d’une position prolongée lui faisait rouvrir les yeux ;
alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse passer les
arbres d’une ferme, ou bien quelques vaches çà et là couchées en un
champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle,
essayait de ressaisir un songe ébauché ; mais le roulement continu de la
voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle refermait les yeux,
se sentant l’esprit courbaturé comme le corps.
Cependant on s’arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne
subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un
fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de
détresse, et répétant sans cesse d’une petite voix expirante : « Ah ! mon
Dieu ! mes pauvres enfants ! » Elle ne voulut rien boire, rien manger, se
coucha et tout aussitôt dormit.
Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.
Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la table ;
et, saisis tous deux d’une joie enfantine, ils se mirent à visiter le manoir
réparé.
C’était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la
ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et
spacieuses à loger une race.
Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de
part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double
escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et joignant
au premier ses deux montées à la façon d’un pont.
Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu
de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout le meuble,
en tapisserie au petit point, n’était que l’illustration des Fables de La
Fontaine ; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir en retrouvant une
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chaise qu’elle avait aimée, étant enfant, et qui représentait l’histoire du
Renard et de la Cigogne.
A côté du salon s’ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens, et
deux autres pièces inutilisées ; à gauche, la salle à manger en boiseries
neuves, la lingerie, l’office, la cuisine et un petit appartement contenant
une baignoire.
Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des dix
chambres s’alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite, était
l’appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le faire
remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des meubles
restés sans usage dans les greniers.
Des tapisseries d’origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce lieu de
personnages singuliers.
Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie. Aux
quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et luisants de cire,
portaient la couche et paraissaient en être les gardiens. Les côtés
représentaient deux larges guirlandes de fleurs et de fruits sculptés ; et
quatre colonnes finement cannelées, que terminaient des chapiteaux
corinthiens, soutenaient une corniche de roses et d’amours enroulés.
Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.
Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux
firmaments. Ils étaient faits d’une soie antique d’un bleu foncé
qu’étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or.
Quand elle l’eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les
tapisseries pour en comprendre le sujet.
Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en
jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où
mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait un
peu d’herbe grise.
Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on
apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus ; et là-haut, presque
dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.
De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.
Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf
qu’on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon
des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d’étonnement et de
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colère extrêmes.
Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame,
le regardant, se perçait le sein d’une épée ; et les fruits de l’arbre étaient
devenus noirs.
Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une
bestiole microscopique, que le lapin, s’il eût vécu, aurait pu manger comme
un brin d’herbe. Et cependant c’était un lion.
Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé ; et,
quoiqu’elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit heureuse d’être
enfermée dans cette aventure d’amour qui parlerait sans cesse à sa pensée
des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit, sur son sommeil, cette
tendresse antique et légendaire.
Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers. C’étaient ces
meubles que chaque génération laisse dans la famille et qui font des
anciennes maisons des sortes de musées où tout se mêle. Une commode
Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants, était flanquée de deux
fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à bouquets. Un secrétaire en
bois de rose faisait face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond,
une pendule de l’Empire.
C’était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre
au-dessus d’un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de la
ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre une
petite abeille aux ailes d’émail.
Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.
Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se retira
chez lui.
Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.
D’un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s’appuyait à la muraille, avait une
fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait à terre
une flaque de clarté.
Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.
Par l’autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand
arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, ferma les
yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.
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Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont le
roulement continuait dans sa tête. Elle resta d’abord immobile, espérant
que ce repos la ferait enfin s’endormir ; mais l’impatience de son esprit
envahit bientôt tout son corps.
Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait.
Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui lui
donnait l’aspect d’un fantôme, elle traversa la mare de lumière répandue
sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.
La nuit était si claire qu’on y voyait comme en plein jour ; et la jeune
fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance.
C’était d’abord, en face d’elle, un large gazon jaune comme du beurre
sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes
devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.
Tout au bout de la grande étendue d’herbe, un petit bois en bosquet
terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs d’ormes
antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit par le vent
de mer toujours déchaîné.
Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues
avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en Normandie, qui
séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes,
occupées, l’une par la famille Couillard, l’autre par la famille Martin.
Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos,
s’étendait une vaste plaine inculte, semée d’ajoncs, où la brise sifflait et
galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s’abattait en une falaise de cent
mètres, droite et blanche, baignant son pied dans les vagues.
Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.
Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre se
répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d’en bas exhalait
continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l’odeur plus légère
des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant les saveurs
fortes de l’air salin et de la sueur visqueuse des varechs.
La jeune fille s’abandonna d’abord au bonheur de respirer ; et le repos
de la campagne la calma comme un bain frais.
Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir, et cachent leur
existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les demi-
ténèbres d’une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne criaient
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point fuyaient dans l’air comme des taches, comme des ombres ; des
bourdonnements d’insectes invisibles effleuraient l’oreille ; des courses
muettes traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins
déserts.
Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur
note courte et monotone.
Il semblait à Jeanne que son cœur s’élargissait plein de murmures
comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs,
pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l’entourait. Une affinité
l’unissait à cette poésie vivante ; et dans la molle blancheur de la nuit elle
sentait courir des frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables,
quelque chose comme un souffle de bonheur.
Et elle se mit à rêver d’amour.
L’amour ! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété croissante de
son approche. Maintenant elle était libre d’aimer ; elle n’avait plus qu’à le
rencontrer, lui !
Comment serait-il ? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait
même pas. Il serait lui, voilà tout.
Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et qu’il la
chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs pareils à celui-
ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles. Ils iraient, les mains
dans les mains, serrés l’un contre l’autre, entendant battre leurs cœurs,
sentant la chaleur de leurs épaules, mêlant leur amour à la limpidité suave
des nuits d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule
puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.
Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une affection
indestructible.
Et il lui sembla soudain qu’elle le sentait là, contre elle ; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à la tête.
Elle serra ses bras contre sa poitrine, d’un mouvement inconscient, comme
pour étreindre son rêve ; et sur sa lèvre tendue vers l’inconnu quelque
chose passa qui la fit presque défaillir, comme si l’haleine du printemps lui
eût donné un baiser d’amour.
Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit
marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un
transport de foi à l’impossible, aux hasards providentiels, aux
pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle pensa :
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« Si c’était lui ? » Elle écoutait anxieusement le pas rythmé du marcheur,
sûre qu’il allait s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.
Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception.
Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit de sa démence.
Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d’une
rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir, échafaudant son
existence.
Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer. Elle
aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour elle. Et elle
les voyait courant sur l’herbe entre le platane et le tilleul, tandis que le
père et la mère les suivraient d’un œil ravi, en échangeant par-dessus leurs
têtes des regards pleins de passion.
Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la lune,
achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la mer. L’air
devenait plus frais. Vers l’Orient, l’horizon pâlissait. Un coq chanta dans la
ferme de droite ; d’autres répondirent dans la ferme de gauche. Leurs voix
enrouées semblaient venir de très loin à travers la cloison des poulaillers ;
et dans l’immense voûte du ciel, blanchie insensiblement, les étoiles
disparaissaient.
Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements, timides
d’abord, sortirent des feuilles ; puis ils s’enhardirent, devinrent vibrants,
joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre en arbre.
Jeanne soudain se sentit dans une clarté ; et, levant la tête qu’elle avait
cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le resplendissement
de l’aurore.
Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la
grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.
Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres, les
plaines, l’Océan, tout l’horizon, l’immense globe flamboyant parut.
Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un
attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cœur qui
défaillait. C’étaient son soleil ! son aurore ! le commencement de sa vie ! le
lever de ses espérances ! Elle tendit les bras vers l’espace rayonnant, avec
une envie d’embrasser le soleil ; elle voulait parler, crier quelque chose de
divin comme cette éclosion du jour ; mais elle demeurait paralysée dans un
enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains, elle
sentit ses yeux pleins de larmes ; et elle pleura délicieusement.
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Lorsqu’elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait
disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme refroidie.
Sans fermer sa fenêtre, elle alla s’étendre sur son lit, rêva encore quelques
minutes, et s’endormit si profondément qu’à huit heures elle n’entendit
point les appels de son père et se réveilla seulement lorsqu’il entra dans sa
chambre.
Il voulait lui montrer les embellissements du château, de son château.
La façade qui donnait sur l’intérieur des terres était séparée du chemin
par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal, courant
entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus loin, la grande
route du Havre à Fécamp.
Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu’au perron. Les
communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume,
s’alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux fermes.
Les couvertures étaient refaites à neuf ; toute la menuiserie avait été
restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l’intérieur
repeint. Et le vieux manoir terni, portait comme des taches, ses contrevents
frais, d’un blanc d’argent, et ses replâtrages récents sur sa grande façade
grisâtre.
L’autre façade, celle où s’ouvrait une des fenêtres de Jeanne, regardait
au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d’ormes rongés du vent.
Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans
omettre un coin ; puis ils se promenèrent lentement dans les longues
avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le parc. L’herbe
avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le bosquet, tout au
bout, était charmant, mêlait ses petits chemins tortueux, séparés par des
cloisons de feuilles. Un lièvre partit brusquement, qui fit peur à la jeune
fille, puis il sauta le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.
Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée,
déclarait qu’elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu’à
Yport.
Ils partirent, traversant d’abord le hameau d’Étouvent, où se trouvaient
les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s’ils les eussent connus de
tout temps.
Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la mer en
suivant une vallée tournante.
Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient des
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hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer. La rue
inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris traînant
devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où
restaient de place en place des écailles luisantes pareilles à des piécettes
d’argent, séchaient contre les portes des taudis d’où sortaient les senteurs
des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.
Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur
vie.
Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme
un décor de théâtre.
Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un bleu
opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.
Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches
comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche, la
falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard d’un côté,
tandis que de l’autre la ligne des côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à
n’être plus qu’un trait insaisissable.
Un port et des maisons apparaissaient dans une de ses déchirures
prochaines ; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange
d’écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.
Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient
sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron.
Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.
Un matelot s’approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu’elle voulut rapporter elle-même aux Peuples.
Alors l’homme proposa ses services pour des promenades en mer,
répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les
mémoires : « Lastique, Joséphin Lastique. »
Le baron promit de ne pas l’oublier.
Ils reprirent le chemin du château.
Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes la
canne de son père, dont chacun d’eux prit un bout ; et ils allaient gaiement
en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front au vent et
les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à peu leurs bras,
balayait l’herbe de sa queue grasse.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
II
Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait, et
vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents le long des
routes, l’esprit parti dans les rêves ; ou bien, elle descendait, en
gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux croupes portaient,
comme une chape d’or, une toison de fleurs d’ajoncs. Leur odeur forte et
douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la façon d’un vin parfumé ; et,
au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berçait son
esprit.
Une mollesse parfois la faisait s’étendre sur l’herbe drue d’une pente ;
et parfois, lorsqu’elle apercevait tout à coup au détour du val, dans un
entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil avec une
voile à l’horizon, il lui venait des joies désordonnées comme à l’approche
mystérieuse de bonheurs planant sur elle.
Un amour de la solitude l’envahissait dans la douceur de ce frais pays,
et dans le calme des horizons arrondis ; et elle restait si longtemps assise
sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages passaient en
bondissant à ses pieds.
Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l’air léger des
côtes, toute vibrante d’une jouissance exquise à se mouvoir sans fatigue
comme les poissons dans l’eau ou les hirondelles dans l’air.
Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre,
de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu’à la mort. Il lui semblait
qu’elle jetait un peu de son cœur à tous les plis de ces vallons.
Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte de vue,
étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se sentait bien dans
cette eau froide, limpide et bleue qui la portait en la balançant. Lorsqu’elle
était loin du rivage, elle se mettait sur le dos, les bras croisés sur sa
poitrine, les yeux perdus dans l’azur profond du ciel que traversait vite un
vol d’hirondelle, ou la silhouette blanche d’un oiseau de mer. On
n’entendait plus aucun bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet
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et une vague rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des
vagues, mais confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et,
dans un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l’eau de ses
deux mains.
Quelquefois, quand elle s’aventurait trop loin, une barque venait la
chercher.
Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire à la
lèvre et du bonheur plein les yeux.
Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles ; il
voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des instruments
nouveaux, acclimater des races étrangères ; et il passait une partie de ses
journées en conversation avec les paysans qui hochaient la tête, incrédules
à ses tentatives.
Souvent aussi il allait en mer avec les matelots d’Yport. Quand il eut
visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il voulut pêcher
comme un simple marin.
Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir sur le
dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque bord,
traîne jusqu’au fond de la mer la grande ligne fuyante que poursuivent les
hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante d’anxiété la
petite corde qu’on sent vibrer sitôt qu’un poisson pris se débat.
Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il aimait à
entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et fraîches de la
nuit ; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver les bouées en se
guidant sur une crête de roche, le toit d’un clocher et le phare de Fécamp,
il jouissait à demeurer immobile sous les premiers feux du soleil levant qui
faisait reluire sur le pont du bateau le dos gluant des larges raies en
éventail et le ventre gras des turbots.
A chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades ; et
petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru la
grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des Couillard,
l’autre n’ayant pas assez de soleil.
Comme on lui avait recommandé de « prendre du mouvement », elle
s’acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s’était dissipée, elle
descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée d’une mante et de
deux châles, et la tête étouffée d’une capeline noire que recouvrait encore
un tricot rouge.
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Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà
tracé, dans toute la longueur du chemin, l’un à l’aller, l’autre au retour,
deux sillons poudreux où l’herbe était morte, elle recommençait sans fin
un interminable voyage en ligne droite depuis l’encoignure du château
jusqu’aux premiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer un banc à
chaque extrémité de cette piste ; et toutes les cinq minutes elle s’arrêtait,
disant à la pauvre bonne patiente qui la soutenait : « Asseyons-nous, ma
fille, je suis un peu lasse. »
Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot qui lui
couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l’autre, puis la capeline, puis la
mante ; et tout cela faisait, aux deux bouts de l’allée, deux gros paquets de
vêtements que Rosalie rapportait sur son bras libre quand on rentrait pour
déjeuner.
Et dans l’après-midi la baronne recommençait d’une allure plus molle,
avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en
temps sur une chaise longue qu’on lui roulait dehors.
Elle appelait cela faire « son exercice », comme elle disait « mon
hypertrophie ».
Un médecin consulté dix ans auparavant parce qu’elle éprouvait des
étouffements avait parlé d’hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont elle ne
comprenait guère la signification, s’était établi dans sa tête. Elle faisait
tâter obstinément au baron, à Jeanne et à Rosalie son cœur que personne
ne sentait plus, tant il était enseveli sous la bouffissure de sa poitrine ;
mais elle refusait avec énergie de se laisser examiner par aucun nouveau
médecin, de peur qu’on lui découvrît d’autres maladies ; et elle parlait de
« son » hypertrophie à tout propos et si souvent qu’il semblait que cette
affection lui fût spéciale, lui appartînt comme une chose unique sur
laquelle les autres n’avaient aucun droit.
Le baron disait « l’hypertrophie de ma femme » et Jeanne
« l’hypertrophie de maman », comme ils auraient dit « la robe, le chapeau,
ou le parapluie ».
Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu’un roseau.
Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l’Empire, elle avait
lu Corinne qui l’avait fait pleurer ; et elle était demeurée depuis comme
marquée de ce roman.
A mesure que sa taille s’était épaissie, son âme avait pris des élans plus
poétiques ; et quand l’obésité l’eut clouée sur un fauteuil, sa pensée
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vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se croyait l’héroïne.
Elle en avait de préférées qu’elle faisait toujours revenir dans ses rêves,
comme une boîte à musique dont on remonte la manivelle répète
interminablement le même air. Toutes les romances langoureuses où l’on
parle de captives et d’hirondelles lui mouillaient infailliblement les
paupières ; et elle aimait même certaines chansons grivoises de Béranger à
cause des regrets qu’elles expriment.
Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses
songeries ; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce
qu’elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par les
bois d’alentour, et la lande déserte, et par le voisinage de la mer, les livres
de Walter Scott qu’elle lisait depuis quelques mois.
Dans les jours de pluie elle restait enfermée en sa chambre à visiter ce
qu’elle appelait ses « reliques ». C’étaient toutes ses anciennes lettres, les
lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron quand elle était sa
fiancée, et d’autres encore.
Elle les avait enfermées dans un secrétaire d’acajou portant à ses angles
des sphinx de cuivre ; et elle disait d’une voix particulière : « Rosalie, ma
fille, apporte-moi le tiroir aux souvenirs. »
La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur une
chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une à une, ces
lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en temps.
Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui
racontait des souvenirs d’enfance. La jeune fille se retrouvait dans ces
histoires d’autrefois, s’étonnant de la similitude de leurs pensées, de la
parenté de leurs désirs ; car chaque cœur s’imagine ainsi avoir tressailli
avant tout autre sous une foule de sensations qui ont fait battre ceux des
premières créatures et feront palpiter encore ceux des derniers hommes et
des dernières femmes.
Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions parfois
interrompaient quelques secondes ; et la pensée de Jeanne alors,
bondissant par-dessus les aventures commencées, s’élançait vers l’avenir
peuplé de joies, se roulait dans les espérances.
Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles
aperçurent tout à coup, au bout de l’allée, un gros prêtre qui s’en venait
vers elles.
Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il fut à
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trois pas et s’écria : « Eh bien, Madame la baronne, comment allons-nous
? » C’était le curé du pays.
Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père peu
croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère l’église, bien
qu’elle aimât les prêtres par une sorte d’instinct religieux de femme.
Elle avait totalement oublié l’abbé Picot, son curé, et rougit en le
voyant. Elle s’excusa de n’avoir point prévenu sa démarche. Mais le
bonhomme n’en semblait point froissé ; il regarda Jeanne, la complimenta
sur sa bonne mine, s’assit, mit son tricorne sur ses genoux et s’épongea le
front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots. Il tirait de sa poche à tout
instant un énorme mouchoir à carreaux imbibé de transpiration, et se le
passait sur le visage et sur le cou ; mais à peine le linge humide était-il
entré dans les profondeurs noires de sa robe que de nouvelles gouttes
poussaient sur sa peau, et, tombant sur la soutane rebondie au ventre,
fixaient en petites taches rondes la poussière volante des chemins.
Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme. Il
raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s’être aperçu
que ses deux paroissiennes n’étaient pas encore venues aux offices, la
baronne accordant son indolence avec sa foi confuse, et Jeanne trop
heureuse d’être délivrée du couvent où elle avait été repue de cérémonies
pieuses.
Le baron parut. Sa religion panthéiste le laissait indifférent aux dogmes.
Il fut aimable pour l’abbé qu’il connaissait de loin, et le retint à dîner.
Le prêtre sut plaire grâce à cette astuce inconsciente que le maniement
des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par le hasard des
événements à exercer un pouvoir sur leurs semblables.
La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités qui
rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et l’haleine courte
du gros homme plaisant à son obésité soufflante.
Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser aller
familier des fins de repas joyeuses.
Et tout à coup il s’écria comme si une idée heureuse lui eût traversé
l’esprit : « Mais j’ai un nouveau paroissien qu’il faut que je vous présente,
M. le vicomte de Lamare ! »
La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l’armorial de la
province, demanda : « Est-il de la famille de Lamare de l’Eure ? »
Le prêtre s’inclina : « Oui, Madame, c’est le fils du vicomte Jean de
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Lamare, mort l’an dernier. » Alors madame Adélaïde, qui aimait par-dessus
tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit que, les dettes du
père payées, le jeune homme, ayant vendu son château de famille, s’était
organisé un petit pied-à-terre dans une des trois fermes qu’il possédait
dans la commune d’Étouvent. Ces biens représentaient en tout cinq à six
mille livres de rentes ; mais le vicomte était d’humeur économe et sage et
comptait vivre simplement pendant deux ou trois ans dans ce modeste
pavillon afin d’amasser de quoi faire figure dans le monde pour se marier
avec avantage sans contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes.
Le curé ajouta : « C’est un bien charmant garçon ; et si rangé, si paisible.
Mais il ne s’amuse guère dans le pays. »
Le baron dit : « Amenez-le chez nous, Monsieur l’abbé, cela pourra le
distraire de temps en temps. »
Et on parla d’autre chose.
Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre
demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l’habitude
d’un peu d’exercice après ses repas. Le baron l’accompagna. Ils se
promenaient lentement tout le long de la façade blanche du château pour
revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l’une maigre, l’autre ronde et
coiffée d’un champignon, allaient et venaient tantôt devant eux, tantôt
derrière eux, selon qu’ils marchaient vers la lune ou qu’ils lui tournaient le
dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette qu’il avait tirée de sa
poche. Il en expliqua l’utilité avec le franc parler des hommes de
campagne : « C’est pour favoriser les renvois, parce que j’ai les digestions
un peu lourdes. »
Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l’astre clair, il prononça :
« On ne se lasse jamais de ce spectacle-là. »
Et il rentra prendre congé des dames.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
III
Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, poussées
par un délicat sentiment de déférence pour leur curé.
Elles l’attendirent après l’office afin de l’inviter à déjeuner pour le jeudi.
Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme élégant qui lui donnait
le bras familièrement. Dès qu’il aperçut les deux femmes, il fit un geste de
surprise joyeuse et s’écria : « Comme ça tombe ! Permettez-moi, Madame
la baronne et Mademoiselle Jeanne, de vous présenter votre voisin, M. le
vicomte de Lamare. »
Le vicomte s’inclina, dit son désir ancien déjà de faire la connaissance
de ces dames et se mit à causer avec aisance, en homme comme il faut,
ayant vécu. Il possédait une de ces figures heureuses dont rêvent les
femmes et qui sont désagréables à tous les hommes. Ses cheveux noirs et
frisés ombraient son front lisse et bruni ; et deux grands sourcils réguliers
comme s’ils eussent été artificiels rendaient profonds et tendres ses yeux
sombres dont le blanc semblait un peu teinté de bleu.
Ses cils serrés et longs prêtaient à son regard cette éloquence
passionnée qui trouble dans les salons la belle dame hautaine, et fait se
retourner la fille en bonnet qui porte un panier par les rues.
Le charme langoureux de cet œil faisait croire à la profondeur de la
pensée et donnait de l’importance aux moindres paroles.
La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop forte.
On se sépara après beaucoup de compliments.
M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite.
Il arriva comme on essayait un banc rustique posé le matin même sous
le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron voulait qu’on en
plaçât un autre, pour faire pendant, sous le tilleul ; petite mère, ennemie
de la symétrie, ne voulait pas. Le vicomte consulté fut de l’avis de la
baronne.
Puis il parla du pays, qu’il déclarait très « pittoresque », ayant trouvé,
dans ses promenades solitaires, beaucoup de « sites » ravissants. De temps
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en temps ses yeux, comme par hasard, rencontraient ceux de Jeanne ; et
elle éprouvait une sensation singulière de ce regard brusque, vite
détourné, où apparaissaient une admiration caressante et une sympathie
éveillée.
M. de Lamare le père, mort l’année précédente, avait justement connu
un intime ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille ; et la
découverte de cette connaissance enfanta une conversation d’alliances, de
dates, de parentés interminable. La baronne faisait des tours de force de
mémoire, rétablissant les ascendances et les descendances d’autres
familles, circulant, sans jamais se perdre, dans le labyrinthe compliqué des
généalogies.
« Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur ;
le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de Coursil, une Coursil-
Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mademoiselle de la Roche-
Aubert, qui était alliée aux Crisange. Or M. de Crisange fut l’intime de mon
père et a dû connaître aussi le vôtre.
— Oui, Madame. N’est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont le
fils s’est ruiné ?
— Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort de
son mari le comte d’Eretry ; mais elle ne voulut pas de lui parce qu’il
prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus les Viloise ? Ils ont
quitté la Touraine vers 1813, à la suite de revers de fortune, pour se fixer
en Auvergne ; et je n’en ai plus entendu parler.
— Je crois, Madame, que le vieux marquis est mort d’une chute de
cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l’autre avec un certain
Bassolle, un commerçant, riche dit-on, et qui l’avait séduite. »
Et des noms appris et retenus dès l’enfance dans les conversations des
vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égales prenaient
dans leurs esprits l’importance des grands événements publics. Ils parlaient
de gens qu’ils n’avaient jamais vus comme s’ils les connaissaient
beaucoup ; et ces gens-là, dans d’autres contrées, parlaient d’eux de la
même façon ; et ils se sentaient familiers de loin, presque amis, presque
alliés, par le seul fait d’appartenir à la même classe, à la même caste, d’être
d’un sang équivalent.
Le baron, d’une nature assez sauvage et d’une éducation qui ne
s’accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son monde,
ne connaissait guère les familles des environs, il interrogea sur elles le
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vicomte.
M. de Lamare répondit : « Oh ! il n’y a pas beaucoup de noblesse dans
l’arrondissement », du même ton dont il aurait déclaré qu’il y avait peu de
lapin sur les côtes ; et il donna des détails. Trois familles seulement se
trouvaient dans un rayon assez rapproché : le marquis de Coutelier, une
sorte de chef de l’aristocratie normande ; le vicomte et la vicomtesse de
Briseville, des gens d’excellente race, mais se tenant assez isolés ; enfin le
comte de Fourville, sorte de croquemitaine qui passait pour faire mourir sa
femme de chagrin et qui vivait en chasseur dans son château de la Vrillette,
bâti sur un étang.
Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines
par-ci, par là. Le vicomte ne les connaissait point.
Il prit congé ; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s’il lui eût
adressé un adieu particulier, plus cordial et plus doux.
La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père
répondit : « Oui, certes, c’est un garçon très bien élevé. »
On l’invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement.
Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l’après-midi, rejoignait
petite mère dans « son allée » et lui offrait le bras pour faire « son
exercice ». Quand Jeanne n’était point sortie, elle soutenait la baronne de
l’autre côté, et tous trois marchaient lentement d’un bout à l’autre du
grand chemin tout droit, allant et revenant sans cesse. Il ne parlait guère à
la jeune fille. Mais son œil, qui semblait en velours noir, rencontrait
souvent l’œil de Jeanne, qu’on aurait dit en agate bleue.
Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.
Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique les
aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l’absence aurait étonné peut-être
davantage que la disparition de son nez, il prononça : « Avec ce vent là,
M’sieu l’baron, y aurait d’quoi aller d’main jusqu’Étretat, et r’venir sans
s’donner d’peine. »
Jeanne joignit les mains : « Oh papa, si tu voulais ? » Le baron se tourna
vers M. de Lamare :
« En êtes-vous, vicomte ? Nous irions déjeuner là-bas. »
Et la partie fut tout de suite décidée.
Dès l’aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent à
s’habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant d’abord la
plaine, puis le bois tout vibrant de chants d’oiseaux. Le vicomte et le père
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Lastique étaient assis sur un cabestan.
Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs
épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec
peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des
rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d’une voix
traînante son interminable « Ohée hop ! » qui devait régler l’effort
commun.
Mais lorsqu’on parvint à la pente, le canot tout d’un coup partit, dévala
sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il s’arrêta net à
l’écume des petites vagues, et tout le monde prit place sur les bancs ; puis
les deux matelots restés à terre le mirent à flot.
Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et ridait la
surface de l’eau. La voile fut hissée, s’arrondit un peu, et la barque s’en alla
paisiblement, à peine bercée par la mer.
On s’éloigna d’abord. Vers l’horizon, le ciel se baissant se mêlait à
l’Océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une grande ombre à son
pied, et des pentes de gazon pleines de soleil l’échancraient par endroits.
Là-bas, en arrière, des voiles brunes sortaient de la jetée blanche de
Fécamp, et là-bas, en avant, une roche d’une forme étrange, arrondie et
percée à jour, avait à peu près la figure d’un éléphant énorme enfonçant sa
trompe dans les flots. C’était la petite porte d’Étretat.
Jeanne, tenant le bordage d’une main, un peu étourdie par le
bercement des vagues, regardait au loin ; et il lui semblait que trois seules
choses étaient vraiment belles dans la création : la lumière, l’espace et
l’eau.
Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et l’écoute,
buvait un coup de temps en temps à même une bouteille cachée sous son
banc ; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait
inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fumée bleue tandis
qu’un autre tout pareil s’échappait du coin de sa bouche. Et on ne voyait
jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que l’ébène, ou le
remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d’une main, l’ôtait de ses lèvres,
et du même coin d’où sortait la fumée lançait à la mer un long jet de salive
brune.
Le baron, assis à l’avant, surveillait la voile, tenant la place d’un
homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu troublés
tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux qu’ils
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levaient au même moment comme si une affinité les eût avertis ; car entre
eux flottait déjà cette subtile et vague tendresse qui naît si vite entre deux
jeunes gens, lorsque le garçon n’est pas laid et que la fille est jolie. Ils se
sentaient heureux l’un près de l’autre, peut-être parce qu’ils pensaient l’un
à l’autre.
Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer
étendue sous lui ; mais elle eut comme une coquetterie et s’enveloppa
d’une brume légère qui la voilait à ses rayons. C’était un brouillard
transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les lointains
plus doux. L’astre dardait ses flammes, faisait fondre cette nuée brillante ;
et, lorsqu’il fut dans toute sa force, la buée s’évapora, disparut ; et la mer,
lisse comme une glace, se mit à miroiter dans la lumière.
Jeanne, tout émue, murmura : « Comme c’est beau ! » Le vicomte
répondit : « Oh oui, c’est beau. » La clarté sereine de cette matinée faisait
s’éveiller comme un écho dans leurs cœurs.
Et soudain on découvrit les grandes arcades d’Étretat, pareilles à deux
jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d’arche à des
navires ; tandis qu’une aiguille de roche blanche et pointue se dressait
devant la première.
On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la
barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras
Jeanne pour la déposer à terre sans qu’elle se mouillât les pieds ; puis ils
montèrent la dure banque de galet, côte à côte, émus tous deux de ce
rapide enlacement, et ils entendirent tout à coup le père Lastique disant
au baron : « M’est avis que ça ferait un joli couple tout d’même. »
Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut charmant.
L’Océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait rendus silencieux ; la
table les fit bavards, et bavards comme des enfants en vacance.
Les choses les plus simples leur donnaient d’interminables gaietés.
Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son
béret sa pipe qui fumait encore ; et l’on rit. Une mouche attirée sans doute
par son nez rouge s’en vint à plusieurs reprises se poser dessus ; et,
lorsqu’il l’avait chassée d’un coup de main trop lent pour la saisir, elle
allait se poster sur un rideau de mousseline, que beaucoup de ses sœurs
avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement le pif enluminé du
matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour revenir s’y installer.
A chaque voyage de l’insecte un rire fou jaillissait ; et, lorsque le vieux,
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ennuyé par ce chatouillement, murmura : « Elle est bougrement ostinée »,
Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se tordant, étouffant, la
serviette sur la bouche pour ne pas crier.
Lorsqu’on eut pris le café : « Si nous allions nous promener », dit
Jeanne. Le vicomte se leva ; mais le baron préférait faire son lézard au
soleil sur le galet : « Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez ici
dans une heure. »
Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays ; et,
après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une grande ferme,
ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux.
Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre
ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le déjeuner les avait
étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient maintenant un peu
fous avec des envies de courir éperdument dans les champs. Jeanne
entendait bourdonner ses oreilles, toute remuée par des sensations
nouvelles et rapides.
Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les
récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les sauterelles
s’égosillaient nombreuses comme les brins d’herbe, jetant partout, dans
les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des côtes, leur cri maigre et
assourdissant.
Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d’un bleu miroitant et
jauni comme s’il allait tout d’un coup devenir rouge, à la façon des métaux
trop rapprochés d’un brasier.
Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.
Encaissée entre deux talus, une allée étroite s’avançait sous de grands
arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur moisie les saisit en
entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et pénètre dans les
poumons. L’herbe avait disparu, faute de jour et d’air libre ; mais une
mousse cachait le sol.
Ils avançaient : « Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu »,
dit-elle. Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait dans la
verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre, avait réveillé
des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait éclore des petites fleurs
blanches, fines comme un brouillard, et des digitales pareilles à des fusées.
Des papillons, des abeilles, des frelons trapus, des cousins démesurés qui
ressemblaient à des squelettes de mouches, mille insectes volants, des
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bêtes à bon Dieu roses et tachetées, des bêtes d’enfer aux reflets
verdâtres, d’autres noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et
chaud, creusé dans l’ombre glacée des lourds feuillages.
Ils s’assirent, la tête à l’abri et les pieds dans la chaleur. Ils regardaient
toute cette vie grouillante et petite qu’un rayon fait apparaître ; et Jeanne
attendrie répétait : « Comme on est bien ! que c’est bon la campagne ! Il y
a des moments où je voudrais être mouche ou papillon pour me cacher
dans les fleurs. »
Ils parlèrent d’eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton plus
bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait déjà dégoûté du
monde, las de sa vie futile ; c’était toujours la même chose ; on n’y
rencontrait rien de vrai, rien de sincère.
Le monde ! elle aurait bien voulu le connaître ; mais elle était
convaincue d’avance qu’il ne valait pas la campagne.
Et plus leurs cœurs se rapprochaient, plus ils s’appelaient avec
cérémonie « monsieur et mademoiselle », plus aussi leurs regards se
souriaient, se mêlaient ; et il leur semblait qu’une bonté nouvelle entrait
en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille choses dont ils ne
s’étaient jamais souciés.
Ils revinrent ; mais le baron était parti à pied jusqu’à la Chambre-aux-
Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de falaise ; et ils
l’attendirent à l’auberge.
Il ne reparut qu’à cinq heures du soir, après une longue promenade sur
les côtes.
On remonta dans la barque. Elle s’en allait mollement, vent arrière,
sans secousse aucune, sans avoir l’air d’avancer. La brise arrivait par
souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la laissaient
retomber, flasque, le long du mât. L’onde opaque semblait morte ; et le
soleil épuisé d’ardeurs, suivant sa route arrondie, s’approchait d’elle tout
doucement.
L’engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde.
Jeanne dit enfin : « Comme j’aimerais voyager ! »
Le vicomte reprit : « Oui, mais c’est triste de voyager seul, il faut être au
moins deux pour se communiquer ses impressions.
Elle réfléchit : « C’est vrai... j’aime à me promener seule cependant...
comme on est bien quand on rêve, toute seule... »
Il la regarda longuement : « On peut aussi rêver à deux. »
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Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion ? Peut-être. Elle considéra
l’horizon comme pour découvrir encore plus loin ; puis, d’une voix lente :
« Je voudrais aller en Italie... et en Grèce... ah oui, en Grèce... et en Corse !
ce doit être si sauvage et si beau ! »
Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.
Elle disait : « Non, j’aimerais les pays tout neufs comme la Corse, ou les
pays très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce doit être si doux
de retrouver les traces de ces peuples dont nous savons l’histoire depuis
notre enfance, de voir les lieux où se sont accomplies les grandes choses. »
Le vicomte, moins exalté, déclara : « Moi, l’Angleterre m’attire
beaucoup ; c’est une région fort instructive. »
Alors ils parcoururent l’univers, discutant les agréments de chaque pays,
depuis les pôles jusqu’à l’équateur, s’extasiant sur des paysages
imaginaires et les mœurs invraisemblables de certains peuples comme les
Chinois ou les Lapons ; mais ils en arrivèrent à conclure que le plus beau
pays du monde, c’était la France, avec son climat tempéré, frais l’été et
doux l’hiver, ses riches campagnes, ses vertes forêts, ses grands fleuves
calmes et ce culte des beaux-arts qui n’avait existé nulle part ailleurs,
depuis les grands siècles d’Athènes.
Puis ils se turent.
Le soleil, plus bas, semblait saigner ; et une large traînée lumineuse, une
route éblouissante courait sur l’eau depuis la limite de l’Océan jusqu’au
sillage de la barque.
Les derniers souffles de vent tombèrent ; toute ride s’aplanit ; et la voile
immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir l’espace,
faire le silence autour de cette rencontre d’éléments ; tandis que, cambrant
sous le ciel son ventre luisant et liquide, la mer, fiancée monstrueuse,
attendait l’amant de feu qui descendait vers elle. Il précipitait sa chute,
empourpré comme par le désir de leur embrassement. Il la joignit ; et, peu
à peu, elle le dévora.
Alors de l’horizon une fraîcheur accourut ; un frisson plissa le sein
mouvant de l’eau comme si l’astre englouti eût jeté sur le monde un soupir
d’apaisement.
Le crépuscule fut court ; la nuit se déploya criblée d’astres. Le père
Lastique prit les rames ; et on s’aperçut que la mer était phosphorescente.
Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient ces lueurs mouvantes que la
barque laissait derrière elle. Ils ne songeaient presque plus, contemplant
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vaguement, aspirant le soir dans un bien-être délicieux ; et comme Jeanne
avait une main appuyée sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme
par hasard, contre sa peau ; elle ne remua point, surprise, heureuse, et
confuse de ce contact si léger.
Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit
étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de
pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à la
façon d’un cœur, d’un cœur ami ; qu’elle serait le témoin de toute sa vie,
qu’elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac vif et régulier ;
et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser sur ses ailes. Elle
aurait embrassé n’importe quoi. Elle se souvint d’avoir caché dans le fond
d’un tiroir une vieille poupée d’autrefois ; elle la rechercha, la revit avec la
joie qu’on a en retrouvant des amies adorées ; et, la serrant contre sa
poitrine, elle cribla de baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée
du joujou.
Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.
Était-ce bien LUI l’époux promis par mille voix secrètes, qu’une
Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route ? Était-ce
bien l’être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence ? Étaient-ils
ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant devaient s’étreindre,
se mêler indissolublement, engendrer l’AMOUR ?
Elle n’avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces
ravissements fous, ces soulèvements profonds qu’elle croyait être la
passion ; il lui semblait cependant qu’elle commençait à l’aimer ; car elle se
sentait parfois toute défaillante en pensant à lui ; et elle y pensait sans
cesse. Sa présence lui remuait le cœur ; elle rougissait et pâlissait en
rencontrant un regard, et frissonnait en entendant sa voix.
Elle dormit bien peu cette nuit-là.
Alors de jour en jour le troublant désir d’aimer l’envahit davantage. Elle
se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les nuages, des
pièces de monnaie jetées en l’air.
Or, un soir, son père lui dit : « Fais-toi belle demain matin. » Elle
demanda : « Pourquoi, papa ? » Il reprit : « C’est un secret. »
Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette
claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons ; et, sur
une chaise, un énorme bouquet.
Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus : « Lerat, pâtissier à
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Fécamp. Repas de noces » ; et Ludivine, aidée d’un marmiton, tirait d’une
trappe ouvrant derrière la carriole beaucoup de grands paniers plats qui
sentaient bon.
Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de
mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied. Sa
longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l’échancrure sur la
poitrine la dentelle de son jabot ; et une cravate fine, à plusieurs tours, le
forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte d’une distinction grave.
Il avait un autre air que de coutume, cet aspect particulier que la toilette
donne subitement aux visages les mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le
regardait comme si elle ne l’avait point encore vu ; elle le trouvait
souverainement gentilhomme, grand seigneur de la tête aux pieds.
Il s’inclina, en souriant : « Eh bien, ma commère, êtes-vous prête ? »
Elle balbutia : « Mais quoi ? Qu’y a-t-il donc ?
— Tu le sauras tout à l’heure », dit le baron.
La calèche attelée s’avança, madame Adélaïde descendit de sa chambre
en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par
l’élégance de M. de Lamare que petit père murmura : « Dites donc,
vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût. » Il rougit
jusqu’aux oreilles, fit semblant de n’avoir pas entendu, et, s’emparant du
gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus étonnée encore. Tous
les quatre montèrent en voiture ; et la cuisinière Ludivine, qui apportait à
la baronne un bouillon froid pour la soutenir, déclara : « Vrai, Madame, on
dirait une noce. »
On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu’on avançait à
travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les plis se
voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la main du baron
et se mettaient à suivre comme derrière une procession.
Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle.
Lorsqu’on arriva devant l’église, on s’arrêta ; et la grande croix d’argent
parut, tenue droite par un enfant de chœur précédant un autre gamin
rouge et blanc qui portait l’urne d’eau bénite où trempait le goupillon.
Puis passèrent trois vieux chantres dont l’un boitait, puis le serpent,
puis le curé soulevant de son ventre pointu l’étole dorée, croisée dessus. Il
dit bonjour d’un sourire et d’un signe de tête ; puis, les yeux mi-clos, les
lèvres remuées d’une prière, la barrette enfoncée jusqu’au nez, il suivit son
état-major en surplis en se dirigeant vers la mer.
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Sur la plage une foule attendait autour d’une barque neuve
enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs
rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom JEANNE apparaissait en
lettres d’or, à l’arrière.
Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l’argent du baron,
s’avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d’un même mouvement,
ôtèrent ensemble leurs coiffures ; et une rangée de dévotes,
encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des
épaules, s’agenouillèrent en cercle à l’aspect de la croix.
Le curé, entre les deux enfants de chœur, s’en vint à l’un des bouts de
l’embarcation, tandis qu’à l’autre, les trois vieux chantres, crasseux dans
leur blanche vêture, le menton poileux, l’air grave, l’œil sur le livre de
plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la claire matinée.
Chaque fois qu’ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait
son mugissement ; et dans l’enflure de ses joues pleines de vent ses petits
yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du cou,
semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en soufflant.
La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au
baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de râteau
grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les grandes
mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant des courbes
dans le ciel bleu, s’éloignaient, revenaient d’un vol arrondi au-dessus de la
foule agenouillée, comme pour voir aussi ce qu’on faisait là.
Mais le chant s’arrêta après un amen hurlé cinq minutes ; et le prêtre,
d’une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait
que les terminaisons sonores.
Il fit ensuite le tour de la barque en l’aspergeant d’eau bénite, puis il
commença à murmurer des orémus en se tenant à présent le long d’un
bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles,
la main dans la main.
Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune
fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à trembler
tellement, que ses dents s’entrechoquaient. Le rêve qui la hantait depuis
quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans une espèce
d’hallucination, l’apparence d’une réalité. On avait parlé de noce, un prêtre
était là, bénissant, des hommes en surplis psalmodiaient des prières ;
n’était-ce pas elle qu’on mariait !
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Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l’obsession de son cœur
avait-elle couru le long de ses veines jusqu’au cœur de son voisin ?
Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une sorte d’ivresse
d’amour ? ou bien, savait-il seulement par expérience qu’aucune femme ne
lui résistait ? Elle s’aperçut soudain qu’il pressait sa main, doucement
d’abord, puis plus fort, plus fort, à la briser. Et, sans que sa figure remuât,
sans que personne s’en aperçût, il dit, oui certes, il dit très distinctement :
« Oh Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fiançailles. »
Elle baissa la tête d’un mouvement très lent qui peut-être voulait dire
« oui ». Et le prêtre qui jetait encore de l’eau bénite leur en envoya
quelques gouttes sur les doigts.
C’était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La
croix, entre les mains de l’enfant de chœur, avait perdu sa dignité ; elle
filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée en avant, prête
à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus, galopait derrière ; les
chantres et le serpent avaient disparu par une ruelle pour être plus tôt
déshabillés ; et les matelots, par groupes, se hâtaient. Une même pensée
qui mettait en leur tête comme une odeur de cuisine, allongeait les
jambes, mouillait les bouches de salive, descendait jusqu’au fond des
ventres où elle faisait chanter les boyaux.
Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.
La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante
personnes y prirent place ; marins et paysans. La baronne, au centre, avait
à ses côtés les deux curés, celui d’Yport et celui des Peuples. Le baron, en
face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre campagnarde déjà
vieille qui adressait de tous les côtés une multitude de petits saluts. Elle
avait une figure étroite serrée dans son grand bonnet normand, une vraie
tête de poule à huppe blanche, avec un œil tout rond et toujours étonné ;
et elle mangeait par petits coups rapides comme si elle eût picoté son
assiette avec son nez.
Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait plus
rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de joie.
Elle lui demanda : « Quel est donc votre petit nom ? »
Il dit : « Julien. Vous ne saviez pas ? »
Mais elle ne répondit point, pensant : « Comme je le répéterai souvent,
ce nom-là ! »
Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa de
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l’autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice, appuyée sur
le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien allèrent jusqu’au
bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus ; et tout à coup il lui
saisit les mains : « Dites, voulez-vous être ma femme ? »
Elle baissa encore la tête ; et comme il balbutiait : « Répondez, je vous
en supplie ! » elle releva ses yeux vers lui, tout doucement ; et il lut la
réponse dans son regard.
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UNE VIE
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IV
Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu’elle fût
levée, et, s’asseyant sur les pieds du lit : « M. le vicomte de Lamare nous a
demandé ta main. »
Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.
Son père reprit : « Nous avons remis notre réponse à tantôt. » Elle
haletait étranglée par l’émotion. Au bout d’une minute le baron, qui
souriait, ajouta : « Nous n’avons voulu rien faire sans t’en parler. Ta mère
et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre cependant t’y
engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand il s’agit du
bonheur d’une vie, on ne doit pas se préoccuper de l’argent. Il n’a plus
aucun parent ; si tu l’épousais donc, ce serait un fils qui entrerait dans
notre famille, tandis qu’avec un autre, c’est toi, notre fille, qui irais chez
des étrangers. Le garçon nous plaît. Te plairait-il... à toi ? »
Elle balbutia, rouge jusqu’aux cheveux : « Je veux bien, papa. »
Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours,
murmura : « Je m’en doutais un peu, Mademoiselle. »
Elle vécut jusqu’au soir comme si elle était grise, sans savoir ce qu’elle
faisait, prenant machinalement des objets pour d’autres, et les jambes
toutes molles de fatigue sans qu’elle eût marché.
Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le
platane, le vicomte parut.
Le cœur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s’avançait
sans paraître ému. Lorsqu’il fut tout près, il prit les doigts de la baronne et
les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de la jeune fille, il y
déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre et reconnaissant.
Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls dans
les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet devant la
lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l’allée de petite mère, lui,
parlant d’avenir, elle, les yeux baissés sur la trace poudreuse du pied de la
baronne.
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Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement ; il fut donc
convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août ; et
que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de
noce. Jeanne consultée sur le pays quelle voulait visiter se décida pour la
Corse où l’on devait être plus seuls que dans les villes d’Italie.
Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop
vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant le
charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés, des regards
passionnés si longs que les âmes semblent se mêler ; et vaguement
tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.
On résolut de n’inviter personne au mariage, à l’exception de tante
Lison, la sœur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire dans un
couvent de Versailles.
Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sœur avec
elle ; mais la vieille fille, poursuivie par l’idée qu’elle gênait tout le monde,
qu’elle était inutile et importune, se retira dans une de ces maisons
religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et isolés dans
l’existence.
Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.
C’était une petite femme qui parlait peu, s’effaçait toujours,
apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans sa
chambre où elle restait enfermée sans cesse.
Elle avait un air bon et vieillot, bien qu’elle fût âgée seulement de
quarante-deux ans, un œil doux et triste ; et elle n’avait jamais compté
pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n’était point jolie ni
turbulente, on ne l’embrassait guère ; et elle restait tranquille et douce
dans les coins. Depuis elle demeura toujours sacrifiée. Jeune fille, personne
ne s’occupa d’elle.
C’était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un
meuble vivant qu’on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne
s’inquiète jamais.
Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait
comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec une
familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante. Elle
s’appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune. Quand on
avait vu qu’elle ne se mariait pas, qu’elle ne se marierait sans doute point,
de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance de Jeanne, elle était devenue
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« tante Lison » une humble parente, proprette, affreusement timide, même
avec sa sœur et son beau-frère qui l’aimaient pourtant, mais d’une
affection vague participant d’une tendresse indifférente, d’une compassion
inconsciente et d’une bienveillance naturelle.
Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date : « C’était à l’époque du coup
de tête de Lison. »
On n’en disait jamais plus ; et ce « coup de tête » restait comme
enveloppé de brouillard.
Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s’était jetée à l’eau sans qu’on sût
pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait faire pressentir
cette folie. On l’avait repêchée à moitié morte ; et ses parents, levant des
bras indignés, au lieu de chercher la cause mystérieuse de cette action,
s’étaient contentés de parler du « coup de tête », comme ils parlaient de
l’accident du cheval « Coco » qui s’était cassé la jambe un peu auparavant
dans une ornière et qu’on avait été obligé d’abattre.
Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très
faible. Le doux mépris qu’elle inspirait à ses proches s’infiltra lentement
dans le cœur de tous les gens qui l’entouraient. La petite Jeanne elle-
même, avec cette divination naturelle des enfants, ne s’occupait point
d’elle, ne montait jamais l’embrasser dans son lit, ne pénétrait jamais dans
sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette chambre les quelques
soins nécessaires, semblait seule savoir où elle était située.
Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la
« Petite » allait, par habitude, lui tendre son front ; voilà tout.
Si quelqu’un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir ; et
quand elle n’était pas là, on ne s’occupait jamais d’elle, on ne songeait
jamais à elle, on n’aurait jamais eu la pensée de s’inquiéter, de demander :
« Tiens, mais je n’ai pas vu Lison, ce matin. »
Elle ne tenait point de place ; c’était un de ces êtres qui demeurent
inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne fait
ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent entrer ni
dans l’existence, ni dans les habitudes, ni dans l’amour de ceux qui vivent à
côté d’eux.
Quand on prononçait « tante Lison », ces deux mots n’éveillaient pour
ainsi dire aucune affection en l’esprit de personne. C’est comme si on avait
dit : « la cafetière ou le sucrier ».
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Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets ; ne faisait jamais
de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets la
propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites d’une
espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce qu’elle
touchait.
Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l’idée de ce mariage.
Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d’elle, demeurèrent
presque inaperçus.
Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu’elle était là.
Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne
quittaient point les fiancés. Elle s’occupa du trousseau avec une énergie
singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une simple couturière
dans sa chambre où personne ne la venait voir.
A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu’elle avait
ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en
demandant : « Est-ce bien comme ça, Adélaïde ? » Et petite mère, tout en
examinant nonchalamment l’objet, répondait : « Ne te donne donc pas
tant de mal, ma pauvre Lison. »
Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la lune
se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent, attendrissent,
font s’exalter, semblent éveiller toutes les poésies secrètes de l’âme. Les
souffles doux des champs entraient dans le salon tranquille. La baronne et
son mari jouaient mollement une partie de cartes dans la clarté ronde que
l’abat-jour de la lampe dessinait sur la table ; tante Lison, assise entre eux,
tricotait ; et les jeunes gens, accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le
jardin plein de clarté.
Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui
s’étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu’au bosquet tout noir.
Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers ses
parents : « Petit père, nous allons faire un tour là, sur l’herbe, devant le
château. » Le baron dit, sans quitter son jeu : « Allez, mes enfants », et se
remit à sa partie.
Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande
pelouse blanche jusqu’au petit bois du fond.
L’heure avançait sans qu’ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée
voulut monter à sa chambre : « Il faut rappeler les amoureux », dit-elle.
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Le baron, d’un coup d’œil, parcourut le vaste jardin lumineux, où les
deux ombres erraient doucement.
« Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors ! Lison va les attendre ;
n’est-ce pas, Lison ? »
La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix timide :
« Certainement, je les attendrai. »
Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du jour :
« Je vais me coucher aussi », dit-il. Et il partit avec sa femme.
Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du fauteuil
l’ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint s’accouder à la
fenêtre et contempla la nuit charmante.
Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet
jusqu’au perron, du perron jusqu’au bosquet. Ils se serraient les doigts et
ne parlaient plus, comme sortis d’eux-mêmes, tout mêlés à la poésie visible
qui s’exhalait de la terre.
Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de
la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe.
« Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde. »
Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle sans
pensée :
« Oui, tante Lison nous regarde. »
Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s’aimer.
Mais la rosée couvrait l’herbe, ils eurent un petit frisson de fraîcheur.
« Rentrons maintenant », dit-elle.
Et ils revinrent.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s’était remise à
tricoter ; elle avait le front penché sur son travail ; et ses doigts maigres
tremblaient un peu comme s’ils eussent été très fatigués.
Jeanne s’approcha.
« Tante, on va dormir, à présent. »
La vieille fille tourna les yeux ; ils étaient rouges comme si elle eût
pleuré. Les amoureux n’y prirent point garde ; mais le jeune homme
aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts d’eau. Il fut
saisi d’inquiétude et demanda tendrement : « N’avez-vous point froid à vos
chers petits pieds ? »
Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d’un tremblement si
fort que son ouvrage s’en échappa ; la pelote de laine roula au loin sur le
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parquet ; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle se mit à
pleurer par grands sanglots convulsifs.
Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne
brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée, répétant :
« Mais qu’as-tu, mais qu’as-tu, tante Lison ? »
Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de
larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit :
« C’est quand il t’a demandé... N’avez-vous pas froid à... à... à vos chers
petits pieds ?... on ne m’a jamais dit de ces choses-là... à moi... jamais...
jamais... »
Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée d’un
amoureux débitant des tendresses à Lison ; et le vicomte s’était retourné
pour cacher sa gaieté.
Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot sur le
fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l’escalier sombre, cherchant sa
chambre à tâtons.
Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris.
Jeanne murmura : « Cette pauvre tante !... » Julien reprit : « Elle doit être
un peu folle, ce soir. »
Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement,
tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide
que venait de quitter tante Lison.
Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille fille.
Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez
calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d’émotions douces.
Elle n’eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour
décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout son
corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous la peau ;
et elle s’apercevait, en touchant les objets, que ses doigts tremblaient
beaucoup.
Elle ne reprit possession d’elle que dans le chœur de l’église pendant
l’office.
Mariée ! Ainsi elle était mariée ! La succession de choses, de
mouvements, d’événements accomplis depuis l’aube lui paraissait un rêve,
un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour de nous ;
les gestes même ont une signification nouvelle ; jusqu’aux heures, qui ne
semblent plus à leur place ordinaire.
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Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien n’était
modifié dans son existence ; l’espoir constant de sa vie devenait seulement
plus proche, presque palpable. Elle s’était endormie jeune fille ; elle était
femme maintenant.
Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l’avenir avec
toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte ouverte
devant elle ; elle allait entrer dans l’Attendu.
La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide ; car on
n’avait invité personne ; puis on ressortit.
Quand ils apparurent sur la porte de l’église, un fracas formidable fit
faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c’était une
salve de coups de fusil tirée par les paysans ; et jusqu’aux Peuples les
détonations ne cessèrent plus.
Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains et celui
d’Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros cultivateurs des
environs.
Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la
baronne, tante Lison, le maire et l’abbé Picot se mirent à parcourir l’allée
de petite mère ; tandis que dans l’allée en face l’autre prêtre lisait son
bréviaire en marchant à grands pas.
On entendait de l’autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans
qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché
emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient.
Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus, et,
muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un peu frais, bien
qu’on fût au milieu d’août ; le vent du nord soufflait, et le grand soleil
luisait durement dans le ciel tout bleu.
Les jeunes gens, pour trouver de l’abri, traversèrent la lande en
tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui
descend vers Yport. Dès qu’ils eurent atteint les taillis, aucun souffle ne les
effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre un étroit sentier
s’enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine marcher de front ; alors
elle sentit un bras qui se glissait lentement autour de sa taille.
Elle ne disait rien, haletante, le cœur précipité, la respiration coupée.
Des branches basses leur caressaient les cheveux ; ils se courbaient souvent
pour passer. Elle cueillit une feuille ; deux bêtes à bon Dieu, pareilles à
deux frêles coquillages rouges, étaient blotties dessous.
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Alors elle dit, innocente et rassurée un peu : « Tiens, un ménage. »
Julien effleura son oreille de sa bouche : « Ce soir vous serez ma
femme. »
Quoiqu’elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs, elle
ne songeait encore qu’à la poésie de l’amour, et fut surprise. Sa femme ?
ne l’était-elle pas déjà ?
Alors il se mit à l’embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et sur
le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois par ces
baisers d’homme auxquels elle n’était point habituée, elle penchait
instinctivement la tête de l’autre côté pour éviter cette caresse qui la
ravissait cependant.
Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s’arrêta,
confuse d’être si loin. Qu’allait-on penser ? « Retournons », dit-elle.
Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous deux, ils
se trouvèrent face à face, si près qu’ils sentirent leurs haleines sur leurs
visages ; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent d’un de ces regards fixes,
aigus, pénétrants, où deux âmes croient se mêler. Ils se cherchèrent dans
leurs yeux, derrière leurs yeux, dans cet inconnu impénétrable de l’être ; ils
se sondèrent dans une muette et obstinée interrogation. Que seraient-ils
l’un pour l’autre ? Que serait cette vie qu’ils commençaient ensemble ?
Que se réservaient-ils l’un à l’autre de joies, de bonheurs ou de désillusions
en ce long tête-à-tête indissoluble du mariage ? Et il leur sembla, à tous les
deux, qu’ils ne s’étaient pas encore vus.
Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa
femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle n’en avait
jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines et dans ses
moelles ; et elle en eut une telle secousse mystérieuse qu’elle repoussa
éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber sur le dos.
« Allons-nous-en. Allons-nous-en », balbutia-t-elle.
Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu’il garda dans les siennes.
Ils n’échangèrent plus un mot jusqu’à la maison. Le reste de l’après-midi
sembla long.
On se mit à table à la nuit tombante.
Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands.
Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le maire
et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse gaieté qui
doit accompagner les noces.
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Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures
environ ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la
première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on
apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient
aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes sautaient en
rond en hurlant un air de danse sauvage qu’accompagnaient faiblement
deux violons et une clarinette juchés sur une grande table de cuisine en
estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait entièrement parfois la
chanson des instruments ; et la frêle musique déchirée par les voix
déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux, en petits fragments de
quelques notes éparpillées.
Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment les
verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore ruisselants
d’eau, sous les robinets d’où coulait le filet rouge du vin ou le filet d’or du
cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux tranquilles, les filles en sueur
se pressaient, tendaient les bras pour saisir à leur tour un vase quelconque
et se verser à grands flots dans la gorge, en renversant la tête, le liquide
qu’ils préféraient.
Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le
plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait aux
convives mornes de la salle, l’envie de danser aussi, de boire au ventre de
ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du beurre et un
oignon cru.
Le maire, qui battait la mesure avec son couteau, s’écria : « Sacristi ! ça
va bien, c’est comme qui dirait les noces de Ganache. »
Un frisson de rire étouffé courut. Mais l’abbé Picot, ennemi naturel de
l’autorité civile, répliqua : « Vous voulez dire de Cana. » L’autre n’accepta
pas la leçon. « Non, Monsieur le curé, je m’entends ; quand je dis Ganache,
c’est Ganache. »
On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au
populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.
Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
demandait son mari ; enfin elle dit, presque haut : « Non, mon ami, je ne
peux pas, je ne saurais comment m’y prendre. »
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Petit père alors, la quittant brusquement, s’approcha de Jeanne.
« Veux-tu faire un tour avec moi, fillette ? » Tout émue, elle répondit :
« Comme tu voudras, papa. » Ils sortirent.
Dès qu’ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec les
saisit. Un de ces vents froids d’été, qui sentent déjà l’automne.
Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
étoiles.
Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant tendrement
la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait indécis, troublé. Enfin
il se décida.
« Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta
mère ; mais, comme elle s’y refuse, il faut bien que je prenne sa place.
J’ignore ce que tu sais des choses de l’existence. Il est des mystères qu’on
cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles qui doivent
rester pures d’esprit, irréprochablement pures jusqu’à l’heure où nous les
remettons entre les bras de l’homme qui prendra soin de leur bonheur.
C’est à lui qu’il appartient de lever ce voile jeté sur le doux secret de la vie.
Mais, elles, si aucun soupçon ne les a encore effleurées, se révoltent
souvent devant la réalité un peu brutale cachée derrière les rêves. Blessées
en leur âme, blessées même en leur corps, elles refusent à l’époux ce que
la loi, la loi humaine et la loi naturelle lui accordent comme un droit
absolu. Je ne puis t’en dire davantage, ma chérie ; mais n’oublie point ceci,
seulement ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari. »
Que savait-elle au juste ? que devinait-elle ? Elle s’était mise à trembler,
oppressée d’une mélancolie accablante et douloureuse comme un
pressentiment.
Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. Madame
Adélaïde sanglotait sur le cœur de Julien. Ses pleurs, des pleurs bruyants
poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir en même
temps du nez, de la bouche et des yeux ; et le jeune homme interdit,
gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras pour lui
recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.
Le baron se précipita. « Oh ! pas de scène ; pas d’attendrissement, je
vous prie » ; et, prenant sa femme, il l’assit dans un fauteuil pendant
qu’elle s’essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne : « Allons,
petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher. »
Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s’enfuit.
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Tante Lison s’était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme
restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois
qu’aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée,
debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des
restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable, le
baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient entreprendre
dans quelques jours.
Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui pleurait
comme une source. Les mains errantes au hasard, elle ne trouvait plus les
cordons ni les épingles et elle semblait assurément plus émue encore que
sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux larmes de sa bonne ; il lui
semblait qu’elle était entrée dans un autre monde, partie sur une autre
terre, séparée de tout ce qu’elle avait connu, de tout ce qu’elle avait chéri.
Tout lui semblait bouleversé dans sa vie et dans sa pensée ; même cette
idée étrange lui vint : « Aimait-elle son mari ? » Voilà qu’il lui apparaissait
tout à coup comme un étranger qu’elle connaissait à peine. Trois mois
auparavant elle ne savait point qu’il existait, et maintenant elle était sa
femme. Pourquoi cela ? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme
dans un trou ouvert sous vos pas ?
Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit ; et ses
draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette
sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l’âme depuis
deux heures.
Rosalie s’enfuit, toujours sanglotant ; et Jeanne attendit. Elle attendit
anxieuse, le cœur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et annoncé en termes
confus par son père, cette révélation mystérieuse de ce qui est le grand
secret de l’amour.
Sans qu’elle eût entendu monter l’escalier, on frappa trois coups légers
contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit point. On
frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la tête sous ses
couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des bottines
craquèrent doucement sur le parquet ; et soudain on toucha son lit.
Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri ; et, dégageant sa
tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant. « Oh !
que vous m’avez fait peur ! » dit-elle.
Il reprit : « Vous ne m’attendiez donc point ? » Elle ne répondit pas. Il
était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon ; et elle se
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sentit affreusement honteuse d’être couchée ainsi devant cet homme si
correct.
Ils ne savaient plus que dire, que faire, n’osant même pas se regarder à
cette heure sérieuse et décisive d’où dépend l’intime bonheur de toute la
vie.
Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et quelle
souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne froisser
aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d’une âme virginale
et nourrie de rêves.
Alors, doucement, il lui prit la main qu’il baisa, et, s’agenouillant auprès
du lit comme devant un autel, il murmura d’une voix aussi légère qu’un
souffle : « Voudrez-vous m’aimer ? » Elle, rassurée tout à coup, souleva sur
l’oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle sourit : « Je vous aime déjà,
mon ami. »
Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix
changée par ce bâillon de chair : « Voulez-vous me prouver que vous
m’aimez ? »
Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu’elle
disait, sous le souvenir des paroles de son père : « Je suis à vous, mon
ami. »
Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant lentement, il
approchait de son visage qu’elle recommençait à cacher.
Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa femme à
travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous l’oreiller, il le
soulevait avec la tête : et, tout bas, tout bas, il demanda : « Alors, vous
voulez bien me faire une petite place à côté de vous ? »
Elle eut peur, une peur d’instinct, et balbutia : « Oh, pas encore, je vous
en prie. »
Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d’un ton toujours
suppliant, mais plus brusque : « Pourquoi plus tard puisque nous finirons
toujours par là ? »
Elle lui en voulut de ce mot ; mais, soumise et résignée, elle répéta pour
la deuxième fois : « Je suis à vous, mon ami. »
Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette ; et elle entendait
distinctement ses mouvements avec des froissements d’habits défaits, un
bruit d’argent dans la poche, la chute successive des bottines.
Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la
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chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna, en
courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore ; et
Jeanne se retourna rapidement de l’autre côté en fermant les yeux, quand
elle sentit qu’il arrivait.
Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa
vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue ; et, la figure
dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d’effarement, elle se
blottit, tout au fond du lit.
Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu’elle lui tournât le dos, et il baisait
voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de nuit et le col
brodé de sa chemise.
Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main
forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait
bouleversée sous cet attouchement brutal ; et elle avait surtout envie de se
sauver, de courir par la maison, de s’enfermer quelque part, loin de cet
homme.
Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son
effroi s’apaisa encore et elle pensa brusquement qu’elle n’aurait qu’à se
retourner pour l’embrasser.
A la fin il parut s’impatienter, et, d’une voix attristée : « Vous ne voulez
donc point être ma petite femme ? » Elle murmura à travers ses doigts :
« Est-ce que je ne la suis pas ? » Il répondit avec une nuance de mauvaise
humeur : « Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de moi. »
Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix ; et elle se
tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.
Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d’elle ; et il
parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous toute
sa face et le haut de sa gorge, l’étourdissant de caresses. Elle avait ouvert
les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant plus ce qu’elle
faisait, ce qu’il faisait, dans un trouble de pensée qui ne lui laissait rien
comprendre. Mais une souffrance aiguë la déchira soudain ; et elle se mit à
gémir, tordue dans ses bras, pendant qu’il la possédait violemment.
Que se passa-t-il ensuite ? Elle n’en eut guère le souvenir, car elle avait
perdu la tête ; il lui sembla seulement qu’il lui jetait sur les lèvres une grêle
de petits baisers reconnaissants.
Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d’autres
tentatives qu’elle repoussa avec épouvante ; et comme elle se débattait,
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elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu’elle avait déjà senti sur sa
jambe et elle se recula de saisissement.
Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.
Alors elle songea ; elle se dit, désespérée jusqu’au fond de son âme,
dans la désillusion d’une ivresse rêvée si différente, d’une chère attente
détruite, d’une félicité crevée : « Voilà donc ce qu’il appelle être sa femme ;
c’est cela ! c’est cela ! »
Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l’œil errant sur les tapisseries des
murs, sur la vieille légende d’amour qui enveloppait sa chambre.
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
lentement son regard vers lui, et elle s’aperçut qu’il dormait ! Il dormait, la
bouche entrouverte, le visage calme ! Il dormait !
Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par ce
sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue. Pouvait-il
dormir une nuit pareille ? Ce qui s’était passé entre eux n’avait donc pour
lui rien de surprenant ? Oh ! Elle eût mieux aimé être frappée, violentée
encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu’à perdre connaissance.
Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant
entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une apparence
de ronflement.
Le jour parut, terne d’abord, puis clair, puis rose, puis éclatant. Julien
ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme, sourit, et
demanda : « As-tu bien dormi, ma chérie ? »
Elle s’aperçut qu’il lui disait « tu » maintenant, et elle répondit,
stupéfaite : « Mais oui. Et vous. » Il dit : « Oh ! moi, fort bien. » Et, se
tournant vers elle, il l’embrassa, puis se mit à causer tranquillement. Il lui
développait des projets de vie avec des idées d’économie ; et ce mot
revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l’écoutait sans bien saisir le sens
des paroles, le regardait, songeait à mille choses rapides qui passaient,
effleurant à peine son esprit.
Huit heures sonnèrent. « Allons, il faut nous lever, dit-il, nous serions
ridicules en restant tard au lit, et il descendit le premier. Quand il eut fini
sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les menus détails de la
sienne, ne permettant pas qu’on appelât Rosalie.
Au moment de sortir, il l’arrêta. « Tu sais, entre nous, nous pouvons
nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre
encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces. »
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Elle ne se montra qu’à l’heure du déjeuner. Et la journée s’écoula ainsi
qu’à l’ordinaire comme si rien de nouveau n’était survenu. Il n’y avait
qu’un homme de plus dans la maison.
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UNE VIE
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Liste des romans
Table des matières du titre
V
Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
Marseille.
Après l’angoisse du premier soir, Jeanne s’était habituée déjà au
contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa
répugnance n’eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.
Elle le trouvait beau, elle l’aimait ; elle se sentait de nouveau heureuse
et gaie.
Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait
émue ; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse bourse
lourde comme du plomb dans la main de sa fille : « C’est pour tes petites
dépenses de jeune femme », dit-elle.
Jeanne la jeta dans sa poche ; et les chevaux détalèrent.
Vers le soir Julien lui dit : « Combien ta mère t’a-t-elle donné dans cette
bourse ? » Elle n’y pensait plus et elle la versa sur ses genoux. Un flot d’or
se répandit : deux mille francs. Elle battit des mains. « Je ferai des folies »,
et elle resserra l’argent.
Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à
Marseille.
Et le lendemain le Roi-Louis, un petit paquebot qui allait à Naples en
passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.
La Corse ! les maquis ! les bandits ! les montagnes ! la patrie de
Napoléon ! Il semblait à Jeanne qu’elle sortait de la réalité pour entrer,
tout éveillée, dans un rêve.
Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises de la
Provence. La mer immobile, d’un azur puissant, comme figée, comme
durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s’étalait sous le ciel
infini, d’un bleu presque exagéré.
Elle dit : « Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
Lastique ? »
Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l’oreille.
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Les roues du vapeur battaient l’eau, troublant son épais sommeil ; et
par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où l’onde
remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu’à perte de vue le
sillage tout droit du bâtiment.
Soudain, vers l’avant, à quelques brasses seulement, un énorme
poisson, un dauphin, bondit hors de l’eau, puis y replongea la tête la
première et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta
sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur, et regarda,
anxieuse, si la bête n’allait pas reparaître. Au bout de quelques secondes
elle jaillit de nouveau comme un gros joujou mécanique. Puis elle retomba,
ressortit encore ; puis elles furent deux, puis trois, puis six qui semblaient
gambader autour du lourd bateau, faire escorte à leur frère monstrueux, le
poisson de bois aux nageoires de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à
droite du navire, et tantôt ensemble, tantôt l’une après l’autre, comme
dans un jeu, dans une poursuite gaie, elles s’élançaient en l’air par un
grand saut qui décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu
leu.
Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des
énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une
joie folle et enfantine.
Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin,
vers la pleine mer ; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit, pendant
quelques secondes, un chagrin de leur départ.
Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix
heureuse. Pas un frisson dans l’air ou sur l’eau ; et ce repos illimité de la
mer et du ciel s’étendait aux âmes engourdies où pas un frisson non plus
ne passait.
Le grand soleil s’enfonçait doucement là-bas, vers l’Afrique invisible,
l’Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs ; mais
une sorte de caresse fraîche, qui n’était cependant pas même une
apparence de brise, effleura les visages lorsque l’astre eut disparu.
Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l’on sentait toutes les
horribles odeurs des paquebots ; et ils s’étendirent tous les deux sur le
pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien s’endormit tout
de suite ; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée par l’inconnu du
voyage. Le bruit monotone des roues la berçait ; et elle regardait au-dessus
d’elle ces légions d’étoiles si claires, d’une lumière aiguë, scintillante et
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comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.
Vers le matin cependant elle s’assoupit. Des bruits, des voix la
réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du navire. Elle
secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se levèrent.
Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui pénétrait
jusqu’au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers l’avant, quelque
chose de gris, de confus encore dans l’aube naissante, une sorte
d’accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés, semblait posée
sur les flots.
Puis cela apparut plus distinct ; les formes se marquèrent davantage sur
le ciel éclairci ; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres surgit :
la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.
Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes en
ombres noires ; puis tous les sommets s’allumèrent tandis que le reste de
l’île demeurait embrumé de vapeurs.
Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni,
rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont ; et, d’une voix
enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés dans
les bourrasques, il dit à Jeanne :
« La sentez-vous, cette gueuse-là ? »
Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes, d’aromes
sauvages.
Le capitaine reprit :
« C’est la Corse qui fleure comme ça, Madame ; c’est son odeur de jolie
femme, à elle. Après vingt ans d’absence, je la reconnaîtrais à cinq milles
au large. J’en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle toujours, paraît-il,
de l’odeur de son pays. Il est de ma famille. »
Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à travers
l’Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.
Jeanne fut tellement émue qu’elle faillit pleurer.
Puis le marin tendit le bras vers l’horizon : « Les Sanguinaires ! » dit-il.
Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux
regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.
Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que le
navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et tranquille,
entouré d’un peuple de hauts sommets dont les pentes basses semblaient
couvertes de mousse.
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Le capitaine indiqua cette verdure : « Le maquis. »
A mesure qu’on avançait, le cercle des monts semblait se refermer
derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d’azur si
transparent qu’on en voyait parfois le fond.
Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au bord des
flots, au pied des montagnes.
Quelques petits bateaux italiens étaient à l’ancre dans le port. Quatre
ou cinq barques s’en vinrent rôder autour du Roi-Louis pour chercher ses
passagers.
Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme :
« C’est assez, n’est-ce pas, de donner vingt sous à l’homme de service ? »
Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle
souffrait chaque fois. Elle répondit, avec un peu d’impatience : « Quand on
n’est pas sûr de donner assez, on donne trop. »
Sans cesse il discutait avec les maîtres et les garçons d’hôtel, avec les
voituriers, avec les vendeurs de n’importe quoi, et quand il avait, à force
d’arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne en se frottant
les mains : « Je n’aime pas être volé. »
Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d’avance des observations
qu’il allait faire sur chaque article, humiliée par ces marchandages,
rougissant jusqu’aux cheveux sous le regard méprisant des domestiques
qui suivaient son mari de l’œil en gardant au fond de la main son
insuffisant pourboire.
Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.
Le premier arbre qu’elle vit, fut un palmier !
Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l’encoignure d’une vaste
place, et se firent servir à déjeuner.
Lorsqu’ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour
aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui murmura
tendrement à l’oreille : « Si nous nous couchions un peu, ma chatte ? »
Elle resta surprise : « Nous coucher ? Mais je ne me sens pas fatiguée. »
Il l’enlaça. « J’ai envie de toi. Tu comprends ? Depuis deux jours !... »
Elle s’empourpra, honteuse, balbutiant : « Oh ! maintenant ! Mais que
dirait-on ? Que penserait-on ? Comment oserais-tu demander une chambre
en plein jour ? Oh ! Julien, je t’en supplie. »
Mais il l’interrompit : « Je m’en moque un peu de ce que peuvent dire
et penser des gens d’hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne. »
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Et il sonna.
Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son âme
et dans sa chair devant ce désir incessant de l’époux, n’obéissant qu’avec
dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de bestial, de
dégradant, une saleté enfin.
Ses sens dormaient encore ; et son mari la traitait maintenant comme si
elle eût partagé ses ardeurs.
Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à leur
chambre. L’homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne comprenait
pas, affirmait que l’appartement serait préparé pour la nuit.
Julien impatienté s’expliqua : « Non, tout de suite. Nous sommes
fatigués du voyage, nous voulons nous reposer. »
Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de se
sauver.
Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n’osait plus passer
devant les gens qu’elle rencontrait, persuadée qu’ils allaient rire et
chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cœur à Julien de ne pas
comprendre cela, de n’avoir point ces fines pudeurs, ces délicatesses
d’instinct ; et elle sentait entre elle et lui comme un voile, un obstacle,
s’apercevant pour la première fois que deux personnes ne se pénètrent
jamais jusqu’à l’âme, jusqu’au fond des pensées, qu’elles marchent côte à
côte, enlacées parfois, mais non mêlées, et que l’être moral de chacun de
nous reste éternellement seul par la vie.
Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond de son
golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de montagnes
qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu’à elle.
Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer
devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux. Ils
prirent donc deux petits étalons corses à l’œil furieux, maigres et
infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un guide
monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions, car les
auberges sont inconnues en ce pays sauvage.
La route suivait d’abord le golfe pour s’enfoncer bientôt dans une vallée
peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait des
torrents presque secs ; une apparence de ruisseau remuait encore sous les
pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.
Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient couverts de
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hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on rencontrait un
montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit à califourchon sur un
âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le dos le fusil chargé, vieilles
armes rouillées, redoutables en leurs mains.
Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l’île est couverte
semblait épaissir l’air ; et la route allait s’élevant lentement au milieu des
longs replis des monts.
Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des
tons de féerie ; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers
immenses avaient l’air de buissons verts tant les vagues de la terre
soulevée sont géantes en ce pays.
Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées, disait
un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis découvraient
enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres tombées du
sommet. C’était un village, un petit hameau de granit accroché là,
cramponné, comme un vrai nid d’oiseau, presque invisible sur l’immense
montagne.
Ce long voyage au pas énervait Jeanne. « Courons un peu », dit-elle. Et
elle lança son cheval. Puis, comme elle n’entendait point son mari galoper
près d’elle, elle se retourna et se mit à rire d’un rire fou en le voyant
accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant étrangement. Sa
beauté même, sa figure de « beau cavalier » rendaient plus drôles sa
maladresse et sa peur.
Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s’étendait
entre deux interminables taillis qui couvraient toute la côte, comme un
manteau.
C’était le maquis, l’impénétrable maquis, formé de chênes verts, de
genévriers, d’arbousiers, de lentisques, d’alaternes, de bruyères, de
lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les mêlant
comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères
monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des lavandes,
des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable toison.
Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d’une de
ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil mince et
rond d’eau glacée qui sort d’un petit trou dans la roche et coule au bout
d’une feuille de châtaignier disposée par un passant pour amener le
courant menu jusqu’à la bouche.
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Jeanne se sentait tellement heureuse qu’elle avait grand’peine à ne
point jeter des cris d’allégresse.
Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de
Sagone.
Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis par une
colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles filles, aux reins
élégants, aux mains longues, à la taille fine, singulièrement gracieuses,
formaient un groupe auprès d’une fontaine. Julien leur ayant crié
« Bonsoir », elles répondirent d’une voix chantante dans la langue
harmonieuse du pays abandonné.
En arrivant à Piana, il fallut demander l’hospitalité comme dans les
temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie en
attendant que s’ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh ! c’était bien un
voyage, cela ! avec tout l’imprévu des routes inexplorées.
Ils s’adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les
patriarches devaient recevoir l’hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent sur
une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute la
charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de
poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.
Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s’arrêtèrent en face d’une
forêt, d’une vraie forêt de granit pourpré. C’étaient des pics, des colonnes,
des clochetons, des figures surprenantes modelées par le temps, le vent
rongeur et la brume de mer.
Hauts jusqu’à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,
difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient des
arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des moines
en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un peuple
monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir de
quelque Dieu extravagant.
Jeanne ne parlait plus, le cœur serré, et elle prit la main de Julien
qu’elle étreignit, envahie d’un besoin d’aimer devant cette beauté des
choses.
Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe ceint
tout entier d’une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la mer bleue
ces roches écarlates se reflétaient.
Jeanne balbutia : « Oh ! Julien ! » sans trouver d’autres mots, attendrie
d’admiration, la gorge étranglée ; et deux larmes coulèrent de ses yeux. Il la
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regardait, stupéfait, demandant : « Qu’as-tu, ma chatte ? »
Elle essuya ses joues, sourit et, d’une voix un peu tremblante : « Ce
n’est rien... C’est nerveux... Je ne sais pas... J’ai été saisie. Je suis si
heureuse que la moindre chose me bouleverse le cœur. »
Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces
êtres vibrants affolés d’un rien, qu’un enthousiasme remue comme une
catastrophe, qu’une sensation insaisissable révolutionne, affole de joie ou
désespère.
Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation du
mauvais chemin : « Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval. »
Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce golfe,
puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d’Ota.
Mais le sentier s’annonçait horrible. Julien proposa : « Si nous montions
à pied ? » Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d’être seule avec
lui après l’émotion de tout à l’heure.
Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à
petits pas.
La montagne, fendue du haut en bas, s’entr’ouvre. Le sentier s’enfonce
dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles ; et un
gros torrent parcourt cette crevasse. L’air est glacé, le granit paraît noir et
tout là-haut ce qu’on voit du ciel bleu étonne et étourdit.
Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux ; un énorme
oiseau s’envolait d’un trou : c’était un aigle. Ses ailes ouvertes semblaient
toucher les deux parois du puits et il monta jusqu’à l’azur où il disparut.
Plus loin, la fêlure du mont se dédouble ; le sentier grimpe entre les
deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la première,
faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se penchant sur les
abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à terre par crainte du
vertige.
Tout à coup le soleil les inonda ; ils crurent sortir de l’enfer. Ils avaient
soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de pierres, jusqu’à une
source toute petite canalisée dans un bâton creux pour l’usage des
chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol alentour. Jeanne s’agenouilla
pour boire ; et Julien en fit autant.
Et comme elle savourait la fraîcheur de l’eau, il lui prit la taille et tâcha
de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista ; leurs lèvres se
battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les hasards de la lutte ils
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saisissaient tour à tour la mince extrémité du tube et la mordaient pour ne
point lâcher. Et le filet d’eau froide, repris et quitté sans cesse, se brisait et
se renouait, éclaboussait les visages, les cous, les habits, les mains. Des
gouttelettes pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des
baisers coulaient dans le courant.
Soudain Jeanne eut une inspiration d’amour. Elle emplit sa bouche du
clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit comprendre à
Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.
Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts ; et il but
d’un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les entrailles un
désir enflammé.
Jeanne s’appuyait sur lui avec une tendresse inusitée ; son cœur
palpitait ; ses seins se soulevaient ; ses yeux semblaient amollis, trempés
d’eau. Elle murmura tout bas : « Julien... je t’aime ! » et, l’attirant à son
tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son visage empourpré de
honte.
Il s’abattit sur elle, l’étreignant avec emportement. Elle haletait dans
une attente énervée ; et tout à coup elle poussa un cri, frappée, comme de
la foudre, par la sensation qu’elle appelait.
Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle
demeurait palpitante et courbaturée, et ils n’arrivèrent à Évisa que le soir,
chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.
C’était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l’air morne d’un
phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de pierre
nue, mais belle pour ce pays où toute élégance reste ignorée ; et il
exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français et d’italien, son
plaisir à les recevoir, quand une voix claire l’interrompit ; et une petite
femme brune, avec de grands yeux noirs, une peau chaude de soleil, une
taille étroite, des dents toujours dehors dans un rire continu, s’élança,
embrassa Jeanne, secoua la main de Julien en répétant : « Bonjour
Madame, bonjour Monsieur, ça va bien. »
Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras, car
elle portait l’autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le monde, en disant à
son mari : « Va les promener jusqu’au dîner. »
M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et leur
fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant fréquemment,
et répétant à chaque quinte : « C’est l’air du Val qui est fraîche, qui m’est
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tombée sur la poitrine. »
Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés.
Soudain il s’arrêta, et, de son accent monotone : « C’est ici que mon cousin
Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j’étais là, tout près de Jean,
quand Mathieu parut à dix pas de nous. « Jean, cria-t-il, ne va pas à
Albertacce ; n’y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis. »
Je pris le bras de Jean : « N’y va pas, Jean, il le ferait. »
C’était pour une fille qu’ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi.
Mais Jean se mit à crier : « J’irai, Mathieu ; ce n’est pas toi qui
m’empêcheras. »
Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j’aie pu ajuster le mien, et il
tira.
Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la
corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien que
mon fusil m’échappa et roula jusqu’au gros châtaignier là-bas.
« Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il était
mort. »
Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce crime.
Jeanne demanda : « Et l’assassin ? »
Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit : « Il a gagné la
montagne. C’est mon frère qui l’a tué, l’an suivant. Vous savez bien, mon
frère, Philippi Palabretti, le bandit. »
Jeanne frissonna : « Votre frère ? un bandit ? »
Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l’œil. « Oui, Madame,
c’était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort avec
Nicolas Morali, lorsqu’ils ont été cernés dans le Niolo, après six jours de
lutte, et qu’ils allaient périr de faim. »
Puis il ajouta, d’un air résigné : « C’est le pays qui veut ça », du même
ton qu’il prenait pour dire : « C’est l’air du Val qui est fraîche. »
Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle les
eût connus depuis vingt ans.
Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre
les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu’elle
avait ressentie sur la mousse de la fontaine ?
Lorsqu’ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester encore
insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite ; et ce fut sa
première nuit d’amour.
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Et, le lendemain, à l’heure de partir, elle ne se décidait plus à quitter
cette humble maison où il lui semblait qu’un bonheur nouveau avait
commencé pour elle.
Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en
établissant bien qu’elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle insista, se
fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour, un souvenir, un
souvenir auquel elle attachait une idée presque superstitieuse.
La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle
consentit : « Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout
petit. »
Jeanne ouvrit de grands yeux. L’autre ajouta tout bas, près de l’oreille,
comme on confie un doux et intime secret : « C’est pour tuer mon beau-
frère. » Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui enveloppaient le
bras dont elle ne se servait point, puis, montrant sa chair ronde et blanche,
traversée de part en part d’un coup de stylet presque cicatrisé : « Si je
n’avais pas été aussi forte que lui, dit-elle, il m’aurait tuée. Mon mari n’est
pas jaloux, lui, il me connaît ; et puis il est malade, vous savez ; et cela lui
calme le sang. D’ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame ; mais
mon beau-frère croit tout ce qu’on lui dit. Il est jaloux pour mon mari ; et il
recommencera certainement. Alors, j’aurai un petit pistolet, je serai
tranquille, et sûre de me venger. »
Jeanne promit d’envoyer l’arme, embrassa tendrement sa nouvelle
amie, et continua sa route.
Le reste de son voyage ne fut plus qu’un songe, un enlacement sans fin,
une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni les gens, ni les
lieux où elle s’arrêtait. Elle ne regardait plus que Julien.
Alors commença l’intimité enfantine et charmante des niaiseries
d’amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms
mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où se
plaisaient leurs bouches.
Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était
souvent à l’air au réveil. Julien, l’ayant remarqué, appelait celui-là :
« Monsieur de Couche-dehors » et l’autre « Monsieur Lamoureux », parce
que la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.
La route profonde entre les deux devint « l’allée de petite mère », parce
qu’il s’y promenait sans cesse ; et une autre route plus secrète fut
dénommée « le chemin de Damas » en souvenir du val d’Ota.
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En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla dans ses
poches. Ne trouvant point ce qu’il lui fallait, il dit à Jeanne : « Puisque tu
ne te sers pas des deux mille francs de ta mère, donne-les-moi donc à
porter. Ils seront plus en sûreté dans ma ceinture ; et cela m’évitera de
faire de la monnaie. »
Et elle lui tendit sa bourse.
Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.
Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.
Deux mois s’étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au
15 octobre.
Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas, de la
lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque temps,
semblait changé, fatigué, indifférent ; et elle avait peur sans savoir de quoi.
Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant
se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu’elle venait
d’accomplir le tour du bonheur.
Ils s’en allèrent enfin.
Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation
définitive aux Peuples ; et Jeanne se réjouissait de rapporter des
merveilles, grâce au cadeau de petite mère ; mais la première chose à
laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d’Évisa.
Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien : « Mon chéri, veux-tu me
rendre l’argent de maman parce que je vais faire mes emplettes ? »
Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.
« Combien te faut-il ? »
Elle fut surprise et balbutia :
« Mais... ce que tu voudras. »
Il reprit : « Je vais te donner cent francs ; surtout ne les gaspille pas. »
Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.
Enfin elle prononça, en hésitant : « Mais... je... t’avais remis cet argent
pour... »
Il ne la laissa pas achever.
« Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
qu’importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t’en refuse
point, n’est-ce pas, puisque je te donne cent francs. »
Elle prit les cinq pièces d’or, sans ajouter un mot ; mais elle n’osa plus
en demander d’autres et elle n’acheta rien que le pistolet.
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Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.
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UNE VIE
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Table des matières du titre
VI
Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et les
domestiques attendaient. La chaise de poste s’arrêta, et les embrassades
furent longues. Petite mère pleurait ; Jeanne attendrie essuya deux larmes ;
père, nerveux, allait et venait.
Puis, pendant qu’on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté
devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvres de
Jeanne ; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être quelques
petits détails oubliés dans ce récit rapide.
Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi,
l’aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les objets de toilette
eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse ; et Jeanne, un
peu lasse, s’assit.
Elle se demanda ce qu’elle allait faire maintenant, cherchant une
occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n’avait point
envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait ; et elle
songeait à une promenade ; mais la campagne semblait si triste qu’elle
sentait en son cœur, rien qu’à la regarder par la fenêtre, une pesanteur de
mélancolie.
Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à
faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir,
affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait,
en ce temps-là, ses heures sans qu’elle les sentît passer. Puis, à peine sortie
des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d’amour se
trouvait tout de suite accomplie. L’homme espéré, rencontré, aimé, épousé
en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations,
l’emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.
Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la
réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux
charmantes inquiétudes de l’inconnu. Oui, c’était fini d’attendre.
Alors plus rien à faire, aujourd’hui, ni demain ni jamais. Elle sentait tout
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cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de ses rêves.
Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après avoir
regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres, elle se
décida à sortir.
Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu’au
mois de mai ? Qu’étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles,
et la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient les
coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient, comme au bout
de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes ? Et cette griserie de l’air
chargé de vie, d’aromes, d’atomes fécondants n’existait plus.
Les avenues détrempées par les continuelles averses d’automne
s’allongeaient, couvertes d’un épais tapis de feuilles mortes, sous la
maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles
tremblaient au vent, agitant encore quelque feuillage prêt à s’égrener dans
l’espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et
triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes jaunes maintenant,
pareilles à de larges sous d’or, se détachaient, tournoyaient, voltigeaient et
tombaient.
Elle alla jusqu’au bosquet. Il était lamentable comme la chambre d’un
mourant. La muraille verte qui séparait et faisait secrètes les gentilles
allées sinueuses s’était éparpillée. Les arbustes emmêlés, comme une
dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs maigres branches ;
et le murmure des feuilles tombées et sèches que la brise poussait,
remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un douloureux soupir
d’agonie.
De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri
frileux, cherchant un abri.
Garantis cependant par l’épais rideau des ormes jetés en avant-garde
contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur parure
d’été semblaient vêtus l’un de velours rouge, l’autre de soie orange, teints
ainsi par les premiers froids selon la nature de leurs sèves.
Jeanne allait et venait à pas lents dans l’avenue de petite mère, le long
de la ferme des Couillard. Quelque chose l’appesantissait comme le
pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.
Puis elle s’assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui avait
parlé d’amour ; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer, alanguie
jusqu’au cœur, avec une envie de se coucher, de dormir pour échapper à la
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tristesse de ce jour.
Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée
dans une rafale ; et elle se rappela cet aigle qu’elle avait vu, là-bas, en
Corse, dans le sombre val d’Ota. Elle reçut au cœur la vive secousse que
donne le souvenir d’une chose bonne et finie ; et elle revit brusquement
l’île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil qui mûrit les oranges et
les cédrats, ses montagnes aux sommets roses, ses golfes d’azur, et ses
ravins où roulent des torrents.
Alors l’humide et dur paysage qui l’entourait, avec la chute lugubre des
feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l’enveloppa d’une telle
épaisseur de désolation qu’elle rentra pour ne point sangloter.
Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à
la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient partis
se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint, semant de l’ombre
morne dans le vaste salon, qu’éclairaient par éclats les reflets du feu.
Au dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer encore
cette nature sale de fin d’année, et le ciel grisâtre, comme frotté de boue
lui-même.
Le baron bientôt parut, suivi de Julien ; dès qu’il eut pénétré dans la
pièce enténébrée, il sonna, criant : « Vite, vite, de la lumière ! il fait triste
ici. »
Et il s’assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés
fumaient près de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait,
séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains. « Je crois bien, dit-il,
qu’il va geler ; le ciel s’éclaircit au nord ; c’est pleine lune ce soir ; ça
piquera ferme cette nuit. »
Puis, se tournant vers sa fille : « Eh bien, petite, es-tu contente d’être
revenue dans ton pays, dans ta maison, auprès des vieux ? »
Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras de
son père, les yeux pleins de larmes, et l’embrassa nerveusement, comme
pour se faire pardonner ; car, malgré ses efforts de cœur pour être gaie,
elle se sentait triste à défaillir. Elle songeait pourtant à la joie qu’elle
s’était promise en retrouvant ses parents ; et elle s’étonnait de cette
froideur qui paralysait sa tendresse, comme si, lorsqu’on a beaucoup pensé
de loin aux gens qu’on aime, et perdu l’habitude de les voir à toute heure,
on éprouvait, en les retrouvant, une sorte d’arrêt d’affection jusqu’à ce
que les liens de la vie commune fussent renoués.
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Le dîner fut long ; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa
femme.
Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de petite
mère qui dormait tout à fait ; et, un moment réveillée par la voix des deux
hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant de secouer son
esprit, si elle allait aussi être saisie par cette léthargie morne des habitudes
que rien n’interrompt.
La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, devenait
vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs subites sur les
tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard et la cigogne, sur le héron
mélancolique, sur la cigale et la fourmi.
Le baron se rapprocha, souriant, et tendant ses doigts ouverts aux
tisons vifs : « Ah ah ! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants, il gèle. »
Puis il posa sa main sur l’épaule de Jeanne, et, montrant le feu : « Vois-tu,
fillette, voilà ce qu’il y a de meilleur au monde : le foyer, le foyer avec les
siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on allait se coucher. Vous devez être
exténués, les enfants ? »
Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux
retours aux mêmes lieux qu’elle croyait aimer pouvaient être si différents.
Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette maison, ce pays
cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir son cœur, lui semblaient-ils
aujourd’hui si navrants ?
Mais son œil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille voltigeait
toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même mouvement
rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors, brusquement,
Jeanne fut traversée par un élan d’affection, remuée jusqu’aux larmes
devant cette petite mécanique qui semblait vivante, qui lui chantait l’heure
et palpitait comme une poitrine.
Certes elle n’avait pas été aussi émue en embrassant père et mère. Le
cœur a des mystères qu’aucun raisonnement ne pénètre.
Pour la première fois depuis son mariage elle était seule en son lit,
Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre chambre. Il était
convenu d’ailleurs que chacun aurait la sienne.
Elle fut longtemps à s’endormir, étonnée de ne plus sentir un corps
contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et troublée par le vent
hargneux du nord qui s’acharnait contre le toit.
Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son lit de
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sang ; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient rouges comme si
l’horizon entier brûlait.
S’enveloppant d’un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et l’ouvrit.
Une brise glacée, saine et piquante, s’engouffra dans sa chambre, lui
cinglant la peau d’un froid aigu qui fit pleurer ses yeux ; et, au milieu d’un
ciel empourpré, un gros soleil rutilant et bouffi comme une figure d’ivrogne
apparaissait derrière les arbres. La terre, couverte de gelée blanche, dure et
sèche à présent, sonnait sous les pieds des gens de ferme. En cette seule
nuit toutes les branches encore garnies des peupliers s’étaient
dépouillées ; et derrière la lande apparaissait la grande ligne verdâtre des
flots tout parsemés de traînées blanches.
Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales. A
chaque passage de la brise glacée, des tourbillons de feuilles détachées par
la brusque gelée s’éparpillaient dans le vent comme un envolement
d’oiseaux. Jeanne s’habilla, sortit, et, pour faire quelque chose, alla voir les
fermiers.
Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l’embrassa sur les joues ;
puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et elle se rendit à
l’autre ferme. Les Couillard levèrent les bras ; la maîtresse la bécota sur les
oreilles, et il fallut avaler un petit verre de cassis.
Après quoi elle rentra déjeuner.
Et la journée s’écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d’être
humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à ces deux-là ; et
toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première.
Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines s’affaiblit.
L’habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au
revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. Et une
sorte d’intérêt pour les mille choses insignifiantes de l’existence
quotidienne, un souci des simples et médiocres occupations régulières
renaquit en son cœur. En elle se développait une espèce de mélancolie
méditante, un vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu ? Que
désirait-elle ? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la possédait ;
aucune soif de plaisirs, aucun élan même vers des joies possibles ;
lesquelles d’ailleurs ? Ainsi que les vieux fauteuils du salon ternis par le
temps, tout se décolorait doucement à ses yeux, tout s’effaçait, prenait
une nuance pâle et morne.
Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait tout
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autre depuis le retour de leur voyage de noce, comme un acteur qui a fini
son rôle et reprend sa figure ordinaire. C’est à peine s’il s’occupait d’elle,
s’il lui parlait même ; toute trace d’amour avait subitement disparu ; et les
nuits étaient rares où il pénétrait dans sa chambre.
Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, révisait les baux,
harcelait les paysans, diminuait les dépenses ; et ayant revêtu lui-même
des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis et son
élégance de fiancé.
Il ne quittait plus, bien qu’il fût tigré de taches, un vieil habit de chasse
en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa garde-robe de
jeune homme, et, envahi par la négligence des gens qui n’ont plus besoin
de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que sa barbe longue, mal
coupée, l’enlaidissait incroyablement. Ses mains n’étaient plus soignées ; et
il buvait, après chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac.
Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait
répondu si brusquement : « Tu vas me laisser tranquille, n’est-ce pas ? »
qu’elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils.
Elle avait pris son parti de ces changements d’une façon qui l’étonnait
elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont l’âme et
le cœur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se demandant d’où
venait qu’après s’être rencontrés ainsi, aimés, épousés dans un élan de
tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque aussi inconnus l’un à
l’autre que s’ils n’avaient pas dormi côte à côte.
Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon ? Était-ce
ainsi, la vie ? s’étaient-ils trompés ? N’y avait-il plus rien pour elle dans
l’avenir ?
Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être eût-
elle beaucoup souffert ?
Il était convenu qu’après le jour de l’an les nouveaux mariés resteraient
seuls ; et que père et petite mère retourneraient passer quelques mois
dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là, ne devaient point
quitter les Peuples, pour achever de s’installer, de s’habituer et de se plaire
aux lieux où allait s’écouler toute leur vie. Ils avaient quelques voisins
d’ailleurs, à qui Julien présenterait sa femme. C’étaient les Briseville, les
Coutelier et les Fourville.
Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites,
parce qu’il avait été impossible jusque-là de faire venir le peintre pour
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changer les armoiries de la calèche.
La vieille voiture de famille avait été cédée en effet à son gendre par le
baron ; et Julien, pour rien au monde, n’aurait consenti à se présenter dans
les châteaux voisins si l’écusson des de Lamare n’avait été écartelé avec
celui des Le Perthuis des Vauds.
Or un seul homme dans le pays conservait la spécialité des ornements
héraldiques, c’était un peintre de Bolbec, nommé Bataille, appelé tour à
tour dans tous les castels normands pour fixer les précieux ornements sur
les portières des véhicules.
Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un individu
ouvrir la barrière et s’avancer dans le chemin droit. Il portait une boîte sur
son dos. C’était Bataille.
On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme s’il eût été
un monsieur, car sa spécialité, ses rapports incessants avec toute
l’aristocratie du département, sa connaissance des armoiries, des termes
consacrés, des emblèmes, en avaient fait une sorte d’homme-blason à qui
les gentilshommes serraient la main.
On fit apporter aussitôt un crayon et du papier, et, pendant qu’il
mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons écartelés. La
baronne, toute secouée dès qu’il s’agissait de ces choses, donnait son avis ;
et Jeanne elle-même prenait part à la discussion, comme si quelque
mystérieux intérêt se fût soudain éveillé en elle.
Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait parfois le
crayon, traçait un projet, citait des exemples, décrivait toutes les voitures
seigneuriales de la contrée, semblait apporter avec lui, dans son esprit,
dans sa voix même, une sorte d’atmosphère de noblesse.
C’était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de
couleurs, et qui sentait l’essence. Il avait eu autrefois, disait-on, une vilaine
affaire de mœurs ; mais la considération générale de toutes les familles
titrées avait depuis longtemps effacé cette tache.
Dès qu’il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on enleva la
toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille l’examina, puis il se prononça
gravement sur les dimensions qu’il croyait nécessaire de donner à son
dessin ; et, après un nouvel échange d’idées, il se mit à la besogne.
Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder
travailler ; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se
glaçaient ; et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre,
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l’interrogeant sur des alliances qu’elle ignorait, sur les morts et les
naissances nouvelles, complétant par ces renseignements l’arbre des
généalogies qu’elle portait en sa mémoire.
Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une chaise. Il
fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et suivait de l’œil la mise en
couleur de sa noblesse.
Bientôt le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur
l’épaule, s’arrêta lui-même pour considérer le travail ; et l’arrivée de
Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne
tardèrent point à se présenter. Elles s’extasiaient, debout aux deux côtés
de la baronne, répétant : « Faut d’l’adresse tout d’même pour fignoler ces
machines-là. »
Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le
lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent ; et on
tira la calèche dehors pour mieux juger.
C’était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte
accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombèrent
d’accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens qui,
si les circonstances l’avaient permis, serait devenu, sans aucun doute, un
artiste.
Mais, par mesure d’économie, Julien avait accompli des réformes, qui
nécessitaient des modifications nouvelles.
Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de
conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n’avoir plus à payer
leur nourriture.
Puis, comme il fallait quelqu’un pour tenir les bêtes quand les maîtres
seraient descendus, il avait fait un petit domestique d’un jeune vacher
nommé Marius.
Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit, dans le bail des
Couillard et des Martin, une clause spéciale contraignant les deux fermiers
à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date fixée par lui,
moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances de volailles.
Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et les
Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes furent attelées côte
à côte ; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père Simon, amena
devant le perron du château cet équipage.
Julien nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son élégance
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passée ; mais sa barbe longue lui donnait malgré tout un aspect commun.
Il considéra l’attelage, la voiture et le petit domestique, et les jugea
satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui de l’importance.
La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec
peine, et s’assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à son tour parut.
Elle rit d’abord de l’accouplement des chevaux, le blanc, disait-elle, était le
petit-fils du jaune ; puis, quand elle aperçut Marius, la face ensevelie dans
son chapeau à cocarde, dont son nez seul limitait la descente, et les mains
disparues dans la profondeur des manches, et les deux jambes
enjuponnées dans les basques de sa livrée, dont ses pieds, chaussés de
souliers énormes, sortaient étrangement par le bas ; et quand elle le vit
renverser la tête en arrière pour regarder, lever le genou pour faire un pas,
comme s’il allait enjamber un fleuve, et s’agiter comme un aveugle pour
obéir aux ordres, perdu tout entier, disparu dans l’ampleur de ses
vêtements, elle fut saisie d’un rire invincible, d’un rire sans fin.
Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant
aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne pouvant plus
parler. — « Re-re-garde Ma-Ma-Marius ! Est-il drôle ! Mon Dieu est-il drô-
drôle. »
Alors la baronne, s’étant penchée par la portière et l’ayant considéré,
fut secouée d’une telle crise de gaieté que toute la calèche dansait sur ses
ressorts, comme soulevée par des cahots.
Mais Julien, la face pâle, demanda : « Qu’est-ce que vous avez à rire
comme ça ; il faut que vous soyez fous ! »
Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s’assit sur une
marche du perron. Le baron en fit autant ; et, dans la calèche, des
éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient que
la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à palpiter. Il
avait compris sans doute, car il riait lui-même de toute sa force au fond de
sa coiffure.
Alors Julien exaspéré s’élança. D’une gifle il sépara la tête du gamin et le
chapeau géant qui s’envola sur le gazon ; puis, s’étant retourné vers son
beau-père, il balbutia d’une voix tremblante de colère : « Il me semble que
ce n’est pas à vous de rire. Nous n’en serions pas là si vous n’aviez gaspillé
votre fortune et mangé votre avoir. A qui la faute si vous êtes ruinés ? »
Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot. Jeanne,
prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa mère. Le baron,
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surpris et muet, s’assit en face des deux femmes ; et Julien s’installa sur le
siège, après avoir hissé près de lui l’enfant larmoyant et dont la joue
enflait.
La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se taisait. Mornes
et gênés tous trois, ils ne voulaient point s’avouer ce qui préoccupait leurs
cœurs. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pu parler d’autre chose, tant
cette pensée douloureuse les obsédait, et ils aimaient mieux se taire
tristement que de toucher à ce sujet pénible.
Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des fermes,
faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui plongeaient et
disparaissaient dans les haies, était parfois suivie d’un chien-loup hurlant,
qui regagnait ensuite sa maison, le poil hérissé, en se retournant encore
pour aboyer vers la voiture. Un gars en sabots crottés, à longues jambes
nonchalantes, qui allait, les mains au fond des poches, la blouse bleue
gonflée par le vent dans le dos, se rangeait pour laisser passer l’équipage,
et retirait gauchement sa casquette, laissant voir ses cheveux plats collés
au crâne.
Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d’autres
fermes, au loin, de place en place.
Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la
route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la calèche
et pousser des cris à petite mère. Au bout de l’avenue, une barrière
blanche était fermée ; Marius courut l’ouvrir et on contourna un immense
gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste
bâtiment dont les volets étaient clos.
La porte du milieu soudain s’ouvrit ; et un vieux domestique paralysé,
vêtu d’un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier de
service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il prit le
nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon dont il ouvrit
péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles étaient voilés
de housses, la pendule et les candélabres enveloppés de linge blanc ; et un
air moisi, un air d’autrefois, glacé, humide, semblait imprégner les
poumons, le cœur et la peau de tristesse.
Tout le monde s’assit et on attendit. Quelques pas entendus dans le
corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les
châtelains surpris s’habillaient au plus vite. Ce fut long. Une sonnette tinta
plusieurs fois. D’autres pas descendirent un escalier, puis remontèrent.
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La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup. Julien
marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès de sa mère.
Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le front bas.
Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la
vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets,
sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La femme,
en robe de soie ramagée, coiffée d’un petit bonnet douairière à rubans,
parlait vite de sa voix aigrelette.
Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un ploiement
des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu’on
aurait dit enduits de cire et son beau vêtement d’apparat luisaient comme
luisent les choses dont on prend grand soin.
Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de
voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita de part
et d’autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux côtés, ces
excellentes relations. C’était une ressource de se voir quand on habitait
toute l’année la campagne.
Et l’atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les gorges.
La baronne toussait maintenant sans avoir tout à fait cessé d’éternuer.
Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville insistèrent.
« Comment ? si vite ? Restez donc encore un peu. » Mais Jeanne s’était
levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la visite.
On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La
sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint
annoncer qu’on avait mis les chevaux à l’écurie.
Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On parla
de l’hiver pluvieux. Jeanne, avec d’involontaires frissons d’angoisse,
demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux seuls, toute
l’année. Mais les Briseville s’étonnèrent de la question ; car ils s’occupaient
sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents nobles semés par toute la
France, passant leurs journées en des occupations microscopiques,
cérémonieux l’un vis-à-vis de l’autre comme en face des étrangers, et
causant majestueusement des affaires les plus insignifiantes.
Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté
en des linges, l’homme et la femme si petits, si propres, si corrects,
semblaient à Jeanne des conserves de noblesse.
Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets inégaux.
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Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu’au soir, il était sans doute
parti faire un tour dans la campagne.
Julien furieux pria qu’on le renvoyât à pied ; et, après beaucoup de
saluts de part et d’autre, on reprit le chemin des Peuples.
Dès qu’ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, malgré
l’obsession pesante qui leur restait, de la brutalité de Julien, se remirent à
rire en contrefaisant les gestes et les intonations des Briseville. Le baron
imitait le mari, Jeanne faisait la femme, mais la baronne un peu froissée
dans ses respects leur dit : « Vous avez tort de vous moquer ainsi, ce sont
des gens très comme il faut, appartenant à d’excellentes familles. » On se
tut pour ne point contrarier petite mère, mais de temps en temps, malgré
tout, père et Jeanne recommençaient en se regardant. Il saluait avec
cérémonie, et, d’un ton solennel : « Votre château des Peuples doit être
bien froid, Madame, avec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour ? »
Elle prenait un air pincé, et minaudant avec un petit frétillement de la tête
pareil à celui d’un canard qui se baigne : « Oh ici, Monsieur, j’ai de quoi
m’occuper toute l’année. Puis nous possédons tant de parents à qui écrire.
Et M. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s’occupe de recherches
savantes avec l’abbé Pelle. Ils font ensemble l’histoire religieuse de la
Normandie. »
La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et répétait :
« Ce n’est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre classe. »
Mais soudain la voiture s’arrêta ; et Julien criait, appelant quelqu’un par
derrière. Alors Jeanne et le baron, s’étant penchés aux portières,
aperçurent un être singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes
embarrassées dans la jupe flottante de sa livrée, aveuglé par sa coiffure qui
chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes de moulin,
pataugeant dans les larges flaques d’eau qu’il traversait éperdument,
trébuchant contre toutes les pierres de la route, se trémoussant,
bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calèche de toute la vitesse
de ses pieds.
Dès qu’il l’eut rattrapée, Julien, se penchant, l’empoigna par le collet,
l’amena près de lui, et, lâchant les rênes, se mit à cribler de coups de poing
le chapeau qui s’enfonça jusqu’aux épaules du gamin en sonnant comme
un tambour. Le gars hurlait là dedans, essayait de fuir, de sauter du siège,
tandis que son maître, le maintenant d’une main, frappait toujours avec
l’autre.
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Jeanne, éperdue, balbutiait : « Père... Oh ! père ! » et la baronne
soulevée d’indignation serrait le bras de son mari. « Mais empêchez-le
donc, Jacques. » Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant, et,
attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d’une voix frémissante :
« Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant ? »
Julien stupéfait se retourna : « Vous ne voyez donc pas dans quel état le
bougre a mis sa livrée ? »
Mais le baron, la tête sortie entre les deux : « Eh, que m’importe ! on
n’est pas brutal à ce point. » Julien se fâchait de nouveau : « Laissez-moi
tranquille s’il vous plaît, cela ne vous regarde pas ! » et il levait encore la
main ; mais son beau-père la saisit brusquement et l’abaissa avec tant de
force qu’il la heurta contre le bois du siège et il cria si violemment : « Si
vous ne cessez pas, je descends et je saurai bien vous arrêter, moi ! » que
le vicomte se calma soudain, et, haussant les épaules sans répondre, il
fouetta les bêtes qui partirent au grand trot.
Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait
distinctement les coups pesants du cœur de la baronne.
Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne
s’était passé. Jeanne, son père et madame Adélaïde, qui oubliaient vite en
leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable, se laissaient aller à
la gaieté avec la sensation de bien-être des convalescents ; et comme
Jeanne reparlait des Briseville, son mari lui-même plaisanta, mais il ajouta
bien vite : « C’est égal, ils ont grand air. »
On ne fit point d’autres visites, chacun craignant de raviver la question
Marius. Il fut seulement décidé qu’on enverrait aux voisins des cartes au
jour de l’an, et qu’on attendrait, pour les aller voir, les premiers jours
tièdes du printemps prochain.
La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On les invita
de nouveau pour le jour de l’an. Ce furent les seules distractions qui
rompirent le monotone enchaînement des jours.
Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier ; Jeanne les
voulait retenir, mais Julien ne s’y prêtait guère, et le baron, devant la
froideur grandissante de son gendre, fit venir de Rouen une chaise de
poste.
La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il faisait une
claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à descendre jusqu’à Yport où
ils n’avaient point été depuis le retour de Corse.
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Ils traversèrent le bois qu’elle avait parcouru le jour de son mariage,
toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, le bois
où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier frisson,
pressenti cet amour sensuel qu’elle ne devait connaître enfin que dans le
vallon sauvage d’Ota, auprès de la source où ils avaient bu, mêlant leurs
baisers à l’eau.
Plus de feuilles, plus d’herbes grimpantes, rien que le bruit des
branches, et cette rumeur sèche qu’ont en hiver les taillis dépouillés.
Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses, gardaient
une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes filets tannés
séchaient toujours, accrochés devant les portes, ou bien étendus sur le
galet. La mer grise et froide avec son éternelle et grondante écume
commençait à descendre, découvrant, vers Fécamp, les rochers verdâtres
au pied des falaises. Et le long de la plage les grosses barques échouées sur
le flanc semblaient de vastes poissons morts. Le soir tombait et les
pêcheurs s’en venaient par groupes au perret, marchant lourdement avec
leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine, un litre d’eau-de-
vie d’une main, la lanterne du bateau de l’autre. Longtemps ils tournèrent
autour des embarcations inclinées ; ils mettaient à bord, avec la lenteur
normande, leurs filets, leurs bouées, un gros pain, un pot de beurre, un
verre, et la bouteille de trois-six. Puis ils poussaient vers l’eau la barque
redressée qui dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l’écume, montait
sur la vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes brunes et
disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du mât.
Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient
sous les robes minces, restées jusqu’au départ du dernier pêcheur,
rentraient dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le lourd
sommeil des rues noires.
Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l’éloignement dans
l’ombre de ces hommes qui s’en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort
pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu’ils ne
mangeaient jamais de viande.
Le baron, s’exaltant devant l’Océan, murmura : « C’est terrible et beau.
Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d’existences
sont en péril, est superbe ! n’est-ce pas, Jeannette ? »
Elle répondit avec un sourire gelé : « Ça ne vaut point la
Méditerranée. » Mais son père, s’indignant : « La Méditerranée ! de l’huile,
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de l’eau sucrée, l’eau bleue d’un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci
comme elle est effrayante avec ses crêtes d’écume ! Et songe à tous ces
hommes, partis là-dessus, et qu’on ne voit déjà plus. »
Jeanne avec un soupir consentit : « Oui, si tu veux. » Mais ce mot qui lui
était venu aux lèvres, « la Méditerranée, » l’avait de nouveau pincée au
cœur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où gisaient ses
rêves.
Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent la
route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère, tristes de la
séparation prochaine.
Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées,
cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur toute la
campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras parfum
d’étable, cette bonne et chaude puanteur qui s’exhale du fumier de
vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la maison
d’habitation.
Et il semblait à Jeanne que son âme s’élargissait, comprenait des choses
invisibles ; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui donnèrent
soudain la sensation vive de l’isolement de tous les êtres que tout désunit,
que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu’ils aimeraient.
Alors, d’une voix résignée, elle dit : « Ça n’est pas toujours gai, la vie. »
Le baron soupira : « Que veux-tu, fillette, nous n’y pouvons rien. »
Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien
restèrent seuls.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
VII
Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour,
après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant avec du
cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait plusieurs parties
de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite en sa chambre, s’asseyait
près de la fenêtre, et, pendant que la pluie battait les vitres ou que le vent
les secouait, elle brodait obstinément une garniture de jupon. Parfois,
fatiguée, elle levait les yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui
moutonnait. Puis, après quelques minutes de ce regard vague, elle
reprenait son ouvrage.
Elle n’avait d’ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris toute la
direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins d’autorité et
ses démangeaisons d’économie. Il se montrait d’une parcimonie féroce, ne
donnait jamais de pourboires, réduisait la nourriture au strict nécessaire ;
et comme Jeanne, depuis qu’elle était venue aux Peuples, se faisait faire
chaque matin par le boulanger une petite galette normande, il supprima
cette dépense et la condamna au pain grillé.
Elle ne disait rien afin d’éviter les explications, les discussions et les
querelles ; mais elle souffrait comme de coups d’aiguille à chaque nouvelle
manifestation d’avarice de son mari. Cela lui semblait bas et odieux, à elle,
élevée dans une famille où l’argent comptait pour rien. Combien souvent
elle avait entendu dire à petite mère : « Mais c’est fait pour être dépensé,
l’argent. » Julien maintenant répétait : « Tu ne pourras donc jamais
t’habituer à ne pas jeter l’argent par les fenêtres ? » Et chaque fois qu’il
avait rogné quelques sous sur un salaire ou sur une note, il prononçait,
avec un sourire, en glissant la monnaie dans sa poche : « Les petits
ruisseaux font les grandes rivières. »
En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle s’arrêtait
doucement de travailler, et, les mains molles, le regard éteint, elle refaisait
un de ses romans de petite fille, partie en des aventures charmantes. Mais
soudain, la voix de Julien qui donnait un ordre au père Simon l’arrachait à
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ce bercement de songerie ; et elle reprenait son patient ouvrage en se
disant : « C’est fini, tout ça ; » et une larme tombait sur ses doigts qui
poussaient l’aiguille.
Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée. Ses
joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque creuses
maintenant, semblaient parfois frottées de terre.
Souvent Jeanne lui demandait : « Es-tu malade, ma fille ? » La petite
bonne répondait toujours : « Non, Madame. » Un peu de sang lui montait
aux pommettes et elle se sauvait bien vite.
Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine et
ne paraissait même plus coquette, n’achetait plus rien aux marchands
voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs corsets
et leurs parfumeries variées.
Et la grande maison avait l’air de sonner le creux, toute morne, avec sa
face que les pluies maculaient de longues traînées grises.
A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros nuages
venir du nord au-dessus de la mer sombre ; et la blanche descente des
flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les arbres
apparurent au matin drapés dans cette écume de glace.
Julien, chaussé de hautes bottes, l’air hirsute, passait son temps au
fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande, à
guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil crevait
le silence gelé des champs ; et des bandes de corbeaux noirs effrayés
s’envolaient des grands arbres en tournoyant.
Jeanne, succombant à l’ennui, descendait parfois sur le perron. Des
bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité dormante
de cette nappe livide et morne.
Puis elle n’entendait plus rien qu’une sorte de ronflement des flots
éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d’eau gelée
tombant toujours.
Et la couche de neige s’élevait sans cesse sous la chute infinie de cette
mousse épaisse et légère.
Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds au
feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en jour,
faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un douloureux
soupir. Sans tourner la tête, elle demanda : « Qu’est-ce que tu as donc ? »
La bonne, comme toujours, répondit : « Rien, Madame » ; mais sa voix
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semblait brisée, expirante.
Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu’elle
n’entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela : « Rosalie ! » Rien ne
bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort : « Rosalie ! »
et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond gémissement,
poussé tout près d’elle, la fit se dresser avec un frisson d’angoisse.
La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre, les
jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.
Jeanne s’élança : « Qu’est-ce que tu as, qu’est-ce que tu as ? »
L’autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste ; elle fixait sur sa
maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable
douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos,
étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.
Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua. Et
de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle de gorge
étranglée qui suffoque ; puis soudain ce fut un long miaulement de chat,
une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de souffrance de
l’enfant entrant dans la vie.
Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l’escalier
criant : « Julien, Julien ! »
Il répondit d’en bas : « Qu’est-ce que tu veux ? »
Elle eut grand’peine à prononcer : « C’est... c’est Rosalie qui... »
Julien s’élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant
brusquement dans la chambre, il releva d’un seul coup les vêtements de la
fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé, geignant
crispé et tout gluant, qui s’agitait entre deux jambes nues.
Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme
éperdue : « Ça ne te regarde pas. Va-t’en. Envoie-moi Ludivine et le père
Simon. »
Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n’osant plus
remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le départ de
ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.
Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes
après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.
Alors ce fut dans l’escalier un grand remuement comme si on portait un
blessé ; et Julien vint dire à Jeanne qu’elle pouvait remonter chez elle.
Elle tremblait comme si elle venait d’assister à quelque sinistre
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accident. Elle s’assit de nouveau devant son feu, puis demanda :
« Comment va-t-elle ? »
Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l’appartement ; et une
colère semblait le soulever. Il ne répondit point d’abord ; puis, au bout de
quelques secondes, s’arrêtant : « Qu’est-ce que tu comptes faire de cette
fille ? »
Elle ne comprenait pas et regardait son mari : « Comment ? Que veux-tu
dire ? Je ne sais pas, moi. »
Et soudain il cria comme s’il s’emportait : « Nous ne pouvons pourtant
pas garder un bâtard dans la maison. »
Alors Jeanne demeura très perplexe ; puis, au bout d’un long silence :
« Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice ? »
Il ne la laissa pas achever : « Et qui est-ce qui payera ? Toi sans
doute ? »
Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution ; enfin elle dit :
« Mais le père s’en chargera, de cet enfant ; et, s’il épouse Rosalie, il n’y a
plus de difficulté. »
Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit : « Le père !... le
père !... le connais-tu... le père ? — Non, n’est-ce pas ? Eh bien, alors ?... »
Jeanne, émue, s’animait : « Mais il ne laissera pas certainement cette
fille ainsi. Ce serait un lâche ! nous demanderons son nom, et nous irons le
trouver, lui, et il faudra bien qu’il s’explique. »
Julien s’était calmé et remis à marcher : « Ma chère, elle ne veut pas le
dire, le nom de l’homme ; elle ne te l’avouera pas plus qu’à moi et, s’il ne
veut pas d’elle, lui ?..... Nous ne pouvons pourtant pas garder sous notre
toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu ? »
Jeanne, obstinée, répétait : « Alors c’est un misérable, cet homme ; mais
il faudra bien que nous le connaissions ; et, alors, il aura affaire à nous. »
Julien, devenu fort rouge, s’irritait encore : « Mais... en attendant... ? »
Elle ne savait que décider et lui demanda : « Qu’est-ce que tu proposes,
toi ? »
Aussitôt il dit son avis : « Oh ! moi, c’est bien simple. Je lui donnerais
quelque argent et je l’enverrais au diable avec son mioche. » Mais la jeune
femme, indignée, se révolta. « Quant à cela, jamais. C’est ma sœur de lait,
cette fille ; nous avons grandi ensemble. Elle a fait une faute, tant pis ; mais
je ne la jetterai pas dehors pour cela : et, s’il le faut, je l’élèverai, cet
enfant. »
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Alors Julien éclata : « Et nous aurons une propre réputation, nous
autres, avec notre nom et nos relations ! Et on dira partout que nous
protégeons le vice, que nous abritons des gueuses ; et les gens honorables
ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi penses-tu,
vraiment ? Tu es folle ! »
Elle était demeurée calme. « Je ne laisserai jamais jeter dehors Rosalie ;
et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra ; et il faudra bien que
nous finissions par connaître le nom du père de son enfant. »
Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant : « Les femmes sont
stupides avec leurs idées ! »
Jeanne, dans l’après-midi, monta chez l’accouchée. La petite bonne,
veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux ouverts,
tandis que la garde berçait en ses bras l’enfant nouveau-né.
Dès qu’elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant sa
figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut
embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint, lui
découvrit le visage ; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais
doucement.
Un maigre feu brûlait dans la cheminée ; il faisait froid ; l’enfant
pleurait. Jeanne n’osait point parler du petit de crainte d’amener une autre
crise ; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant d’un ton
machinal : « Ça ne sera rien, ça ne sera rien. » La pauvre fille regardait à la
dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot ; et un reste de
chagrin l’étranglant jaillissait encore par moments, en un sanglot convulsif,
tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit d’eau dans sa gorge.
Jeanne, encore une fois, l’embrassa, et, tout bas, lui murmura dans
l’oreille : « Nous en aurons bien soin, va, ma fille. » Puis comme un nouvel
accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.
Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en
sanglots en apercevant sa maîtresse.
L’enfant fut mis en nourrice chez une voisine.
Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s’il eût gardé
contre elle une grosse colère depuis qu’elle avait refusé de renvoyer la
bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche une
lettre de la baronne demandant qu’on lui envoyât immédiatement cette
fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria : « Ta mère est
aussi folle que toi. » Mais il n’insista plus.
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Quinze jours après, l’accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son
service.
Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la traversant
de son regard : « Voyons, ma fille, dis-moi tout. »
Rosalie se mit à trembler, et balbutia : « Quoi, Madame ?
— A qui est-il, cet enfant ? »
Alors la petite bonne fut reprise d’un désespoir épouvantable ; et elle
cherchait éperdument à dégager ses mains pour s’en cacher la figure.
Mais Jeanne l’embrassait malgré elle, la consolait : « C’est un malheur,
que veux-tu, ma fille ? Tu as été faible ; mais ça arrive à bien d’autres. Si le
père t’épouse, on n’y pensera plus ; et nous pourrons le prendre à notre
service avec toi. »
Rosalie gémissait comme si on l’eût martyrisée, et de temps en temps
donnait une secousse pour se dégager et s’enfuir.
Jeanne reprit : « Je comprends bien que tu aies honte ; mais tu vois que
je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de
l’homme, c’est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin qu’il
t’abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver, vois-tu, et
nous le forcerons à t’épouser ; et comme nous vous garderons tous les
deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse. »
Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu’elle arracha ses mains de
celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.
Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien : « J’ai voulu décider Rosalie à me
révéler le nom de son séducteur. Je n’ai pas pu réussir. Essaye donc de ton
côté pour que nous contraignions ce misérable à l’épouser. »
Mais Julien tout de suite se fâcha : « Ah ! tu sais, je ne veux pas
entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette fille,
garde-la, mais ne m’embête plus à son sujet. »
Il semblait, depuis l’accouchement, d’une humeur plus irritable encore ;
et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans crier
comme s’il eût été toujours furieux, tandis qu’au contraire elle baissait la
voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute discussion ; et souvent
elle pleurait, la nuit, dans son lit.
Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes
d’amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu’il passât trois soirs
de suite sans franchir la porte conjugale.
Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste,
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quoiqu’elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.
Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de
l’interroger de nouveau.
Julien tout à coup parut aussi plus aimable ; et la jeune femme se
rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu’elle se sentît
parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait point. Le dégel
n’était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un ciel clair comme un
cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé d’étoiles qu’on aurait cru de
givre, tant le vaste espace était rigoureux, s’étendait sur la nappe unie,
dure et luisante des neiges.
Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de
grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise
blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus ; seules les cheminées des
chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui
montaient droit dans l’air glacial.
La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué par
le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres, comme si
leurs membres de bois se fussent brisés sous l’écorce ; et parfois une
grosse branche se détachait et tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève
et rompant les fibres.
Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes, attribuant
à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues qui la
traversaient.
Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute
nourriture ; tantôt son pouls battait follement ; tantôt ses faibles repas lui
donnaient des écœurements d’indigestion ; et ses nerfs tendus, vibrants
sans cesse, la faisaient vivre en une agitation constante et intolérable.
Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au
sortir de table (car jamais la salle n’était chauffée à point, tant il
économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant : « Il fera bon
coucher deux cette nuit, n’est-ce pas, ma chatte ? »
Il riait de son rire bon enfant d’autrefois ; et Jeanne lui sauta au cou ;
mais elle se sentait justement si mal à l’aise, ce soir-là, si endolorie, si
étrangement nerveuse qu’elle le pria, tout bas, en lui baisant les lèvres, de
la laisser dormir seule. Elle lui dit, en quelques mots, son mal : « Je t’en
prie, mon chéri ; je t’assure que je ne suis pas bien. Ça ira mieux demain,
sans doute. »
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Il n’insista pas : « Comme il te plaira, ma chère ; si tu es malade, il faut
te soigner. »
Et on parla d’autre chose.
Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer du
feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que « ça flambait
bien », il baisa sa femme au front, et s’en alla.
La maison entière semblait travaillée par le froid ; les murs pénétrés
avaient des bruits légers comme des frissons ; et Jeanne en son lit
grelottait.
Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher
des robes, des jupes, des vieux vêtements qu’elle amoncelait sur sa couche.
Rien ne la pouvait réchauffer ; ses pieds s’engourdissaient, tandis qu’en ses
mollets et jusqu’en ses cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se
retourner sans cesse, s’agiter, s’énerver à l’excès.
Bientôt ses dents claquèrent ; ses mains tremblèrent ; sa poitrine se
serrait ; son cœur lent battait de grands coups sourds et semblait parfois
s’arrêter ; et sa gorge haletait comme si l’air n’y pouvait plus entrer.
Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l’invincible
froid l’envahissait jusqu’aux moelles. Jamais elle n’avait éprouvé cela, elle
ne s’était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à exhaler son dernier
souffle.
Elle pensa : « Je vais mourir... Je meurs... »
Et, frappée d’épouvante, elle sauta du lit, sonna Rosalie, attendit,
sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.
La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur
premier sommeil que rien ne brise ; et Jeanne, perdant l’esprit, s’élança,
pieds nus, dans l’escalier.
Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l’ouvrit, appela :
« Rosalie ! » avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus et
reconnut qu’il était vide. Il était vide et tout froid, comme si personne n’y
eût couché.
Surprise, elle se dit : « Comment ! elle est encore partie courir par un
pareil temps ! »
Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,
l’étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de réveiller
Julien.
Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu’elle
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allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.
A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son mari,
la tête de Rosalie sur l’oreiller.
Au cri qu’elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura une
seconde immobile dans l’effarement de cette découverte. Puis elle s’enfuit,
rentra dans sa chambre ; et comme Julien éperdu avait appelé « Jeanne ! »
une peur atroce la saisit de le voir, d’entendre sa voix, de l’écouter
s’expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face ; et elle se
précipita de nouveau dans l’escalier qu’elle descendit.
Elle courait maintenant dans l’obscurité au risque de rouler le long des
marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant elle,
poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre rien, de ne
plus voir personne.
Quand elle fut en bas, elle s’assit sur une marche, toujours en chemise
et nu-pieds ; et elle demeurait là, l’esprit perdu.
Julien avait sauté du lit, s’habillait à la hâte. Elle l’entendit remuer,
marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il descendait aussi
l’escalier, et il criait : « Écoute, Jeanne ! »
Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des
doigts ; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant un
assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un moyen de
l’éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait la porte, sa lumière
à la main, répétant toujours : « Jeanne ! » et elle repartit comme un lièvre,
s’élança dans la cuisine, en fit deux fois le tour à la façon d’une bête
acculée ; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit brusquement la porte
du jardin et s’élança dans la campagne.
Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois
jusqu’aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n’avait
pas froid, bien que toute découverte ; elle ne sentait plus rien tant la
convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait, blanche
comme la terre.
Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et partit
à travers la lande.
Pas de lune ; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le
noir du ciel ; mais la plaine était claire cependant, d’une blancheur terne,
d’une immobilité figée, d’un silence infini.
Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien. Et
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soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s’arrêta net, par instinct,
et s’accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.
Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait
l’odeur salée de ses varechs à marée basse.
Elle demeura là longtemps, inerte d’esprit comme de corps ; puis, tout à
coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une voile
qu’agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une force
invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités ; et la connaissance
lui revint brusquement, claire et poignante.
Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux ; cette promenade
avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour
naissant, le baptême de la barque ; puis elle remonta plus loin jusqu’à
cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant !
maintenant ! Oh ! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente
impossible ; et l’épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et de
désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.
Mais une voix criait au loin : « C’est ici, voilà ses pas ; vite, vite, par
ici ! » C’était Julien qui la cherchait.
Oh ! elle ne le voulait pas revoir. Dans l’abîme, là, devant elle, elle
entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur les
roches.
Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s’élancer ; et, jetant à la vie
l’adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le dernier
mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles : « Maman ! »
Soudain la pensée de petite mère la traversa ; elle la vit sanglotant ; elle
vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle eut en une seconde
toute la souffrance de leur désespoir.
Alors elle retomba mollement dans la neige ; et elle ne se sauva plus
quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une lanterne, la
saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant elle était près du bord.
Ils firent d’elle ce qu’ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer. Elle
sentit qu’on l’emportait, puis qu’on la mettait dans un lit, puis qu’on la
frictionnait avec des linges brûlants ; puis tout souvenir s’effaça, toute
connaissance disparut.
Puis un cauchemar — était-ce un cauchemar ? — l’obséda. Elle était
couchée dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever.
Pourquoi ? elle n’en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit sur le
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plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une souris,
une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une autre aussitôt la
suivait, puis une troisième qui s’avançait vers la poitrine, de son trot vif et
menu. Jeanne n’avait pas peur ; mais elle voulut prendre la bête et lança sa
main, sans y parvenir.
Alors d’autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers surgirent de
tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient sur les tapisseries,
couvraient la couche tout entière. Et bientôt elles pénétrèrent sous les
couvertures ; Jeanne les sentait glisser sur sa peau, chatouiller ses jambes,
descendre et monter le long de son corps. Elle les voyait venir du pied du
lit pour pénétrer dedans contre sa gorge ; et elle se débattait, jetait ses
mains en avant pour en saisir une et les refermait toujours vides.
Elle s’exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu’on la tenait
immobile, que des bras vigoureux l’enlaçaient et la paralysaient ; mais elle
ne voyait personne.
Elle n’avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.
Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle se
sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s’étonna pas de voir petite
mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu’elle ne connaissait
point.
Quel âge avait-elle ? elle n’en savait rien et se croyait toute petite fille.
Elle n’avait, non plus, aucun souvenir.
Le gros homme dit : « Tenez, la connaissance revient. » Et petite mère se
mit à pleurer. Alors le gros homme reprit : « Voyons, soyez calme, Madame
la baronne, je vous dis que j’en réponds maintenant. Mais ne lui parlez de
rien, de rien. Qu’elle dorme. »
Et il sembla à Jeanne qu’elle vivait encore très longtemps assoupie,
reprise par un pesant sommeil dès qu’elle essayait de penser ; et elle
n’essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si,
vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.
Or, une fois, comme elle s’éveillait, elle aperçut Julien, seul près d’elle ;
et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé qui cachait
sa vie passée.
Elle eut au cœur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle rejeta
ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant plus porter.
Julien s’élança vers elle ; et elle se mit à hurler pour qu’il ne la touchât
point. Elle se tordait, se roulait. La porte s’ouvrit. Tante Lison accourait
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avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite mère arriva soufflant,
éperdue.
On la recoucha ; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne
point parler et pour réfléchir à son aise.
Sa mère et sa tante la soignaient, s’empressaient, l’interrogeaient :
« Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne ? »
Elle faisait la sourde, ne répondant pas ; et elle s’aperçut très bien de la
journée finie. La nuit vint. La garde s’installa près d’elle, et la faisait boire
de temps en temps.
Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus ; elle raisonnait
péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle avait
eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides où les
événements ne s’étaient point marqués.
Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.
Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.
Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été
très malade. Mais Julien ? Qu’avait-il dit ? Ses parents savaient-ils ? Et
Rosalie ? où était-elle ? Et puis que faire ? que faire ? Une idée l’illumina —
retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme autrefois. Elle serait
veuve ; voilà tout.
Alors elle attendit, écoutant ce qu’on disait autour d’elle, comprenant
fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison, patiente et
rusée.
Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela, tout
bas : « Petite mère ! » Sa propre voix l’étonna, lui parut changée. La
baronne lui saisit les mains : « Ma fille ! ma Jeanne chérie ! ma fille, tu me
reconnais ?
— Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer ; nous avons à causer
longtemps. Julien t’a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige ?
— Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.
— Ce n’est pas ça, maman. J’ai eu la fièvre après ; mais t’a-t-il dit ce qui
me l’a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée ?
— Non, ma chérie.
— C’est parce que j’ai trouvé Rosalie dans son lit. »
La baronne crut qu’elle délirait encore, la caressa. « Dors, ma mignonne,
calme-toi, essaye de dormir. »
Mais Jeanne, obstinée, reprit : « J’ai toute ma raison maintenant, petite
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maman, je ne dis pas de folies comme j’ai dû en dire les jours derniers. Je
me sentais malade une nuit, alors j’ai été chercher Julien. Rosalie était
couchée avec lui. J’ai perdu la tête de chagrin et je me suis sauvée dans la
neige pour me jeter à la falaise. »
Mais la baronne répétait : « Oui, ma mignonne, tu as été bien malade,
bien malade.
— Ce n’est pas ça, maman, j’ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien, et je
ne veux plus rester avec lui. Tu m’emmèneras à Rouen comme autrefois. »
La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne
en rien, répondit : « Oui, ma mignonne. »
Mais la malade s’impatienta : « Je vois bien que tu ne me crois pas. Va
chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre. »
Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en
traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron qui la
soutenait.
Ils s’assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit tout,
doucement, d’une voix faible, avec clarté : le caractère bizarre de Julien, ses
duretés, son avarice, et enfin son infidélité.
Quand elle eut fini, le baron vit bien qu’elle ne divaguait pas, mais il ne
savait que penser, que résoudre et que répondre.
Il lui prit la main, d’une façon tendre, comme autrefois quand il
l’endormait avec des histoires. « Écoute, ma chérie, il faut agir avec
prudence. Ne brusquons rien ; tâche de supporter ton mari jusqu’au
moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets ? » Elle
murmura : « Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai guérie. »
Puis, tout bas, elle ajouta : « Où est Rosalie maintenant ? »
Le baron reprit : « Tu ne la verras plus. » Mais elle s’obstinait. « Où est-
elle ? je veux savoir. » Alors il avoua qu’elle n’avait point quitté la maison ;
mais il affirma qu’elle allait partir.
En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère, blessé
dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement : « Monsieur,
je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de ma fille.
Vous l’avez trompée avec votre servante ; cela est doublement indigne. »
Mais Julien joua l’innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à témoin.
Quelle preuve avait-on d’ailleurs ? Est-ce que Jeanne n’était pas folle ? ne
venait-elle pas d’avoir une fièvre cérébrale ? ne s’était-elle pas sauvée par
la neige, une nuit, dans un accès de délire, au début de sa maladie ? Et
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c’est justement au milieu de cet accès, alors qu’elle courait presque nue
par la maison, qu’elle prétendait avoir vu sa bonne dans le lit de son mari !
Et il s’emportait ; il menaça d’un procès ; il s’indignait avec véhémence.
Et le baron, confus, fit des excuses, demanda pardon, et tendit sa main
loyale que Julien refusa de prendre.
Quand Jeanne connut la réponse de son mari, elle ne se fâcha point et
répondit : « Il ment, papa, mais nous finirons par le convaincre. »
Et pendant deux jours elle fut taciturne, recueillie, méditant.
Puis, le troisième matin, elle voulut voir Rosalie. Le baron refusa de faire
monter la bonne, déclara qu’elle était partie. Jeanne ne céda point,
répétant : « Alors qu’on aille la chercher chez elle. »
Et déjà elle s’irritait quand le docteur entra. On lui dit tout pour qu’il
jugeât. Mais Jeanne soudain se mit à pleurer, énervée outre mesure, criant
presque : « Je veux voir Rosalie : je veux la voir ! »
Alors le médecin lui prit la main, et, à voix basse : « Calmez-vous,
Madame ; toute émotion pourrait devenir grave ; car vous êtes enceinte. »
Elle demeura saisie, comme frappée d’un coup ; et il lui sembla tout de
suite que quelque chose remuait en elle. Puis elle resta silencieuse,
n’écoutant pas même ce qu’on disait, s’enfonçant en sa pensée. Elle ne put
dormir de la nuit, tenue en éveil par cette idée nouvelle et singulière qu’un
enfant vivait là, dans son ventre ; et triste, peinée qu’il fût le fils de Julien ;
inquiète, craignant qu’il ne ressemblât à son père. Au jour venu, elle fit
appeler le baron. « Petit père, ma résolution est bien prise ; je veux tout
savoir, surtout maintenant ; tu entends, je veux ; et tu sais qu’il ne faut pas
me contrarier dans la situation où je suis. Écoute bien. Tu vas aller chercher
M. le curé. J’ai besoin de lui pour empêcher Rosalie de mentir ; puis, dès
qu’il sera venu, tu la feras monter et tu resteras là avec petite mère.
Surtout veille à ce que Julien n’ait pas de soupçons. »
Une heure plus tard le prêtre entrait, engraissé encore, soufflant autant
que petite mère. Il s’assit auprès d’elle dans un fauteuil, le ventre tombant
entre ses jambes ouvertes ; et il commença par plaisanter, en passant par
habitude son mouchoir à carreaux sur son front : « Eh bien, Madame la
baronne, je crois que nous ne maigrissons pas ; m’est avis que nous faisons
la paire. » Puis, se tournant vers le lit de la malade : « Hé ! hé ! qu’est-ce
qu’on m’a dit, ma jeune dame, que nous aurions bientôt un nouveau
baptême ? Ah ! ah ! ah ! pas d’une barque, cette fois. Et il ajouta d’un ton
grave : « Ce sera un défenseur pour la patrie » ; puis, après une courte
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réflexion : « A moins que ce ne soit une bonne mère de famille ; » et,
saluant la baronne, « comme vous, Madame ».
Mais la porte du fond s’ouvrit. Rosalie, éperdue, larmoyant, refusait
d’entrer, cramponnée à l’encadrement, et poussée par le baron.
Impatienté, il la jeta d’une secousse dans la chambre. Alors elle se couvrit
la face de ses mains et resta debout, sanglotant.
Jeanne, dès qu’elle l’aperçut, se dressa brusquement, s’assit, plus pâle
que ses draps ; et son cœur affolé soulevait de ses battements la mince
chemise collée à sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant à peine,
suffoquée. Enfin, elle prononça d’une voix coupée par l’émotion. « Je... je...
n’aurais pas... pas besoin... de t’interroger. Il... il me suffit de te voir ainsi...
de... de voir ta... ta honte devant moi. »
Après une pause, car le souffle lui manquait, elle reprit : « Mais je veux
tout savoir, tout... tout. J’ai fait venir M. le curé pour que ce soit comme
une confession, tu entends. »
Immobile, Rosalie poussait presque des cris entre ses mains crispées.
Le baron, que la colère gagnait, lui saisit les bras, les écarta violemment,
et, la jetant à genoux près du lit : « Parle donc... Réponds. »
Elle resta par terre, dans la posture qu’on prête aux Madeleines, le
bonnet de travers, le tablier sur le parquet, le visage voilé de nouveau de
ses mains redevenues libres.
Alors le curé lui parla : « Allons, ma fille, écoute ce qu’on te dit, et
réponds. Nous ne voulons pas te faire de mal ; mais on veut savoir ce qui
s’est passé. »
Jeanne, penchée au bord de sa couche, la regardait. Elle dit : « C’est
bien vrai que tu étais dans le lit de Julien quand je vous ai surpris. »
Rosalie, à travers ses mains, gémit : « Oui, Madame. »
Alors, brusquement, la baronne se mit à pleurer aussi avec un gros bruit
de suffocation ; et ses sanglots convulsifs accompagnaient ceux de Rosalie.
Jeanne, les yeux droits sur la bonne, demanda : « Depuis quand cela
durait-il ? »
Rosalie balbutia : « Depuis qu’il est v’nu. »
Jeanne ne comprenait pas. « Depuis qu’il est venu... Alors... depuis...
depuis le printemps ?
— Oui, Madame.
— Depuis qu’il est entré dans cette maison ?
— Oui, Madame. »
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Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d’une voix
précipitée :
« Mais comment cela s’est-il fait ? Comment te l’a-t-il demandé ?
Comment t’a-t-il prise ? Qu’est-ce qu’il t’a dit ? A quel moment, comment
as-tu cédé ? comment as-tu pu te donner à lui ? »
Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d’une fièvre de
parler, d’un besoin de répondre :
« J’sais ti, mé ? C’est le jour qu’il a dîné ici la première fois, qu’il est v’nu
m’trouver dans ma chambre. Il s’était caché dans l’grenier. J’ai pas osé crier
pour pas faire d’histoire. Il s’est couché avec mé ; j’savais pu c’que j’faisais
à çu moment-là ; il a fait c’qu’il a voulu. J’ai rien dit parce que je l’trouvais
gentil !... »
Alors Jeanne, poussant un cri :
« Mais... ton... ton enfant... c’est à lui ?... »
Rosalie sanglota.
« Oui, Madame. »
Puis toutes deux se turent.
On n’entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.
Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants ; et les gouttes
sans bruit coulèrent sur ses joues.
L’enfant de sa bonne avait le même père que le sien ! Sa colère était
tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d’un désespoir morne,
lent, profond, infini.
Elle reprit enfin d’une voix changée, mouillée, d’une voix de femme qui
pleure :
« Quand nous sommes revenus de... de là-bas... du voyage... quand est-
ce qu’il a recommencé ? »
La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia : « Le... le
premier soir il est v’nu. »
Chaque parole tordait le cœur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le soir
du retour aux Peuples, il l’avait quittée pour cette fille. Voilà pourquoi il la
laissait dormir seule !
Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre ;
elle cria ! « Va-t’en, va-t’en ! » Et comme Rosalie ne bougeait point,
anéantie, Jeanne appela son père : « Emmène-la, emporte-la. » Mais le
curé, qui n’avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un petit
sermon.
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« C’est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal ; et le bon Dieu ne
te pardonnera pas de sitôt. Pense à l’enfer qui t’attend si tu ne gardes pas
désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un enfant, il faut
que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute quelque chose pour
toi, et nous te trouverons un mari... »
Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi Rosalie
par les épaules, la souleva, la traîna jusqu’à la porte, et la jeta, comme un
paquet, dans le couloir.
Dès qu’il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole : « Que
voulez-vous ? elles sont toutes comme ça dans le pays. C’est une
désolation, mais on n’y peut rien, et il faut bien un peu d’indulgence pour
les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans être enceintes,
jamais, Madame. » Et il ajouta, souriant : « On dirait une coutume locale. »
Puis d’un ton indigné : « Jusqu’aux enfants qui s’en mêlent. N’ai-je pas
trouvé l’an dernier, dans le cimetière, deux petits du catéchisme, le garçon
et la fille ! J’ai prévenu les parents ! Savez-vous ce qu’ils m’ont répondu ?
« Qu’voulez-vous, Monsieur l’curé, c’est pas nous qui leur avons appris ces
saletés-là, j’y pouvons rien. » — Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme
les autres... »
Mais le baron, qui tremblait d’énervement, l’interrompit : « Elle ? que
m’importe ! mais c’est Julien qui m’indigne. C’est infâme ce qu’il a fait là, et
je vais emmener ma fille. »
Et il marchait s’animant toujours, exaspéré : « C’est infâme d’avoir ainsi
trahi ma fille, infâme ! C’est un gueux, cet homme, une canaille, un
misérable ; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai sous ma canne ! »
Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté de la
baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère
d’apaisement, reprit : « Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a fait
comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui soient
fidèles ? » Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse : « Tenez, je parie
que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la conscience,
est-ce vrai ? » Le baron s’était arrêté, saisi, en face du prêtre qui continua :
« Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait même si vous n’avez
jamais tâté d’une petite bobonne comme celle-là. Je vous dis que tout le
monde en fait autant. Votre femme n’en a pas été moins heureuse ni
moins aimée, n’est-ce pas ? »
Le baron ne remuait plus, bouleversé.
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C’était vrai, parbleu, qu’il en avait fait autant, et souvent encore, toutes
les fois qu’il avait pu ; et il n’avait pas respecté non plus le toit conjugal ;
et, quand elles étaient jolies, il n’avait jamais hésité devant les servantes
de sa femme ! Était-il pour cela un misérable ? Pourquoi jugeait-il si
sévèrement la conduite de Julien alors qu’il n’avait jamais même songé que
la sienne pût être coupable ?
Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres une
ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle était de
cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante, pour qui les
aventures d’amour font partie de l’existence.
Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et les
bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui était
revenue qui lui blessait l’âme, et pénétrait comme une vrille en son cœur :
« Moi, j’ai rien dit parce que je l’trouvais gentil. »
Elle aussi l’avait trouvé gentil ; et c’est uniquement pour cela qu’elle
s’était donnée, liée pour la vie, qu’elle avait renoncé à toute autre
espérance, à tous les projets entrevus, à tout l’inconnu de demain. Elle
était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour remonter,
dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir, parce que,
comme Rosalie, elle l’avait trouvé gentil !
La porte s’ouvrit d’une poussée furieuse. Julien parut, l’air féroce. Il
avait aperçu, dans l’escalier, Rosalie gémissant et il venait savoir,
comprenant qu’on tramait quelque chose, que la bonne avait parlé sans
doute. La vue du prêtre le cloua sur place.
Il demanda d’une voix tremblante, mais calme : « Quoi ? qu’y a-t-il ? »
Le baron, si violent tout à l’heure, n’osait rien dire, craignant l’argument du
curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite mère larmoyait
plus fort ; mais Jeanne s’était soulevée sur ses mains et elle regardait,
haletante, celui qui la faisait si cruellement souffrir. Elle balbutia : « Il y a
que nous n’ignorons plus rien, que nous savons toutes vos infamies
depuis... depuis le jour où vous êtes entré dans cette maison... il y a que
l’enfant de cette bonne est à vous comme... comme... le mien... ils seront
frères... » Et, une surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée,
elle s’affaissa dans ses draps et pleura frénétiquement.
Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint
encore.
« Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame,
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soyez raisonnable. » Il se leva, s’approcha du lit, et posa sa main tiède sur
le front de cette désespérée. Ce simple contact l’amollit étrangement ; elle
se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte main de rustre habituée
aux gestes qui absolvent, aux caresses réconfortantes, lui eût apporté dans
son toucher un apaisement mystérieux.
Le bonhomme, demeuré debout, reprit : « Madame, il faut toujours
pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive ; mais Dieu, dans sa
miséricorde, l’a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être
mère. Cet enfant sera votre consolation. C’est en son nom que je vous
implore, que je vous adjure de pardonner l’erreur de M. Julien. Ce sera un
lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous rester
séparée de cœur de celui dont vous portez l’œuvre dans votre flanc ? »
Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans
force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient lâches,
coupés doucement, elle ne vivait plus qu’à peine.
La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont
l’âme était incapable d’un effort prolongé, murmura : « Voyons, Jeanne. »
Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l’attirant près du lit, la
posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite tape comme
pour les unir d’une façon définitive ; et, quittant son ton prêcheur et
professionnel, il dit, d’un air content : « Allons, c’est fait : croyez-moi, ça
vaut mieux. »
Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt.
Julien, n’osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota sur
ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au fond que la
chose fût arrangée ainsi ; et ils sortirent ensemble pour fumer un cigare.
Alors la malade anéantie s’assoupit pendant que le prêtre et petite
mère causaient doucement à voix basse.
L’abbé parlait, expliquant, développant ses idées ; et la baronne
consentait toujours d’un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure : « Donc,
c’est entendu ; vous donnez à cette fille la ferme de Barville, et je me
charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh ! avec un bien de
vingt mille francs, nous ne manquerons pas d’amateurs. Nous n’aurons que
l’embarras du choix. »
Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées
en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.
Elle insistait : « C’est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille
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francs, mais on placera le bien sur la tête de l’enfant ; les parents en
auront la jouissance pendant leur vie. »
Et le curé se leva, serra la main de petite mère : « Ne vous dérangez
point, Madame la baronne, ne vous dérangez point ; je sais ce que vaut un
pas. »
Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade. Elle
ne s’aperçut de rien ; on ne lui dit rien ; et elle ne sut rien, comme
toujours.
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UNE VIE
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VIII
Rosalie avait quitté la maison et Jeanne accomplissait la période de sa
grossesse douloureuse. Elle ne se sentait au cœur aucun plaisir à se savoir
mère, trop de chagrins l’avaient accablée. Elle attendait son enfant sans
curiosité, courbée encore sous des appréhensions de malheurs indéfinis.
Le printemps était venu tout doucement. Les arbres nus frémissaient
sous la brise encore fraîche, mais dans l’herbe humide des fossés, où
pourrissaient les feuilles de l’automne, les primevères jaunes
commençaient à se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme, des
champs détrempés, s’élevait une senteur d’humidité, comme un goût de
fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortait de la terre
brune et luisait aux rayons du soleil.
Une grosse femme, bâtie en forteresse, remplaçait Rosalie et soutenait
la baronne dans ses promenades monotones tout le long de son allée, où
la trace de son pied plus lourd restait sans cesse humide et boueuse.
Petit père donnait le bras à Jeanne alourdie maintenant et toujours
souffrante ; et tante Lison inquiète, affairée de l’événement prochain, lui
tenait la main de l’autre côté, toute troublée de ce mystère qu’elle ne
devait jamais connaître.
Ils allaient tous ainsi sans guère parler, pendant des heures, tandis que
Julien parcourait le pays à cheval, ce goût nouveau l’ayant envahi
subitement.
Rien ne vint plus troubler leur vie morne. Le baron, sa femme et le
vicomte firent une visite aux Fourville que Julien semblait déjà connaître
beaucoup, sans qu’on s’expliquât au juste comment. Une autre visite de
cérémonie fut échangée avec les Briseville, toujours cachés en leur manoir
dormant.
Un après-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l’homme et la
femme, entraient au trot dans la cour précédant le château, Julien, très
animé, pénétra dans la chambre de Jeanne. « Vite, vite, descends. Voici les
Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant ton état. Dis
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que je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette. »
Jeanne, étonnée, descendit. Une jeune femme pâle, jolie, avec une
figure douloureuse, des yeux exaltés, et des cheveux d’un blond mat
comme s’ils n’avaient jamais été caressés d’un rayon de soleil, présenta
tranquillement son mari, une sorte de géant, de croquemitaine à grandes
moustaches rousses. Puis elle ajouta : « Nous avons eu plusieurs fois
l’occasion de rencontrer M. de Lamare. Nous savons par lui combien vous
êtes souffrante ; et nous n’avons pas voulu tarder davantage à venir vous
voir en voisins, sans cérémonie du tout. Vous le voyez, d’ailleurs, nous
sommes à cheval. J’ai eu, en outre, l’autre jour, le plaisir de recevoir la
visite de Madame votre mère et du baron. »
Elle parlait avec une aisance infinie, familière et distinguée. Jeanne fut
séduite et l’adora tout de suite. « Voici une amie », pensa-t-elle.
Le comte de Fourville, au contraire, semblait un ours entré dans un
salon. Quand il fut assis, il posa son chapeau sur la chaise voisine, hésita
quelque temps sur ce qu’il ferait de ses mains, les appuya sur ses genoux,
sur les bras de son fauteuil, puis enfin croisa les doigts comme pour une
prière.
Tout à coup Julien entra. Jeanne stupéfaite ne le reconnaissait plus. Il
s’était rasé. Il était beau, élégant et séduisant comme aux jours de leurs
fiançailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla réveillé par sa venue,
et baisa la main de la comtesse dont la joue d’ivoire rosit un peu, et dont
les paupières eurent un tressaillement.
Il parla. Il fut aimable comme autrefois. Ses larges yeux, miroirs
d’amour, étaient redevenus caressants ; et ses cheveux, tout à l’heure
ternes et durs, avaient repris soudain sous la brosse et l’huile parfumée
leurs molles et luisantes ondulations.
Au moment où les Fourville repartaient, la comtesse se tourna vers lui :
« Voulez-vous, mon cher vicomte, faire jeudi une promenade à cheval ? »
Puis, pendant qu’il s’inclinait en murmurant : « Mais certainement,
Madame », elle prit la main de Jeanne, et d’une voix tendre et pénétrante,
avec un sourire affectueux : « Oh ! quand vous serez guérie, nous
galoperons tous les trois par le pays. Ce sera délicieux ; voulez-vous ? »
D’un geste aisé elle releva la queue de son amazone ; puis elle fut en
selle avec une légèreté d’oiseau, tandis que son mari, après avoir
gauchement salué, enfourchait sa grande bête normande, d’aplomb là-
dessus comme un centaure.
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Quand ils eurent disparu au tournant de la barrière, Julien, qui semblait
enchanté, s’écria : « Quelles charmantes gens ! Voilà une connaissance qui
nous sera utile. »
Jeanne, contente aussi sans savoir pourquoi, répondit : « La petite
comtesse est ravissante, je sens que je l’aimerai ; mais le mari a l’air d’une
brute. Où les as-tu donc connus ? »
Il se frottait gaiement les mains : « Je les ai rencontrés par hasard chez
les Briseville. Le mari semble un peu rude. C’est un chasseur enragé, mais
un vrai noble, celui-là. »
Et le dîner fut presque joyeux, comme si un bonheur caché était entré
dans la maison.
Et rien de nouveau n’arriva plus jusqu’aux derniers jours de juillet.
Un mardi soir, comme ils étaient assis sous le platane, autour d’une
table de bois qui portait deux petits verres et un carafon d’eau-de-vie,
Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant très pâle, porta les
deux mains à son flanc. Une douleur rapide, aiguë, l’avait brusquement
parcourue, puis s’était éteinte aussitôt.
Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa, qui fut plus
longue, bien que moins vive. Elle eut grand’peine à rentrer, presque portée
par son père et son mari. Le court trajet du platane à sa chambre lui parut
interminable ; et elle geignait involontairement, demandant à s’asseoir, à
s’arrêter, accablée par une sensation intolérable de pesanteur dans le
ventre.
Elle n’était pas à terme, l’enfantement n’étant prévu que pour
septembre ; mais, comme on craignait un accident, une carriole fut attelée,
et le père Simon partit au galop pour chercher le médecin.
Il arriva vers minuit, et, du premier coup d’œil, reconnut les symptômes
d’un accouchement prématuré.
Dans le lit les souffrances s’étaient un peu apaisées, mais une angoisse
affreuse étreignait Jeanne, une défaillance désespérée de tout son être,
quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystérieux de la mort.
Il est de ces moments où elle nous effleure de si près que son souffle nous
glace le cœur.
La chambre était pleine de monde. Petite mère suffoquait, affaissée
dans un fauteuil. Le baron, dont les mains tremblaient, courait de tous
côtés, apportait des objets, consultait le médecin, perdait la tête. Julien
marchait de long en large, la mine affairée, mais l’esprit calme ; et la veuve
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Dentu se tenait debout aux pieds du lit avec un visage de circonstance, un
visage de femme d’expérience que rien n’étonne. Garde-malade, sage-
femme, et veilleuse des morts, recevant ceux qui viennent, recueillant leur
premier cri, lavant de la première eau leur chair nouvelle, la roulant dans le
premier linge, puis écoutant avec la même quiétude la dernière parole, le
dernier râle, le dernier frisson de ceux qui partent, faisant aussi leur
dernière toilette, épongeant avec du vinaigre leur corps usé, l’enveloppant
du dernier drap, elle s’était fait une indifférence inébranlable à tous les
accidents de la naissance ou de la mort.
La cuisinière Ludivine et tante Lison restaient cachées discrètement
contre la porte du vestibule.
Et la malade, de temps en temps, poussait une faible plainte.
Pendant deux heures, on put croire que l’événement se ferait
longtemps attendre ; mais, vers le point du jour, les douleurs reprirent tout
à coup avec violence, et devinrent bientôt épouvantables.
Et Jeanne, dont les cris involontaires jaillissaient entre ses dents
serrées, pensait sans cesse à Rosalie qui n’avait point souffert, qui n’avait
presque pas gémi, dont l’enfant, l’enfant bâtard, était sorti sans peine et
sans tortures.
Dans son âme misérable et troublée, elle faisait entre elles une
comparaison incessante ; et elle maudissait Dieu, qu’elle avait cru juste
autrefois ; elle s’indignait des préférences coupables du destin, et des
criminels mensonges de ceux qui prêchent la droiture et le bien.
Parfois la crise devenait tellement violente que toute idée s’éteignait en
elle. Elle n’avait plus de force, de vie, de connaissance que pour souffrir.
Dans les minutes d’apaisement elle ne pouvait détacher son œil de
Julien ; et une autre douleur, une douleur de l’âme l’étreignait en se
rappelant ce jour où sa bonne était tombée aux pieds de ce même lit avec
son enfant entre les jambes, le frère du petit être qui lui déchirait si
cruellement les entrailles. Elle retrouvait avec une mémoire sans ombres
les gestes, les regards, les paroles de son mari devant cette fille étendue ;
et maintenant elle lisait en lui, comme si ses pensées eussent été écrites
dans ses mouvements, elle lisait le même ennui, la même indifférence pour
elle que pour l’autre, le même insouci d’homme égoïste, que la paternité
irrite.
Mais une convulsion effroyable la saisit, un spasme si cruel qu’elle se
dit : « Je vais mourir. Je meurs ! » Alors une révolte furieuse, un besoin de
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maudire emplit son âme, et une haine exaspérée contre cet homme qui
l’avait perdue, et contre l’enfant inconnu qui la tuait.
Elle se tendit dans un effort suprême pour rejeter d’elle ce fardeau. Il lui
sembla soudain que tout son ventre se vidait brusquement ; et sa
souffrance s’apaisa.
La garde et le médecin étaient penchés sur elle, la maniaient. Ils
enlevèrent quelque chose ; et bientôt ce bruit étouffé qu’elle avait
entendu déjà la fit tressaillir ; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement
frêle d’enfant nouveau-né lui entra dans l’âme, dans le cœur, dans tout
son pauvre corps épuisé ; et elle voulut, d’un geste inconscient, tendre les
bras.
Ce fut en elle une traversée de joie, un élan vers un bonheur nouveau,
qui venait d’éclore. Elle se trouvait, en une seconde, délivrée, apaisée,
heureuse, heureuse comme elle ne l’avait jamais été. Son cœur et sa chair
se ranimaient, elle se sentait mère !
Elle voulut connaître son enfant ! Il n’avait pas de cheveux, pas
d’ongles, étant venu trop tôt ; mais lorsqu’elle vit remuer cette larve,
qu’elle la vit ouvrir la bouche, pousser ses vagissements, qu’elle toucha cet
avorton fripé, grimaçant, vivant, elle fut inondée d’une joie irrésistible, elle
comprit qu’elle était sauvée, garantie contre tout désespoir, qu’elle tenait
là de quoi aimer à ne savoir plus faire autre chose.
Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint
subitement une mère fanatique, d’autant plus exaltée qu’elle avait été
plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait
toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta
des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère
qu’elle balançait.
Elle fut jalouse de la nourrice ; et, quand le petit être assoiffé tendait
les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait entre ses lèvres
goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie,
tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son
fils, et de frapper, de déchirer de l’ongle cette poitrine qu’il buvait
avidement.
Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes fines,
d’une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de dentelles,
et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que de cela, coupait
les conversations, pour faire admirer un lange, une bavette ou quelque
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ruban supérieurement ouvragé, et, n’écoutant rien de ce qu’on disait
autour d’elle, elle s’extasiait sur des bouts de linge qu’elle tournait
longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux voir ; puis soudain
elle demandait : « Croyez-vous qu’il sera beau avec ça ? »
Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, mais
Julien troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance
dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux
inconsciemment de ce morceau d’homme qui lui volait sa place dans la
maison, répétait sans cesse, impatient et colère : « Est-elle assommante
avec son mioche ! »
Elle fut bientôt tellement obsédée par cet amour qu’elle passait les
nuits assise auprès du berceau à regarder dormir le petit. Comme elle
s’épuisait dans cette contemplation passionnée et maladive, qu’elle ne
prenait plus aucun repos, qu’elle s’affaiblissait, maigrissait et toussait, le
médecin ordonna de la séparer de son fils.
Elle se fâcha, pleura, implora ; mais on resta sourd à ses prières. Il fut
placé chaque soir auprès de sa nourrice ; et chaque nuit la mère se levait,
nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure pour écouter s’il
dormait paisiblement, s’il ne se réveillait pas, s’il n’avait besoin de rien.
Elle fut trouvée là, une fois, par Julien qui rentrait tard, ayant dîné chez
les Fourville ; et on l’enferma désormais à clef dans sa chambre pour la
contraindre à se mettre au lit.
Le baptême eut lieu vers la fin d’août. Le baron fut parrain, et tante
Lison marraine. L’enfant reçut les noms de Pierre-Simon-Paul ; Paul pour les
appellations courantes.
Dans les premiers jours de septembre, tante Lison repartit sans bruit ;
et son absence demeura aussi inaperçue que sa présence.
Un soir, après le dîner, le curé parut. Il semblait embarrassé, comme s’il
eût porté un mystère en lui, et, après une suite de propos inutiles, il pria la
baronne et son mari de lui accorder quelques instants d’entretien
particulier.
Ils partirent tous trois, d’un pas lent, jusqu’au bout de la grande allée,
causant avec vivacité, tandis que Julien, resté seul avec Jeanne, s’étonnait,
s’inquiétait, s’irritait de ce secret.
Il voulut accompagner le prêtre qui prenait congé et ils disparurent
ensemble, allant vers l’église qui sonnait l’angélus.
Il faisait frais, presque froid, on rentra bientôt dans le salon. Tout le
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monde sommeillait un peu quand Julien revint brusquement, rouge, avec
un air indigné.
De la porte, sans songer que Jeanne était là, il cria vers ses beaux-
parents : « Vous êtes donc fous, nom de Dieu ! d’aller flanquer vingt mille
francs à cette fille ! »
Personne ne répondit tant la surprise fut grande. Il reprit, beuglant de
colère : « On n’est pas bête à ce point-là ; vous voulez donc ne pas nous
laisser un sou ! »
Alors le baron, qui reprenait contenance, tenta de l’arrêter : « Taisez-
vous ! Songez que vous parlez devant votre femme. »
Mais il trépignait d’exaspération : « Je m’en fiche un peu, par exemple ;
elle sait bien ce qu’il en est d’ailleurs. C’est un vol à son préjudice. »
Jeanne, saisie, regardait sans comprendre. Elle balbutia : « Qu’est-ce
qu’il y a donc ? »
Alors Julien se tourna vers elle, la prit à témoin, comme une associée
frustrée aussi dans un bénéfice espéré. Il lui raconta brusquement le
complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait au
moins vingt mille francs. Il répétait : « Mais tes parents sont fous, ma chère,
fous à lier ! vingt mille francs ! vingt mille francs ! mais ils ont perdu la
tête ! vingt mille francs pour un bâtard ! »
Jeanne écoutait, sans émotion et sans colère, s’étonnant elle-même de
son calme, indifférente maintenant à tout ce qui n’était pas son enfant.
Le baron suffoquait, ne trouvait rien à répondre. Il finit par éclater,
tapant du pied, criant : « Songez à ce que vous dites, c’est révoltant à la fin.
A qui la faute s’il a fallu doter cette fille-mère ? A qui cet enfant ? vous
auriez voulu l’abandonner maintenant ! »
Julien, étonné de la violence du baron, le considérait fixement. Il reprit
d’un ton plus posé : « Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont
toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit à l’un ou à l’autre, ça
n’y change rien, par exemple. Au lieu qu’en donnant une de vos fermes
d’une valeur de vingt mille francs, outre le préjudice que vous nous portez,
c’est dire à tout le monde ce qui est arrivé ; vous auriez dû, au moins,
songer à notre nom et à notre situation. »
Et il parlait d’une voix sévère, en homme fort de son droit et de la
logique de son raisonnement. Le baron, troublé par cette argumentation
inattendue, restait béant devant lui. Alors Julien, sentant son avantage,
posa ses conclusions : « Heureusement que rien n’est fait encore ; je
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connais le garçon qui la prend en mariage, c’est un brave homme, et avec
lui tout pourra s’arranger. Je m’en charge. »
Et il sortit sur-le-champ, craignant sans doute de continuer la
discussion, heureux du silence de tous, qu’il prenait pour un
acquiescement.
Dès qu’il eut disparu, le baron s’écria, outré de surprise et frémissant :
« Oh ! c’est trop fort, c’est trop fort ! »
Mais Jeanne, levant les yeux sur la figure effarée de son père, se mit
brusquement à rire, de son rire clair d’autrefois, quand elle assistait à
quelque drôlerie.
Elle répétait : « Père, père, as-tu entendu comme il prononçait : vingt
mille francs ? »
Et petite mère, chez qui la gaieté était aussi prompte que les larmes, au
souvenir de la tête furieuse de son gendre, et de ses exclamations
indignées, et de son refus véhément de laisser donner à la fille séduite par
lui, de l’argent qui n’était pas à lui, heureuse aussi de la bonne humeur de
Jeanne, fut secouée par son rire poussif, qui lui emplissait les yeux de
pleurs. Alors, le baron partit à son tour, gagné par la contagion ; et tous
trois, comme aux bons jours passés, s’amusaient à s’en rendre malades.
Quand ils furent un peu calmés, Jeanne s’étonna : « C’est curieux, ça ne
me fait plus rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. Je ne puis
pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m’amuse de ses... de ses...
de ses indélicatesses. »
Et, sans bien savoir pourquoi, ils s’embrassèrent, encore souriants et
attendris.
Mais deux jours plus tard, après le déjeuner, alors que Julien venait de
partir à cheval, un grand gars de vingt-deux à vingt-cinq ans, vêtu d’une
blouse bleue toute neuve aux plis raides, aux manches ballonnées,
boutonnées aux poignets, franchit sournoisement la barrière, comme s’il
eût été embusqué là depuis le matin, se glissa le long du fossé des
Couillard, contourna le château et s’approcha à pas suspects du baron et
des deux femmes, assis toujours sous le platane.
Il avait ôté sa casquette en les apercevant, et il s’avançait en saluant,
avec des mines embarrassées.
Dès qu’il fut assez près pour se faire entendre, il bredouilla : « Votre
serviteur, Monsieur le baron, Madame et la compagnie. » Puis, comme on
ne lui parlait pas, il annonça : « C’est moi que je suis Désiré Lecoq. »
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Ce nom ne révélant rien, le baron demanda : « Que voulez-vous ? »
Alors le gars se troubla tout à fait devant la nécessité d’expliquer son
cas. Il balbutia en baissant et relevant les yeux coup sur coup, de sa
casquette qu’il tenait aux mains au sommet du toit du château : « C’est
m’sieu l’curé qui m’a touché deux mots au sujet de c’t’affaire... » puis il se
tut par crainte d’en trop lâcher, et de compromettre ses intérêts.
Le baron, sans comprendre, reprit : « Quelle affaire ? Je ne sais pas,
moi. »
L’autre alors, baissant la voix, se décida : « C’t’affaire d’vot’bonne... la
Rosalie... »
Jeanne, ayant deviné, se leva et s’éloigna avec son enfant dans ses bras.
Et le baron prononça : « Approchez-vous », puis il montra la chaise que sa
fille venait de quitter.
Le paysan s’assit aussitôt en murmurant : « Vous êtes bien honnête. »
Puis il attendit comme s’il n’avait plus rien à dire. Au bout d’un assez long
silence il se décida enfin, et, levant son regard vers le ciel bleu : « En v’là du
biau temps pour la saison. C’est la terre qui n’en profite pour c’qu’y a déjà
d’semé. » Et il se tut de nouveau.
Le baron s’impatientait ; il attaqua brusquement la question, d’un ton
sec : « Alors c’est vous qui épousez Rosalie. »
L’homme aussitôt devint inquiet, troublé dans ses habitudes de cautèle
normande. Il répliqua d’une voix plus vive, mis en défiance : « C’est selon,
p’t’être que oui, p’t’être que non, c’est selon. »
Mais le baron s’irritait de ces tergiversations : « Sacrebleu ! répondez
franchement : est-ce pour ça que vous venez, oui ou non ? La prenez-vous,
oui ou non ? »
L’homme, perplexe, ne regardait plus que ses pieds : Si c’est c’que dit
m’sieu l’curé, j’la prends ; mais si c’est c’que dit m’sieu Julien, j’la prends
point.
— Qu’est-ce que vous a dit M. Julien ?
— « M’sieu Julien i ma dit qu’jaurais quinze cents francs ; et m’sieu le
curé i ma dit que j’n’aurais vingt mille ; j’veux ben pour vingt mille, mais
j’veux point pour quinze cents. »
Alors la baronne, qui restait enfoncée en son fauteuil, devant l’attitude
anxieuse du rustre, se mit à rire par petites secousses. Le paysan la regarda
de coin, d’un œil mécontent, ne comprenant pas cette gaieté, et il attendit.
Le baron, que ce marchandage gênait, y coupa court : « J’ai dit à M. le
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curé que vous auriez la ferme de Barville, votre vie durant, pour revenir
ensuite à l’enfant. Elle vaut vingt mille francs. Je n’ai qu’une parole. Est-ce
fait, oui ou non ? »
L’homme sourit d’un air humble et satisfait, et devenu soudain
loquace : « Oh ! pour lors, je n’dis pas non. N’y avait qu’ça qui m’opposait.
Quand m’sieu l’curé m’na parlé, j’voulais ben tout d’suite, pardi, et pi
j’étais ben aise d’satisfaire m’sieu l’baron, qui me r’vaudra ça, je m’le
disais. C’est-i pas vrai, quand on s’oblige, entre gens, on se r’trouve
toujours plus tard ; et on se r’vaud ça. Mais m’sieu Julien m’av’nu trouver ;
et c’n’était pu qu’quinze cents. J’m’ai dit : « Faut savoir », et j’suis v’nu.
C’est pas pour dire, j’avais confiance, mais j’voulais savoir. I n’est qu’les
bons comptes qui font les bons amis, pas vrai, M’sieu l’baron... »
Il fallut l’arrêter ; le baron demanda :
« Quand voulez-vous conclure le mariage ? » Alors l’homme redevint
brusquement timide, plein d’embarras. Il finit par dire, en hésitant :
« J’frons-ti point d’abord un p’tit papier ? »
Le baron, cette fois, se fâcha : « Mais, nom d’un chien ! puisque vous
aurez le contrat de mariage. C’est là le meilleur des papiers. »
Le paysan s’obstinait : « En attendant, j’pourrions ben en faire un bout
tout d’même, ça nuit toujours pas. »
Le baron se leva pour en finir : « Répondez oui ou non, et tout de suite.
Si vous ne voulez plus, dites-le, j’ai un autre prétendant. »
Alors la peur du concurrent affola le Normand rusé. Il se décida, tendit
la main comme après l’achat d’une vache : « Topez là, M’sieur le baron,
c’est fait. Couillon qui s’en dédit. »
Le baron topa, puis cria : « Ludivine ! » La cuisinière montra sa tête à la
fenêtre : « Apportez une bouteille de vin. » On trinqua pour arroser
l’affaire conclue. — Et le gars partit d’un pied plus allègre.
On ne dit rien de cette visite à Julien. Le contrat fut préparé en grand
secret, puis, une fois les bans publiés, la noce eut lieu un lundi matin.
Une voisine portait le mioche à l’église, derrière les nouveaux époux,
comme une sûre promesse de fortune. Et personne, dans le pays, ne
s’étonna ; on enviait seulement Désiré Lecoq. Il était né coiffé, disait-on
avec un sourire malin où n’entrait point d’indignation.
Julien fit une scène terrible, qui abrégea le séjour de ses beaux-parents
aux Peuples. Jeanne les vit repartir sans une tristesse trop profonde, Paul
étant devenu, pour elle, une source inépuisable de bonheur.
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UNE VIE
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Table des matières du titre
IX
Jeanne étant tout à fait remise de ses couches, on se résolut à aller
rendre leur visite aux Fourville et à se présenter aussi chez le marquis de
Coutelier.
Julien venait d’acheter dans une vente publique une nouvelle voiture,
un phaéton ne demandant qu’un cheval, afin de pouvoir sortir deux fois
par mois.
Elle fut attelée par un jour clair de décembre et, après deux heures de
route à travers les plaines normandes, on commença à descendre en un
petit vallon dont les flancs étaient boisés, et le fond mis en culture.
Puis les terres ensemencées furent bientôt remplacées par des prairies,
et les prairies par un marécage plein de grands roseaux secs en cette
saison, et dont les longues feuilles bruissaient, pareilles à des rubans
jaunes.
Tout à coup, après un brusque détour du val, le château de la Vrillette
se montra, adossé d’un côté à la pente boisée et, de l’autre, trempant
toute sa muraille dans un grand étang que terminait, en face, un bois de
hauts sapins escaladant l’autre versant de la vallée.
Il fallut passer sur un antique pont-levis et franchir un vaste portail
Louis XIII pour pénétrer dans la cour d’honneur, devant un élégant manoir
de la même époque à encadrements de briques, flanqué de tourelles
coiffées d’ardoises.
Julien expliquait à Jeanne toutes les parties du bâtiment, en habitué qui
le connaît à fond. Il en faisait les honneurs, s’extasiant sur sa beauté :
« Regarde-moi ce portail ! Est-ce grandiose une habitation comme ça,
hein ? Toute l’autre façade est dans l’étang, avec un perron royal qui
descend jusqu’à l’eau ; et quatre barques sont amarrées au bas des
marches, deux pour le comte, et deux pour la comtesse. Là-bas à droite, là
où tu vois le rideau de peupliers, c’est la fin de l’étang ; c’est là que
commence la rivière qui va jusqu’à Fécamp. C’est plein de sauvagine ce
pays. Le comte adore chasser là dedans. Voilà une vraie résidence
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seigneuriale. »
La porte d’entrée s’était ouverte, et la pâle comtesse apparut, venant
au-devant des visiteurs, souriante, vêtue d’une robe traînante comme une
châtelaine d’autrefois. Elle semblait bien la belle dame du Lac, née pour ce
manoir de conte.
Le salon, à huit fenêtres, en avait quatre ouvrant sur la pièce d’eau et
sur le sombre bois de pins qui remontait le coteau juste en face.
La verdure à tons noirs rendait profond, austère et lugubre l’étang ; et,
quand le vent soufflait, les gémissements des arbres semblaient la voix du
marais.
La comtesse prit les deux mains de Jeanne comme si elle eût été une
amie d’enfance, puis elle la fit asseoir et se mit près d’elle, sur une chaise
basse, tandis que Julien, en qui toutes les élégances oubliées renaissaient
depuis cinq mois, causait, souriait, doux et familier.
La comtesse et lui parlèrent de leurs promenades à cheval. Elle riait un
peu de sa manière de monter, l’appelant « le chevalier Trébuche », et il
riait aussi, l’ayant baptisée « la reine Amazone ». Un coup de fusil parti
sous les fenêtres fit pousser à Jeanne un petit cri. C’était le comte qui tuait
une sarcelle.
Sa femme aussitôt l’appela. On entendit un bruit d’avirons, le choc d’un
bateau contre la pierre, et il parut, énorme et botté, suivi de deux chiens
trempés, rougeâtres comme lui, et qui se couchèrent sur le tapis devant la
porte.
Il semblait plus à son aise, en sa demeure, et ravi de voir des visiteurs. Il
fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madère et des biscuits ; et
soudain il s’écria : « Mais vous allez dîner avec nous, c’est entendu. »
Jeanne, que ne quittait jamais la pensée de son enfant, refusait ; il insista,
et, comme elle s’obstinait à ne pas vouloir, Julien fit un geste brusque
d’impatience. Alors elle eut peur de réveiller son humeur méchante et
querelleuse ; et, bien que torturée à l’idée de ne plus revoir Paul avant le
lendemain, elle accepta.
L’après-midi fut charmant. On alla visiter les sources, d’abord. Elles
jaillissaient au pied d’une roche moussue dans un clair bassin toujours
remué comme de l’eau bouillante ; puis on fit un tour en barque à travers
de vrais chemins taillés dans une forêt de roseaux secs. Le comte, assis
entre ses deux chiens qui flairaient, le nez au vent, ramait ; et chaque
secousse de ses avirons soulevait la grande barque et la lançait en avant.
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Jeanne, parfois, laissait tremper sa main dans l’eau froide, et elle jouissait
de la fraîcheur glacée qui lui courait des doigts au cœur. Tout à l’arrière du
bateau, Julien et la comtesse enveloppée de châles souriaient de ce sourire
continu des gens heureux à qui le bonheur ne laisse rien à dire.
Le soir venait avec de longs frissons gelés, des souffles du nord qui
passaient dans les joncs flétris. Le soleil avait plongé derrière les sapins ; et
le ciel rouge, criblé de petits nuages écarlates et bizarres, donnait froid rien
qu’à le regarder.
On rentra dans le vaste salon où flambait un feu gigantesque. Une
sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux dès la porte. Alors le
comte, mis en gaieté, saisit sa femme dans ses bras d’athlète, et, l’élevant
comme un enfant jusqu’à sa bouche, il lui colla sur les joues deux gros
baisers de brave homme satisfait.
Et Jeanne, souriante, regardait ce bon géant qu’on disait un ogre au
seul aspect de ses moustaches ; et elle pensait : « Comme on se trompe,
chaque jour, sur tout le monde. » Ayant alors, presque involontairement,
reporté les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l’embrasure de la porte,
horriblement pâle, et l’œil fixé sur le comte. Inquiète, elle s’approcha de
son mari, et, à voix basse : « Es-tu malade ? Qu’as-tu donc ? » Il répondit
d’un ton courroucé : « Rien, laisse-moi tranquille. J’ai eu froid. »
Quand on passa dans la salle à manger, le comte demanda la
permission de laisser entrer ses chiens ; et ils vinrent aussitôt se planter sur
leur derrière, à droite et à gauche de leur maître. Il leur donnait à tout
moment quelque morceau et caressait leurs longues oreilles soyeuses. Les
bêtes tendaient la tête, remuaient la queue, frémissaient de
contentement.
Après le dîner, comme Jeanne et Julien se disposaient à partir, M. de
Fourville les retint encore pour leur montrer une pêche au flambeau.
Il les posta, ainsi que la comtesse, sur le perron qui descendait à
l’étang ; et il monta dans sa barque avec un valet portant un épervier et
une torche allumée. La nuit était claire et piquante sous un ciel semé d’or.
La torche faisait ramper sur l’eau des traînées de feu étranges et
mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le grand
rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourné, une ombre colossale,
fantastique, une ombre d’homme se dressa sur cette lisière éclairée du
bois. La tête dépassait les arbres, se perdait dans le ciel, et les pieds
plongeaient dans l’étang. Puis l’être démesuré éleva les bras comme pour
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prendre les étoiles. Ils se dressèrent brusquement, ces bras immenses, puis
retombèrent ; et on entendit aussitôt un petit bruit d’eau fouettée.
La barque alors ayant encore viré doucement, le prodigieux fantôme
sembla courir le long du bois, qu’éclairait, en tournant, la lumière ; puis il
s’enfonça dans l’invisible horizon, puis soudain il reparut, moins grand
mais plus net, avec ses mouvements singuliers, sur la façade du château.
Et la grosse voix du comte cria : « Gilberte, j’en ai huit ! »
Les avirons battirent l’onde. L’ombre énorme restait maintenant
debout, immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et
d’ampleur ; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir ; et quand M. de
Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet
portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et
répétait tous ses gestes.
Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.
Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des
manteaux et des couvertures qu’on leur avait prêtés, Jeanne dit, presque
involontairement : « Quel brave homme que ce géant ! » Et Julien, qui
conduisait, répliqua : « Oui, mais il ne se tient pas toujours assez devant le
monde. »
Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient pour la
première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil touchait au
gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV était caché dans un
parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une hauteur, les ruines de
l’ancien château. Des valets en tenue firent entrer les visiteurs dans une
grande pièce imposante. Tout au milieu, une espèce de colonne supportait
une coupe immense de la manufacture de Sèvres, et, dans le socle, une
lettre autographe du roi, défendue par une plaque de cristal, invitait le
marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer de Varneville, de Rollebosc de
Coutelier, à recevoir ce don du souverain.
Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le
marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction, et
maniérée par désir de sembler condescendante. L’homme, gros personnage
à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses gestes, en sa voix,
en toute son attitude, une hauteur qui disait son importance.
C’étaient de ces gens à étiquette dont l’esprit, les sentiments et les
paroles semblent toujours sur des échasses.
Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d’un air
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indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par leur
naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des environs.
Jeanne et Julien, perclus, s’efforçaient de plaire, gênés de rester
davantage, inhabiles à se retirer ; mais la marquise termina elle-même la
visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la conversation
comme une reine polie qui donne congé.
En revenant, Julien dit : « Si tu veux, nous bornerons là nos visites ; moi,
les Fourville me suffisent. » Et Jeanne fut de son avis.
Décembre s’écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de
l’année. La vie enfermée recommençait comme l’an passé. Jeanne ne
s’ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien
regardait de côté, d’un œil inquiet et mécontent.
Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces
frénésies de tendresses qu’ont les femmes pour leurs enfants, elle le
présentait au père en lui disant : « Mais embrasse-le donc ; on dirait que tu
ne l’aimes pas. » Il effleurait du bout des lèvres, d’un air dégoûté, le front
glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son corps, comme pour ne
point rencontrer les petites mains remuantes et crispées. Puis il s’en allait
brusquement ; on eût dit qu’une répugnance le chassait.
Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps ; de
temps en temps c’étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en plus.
Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant
toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout entiers. Il
le maniait d’une façon délicate dans ses grosses mains de colosse, lui
chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues moustaches, puis
l’embrassait par élans passionnés, à la façon des mères. Il souffrait
continuellement de ce que son mariage demeurât stérile.
Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de
promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne, lasse
un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours pareils et
monotones, consentit, tout heureuse de ces projets ; et pendant une
semaine elle s’amusa à confectionner son amazone.
Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux par
deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas derrière.
Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils étaient
devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs cœurs simples ;
ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par éclats violents, se
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regardaient soudain comme si leurs yeux avaient à se dire des choses que
ne prononçaient point leurs bouches ; et ils partaient brusquement au
galop, poussés par un désir de fuir, d’aller plus loin, très loin.
Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des
souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavalier attardés. Le
comte alors souriait, disait à Jeanne : « Elle n’est pas tous les jours bien
levée, ma femme. »
Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant,
puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois Julien
lui répéter : « Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être emportée. »
Elle répliqua : « Tant pis ; ce n’est pas votre affaire », d’un ton si clair et si
dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne comme si elles
restaient suspendues dans l’air.
L’animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de ses
forts poumons : « Fais donc attention, Gilberte ! » Alors, comme par défi,
dans un de ces énervements de femme que rien n’arrête, elle frappa
brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête qui se dressa,
furieuse, battit l’air de ses jambes de devant, et, retombant, s’élança d’un
bond formidable, et détala par la plaine de toute la vigueur de ses jarrets.
Elle franchit d’abord une prairie, puis, se précipitant à travers les
labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et filait si
vite qu’on distinguait à peine la monture et l’amazone.
Julien stupéfait restait en place appelant désespérément : « Madame,
Madame ! »
Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur
l’encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d’une poussée de tout
son corps ; et il le lança d’une telle allure, l’excitant, l’entraînant, l’affolant
avec la voix, le geste et l’éperon, que l’énorme cavalier semblait porter la
lourde bête entre ses cuisses et l’enlever comme pour s’envoler. Ils allaient
d’une inconcevable vitesse, se ruant droit devant eux ; et Jeanne voyait là-
bas les deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer,
s’effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre
et s’évanouir à l’horizon.
Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d’un air
furieux : « Je crois qu’elle est folle aujourd’hui. »
Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans
une ondulation de la plaine.
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Au bout d’un quart d’heure ils les aperçurent qui revenaient ; et bientôt
ils les joignirent.
Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa
poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle, avec un
visage douloureux et crispé ; et elle se soutenait d’une main sur l’épaule de
son mari comme si elle allait défaillir.
Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.
Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme
elle ne l’avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait sans
cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit qu’un
mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout heureux
lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout instant de toucher
sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.
Il disait, un soir, à Jeanne : « Nous sommes dans le bonheur, en ce
moment. Jamais Gilberte n’avait été gentille comme ça. Elle n’a plus de
mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu’elle m’aime. Jusqu’à présent
je n’en étais pas sûr. »
Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si
l’amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans chacune
d’elles.
Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.
Depuis les douces matinées jusqu’aux calmes et tièdes soirées, le soleil
faisait germer toute la surface de la terre. C’était une brusque et puissante
éclosion de tous les germes en même temps, une de ces irrésistibles
poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la nature montre
quelquefois en des années privilégiées qui feraient croire à des
rajeunissements du monde.
Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie.
Elle avait des alanguissements subits en face d’une petite fleur dans
l’herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.
Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers
temps de son amour ; non qu’il lui revînt au cœur un renouveau d’affection
pour Julien, c’était fini, cela, bien fini pour toujours ; mais toute sa chair
caressée des brises, pénétrée des odeurs du printemps, se troublait,
comme sollicitée par quelque invisible et tendre appel.
Elle se plaisait à être seule, à s’abandonner sous la chaleur du soleil,
toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et sereines qui
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n’éveillaient point d’idées.
Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une vision
rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages, dans le petit
bois près d’Étretat. C’est là que, pour la première fois, elle avait senti
frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l’aimait alors ; c’est là qu’il
avait balbutié, pour la première fois, le timide désir de son cœur ; c’est
aussi là qu’elle avait cru toucher tout à coup l’avenir radieux de ses
espérances.
Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage sentimental
et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait changer quelque chose
à la marche de sa vie.
Julien était parti dès l’aube, elle ne savait où. Elle fit donc seller le petit
cheval blanc des Martin, qu’elle montait quelquefois maintenant ; et elle
partit.
C’était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle
part, pas une herbe, pas une feuille ; tout semble immobile pour jusqu’à la
fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les insectes
eux-mêmes.
Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en
buée d’or ; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De
temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage
blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu,
oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.
Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces grandes
arches de la falaise qu’on nomme les portes d’Étretat, et tout doucement
elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la verdure encore grêle.
Elle cherchait l’endroit sans le retrouver, errant par les petits chemins.
Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au bout
deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les reconnut
aussitôt ; c’étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude commençait à
lui peser ; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue ; et elle mit au
trot sa monture.
Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à
ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.
Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé.
Donc ils s’étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.
Elle attendit un quart d’heure, vingt minutes, surprise, sans comprendre
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ce qu’ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à terre, et ne remuait
plus, appuyée contre un tronc d’arbre, deux petits oiseaux, sans la voir,
s’abattirent dans l’herbe tout près d’elle. L’un d’eux s’agitait, sautillait
autour de l’autre, les ailes soulevées et vibrantes, saluant de la tête et
pépiant ; et tout à coup ils s’accouplèrent.
Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose ; puis elle se
dit : « C’est vrai, c’est le printemps » ; puis une autre pensée lui vint, un
soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux chevaux
abandonnés ; et elle se remit brusquement en selle avec une irrésistible
envie de fuir.
Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête travaillait,
raisonnait, unissait les faits, rapprochait les circonstances. Comment
n’avait-elle pas deviné plus tôt ? Comment n’avait-elle rien vu ? Comment
n’avait-elle pas compris les absences de Julien, le recommencement de ses
élégances passées, puis l’apaisement de son humeur ? Elle se rappelait
aussi les brusqueries nerveuses de Gilberte, ses câlineries exagérées, et,
depuis quelque temps, cette espèce de béatitude où elle vivait, et dont le
comte était heureux.
Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir, et
l’allure vive troublait ses idées.
Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque
calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne songeait
guère à Julien ; rien ne l’étonnait plus de lui ; mais la double trahison de la
comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était donc perfide,
menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On pleure parfois les
illusions avec autant de tristesse que les morts.
Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme
aux affections courantes, à n’aimer plus que Paul et ses parents ; et à
supporter les autres avec un visage tranquille.
Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l’emporta dans sa chambre et
l’embrassa éperdument, pendant une heure, sans s’arrêter.
Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d’intentions
aimables. Il demanda : « Père et petite mère ne viennent donc pas cette
année ? »
Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu’elle lui pardonna presque
la découverte du bois ; et un violent désir l’envahissant tout à coup de
revoir bien vite les deux êtres qu’elle aimait le plus après Paul, elle passa
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toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur arrivée.
Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce
mois.
Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût
éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau de
frotter son cœur à des cœurs honnêtes, de causer, l’âme ouverte, avec des
gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les actions, et
toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été droits.
Ce qu’elle sentait maintenant, c’était une sorte d’isolement de sa
conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes ; et bien
qu’elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu’elle accueillît la comtesse,
la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de vide, de mépris
pour les hommes, elle la sentait grandir, l’envelopper ; et chaque jour les
petites nouvelles du pays lui jetaient à l’âme un dégoût plus grand, une
plus haute mésestime des êtres.
La fille des Couillard venait d’avoir un enfant et le mariage allait avoir
lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse ; une petite voisine
âgée de quinze ans était grosse ; une veuve, une pauvre femme boiteuse et
sordide, qu’on appelait la Crotte tant sa saleté paraissait horrible, était
grosse.
A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque
fredaine d’une fille, d’une paysanne mariée et mère de famille ou de
quelque riche fermier respecté.
Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme
chez les plantes.
Et Jeanne, dont les sens éteints ne s’agitaient plus, dont le cœur
meurtri, l’âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes
et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et
morte aux besoins charnels, s’étonnait, pleine d’une répugnance qui
devenait haineuse, de cette sale bestialité.
L’accouplement des êtres l’indignait à présent comme une chose contre
nature ; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n’était point de lui avoir pris son
mari, mais du fait même d’être tombée aussi dans cette fange universelle.
Elle n’était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas
instincts dominent. Comment avait-elle pu s’abandonner de la même façon
que ces brutes ?
Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses
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répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle et
drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four, la
veille, qui n’était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un chat rôdeur
et avait trouvé sa femme « qui n’enfournait pas du pain ».
Et il ajoutait : « Le boulanger a bouché l’ouverture ; ils ont failli étouffer
là dedans ; c’est le petit garçon de la boulangère qui a prévenu les voisins ;
car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron. »
Et Julien riait, répétant : « Ils nous font manger du pain d’amour, ces
farceurs-là. C’est un vrai conte de La Fontaine. »
Jeanne n’osait plus toucher au pain.
Lorsque la chaise de poste s’arrêta devant le perron et que la figure
heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l’âme et dans la poitrine de
la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan d’affection
comme elle n’en avait jamais ressenti.
Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut
petite mère. La baronne, en ces six mois d’hiver, avait vieilli de dix ans. Ses
joues énormes, flasques, tombantes, s’étaient empourprées, comme
gonflées de sang ; son œil semblait éteint ; et elle ne remuait plus que
soulevée sous les deux bras ; sa respiration pénible était devenue sifflante,
et si difficile, qu’on éprouvait près d’elle une sensation de gêne
douloureuse.
Le baron, l’ayant vue chaque jour, n’avait point remarqué cette
décadence ; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de
son alourdissement grandissant, il répondait : « Mais non, ma chère, je
vous ai toujours connue comme ça. »
Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la
sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver son
père, et, se jetant sur son cœur, les yeux encore pleins de larmes : « Oh !
comme mère est changée ! Qu’est-ce qu’elle a, dis-moi, qu’est-ce qu’elle
a ? » Il fut très surpris, et répondit : « Tu crois ? quelle idée ? mais non. Moi
qui ne l’ai point quittée, je t’assure que je ne la trouve pas mal, elle est
comme toujours. »
Le soir Julien dit à sa femme : « Ta mère file un mauvais coton. Je la
crois touchée. » Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s’impatienta.
« Allons, bon, je ne te dis pas qu’elle soit perdue. Tu es toujours follement
exagérée. Elle est changée, voilà tout, c’est de son âge. »
Au bout de huit jours elle n’y songeait plus, accoutumée à la
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physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes,
comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d’instinct
égoïste, de besoin naturel de tranquillité d’âme, les appréhensions, les
soucis menaçants.
La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu’une demi-heure
chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours de
« son » allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à
s’asseoir sur « son » banc. Et, quand elle se sentait incapable même de
mener jusqu’au bout sa promenade, elle disait : « Arrêtons-nous ; mon
hypertrophie me casse les jambes aujourd’hui. »
Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l’auraient
secouée tout entière l’année précédente. Mais comme ses yeux étaient
demeurés excellents, elle passait des jours à relire Corinne ou les
Méditations de Lamartine ; puis elle demandait qu’on lui apportât le tiroir
« aux souvenirs ». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles lettres douces
à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté d’elle et remettait
dedans, une à une, ses « reliques », après avoir lentement revu chacune.
Et, quand elle était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on
baise secrètement les cheveux des morts qu’on aima.
Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant,
pleurant des larmes tristes. Elle s’écriait : « Qu’as-tu, petite mère ? » Et la
baronne, après un long soupir, répondait : « Ce sont mes reliques qui
m’ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont
finies ! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus guère et
qu’on retrouve tout d’un coup. On croit les voir, et les entendre, et ça vous
produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard. »
Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait :
« Jeanne, ma chérie, si tu m’en crois, brûle tes lettres, toutes tes lettres,
celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n’y a rien de plus terrible, quand
on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse. » Mais Jeanne aussi
gardait sa correspondance, préparait sa « boîte aux reliques », obéissant,
bien qu’elle différât en tout de sa mère, à une sorte d’instinct héréditaire
de sentimentalité rêveuse.
Le baron, après quelques jours, eut à s’absenter pour une affaire et il
partit.
La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d’astres,
succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux, et les
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jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva bientôt mieux
portante ; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la perfidie de
Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute la campagne
était fleurie et parfumée ; et la grande mer toujours pacifique
resplendissait du matin au soir, sous le soleil.
Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s’en alla par les champs.
Elle regardait tantôt son fils, tantôt l’herbe criblée de fleurs le long de la
route, s’attendrissant dans une félicité sans bornes. De minute en minute
elle baisait l’enfant, le serrait passionnément contre elle ; puis, frôlée par
quelque savoureuse odeur de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie
dans un bien-être infini. Puis elle rêva d’avenir pour lui. Que serait-il ?
Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le
préférait humble et restant près d’elle, dévoué, tendre, les bras toujours
ouverts pour maman. Quand elle l’aimait avec son cœur égoïste de mère,
elle désirait qu’il restât son fils, rien que son fils ; mais, quand elle l’aimait
avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu’il devînt quelqu’un par le
monde.
Elle s’assit au bord d’un fossé, et se mit à le regarder. Il lui semblait
qu’elle ne l’avait jamais vu. Et elle s’étonna brusquement à la pensée que
ce petit être serait grand, qu’il marcherait d’un pas ferme, qu’il aurait de la
barbe aux joues et parlerait d’une voix sonore.
Au loin quelqu’un l’appelait. Elle leva la tête. C’était Marius accourant.
Elle pensa qu’une visite l’attendait, et elle se dressa, mécontente d’être
troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes, et quand il fut assez près,
il cria : « Madame, c’est madame la baronne qu’est bien mal. »
Elle sentit comme une goutte d’eau froide qui lui descendait le long du
dos ; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.
Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s’élança, et, le
groupe s’étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la tête soutenue
par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux fermés, et sa
poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit
l’enfant dans les bras de la jeune femme, et l’emporta.
Jeanne, hagarde, demandait : « Qu’est-il arrivé ? Comment est-elle
tombée ? Qu’on aille chercher le médecin. » Et, comme elle se retournait,
elle aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins,
s’empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l’eau
de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. « Il faudrait la dévêtir et
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la coucher, » dit le prêtre.
Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et
Ludivine. Aidés de l’abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne ; mais,
quand ils la soulevèrent, la tête s’abattit en arrière, et la robe qu’ils
avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était pesante et difficile
à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d’horreur. On reposa par terre le
corps énorme et mou.
Il fallut prendre un fauteuil du salon ; et, quand on l’eut assise dedans,
on put enfin l’enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis l’escalier ; et,
parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.
Comme la cuisinière n’en finissait pas d’enlever ses vêtements, la veuve
Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que le prêtre, comme
s’ils avaient « senti la mort », selon le mot des domestiques.
Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur ; et
comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la garde lui
souffla dans l’oreille : « Ne vous dérangez point, Monsieur le curé, je m’y
connais, elle a passé. »
Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel remède
employer. Le curé, à tout hasard, prononça l’absolution.
Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie.
Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d’angoisse et de
douleur.
Lorsque la porte s’ouvrit et que le médecin parut, il lui sembla voir
entrer le salut, la consolation, l’espérance ; et elle s’élança vers lui,
balbutiant tout ce qu’elle savait de l’accident : « Elle se promenait comme
tous les jours... elle allait bien... très bien même... elle avait mangé un
bouillon et deux œufs au déjeuner... elle est tombée tout d’un coup... elle
est devenue noire comme vous la voyez... et elle n’a plus remué... nous
avons essayé de tout pour la ranimer... de tout... » Elle se tut, saisie par un
geste discret de la garde au médecin pour signifier que c’était fini, bien fini.
Alors, se refusant à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant :
« Est-ce grave ? croyez-vous que ce soit grave ? »
Il dit enfin : « J’ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du
courage, un grand courage. »
Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.
Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri de
douleur ni désespoir apparent, pris à l’improviste trop brusquement pour
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se faire d’un seul coup le visage et la contenance qu’il fallait. Il murmura :
« Je m’y attendais, je sentais bien que c’était la fin. » Puis il tira son
mouchoir, s’essuya les yeux, s’agenouilla, se signa, marmotta quelque
chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa femme. Mais elle tenait à
pleins bras le cadavre et le baisait, presque couchée sur lui. Il fallut qu’on
l’emportât. Elle semblait folle.
Au bout d’une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait.
L’appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et le
prêtre parlaient bas près d’une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans un
fauteuil, d’une façon confortable, en femme habituée aux veilles et qui se
sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d’y entrer, paraissait
assoupie déjà.
La nuit tombait. Le curé s’avança vers Jeanne, lui prit les mains,
l’encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l’onde onctueuse des
consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra en termes
sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre pour qui les
cadavres sont bienfaisants, il s’offrit à passer la nuit en prières auprès du
corps.
Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait être
seule, toute seule en cette nuit d’adieux. Julien s’avança : « Mais, ce n’est
pas possible, nous resterons tous les deux. » Elle faisait « non » de la tête,
incapable de parler davantage. Elle put dire enfin : « C’est ma mère, ma
mère. Je veux être seule à la veiller. » Le médecin murmura : « Laissez-la
faire à sa guise, la garde pourra rester dans la chambre à côté. »
Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l’abbé Picot
s’agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant : « C’était
une sainte », sur le ton dont il disait « Dominus vobiscum ».
Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda : « Vas-tu prendre
quelque chose ? » Jeanne ne répondit point, ignorant qu’il s’adressait à
elle. Il reprit : « Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te
soutenir. » Elle répliqua d’un air égaré : « Envoie tout de suite chercher
papa. » Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.
Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si
elle eût attendu, pour s’abandonner au flot montant des regrets
désespérés, l’heure du dernier tête-à-tête.
Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La
veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant des
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objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. Puis
elle alluma deux bougies qu’elle posa doucement sur la table de nuit
couverte d’une serviette blanche, à la tête du lit.
Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle attendait
d’être seule. Julien rentra ; il avait dîné ; et, de nouveau, il demanda : « Tu
ne veux rien prendre ? » Sa femme fit « non » de la tête.
Il s’assit, d’un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.
Ils restaient tous trois, éloignés l’un de l’autre, sans un mouvement, sur
leurs sièges.
Par moments la garde s’endormant ronflait un peu, puis se réveillait
brusquement.
Julien à la fin se leva, et, s’approchant de Jeanne : « Veux-tu rester seule
maintenant ? » Elle lui prit la main, dans un élan involontaire : « Oh oui,
laissez-moi. »
Il l’embrassa sur le front, en murmurant : « Je viendrai te voir de temps
en temps. » Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la
chambre voisine.
Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres.
Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d’un soir de fenaison. Les foins
de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés sous le clair de lune.
Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.
Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se mit à
considérer sa mère.
Elle n’était plus enflée comme au moment de l’attaque ; elle semblait
dormir à présent plus paisiblement qu’elle n’avait jamais fait ; et la flamme
pâle des bougies qu’agitaient des souffles déplaçait à tout moment les
ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût remué.
Jeanne la regardait avidement ; et du fond des lointains de sa petite
jeunesse une foule de souvenirs accourait.
Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, la
façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une multitude
de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles, des
intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son
grand soupir essoufflé quand elle venait de s’asseoir.
Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte
d’hébétement : « Elle est morte » ; et toute l’horreur de ce mot lui apparut.
Celle couchée là, — maman — petite mère — maman Adélaïde, était
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morte ? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait
plus jamais en face de petit père ; elle ne dirait plus : « Bonjour
Jeannette ». Elle était morte !
On allait la clouer dans une caisse et l’enfouir, et ce serait fini. On ne la
verrait plus. Était-ce possible ? Comment ? elle n’aurait plus sa mère ?
Cette chère figure si familière, vue dès qu’on a ouvert les yeux, aimée dès
qu’on a ouvert les bras, ce grand déversoir d’affection, cet être unique, la
mère, plus important pour le cœur que tout le reste des êtres, était
disparu. Elle n’avait plus que quelques heures à regarder son visage, ce
visage immobile et sans pensée ; et puis rien, plus rien, un souvenir.
Et elle s’abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir ; et,
les mains crispées sur la toile qu’elle tordait, la bouche collée sur le lit, elle
cria d’une voix déchirante, étouffée dans les draps et les couvertures :
« Oh ! maman, ma pauvre maman, maman ! »
Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu’elle l’avait été
dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et courut à la
fenêtre pour se rafraîchir, boire de l’air nouveau qui n’était point l’air de
cette couche, l’air de cette morte.
Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient dans
une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune. Un peu de
cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à pleurer lentement.
Puis elle revint auprès du lit et s’assit en reprenant dans sa main la
main de petite mère, comme si elle l’eût veillée malade.
Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les murs
comme une balle, allait d’un bout à l’autre de la chambre. Jeanne, distraite
par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir ; mais elle n’apercevait
jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.
Puis elle ne l’entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de la
pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque
imperceptible. C’était la montre de petite mère qui continuait à marcher,
oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et soudain un
vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui ne s’était
point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.
Elle regarda l’heure. Il était à peine dix heures et demie ; et elle fut prise
d’une peur horrible de cette nuit entière à passer là.
D’autres souvenirs lui revenaient : ceux de sa propre vie — Rosalie,
Gilberte — les amères désillusions de son cœur. Tout n’était donc que
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misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait
souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie ? Dans une autre
existence sans doute ! Quand l’âme était délivrée de l’épreuve de la terre.
L’âme ! Elle se mit à rêver sur cet insondable mystère, se jetant
brusquement en des convictions poétiques que d’autres hypothèses non
moins vagues renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant,
l’âme de sa mère ? l’âme de ce corps immobile et glacé ? Très loin, peut-
être. Quelque part dans l’espace ? Mais où ? Évaporée comme le parfum
d’une fleur sèche ? ou errante comme un invisible oiseau échappé de sa
cage ?
Rappelée à Dieu ? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles,
mêlée aux germes près d’éclore ?
Très proche peut-être ? Dans cette chambre, autour de cette chair
inanimée qu’elle avait quittée ? Et brusquement Jeanne crut sentir un
souffle l’effleurer, comme le contact d’un esprit. Elle eut peur, une peur
atroce, si violente qu’elle n’osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner
pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans les épouvantes.
Et soudain l’invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les murs
en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée tout à coup
quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se
retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le
meuble aux reliques.
Et une idée tendre et singulière l’envahit ; c’était de lire, en cette
dernière veillée, comme elle aurait fait d’un livre pieux, les vieilles lettres
chères à la morte. Il lui sembla qu’elle allait remplir un devoir délicat et
sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l’autre
monde, à petite mère.
C’était l’ancienne correspondance de son grand-père et de sa
grand’mère, qu’elle n’avait point connus. Elle voulait leur tendre les bras
par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette nuit funèbre comme
s’ils eussent souffert aussi, former une sorte de chaîne mystérieuse de
tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle qui venait de disparaître à
son tour, et elle-même restée encore sur la terre.
Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir du bas
une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec ordre, et
rangés côte à côte.
Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une
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sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.
C’étaient ces vieilles épîtres qu’on retrouve dans les antiques
secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.
La première commençait par « Ma chérie ». Une autre par « Ma belle
petite-fille », puis c’étaient « Ma chère petite » — « Ma mignonne » —
« Ma fille adorée », puis « Ma chère enfant » — « Ma chère Adélaïde » —
« Ma chère fille » selon qu’elles s’adressaient à la fillette, à la jeune fille, et,
plus tard, à la jeune femme.
Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de mille
petites choses intimes, de ces grands et simples événements du foyer, si
mesquins pour les indifférents : « père a la grippe ; la bonne Hortense s’est
brûlée au doigt ; le chat « Croquerat » est mort ; on a abattu le sapin à
droite de la barrière ; mère a perdu son livre de messe en revenant de
l’église, elle pense qu’on le lui a volé. »
On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se rappelait
vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son enfance.
Elle s’attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations ;
comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète, la
vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et, brusquement,
elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme pour la distraire, la
consoler.
Et le cadavre immobile semblait heureux.
Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit ; et elle pensa qu’il
faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des fleurs.
Elle délia un autre paquet. C’était une écriture nouvelle. Elle
commença : « Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t’aime à
devenir fou. »
Rien de plus ; pas de nom.
Elle retourna le papier sans comprendre. L’adresse portait bien
« Madame la baronne Le Perthuis des Vauds ».
Alors elle ouvrit la suivante : « Viens ce soir, dès qu’il sera sorti. Nous
aurons une heure. Je t’adore. »
Dans une autre : « J’ai passé une nuit de délire à te désirer vainement.
J’avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux sous
mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la fenêtre en
songeant qu’à cette heure-là même, tu dormais à son côté, qu’il te
possédait à son gré... »
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Jeanne interdite ne comprenait pas.
Qu’était-ce que cela ? A qui, pour qui, de qui ces paroles d’amour ?
Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des
rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la
fin, ces quatre mots : « Surtout brûle cette lettre. »
Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais de
la même écriture, et signé : « Paul d’Ennemare », celui que le baron
appelait, quand il parlait encore de lui : « Mon pauvre vieux Paul », et dont
la femme avait été la meilleure amie de la baronne.
Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d’un doute qui devint tout de
suite une certitude. Sa mère l’avait eu pour amant.
Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d’une secousse ces papiers
infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle, et
elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec des cris
involontaires qui lui déchiraient la gorge ; puis, tout son être se brisant,
elle s’affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage dans le rideau
pour qu’on n’entendît point ses gémissements, elle sanglota abîmée dans
un désespoir insondable.
Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit ; mais un bruit de pas
dans la pièce voisine la fit se redresser d’un bond. C’était son père, peut-
être ? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le plancher ! Il lui suffirait
d’en ouvrir une ! Et il saurait cela ? lui !
Elle s’élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers jaunes,
ceux des grands parents et ceux de l’amant, et ceux qu’elle n’avait point
dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans les tiroirs du
secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée. Puis elle prit une des
bougies qui brûlaient sur la table de nuit et mit le feu à ce monceau de
lettres. Une grande flamme jaillit qui éclaira la chambre, la couche et le
cadavre d’une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc
du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps
énorme sous le drap.
Quand il n’y eut plus qu’un amas de cendres au fond du foyer, elle
retourna s’asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n’eût plus
osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la figure dans ses
mains, et gémissant d’un ton navré, d’un ton de plainte désolée : « Oh ! ma
pauvre maman, oh ! ma pauvre maman ! »
Et une atroce réflexion lui vint : — Si petite mère n’était pas morte, par
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hasard, si elle n’était qu’endormie d’un sommeil léthargique, si elle allait
soudain se lever, parler ? — La connaissance de l’affreux secret
n’amoindrirait-elle pas son amour filial ? L’embrasserait-elle des mêmes
lèvres pieuses ? La chérirait-elle de la même affection sacrée ? Non. Ce
n’était pas possible ! Et cette pensée lui déchira le cœur.
La nuit s’effaçait ; les étoiles pâlissaient ; c’était l’heure fraîche qui
précède le jour. La lune descendue allait s’enfoncer dans la mer qu’elle
nacrait sur toute sa surface.
Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de son
arrivée aux Peuples. Comme c’était loin, comme tout était changé, comme
l’avenir lui semblait différent !
Et voilà que le ciel devint rose, d’un rose joyeux, amoureux, charmant.
Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette
radieuse éclosion du jour, se demandant s’il était possible que, sur cette
terre où se levaient de pareilles aurores, il n’y eût ni joie ni bonheur.
Un bruit de porte la fit tressaillir. C’était Julien. Il demanda : « Eh bien ?
tu n’es pas trop fatiguée ? »
Elle balbutia « Non », heureuse de n’être plus seule. « A présent, va te
reposer, » dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d’un baiser lent,
douloureux et navré ; puis elle rentra dans sa chambre.
La journée s’écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort.
Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.
L’enterrement eut lieu le lendemain.
Après qu’elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le front
glacé, qu’elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le corps dans le
cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.
Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de son
amie.
On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s’en venant au
trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes en noir
entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne ne
connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de Briseville
l’embrassèrent.
Elle s’aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle. Et elle
l’étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la vieille fille.
Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette affluence.
Il parla bas à sa femme pour un conseil qu’il demandait. Il ajouta d’un ton
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confidentiel : « Toute la noblesse est venue, ce sera très bien. » Et il
repartit en saluant gravement les dames.
Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne
pendant que s’accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse
l’embrassait sans cesse en répétant : « Ma pauvre chérie, ma pauvre
chérie ! »
Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait lui-
même comme s’il avait perdu sa propre mère.
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UNE VIE
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X
Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans une
maison qui semble vide par l’absence de l’être familier disparu pour
toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de tout objet
que maniait incessamment le mort. D’instant en instant un souvenir vous
tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle restée
dans le vestibule, son verre que la bonne n’a point serré ! Et dans toutes
les chambres on retrouve des choses traînant : ses ciseaux, un gant, le
volume dont les feuillets sont usés par ses doigts alourdis, et mille riens
qui prennent une signification douloureuse parce qu’ils rappellent mille
petits faits.
Et sa voix vous poursuit ; on croit l’entendre ; on voudrait fuir n’importe
où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester parce que d’autres
sont là qui restent et souffrent aussi.
Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu’elle avait
découvert. Cette pensée pesait sur elle ; son cœur broyé ne se guérissait
pas. Sa solitude d’à présent s’augmentait de ce secret horrible ; sa dernière
confiance était tombée avec sa dernière croyance.
Père, au bout de quelque temps, s’en alla, ayant besoin de remuer, de
changer d’air, de sortir du noir chagrin où il s’enfonçait de plus en plus.
Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un
de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.
Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze jours
sans dormir, presque sans manger.
Il guérit ; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu’il pouvait
mourir. Alors que ferait-elle ? que deviendrait-elle ? Et tout doucement se
glissa dans son cœur le vague besoin d’avoir un autre enfant. Bientôt elle
en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir autour d’elle deux
petits êtres un garçon et une fille. Et ce fut une obsession.
Mais depuis l’affaire de Rosalie elle vivait séparée de Julien. Un
rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se
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trouvaient. Julien aimait ailleurs ; elle le savait ; et la seule pensée de subir
de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.
Elle s’y serait pourtant résignée, tant l’envie d’être mère la harcelait ;
mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs baisers ?
Elle serait morte d’humiliation plutôt que de laisser deviner ses intentions ;
et il ne paraissait plus songer à elle.
Elle y eût renoncé peut-être ; mais voilà que, chaque nuit, elle se mit à
rêver d’une fille ; et elle la voyait jouant avec Paul sous le platane ; et
parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever, et d’aller, sans
prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre. Deux fois même elle
se glissa jusqu’à sa porte ; puis elle revint vivement, le cœur battant de
honte.
Le baron était parti ; petite mère était morte ; Jeanne maintenant
n’avait plus personne qu’elle pût consulter, à qui elle pût confier ses
intimes secrets.
Alors elle se résolut à aller trouver l’abbé Picot, et à lui dire, sous le
sceau de la confession, les difficiles projets qu’elle avait.
Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté
d’arbres fruitiers.
Après avoir causé quelques minutes de choses et d’autres, elle balbutia,
en rougissant : « Je voudrais me confesser, Monsieur l’abbé. »
Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer ;
puis il se mit à rire. « Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés sur
la conscience. » Elle se troubla tout à fait, et reprit : « Non, mais j’ai un
conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que je n’ose pas
vous en parler comme ça. »
Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air
sacerdotal — : « Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le
confessionnal, allons. »
Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de
scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement
d’une église vide.
— « Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le
voulez... vous dire ici ce qui m’amène. Tenez, nous allons nous asseoir là-
bas, sous votre petite tonnelle.
Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s’exprimer, comment
débuter. Ils s’assirent.
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Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença : « Mon père... »
puis elle hésita, répéta de nouveau : « Mon père... » et se tut tout à fait
troublée.
Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras, il
l’encouragea : « Eh bien, ma fille, on dirait que vous n’osez pas ; voyons,
prenez courage. »
Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger : « Mon père, je
voudrais un autre enfant. » Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors
elle s’expliqua, perdant les mots, effarée.
— « Je suis seule dans la vie maintenant ; mon père et mon mari ne
s’entendent guère ; ma mère est morte ; et... et... » — Elle prononça tout
bas en frissonnant... — « L’autre jour j’ai failli perdre mon fils ! Que serais-
je devenue alors ?... »
Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait : — « Voyons, arrivez au fait. »
Elle répéta : — « Je voudrais un autre enfant. » Alors il sourit, habitué
aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant lui,
et il répondit avec un hochement de tête malin :
— « Eh bien, il me semble qu’il ne tient qu’à vous. »
Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de confusion : —
« Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce que vous
savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous vivons... nous vivons
tout à fait séparés. »
Accoutumé aux promiscuités et aux mœurs sans dignité des campagnes,
il fut étonné de cette révélation ; puis tout à coup il crut deviner le désir
véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein de bienveillance et
de sympathie pour sa détresse : — « Oui ; je saisis parfaitement. Je
comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous êtes jeune, bien
portante. Enfin c’est naturel, trop naturel. »
Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre
campagnard ; et il tapotait doucement la main de Jeanne : — « Ça vous est
permis, bien permis même, par les commandements. — L’œuvre de chair
ne désireras qu’en mariage seulement. — Vous êtes mariée, n’est-ce pas ?
Ce n’est point pour piquer des raves. »
A son tour elle n’avait pas compris d’abord ses sous-entendus ; mais,
sitôt qu’elle les pénétra, elle s’empourpra, toute saisie, avec des larmes
aux yeux. — « Oh ! Monsieur le curé, que dites-vous ? que pensez-vous ? Je
vous jure... Je vous jure... » Et les sanglots l’étouffèrent.
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Il fut surpris ; et il la consolait : — « Allons, je n’ai pas voulu vous faire
de peine. Je plaisantais un peu ; ça n’est pas défendu quand on est
honnête. Mais comptez sur moi ; vous pouvez compter sur moi. Je verrai M.
Julien. »
Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette
intervention qu’elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle n’osait
point ; et elle se sauva après avoir balbutié : « Je vous remercie, Monsieur
le curé. »
Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d’inquiétude.
Un soir, au dîner, Julien la regarda d’une façon singulière avec un
certain pli souriant des lèvres qu’elle lui connaissait en ses heures de
gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie
imperceptiblement ironique ; et comme ils se promenaient ensuite dans la
grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l’oreille : « Il paraît
que nous sommes raccommodés. »
Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne droite
presque invisible à présent, l’herbe ayant repoussé. C’était la trace du pied
de la baronne qui s’effaçait, comme s’efface un souvenir. Et Jeanne se
sentait le cœur crispé, noyé de tristesse ; elle se sentait perdue dans la vie,
si loin de tout le monde.
Julien reprit : « Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te
déplaire. »
Le soleil se couchait ; l’air était doux. Une envie de pleurer oppressait
Jeanne, un de ces besoins d’expansion vers un cœur ami, un besoin
d’étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait à la gorge.
Elle ouvrit les bras et tomba sur le cœur de Julien.
Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant voir
le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu’elle l’aimait encore et déposa
sur son chignon un baiser condescendant.
Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et passa
la nuit avec elle.
Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme
un devoir qui cependant ne lui déplaisait pas ; elle les subissait comme une
nécessité écœurante et pénible, avec la résolution de les arrêter pour
toujours dès qu’elle se sentirait enceinte de nouveau.
Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient
différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais moins
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complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus comme un
époux tranquille.
Elle s’étonna, observa, et s’aperçut bientôt que toutes ses étreintes
s’arrêtaient avant qu’elle pût être fécondée.
Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura : « Pourquoi ne
te donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois ? »
Il se mit à ricaner : — « Parbleu, pour ne pas t’engrosser. »
Elle tressaillit : — « Pourquoi donc ne veux-tu plus d’enfants ? »
Il demeura perclus de surprise : — « Hein ? tu dis ? mais tu es folle ? Un
autre enfant ? Ah ! mais non, par exemple ! C’est déjà trop d’un pour
piailler, occuper tout le monde et coûter de l’argent. Un autre enfant !
merci ! »
Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l’enveloppa d’amour, et, tout bas :
« Oh ! je t’en supplie, rends-moi mère encore une fois. »
Mais il se fâcha comme si elle l’eût blessé : « Ça vraiment, tu perds la
tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie. »
Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheur
qu’elle rêvait.
Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie d’une
ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés en des transports
qu’elle simulait. Elle usa de tous les subterfuges ; mais il restait maître de
lui ; et pas une fois il ne s’oublia.
Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à bout,
prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l’abbé Picot.
Il achevait son déjeuner ; il était fort rouge, ayant toujours des
palpitations après ses repas. Dès qu’il la vit entrer, il s’écria : « Eh bien ? »
désireux de savoir le résultat de ses négociations.
Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit
immédiatement : « Mon mari ne veut plus d’enfants. » L’abbé se retourna
vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec une curiosité de prêtre
dans ces mystères du lit qui lui rendaient plaisant le confessionnal. Il
demanda : « Comment ça ? » Alors, malgré sa détermination, elle se
troubla pour expliquer : « Mais il... il... il refuse de me rendre mère. »
L’abbé comprit, il connaissait ces choses ; et il se mit à interroger avec
des détails précis et minutieux, une gourmandise d’homme qui jeûne.
Puis il réfléchit quelques instants, et, d’une voix tranquille comme s’il
eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de conduite
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habile, réglant tous les points : — « Vous n’avez qu’un moyen, ma chère
enfant, c’est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne s’observera
plus ; et vous le deviendrez pour de vrai. »
Elle rougit jusqu’aux yeux ; mais déterminée à tout, elle insista. « Et... et
s’il ne me croit pas ? »
Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les hommes : —
« Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout ; il finira par y
croire lui-même. »
Puis il ajouta comme pour s’absoudre de ce stratagème : « C’est votre
droit, l’Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le but
de la procréation. »
Elle suivit le conseil rusé, et, quinze jours plus tard, elle annonçait à
Julien qu’elle se croyait grosse. Il eut un sursaut. — « Pas possible ! ce n’est
pas vrai. »
Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se rassura. —
« Bah ! attends un peu. Tu verras. »
Alors chaque matin il demanda : « Eh bien ? » Et toujours elle
répondait : « Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n’étais pas
enceinte. »
Il s’inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il
répétait : « Je n’y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela s’est
fait ! je veux bien être pendu. »
Au bout d’un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle, sauf à la
comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et délicate.
Depuis sa première inquiétude, Julien ne l’approchait plus ; puis il prit,
en rageant, son parti, et déclara : « En voilà un qui n’était pas demandé. »
Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.
Ce qu’avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse.
Alors, inondée d’une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir, se
vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité qu’elle
adorait, à une chasteté éternelle.
Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s’étonnant de la
promptitude avec laquelle s’était adoucie sa douleur après la mort de sa
mère. Elle s’était crue inconsolable ; et voilà qu’en deux mois à peine cette
plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu’une mélancolie attendrie,
comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun événement ne lui
paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient, l’aimeraient ; elle
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vieillirait tranquille, contente, sans s’occuper de son mari.
Vers la fin du mois de septembre, l’abbé Picot vint faire une visite de
cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours de
taches ; et il présenta son successeur, l’abbé Tolbiac. C’était un tout jeune
prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et dont les yeux, cerclés
de noir et caves, indiquaient une âme violente.
Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.
Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du
bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l’avait mariée,
il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se figurait pas Étouvent
sans la bedaine de l’abbé Picot passant le long des cours de fermes ; et elle
l’aimait parce qu’il était joyeux et naturel.
Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait : Ça me coûte, ca
me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici. Oh ! la
commune rapporte peu et ne vaut point grand’chose. Les hommes n’ont
pas plus de religion qu’il ne faut, et les femmes, les femmes, voyez-vous,
n’ont guère de conduite. Les filles ne passent à l’église pour le mariage
qu’après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du Gros-Ventre, et la fleur
d’oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l’aimais, moi. »
Le nouveau curé faisait des gestes d’impatience, et devenait rouge. Il dit
brusquement : « Avec moi, il faudra que tout cela change. » Il avait l’air
d’un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa soutane usée déjà,
mais propre.
L’abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de
gaieté, et il reprit : Voyez-vous, l’abbé, pour empêcher ces choses-là, il
faudrait enchaîner vos paroissiens ; et encore ça ne servirait de rien. »
Le petit prêtre répondit d’un ton cassant : « Nous verrons bien. » Et le
vieux curé sourit en humant sa prise : — « L’âge vous calmera, l’abbé, et
l’expérience aussi ; vous éloignerez de l’église vos derniers fidèles ; et voilà
tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de chien ; prenez garde. Ma
foi, quand je vois entrer au prône une fille qui me paraît un peu grasse, je
me dis : — C’est un paroissien de plus qu’elle m’amène ; — et je tâche de
la marier. Vous ne les empêcherez pas de fauter, voyez-vous ; mais vous
pouvez aller trouver le garçon et l’empêcher d’abandonner la mère.
Mariez-les, l’abbé, mariez-les, ne vous occupez pas d’autre chose. »
Le nouveau curé répondit avec rudesse : « Nous pensons différemment ;
il est inutile d’insister. » Et l’abbé Picot se remit à regretter son village, la
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mer qu’il voyait des fenêtres du presbytère, les petites vallées en entonnoir
où il allait réciter son bréviaire, en regardant au loin passer les bateaux.
Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne qui faillit
pleurer.
Huit jours plus tard, l’abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes qu’il
accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant possession d’un
royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer l’office du
dimanche, et de communier à toutes les fêtes. — « Vous et moi, disait-il,
nous sommes la tête du pays ; nous devons le gouverner et nous montrer
toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous soyons unis pour
être puissants et respectés. L’église et le château se donnant la main, la
chaumière nous craindra et nous obéira. »
La religion de Jeanne était toute de sentiment ; elle avait cette foi
rêveuse que garde toujours une femme ; et, si elle accomplissait à peu près
ses devoirs, c’était surtout par habitude gardée du couvent, la philosophie
frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses convictions.
L’abbé Picot se contentait du peu qu’elle pouvait lui donner et ne la
gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l’ayant point vue à l’office du
précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.
Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant
de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières
semaines.
Mais peu à peu elle prit l’habitude de l’église et subit l’influence de ce
frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par ses
exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de poésie
religieuse que toutes les femmes ont dans l’âme. Son austérité intraitable,
son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des préoccupations
humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile et sauvage, sa
parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne l’impression de ce
que devaient être les martyrs ; et elle se laissait séduire, elle, cette
souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide de cet enfant, ministre
du ciel.
Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies
pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances ; et elle
s’agenouillait au confessionnal, s’humiliant, se sentant petite et faible
devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.
Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.
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D’une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les autres
d’une implacable intolérance. Une chose surtout le soulevait de colère et
d’indignation, l’amour. Il en parlait dans ses prêches avec emportement, en
termes crus, selon l’usage ecclésiastique, jetant sur cet auditoire de rustres
des périodes tonnantes contre la concupiscence ; et il tremblait de fureur,
trépignait, l’esprit hanté des images qu’il évoquait dans ses fureurs.
Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois à travers
l’église ; et les vieux paysans, qui aiment toujours à plaisanter sur ces
choses-là, désapprouvaient l’intolérance du petit curé en retournant à la
ferme après l’office, à côté du fils en blouse bleue et de la fermière en
mante noire. Et toute la contrée était en émoi.
On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les pénitences
sévères qu’il infligeait ; et comme il s’obstinait à refuser l’absolution aux
filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la moquerie s’en mêla. On
riait aux grand’messes des fêtes quand on voyait des jeunesses rester à
leur banc au lieu d’aller communier avec les autres.
Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme
fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long des fossés,
derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les touffes de joncs
marins sur le versant des petites côtes.
Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui ; ils se
tenaient par la taille, et marchaient en s’embrassant dans un ravin rempli
de pierres.
L’abbé cria : « Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes ! »
Et le gars, s’étant retourné, lui répondit : « Mêlez-vous d’vos affaires,
M’sieu l’curé ; celles-là n’vous r’gardent pas. »
Alors l’abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux
chiens.
Ils s’enfuirent en riant tous deux ; et, le dimanche suivant, il les
dénonça par leurs noms, en pleine église.
Tous les garçons du pays cessèrent d’aller aux offices.
Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine
causer avec sa pénitente. Elle s’exaltait comme lui, discutait sur les choses
immatérielles, maniait tout l’arsenal antique et compliqué des
controverses religieuses.
Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne en
parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de l’Église,
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comme s’ils les eussent connus. Ils s’arrêtaient parfois pour se poser des
questions profondes qui les faisaient divaguer mystiquement, elle, se
perdant en des raisonnements poétiques qui montaient au ciel comme des
fusées, lui plus précis, arguant comme un avoué monomane qui
démontrerait mathématiquement la quadrature du cercle.
Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans
cesse : « Il me va ce prêtre-là, il ne pactise pas. » Et il se confessait et
communiait à volonté, donnant l’exemple prodigalement.
Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant
avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval avec
la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait : « Ils sont
enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme. »
Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint,
baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et tout de
suite l’amour qui le liait à sa fille sembla accru comme si ces quelques mois
de morne solitude eussent exaspéré son besoin d’affection, de confiance et
de tendresse.
Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec l’abbé
Tolbiac, et son ardeur religieuse ; mais, la première fois qu’il vit le prêtre, il
sentit s’éveiller contre lui une inimitié véhémente.
Et quand la jeune femme lui demanda, le soir : « Comment le trouves-
tu ? » Il répondit : « Cet homme-là, c’est un inquisiteur ! Il doit être très
dangereux. »
Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l’ami les sévérités
du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution qu’il exerçait
contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine qui éclata dans son
cœur.
Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la nature,
attendri dès qu’il voyait deux animaux s’unir, à genoux devant une espèce
de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception catholique d’un Dieu à
intentions bourgeoises, à colères jésuitiques et à vengeances de tyran, un
Dieu qui lui rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute-
puissante, la création vie, lumière, terre, pensée, plante, roche, homme,
air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant parce qu’elle est
création, plus forte qu’une volonté, plus vaste qu’un raisonnement,
produisant sans but, sans raison et sans fin dans tous les sens et dans
toutes les formes à travers l’espace infini, suivant les nécessités du hasard
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et le voisinage des soleils chauffant les mondes.
La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se développant
en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.
Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l’acte sacré,
respectable, divin, qui accomplit l’obscure et constante volonté de l’Être
universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne ardente contre
le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.
Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père ; mais il répondait
toujours : — « Il faut combattre ces hommes-là, c’est notre droit et notre
devoir. Ils ne sont pas humains. » Il répétait, en secouant ses longs cheveux
blancs : — « Ils ne sont pas humains ; ils ne comprennent rien, rien, rien. Ils
agissent dans un rêve fatal ; ils sont anti-physiques. » Et il criait « Anti-
physiques ! » comme s’il eût jeté une malédiction.
Le prêtre sentait bien l’ennemi, mais, comme il tenait à rester maître du
château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire finale.
Puis une idée fixe le hantait ; il avait découvert par hasard les amours
de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.
Il s’en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien mystique,
il lui demanda de s’unir à lui pour combattre, pour tuer le mal dans sa
propre famille, pour sauver deux âmes en danger.
Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit : « L’heure n’est pas
venue, je vous reverrai bientôt. » Et il partit brusquement.
L’hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux
champs, humide et tiède.
L’abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d’une
de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables. Il
appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits de les
arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations élevées, puis,
prenant la main de Jeanne, il l’adjura d’ouvrir les yeux, de comprendre et
de l’aider.
Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à la
pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison
tranquille à présent ; et elle feignit de ne pas savoir ce que l’abbé voulait
dire. Alors il n’hésita plus et parla clairement.
— « C’est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse,
mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m’ordonne de
ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez donc que
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votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de Fourville. »
Elle baissa la tête, résignée et sans force.
Le prêtre reprit : « Que comptez-vous faire, maintenant ? »
Alors elle balbutia : « Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l’abbé ? »
Il répondit violemment : « Vous jeter en travers de cette passion
coupable. »
Elle se mit à pleurer ; et d’une voix navrée : — « Mais il m’a déjà
trompée avec une bonne ; mais il ne m’écoute pas ; il ne m’aime plus ; il
me maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que
puis-je ? »
Le curé, sans répondre directement, s’écria : « Alors, vous vous inclinez !
Vous vous résignez ! Vous consentez ! L’adultère est sous votre toit ; et
vous le tolérez ! Le crime s’accomplit sous vos yeux, et vous détournez le
regard ? Êtes-vous une épouse ? une chrétienne ? une mère ? »
Elle sanglotait : — « Que voulez-vous que je fasse ? »
Il répliqua : — « Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous
dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée. »
Elle dit : — « Mais je n’ai pas d’argent, Monsieur l’abbé ; et puis je suis
sans courage maintenant ; et puis comment partir sans preuves ? Je n’en ai
même pas le droit. »
Le prêtre se leva, frémissant : — « C’est la lâcheté qui vous conseille,
Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de
Dieu ! »
Elle tomba à ses genoux : — « Oh ! je vous en prie, ne m’abandonnez
pas, conseillez-moi ! »
Il prononça d’une voix brève : — « Ouvrez les yeux de M. de Fourville.
C’est à lui qu’il appartient de rompre cette liaison. »
A cette pensée une épouvante la saisit : — « Mais il les tuerait !
Monsieur l’abbé ! Et je commettrais une dénonciation ! Oh ! pas cela,
jamais ! »
Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de colère : —
« Restez dans votre honte et dans votre crime ; car vous êtes plus coupable
qu’eux. Vous êtes l’épouse complaisante ! Je n’ai plus rien à faire ici. »
Et il s’en alla, si furieux que tout son corps tremblait.
Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il
demeurait vibrant d’indignation, marchant à pas rapides en secouant de
rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.
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Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des travaux
d’ébranchage ; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme des
Couillard ; et il répétait : « Laissez-moi, Madame, je n’ai plus rien à vous
dire. »
Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d’enfants, ceux de la
maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la chienne
Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une attention
concentrée et muette. Au milieu d’eux le baron, les mains derrière le dos,
regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître d’école. Mais, quand il
vit de loin le prêtre, il s’en alla pour éviter de le rencontrer, de le saluer, de
lui parler.
Jeanne disait, suppliante : — « Laissez-moi quelques jours, Monsieur
l’abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j’aurai pu faire, et
ce que j’aurai préparé ; et nous aviserons. »
Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants ; et le curé s’approcha
pour voir ce qui les intéressait ainsi. C’était la chienne qui mettait bas.
Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour de la mère qui les
léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, tout endolorie. Au moment où
le prêtre se penchait, la bête crispée s’allongea, et un sixième petit toutou
parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant
des mains : « En v’la encore un, en v’la encore un ! » C’était un jeu pour
eux, un jeu naturel où rien d’impur n’entrait. Ils contemplaient cette
naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes.
L’abbé Tolbiac demeura d’abord stupéfait, puis, saisi d’une fureur
irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le tas des
enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés s’enfuirent à
toutes jambes ; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésine
qui s’efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas même se dresser sur ses
pattes, et, la tête perdue, il commença à l’assommer à tour de bras.
Enchaînée, elle ne pouvait s’enfuir, et gémissait affreusement en se
débattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il
monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l’écrasant, il lui fit
mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous sa pression ; et il acheva,
d’un talon forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des
nouveau-nés piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.
Jeanne s’était sauvée ; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou ; un
soufflet fit sauter son tricorne ; et le baron, exaspéré, l’emporta jusqu’à la
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barrière et le jeta sur la route.
Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux,
sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe. Il
revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait : — « Le voilà, le
voilà, l’homme en soutane ! L’as-tu vu, maintenant ? » Les fermiers étaient
accourus, tout le monde regardait la bête éventrée ; et la mère Couillard
déclara : — « C’est-il possible d’être sauvage comme ça ! »
Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.
On essaya de leur donner du lait ; trois moururent le lendemain. Alors
le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant. Il n’en
trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu’elle ferait l’affaire.
On tua donc trois autres petits et on confia le dernier à cette nourrice
d’une autre race. Elle l’adopta immédiatement, et lui tendit sa mamelle en
se couchant sur le côté.
Pour qu’il n’épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze
jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon. Elle
l’avait nommé Toto. Le baron changea son nom d’autorité, et le baptisa
« Massacre ».
Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut de la
chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre le
château, disant qu’il faut porter le fer rouge dans les plaies,
anathématisant le baron qui s’en amusa, et marquant d’une allusion
voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut
exaspéré, mais la crainte d’un scandale affreux éteignit sa colère.
Alors, de prône en prône, le prêtre continua l’annonce de sa vengeance,
prédisant que l’heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient
frappés.
Julien écrivit à l’archevêque une lettre respectueuse, mais énergique.
L’abbé Tolbiac fut menacé d’une disgrâce. Il se tut.
On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires, à pas
allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs promenades à
cheval l’apercevaient à tout moment, parfois au loin comme un point noir
au bout d’une plaine ou sur le bord de la falaise, parfois lisant son
bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient entrer. Ils tournaient
bride alors pour ne point passer près de lui.
Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour aux
bras l’un de l’autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où les portaient
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leurs courses.
Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l’herbe humide,
et qu’ils ne pouvaient, ainsi qu’au cœur de l’été, s’enfoncer dans les taillis
des bois, ils avaient adopté le plus souvent, pour cacher leurs étreintes, la
cabane ambulante d’un berger, abandonnée depuis l’automne au sommet
de la côte de Vaucotte.
Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres de la
falaise, juste au point où commençait la descente rapide du vallon. Ils ne
pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la plaine ; et les chevaux
attachés aux brancards attendaient qu’ils fussent las de baisers.
Mais voilà qu’un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils
aperçurent l’abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de la
côte.
— « Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils pourraient
nous dénoncer de loin. » Et ils prirent l’habitude d’attacher les bêtes dans
un repli du val plein de broussailles.
Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils devaient
dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d’Étouvent qui sortait du
château. Il se rangea pour les laisser passer ; et salua sans qu’ils
rencontrassent ses yeux.
Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt.
Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de vent
(c’était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le comte de
Fourville qui s’en venait à pied et si vite qu’elle crut un malheur arrivé.
Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de lui,
elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d’une grosse casquette fourrée qu’il
ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et si pâle que sa
moustache rousse, qui ne tranchait point d’ordinaire sur son teint coloré,
semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides
de pensée.
Il balbutia : — « Ma femme est ici, n’est-ce pas ? » Jeanne, perdant la
tête, répondit : — « Mais non, je ne lai point vue aujourd’hui. »
Alors il s’assit, comme si ses jambes se fussent brisées ; il ôta sa coiffure
et s’essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un geste
machinal ; puis se relevant d’une secousse, il s’avança vers la jeune femme,
les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler, à lui confier
quelque affreuse douleur ; puis il s’arrêta, la regarda fixement, prononça
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dans une sorte de délire : — « Mais c’est votre mari... vous aussi... » Et il
s’enfuit du côté de la mer.
Jeanne courut pour l’arrêter, l’appelant, l’implorant, le cœur crispé de
terreur, pensant : « Il sait tout ! que va-t-il faire ? Oh ! pourvu qu’il ne les
trouve point ! »
Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l’écoutait pas. Il allait devant
lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis, enjambant les
joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.
Jeanne, debout sur le talus planté d’arbres, le suivit longtemps des
yeux ; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d’angoisse.
Il avait tourné vers la droite, et s’était mis à courir. La mer houleuse
roulait ses vagues ; les gros nuages tout noirs arrivaient d’une vitesse folle,
passaient, suivis par d’autres ; et chacun d’eux criblait la côte d’une averse
furieuse. Le vent sifflait, geignait, rasait l’herbe, couchait les jeunes
récoltes, emportait, pareils à des flocons d’écume, de grands oiseaux
blancs qu’il entraînait au loin dans les terres.
Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte,
trempaient ses joues et ses moustaches où l’eau glissait, emplissaient de
bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.
Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien
jusque-là qu’une hutte de berger auprès d’un parc à moutons vide. Deux
chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante. — Que
pouvait-on craindre par cette tempête ?
Dès qu’il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il se
traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de monstre
avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de bête. Il rampa
jusqu’à la cabane solitaire et se cacha dessous pour n’être point découvert
par les fentes des planches.
Les chevaux, l’ayant vu, s’agitaient. Il coupa lentement leurs brides avec
son couteau qu’il tenait ouvert à la main ; et une bourrasque étant
survenue, les animaux s’enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le toit
penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues.
Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son œil au bas de la porte,
et regarda dedans.
Il ne bougeait plus ; il semblait attendre. Un temps assez long s’écoula ;
et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds. Avec un geste
forcené il poussa le verrou qui fermait l’auvent au dehors, et, saisissant les
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brancards, il se mit à secouer cette niche comme s’il eût voulu la briser en
pièces. Puis soudain il s’attela, pliant sa haute taille dans un effort
désespéré, tirant comme un bœuf, et haletant ; et il entraîna, vers la pente
rapide, la maison voyageuse et ceux qu’elle enfermait.
Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas
ce qui leur arrivait.
Lorsqu’il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se
mit à rouler sur la côte inclinée.
Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus vite,
sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses brancards.
Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d’un élan sur sa
tête ; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.
Tout à coup elle perdit une roue arrachée d’un heurt, s’abattit sur le
flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée
dégringolerait du sommet d’un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier
ravin, elle bondit en décrivant une courbe, et, tombant au fond, s’y creva
comme un œuf.
Dès qu’elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui
l’avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces ; et, mû par sa
prudence de paysan, n’osant approcher du coffre éventré, il alla jusqu’à la
ferme voisine annoncer l’accident.
On accourut ; on souleva les débris ; on aperçut deux corps. Ils étaient
meurtris, broyés, saignants. L’homme avait le front ouvert et toute la face
écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc ; et leurs
membres cassés étaient mous comme s’il n’y avait plus d’os sous la chair.
On les reconnut cependant ; et on se mit à raisonner longuement sur les
causes de ce malheur.
— « Qué qui faisaient dans c’té cahute ? » dit une femme. Alors, le vieux
pauvre raconta qu’ils s’étaient apparemment réfugiés là dedans pour se
mettre à l’abri d’une bourrasque, et que le vent furieux avait dû chavirer et
précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait s’y cacher quand il
avait vu les chevaux attachés aux brancards, et compris par là que la place
était occupée.
Il ajouta d’un air satisfait : — « Sans ça, c’est moi qu’j’y passais. » Une
voix dit : — « Ça aurait-il pas mieux valu ? » Alors le bonhomme se mit
dans une colère terrible : — « Pourquoi qu’ça aurait mieux valu ? Parce
qu’je sieus pauvre et qu’i sont riches ! Guettez-les, à c’t’heure... » Et,
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tremblant, déguenillé, ruisselant d’eau, sordide avec sa barbe mêlée et ses
longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les deux cadavres
du bout de son bâton crochu ; et il déclara : « J’sommes tous égaux, là
devant. »
Mais d’autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d’un œil
inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra sur ce qu’on
ferait ; et il fut décidé, dans l’espoir d’une récompense, que les corps
seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux carrioles. Mais une
nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient simplement garnir de paille le
fond des voitures ; les autres étaient d’avis d’y placer des matelas par
convenance.
La femme qui avait déjà parlé cria : — « Mais y s’ront pleins d’sang ces
matelas, qu’y faudra les r’laver à l’ieau de javelle. »
Alors, un gros fermier à face réjouie répondit : — « Y les payeront donc.
Plus qu’ça vaudra, plus qu’ça sera cher. » L’argument fut décisif.
Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts,
partirent au trot, l’une à droite, l’autre à gauche, secouant et ballottant à
chaque cahot des grandes ornières ces restes d’êtres qui s’étaient étreints
et qui ne se rencontreraient plus.
Le comte, dès qu’il avait vu rouler la cabane sur la dure descente, s’était
enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et les bourrasques.
Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les routes, sautant les
talus, crevant les haies ; et il était rentré chez lui à la tombée du jour, sans
savoir comment.
Les domestiques effarés l’attendaient et lui annoncèrent que les deux
chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi
l’autre.
Alors M. de Fourville chancela ; et, d’une voix entrecoupée : — « Il leur
sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se
mette à leur recherche. »
Il repartit lui-même ; mais, dès qu’il fut hors de vue, il se cacha sous une
ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante, ou peut-
être estropiée, défigurée à jamais, celle qu’il aimait encore d’une passion
sauvage.
Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose
d’étrange.
Elle s’arrêta devant le château, puis entra. C’était cela, oui, c’était Elle ;
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mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur horrible de
savoir, une épouvante de la vérité ; et il ne remuait plus, blotti comme un
lièvre, tressaillant au moindre bruit.
Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait pas. Il
se dit que sa femme expirait ; et la pensée de la voir, de rencontrer son
regard, l’emplit d’une telle horreur, qu’il craignit soudain d’être découvert
dans sa cachette et forcé de rentrer pour assister à cette agonie, et qu’il
s’enfuit encore jusqu’au milieu du bois. Alors, tout à coup, il réfléchit
qu’elle avait peut-être besoin de secours, que personne sans doute ne
pouvait la soigner ; et il revint en courant éperdument.
Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria : « Eh bien ? » L’homme
n’osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant presque : — « Est-elle
morte ? » Et le serviteur balbutia : — « Oui, Monsieur le comte. »
Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son
sang et dans ses muscles vibrants ; et il monta d’un pas ferme les marches
de son grand perron.
L’autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l’aperçut, vit le
matelas, devina qu’un corps gisait dessus, et comprit tout. Son émotion fut
si vive qu’elle s’affaissa sans connaissance.
Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui mouillait les
tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant : — « Tu sais ?... » Elle
murmura : — « Oui, père. » Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put
tant elle souffrait.
Le soir même elle accoucha d’un enfant mort ; d’une fille.
Elle ne vit rien de l’enterrement de Julien ; elle n’en sut rien. Elle
s’aperçut seulement au bout d’un jour ou deux que tante Lison était
revenue ; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle cherchait
obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était repartie des
Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle n’y pouvait
parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement qu’elle l’avait
vue après la mort de petite mère.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
XI
Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle
qu’on la croyait et qu’on la disait perdue. Puis peu à peu elle se ranima.
Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés tous deux aux
Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte de maladie nerveuse ;
le moindre bruit la faisait défaillir, et elle tombait en de longues syncopes
provoquées par les causes les plus insignifiantes.
Jamais elle n’avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui
importait ? N’en savait-elle pas assez ? Tout le monde croyait à un
accident, mais elle ne s’y trompait pas ; et elle gardait en son cœur ce
secret qui la torturait : la connaissance de l’adultère, et la vision de cette
brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe.
Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs
attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d’amour que lui avait
autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des réveils
inattendus de sa mémoire ; et elle le revoyait tel qu’il avait été en ses jours
de fiançailles, et tel aussi qu’elle l’avait chéri en ses seules heures de
passions écloses sous le grand soleil de la Corse. Tous les défauts
diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les infidélités elles-mêmes
s’atténuaient maintenant dans l’éloignement grandissant du tombeau
fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude posthume pour
cet homme qui l’avait tenue en ses bras, pardonnait les souffrances
passées pour ne songer qu’aux moments heureux. Puis le temps marchant
toujours et les mois tombant sur les mois poudrèrent d’oubli, comme
d’une poussière accumulée, toutes ses réminiscences et ses douleurs ; et
elle se donna tout entière à son fils.
Il devint l’idole, l’unique pensée des trois êtres réunis autour de lui ; et
il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même entre ces trois
esclaves qu’il avait, Jeanne regardant nerveusement les grands baisers
donnés au baron après les séances de cheval sur un genou. Et tante Lison
négligée par lui comme elle l’avait toujours été par tout le monde, traitée
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parfois en bonne par ce maître qui ne parlait guère encore, s’en allait
pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantes caresses mendiées
par elle et obtenues à peine aux étreintes qu’il gardait pour sa mère et son
grand-père.
Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la
préoccupation incessante de l’enfant. Au commencement du troisième
hiver on décida qu’on irait habiter Rouen jusqu’au printemps ; et toute la
famille émigra. Mais, en arrivant dans l’ancienne maison abandonnée et
humide, Paul eut une bronchite si grave qu’on craignit une pleurésie ; et les
trois parents éperdus déclarèrent qu’il ne pouvait se passer de l’air des
Peuples. On l’y ramena dès qu’il fut guéri.
Alors commença une série d’années monotones et douces.
Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt
dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s’extasiaient sur ses
bégayements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.
Sa mère l’appelant Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler ce mot et
le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires interminables. Le surnom de
Poulet lui resta. On ne le désignait plus autrement.
Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des trois
parents que le baron appelait « ses trois mères » était de mesurer sa taille.
On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série de petits
traits au canif indiquant de mois en mois les progrès de sa croissance.
Cette échelle, baptisée « échelle de Poulet », tenait une place considérable
dans l’existence de tout le monde.
Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la famille, le
chien « Massacre », négligé par Jeanne préoccupée uniquement de son fils.
Nourri par Ludivine et logé dans un vieux baril devant l’écurie, il vivait
solitaire, toujours à la chaîne.
Paul un matin le remarqua, et se mit à crier pour aller l’embrasser. On
l’y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fête à l’enfant qui beugla
quand on voulut les séparer. Alors Massacre fut lâché et installé dans la
maison.
Il devint l’inséparable de Paul, l’ami de tous les instants. Ils se roulaient
ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis bientôt Massacre coucha
dans le lit de son camarade qui ne consentait plus à le quitter. Jeanne se
désolait parfois à cause des puces ; et tante Lison en voulait au chien de
prendre une si grosse part de l’affection du petit, de l’affection volée par
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cette bête, lui semblait-il, de l’affection qu’elle aurait tant désirée.
De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les Coutelier. Le
maire et le médecin troublaient seuls régulièrement la solitude du vieux
château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne et les soupçons que lui
avaient inspirés le prêtre lors de la mort horrible de la comtesse et de
Julien, n’entrait plus à l’église, irritée contre le Dieu qui pouvait avoir de
pareils ministres.
L’abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions
directes le château hanté par l’Esprit du Mal, l’Esprit d’Éternelle Révolte,
l’Esprit d’Erreur et de Mensonge, l’Esprit d’Iniquité, l’Esprit de Corruption
et d’Impureté. Il désignait ainsi le baron.
Son église d’ailleurs était désertée ; et, quand il allait le long des
champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne
s’arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour le saluer. Il
passait en outre pour sorcier, parce qu’il avait chassé le démon d’une
femme possédée. Il connaissait, disait-on, des paroles mystérieuses pour
écarter les sorts, qui n’étaient, selon lui, que des espèces de farces de
Satan. Il imposait les mains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui
portaient la queue en cercle, et par quelques mots inconnus il faisait
retrouver les objets perdus. Son esprit étroit et fanatique s’adonnait avec
passion à l’étude des livres religieux contenant l’histoire des apparitions du
Diable sur la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, ses
influences occultes et variées, toutes les ressources qu’il avait, et les tours
ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyait appelé particulièrement à
combattre cette Puissance mystérieuse et fatale, il avait appris toutes les
formules d’exorcismes indiquées dans les manuels ecclésiastiques.
Il croyait sans cesse sentir errer dans l’ombre le Malin Esprit ; et la
phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres : Sicut leo rugiens
circuit quœrens quem devoret.
Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses
confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui
Béelzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions minutieuses
des rites en cas de manifestations de cette puissance du mal, en arrivent à
confondre la religion avec la magie, considéraient l’abbé Tolbiac comme un
peu sorcier ; et ils le respectaient autant pour le pouvoir obscur qu’ils lui
supposaient que pour l’inattaquable austérité de sa vie.
Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.
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Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne comprenait
point, en son âme craintive de vieille fille, qu’on n’allât pas à l’église. Elle
était pieuse sans doute, sans doute elle se confessait et communiait ; mais
personne ne le savait, ne cherchait à le savoir.
Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait, tout
bas, du bon Dieu. Il l’écoutait à peu près quand elle lui racontait les
histoires miraculeuses des premiers temps du monde ; mais, quand elle lui
disait qu’il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu, il répondait
parfois : — « Où qu’il est, tante ? » Alors elle montrait le ciel avec son
doigt : — « Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire. » Elle avait peur du
baron.
Mais un jour Poulet lui déclara : — « Le bon Dieu, il est partout, mais il
est pas dans l’église. » Il avait parlé à son grand-père des révélations
mystérieuses de tante.
L’enfant prenait dix ans ; sa mère semblait en avoir quarante. Il était
fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne savait pas
grand’chose. Les leçons l’ennuyant, il les interrompait tout de suite. Et,
toutes les fois que le baron le retenait un peu longtemps devant un livre,
Jeanne aussitôt arrivait, disant : — « Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne
faut pas le fatiguer, il est si jeune. » Pour elle il avait toujours six mois ou
un an. C’est à peine si elle se rendait compte qu’il marchait, courait, parlait
comme un petit homme ; et elle vivait dans une peur constante qu’il ne
tombât, qu’il n’eût froid, qu’il n’eût chaud en s’agitant, qu’il ne mangeât
trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance.
Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit : celle de la première
communion.
Lise un matin vint trouver Jeanne et lui représenta qu’on ne pouvait
laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans remplir
ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façons, invoquant mille
raisons, et, avant tout, l’opinion des gens qu’ils voyaient. La mère,
troublée, indécise, hésitait, affirmant qu’on pouvait attendre encore.
Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la comtesse de
Briseville, cette dame lui demanda par hasard : « C’est cette année sans
doute que votre Paul va faire sa première communion. » Et Jeanne, prise
au dépourvu, répondit : « Oui, Madame. » Ce simple mot la décida et, sans
en rien confier à son père, elle pria Lise de conduire l’enfant au catéchisme.
Pendant un mois tout alla bien ; mais Poulet revint un soir avec la gorge
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enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée l’interrogea, et elle
apprit que le curé l’avait envoyé attendre la fin de la leçon à la porte de
l’église dans le courant d’air du porche, parce qu’il s’était mal tenu.
Elle le garda donc chez elle, et lui fit apprendre elle-même cet alphabet
de la religion. Mais l’abbé Tolbiac, malgré les supplications de Lison, refusa
de l’admettre parmi les communiants, comme étant insuffisamment
instruit.
Il en fut de même l’an suivant. Alors le baron exaspéré jura que l’enfant
n’avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce symbole puéril de la
transsubstantiation, pour être un honnête homme ; et il fut décidé qu’il
serait élevé en chrétien, mais non pas en catholique pratiquant, et qu’à sa
majorité il demeurerait libre de devenir ce qu’il lui plairait.
Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux Briseville, n’en
reçut point en retour. Elle s’étonna, connaissant la méticuleuse politesse
de ses voisins ; mais la marquise de Coutelier lui révéla avec hauteur la
raison de cette abstention.
Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien
authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de reine de
la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait en
liberté, se montrait gracieuse ou cassante selon les occasions, admonestait,
redressait, félicitait à tout propos. Jeanne donc s’étant présentée chez elle,
cette dame, après quelques paroles glaciales, prononça d’un ton sec : —
« La société se divise en deux classes : les gens qui croient à Dieu et ceux
qui n’y croient pas. Les uns, même les plus humbles, sont nos amis, nos
égaux ; les autres ne sont rien pour nous. »
Jeanne, sentant l’attaque, répliqua : — « Mais ne peut-on croire à Dieu
sans fréquenter les églises ? »
La marquise répondit : — « Non, Madame ; les fidèles vont prier Dieu
dans son église comme on va trouver les hommes en leurs demeures. »
Jeanne blessée reprit : — « Dieu est partout, Madame. Quant à moi, qui
crois du fond du cœur à sa bonté, je ne le sens plus présent quand certains
prêtres se trouvent entre lui et moi. »
La marquise se leva : — « Le prêtre porte le drapeau de l’Église,
Madame ; quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre
nous. »
Jeanne s’était levée à son tour, frémissante : — « Vous croyez, Madame,
au Dieu d’un parti. Moi je crois au Dieu des honnêtes gens. »
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Elle salua et sortit.
Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n’avoir point fait faire à
Poulet sa première communion. Ils n’allaient point aux offices,
n’approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu’à
Pâques selon les prescriptions formelles de l’Église ; mais pour les mioches,
c’était autre chose ; et tous auraient reculé devant l’audace d’élever un
enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion, c’est la Religion.
Elle vit bien cette réprobation, et s’indigna en son âme de toutes ces
pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle peur
de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cœurs, et parée,
quand elle se montre, de tant de masques respectables.
Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La mère
n’avait plus qu’une recommandation : « Surtout ne le fatigue pas ; » et elle
rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit père lui en ayant
interdit l’entrée parce qu’elle interrompait à tout instant l’enseignement
pour demander : « Tu n’as pas froid aux pieds, Poulet ? » Ou bien : « Tu
n’as pas mal à la tête, Poulet ? » Ou bien pour arrêter le maître : « Ne le
fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la gorge. »
Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et tante. Ils
avaient maintenant un grand amour pour la culture de la terre ; et tous
trois plantaient des jeunes arbres au printemps, semaient des graines dont
l’éclosion et la poussée les passionnaient, taillaient des branches,
coupaient des fleurs pour faire des bouquets.
Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades. Il
dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un soin extrême
Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales, toutes les
espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait, arrosait, sarclait,
repiquait, aidé de ses deux mères qu’il faisait travailler comme des femmes
de journée. On les voyait pendant des heures entières à genoux dans les
plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains, occupées à introduire
la racine des jeunes plantes en des trous qu’elles creusaient d’un seul doigt
piqué d’aplomb dans la terre.
Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans ; et l’échelle du salon
marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d’esprit, ignorant,
niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable qui n’était
plus du siècle.
Un soir enfin le baron parla du collège ; et Jeanne aussitôt se mit à
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sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre.
La mère répondait : — « Qu’a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons
un homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera ses terres
comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette
maison où nous avons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on
demander de plus ? »
Mais le baron hochait la tête. — « Que répondras-tu s’il vient te dire,
lorsqu’il aura vingt-cinq ans : — Je ne suis rien, je ne sais rien par ta faute,
par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de travailler, de
devenir quelqu’un, et pourtant je n’étais pas fait pour la vie obscure,
humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse imprévoyante m’a
condamné. »
Elle pleurait toujours, implorant son fils. — « Dis, Poulet, tu ne me
reprocheras jamais de t’avoir trop aimé, n’est-ce pas ?
Et le grand enfant surpris promettait : — « Non, maman.
— Tu me le jures ?
— Oui, maman.
— Tu veux rester ici, n’est-ce pas ?
— Oui, maman. »
Alors le baron parla ferme et haut : — « Jeanne, tu n’as pas le droit de
disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel ; tu
sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier. »
Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités, et
elle balbutiait dans ses larmes : — « J’ai été si malheureuse... si
malheureuse ! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me l’enlève...
Qu’est-ce que je deviendrai... toute seule... à présent ?... »
Son père se leva, vint s’asseoir auprès d’elle, la prit dans ses bras. —
« Et moi, Jeanne ? » Elle le saisit brusquement par le cou, l’embrassa avec
violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula au milieu
d’étranglements : — « Oui. Tu as raison... peut-être... petit père. J’étais
folle, mais j’ai tant souffert. Je veux bien qu’il aille au collège. »
Et, sans trop comprendre ce qu’on allait faire de lui, Poulet, à son tour,
se mit à larmoyer.
Alors ses trois mères l’embrassant, le câlinant, l’encouragèrent. Et
lorsqu’on monta se coucher, tous avaient le cœur serré et tous pleurèrent
dans leurs lits, même le baron qui s’était contenu.
Il fut décidé qu’à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du
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Havre ; et il eut, pendant tout l’été, plus de gâteries que jamais.
Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara
son trousseau comme s’il allait entreprendre un voyage de dix ans ; puis,
un matin d’octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes et le
baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des deux
chevaux.
On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa
place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à ranger les
hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait pas le
quart de ce qu’on avait apporté, elle alla trouver le proviseur pour en
obtenir un second. L’économe fut appelé ; il représenta que tant de linge
et d’effets ne feraient que gêner sans servir jamais ; et il refusa, au nom du
règlement, de céder une autre commode. La mère désolée se résolut alors
à louer une chambre dans un petit hôtel voisin en recommandant à
l’hôtelier d’aller lui-même porter à Poulet tout ce dont il aurait besoin, au
premier appel de l’enfant.
Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les navires.
Le triste soir tomba sur la ville qui s’illumina peu à peu. On entra pour
dîner dans un restaurant. Aucun d’eux n’avait faim ; et ils se regardaient
d’un œil humide pendant que les plats défilaient devant eux et s’en
retournaient presque pleins.
Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de
toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs familles ou
par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un bruit de
larmes dans la grande cour à peine éclairée.
Jeanne et Poulet s’étreignirent longtemps. Tante Lison restait derrière,
oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le baron, qui
s’attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille. La calèche
attendait devant la porte ; ils montèrent dedans tous trois et s’en
retournèrent dans la nuit vers les Peuples.
Parfois un gros sanglot passait dans l’ombre.
Le lendemain Jeanne pleura jusqu’au soir. Le jour suivant elle fit atteler
le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà pris son parti
de la séparation. Pour la première fois de sa vie il avait des camarades ; et
le désir de jouer le faisait frémir sur sa chaise au parloir.
Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les sorties.
Ne sachant que faire pendant les classes, entre les récréations, elle
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demeurait assise au parloir, n’ayant ni la force ni le courage de s’éloigner
du collège. Le proviseur la fit prier de monter chez lui, et il lui demanda de
venir moins souvent. Elle ne tint pas compte de cette recommandation.
Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de jouer
pendant les heures d’ébats, et de travailler en le troublant sans cesse, on
se verrait forcé de le lui rendre ; et le baron fut prévenu par un mot. Elle
demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une prisonnière.
Elle attendait chaque vacance avec plus d’anxiété que son enfant.
Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par le
pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours entiers,
en rêvassant dans le vide. Parfois elle restait assise durant tout un après-
midi à regarder la mer du haut de la falaise ; parfois, elle descendait
jusqu’à Yport à travers le bois, refaisant des promenades anciennes dont le
souvenir la poursuivait. Comme c’était loin, comme c’était loin, le temps où
elle parcourait ce même pays, jeune fille, et grise de rêves.
Chaque fois qu’elle revoyait son fils, il lui semblait qu’ils avaient été
séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois ; de mois en
mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère, et tante
Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de vingt-cinq ans,
avait l’air d’une sœur aînée.
Poulet ne travaillait guère ; il doubla sa quatrième. La troisième alla
tant bien que mal ; mais il fallut recommencer la seconde ; et il se trouva
en rhétorique alors qu’il atteignait vingt ans.
Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus et
une apparence de moustaches. C’était lui maintenant qui venait aux
Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons
d’équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en deux
heures.
Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le baron
qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu’un petit vieux, les mains
rejointes derrière son dos comme pour s’empêcher de tomber sur le nez.
Ils allaient tout doucement le long de la route, s’asseyant parfois sur le
fossé, et regardant au loin si on n’apercevait pas encore le cavalier. Dès
qu’il apparaissait comme un point noir sur la ligne blanche, les trois
parents agitaient leurs mouchoirs ; et il mettait son cheval au galop pour
arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter de peur Jeanne et Lison et
s’exalter le grand-père qui criait « Bravo » dans un enthousiasme
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d’impotent.
Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait toujours
comme un marmot, lui demandant encore : « Tu n’as pas froid aux pieds,
Poulet ? » et, quand il se promenait devant le perron, après déjeuner, en
fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui crier : « Ne sors pas
nu-tête, je t’en supplie, tu vas attraper un rhume de cerveau. »
Et elle frémissait d’inquiétude quand il repartait à cheval dans la nuit :
« Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent, pense à ta
pauvre mère qui serait désespérée s’il t’arrivait quelque chose. »
Mais voilà qu’un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant
qu’il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé
une partie de plaisir à laquelle il était invité.
Elle fut torturée d’angoisses pendant toute la journée du dimanche
comme sous la menace d’un malheur ; puis, le jeudi, n’y tenant plus, elle
partit pour le Havre.
Il lui parut changé sans qu’elle se rendît compte en quoi. Il semblait
animé, parlait d’une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme une chose
toute naturelle : — « Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd’hui, je
n’irai pas encore aux Peuples dimanche prochain, parce que nous
recommençons notre fête. »
Elle resta toute saisie, suffoquée comme s’il eût annoncé qu’il partait
pour le nouveau monde ; puis, quand elle put enfin parler : — Oh ! Poulet,
qu’as-tu ? dis-moi, que se passe-t-il ? » Il se mit à rire et l’embrassa : —
« Mais rien de rien, maman. Je vais m’amuser avec des amis, c’est de mon
âge. »
Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule
dans la voiture, des idées singulières l’assaillirent. Elle ne l’avait plus
reconnu, son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première fois elle
s’apercevait qu’il était grand, qu’il n’était plus à elle, qu’il allait vivre de
son côté sans s’occuper des vieux. Il lui semblait qu’en un jour il s’était
transformé. Quoi ! c’était son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait
autrefois repiquer des salades, ce fort garçon barbu dont la volonté
s’affirmait !
Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en
temps, toujours hanté d’un désir évident de repartir au plus vite, cherchant
chaque soir à gagner une heure. Jeanne s’effrayait, et le baron sans cesse la
consolait répétant : « Laisse-le faire ; il a vingt ans, ce garçon. »
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Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français
d’Allemagne : — « Matame la vicomtesse. » Et, après beaucoup de saluts
cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en déclarant : —
« Ché un bétit bapier bour fous ; » et il tendit, en le dépliant, un morceau
de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et
demanda : — « Qu’est-ce que cela veut dire ? »
L’homme, obséquieux, expliqua : — « Ché fé fous tire. Votre fils il afé
pesoin d’un peu d’archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne
mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin. »
Elle tremblait. « Mais pourquoi ne m’en a-t-il pas demandé à moi ? » Le
Juif expliqua longuement qu’il s’agissait d’une dette de jeu devant être
payée le lendemain avant midi, que Paul n’étant pas encore majeur,
personne ne lui aurait rien prêté et que son « honneur était gombromise »
sans le « bétit service obligeant » qu’il avait rendu à ce jeune homme.
Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant
l’émotion la paralysait. Enfin elle dit à l’usurier : — « Voulez-vous avoir la
complaisance de sonner ? »
Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia : — « Si che fous chêne, che
refiendrai. » Elle remua la tête pour dire non. Il sonna ; et ils attendirent,
muets, l’un en face de l’autre.
Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le billet
était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à l’homme entre les
yeux : — « Surtout ne revenez pas. » L’autre remercia, salua, et disparut.
Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre ; mais, en
arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n’y était point
venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne pour
annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des nouvelles.
Chaque lettre était accompagnée d’un certificat de médecin ; le tout faux,
naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient là, se regardant.
Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les
deux parents couchèrent à l’hôtel.
Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de
la ville. Son grand-père et sa mère l’emmenèrent aux Peuples sans qu’un
mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait, la
figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d’un air indifférent.
En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait
fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s’étaient point montrés
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d’abord, sachant qu’il serait bientôt majeur.
Aucune explication n’eut lieu. On voulait le reconquérir par la douceur.
On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le gâtait. C’était
au printemps ; on lui loua un bateau à Yport, malgré les terreurs de
Jeanne, pour qu’il pût faire à son gré des promenades en mer.
On ne lui laissait point de cheval de crainte qu’il n’allât au Havre.
Il demeurait désœuvré, irritable, parfois brutal. Le baron s’inquiétait de
ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée d’une séparation, se
demandait cependant ce qu’on allait faire de lui.
Un soir il ne rentra pas. On apprit qu’il était sorti en barque avec deux
matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu’à Yport, dans la nuit.
Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l’embarcation.
Un petit feu apparut au large ; il approchait en se balançant. Paul ne se
trouvait plus à bord. Il s’était fait conduire au Havre.
La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui
l’avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de traces,
son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul, aux
Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait folle
d’amour pour lui. Elle parlait d’un voyage en Angleterre, ayant trouvé les
fonds nécessaires, disait-elle.
Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres dans
l’enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris déjà,
étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la destinée
la frappait ainsi.
Elle reçut une lettre de l’abbé Tolbiac : — « Madame, la main de Dieu
s’est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant ; Il vous l’a pris
à son tour pour le jeter à une prostituée. N’ouvrirez-vous pas les yeux à cet
enseignement du Ciel ? La miséricorde du Seigneur est infinie. Peut-être
vous pardonnera-t-il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis
son humble serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y
viendrez frapper. »
Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C’était vrai,
peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes religieuses se
mirent à déchirer sa conscience.
Dieu pouvait-il être vindicatif et jaloux comme les hommes ? mais s’il ne
se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l’adorerait
plus. Pour se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux
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humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse aux
églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut furtivement,
un soir, à la nuit tombante, jusqu’au presbytère, et, s’agenouillant aux
pieds du maigre abbé, sollicita l’absolution.
Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses
grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron : — « Vous
sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude. »
Elle reçut en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils ; et elle la
considéra, dans l’affolement de sa peine, comme le début des
soulagements promis par l’abbé.
— « Ma chère maman, n’aie pas d’inquiétude. Je suis à Londres, en
bonne santé, mais j’ai grand besoin d’argent. Nous n’avons plus un sou et
nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m’accompagne et que
j’aime de toute mon âme a dépensé tout ce qu’elle avait pour ne pas me
quitter : cinq mille francs ; et tu comprends que je suis engagé d’honneur à
lui rendre cette somme d’abord. Tu serais donc bien aimable de m’avancer
une quinzaine de mille francs sur l’héritage de papa, puisque je vais être
bientôt majeur ; tu me tireras d’un grand embarras.
« Adieu, ma chère maman, je t’embrasse de tout mon cœur, ainsi que
grand-père et tante Lison. J’espère te revoir bientôt.
« Ton fils,
« Vicomte Paul DE LAMARE. »
Il lui avait écrit ! Donc il ne l’oubliait pas. Elle ne songea point qu’il
demandait de l’argent. On lui en enverrait puisqu’il n’en avait plus.
Qu’importait l’argent ! Il lui avait écrit !
Et elle courut, en pleurant, porter cette lettre au baron. Tante Lison fut
appelée ; et on relut, mot à mot, ce papier qui parlait de lui. On en discuta
chaque terme.
Jeanne, sautant de la complète désespérance à une sorte d’enivrement
d’espoir, défendait Paul : — « Il reviendra, il va revenir puisqu’il écrit. »
Le baron, plus calme, prononça : — « C’est égal, il nous a quittés pour
cette créature. Il l’aime donc mieux que nous, puisqu’il n’a pas hésité. »
Une douleur subite et épouvantable traversa le cœur de Jeanne ; et
tout de suite une haine s’alluma en elle contre cette maîtresse qui lui
volait son fils ; une haine inapaisable, sauvage, une haine de mère jalouse.
Jusqu’alors toute sa pensée avait été pour Paul. A peine songeait-elle
qu’une drôlesse était la cause de ses égarements. Mais soudain cette
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réflexion du baron avait évoqué cette rivale, lui avait révélé sa puissance
fatale ; et elle sentit qu’entre cette femme et elle une lutte commençait
acharnée, et elle sentait aussi qu’elle aimerait mieux perdre son fils que de
le partager avec l’autre.
Et toute sa joie s’écroula.
Ils envoyèrent les quinze mille francs et ne reçurent plus de nouvelles
pendant cinq mois.
Puis un homme d’affaires se présenta pour régler les détails de la
succession de Julien. Jeanne et le baron rendirent les comptes sans
discuter, abandonnant même l’usufruit qui revenait à la mère. Et, rentré à
Paris, Paul toucha cent vingt mille francs. Il écrivit alors quatre lettres en six
mois, donnant de ses nouvelles en style concis et terminant par de froides
protestations de tendresse : — « Je travaille, affirmait-il ; j’ai trouvé une
position à la Bourse. J’espère aller vous embrasser quelque jour aux
Peuples, mes chers parents. »
Il ne disait pas un mot de sa maîtresse ; et ce silence signifiait plus que
s’il eût parlé d’elle durant quatre pages. Jeanne, dans ces lettres glacées,
sentait cette femme embusquée, implacable, l’ennemie éternelle des
mères, la fille.
Les trois solitaires discutaient sur ce qu’on pouvait faire pour sauver
Paul ; et ils ne trouvaient rien. Un voyage à Paris ? A quoi bon ?
Le baron disait : « Il faut laisser s’user sa passion. Il nous reviendra tout
seul. »
Et leur vie était lamentable.
Jeanne et Lison allaient ensemble à l’église en se cachant du baron.
Un temps assez long s’écoula sans nouvelles, puis, un matin, une lettre
désespérée les terrifia.
« Ma pauvre maman, je suis perdu, je n’ai plus qu’à me brûler la
cervelle si tu ne viens pas à mon secours. Une spéculation qui présentait
pour moi toutes les chances de succès vient d’échouer ; et je dois quatre-
vingt-cinq mille francs. C’est le déshonneur si je ne paye pas, la ruine,
l’impossibilité de rien faire désormais. Je suis perdu. Je te le répète, je me
brûlerai la cervelle plutôt que de survivre à cette honte. Je l’aurais peut-
être fait déjà sans les encouragements d’une femme dont je ne te parle
jamais et qui est ma Providence.
« Je t’embrasse du fond du cœur, ma chère maman ; c’est peut-être
pour toujours. Adieu.
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« PAUL. »
Des liasses de papiers d’affaires joints à cette lettre donnaient des
explications détaillées sur le désastre.
Le baron répondit poste pour poste qu’on allait aviser. Puis il partit
pour le Havre afin de se renseigner ; et il hypothéqua des terres pour se
procurer l’argent qui fut envoyé à Paul.
Le jeune homme répondit trois lettres de remerciements enthousiastes
et de tendresses passionnées, annonçant sa venue immédiate pour
embrasser ses chers parents.
Il ne vint pas.
Une année entière s’écoula.
Jeanne et le baron allaient partir pour Paris afin de le trouver et de
tenter un dernier effort quand on apprit par un mot qu’il était à Londres
de nouveau, montant une entreprise de paquebots à vapeur, sous la raison
iesociale « PAUL DELAMARE ET C ». Il écrivait : « C’est la fortune assurée
pour moi, peut-être la richesse. Et je ne risque rien. Vous voyez d’ici tous
les avantages. Quand je vous reverrai, j’aurai une belle position dans le
monde. Il n’y a que les affaires pour se tirer d’embarras aujourd’hui. »
Trois mois plus tard la compagnie de paquebots était mise en faillite et
le directeur poursuivi pour irrégularités dans les écritures commerciales.
Jeanne eut une crise de nerfs qui dura plusieurs heures ; puis elle prit le lit.
Le baron repartit au Havre, s’informa, vit des avocats, des hommes
d’affaires, des avoués, des huissiers, constata que le déficit de la société
Delamare était de deux cent trente-cinq mille francs, et il hypothéqua de
nouveau ses biens. Le château des Peuples et les deux fermes y attenantes
furent grevés pour une grosse somme.
Un soir, comme il réglait les dernières formalités dans le cabinet d’un
homme d’affaires, il roula sur le parquet, frappé d’une attaque
d’apoplexie.
Jeanne fut prévenue par un cavalier. Quand elle arriva, il était mort.
Elle le ramena aux Peuples, tellement anéantie que sa douleur était
plutôt de l’engourdissement que du désespoir.
L’abbé Tolbiac refusa au corps l’entrée de l’église, malgré les
supplications éperdues des deux femmes. Le baron fut enterré à la nuit
tombante, sans cérémonie aucune.
Paul connut l’événement par un des agents liquidateurs de sa faillite. Il
était encore caché en Angleterre. Il écrivit pour s’excuser de n’être point
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venu, ayant appris trop tard le malheur. — « D’ailleurs, maintenant que tu
m’as tiré d’affaire, ma chère maman, je rentre en France, et je
t’embrasserai bientôt. »
Jeanne vivait dans un tel affaissement d’esprit qu’elle semblait ne plus
rien comprendre.
Et vers la fin de l’hiver tante Lison, âgée alors de soixante-huit ans, eut
une bronchite qui dégénéra en fluxion de poitrine ; et elle expira
doucement en balbutiant : « Ma pauvre petite Jeanne, je vais demander au
bon Dieu qu’il ait pitié de toi. »
Jeanne la suivit au cimetière, vit tomber la terre sur le cercueil, et,
comme elle s’affaissait avec l’envie au cœur de mourir aussi, de ne plus
souffrir, de ne plus penser, une forte paysanne la saisit dans ses bras et
l’emporta comme elle eût fait d’un petit enfant.
En rentrant au château, Jeanne, qui venait de passer cinq nuits au
chevet de la vieille fille, se laissa mettre au lit sans résistance par cette
campagnarde inconnue qui la maniait avec douceur et autorité ; et elle
tomba dans un sommeil d’épuisement, accablée de fatigue et de
souffrance.
Elle s’éveilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brûlait sur la
cheminée. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui était cette femme ?
Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s’étant penchée au bord de sa
couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur tremblotante de la
mèche flottant sur l’huile dans un verre de cuisine.
Il lui semblait pourtant qu’elle avait vu cette figure. Mais quand ? Mais
où ? La femme dormait paisiblement, la tête inclinée sur l’épaule, le
bonnet tombé par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans.
Elle était forte, colorée, carrée, puissante. Ses larges mains pendaient des
deux côtés du siège. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait
obstinément dans ce trouble d’esprit du réveil après le sommeil fiévreux
qui suit les grands malheurs.
Certes elle avait vu ce visage ! Était-ce autrefois ? Était-ce récemment ?
Elle n’en savait rien, et cette obsession l’agitait, l’énervait. Elle se leva
doucement pour regarder de plus près la dormeuse, et elle s’approcha sur
la pointe des pieds. C’était la femme qui l’avait relevée au cimetière, puis
couchée. Elle se rappelait cela confusément.
Mais l’avait-elle rencontrée ailleurs, à une autre époque de sa vie ? Ou
bien la croyait-elle reconnaître seulement dans le souvenir obscur de la
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dernière journée ? Et puis comment était-elle là, dans sa chambre ?
Pourquoi ?
La femme souleva ses paupières, aperçut Jeanne et se dressa
brusquement. Elles se trouvaient face à face, si près que leurs poitrines se
frôlaient. L’inconnue grommela : « — Comment ! vous v’là d’bout ! Vous
allez attraper du mal à c’t’heure. Voulez-vous bien vous r’coucher ! »
Jeanne demanda : — « Qui êtes-vous ? »
Mais la femme, ouvrant les bras, la saisit, l’enleva de nouveau, et la
reporta sur son lit avec la force d’un homme. Et comme elle la reposait
doucement sur ses draps, penchée, presque couchée sur Jeanne, elle se mit
à pleurer en l’embrassant éperdument sur les joues, dans les cheveux, sur
les yeux, lui trempant la figure de ses larmes, et balbutiant : — « Ma
pauvre maîtresse, mam’zelle Jeanne, ma pauvre maîtresse, vous ne me
reconnaissez donc point ? »
Et Jeanne s’écria : — « Rosalie, ma fille. » Et, lui jetant les deux bras au
cou, elle l’étreignit en la baisant ; et elles sanglotaient toutes les deux,
enlacées étroitement, mêlant leurs pleurs, ne pouvant plus desserrer leurs
bras.
Rosalie se calma la première : — « Allons, faut être sage, dit-elle, et ne
pas attraper froid. » Et elle ramena les couvertures, reborda le lit, replaça
l’oreiller sous la tête de son ancienne maîtresse qui continuait à suffoquer,
toute vibrante de vieux souvenirs surgis en son âme.
Elle finit par demander : — « Comment es-tu revenue, ma pauvre
fille ? »
Rosalie répondit : — « Pardi, est-ce que j’allais vous laisser comme ça,
toute seule, maintenant ! »
Jeanne reprit : — « Allume donc une bougie que je te voie. » Et, quand
la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent
longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne tendant la main à sa vieille bonne
murmura : — « Je ne t’aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien changée,
sais-tu, mais pas tant que moi, encore. »
Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée,
qu’elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit : — « Ça c’est vrai que
vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais songez
aussi que v’là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues. »
Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin, balbutia : —
« As-tu été heureuse, au moins ? »
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Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir trop
douloureux, bégayait : — « Mais... oui..., oui..., Madame. J’ai pas trop à me
plaindre, j’ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n’y a qu’une chose
qui m’a toujours gâté le cœur, c’est de n’être pas restée ici... » Puis elle se
tut brusquement, saisie d’avoir touché à cela sans y songer. Mais Jeanne
reprit avec douceur : — « Que veux-tu, ma fille, on ne fait pas toujours ce
qu’on veut. Tu es veuve aussi, n’est-ce pas ? » Puis une angoisse fit
trembler sa voix, et elle continua : — « As-tu d’autres... d’autres enfants ?
— Non, Madame.
— Et, lui, ton... ton fils... qu’est-ce qu’il est devenu ? En es-tu satisfaite ?
— Oui, Madame, c’est un bon gars qui travaille d’attaque. Il s’est marié
v’là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me v’là revenue avec
vous. »
Jeanne, tremblant d’émotion, murmura : — « Alors tu ne me quitteras
plus, ma fille ? »
Et Rosalie, d’un ton brusque : — « Pour sûr, Madame, que j’ai pris mes
dispositions pour ça. »
Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps.
Jeanne malgré elle se remettait à comparer leurs existences, mais sans
amertume au cœur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort. Elle
dit : — « Ton mari, comment a-t-il été pour toi ?
— Oh ! c’était un brave homme, Madame, et pas faignant, qui a su
amasser du bien. Il est mort du mal de poitrine. »
Alors Jeanne, s’asseyant sur son lit, envahie d’un besoin de savoir : —
« Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me fera du bien
aujourd’hui. »
Et Rosalie, approchant une chaise, s’assit et se mit à parler d’elle, de sa
maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux gens de
campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes déjà qui lui
rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à peu en
fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer : — « Oh ! j’ai du
bien au soleil aujourd’hui. Je ne crains rien. » Puis elle se troubla encore et
reprit plus bas : — « C’est à vous que je dois ça tout de même ; aussi vous
savez que je n’veux pas de gages. Ah ! mais non. Ah ! mais non ! Et puis, si
vous n’voulez point, je m’en vas. »
Jeanne reprit : — « Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien ?
— Ah ! mais que oui, Madame. De l’argent ! Vous me donneriez de
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l’argent ! Mais j’en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement
c’qui vous reste avec tous vos gribouillis d’hypothèques et d’empruntages,
et d’intérêts qui n’sont pas payés et qui s’augmentent à chaque terme ?
Savez-vous ? non, n’est-ce pas ? Eh bien je vous promets que vous n’avez
seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille, entendez-vous.
Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore. »
Elle s’était remise à parler haut, s’emportant, s’indignant de ces intérêts
négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague sourire attendri
passait sur la figure de sa maîtresse, elle s’écria révoltée : — « Il ne faut pas
rire de ça, Madame, parce que, sans argent, il n’y a plus que des
manants. »
Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes ; puis elle
prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui l’obsédait :
« Oh ! moi, je n’ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La
fatalité s’est acharnée sur ma vie. »
Mais Rosalie hocha la tête : — « Faut pas dire ça, Madame, faut pas dire
ça. Vous avez mal été mariée, v’là tout. On n’se marie pas comme ça aussi,
sans seulement connaître son prétendu. »
Et elles continuèrent à parler d’elles ainsi qu’auraient fait deux vieilles
amies.
Le soleil se leva comme elles causaient encore.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
XII
Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et
des gens du château. Jeanne résignée obéissait passivement. Faible et
traînant les jambes comme jadis petite mère, elle sortait au bras de sa
servante qui la promenait à pas lents, la sermonnait, la réconfortait avec
des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant malade.
Elles causaient toujours d’autrefois, Jeanne avec des larmes dans la
gorge, Rosalie avec le ton tranquille des paysans impassibles. La vieille
bonne revint plusieurs fois sur les questions d’intérêts en souffrance ; puis
elle exigea qu’on lui livrât les papiers que Jeanne, ignorante de toute
affaire, lui cachait par honte pour son fils.
Alors, pendant une semaine, Rosalie fit chaque jour un voyage à
Fécamp pour se faire expliquer les choses par un notaire qu’elle
connaissait.
Puis un soir, après avoir mis au lit sa maîtresse, elle s’assit à son chevet,
et brusquement : « Maintenant que vous v’là couchée, Madame, nous
allons causer. »
Et elle exposa la situation.
Lorsque tout serait réglé, il resterait environ sept à huit mille francs de
rentes. Rien de plus.
Jeanne répondit : « Que veux-tu, ma fille ? Je sens bien que je ne ferai
pas de vieux os ; j’en aurai toujours assez. »
Mais Rosalie se fâcha : « Vous, Madame, c’est possible ; mais M. Paul,
vous ne lui laisserez rien alors ? »
Jeanne frissonna. « Je t’en prie, ne me parle jamais de lui. Je souffre
trop quand j’y pense.
— Je veux vous en parler, au contraire, parce que vous n’êtes pas brave,
voyez-vous, madame Jeanne. Il fait des bêtises ; eh bien, il n’en fera pas
toujours ; et puis il se mariera ; il aura des enfants. Il faudra de l’argent
pour les élever. Écoutez-moi bien : Vous allez vendre les Peuples !... »
Jeanne, d’un sursaut, s’assit dans son lit : « Vendre les Peuples ! Y
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penses-tu ? Oh ! jamais, par exemple ! »
Mais Rosalie ne se troubla pas. « Je vous dis que vous les vendrez, moi,
Madame, parce qu’il le faut. »
Et elle expliqua ses calculs, ses projets, ses raisonnements.
Une fois les Peuples et les deux fermes attenantes vendues à un
amateur qu’elle avait trouvé, on garderait quatre fermes situées à Saint-
Léonard, et qui, dégrevées de toute hypothèque, constitueraient un revenu
de huit mille trois cents francs. On mettrait de côté treize cents francs par
an pour les réparations et l’entretien des biens ; il resterait donc sept mille
francs sur lesquels on prendrait cinq mille pour les dépenses de l’année ; et
on en réserverait deux mille pour former une caisse de prévoyance.
Elle ajouta : « Tout le reste est mangé, c’est fini. Et puis c’est moi qui
garderai la clef, vous entendez ; et quant à M. Paul, il n’aura plus rien, mais
rien ; il vous prendrait jusqu’au dernier sou. »
Jeanne, qui pleurait en silence, murmura :
— Mais s’il n’a pas de quoi manger ?
— Il viendra manger chez nous, donc, s’il a faim. Il y aura toujours un lit
et du fricot pour lui. Croyez-vous qu’il aurait fait toutes ces bêtises-là si
vous ne lui aviez pas donné un sou du commencement ?
— Mais il avait des dettes, il aurait été déshonoré.
— Quand vous n’aurez plus rien, ça l’empêchera-t-il d’en faire ? Vous
avez payé, c’est bien ; mais vous ne payerez plus ; c’est moi qui vous le dis.
Maintenant, bonsoir, Madame. »
Et elle s’en alla.
Jeanne ne dormit point, bouleversée à la pensée de vendre les Peuples,
de s’en aller, de quitter cette maison où toute sa vie était attachée.
Quand elle vit entrer Rosalie dans sa chambre, le lendemain, elle lui
dit : « Ma pauvre fille, je ne pourrai jamais me décider à m’éloigner d’ici. »
Mais la bonne se fâcha : « Faut que ça soit comme ça pourtant,
Madame. Le notaire va venir tantôt avec celui qui a envie du château. Sans
ça, dans quatre ans vous n’auriez plus un radis. »
Jeanne restait anéantie, répétant : « Je ne pourrai pas ; je ne pourrai
jamais. »
Une heure plus tard, le facteur lui remit une lettre de Paul qui
demandait encore dix mille francs. Que faire ? Éperdue, elle consulta
Rosalie qui leva les bras : « Qu’est-ce que je vous disais, Madame ? Ah !
vous auriez été propres tous les deux si je n’étais pas revenue ! » Et
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Jeanne, pliant sous la volonté de sa bonne, répondit au jeune homme :
« Mon cher fils, je ne puis plus rien pour toi. Tu m’a ruinée ; je me vois
même forcée de vendre les Peuples. Mais n’oublie point que j’aurai
toujours un abri quand tu voudras te réfugier auprès de ta vieille mère que
tu as fait bien souffrir.
« JEANNE. »
Et lorsque le notaire arriva avec M. Jeoffrin, ancien raffineur de sucre,
elle les reçut elle-même et les invita à tout visiter en détail.
Un mois plus tard elle signait le contrat de vente, et achetait en même
temps une petite maison bourgeoise sise auprès de Goderville, sur la
grand’route de Montivilliers, dans le hameau de Batteville.
Puis, jusqu’au soir, elle se promena toute seule dans l’allée de petite
mère, le cœur déchiré et l’esprit en détresse, adressant à l’horizon, aux
arbres, au banc vermoulu sous le platane, à toutes ces choses si connues
qu’elles semblaient entrées dans ses yeux et dans son âme, au bosquet, au
talus devant la lande où elle s’était si souvent assise, d’où elle avait vu
courir vers la mer le comte de Fourville en ce jour terrible de la mort de
Julien, à un vieil orme sans tête contre lequel elle s’appuyait souvent, à
tout ce jardin familier, des adieux désespérés et sanglotants.
Rosalie la vint prendre par le bras pour la forcer à rentrer.
Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la salua
d’un ton amical comme s’il la connaissait de longtemps. « Bonjour,
madame Jeanne, ça va bien ? La mère m’a dit de venir pour le
déménagement. Je voudrais savoir c’que vous emporterez, vu que je ferai
ça de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre. »
C’était le fils de sa bonne, le fils de Julien, le frère de Paul.
Il lui sembla que son cœur s’arrêtait ; et pourtant elle aurait voulu
embrasser ce garçon.
Elle le regardait, cherchant s’il ressemblait à son mari, s’il ressemblait à
son fils. Il était rouge, vigoureux, avec les cheveux blonds et les yeux bleus
de sa mère. Et pourtant il ressemblait à Julien. En quoi ? Par quoi ? Elle ne
le savait pas trop, mais il avait quelque chose de lui dans l’ensemble de la
physionomie.
Le gars reprit : « Si vous pouviez me montrer ça tout de suite, ça
m’obligerait. »
Mais elle ne savait pas encore ce qu’elle se déciderait à enlever, sa
nouvelle maison étant fort petite ; et elle le pria de revenir au bout de la
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semaine.
Alors son déménagement la préoccupa, apportant une distraction triste
dans sa vie morne et sans attentes.
Elle allait de pièce en pièce, cherchant les meubles qui lui rappelaient
des événements, ces meubles amis qui font partie de notre vie, presque de
notre être, connus depuis la jeunesse et auxquels sont attachés des
souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de notre histoire, qui ont été
les compagnons muets de nos heures douces ou sombres, qui ont vieilli,
qui se sont usés à côté de nous, dont l’étoffe est crevée par places et la
doublure déchirée, dont les articulations branlent, dont la couleur s’est
effacée.
Elle les choisissait un à un, hésitant souvent, troublée comme avant de
prendre des déterminations capitales, revenant à tout instant sur sa
décision, balançant les mérites de deux fauteuils ou de quelque vieux
secrétaire comparé à une ancienne table à ouvrage.
Elle ouvrait les tiroirs, cherchait à se rappeler des faits ; puis, quand elle
s’était bien dit : « Oui, je prendrai ceci ; » on descendait l’objet dans la salle
à manger.
Elle voulut garder tout le mobilier de sa chambre, son lit, ses
tapisseries, sa pendule, tout.
Elle prit quelques sièges du salon, ceux dont elle avait aimé les dessins
dès sa petite enfance ; le renard et la cigogne, le renard et le corbeau, la
cigale et la fourmi, et le héron mélancolique.
Puis, en rôdant par tous les coins de cette demeure qu’elle allait
abandonner, elle monta, un jour, dans le grenier.
Elle demeura saisie d’étonnement ; c’était un fouillis d’objets de toute
nature, les uns brisés, les autres salis seulement, les autres montés là on
ne sait pourquoi, parce qu’ils ne plaisaient plus, parce qu’ils avaient été
remplacés. Elle apercevait mille bibelots connus jadis, et disparus tout à
coup sans qu’elle y eût songé, des riens qu’elle avait maniés, ces vieux
petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d’elle, qu’elle
avait vus chaque jour sans les remarquer, et qui, tout à coup, retrouvés là,
dans ce grenier, à côté d’autres plus anciens dont elle se rappelait
parfaitement les places aux premiers temps de son arrivée, prenaient une
importance soudaine de témoins oubliés, d’amis retrouvés. Ils lui faisaient
l’effet de ces gens qu’on a fréquentés longtemps sans qu’ils se soient
jamais révélés et qui soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à
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bavarder sans fin, à raconter toute leur âme qu’on ne soupçonnait pas.
Elle allait de l’un à l’autre avec des secousses au cœur, se disant :
« Tiens, c’est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques jours
avant mon mariage. — Ah ! voici la petite lanterne de mère et la canne que
petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le bois était gonflé
par la pluie. »
Il y avait aussi là dedans beaucoup de choses qu’elle ne connaissait pas,
qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou de ses arrière-
grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont l’air exilées dans un
temps qui n’est plus le leur, et qui semblent tristes de leur abandon, dont
personne ne sait l’histoire, les aventures, personne n’ayant vu ceux qui les
ont choisies, achetées, possédées, aimées, personne n’ayant connu les
mains qui les maniaient familièrement et les yeux qui les regardaient avec
plaisir.
Jeanne les touchait, les retournait, marquant ses doigts dans la
poussière accumulée ; et elle demeurait là au milieu de ces vieilleries, sous
le jour terne qui tombait par quelques petits carreaux de verre encastrés
dans la toiture.
Elle examinait minutieusement des chaises à trois pieds, cherchant si
elles ne lui rappelaient rien, une bassinoire en cuivre, une chaufferette
défoncée qu’elle croyait reconnaître et un tas d’ustensiles de ménage hors
de service.
Puis elle fit un lot de ce qu’elle voulait emporter, et, redescendant, elle
envoya Rosalie le chercher. La bonne indignée refusait de descendre « ces
saletés ». Mais Jeanne, qui n’avait cependant plus aucune volonté, tint
bon, cette fois ; et il fallut obéir.
Un matin le jeune fermier, fils de Julien, Denis Lecoq s’en vint avec sa
charrette pour faire un premier voyage. Rosalie l’accompagna afin de veiller
au déchargement et de déposer les meubles aux places qu’ils devaient
occuper.
Restée seule, Jeanne se mit à errer par les chambres du château, saisie
d’une crise affreuse de désespoir, embrassant, en des élans d’amour
exalté, tout ce qu’elle ne pouvait prendre avec elle, les grands oiseaux
blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce qu’elle
rencontrait. Elle allait d’une pièce à l’autre, affolée, les yeux ruisselants de
larmes ; puis elle sortit pour « dire adieu » à la mer.
C’était vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser sur le
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monde ; les flots tristes et jaunâtres s’étendaient à perte de vue. Elle resta
longtemps debout sur la falaise, roulant en sa tête des pensées
torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra, ayant souffert en ce
jour autant qu’en ses plus grands chagrins.
Rosalie était revenue et l’attendait, enchantée de la nouvelle maison, la
déclarant bien plus gaie que ce grand coffre de bâtiment qui n’était
seulement pas au bord d’une route.
Jeanne pleura toute la soirée.
Depuis qu’ils savaient le château vendu, les fermiers n’avaient pour elle
que bien juste les égards qu’ils lui devaient, l’appelant entre eux « la
Folle », sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu’ils devinaient, avec
leur instinct de brutes, sa sentimentalité maladive et grandissante, ses
rêvasseries exaltées, tout le désordre de sa pauvre âme secouée par le
malheur.
La veille de son départ, elle entra, par hasard, dans l’écurie. Un
grognement la fit tressaillir. C’était Massacre auquel elle n’avait plus guère
songé depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu à un âge que ces
animaux n’atteignent guère, il vivotait encore sur un lit de paille, soigné
par Ludivine qui ne l’oubliait pas. Elle le prit dans ses bras, l’embrassa et
l’emporta dans la maison. Gros comme une tonne, il se traînait à peine sur
ses pattes écartées et raides, et il aboyait à la façon des chiens de bois
qu’on donne aux enfants.
Le dernier jour enfin se leva. Jeanne avait couché dans l’ancienne
chambre de Julien, la sienne étant démeublée.
Elle sortit de son lit, exténuée et haletante, comme si elle eût fait une
grande course. La voiture contenant les malles et le reste du mobilier était
déjà chargée dans la cour. Une autre carriole à deux roues était attelée
derrière, qui devait emporter la maîtresse et la bonne.
Le père Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu’à l’arrivée du nouveau
propriétaire ; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne leur ayant
constitué une petite rente. Ils avaient des économies d’ailleurs. C’étaient
maintenant de très vieux serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris
femme, avait depuis longtemps quitté la maison.
Vers huit heures la pluie se mit à tomber, une pluie fine et glacée que
chassait une légère brise de mer. Il fallut tendre des couvertures sur la
charrette. Les feuilles s’envolaient déjà des arbres.
Sur la table de la cuisine des tasses de café au lait fumaient. Jeanne
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s’assit devant la sienne et la but à petites gorgées, puis, se levant :
« Allons ! » dit-elle.
Elle mit son chapeau, son châle, et, pendant que Rosalie la chaussait de
caoutchoucs, elle prononça, la gorge serrée : « Te rappelles-tu, ma fille,
comme il pleuvait quand nous sommes parties de Rouen pour venir ici... »
Elle eut une sorte de spasme, porta ses deux mains sur sa poitrine et
s’abattit sur le dos, sans connaissance.
Pendant plus d’une heure elle demeura comme morte ; puis elle rouvrit
les yeux, et des convulsions la saisirent accompagnées d’un débordement
de larmes.
Quand elle se fut un peu calmée, elle se sentit si faible qu’elle ne
pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d’autres crises si on
retardait le départ, alla chercher son fils. Ils la prirent, l’enlevèrent,
l’emportèrent, la déposèrent dans la carriole, sur le banc de bois garni de
cuir ciré ; et la vieille bonne, montée à côté de Jeanne, enveloppa ses
jambes, lui couvrit les épaules d’un gros manteau, puis, tenant ouvert un
parapluie au-dessus de sa tête, elle cria : « Vite, Denis, allons-nous-en. »
Le jeune homme grimpa près de sa mère, et, s’asseyant sur une seule
cuisse faute de place, il lança au grand trot son cheval dont l’allure
saccadée faisait sauter les deux femmes.
Quand on tourna au coin du village, on aperçut quelqu’un marchant de
long en large sur la route, c’était l’abbé Tolbiac qui semblait guetter ce
départ.
Il s’arrêta pour laisser passer la voiture. Il tenait d’une main sa soutane
relevée par crainte de l’eau du chemin, et ses jambes maigres, vêtues de
bas noirs, finissaient en d’énormes souliers fangeux.
Jeanne baissa les yeux pour ne pas rencontrer son regard ; et Rosalie,
qui n’ignorait rien, devint furieuse. Elle murmurait : « Manant, manant ! »
puis, saisissant la main de son fils : « Fiches-y donc un coup de fouet. »
Mais le jeune homme, au moment où il passait contre le prêtre, fit
tomber brusquement dans l’ornière la roue de sa guimbarde lancée à toute
vitesse, et un flot de boue, jaillissant, couvrit l’ecclésiastique des pieds à la
tête.
Et Rosalie radieuse se retourna pour lui montrer le poing pendant que
le prêtre s’essuyait avec son grand mouchoir.
Ils allaient depuis cinq minutes quand Jeanne soudain s’écria :
« Massacre que nous avons oublié ! »
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Il fallut s’arrêter, et Denis, descendant, courut chercher le chien, tandis
que Rosalie tenait les guides.
Le jeune homme enfin reparut portant en ses bras la grosse bête
informe et pelée qu’il déposa entre les jupes des deux femmes.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
XIII
La voiture s’arrêta deux heures plus tard devant une petite maison de
briques bâtie au milieu d’un verger planté de poiriers en quenouilles, sur le
bord de la grand’route.
Quatre tonnelles en treillage habillées de chèvrefeuilles et de clématites
formaient les quatre coins de ce jardin disposé par petits carrés à légumes
que séparaient d’étroits chemins bordés d’arbres fruitiers.
Une haie vive très élevée entourait de partout cette propriété, qu’un
champ séparait de la ferme voisine. Une forge la précédait de cent pas sur
la route. Les autres habitations les plus proches se trouvaient distantes
d’un kilomètre.
La vue alentour s’étendait sur la plaine du pays de Caux, toute
parsemée de fermes qu’enveloppaient les quatre doubles lignes de grands
arbres enfermant la cour à pommiers.
Jeanne, aussitôt arrivée, voulait se reposer, mais Rosalie ne le lui permit
pas, craignant qu’elle ne se remît à rêvasser.
Le menuisier de Goderville était là, venu pour l’installation ; et on
commença tout de suite l’emménagement des meubles apportés déjà, en
attendant la dernière voiture qui ne pouvait tarder.
Ce fut un travail considérable, exigeant de longues réflexions et de
grands raisonnements.
Puis la charrette au bout d’une heure apparut à la barrière et il fallut la
décharger sous la pluie.
La maison, quand le soir tomba, était dans un complet désordre, pleine
d’objets empilés au hasard ; et Jeanne harassée s’endormit aussitôt qu’elle
fut au lit.
Les jours suivants elle n’eut pas le temps de s’attendrir tant elle se
trouva accablée de besogne. Elle prit même un certain plaisir à faire jolie sa
nouvelle demeure, la pensée que son fils y reviendrait la poursuivant sans
cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent tendues dans la salle
à manger, qui servait en même temps de salon ; et elle organisa avec un
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soin particulier une des deux pièces du premier qui prit en sa pensée le
nom « d’appartement de Poulet ».
Elle se réserva la seconde, Rosalie habitant au-dessus, à côté du grenier.
La petite maison arrangée avec soin était gentille : et Jeanne s’y plut
dans les premiers temps, bien que quelque chose lui manquât dont elle ne
se rendait pas bien compte.
Un matin, le clerc de notaire de Fécamp lui apporta trois mille six cents
francs, prix des meubles laissés aux Peuples et estimés par un tapissier. Elle
ressentit, en recevant cet argent, un frémissement de plaisir ; et, dès que
l’homme fut parti, elle s’empressa de mettre son chapeau, voulant gagner
Goderville au plus vite pour faire tenir à Paul cette somme inespérée.
Mais, comme elle se hâtait sur la grand’route, elle rencontra Rosalie qui
revenait du marché. La bonne eut un soupçon sans deviner tout de suite la
vérité ; puis, quand elle l’eut découverte, car Jeanne ne lui savait plus rien
cacher, elle posa son panier par terre pour se fâcher tout à son aise.
Et elle cria, les poings sur les hanches ; puis elle prit sa maîtresse du
bras droit, son panier du bras gauche, et, toujours furieuse, elle se remit en
marche vers la maison.
Dès qu’elles furent rentrées, la bonne exigea la remise de l’argent.
Jeanne le donna en gardant les six cents francs ; mais sa ruse fut vite
percée par la servante mise en défiance ; et elle dut livrer le tout.
Rosalie consentit cependant à ce que ce reliquat fût envoyé au jeune
homme.
Il remercia au bout de quelques jours. « Tu m’as rendu un grand service,
ma chère maman, car nous étions dans une profonde misère. »
Jeanne cependant ne s’accoutumait guère à Batteville ; il lui semblait
sans cesse qu’elle ne respirait plus comme autrefois, qu’elle était plus
seule encore, plus abandonnée, plus perdue. Elle sortait pour faire un tour,
gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les Trois-Mares, puis, une fois
rentrée, se relevait, prise d’une envie de ressortir comme si elle eût oublié
d’aller là justement où elle devait se rendre, où elle avait envie de se
promener.
Et cela, tous les jours, recommençait sans qu’elle comprît la raison de
cet étrange besoin. Mais, un soir, une phrase lui vint inconsciemment qui
lui révéla le secret de ses inquiétudes. Elle dit, en s’asseyant pour dîner :
« Oh ! comme j’ai envie de voir la mer ! »
Ce qui lui manquait si fort, c’était la mer, sa grande voisine depuis vingt-
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cinq ans, la mer avec son air salé, ses colères, sa voix grondeuse, ses
souffles puissants, la mer que chaque matin elle voyait de sa fenêtre des
Peuples, qu’elle respirait jour et nuit, qu’elle sentait près d’elle, qu’elle
s’était mise à aimer comme une personne sans s’en douter.
Massacre vivait également dans une extrême agitation. Il s’était installé,
dès le soir de son arrivée, dans le bas du buffet de la cuisine, sans qu’il fût
possible de l’en déloger. Il restait là tout le jour, presque immobile, se
retournant seulement de temps en temps avec un grognement sourd.
Mais, aussitôt que venait la nuit, il se levait et se traînait vers la porte
du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait passé dehors les
quelques minutes qu’il lui fallait, il rentrait, s’asseyait sur son derrière
devant le fourneau encore chaud, et, dès que ses deux maîtresses étaient
parties se coucher, il se mettait à hurler.
Il hurlait ainsi toute la nuit, d’une voix plaintive et lamentable,
s’arrêtant parfois une heure pour reprendre sur un ton plus déchirant
encore. On l’attacha devant la maison dans un baril. Il hurla sous les
fenêtres. Puis, comme il était infirme et bien près de mourir on le remit à la
cuisine.
Le sommeil devenait impossible pour Jeanne qui entendait le vieil
animal gémir et gratter sans cesse, cherchant à se reconnaître dans cette
maison nouvelle, comprenant bien qu’il n’était plus chez lui.
Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux
éteints, la conscience de son infirmité, l’eussent empêché de se mouvoir,
alors que tous les êtres vivent et s’agitent, il se mettait à rôder sans repos
dès que tombait le soir, comme s’il n’eût plus osé vivre et remuer que dans
les ténèbres, qui font tous les êtres aveugles.
On le trouva mort un matin. Ce fut un grand soulagement.
L’hiver s’avançait ; et Jeanne se sentait envahie par une invincible
désespérance. Ce n’était pas une de ces douleurs aiguës qui semblent
tordre l’âme, mais une morne et lugubre tristesse.
Aucune distraction ne la réveillait. Personne ne s’occupait d’elle. La
grand’route devant sa porte se déroulait à droite et à gauche presque
toujours vide. De temps en temps un tilbury passait au trot, conduit par un
homme à figure rouge dont la blouse, gonflée au vent de la course, faisait
une sorte de ballon bleu ; parfois c’était une charrette lente, ou bien on
voyait venir de loin deux paysans, l’homme et la femme, tout petits à
l’horizon, puis grandissant, puis, quand ils avaient dépassé la maison,
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rediminuant, redevenant gros comme deux insectes, là-bas, tout au bout
de la ligne blanche qui s’allongeait à perte de vue, montant et descendant
selon les molles ondulations du sol.
Quand l’herbe se remit à pousser, une fillette en jupe courte passait
tous les matins devant la barrière, conduisant deux vaches maigres qui
broutaient le long des fossés de la route. Elle revenait le soir, de la même
allure endormie, faisant un pas toutes les dix minutes derrière ses bêtes.
Jeanne, chaque nuit, rêvait qu’elle habitait encore les Peuples.
Elle s’y retrouvait comme autrefois avec père et petite mère, et parfois
même avec tante Lison. Elle refaisait des choses oubliées et finies,
s’imaginait soutenir madame Adélaïde voyageant dans son allée. Et chaque
réveil était suivi de larmes.
Elle pensait toujours à Paul, se demandant : « Que fait-il ? Comment
est-il maintenant ? Songe-t-il à moi quelquefois ? » En se promenant
lentement dans les chemins creux entre les fermes, elle roulait dans sa tête
toutes ces idées qui la martyrisaient ; mais elle souffrait surtout d’une
jalousie inapaisable contre cette femme inconnue qui lui avait ravi son fils.
Cette haine seule la retenait, l’empêchait d’agir, d’aller le chercher, de
pénétrer chez lui. Il lui semblait voir la maîtresse debout sur la porte et
demandant : « Que voulez-vous ici, Madame ? » Sa fierté de mère se
révoltait de la possibilité de cette rencontre ; et un orgueil hautain de
femme toujours pure, sans défaillance et sans tache, l’exaspérait de plus
en plus contre toutes ces lâchetés de l’homme asservi par les sales
pratiques de l’amour charnel qui rend lâches les cœurs eux-mêmes.
L’humanité lui semblait immonde quand elle songeait à tous les secrets
malpropres des sens, aux caresses qui avilissent, à tous les mystères
devinés des accouplements indissolubles.
Le printemps et l’été passèrent encore.
Mais quand l’automne revint avec les longues pluies, le ciel grisâtre, les
nuages sombres, une telle lassitude de vivre ainsi la saisit, qu’elle se
résolut à tenter un grand effort pour reprendre son Poulet.
La passion du jeune homme devait être usée à présent.
Elle lui écrivit une lettre éplorée.
« Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi. Songe
donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute l’année, avec une
bonne. J’habite maintenant une petite maison auprès de la route. C’est
bien triste. Mais si tu étais là, tout changerait pour moi. Je n’ai que toi au
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monde et je ne t’ai pas vu depuis sept ans ! Tu ne sauras jamais comme j’ai
été malheureuse et combien j’avais reposé mon cœur sur toi. Tu étais ma
vie, mon rêve, mon seul espoir, mon seul amour et tu me manques, et tu
m’as abandonnée !
« Oh ! reviens, mon petit Poulet, reviens m’embrasser, reviens auprès
de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.
« JEANNE. »
Il répondit quelques jours plus tard.
« Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d’aller te voir,
mais je n’ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai. J’avais du
reste l’intention d’aller te trouver pour te parler d’un projet qui me
permettrait de faire ce que tu me demandes.
« Le désintéressement et l’affection de celle qui a été ma compagne
dans les vilains jours que je traverse demeurent sans limites à mon égard. Il
n’est pas possible que je reste plus longtemps sans reconnaître
publiquement son amour et son dévoûment si fidèles. Elle a du reste de
très bonnes manières que tu pourras apprécier. Et elle est très instruite,
elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas l’idée de ce qu’elle a toujours été
pour moi. Je serais une brute, si je ne lui témoignais pas ma
reconnaissance. Je viens donc te demander l’autorisation de l’épouser. Tu
me pardonnerais mes escapades et nous habiterions tous ensemble dans
ta nouvelle maison.
« Si tu la connaissais, tu m’accorderais tout de suite ton consentement.
Je t’assure qu’elle est parfaite, et très distinguée. Tu l’aimerais, j’en suis
certain. Quant à moi, je ne pourrais pas vivre sans elle.
« J’attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous
t’embrassons de tout cœur.
« Ton fils,
« Vicomte PAUL DE LAMARE. »
Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux,
devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils, qui ne
l’avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure, l’heure où la
vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au désir d’étreindre son
enfant, faiblirait, accorderait tout.
Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette
créature déchirait son cœur. Elle répétait : « Il ne m’aime pas. Il ne m’aime
pas. »
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Rosalie entra. Jeanne balbutia : « Il veut l’épouser maintenant. »
La bonne eut un sursaut : « Oh ! Madame, vous ne permettrez pas ça.
M. Paul ne va pas ramasser cette traînée.
Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit : « Ça, jamais, ma fille. Et,
puisqu’il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous verrons
laquelle de nous deux l’emportera. »
Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour le
voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.
Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie
commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de sa
maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de
campagne, elle s’écria : « Vous n’avez seulement rien à vous mettre sur le
dos. Je ne vous permettrai pas d’aller comme ça. Vous feriez honte à tout
le monde ; et les dames de Paris vous regarderaient comme une servante. »
Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à
Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut confiée à la
ecouturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire, M Roussel, qui
faisait chaque année un voyage d’une quinzaine dans la capitale, afin
d’obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ans n’avait pas
revu Paris.
Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d’éviter les
voitures, sur les procédés pour n’être pas volé, conseillant de coudre
l’argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche que
l’indispensable ; il parla longuement des restaurants à prix moyens dont il
désigna deux ou trois fréquentés par des femmes ; et il indiqua l’Hôtel de
Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du chemin de fer.
On pouvait s’y présenter de sa part.
Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout
fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée de chagrin,
n’avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui révolutionnaient tout le
pays.
Cependant Paul ne répondait pas.
Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la
route au-devant du facteur qu’elle abordait en frémissant : « Vous n’avez
rien pour moi, père Malandain ? » Et l’homme répondait toujours de sa
voix enrouée par les intempéries des saisons : « Encore rien c’te fois, ma
bonne dame. »
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C’était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre !
Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre
Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas augmenter
les frais de voyage.
Elle ne permit pas d’ailleurs à sa maîtresse d’emporter plus de trois
cents francs : « S’il vous en faut d’autres, vous m’écrirez donc, et j’irai chez
le notaire pour qu’il vous fasse parvenir ça. Si je vous en donne plus, c’est
M. Paul qui l’empochera. »
Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis
Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie faisant
jusque-là la conduite à sa maîtresse.
Elles prirent d’abord des renseignements sur le prix des billets, puis,
quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant ces
lignes de fer, cherchant à comprendre comment manœuvrait cette chose, si
préoccupées de ce mystère qu’elles ne pensaient plus aux tristes raisons du
voyage.
Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles aperçurent
une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un bruit terrible, passa
devant elles en traînant une longue chaîne de petites maisons roulantes ;
et, un employé ayant ouvert une porte, Jeanne embrassa Rosalie en
pleurant et monta dans une de ces cases.
Rosalie, émue, criait :
« Au revoir, Madame ; bon voyage, à bientôt !
— Au revoir, ma fille. »
Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures se remit
à rouler doucement d’abord, puis plus vite, puis avec une rapidité
effrayante.
Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient
adossés à deux coins.
Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les villages,
effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie nouvelle, emportée
dans un monde nouveau qui n’était plus le sien, celui de sa tranquille
jeunesse et de sa vie monotone.
Le soir venait lorsque le train entra dans Paris.
Un commissionnaire prit la malle de Jeanne ; et elle le suivit effarée,
bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque
derrière l’homme, dans la crainte de le perdre de vue.
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Quand elle fut dans le bureau de l’hôtel, elle s’empressa d’annoncer :
— « Je vous suis recommandée par M. Roussel. »
La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau,
demanda :
— « Qui ça, M. Roussel ? »
Jeanne interdite reprit : « Mais le notaire de Goderville, qui descend
chez vous tous les ans. »
La grosse dame déclara :
— « C’est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre ?
— Oui, Madame. »
Et un garçon, prenant son bagage, monta l’escalier devant elle.
Elle se sentait le cœur serré. Elle s’assit devant une petite table et
demanda qu’on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle n’avait
rien pris depuis l’aurore.
Elle mangea tristement à la lueur d’une bougie, songeant à mille choses,
se rappelant son passage en cette même ville au retour de son voyage de
noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus lors de ce séjour
à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante, et vaillante. Maintenant
elle se sentait vieille, embarrassée, craintive même, faible et troublée pour
un rien. Quand elle eut fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la
rue pleine de monde. Elle avait envie de sortir, et n’osait point. Elle allait
infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha ; et souffla sa lumière.
Mais le bruit, cette sensation d’une ville inconnue, et le trouble du
voyage la tenaient éveillée. Les heures s’écoulaient. Les rumeurs du dehors
s’apaisaient peu à peu sans qu’elle pût dormir, énervée par ce demi-repos
des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et profond sommeil des
champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes et les plantes ; et elle
sentait maintenant, autour d’elle, toute une agitation mystérieuse. Des
voix presque insaisissables lui parvenaient comme si elles eussent glissé
dans les murs de l’hôtel. Parfois, un plancher craquait, une porte se
fermait, une sonnette tintait.
Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu’elle commençait à
s’assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine ; Jeanne
s’assit brusquement dans son lit ; puis elle crut entendre un rire d’homme.
Alors, à mesure qu’approchait le jour, la pensée de Paul l’envahit ; et
elle s’habilla dès que le crépuscule parut.
Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s’y rendre à pied
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pour obéir aux recommandations d’économie de Rosalie. Il faisait beau ;
l’air froid piquait la chair ; des gens pressés couraient sur les trottoirs. Elle
allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée au bout de laquelle
elle devait tourner à droite, puis à gauche ; puis, arrivée sur une place, il lui
faudrait s’informer de nouveau. Elle ne trouva pas la place et se renseigna
auprès d’un boulanger qui lui donna des indications différentes. Elle
repartit, s’égara, erra, suivit d’autres conseils, se perdit tout à fait.
Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se
décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle longea
les quais.
Au bout d’une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une
sorte de ruelle toute noire. Elle s’arrêta devant la porte, tellement émue
qu’elle ne pouvait plus faire un pas.
Il était là, dans cette maison, Poulet.
Elle sentait trembler ses genoux et ses mains ; enfin elle entra, suivit un
couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une pièce d’argent :
— « Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu’une vieille dame,
une amie de sa mère, l’attend en bas. »
Le portier répondit :
— « Il n’habite plus ici, Madame. »
Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia :
— « Ah ! où... où demeure-t-il maintenant ?
— Je ne sais pas. »
Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura
quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle reprit
sa raison, et murmura :
— « Depuis quand est-il parti ? »
L’homme la renseigna abondamment. « Voilà quinze jours. Ils sont
partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans le
quartier ; aussi vous comprenez bien qu’ils n’ont pas laissé leur adresse. »
Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on lui
eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe la soutenait,
la faisait demeurer debout, calme en apparence, et réfléchie. Elle voulait
savoir et retrouver Poulet.
— « Alors il n’a rien dit, en s’en allant ?
— Oh ! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.
— Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu’un.
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— Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n’en recevaient pas dix
par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu’ils s’en
aillent. »
C’était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment : « Écoutez, je suis
sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà dix francs pour vous.
Si vous avez quelque nouvelle ou quelque renseignement sur lui, apportez-
les moi à l’hôtel de Normandie, rue du Havre, et je vous payerai bien.
Il répondit : « Comptez sur moi, Madame. »
Et elle se sauva.
Elle se remit à marcher sans s’inquiéter où elle allait. Elle se hâtait
comme pressée par une course importante ; elle filait le long des murs,
heurtée par des gens à paquets ; elle traversait les rues sans regarder les
voitures venir, injuriée par les cochers ; elle trébuchait aux marches des
trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde ; elle courait devant elle,
l’âme perdue.
Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée
qu’elle s’assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment,
pleurant sans s’en apercevoir, car des passants s’arrêtaient pour la
regarder. Puis elle sentit qu’elle avait très froid ; et elle se leva pour
repartir ; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée et faible.
Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle
n’osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d’une espèce de honte,
d’une peur, d’une sorte de pudeur de son chagrin qu’elle sentait visible.
Elle s’arrêtait une seconde devant la porte, regardait au dedans, voyait
tous ces gens attablés et mangeant, et s’enfuyait intimidée, se disant :
« J’entrerai dans le prochain. » Et elle ne pénétrait pas davantage dans le
suivant.
A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune, et
elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand’soif, mais elle ne
savait où aller boire et elle s’en passa.
Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré
d’arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.
Comme le soleil et la marche l’avaient un peu réchauffée, elle s’assit
encore une heure ou deux.
Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait, cette
foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches, qui ne
vit que pour la parure et les joies.
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Jeanne effarée d’être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour
s’enfuir ; mais soudain la pensée lui vint, qu’elle pourrait recontrer Paul en
ce lieu ; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et revenant sans
cesse, d’un bout à l’autre du Jardin, de son pas humble et rapide.
Des gens se retournaient pour la regarder, d’autres riaient et se la
montraient. Elle s’en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on
s’amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par Rosalie
et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville.
Elle n’osait même plus demander sa route aux passants. Elle s’y hasarda
pourtant et finit par retrouver son hôtel.
Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans
remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d’un potage et d’un peu de viande.
Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement, par
habitude.
Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu’on lui
retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre ; on s’en occuperait
cependant.
Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et
elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus
misérable qu’au milieu des champs déserts.
Quand elle rentra, le soir, à l’hôtel, on lui dit qu’un homme l’avait
demandée de la part de M. Paul et qu’il reviendrait le lendemain. Un flot
de sang lui jaillit au cœur et elle ne ferma pas l’œil de la nuit. Si c’était lui ?
Oui c’était lui assurément, bien qu’elle ne l’eût pas reconnu aux détails
qu’on lui avait donnés.
Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria : « Entrez ! »
prête à s’élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et, pendant
qu’il s’excusait de l’avoir dérangée, et qu’il expliquait son affaire, une dette
de Paul qu’il venait réclamer, elle se sentait pleurer sans vouloir le laisser
paraître, enlevant les larmes du bout du doigt, à mesure qu’elles glissaient
au coin des yeux.
Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et, comme
il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s’adressait à la mère. Et il
tendait un papier qu’elle prit sans songer à rien. Elle lut un chiffre 90
francs, tira son argent et paya.
Elle ne sortit pas ce jour-là.
Le lendemain d’autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce qui
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lui restait, ne réservant qu’une vingtaine de francs ; et elle écrivit à Rosalie
pour lui dire sa situation.
Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne, ne
sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures interminables,
n’ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui connût sa misère.
Elle allait au hasard, harcelée à présent par un besoin de partir, de
retourner là-bas, dans sa petite maison sur le bord de la route solitaire.
Elle n’y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse
l’accablait, et maintenant elle sentait bien qu’elle ne saurait plus, au
contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes s’étaient enracinées.
Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie disait :
« Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus rien.
Quant à M. Paul, c’est moi qu’irai le chercher quand nous aurons de ses
nouvelles.
« Je vous salue. Votre servante,
« ROSALIE. »
Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu’il neigeait, et qu’il faisait
grand froid.
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
XIV
Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque matin
à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis descendait
s’asseoir devant le feu dans la salle.
Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la
flamme, laissant aller à l’aventure ses lamentables pensées et suivant le
triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient la petite
pièce sans qu’elle eût fait d’autre mouvement que pour remettre du bois
au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s’écriait : « Allons, madame
Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n’aurez pas encore faim ce soir. »
Elle était souvent poursuivie d’idées fixes qui l’obsédaient et torturée
par des préoccupations insignifiantes ; les moindres choses, dans sa tête
malade, prenant une importance extrême.
Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée par les
premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-bas en Corse. Des
paysages de cette île, oubliés depuis longtemps, surgissaient soudain
devant elle dans les tisons de sa cheminée ; et elle se rappelait tous les
détails, tous les petits faits, toutes les figures rencontrées là-bas ; la tête du
guide Jean Ravoli la poursuivait ; et elle croyait parfois entendre sa voix.
Puis elle songeait aux douces années de l’enfance de Paul, alors qu’il lui
faisait repiquer des salades et qu’elle s’agenouillait dans la terre grasse à
côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux pour plaire à
l’enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes plantes avec le plus
d’adresse et obtiendrait le plus d’élèves.
Et, tout bas, ses lèvres murmuraient : « Poulet, mon petit Poulet, »
comme si elle lui eût parlé ; et, sa rêverie s’arrêtant sur ce mot, elle
essayait parfois pendant des heures d’écrire dans le vide, de son doigt
tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement, devant le
feu, s’imaginant les voir, puis, croyant s’être trompée, elle recommençait le
P d’un bras tremblant de fatigue, s’efforçant de dessiner le nom jusqu’au
bout ; puis, quand elle avait fini, elle recommençait.
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A la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d’autres mots,
s’énervant jusqu’à la folie.
Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose
changée de place l’irritait.
Rosalie souvent la forçait à marcher, l’emmenait sur la route ; mais
Jeanne au bout de vingt minutes déclarait : « Je n’en puis plus, ma fille, » et
elle s’asseyait au bord du fossé.
Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus tard
possible.
Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée
invariablement tenace, celle de se lever tout d’un coup aussitôt après avoir
bu son café au lait. Elle tenait d’ailleurs à ce mélange d’une façon
exagérée ; et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de
n’importe quoi. Elle attendait, chaque matin, l’arrivée de Rosalie avec une
impatience un peu sensuelle ; et, dès que la tasse pleine était posée sur la
table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait vivement d’une
manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commençait à se vêtir.
Mais peu à peu elle s’habitua à rêvasser quelques secondes après avoir
reposé le bol dans son assiette ; puis elle s’étendit de nouveau dans le lit ;
puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu’au moment où
Rosalie revenait, furieuse, et l’habillait presque de force.
Elle n’avait plus d’ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois que
sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question, s’informait
de son avis, elle répondait : « Fais comme tu voudras, ma fille. »
Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée
contre elle qu’elle devenait fataliste comme un Oriental ; et l’habitude de
voir s’évanouir ses rêves et s’écrouler ses espoirs faisait qu’elle hésitait des
journées entières avant d’accomplir la chose la plus simple, persuadée
qu’elle s’engagerait toujours dans la mauvaise voie et que cela tournerait
mal.
Elle répétait à tout moment : — « C’est moi qui n’ai pas eu de chance
dans la vie. » Alors Rosalie s’écriait : — « Qu’est-ce que vous diriez donc s’il
vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever
tous les jours à six heures du matin pour aller en journée ! Il y en a bien
qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles deviennent trop
vieilles, elles meurent de misère. »
Jeanne répondait : — « Songe donc que je suis toute seule, que mon fils
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m’a abandonnée. » Et Rosalie alors se fâchait furieusement : — « En voilà
une affaire ! Eh bien ! et les enfants qui sont au service militaire ! et ceux
qui vont s’établir en Amérique. »
L’Amérique représentait pour elle un pays vague où l’on va faire fortune
et dont on ne revient jamais.
Elle continuait : — « Il y a toujours un moment où il faut se séparer,
parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble. »
— Et elle concluait d’un ton féroce : — « Eh bien, qu’est-ce que vous diriez
s’il était mort ? »
Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.
Un peu de force lui revint, quand l’air s’amollit aux premiers jours du
printemps, mais elle n’employait ce retour d’activité qu’à se jeter de plus
en plus dans ses pensées sombres.
Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque
objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers ; on les
avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne.
Il lui sembla qu’elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé, et
elle demeura saisie d’une étrange et confuse émotion devant ce tas de
cartons carrés.
Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de toutes les
tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les ranger par années sur la
table. Soudain elle retrouva le premier, celui qu’elle avait apporté aux
Peuples.
Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin de
son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle pleura.
Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de vieille en
face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table.
Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible, incessante,
acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce qu’elle avait fait.
Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l’un après l’autre, ces
cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l’un ou de l’autre, se
demandant : « Que m’est-il arrivé, ce mois-là ? »
Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et elle
parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un à un,
groupant, rattachant l’un à l’autre tous les petits faits qui avaient précédé
ou suivi un événement important.
Elle réussit, à force d’attention obstinée, d’efforts de mémoire, de
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volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux premières
années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui revenant avec une
facilité singulière et une sorte de relief.
Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard,
se mêler, enjamber l’une sur l’autre ; et elle demeurait parfois un temps
infini, la tête penchée vers un calendrier, l’esprit tendu sur l’Autrefois, sans
parvenir même à se rappeler si c’était dans ce carton-là que tel souvenir
pouvait être retrouvé.
Elle allait de l’un à l’autre autour de la salle qu’entouraient, comme les
gravures d’un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis. Brusquement
elle arrêtait sa chaise devant l’un d’eux, et restait jusqu’à la nuit immobile
à le regarder, enfoncée en ses recherches.
Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la chaleur
du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les champs, les arbres
à verdir, quand les pommiers dans les cours s’épanouirent comme des
boules roses et parfumèrent la plaine, une grande agitation la saisit.
Elle ne tenait plus en place ; elle allait et venait, sortait et rentrait vingt
fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long des fermes, s’exaltant
dans une sorte de fièvre de regret.
La vue d’une marguerite blottie dans une touffe d’herbe, d’un rayon de
soleil glissant entre les feuilles, d’une flaque d’eau dans une ornière où se
mirait le bleu du ciel, la remuaient, l’attendrissaient, la bouleversaient en
lui redonnant des sensations lointaines, comme l’écho de ses émotions de
jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.
Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette
griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l’avenir. Elle
retrouvait tout cela maintenant que l’avenir était clos. Elle en jouissait
encore dans son cœur ; mais elle en souffrait en même temps, comme si la
joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa peau séchée, son sang
refroidi, son âme accablée, n’y pouvait plus jeter qu’un charme affaibli et
douloureux.
Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout
autour d’elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa
jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l’herbe un peu moins verte ; et les
fleurs, plus pâles et moins odorantes, n’enivraient plus tout à fait autant.
Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait
qu’elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre ; car peut-on, malgré
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la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours, quand il fait beau ?
Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures,
comme fouettée par l’excitation de son âme. Et parfois elle s’arrêtait tout à
coup, et s’asseyait au bord de la route pour réfléchir à des choses tristes.
Pourquoi n’avait-elle pas été aimée comme d’autres ? Pourquoi n’avait-elle
pas même connu les simples bonheurs d’une existence calme ?
Et parfois encore elle oubliait un moment qu’elle était vieille, qu’il n’y
avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et solitaires, que
toute sa route était parcourue ; et elle bâtissait, comme jadis, à seize ans,
des projets doux à son cœur ; elle combinait des bouts d’avenir charmants.
Puis la dure sensation du réel tombait sur elle ; elle se relevait courbaturée
comme sous la chute d’un poids qui lui aurait cassé les reins ; et elle
reprenait plus lentement le chemin de sa demeure en murmurant : « Oh
vieille folle ! vieille folle ! »
Rosalie maintenant lui répétait à tout moment : « Mais restez donc
tranquille, Madame, qu’est-ce que vous avez à vous émouver comme ça ? »
Et Jeanne répondait tristement : « Que veux-tu, je suis comme
« Massacre » aux derniers jours. »
La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa
table de nuit le bol de café au lait : « Allons, buvez vite. Denis est devant la
porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j’ai affaire là-
bas. »
Jeanne crut qu’elle allait s’évanouir tant elle se sentit émue ; et elle
s’habilla en tremblant d’émotion, effarée et défaillante à la pensée de
revoir sa chère maison.
Un ciel radieux s’étalait sur le monde ; et le bidet, pris de gaietés, faisait
parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune d’Étouvent,
Jeanne sentit qu’elle respirait avec peine tant sa poitrine palpitait ; et
quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière, elle dit à voix basse
deux ou trois fois, et malgré elle : « Oh ! oh ! oh ! » comme devant les
choses qui révolutionnent le cœur.
On détela la carriole chez les Couillard ; puis, pendant que Rosalie et
son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de faire un
tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna les clefs.
Elle partit seule, et, lorsqu’elle fut devant le vieux manoir du côté de la
mer, elle s’arrêta pour le regarder. Rien n’était changé au dehors. Le vaste
bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur ses murs ternis, des sourires de soleil.
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Tous les contrevents étaient clos.
Un petit morceau d’une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les
yeux ; il venait du platane. Elle s’approcha du gros arbre à la peau lisse et
pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied heurta, dans
l’herbe, un morceau de bois pourri ; c’était le dernier fragment du banc où
elle s’était assise si souvent avec tous les siens, du banc qu’on avait posé le
jour même de la première visite de Julien.
Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand’peine à
l’ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure enfin céda
avec un dur grincement des ressorts ; et le battant, un peu résistant lui-
même, s’enfonça sous une poussée.
Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu’à sa chambre.
Elle ne la reconnut pas, tapissée d’un papier clair ; mais, ayant ouvert une
fenêtre, elle demeura remuée jusqu’au fond de sa chair devant tout cet
horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée de
voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.
Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait, sur
les murailles, des taches familières à ses yeux. Elle s’arrêta devant un petit
trou creusé dans le plâtre par le baron qui s’amusait souvent, en souvenir
de son jeune temps, à faire des armes avec sa canne contre la cloison
quand il passait devant cet endroit.
Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une
porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d’or
qu’elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant), et
qu’elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne l’avait
trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la baisa.
Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque invisibles
dans les tentures des chambres qu’on n’avait point changées, revoyait ces
figures bizarres que l’imagination prête souvent aux dessins des étoffes,
des marbres, aux ombres des plafonds salis par le temps.
Elle marchait à pas muets, toute seule dans l’immense château
silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là dedans. Elle
descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets fermés et elle fut
quelque temps avant d’y rien distinguer ; puis, son regard s’habituant à
l’obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes tapisseries où se
promenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient restés devant la cheminée
comme si on venait de les quitter ; et l’odeur même de la pièce, une odeur
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qu’elle avait toujours gardée, comme les êtres ont la leur, une odeur
vague, bien reconnaissable cependant, douce senteur indécise des vieux
appartements, pénétrait Jeanne, l’enveloppait de souvenirs, grisait sa
mémoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine du passé, et les yeux
fixés sur les deux sièges. Et soudain, dans une brusque hallucination
qu’enfanta son idée fixe, elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si
souvent, son père et sa mère chauffant leurs pieds au feu.
Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s’y soutint
pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.
La vision avait disparu.
Elle demeura éperdue pendant quelques minutes ; puis elle reprit
lentement la possession d’elle-même et voulut s’enfuir, ayant peur d’être
folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle s’appuyait ; et
elle aperçut l’échelle de Poulet.
Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles
inégaux ; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les mois, et la
croissance de son fils. Tantôt c’était l’écriture du baron, plus grande, tantôt
la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison un peu tremblée. Et il lui
sembla que l’enfant d’autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux
blonds, collant son petit front contre le mur pour qu’on mesurât sa taille.
Le baron criait : « Jeanne, il a grandi d’un centimètre depuis six
semaines. »
Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d’amour.
Mais on l’appelait au dehors. C’était la voix de Rosalie : — « Madame
Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner. » Elle sortit,
perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu’on lui disait. Elle
mangea des choses qu’on lui servit, écouta parler sans savoir de quoi,
causa sans doute avec les fermières qui s’informaient de sa santé, se laissa
embrasser, embrassa elle-même des joues qu’on lui tendait, et elle
remonta dans la voiture.
Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du
château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle sentait en
son cœur qu’elle venait de dire adieu pour toujours à sa maison.
On s’en revint à Batteville.
Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut
quelque chose de blanc sous la porte ; c’était une lettre que le facteur avait
glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu’elle venait de Paul, et
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l’ouvrit, tremblant d’angoisse. Il disait :
« Ma chère maman, je ne t’ai pas écrit plus tôt parce que je ne voulais
pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même aller te voir
incessamment. Je suis à l’heure présente sous le coup d’un grand malheur
et dans une grande difficulté. Ma femme est mourante après avoir
accouché d’une petite fille, voici trois jours ; et je n’ai pas le sou. Je ne sais
que faire de l’enfant que ma concierge élève au biberon comme elle peut,
mais j’ai peur de la perdre. Ne pourrais-tu t’en charger ? Je ne sais
absolument que faire et je n’ai pas d’argent pour la mettre en nourrice.
Réponds poste pour poste.
« Ton fils qui t’aime,
« PAUL. »
Jeanne s’affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d’appeler
Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis
demeurèrent silencieuses, l’une en face de l’autre, longtemps.
Rosalie, enfin, parla : — « J’vas aller chercher la petite, moi, Madame.
On ne peut pas la laisser comme ça. »
Jeanne répondit : « Va, ma fille. »
Elles se turent encore, puis la bonne reprit : — « Mettez votre chapeau,
Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l’autre va mourir, il
faut que M. Paul l’épouse, pour la petite, plus tard. »
Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde
et inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu’elle voulait cacher à
tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on jouit
ardemment dans le secret mystérieux de l’âme : — La maîtresse de son fils
allait mourir.
Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu’elle se fit
répéter plusieurs fois ; puis, sûre de ne pas commettre d’erreur, elle
déclara : — « Ne craignez rien, je m’en charge maintenant. »
Elle partit pour Paris la nuit même.
Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait
incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul mot de
Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.
Vers trois heures elle fit atteler la carriole d’un voisin qui la conduisit à
la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.
Elle restait debout sur le quai, l’œil tendu sur la ligne droite des rails
qui fuyaient en se rapprochant là-bas, là-bas, au bout de l’horizon. De
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temps en temps elle regardait l’horloge. — Encore dix minutes. — Encore
cinq minutes. — Encore deux minutes. — Voici l’heure. Rien n’apparaissait
sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle aperçut une tache blanche, une
fumée, puis, au-dessous un point noir qui grandit, grandit, accourant à
toute vitesse. La grosse machine enfin, ralentissant sa marche, passa en
ronflant, devant Jeanne qui guettait avidement les portières. Plusieurs
s’ouvrirent ; des gens descendaient, des paysans en blouse, des fermières
avec des paniers, des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut
Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.
Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses jambes
étaient devenues molles. Sa bonne l’ayant vue, la rejoignit avec son air
calme ordinaire ; et elle dit : « Bonjour, Madame ; me v’là revenue, c’est
pas sans peine. »
Jeanne balbutia : « Eh bien ? »
Rosalie répondit : « Eh bien, elle est morte c’te nuit. Ils sont mariés, v’là
la petite. » Et elle tendit l’enfant qu’on ne voyait point dans ses linges.
Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis
montèrent dans la voiture.
Rosalie reprit : « M. Paul viendra dès l’enterrement fini. Demain à la
même heure, faut croire. »
Jeanne murmura : « Paul... » et n’ajouta rien.
Le soleil baissait vers l’horizon, inondant de clarté les plaines
verdoyantes, tachées de place en place par l’or des colzas en fleur, et par le
sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre tranquille où
germaient les sèves. La carriole allait grand train, le paysan claquant de la
langue pour exciter son cheval.
Et Jeanne regardait droit devant elle en l’air, dans le ciel que coupait,
comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain une tiédeur
douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses jambes, pénétra
sa chair ; c’était la chaleur du petit être qui dormait sur ses genoux.
Alors une émotion infinie l’envahit. Elle découvrit brusquement la figure
de l’enfant qu’elle n’avait pas encore vue : la fille de son fils. Et comme la
frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait ses yeux bleus en
remuant la bouche, Jeanne se mit à l’embrasser furieusement, la soulevant
dans ses bras, la criblant de baisers.
Mais Rosalie, contente et bourrue, l’arrêta. « Voyons, voyons, madame
Jeanne, finissez ; vous allez la faire crier. »
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Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée : « La vie,
voyez-vous, ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »
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FIN DE UNE VIE
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UNE VIE
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
Opinions de la presse sur Une Vie
Le Réveil, 15 avril 1883 (Paul Alexis)
« Ce livre, ... c’est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se
passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cœur
pourtant, parce que c’est humain. Toutes les femmes croiront plus ou
moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront
particulièrement attendries...
« L’effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens en
somme d’éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents pages de
cette prose qui me paraît plus que jamais « franche, souple et forte ».
Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d’aplomb, attaches
solides d’athlète, j’ai retrouvé tout Guy de Maupassant. »
Temps, 13 mai 1883
« M. de Maupassant choisit ses mots ; il ne les recherche point et il lui
suffit qu’ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un coloris
harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d’elle-même, donne un grand
charme à ses descriptions ; quelques traits caractéristiques vivement saisis
et fortement exprimés lui suffisent...
« Quelques qualités qu’il y ait dans Une Vie, M. de Maupassant est
supérieur à cette œuvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment poussé
au noir ? C’est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se renouveler,
c’est lui qui frappe M. Zola d’incapacité psychologique. »
erRevue des Deux-Mondes, 1 août 1884, « Les Petits
Naturalistes » (F Brunetière)
« Tous les défauts qu’exige l’esthétique naturaliste, M. de Maupassant
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les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans l’école.
Ainsi, j’ose à peine l’en féliciter, mais il y a chez lui quelques traces de
sensibilité, de sympathie, d’émotion : dans le Papa de Simon,... dans Une
Vie... Comme Flaubert, il manque surtout de goût et de mesure. Sans cela,
sans quelques pages qui semblent une gageure, Une Vie serait presque une
œuvre remarquable. C’est sans doute une bien simple et bien banale
histoire ; elle se laisse lire toutefois ; et, voulant en parler, j’ai pu la relire
sans ennui. Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire,
de trois ou quatre scènes principales, l’ensemble a de la carrure et respire
une certaine puissance. »
Revue Bleue, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher)
« M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, Une Vie,
cette épigraphe : « L’humble vérité. » Humble, c’est déjà un progrès. La
vérité était moins humble, n’est-ce pas ? dans la Maison Tellier. Vous verrez
que le réalisme — il faut dire aussi que M. de Maupassant n’est qu’un
demi-réaliste — finira par quitter les bas-fonds et les cloaques.
« Le titre du roman, Une Vie, indique assez qu’ici nous avons une
existence entière, ou peu s’en faut... Les personnages principaux sont
peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief... La série
de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est l’œuvre
d’un styliste et d’un coloriste bien remarquable. »
Le Figaro, 25 avril 1883 (M Philippe Gille)
« Je ne sais jusqu’où l’opinion publique va porter le succès de ce roman,
succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire avant d’entrer
plus amplement dans l’analyse de ce procès-verbal minutieux et émouvant
de la vie d’une créature humaine, c’est que son auteur vient de faire un
grand pas et s’est placé sur un terrain assez élevé pour que sa personnalité
s’y puisse détacher nettement.
« M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient
de sortir de l’école. »
...................
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Table des matières
Note
Première partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
Deuxième partie
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
Appendice
Opinion de la presse sur Bel-Ami
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
Note
Le manuscrit de Bel-Ami se compose de 436 feuillets de papier dit
écolier, paginés 1 à 436. Il ne présente aucun caractère particulier sous le
rapport des corrections qui, en raison de l’importance de l’œuvre, sont peu
nombreuses. Au début Duroy s’y appelle Leroy et Boisrenard, Plumelard. Le
merendez-vous entre Bel-Ami et M Walter y est placé à Saint-Augustin et
non à la Trinité, d’où quelques modifications de détails. Le constat
d’adultère a donné lieu à quelques reprises en marge du manuscrit :
l’ouverture de la porte, la description de la chambre meublée, l’identité de
Laroche-Mathieu.
Bel-Ami fut terminé en février 1885, il parut en feuilleton dans le Gil-
Blas, du mercredi 8 avril au samedi 30 mai de la même année.
Maupassant écrivait en effet à l’éditeur Havard (21 février 1885) :
Vous me demandez de mes nouvelles. Elles ne sont pas fameuses. J’ai
les yeux de plus en plus malades. Cela tient, je crois, à ce qu’ils sont
extrêmement fatigués par le travail... J’ai fini Bel-Ami. Je n’ai plus qu’à
relire et retoucher les deux derniers chapitres. Avec six jours de travail, ce
sera complètement terminé.
Dans une lettre à sa mère, datée de juillet 1885, il ajoutait :
Rien de nouveau pour Bel-Ami. C’est ce livre qui m’a empêché d’aller à
Étretat, car je me remue beaucoup pour en activer la vente, mais sans
grand succès. La mort de Victor Hugo lui a porté un coup terrible. Nous
sommes à la vingt-septième édition, soit 13,000 vendus. Comme je te le
disais, nous irons à vingt mille ou vingt-deux mille. C’est fort honorable et
voilà tout.
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
Première partie
I
[1]Quand la caissière lui eut rendu la monnaie de sa pièce de cent sous,
Georges Duroy sortit du restaurant.
Comme il portait beau, par nature et par pose d’ancien sous-officier, il
cambra sa taille, frisa sa moustache d’un geste militaire et familier, et jeta
sur les dîneurs attardés un regard rapide et circulaire, un de ces regards de
joli garçon, qui s’étendent comme des coups d’épervier.
Les femmes avaient levé la tête vers lui, trois petites ouvrières, une
maîtresse de musique entre deux âges, mal peignée, négligée, coiffée d’un
chapeau toujours poussiéreux et vêtue d’une robe toujours de travers, et
deux bourgeoises avec leurs maris, habituées de cette gargote à prix fixe.
Lorsqu’il fut sur le trottoir, il demeura un instant immobile, se
demandant ce qu’il allait faire. On était au 28 juin, il lui restait juste en
poche trois francs quarante pour finir le mois. Cela représentait deux
dîners sans déjeuners, ou deux déjeuners sans dîners, au choix. Il réfléchit
que les repas du matin étant de vingt-deux sous, au lieu de trente que
coûtaient ceux du soir, il lui resterait, en se contentant des déjeuners, un
franc vingt centimes de boni, ce qui représentait encore deux collations au
pain et au saucisson, plus deux bocks sur le boulevard. C’était là sa grande
dépense et son grand plaisir des nuits ; et il se mit à descendre la rue
Notre-Dame-de-Lorette.
Il marchait ainsi qu’au temps où il portait l’uniforme des hussards, la
poitrine bombée, les jambes un peu entr’ouvertes comme s’il venait de
descendre de cheval ; et il avançait brutalement dans la rue pleine de
monde, heurtant les épaules, poussant les gens pour ne point se déranger
de sa route. Il inclinait légèrement sur l’oreille son chapeau à haute forme
assez défraîchi, et battait le pavé de son talon. Il avait l’air de toujours
défier quelqu’un, les passants, les maisons, la ville entière, par chic de
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beau soldat tombé dans le civil.
Quoique habillé d’un complet de soixante francs, il gardait une certaine
[2]élégance tapageuse, un peu commune, réelle cependant. Grand, bien
fait, blond, d’un blond châtain vaguement roussi, avec une moustache
retroussée, qui semblait mousser sur sa lèvre, des yeux bleus, clairs, troués
d’une pupille toute petite, des cheveux frisés naturellement, séparés par
une raie au milieu du crâne, il ressemblait bien au mauvais sujet des
romans populaires.
C’était une de ces soirées d’été où l’air manque dans Paris. La ville,
chaude comme une étuve, paraissait suer dans la nuit étouffante. Les
égouts soufflaient par leurs bouches de granit leurs haleines empestées, et
les cuisines souterraines jetaient à la rue, par leurs fenêtres basses, les
miasmes infâmes des eaux de vaisselle et des vieilles sauces.
Les concierges, en manches de chemise, à cheval sur des chaises en
paille, fumaient la pipe sous les portes cochères, et les passants allaient
d’un pas accablé, le front nu, le chapeau à la main.
Quand Georges Duroy parvint au boulevard, il s’arrêta encore, indécis
sur ce qu’il allait faire. Il avait envie maintenant de gagner les Champs-
Élysées et l’avenue du Bois-de-Boulogne pour trouver un peu d’air frais
sous les arbres ; mais un désir aussi le travaillait, celui d’une rencontre
amoureuse.
Comment se présenterait-elle ? Il n’en savait rien, mais il l’attendait
depuis trois mois, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois cependant,
grâce à sa belle mine et à sa tournure galante, il volait, par-ci par-là, un peu
d’amour, mais il espérait toujours plus et mieux.
La poche vide et le sang bouillant, il s’allumait au contact des rôdeuses
qui murmurent à l’angle des rues : « Venez-vous chez moi, joli garçon ? »
mais il n’osait les suivre ne les pouvant payer ; et il attendait aussi autre
chose, d’autres baisers moins vulgaires.
Il aimait cependant les lieux où grouillent les filles publiques, leurs bals,
leurs cafés, leurs rues ; il aimait les coudoyer, leur parler, les tutoyer, flairer
leurs parfums violents, se sentir près d’elles. C’étaient des femmes enfin,
des femmes d’amour. Il ne les méprisait point du mépris inné des hommes
de famille.
Il tourna vers la Madeleine et suivit le flot de foule qui coulait accablée
par la chaleur. Les grands cafés, pleins de monde, débordaient sur le
trottoir, étalant leur public de buveurs sous la lumière éclatante et crue de
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leur devanture illuminée. Devant eux, sur de petites tables carrées ou
rondes, les verres contenaient des liquides rouges, jaunes, verts, bruns, de
toutes les nuances ; et dans l’intérieur des carafes on voyait briller les gros
cylindres transparents de glace qui refroidissaient la belle eau claire.
Duroy avait ralenti sa marche, et l’envie de boire lui séchait la gorge.
Une soif chaude, une soif de soir d’été le tenait, et il pensait à la
sensation délicieuse des boissons froides coulant dans la bouche. Mais s’il
buvait seulement deux bocks dans la soirée, adieu le maigre souper du
lendemain, et il les connaissait trop les heures affamées de la fin du mois.
Il se dit : « Il faut que je gagne dix heures, et je prendrai mon bock à
l’Américain. Nom d’un chien, que j’ai soif tout de même ! » Et il regardait
tous ces hommes attablés et buvant, tous ces hommes qui pouvaient se
désaltérer tant qu’il leur plaisait. Il allait, passant devant les cafés d’un air
crâne et gaillard, et il jugeait d’un coup d’œil, à la mine, à l’habit, ce que
chaque consommateur devait porter d’argent sur lui. Et une colère
l’envahissait contre ces gens assis et tranquilles. En fouillant leurs poches,
on trouverait de l’or, de la monnaie blanche et des sous. En moyenne
chacun devait avoir au moins deux louis ; ils étaient bien une centaine par
café ; cent fois deux louis font quatre mille francs ! Il murmurait : « Les
cochons ! » tout en se dandinant avec grâce. S’il avait pu en tenir un au
coin d’une rue, dans l’ombre bien noire, il lui aurait tordu le cou, ma foi,
sans scrupule, comme il faisait aux volailles des paysans, aux jours de
grandes manœuvres.
Et il se rappelait ses deux années d’Afrique, la façon dont il rançonnait
les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur
ses lèvres au souvenir d’une escapade qui avait coûté la vie à trois hommes
de la tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valu, à ses camarades et à lui,
vingt poules, deux moutons et de l’or, et de quoi rire pendant six mois.
On n’avait jamais trouvé les coupables, qu’on n’avait guère cherchés
d’ailleurs, l’Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle du
soldat.
A Paris, c’était autre chose. On ne pouvait pas marauder gentiment,
sabre au côté et revolver au poing, loin de la justice civile, en liberté. Il se
sentait au cœur tous les instincts du sous-off lâché en pays conquis. Certes
il les regrettait, ses deux années de désert. Quel dommage de n’être pas
resté là-bas ! Mais voilà, il avait espéré mieux en revenant. Et
maintenant !... Ah oui, c’était du propre, maintenant !
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Il faisait aller sa langue dans sa bouche, avec un petit claquement,
comme pour constater la sécheresse de son palais.
La foule glissait autour de lui, exténuée et lente, et il pensait toujours :
« Tas de brutes ! tous ces imbéciles-là ont des sous dans leur gilet. » Il
bousculait les gens de l’épaule, et sifflotait des airs joyeux. Des messieurs
heurtés se retournaient en grognant ; des femmes prononçaient : « En voilà
un animal ! »
Il passa devant le Vaudeville, et s’arrêta en face du Café Américain, se
demandant s’il n’allait pas prendre son bock, tant la soif le torturait. Avant
de se décider il regarda l’heure aux horloges lumineuses, au milieu de la
chaussée. Il était neuf heures un quart. Il se connaissait : dès que le verre
plein de bière serait devant lui, il l’avalerait. Que ferait-il ensuite jusqu’à
onze heures ?
Il pensa : « J’irai jusqu’à la Madeleine, se dit-il, et je reviendrai tout
doucement. »
Comme il arrivait au coin de la place de l’Opéra, il croisa un gros jeune
homme, dont il se rappela vaguement avoir vu la tête quelque part.
Il se mit à le suivre en cherchant dans ses souvenirs, et répétant à mi-
voix : « Où diable ai-je connu ce particulier-là ? »
Il fouillait dans sa pensée sans parvenir à se le rappeler ; puis, tout d’un
coup, par un singulier phénomène de mémoire, le même homme lui
apparut moins gros, plus jeune, vêtu d’un uniforme de hussard. Il s’écria
tout haut : « Tiens, Forestier ! » et, allongeant le pas, il alla frapper sur
l’épaule du marcheur. L’autre se retourna, le regarda, puis dit :
— Qu’est-ce que vous me voulez, monsieur ?
Duroy se mit à rire :
— Tu ne me reconnais pas ?
— Non.
e— Georges Duroy du 6 hussards.
Forestier tendit les deux mains :
— Ah ! mon vieux ! comment vas-tu ?
— Très bien, et toi ?
— Oh ! moi, pas trop ; figure-toi que j’ai une poitrine de papier mâché
maintenant ; je tousse six mois sur douze, à la suite d’une bronchite que
j’ai attrapée à Bougival, l’année de mon retour à Paris, voici quatre ans
maintenant.
— Tiens ! tu as l’air solide, pourtant.
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Et Forestier, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de sa
maladie, lui raconta les consultations, les opinions et les conseils des
médecins, la difficulté de suivre leurs avis dans sa position. On lui
ordonnait de passer l’hiver dans le Midi ; mais le pouvait-il ? Il était marié
et journaliste, dans une belle situation.
— Je dirige la politique à la Vie Française. Je fais le Sénat au Saint, et, de
temps en temps, des chroniques littéraires pour la Planète. Voilà, j’ai fait
mon chemin.
Duroy, surpris, le regardait. Il était bien changé, bien mûri. Il avait
maintenant une allure, une tenue, un costume d’homme posé, sûr de lui,
et un ventre d’homme qui dîne bien. Autrefois il était maigre, mince et
souple, étourdi, casseur d’assiettes, tapageur et toujours en train. En trois
ans Paris en avait fait quelqu’un de tout autre, de gros et sérieux, avec
quelques cheveux blancs sur les tempes, bien qu’il n’eût pas plus de vingt-
sept ans.
Forestier demanda :
— Où vas-tu ?
Duroy répondit :
— Nulle part, je fais un tour avant de rentrer.
— Eh bien, veux-tu m’accompagner à la Vie Française, où j’ai des
épreuves à corriger ; puis nous irons prendre un bock ensemble ?
— Je te suis.
Et ils se mirent à marcher en se tenant par le bras, avec cette familiarité
facile qui subsiste entre compagnons d’école et entre camarades de
régiment.
— Qu’est-ce que tu fais à Paris ? dit Forestier.
Duroy haussa les épaules :
— Je crève de faim, tout simplement. Une fois mon temps fini, j’ai voulu
venir ici pour... pour faire fortune ou plutôt pour vivre à Paris ; et voilà six
mois que je suis employé aux bureaux du chemin de fer du Nord, à quinze
cents francs par an, rien de plus.
Forestier murmura :
— Bigre, ça n’est pas gras.
— Je te crois. Mais comment veux-tu que je m’en tire ? Je suis seul, je ne
connais personne, je ne peux me recommander de personne. Ce n’est pas
la bonne volonté qui me manque, mais les moyens.
Son camarade le regarda des pieds à la tête, en homme pratique, qui
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juge un sujet, puis il prononça d’un ton convaincu :
— Vois-tu, mon petit, tout dépend de l’aplomb, ici. Un homme un peu
malin devient plus facilement ministre que chef de bureau. Il faut
s’imposer et non pas demander. Mais comment diable n’as-tu pas trouvé
mieux qu’une place d’employé au Nord ?
Duroy reprit :
— J’ai cherché partout, et je n’ai rien découvert. Mais j’ai quelque chose
en vue en ce moment, on m’offre d’entrer comme écuyer au manège
Pellerin. Là, j’aurai, au bas mot, trois mille francs.
Forestier s’arrêta net :
— Ne fais pas ça, c’est stupide, quand tu devrais gagner dix mille francs.
Tu te fermes l’avenir du coup. Dans ton bureau, au moins tu es caché,
personne ne te connaît, tu peux en sortir si tu es fort, et faire ton chemin.
Mais, une fois écuyer, c’est fini. C’est comme si tu étais maître d’hôtel dans
une maison où Tout-Paris va dîner. Quand tu auras donné des leçons
d’équitation aux hommes du monde ou à leurs fils, ils ne pourront plus
s’accoutumer à te considérer comme leur égal.
Il se tut, réfléchit quelques secondes, puis demanda :
— Es-tu bachelier ?
— Non. J’ai échoué deux fois.
— Ça ne fait rien, du moment que tu as poussé tes études jusqu’au
bout. Si on parle de Cicéron ou de Tibère, tu sais à peu près ce que c’est ?
— Oui, à peu près.
— Bon, personne n’en sait davantage, à l’exception d’une vingtaine
d’imbéciles qui ne sont pas fichus de se tirer d’affaire. Ça n’est pas difficile
de passer pour fort, va ; le tout est de ne pas se faire pincer en flagrant
délit d’ignorance. On manœuvre, on esquive la difficulté, on tourne
l’obstacle, et on colle les autres au moyen d’un dictionnaire. Tous les
hommes sont bêtes comme des oies et ignorants comme des carpes.
Il parlait en gaillard tranquille qui connaît la vie, et il souriait en
regardant passer la foule. Mais tout d’un coup il se mit à tousser, et
s’arrêta pour laisser finir la quinte, puis, d’un ton découragé :
— Est-ce pas assommant de ne pouvoir se débarrasser de cette
bronchite ? Et nous sommes en plein été. Oh ! cet hiver, j’irai me guérir à
Menton. Tant pis, ma foi, la santé avant tout.
Ils arrivèrent au boulevard Poissonnière, devant une grande porte
vitrée, derrière laquelle un journal ouvert était collé sur ses deux faces.
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Trois personnes arrêtées le lisaient.
Au-dessus de la porte s’étalait, comme un appel, en grandes lettres de
feu dessinées par des flammes de gaz : La Vie Française. Et les promeneurs
passant brusquement dans la clarté que jetaient ces trois mots éclatants
apparaissaient tout à coup en pleine lumière, visibles, clairs et nets comme
au milieu du jour, puis rentraient aussitôt dans l’ombre.
Forestier poussa cette porte :
— Entre, dit-il.
Duroy entra, monta un escalier luxueux et sale que toute la rue voyait,
parvint dans une antichambre, dont les deux garçons de bureau saluèrent
son camarade, puis s’arrêta dans une sorte de salon d’attente, poussiéreux
et fripé, tendu de faux velours d’un vert pisseux, criblé de taches et rongé
par endroits, comme si des souris l’eussent grignoté.
— Assieds-toi, dit Forestier, je reviens dans cinq minutes.
Et il disparut par une des trois sorties qui donnaient dans ce cabinet.
Une odeur étrange, particulière, inexprimable, l’odeur des salles de
rédaction, flottait dans ce lieu. Duroy demeurait immobile, un peu
intimidé, surpris surtout. De temps en temps des hommes passaient
devant lui, en courant, entrés par une porte et partis par l’autre avant qu’il
eût le temps de les regarder.
C’étaient tantôt des jeunes gens, très jeunes, l’air affairé, et tenant à la
main une feuille de papier qui palpitait au vent de leur course ; tantôt des
ouvriers compositeurs, dont la blouse de toile tachée d’encre laissait voir
un col de chemise bien blanc et un pantalon de drap pareil à celui des gens
du monde ; et ils portaient avec précaution des bandes de papier imprimé,
des épreuves fraîches, tout humides. Quelquefois un petit monsieur
entrait, vêtu avec une élégance trop apparente, la taille trop serrée dans la
redingote, la jambe trop moulée sous l’étoffe, le pied étreint dans un
soulier trop pointu, quelque reporter mondain apportant les échos de la
soirée.
D’autres encore arrivaient, graves, importants, coiffés de hauts
chapeaux à bords plats, comme si cette forme les eût distingués du reste
des hommes.
Forestier reparut tenant par le bras un grand garçon maigre, de trente à
[3]quarante ans, en habit noir et en cravate blanche, très brun, la
moustache roulée en pointes aiguës, et qui avait l’air insolent et content
de lui.
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Forestier lui dit :
— Adieu, cher maître.
L’autre lui serra la main :
— Au revoir, mon cher.
Et il descendit l’escalier en sifflotant, la canne sous le bras.
Duroy demanda :
— Qui est-ce ?
— C’est Jacques Rival, tu sais, le fameux chroniqueur, le duelliste. Il
vient de corriger ses épreuves. Garin, Montel et lui sont les trois premiers
chroniqueurs d’esprit et d’actualité que nous ayons à Paris. Il gagne ici
trente mille francs par an pour deux articles par semaine.
Et comme ils s’en allaient, ils rencontrèrent un petit homme à longs
cheveux, gros, d’aspect malpropre, qui montait les marches en soufflant.
Forestier salua très bas :
— Norbert de Varenne, dit-il, le poète, l’auteur des Soleils morts, encore
un homme dans les grands prix. Chaque conte qu’il nous donne coûte trois
cents francs, et les plus longs n’ont pas deux cents lignes. Mais entrons au
Napolitain, je commence à crever de soif.
Dès qu’ils furent assis devant la table du café, Forestier cria : « Deux
bocks », et il avala le sien d’un seul trait, tandis que Duroy buvait la bière à
lentes gorgées, la savourant et la dégustant, comme une chose précieuse et
rare.
Son compagnon se taisait, semblait réfléchir, puis tout à coup :
— Pourquoi n’essayerais-tu pas du journalisme ?
L’autre, surpris, le regarda ; puis il dit :
— Mais... c’est que... je n’ai jamais rien écrit.
— Bah ! on essaye, on commence. Moi, je pourrais t’employer à aller
me chercher des renseignements, à faire des démarches et des visites. Tu
aurais, au début, deux cent cinquante francs par mois et tes voitures
payées. Veux-tu que j’en parle au directeur ?
— Mais certainement que je veux bien.
— Alors, fais une chose, viens dîner chez moi demain ; j’ai cinq ou six
personnes seulement, le patron, M. Walter, sa femme, Jacques Rival et
meNorbert de Varenne, que tu viens de voir, plus une amie de M Forestier.
Est-ce entendu ?
Duroy hésitait, rougissant, perplexe. Il murmura enfin :
— C’est que... je n’ai pas de tenue convenable.
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Forestier fut stupéfait :
— Tu n’as pas d’habit ? Bigre ! en voilà une chose indispensable
pourtant. A Paris, vois-tu, il vaudrait mieux n’avoir pas de lit que pas
d’habit.
Puis tout à coup, fouillant dans la poche de son gilet, il en tira une
pincée d’or, prit deux louis, les posa devant son ancien camarade, et, d’un
ton cordial et familier :
— Tu me rendras ça quand tu pourras. Loue ou achète au mois, en
donnant un acompte, les vêtements qu’il te faut ; enfin arrange-toi, mais
viens dîner à la maison, demain, sept heures et demie, 17, rue Fontaine.
Duroy, troublé, ramassait l’argent en balbutiant :
— Tu es trop aimable, je te remercie bien, sois certain que je n’oublierai
pas...
L’autre l’interrompit :
— Allons, c’est bon. Encore un bock, n’est-ce pas ?
Et il cria : « Garçon, deux bocks ? »
Puis, quand ils les eurent bus, le journaliste demanda :
— Veux-tu flâner un peu, pendant une heure ?
— Mais certainement.
Et ils se mirent en marche vers la Madeleine.
— Qu’est-ce que nous ferions bien ? demanda Forestier. On prétend
qu’à Paris un flâneur peut toujours s’occuper ; ça n’est pas vrai. Moi quand
je veux flâner, le soir, je ne sais jamais où aller. Un tour au Bois n’est
amusant qu’avec une femme, et on n’en a pas toujours une sous la main ;
les cafés-concerts peuvent distraire mon pharmacien et son épouse, mais
pas moi. Alors, quoi faire ? Rien. Il devrait y avoir ici un jardin d’été, comme
le parc Monceau, ouvert la nuit, où on entendrait de la très bonne
musique en buvant des choses fraîches sous les arbres. Ce ne serait pas un
lieu de plaisir, mais un lieu de flâne ; et on payerait cher pour entrer, afin
d’attirer les jolies dames. On pourrait marcher dans des allées bien sablées,
éclairées à la lumière électrique, et s’asseoir quand on voudrait pour
écouter la musique de près ou de loin. Nous avons eu à peu près ça
autrefois chez Musard, mais avec un goût de bastringue et trop d’airs de
danse, pas assez d’étendue, pas assez d’ombre, pas assez de sombre. Il
faudrait un très beau jardin, très vaste. Ce serait charmant. Où veux-tu
aller ?
Duroy, perplexe, ne savait que dire ; enfin, il se décida :
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— Je ne connais pas les Folies-Bergère. J’y ferais volontiers un tour.
Son compagnon s’écria :
— Les Folies-Bergère, bigre ! nous y cuirons comme dans une rôtissoire.
Enfin, soit, c’est toujours drôle.
Et ils pivotèrent sur leurs talons pour gagner la rue du Faubourg-
Montmartre.
La façade illuminée de l’établissement jetait une grande lueur dans les
quatre rues qui se joignent devant elle. Une file de fiacres attendait la
sortie.
Forestier entrait, Duroy l’arrêta :
— Nous oublions de passer au guichet.
L’autre répondit d’un ton important.
— Avec moi on ne paye pas.
[4]Quand il s’approcha du contrôle, les trois contrôleurs le saluèrent .
Celui du milieu lui tendit la main. Le journaliste demanda :
— Avez-vous une bonne loge ?
— Mais, certainement, monsieur Forestier.
Il prit le coupon qu’on lui tendait, poussa la porte matelassée, à
battants garnis de cuir, et ils se trouvèrent dans la salle.
Une vapeur de tabac voilait un peu, comme un très fin brouillard, les
parties lointaines, la scène et l’autre côté du théâtre. Et s’élevant sans
cesse, en minces filets blanchâtres, de tous les cigares et de toutes les
cigarettes que fumaient tous ces gens, cette brume légère montait
toujours, s’accumulait au plafond, et formait, sous le large dôme, autour
du lustre, au-dessus de la galerie du premier chargée de spectateurs, un
ciel ennuagé de fumée.
Dans le vaste corridor d’entrée qui mène à la promenade circulaire, où
rôde la tribu parée des filles, mêlée à la foule sombre des hommes, un
groupe de femmes attendait les arrivants devant un des trois comptoirs où
trônaient, fardées et défraîchies, trois marchandes de boissons et d’amour.
Les hautes glaces, derrière elles, reflétaient leurs dos et les visages des
passants.
Forestier ouvrait les groupes, avançait vite, en homme qui a droit à la
considération.
Il s’approcha d’une ouvreuse :
— La loge dix-sept ? dit-il.
— Par ici, monsieur.
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Et on les enferma dans une petite boîte en bois, découverte, tapissée
de rouge, et qui contenait quatre chaises de même couleur, si rapprochées
qu’on pouvait à peine se glisser entre elles. Les deux amis s’assirent ; et, à
droite comme à gauche, suivant une longue ligne arrondie aboutissant à la
scène par les deux bouts, une suite de cases semblables contenait des gens
assis également et dont on ne voyait que la tête et la poitrine.
Sur la scène, trois jeunes hommes en maillot collant, un grand, un
moyen, un petit, faisaient, tour à tour, des exercices sur un trapèze.
Le grand s’avançait d’abord, à pas courts et rapides, en souriant, et
saluait avec un mouvement de la main comme pour envoyer un baiser.
On voyait, sous le maillot, se dessiner les muscles des bras et des
jambes ; il gonflait sa poitrine pour dissimuler son estomac trop saillant ; et
sa figure semblait celle d’un garçon coiffeur, car une raie soignée ouvrait sa
chevelure en deux parties égales, juste au milieu du crâne. Il atteignait le
trapèze d’un bond gracieux, et, pendu par les mains, tournait autour
comme une roue lancée ; ou bien, les bras roides, le corps droit, il se tenait
immobile, couché horizontalement dans le vide, attaché seulement à la
barre fixe par la force des poignets.
Puis il sautait à terre, saluait de nouveau en souriant sous les
applaudissements de l’orchestre, et allait se coller contre le décor en
montrant bien, à chaque pas, la musculature de sa jambe.
Le second, moins haut, plus trapu, s’avançait à son tour et répétait le
même exercice, que le dernier recommençait encore, au milieu de la faveur
plus marquée du public.
Mais Duroy ne s’occupait guère du spectacle, et, la tête tournée, il
regardait sans cesse derrière lui le grand promenoir plein d’hommes et de
prostituées.
Forestier lui dit :
— Remarque donc l’orchestre : rien que des bourgeois avec leurs
femmes et leurs enfants, de bonnes têtes stupides qui viennent pour voir.
Aux loges, des boulevardiers, quelques artistes, quelques filles de demi-
choix ; et, derrière nous, le plus drôle de mélange qui soit dans Paris. Quels
sont ces hommes ? Observe-les. Il y a de tout, de toutes les professions et
de toutes les castes, mais la crapule domine. Voici des employés, employés
de banque, de magasin, de ministère, des reporters, des souteneurs, des
officiers en bourgeois, des gommeux en habit, qui viennent de dîner au
cabaret et qui sortent de l’Opéra avant d’entrer aux Italiens, et puis encore
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tout un monde d’hommes suspects qui défient l’analyse. Quant aux
femmes, rien qu’une marque : la soupeuse de l’Américain, la fille à un ou
deux louis qui guette l’étranger de cinq louis et prévient ses habitués
quand elle est libre. On les connaît toutes depuis dix ans ; on les voit tous
les soirs, toute l’année, aux mêmes endroits, sauf quand elles font une
station hygiénique à Saint-Lazare ou à Lourcine.
Duroy n’écoutait plus. Une de ces femmes, s’étant accoudée à leur loge,
le regardait. C’était une grosse brune à la chair blanchie par la pâte, à l’œil
noir, allongé, souligné par le crayon, encadré sous des sourcils énormes et
factices. Sa poitrine, trop forte, tendait la soie sombre de sa robe ; et ses
lèvres peintes, rouges comme une plaie, lui donnaient quelque chose de
bestial, d’ardent, d’outré, mais qui allumait le désir cependant.
Elle appela, d’un signe de tête, une de ses amies qui passait, une
blonde aux cheveux rouges, grasse aussi, et elle lui dit d’une voix assez
forte pour être entendue :
— Tiens, v’là un joli garçon : s’il veut de moi pour dix louis je ne dirai
pas non.
Forestier se retourna, et, souriant, il tapa sur la cuisse de Duroy :
— C’est pour toi, ça : tu as du succès, mon cher. Mes compliments.
L’ancien sous-off avait rougi ; et il tâtait, d’un mouvement machinal du
doigt, les deux pièces d’or dans la poche de son gilet.
Le rideau s’était baissé ; l’orchestre maintenant jouait une valse.
Duroy dit :
— Si nous faisions un tour dans la galerie ?
— Comme tu voudras.
Ils sortirent, et furent aussitôt entraînés dans le courant des
promeneurs. Pressés, poussés, serrés, ballottés, ils allaient, ayant devant
les yeux un peuple de chapeaux. Et les filles, deux par deux, passaient dans
cette foule d’hommes, la traversaient avec facilité, glissaient entre les
coudes, entre les poitrines, entre les dos, comme si elles eussent été bien
chez elles, bien à l’aise, à la façon des poissons dans l’eau, au milieu de ce
flot de mâles.
Duroy, ravi, se laissait aller, buvait avec ivresse l’air vicié par le tabac,
par l’odeur humaine et les parfums des drôlesses. Mais Forestier suait,
soufflait, toussait.
— Allons au jardin, dit-il.
Et, tournant à gauche, ils pénétrèrent dans une espèce de jardin
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couvert, que deux grandes fontaines de mauvais goût rafraîchissaient. Sous
des ifs et des thuyas en caisse, des hommes et des femmes buvaient sur
des tables de zinc.
— Encore un bock ? demanda Forestier.
— Oui, volontiers.
Ils s’assirent en regardant passer le public.
De temps en temps, une rôdeuse s’arrêtait, puis demandait avec un
sourire banal : « M’offrez-vous quelque chose, monsieur ? » Et comme
Forestier répondait : « Un verre d’eau à la fontaine », elle s’éloignait en
murmurant : « Va donc, mufle ! »
Mais la grosse brune qui s’était appuyée tout à l’heure derrière la loge
des deux camarades reparut, marchant arrogamment, le bras passé sous
celui de la grosse blonde. Cela faisait vraiment une belle paire de femmes,
bien assorties.
Elle sourit en apercevant Duroy, comme si leurs yeux se fussent dit déjà
des choses intimes et secrètes ; et, prenant une chaise, elle s’assit
tranquillement en face de lui et fit asseoir son amie, puis elle commanda
d’une voix claire :
— Garçon, deux grenadines !
Forestier, surpris, prononça :
— Tu ne te gênes pas, toi ?
Elle répondit :
— C’est ton ami qui me séduit. C’est vraiment un joli garçon. Je crois
qu’il me ferait faire des folies !
Duroy, intimidé, ne trouvait rien à dire. Il retroussait sa moustache
frisée en souriant d’une façon niaise. Le garçon apporta les sirops, que les
femmes burent d’un seul trait ; puis elles se levèrent, et la brune, avec un
petit salut amical de la tête et un léger coup d’éventail sur le bras, dit à
Duroy :
— Merci, mon chat. Tu n’as pas la parole facile.
Et elles partirent en balançant leur croupe.
Alors Forestier se mit à rire :
— Dis donc, mon vieux, sais-tu que tu as vraiment du succès auprès des
femmes ? Il faut soigner ça. Ça peut te mener loin.
Il se tut une seconde, puis reprit, avec ce ton rêveur des gens qui
pensent tout haut :
— C’est encore par elles qu’on arrive le plus vite.
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Et comme Duroy souriait toujours sans répondre, il demanda :
— Est-ce que tu restes encore ? Moi, je vais rentrer, j’en ai assez.
L’autre murmura :
— Oui, je reste encore un peu. Il n’est pas tard.
Forestier se leva :
— Eh bien ! adieu, alors. A demain. N’oublie pas ? 17, rue Fontaine,
sept heures et demie.
— C’est entendu ; à demain. Merci.
Ils se serrèrent la main, et le journaliste s’éloigna.
Dès qu’il eut disparu, Duroy se sentit libre, et de nouveau il tâta
joyeusement les deux pièces d’or dans sa poche ; puis, se levant, il se mit à
parcourir la foule qu’il fouillait de l’œil.
Il les aperçut bientôt, les deux femmes, la blonde et la brune, qui
voyageaient toujours de leur allure fière de mendiantes, à travers la cohue
des hommes.
Il alla droit sur elles, et quand il fut tout près, il n’osa plus.
La brune lui dit :
— As-tu retrouvé ta langue ?
Il balbutia : « Parbleu », sans parvenir à prononcer autre chose que
cette parole.
Ils restaient debout tous les trois, arrêtés, arrêtant le mouvement du
promenoir, formant un remous autour d’eux.
Alors, tout à coup elle demanda :
— Viens-tu chez moi ?
Et lui, frémissant de convoitise, répondit brutalement :
— Oui, mais je n’ai qu’un louis dans ma poche.
Elle sourit avec indifférence :
— Ça ne fait rien.
Et elle prit son bras en signe de possession.
Comme ils sortaient, il songeait qu’avec les autres vingt francs il
pourrait facilement se procurer, en location, un costume de soirée pour le
lendemain.
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BEL-AMI
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Liste des romans
Table des matières du titre
II
Monsieur Forestier, s’il vous plaît ?
— Au troisième, la porte à gauche.
Le concierge avait répondu cela d’une voix aimable où apparaissait une
considération pour son locataire. Et Georges Duroy monta l’escalier.
Il était un peu gêné, intimidé, mal à l’aise. Il portait un habit pour la
première fois de sa vie, et l’ensemble de sa toilette l’inquiétait. Il la sentait
défectueuse en tout, par les bottines non vernies, mais assez fines
cependant, car il avait la coquetterie du pied, par la chemise de quatre
francs cinquante achetée le matin même au Louvre, et dont le plastron
trop mince se cassait déjà. Ses autres chemises, celles de tous les jours,
ayant des avaries plus ou moins graves, il n’avait pu utiliser même la moins
abîmée.
Son pantalon, un peu trop large, dessinait mal la jambe, semblait
s’enrouler autour du mollet, avait cette apparence fripée que prennent les
vêtements d’occasion sur les membres qu’ils recouvrent par aventure. Seul,
l’habit n’allait pas mal, s’étant trouvé à peu près juste pour la taille.
Il montait lentement les marches, le cœur battant, l’esprit anxieux,
harcelé surtout par la crainte d’être ridicule ; et, soudain, il aperçut en face
de lui un monsieur en grande toilette qui le regardait. Ils se trouvaient si
près l’un de l’autre que Duroy fit un mouvement en arrière, puis il demeura
stupéfait : c’était lui-même, reflété par une haute glace en pied qui formait
sur le palier du premier une longue perspective de galerie. Un élan de joie
le fit tressaillir, tant il se jugea mieux qu’il n’aurait cru.
N’ayant chez lui que son petit miroir à barbe, il n’avait pu se
contempler entièrement, et comme il n’y voyait que fort mal les diverses
parties de sa toilette improvisée, il s’exagérait les imperfections, s’affolait à
l’idée d’être grotesque.
Mais voilà qu’en s’apercevant dans la glace, il ne s’était même pas
reconnu ; il s’était pris pour un autre, pour un homme du monde, qu’il
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avait trouvé fort bien, fort chic, au premier coup d’œil.
Et maintenant, en se regardant avec soin, il reconnaissait que, vraiment,
l’ensemble était satisfaisant.
Alors il s’étudia comme font les acteurs pour apprendre leurs rôles. Il se
sourit, se tendit la main, fit des gestes, exprima des sentiments :
l’étonnement, le plaisir, l’approbation ; et il chercha les degrés du sourire
et les intentions de l’œil pour se montrer galant auprès des dames, leur
faire comprendre qu’on les admire et qu’on les désire.
Une porte s’ouvrit dans l’escalier. Il eut peur d’être surpris et il se mit à
monter fort vite, avec la crainte d’avoir été vu, minaudant ainsi, par
quelque invité de son ami.
En arrivant au second étage, il aperçut une autre glace et il ralentit sa
marche pour se regarder passer. Sa tournure lui parut vraiment élégante. Il
marchait bien. Et une confiance immodérée en lui-même emplit son âme.
Certes, il réussirait avec cette figure-là et son désir d’arriver, et la
résolution qu’il se connaissait et l’indépendance de son esprit. Il avait
envie de courir, de sauter en gravissant le dernier étage. Il s’arrêta devant
la troisième glace, frisa sa moustache d’un mouvement qui lui était
familier, ôta son chapeau pour rajuster sa chevelure, et murmura à mi-voix
comme il faisait souvent : « Voilà une excellente invention. » Puis, tendant
la main vers le timbre, il sonna.
La porte s’ouvrit presque aussitôt, et il se trouva en présence d’un valet
en habit noir, grave, rasé, si parfait de tenue que Duroy se troubla de
nouveau sans comprendre d’où lui venait cette vague émotion : d’une
inconsciente comparaison peut-être, entre la coupe de leurs vêtements. Ce
laquais, qui avait des souliers vernis, demanda, en prenant le pardessus
que Duroy tenait sur son bras par peur de montrer les taches :
— Qui dois-je annoncer ?
Et il jeta le nom derrière une portière soulevée, dans un salon où il
fallait entrer.
Mais Duroy, tout à coup, perdant son aplomb, se sentit perclus de
crainte, haletant. Il allait faire son premier pas dans l’existence attendue,
rêvée. Il s’avança, pourtant. Une jeune femme, blonde, était debout qui
l’attendait, toute seule, dans une grande pièce bien éclairée et pleine
d’arbustes, comme une serre.
Il s’arrêta net, tout à fait déconcerté. Quelle était cette dame qui
souriait ? Puis il se souvint que Forestier était marié ; et la pensée que
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cette jolie blonde élégante devait être la femme de son ami acheva de
l’effarer.
Il balbutia :
— Madame, je suis...
Elle lui tendit la main :
— Je le sais, monsieur. Charles m’a raconté votre rencontre d’hier soir,
et je suis très heureuse qu’il ait eu la bonne inspiration de vous prier de
dîner avec nous aujourd’hui.
Il rougit jusqu’aux oreilles, ne sachant plus que dire, et il se sentait
examiné, inspecté des pieds à la tête, pesé, jugé.
Il avait envie de s’excuser, d’inventer une raison pour expliquer les
négligences de sa toilette ; mais il ne trouva rien, et n’osa pas toucher à ce
sujet difficile.
Il s’assit sur un fauteuil qu’elle lui désignait, et quand il sentit plier sous
lui le velours élastique et doux du siège, quand il se sentit enfoncé,
appuyé, étreint par ce meuble caressant dont le dossier et les bras
capitonnés le soutenaient délicatement, il lui sembla qu’il entrait dans une
vie nouvelle et charmante, qu’il prenait possession de quelque chose de
medélicieux, qu’il devenait quelqu’un, qu’il était sauvé ; et il regarda M
Forestier dont les yeux ne l’avaient point quitté.
Elle était vêtue d’une robe de cachemire bleu pâle qui dessinait bien sa
taille souple et sa poitrine grasse.
La chair des bras et de la gorge sortait d’une mousse de dentelle
blanche dont étaient garnis le corsage et les courtes manches ; et les
cheveux relevés au sommet de la tête, frisant un peu sur la nuque,
faisaient un léger nuage de duvet blond au-dessus du cou.
Duroy se rassurait sous son regard, qui lui rappelait, sans qu’il sût
pourquoi, celui de la fille rencontrée la veille aux Folies-Bergère. Elle avait
les yeux gris, d’un gris azuré qui en rendait étrange l’expression, le nez
mince, les lèvres fortes, le menton un peu charnu, une figure irrégulière et
séduisante, pleine de gentillesse et de malice. C’était un de ces visages de
femme dont chaque ligne révèle une grâce particulière, semble avoir une
signification, dont chaque mouvement paraît dire ou cacher quelque chose.
Après un court silence, elle lui demanda :
— Vous êtes depuis longtemps à Paris ?
Il répondit, en reprenant peu à peu possession de lui :
— Depuis quelques mois seulement, madame. J’ai un emploi dans les
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chemins de fer ; mais Forestier m’a laissé espérer que je pourrais, grâce à
lui, pénétrer dans le journalisme.
Elle eut un sourire plus visible, plus bienveillant ; et elle murmura, en
baissant la voix :
— Je sais.
Le timbre avait tinté de nouveau. Le valet annonça :
— Madame de Marelle.
C’était une petite brune, de celles qu’on appelle des brunettes.
Elle entra d’une allure alerte ; elle semblait dessinée, moulée des pieds
à la tête dans une robe sombre toute simple.
Seule une rose rouge, piquée dans ses cheveux noirs, attirait l’œil
violemment, semblait marquer sa physionomie, accentuer son caractère
spécial, lui donner la note vive et brusque qu’il fallait.
meUne fillette en robe courte la suivait. M Forestier s’élança :
— Bonjour, Clotilde.
— Bonjour, Madeleine.
Elles s’embrassèrent. Puis l’enfant tendit son front avec une assurance
de grande personne, en prononçant :
— Bonjour, cousine.
meM Forestier la baisa ; puis fit les présentations :
— Monsieur Georges Duroy, un bon camarade de Charles.
— Madame de Marelle, mon amie, un peu ma parente.
Elle ajouta :
— Vous savez, nous sommes ici sans cérémonie, sans façon et sans
pose. C’est entendu, n’est-ce pas ?
Le jeune homme s’inclina.
Mais la porte s’ouvrit de nouveau, et un petit gros monsieur, court et
rond, parut, donnant le bras à une grande et belle femme, plus haute que
lui, beaucoup plus jeune, de manières distinguées et d’allure grave. C’était
M. Walter, député, financier, homme d’argent et d’affaires, juif et
méridional, directeur de la Vie Française, et sa femme, née Basile-Ravalau,
fille du banquier de ce nom.
Puis parurent, coup sur coup, Jacques Rival, très élégant, et Norbert de
Varenne, dont le col d’habit luisait, un peu ciré par le frottement des longs
cheveux qui tombaient jusqu’aux épaules, et semaient dessus quelques
grains de poussière blanche.
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[5]Sa cravate, mal nouée , ne semblait pas à sa première sortie. Il
mes’avança avec des grâces de vieux beau et, prenant la main de M
Forestier, mit un baiser sur son poignet. Dans le mouvement qu’il fit en se
baissant, sa longue chevelure se répandit comme de l’eau sur le bras nu de
la jeune femme.
Et Forestier entra à son tour, en s’excusant d’être en retard. Mais il
avait été retenu au journal par l’affaire Morel. M. Morel, député radical,
venait d’adresser une question au ministère sur une demande de crédit
relative à la colonisation de l’Algérie.
[6]Le domestique cria :
— Madame est servie !
Et on passa dans la salle à manger.
meDuroy se trouvait placé entre M de Marelle et sa fille. Il se sentait de
nouveau gêné, ayant peur de commettre quelque erreur dans le
maniement conventionnel de la fourchette, de la cuiller ou des verres. Il y
en avait quatre, dont un légèrement teinté de bleu. Que pouvait-on boire
dans celui-là ?
On ne dit rien pendant qu’on mangeait le potage, puis Norbert de
Varenne demanda :
— Avez-vous lu ce procès Gauthier ? Quelle drôle de chose !
Et on discuta sur ce cas d’adultère compliqué de chantage. On n’en
parlait point comme on parle, au sein des familles, des événements
racontés dans les feuilles publiques, mais comme on parle d’une maladie
entre médecins ou de légumes entre fruitiers. On ne s’indignait pas, on ne
s’étonnait pas des faits ; on en cherchait les causes profondes, secrètes,
avec une curiosité professionnelle et une indifférence absolue pour le
crime lui-même. On tâchait d’expliquer nettement les origines des actions,
de déterminer tous les phénomènes cérébraux dont était né le drame,
résultat scientifique d’un état d’esprit particulier. Les femmes aussi se
passionnaient à cette poursuite, à ce travail. Et d’autres événements
récents furent examinés, commentés, tournés sous toutes leurs faces,
pesés à leur valeur, avec ce coup d’œil pratique et cette manière de voir
spéciale des marchands de nouvelles, des débitants de comédie humaine à
la ligne, comme on examine, comme on retourne et comme on pèse, chez
les commerçants, les objets qu’on va livrer au public.
Puis il fut question d’un duel, et Jacques Rival prit la parole. Cela lui
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appartenait ; personne autre ne pouvait traiter cette affaire.
Duroy n’osait point placer un mot. Il regardait parfois sa voisine, dont la
gorge ronde le séduisait. Un diamant tenu par un fil d’or pendait au bas de
l’oreille, comme une goutte d’eau qui aurait glissé sur la chair. De temps en
temps, elle faisait une remarque qui éveillait toujours un sourire sur les
lèvres. Elle avait un esprit drôle, gentil, inattendu, un esprit de gamine
expérimentée qui voit les choses avec insouciance et les juge avec un
scepticisme léger et bienveillant.
Duroy cherchait en vain quelque compliment à lui faire, et, ne trouvant
rien, il s’occupait de sa fille, lui versait à boire, lui tenait ses plats, la
servait. L’enfant, plus sévère que sa mère, remerciait avec une voix grave,
faisait de courts saluts de la tête : « Vous êtes bien aimable, monsieur », et
elle écoutait les grandes personnes d’un petit air réfléchi.
Le dîner était fort bon, et chacun s’extasiait. M. Walter mangeait
comme un ogre, ne parlait presque pas, et considérait d’un regard oblique,
glissé sous ses lunettes, les mets qu’on lui présentait. Norbert de Varenne
lui tenait tête et laissait tomber parfois des gouttes de sauce sur son
plastron de chemise.
Forestier, souriant et sérieux, surveillait, échangeait avec sa femme des
regards d’intelligence, à la façon de compères accomplissant ensemble une
besogne difficile et qui marche à souhait.
Les visages devenaient rouges, les voix s’enflaient. De moment en
moment, le domestique murmurait à l’oreille des convives : « Corton —
Château-Laroze ? »
Duroy avait trouvé le corton de son goût et il laissait chaque fois emplir
son verre. Une gaieté délicieuse entrait en lui ; une gaieté chaude, qui lui
montait du ventre à la tête, lui courait dans les membres, le pénétrait tout
entier. Il se sentait envahi par un bien-être complet, un bien-être de vie et
de pensée, de corps et d’âme.
Et une envie de parler lui venait, de se faire remarquer, d’être écouté,
apprécié comme ces hommes dont on savourait les moindres expressions.
Mais la causerie qui allait sans cesse, accrochant les idées les unes aux
autres, sautant d’un sujet à l’autre sur un mot, sur un rien, après avoir fait
le tour des événements du jour et avoir effleuré, en passant, mille
questions, revint à la grande interpellation de M. Morel sur la colonisation
de l’Algérie.
M. Walter, entre deux services, fit quelques plaisanteries, car il avait
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l’esprit sceptique et gras. Forestier raconta son article du lendemain ;
Jacques Rival réclama un gouvernement militaire avec des concessions de
terre accordées à tous les officiers après trente années de service colonial.
— De cette façon, disait-il, vous créerez une société énergique, ayant
appris depuis longtemps à connaître et à aimer le pays, sachant sa langue
et au courant de toutes ces graves questions locales auxquelles se heurtent
infailliblement les nouveaux venus.
Norbert de Varenne l’interrompit :
— Oui... ils sauront tout, excepté l’agriculture. Ils parleront l’arabe, mais
ils ignoreront comment on repique des betteraves et comment on sème du
blé. Ils seront même forts en escrime, mais très faibles sur les engrais. Il
faudrait au contraire ouvrir largement ce pays neuf à tout le monde. Les
hommes intelligents s’y feront une place, les autres succomberont. C’est la
loi sociale.
Un léger silence suivit. On souriait.
Georges Duroy ouvrit la bouche et prononça, surpris par le son de sa
voix, comme s’il ne s’était jamais entendu parler :
— Ce qui manque le plus là-bas, c’est la bonne terre. Les propriétés
vraiment fertiles coûtent aussi cher qu’en France, et sont achetées, comme
placements de fonds, par des Parisiens très riches. Les vrais colons, les
pauvres, ceux qui s’exilent faute de pain, sont rejetés dans le désert, où il
ne pousse rien, par manque d’eau.
Tout le monde le regardait. Il se sentit rougir. M. Walter demanda :
— Vous connaissez l’Algérie, monsieur ?
Il répondit :
— Oui, monsieur, j’y suis resté vingt-huit mois, et j’ai séjourné dans les
trois provinces.
Et brusquement, oubliant la question Morel, Norbert de Varenne
l’interrogea sur un détail de mœurs qu’il tenait d’un officier. Il s’agissait du
Mzab, cette étrange petite république arabe née au milieu du Sahara, dans
la partie la plus desséchée de cette région brûlante.
Duroy avait visité deux fois le Mzab, et il raconta les mœurs de ce
singulier pays, où les gouttes d’eau ont la valeur de l’or, où chaque
habitant est tenu à tous les services publics, où la probité commerciale est
poussée plus loin que chez les peuples civilisés.
Il parla avec une certaine verve hâbleuse, excité par le vin et par le désir
de plaire ; il raconta des anecdotes de régiment, des traits de la vie arabe,
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des aventures de guerre. Il trouva même quelques mots colorés pour
exprimer ces contrées jaunes et nues, interminablement désolées sous la
flamme dévorante du soleil.
meToutes les femmes avaient les yeux sur lui. M Walter murmura de sa
voix lente :
— Vous feriez avec vos souvenirs une charmante série d’articles.
Alors Walter considéra le jeune homme par-dessus le verre de ses
lunettes comme il faisait pour bien voir les visages. Il regardait les plats
par-dessous.
Forestier saisit le moment :
— Mon cher patron, je vous ai parlé tantôt de M. Georges Duroy, en
vous demandant de me l’adjoindre pour le service des informations
politiques. Depuis que Marambot nous a quittés, je n’ai personne pour
aller prendre les renseignements urgents et confidentiels, et le journal en
souffre.
Le père Walter devint sérieux et releva tout à fait ses lunettes pour
regarder Duroy bien en face. Puis il dit :
— Il est certain que M. Duroy a un esprit original. S’il veut bien venir
causer avec moi, demain à trois heures, nous arrangerons ça.
Puis, après un silence, et se tournant tout à fait vers le jeune homme :
— Mais faites-nous tout de suite une petite série fantaisiste sur
l’Algérie. Vous raconterez vos souvenirs, et vous mêlerez à ça la question
de la colonisation, comme tout à l’heure. C’est d’actualité, tout à fait
d’actualité, et je suis sûr que ça plaira beaucoup à nos lecteurs. Mais
dépêchez-vous ! il me faut le premier article pour demain ou après-demain,
pendant qu’on discute à la Chambre, afin d’amorcer le public.
meM Walter ajouta, avec cette grâce sérieuse qu’elle mettait en tout et
qui donnait un air de faveurs à ses paroles :
— Et vous avez un titre charmant : Souvenirs d’un chasseur d’Afrique ;
n’est-ce pas, monsieur Norbert ?
Le vieux poète, arrivé tard à la renommée, détestait et redoutait les
nouveaux venus. Il répondit d’un air sec :
— Oui, excellent, à condition que la suite soit dans la note, car c’est là
la grande difficulté : la note juste, ce qu’en musique on appelle le ton.
meM Forestier couvrait Duroy d’un regard protecteur et souriant, d’un
meregard de connaisseur qui semblait dire : « Toi, tu arriveras. » M de
Marelle s’était, à plusieurs reprises, tournée vers lui, et le diamant de son
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oreille tremblait sans cesse, comme si la fine goutte d’eau allait se détacher
et tomber.
La petite fille demeurait immobile et grave, la tête baissée sur son
assiette.
Mais le domestique faisait le tour de la table, versant dans les verres
bleus du vin de Johannisberg ; et Forestier portait un toast en saluant M.
Walter : « A la longue prospérité de la Vie Française ! »
Tout le monde s’inclina vers le Patron, qui souriait, et Duroy, gris de
triomphe, but d’un trait. Il aurait vidé de même une barrique entière, lui
semblait-il ; il aurait mangé un bœuf, étranglé un lion. Il se sentait dans les
membres une vigueur surhumaine, dans l’esprit une résolution invincible
et une espérance infinie. Il était chez lui, maintenant, au milieu de ces
gens ; il venait d’y prendre position, d’y conquérir sa place. Son regard se
posait sur les visages avec une assurance nouvelle, et il osa, pour la
première fois, adresser la parole à sa voisine :
— Vous avez, madame, les plus jolies boucles d’oreilles que j’aie jamais
vues.
Elle se tourna vers lui en souriant :
— C’est une idée à moi de pendre des diamants comme ça, simplement
au bout d’un fil. On dirait vraiment de la rosée, n’est-ce-pas ?
Il murmura, confus de son audace et tremblant de dire une sottise :
— C’est charmant... mais l’oreille aussi fait valoir la chose.
Elle le remercia d’un regard, d’un de ces clairs regards de femme qui
pénètrent jusqu’au cœur.
meEt comme il tournait la tête, il rencontra encore les yeux de M
Forestier, toujours bienveillants, mais il crut y voir une gaieté plus vive, une
malice, un encouragement.
Tous les hommes maintenant parlaient en même temps, avec des gestes
et des éclats de voix ; on discutait le grand projet du chemin de fer
métropolitain. Le sujet ne fut épuisé qu’à la fin du dessert, chacun ayant
une quantité de choses à dire sur la lenteur des communications dans
Paris, les inconvénients des tramways, les ennuis des omnibus et la
grossièreté des cochers de fiacre.
Puis on quitta la salle à manger pour aller prendre le café. Duroy, par
plaisanterie, offrit son bras à la petite fille. Elle le remercia gravement, et
se haussa sur la pointe des pieds pour arriver à poser la main sur le coude
de son voisin.
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En entrant dans le salon, il eut de nouveau la sensation de pénétrer
dans une serre. De grands palmiers ouvraient leurs feuilles élégantes dans
les quatre coins de la pièce, montaient jusqu’au plafond, puis
s’élargissaient en jets d’eau.
Des deux côtés de la cheminée, des caoutchoucs, ronds comme des
colonnes, étageaient l’une sur l’autre leurs longues feuilles d’un vert
sombre, et sur le piano deux arbustes inconnus, ronds et couverts de
fleurs, l’un tout rose et l’autre tout blanc, avaient l’air de plantes factices,
invraisemblables, trop belles pour être vraies.
L’air était frais et pénétré d’un parfum vague, doux, qu’on n’aurait pu
définir, dont on ne pouvait dire le nom.
Et le jeune homme, plus maître de lui, considéra avec attention
l’appartement. Il n’était pas grand ; rien n’attirait le regard en dehors des
arbustes ; aucune couleur vive ne frappait ; mais on se sentait à son aise
dedans, on se sentait tranquille, reposé ; il enveloppait doucement, il
plaisait, mettait autour du corps quelque chose comme une caresse.
Les murs étaient tendus avec une étoffe ancienne d’un violet passé,
criblée de petites fleurs de soie jaune, grosses comme des mouches.
Des portières en drap bleu gris, en drap de soldat où l’on avait brodé
quelques œillets de soie rouge, retombaient sur les portes ; et les sièges,
de toutes les formes, de toutes les grandeurs, éparpillés au hasard dans
l’appartement, chaises longues, fauteuils énormes ou minuscules, poufs et
tabourets, étaient couverts de soie Louis XVI ou de beau velours d’Utrecht,
fond crème, à dessins grenat.
— Prenez-vous du café, monsieur Duroy ?
meEt M Forestier lui tendait une tasse pleine, avec ce sourire ami qui ne
quittait point sa lèvre.
— Oui, madame, je vous remercie.
Il reçut la tasse, et comme il se penchait plein d’angoisse pour cueillir
avec la pince d’argent un morceau de sucre dans le sucrier que portait la
petite fille, la jeune femme lui dit à mi-voix :
me— Faites donc votre cour à M Walter.
Puis elle s’éloigna avant qu’il eût pu répondre un mot.
Il but d’abord son café qu’il craignait de laisser tomber sur le tapis ;
puis, l’esprit plus libre, il chercha un moyen de se rapprocher de la femme
de son nouveau directeur et d’entamer une conversation.
Tout à coup il s’aperçut qu’elle tenait à la main sa tasse vide ; et,
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comme elle se trouvait loin d’une table, elle ne savait où la poser. Il
s’élança.
— Permettez, madame.
— Merci, monsieur.
Il emporta la tasse, puis il revint :
— Si vous saviez, madame, quels bons moments m’a fait passer la Vie
Française quand j’étais là-bas dans le désert. C’est vraiment le seul journal
qu’on puisse lire hors de France, parce qu’il est plus littéraire, plus spirituel
et moins monotone que tous les autres. On trouve de tout là dedans.
Elle sourit avec une indifférence aimable, et répondit gravement :
— M. Walter a eu bien du mal pour créer ce type de journal, qui
répondait à un besoin nouveau.
Et ils se mirent à causer. Il avait la parole facile et banale, du charme
dans la voix, beaucoup de grâce dans le regard et une séduction irrésistible
dans la moustache. Elle s’ébouriffait sur sa lèvre, crépue, frisée, jolie, d’un
blond teinté de roux avec une nuance plus pâle dans les poils hérissés des
bouts.
Ils parlèrent de Paris, des environs, des bords de la Seine, des villes
d’eaux, des plaisirs de l’été, de toutes les choses courantes sur lesquelles
on peut discourir indéfiniment sans se fatiguer l’esprit.
Puis, comme M. Norbert de Varenne s’approchait, un verre de liqueur à
la main, Duroy s’éloigna par discrétion.
me meM de Marelle, qui venait de causer avec M Forestier, l’appela :
— Eh bien ! monsieur, lui dit-elle brusquement, vous voulez donc tâter
du journalisme ?
Alors il parla de ses projets, en termes vagues, puis recommença avec
meelle la conversation qu’il venait d’avoir avec M Walter ; mais, comme il
possédait mieux son sujet, il s’y montra supérieur, répétant comme de lui
des choses qu’il venait d’entendre. Et sans cesse il regardait dans les yeux
de sa voisine, comme pour donner à ce qu’il disait un sens profond.
Elle lui raconta à son tour des anecdotes, avec un entrain facile de
femme qui se sait spirituelle et qui veut toujours être drôle ; et, devenant
familière, elle posait la main sur son bras, baissait la voix pour dire des
riens, qui prenaient ainsi un caractère d’intimité. Il s’exaltait
intérieurement à frôler cette jeune femme qui s’occupait de lui. Il aurait
voulu tout de suite se dévouer pour elle, la défendre, montrer ce qu’il
valait ; et les retards qu’il mettait à lui répondre indiquaient la
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préoccupation de sa pensée.
meMais tout à coup, sans raison, M de Marelle appela : « Laurine » ! et
la petite fille s’en vint.
— Assieds-toi là, mon enfant : tu aurais froid près de la fenêtre.
Et Duroy fut pris d’une envie folle d’embrasser la fillette, comme si
quelque chose de ce baiser eût dû retourner à la mère.
Il demanda d’un ton galant et paternel :
— Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle ?
meL’enfant leva les yeux sur lui d’un air surpris. M de Marelle dit en
riant :
— Réponds : « Je veux bien, monsieur, pour aujourd’hui ; mais ce ne
sera pas toujours comme ça. »
Duroy, s’asseyant aussitôt, prit sur son genou Laurine, puis effleura des
lèvres les cheveux ondés et fins de son front.
La mère s’étonna :
— Tiens, elle ne s’est pas sauvée : c’est stupéfiant. Elle ne se laisse
d’ordinaire embrasser que par les femmes. Vous êtes irrésistible, monsieur
Duroy.
Il rougit, sans répondre, et d’un mouvement léger il balançait la petite
fille sur sa jambe.
meM Forestier s’approcha, et, poussant un cri d’étonnement :
— Tiens, voilà Laurine apprivoisée, quel miracle !
Jacques Rival aussi s’en venait, un cigare à la bouche, et Duroy se leva
pour partir, ayant peur de gâter par quelque mot maladroit la besogne
faite, son œuvre de conquête commencée.
Il salua, prit et serra doucement la petite main tendue des femmes, puis
secoua avec force la main des hommes. Il remarqua que celle de Jacques
Rival était sèche et chaude et répondait cordialement à sa pression ; celle
de Norbert de Varenne, humide et froide et fuyait en glissant entre les
doigts ; celle du père Walter, froide et molle, sans énergie, sans
expression ; celle de Forestier, grasse et tiède. Son ami lui dit à mi-voix :
— Demain, trois heures, n’oublie pas.
— Oh non ! ne crains rien.
Quand il se retrouva sur l’escalier, il eut envie de descendre en courant,
tant sa joie était véhémente, et il s’élança, enjambant les marches deux par
deux ; mais tout à coup il aperçut, dans la grande glace du second étage,
un monsieur pressé qui venait en gambadant à sa rencontre, et il s’arrêta
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net, honteux comme s’il venait d’être surpris en faute.
Puis il se regarda longuement, émerveillé d’être vraiment aussi joli
garçon ; puis il se sourit avec complaisance ; puis, prenant congé de son
image, il se salua très bas, avec cérémonie, comme on salue les grands
personnages.
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
III
Quand Georges Duroy se retrouva dans la rue, il hésita sur ce qu’il
ferait. Il avait envie de courir, de rêver, d’aller devant lui en songeant à
l’avenir et en respirant l’air doux de la nuit ; mais la pensée de la série
d’articles demandés par le père Walter le poursuivait, et il se décida à
rentrer tout de suite pour se mettre au travail.
Il revint à grands pas, gagna le boulevard extérieur, et le suivit jusqu’à la
rue Boursault qu’il habitait. Sa maison, haute de six étages, était peuplée
par vingt petits ménages ouvriers et bourgeois, et il éprouva, en montant
l’escalier, dont il éclairait avec des allumettes-bougies les marches sales où
traînaient des bouts de papiers, des bouts de cigarettes, des épluchures de
cuisine, une écœurante sensation de dégoût et une hâte de sortir de là, de
loger comme les hommes riches, en des demeures propres, avec des tapis.
Une odeur lourde de nourriture, de fosse d’aisances et d’humanité, une
odeur stagnante de crasse et de vieille muraille, qu’aucun courant d’air
n’eût pu chasser de ce logis, l’emplissait du haut en bas.
La chambre du jeune homme, au cinquième étage, donnait, comme sur
un abîme profond, sur l’immense tranchée du chemin de fer de l’Ouest,
juste au-dessus de la sortie du tunnel, près de la gare des Batignolles.
Duroy ouvrit sa fenêtre et s’accouda sur l’appui de fer rouillé.
Au-dessous de lui, dans le fond du trou sombre, trois signaux rouges
immobiles avaient l’air de gros yeux de bête ; et plus loin on en voyait
d’autres, et encore d’autres, encore plus loin. A tout instant des coups de
sifflet prolongés ou courts passaient dans la nuit, les uns proches, les
autres à peine perceptibles, venus de là-bas, du côté d’Asnières. Ils avaient
des modulations comme des appels de voix. Un d’eux se rapprochait,
poussant toujours son cri plaintif qui grandissait de seconde en seconde, et
bientôt une grosse lumière jaune apparut, courant avec un grand bruit ; et
Duroy regarda le long chapelet des wagons s’engouffrer sous le tunnel.
Puis il se dit : « Allons, au travail ! » Il posa sa lumière sur sa table ; mais
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au moment de se mettre à écrire, il s’aperçut qu’il n’avait chez lui qu’un
cahier de papier à lettres.
Tant pis, il l’utiliserait en ouvrant la feuille dans toute sa grandeur. Il
trempa sa plume dans l’encre et écrivit en tête, de sa plus belle écriture :
Souvenirs d’un chasseur d’Afrique,
Puis il chercha le commencement de la première phrase.
Il restait le front dans sa main, les yeux fixés sur le carré blanc déployé
devant lui.
Qu’allait-il dire ? Il ne trouvait plus rien maintenant de ce qu’il avait
raconté tout à l’heure, pas une anecdote, pas un fait, rien. Tout à coup il
pensa : « Il faut que je débute par mon départ. » Et il écrivit : « C’était en
1874, aux environs du 15 mai, alors que la France épuisée se reposait après
les catastrophes de l’année terrible... »
Et il s’arrêta net, ne sachant comment amener ce qui suivrait, son
embarquement, son voyage, ses premières émotions.
Après dix minutes de réflexion il se décida à remettre au lendemain la
page préparatoire du début, et à faire tout de suite une description
d’Alger.
Et il traça sur son papier : « Alger est une ville toute blanche... » sans
parvenir à énoncer autre chose. Il revoyait en souvenir la jolie cité claire,
dégringolant, comme une cascade de maisons plates, du haut de sa
montagne dans la mer, mais il ne trouvait plus un mot pour exprimer ce
qu’il avait vu, ce qu’il avait senti.
Après un grand effort, il ajouta : « Elle est habitée en partie par des
Arabes... » Puis il jeta sa plume sur la table et se leva.
Sur son petit lit de fer, où la place de son corps avait fait un creux, il
aperçut ses habits de tous les jours jetés là, vides, fatigués, flasques, vilains
comme des hardes de la Morgue. Et, sur une chaise de paille, son chapeau
de soie, son unique chapeau, semblait ouvert pour recevoir l’aumône.
Ses murs, tendus d’un papier gris à bouquets bleus, avaient autant de
taches que de fleurs, des taches anciennes, suspectes, dont on n’aurait pu
dire la nature, bêtes écrasées ou gouttes d’huile, bouts de doigts graissés
de pommade ou écume de la cuvette projetée pendant les lavages. Cela
sentait la misère honteuse, la misère en garni de Paris. Et une exaspération
le souleva contre la pauvreté de sa vie. Il se dit qu’il fallait sortir de là, tout
de suite, qu’il fallait en finir dès le lendemain avec cette existence
besogneuse.
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Une ardeur de travail l’ayant soudain ressaisi, il se rassit devant sa
table, et recommença à chercher des phrases pour bien raconter la
physionomie étrange et charmante d’Alger, cette antichambre de l’Afrique
mystérieuse et profonde, l’Afrique des Arabes vagabonds et des nègres
inconnus, l’Afrique inexplorée et tentante, dont on nous montre parfois,
dans les jardins publics, les bêtes invraisemblables qui semblent créées
pour des contes de fées, les autruches, ces poules extravagantes, les
gazelles, ces chèvres divines, les girafes surprenantes et grotesques, les
chameaux graves, les hippopotames monstrueux, les rhinocéros informes,
et les gorilles, ces frères effrayants de l’homme.
Il sentait vaguement des pensées lui venir ; il les aurait dites, peut-être,
mais il ne les pouvait point formuler avec des mots écrits. Et son
impuissance l’enfiévrant, il se leva de nouveau, les mains humides de sueur
et le sang battant aux tempes.
Et ses yeux étant tombés sur la note de sa blanchisseuse, montée, le
soir même, par le concierge, il fut saisi brusquement par un désespoir
éperdu. Toute sa joie disparut en une seconde, avec sa confiance en lui et
sa foi dans l’avenir.
C’était fini ; tout était fini, il ne ferait rien, il ne serait rien ; il se sentait
vide, incapable, inutile, condamné.
Et il retourna s’accouder à la fenêtre, juste au moment où un train
sortait du tunnel avec un bruit subit et violent. Il s’en allait là-bas, à travers
les champs et les plaines, vers la mer. Et le souvenir de ses parents entra
au cœur de Duroy.
Il allait passer près d’eux, ce convoi, à quelques lieues seulement de
leur maison. Il la revit, la petite maison, au haut de la côte, dominant
Rouen et l’immense vallée de la Seine, à l’entrée du village de Canteleu.
Son père et sa mère tenaient un petit cabaret, une guinguette où les
bourgeois des faubourgs venaient déjeuner le dimanche : A la Belle-Vue. Ils
avaient voulu faire de leur fils un monsieur, et l’avaient mis au collège. Ses
études finies et son baccalauréat manqué, il était parti pour le service avec
l’intention de devenir officier, colonel, général. Mais dégoûté de l’état
militaire bien avant d’avoir fini ses cinq années, il avait rêvé de faire
fortune à Paris.
Il y était venu, son temps expiré, malgré les prières du père et de la
mère, qui, leur songe envolé, voulaient le garder maintenant. A son tour, il
espérait un avenir ; il entrevoyait le triomphe au moyen d’événements
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encore confus dans son esprit, qu’il saurait assurément faire naître et
seconder.
Il avait eu au régiment des succès de garnison, des bonnes fortunes
faciles et même des aventures dans un monde plus élevé, ayant séduit la
fille d’un percepteur, qui voulait tout quitter pour le suivre, et la femme
d’un avoué, qui avait tenté de se noyer par désespoir d’être délaissée.
Ses camarades disaient de lui : « C’est un malin, c’est un roublard, c’est
un débrouillard qui saura se tirer d’affaire. » Et il s’était promis, en effet,
d’être un malin, un roublard et un débrouillard.
Sa conscience native de Normand, frottée par la pratique quotidienne
de l’existence de garnison, distendue par les exemples de maraudages en
Afrique, de bénefs illicites, de supercheries suspectes, fouettée aussi par
les idées d’honneur qui ont cours dans l’armée, par les bravades militaires,
les sentiments patriotiques, les histoires magnanimes racontées entre
sous-offs et par la gloriole du métier, était devenue une sorte de boîte à
triple fond où l’on trouvait de tout.
Mais le désir d’arriver y régnait en maître.
Il s’était remis, sans s’en apercevoir, à rêvasser comme il faisait chaque
soir. Il imaginait une aventure d’amour magnifique qui l’amenait, d’un seul
coup, à la réalisation de son espérance. Il épousait la fille d’un banquier ou
d’un grand seigneur rencontrée dans la rue et conquise à première vue.
Le sifflet strident d’une locomotive qui, sortie toute seule du tunnel,
comme un gros lapin de son terrier, et courant à toute vapeur sur les rails,
filait vers le garage des machines, où elle allait se reposer, le réveilla de son
songe.
Alors, ressaisi par l’espoir confus et joyeux qui hantait toujours son
esprit, il jeta à tout hasard, un baiser dans la nuit, un baiser d’amour vers
l’image de la femme attendue, un baiser de désir vers la fortune convoitée.
Puis il ferma sa fenêtre et commença à se dévêtir en murmurant : « Bah, je
serai mieux disposé demain matin. Je n’ai pas l’esprit libre ce soir. Et puis,
j’ai peut-être aussi un peu trop bu. On ne travaille pas bien dans ces
conditions-là. »
Il se mit au lit, souffla sa lumière, et s’endormit presque aussitôt.
Il se réveilla de bonne heure, comme on s’éveille aux jours d’espérance
vive ou de souci, et, sautant du lit, il alla ouvrir sa fenêtre pour avaler une
bonne tasse d’air frais, comme il disait.
Les maisons de la rue de Rome, en face, de l’autre côté du large fossé
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du chemin de fer, éclatantes dans la lumière du soleil levant, semblaient
peintes avec de la clarté blanche. Sur la droite, au loin, on apercevait les
coteaux d’Argenteuil, les hauteurs de Sannois et les moulins d’Orgemont
dans une brume bleuâtre et légère, semblable à un petit voile flottant et
transparent qui aurait été jeté sur l’horizon.
Duroy demeura quelques minutes à regarder la campagne lointaine, et
il murmura : « Il ferait bougrement bon, là-bas, un jour comme ça. » Puis il
songea qu’il lui fallait travailler, et tout de suite, et aussi envoyer,
moyennant dix sous, le fils de sa concierge dire à son bureau qu’il était
malade.
Il s’assit devant sa table, trempa sa plume dans l’encrier, prit son front
dans sa main et chercha des idées. Ce fut en vain. Rien ne venait.
Il ne se découragea pas cependant. Il pensa : « Bah, je n’en ai pas
l’habitude. C’est un métier à apprendre comme tous les métiers. Il faut
qu’on m’aide les premières fois. Je vais trouver Forestier, qui me mettra
mon article sur pied en dix minutes. »
Et il s’habilla.
Quand il fut dans la rue, il jugea qu’il était encore trop tôt pour se
présenter chez son ami qui devait dormir tard. Il se promena donc, tout
doucement, sous les arbres du boulevard extérieur.
Il n’était pas encore neuf heures, et il gagna le parc Monceau tout frais
de l’humidité des arrosages.
S’étant assis sur un banc, il se remit à rêver. Un jeune homme allait et
venait devant lui, très élégant, attendant une femme sans doute.
Elle parut, voilée, le pied rapide, et ayant pris son bras, après une
courte poignée de main, ils s’éloignèrent.
Un tumultueux besoin d’amour entra au cœur de Duroy, un besoin
d’amours distinguées, parfumées, délicates. Il se leva et se remit en route
en songeant à Forestier. Avait-il de la chance, celui-là !
Il arriva devant sa porte au moment où son ami sortait.
— Te voilà ! à cette heure-ci ! Que me voulais-tu ?
Duroy, troublé de le rencontrer ainsi comme il s’en allait, balbutia :
— C’est que... c’est que... je ne peux pas arriver à faire mon article, tu
sais, l’article que M. Walter m’a demandé sur l’Algérie. Ça n’est pas bien
étonnant, étant donné que je n’ai jamais écrit. Il faut de la pratique pour
ça comme pour tout. Je m’y ferai bien vite, j’en suis sûr, mais, pour
débuter, je ne sais pas comment m’y prendre. J’ai bien les idées, je les ai
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toutes, et je ne parviens pas à les exprimer.
Il s’arrêta, hésitant un peu. Forestier souriait avec malice :
— Je connais ça.
Duroy reprit :
— Oui, ça doit arriver à tout le monde en commençant. Eh bien, je
venais... je venais te demander un coup de main... En dix minutes tu me
mettrais ça sur pied, toi, tu me montrerais la tournure qu’il faut prendre.
Tu me donnerais là une bonne leçon de style, et sans toi je ne m’en tirerai
pas.
L’autre souriait toujours d’un air gai. Il tapa sur le bras de son ancien
camarade et lui dit :
— Va-t’en trouver ma femme, elle t’arrangera ton affaire aussi bien que
moi. Je l’ai dressée à cette besogne-là. Moi, je n’ai pas le temps ce matin,
sans quoi je l’aurais fait bien volontiers.
Duroy, intimidé soudain, hésitait, n’osait point :
— Mais, à cette heure-ci, je ne peux pas me présenter devant elle ?...
— Si, parfaitement. Elle est levée. Tu la trouveras dans mon cabinet de
travail, en train de mettre en ordre des notes pour moi.
L’autre refusait de monter.
— Non... ça n’est pas possible...
Forestier le prit par les épaules, le fit pivoter sur ses talons, et le
poussant vers l’escalier :
— Mais, va donc, grand serin, quand je te dis d’y aller. Tu ne vas pas me
forcer à regrimper mes trois étages pour te présenter et expliquer ton cas.
Alors Duroy se décida :
— Merci, j’y vais. Je lui dirai que tu m’as forcé, absolument forcé à venir
la trouver.
— Oui. Elle ne te mangera pas, sois tranquille. Surtout n’oublie pas,
tantôt, trois heures.
— Oh ! ne crains rien.
Et Forestier s’en alla d’un air pressé, tandis que Duroy se mit à monter
lentement, marche à marche, cherchant ce qu’il allait dire et inquiet de
l’accueil qu’il recevrait.
Le domestique vint lui ouvrir. Il avait un tablier bleu et tenait un balai
dans ses mains.
— Monsieur est sorti, dit-il sans attendre la question.
Duroy insista :
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me— Demandez à M Forestier si elle peut me recevoir, et prévenez-la
que je viens de la part de son mari, que j’ai rencontré dans la rue.
Puis il attendit. L’homme revint, ouvrit une porte à droite, et annonça :
— Madame attend monsieur.
Elle était assise sur un fauteuil de bureau, dans une petite pièce dont
les murs se trouvaient entièrement cachés par des livres bien rangés sur
des planches de bois noir. Les reliures, de tons différents, rouges, jaunes,
vertes, violettes et bleues, mettaient de la couleur et de la gaieté dans cet
alignement monotone de volumes.
Elle se retourna, souriant toujours, enveloppée d’un peignoir blanc
garni de dentelle ; et elle tendit sa main, montrant son bras nu dans la
manche largement ouverte.
— Déjà ? dit-elle.
Puis elle reprit :
— Ce n’est point un reproche, c’est une simple question.
Il balbutia :
— Oh ! madame, je ne voulais pas monter ; mais votre mari, que j’ai
rencontré en bas, m’y a forcé. Je suis tellement confus que je n’ose pas dire
ce qui m’amène.
Elle montrait un siège :
— Asseyez-vous et parlez.
Elle maniait entre deux doigts une plume d’oie en la tournant
agilement ; et, devant elle, une grande page de papier demeurait écrite à
moitié, interrompue à l’arrivée du jeune homme.
Elle avait l’air chez elle devant cette table de travail, à l’aise comme
dans son salon, occupée à sa besogne ordinaire. Un parfum léger s’envolait
du peignoir, le parfum frais de la toilette récente. Et Duroy cherchait à
deviner, croyait voir le corps jeune et clair, gras et chaud, doucement
enveloppé dans l’étoffe moelleuse.
Elle reprit et comme il ne parlait pas :
— Eh bien, dites, qu’est-ce que c’est ?
Il murmura, en hésitant :
— Voilà... mais vraiment... je n’ose pas... C’est que j’ai travaillé hier soir
très tard... et ce matin... très tôt... pour faire cet article sur l’Algérie que M.
Walter m’a demandé... et je n’arrive à rien de bon... j’ai déchiré tous mes
essais... Je n’ai pas l’habitude de ce travail-là, moi ; et je venais demander à
Forestier de m’aider... pour une fois...
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Elle l’interrompit, en riant de tout son cœur, heureuse, joyeuse et
flattée :
— Et il vous a dit de venir me trouver... ? C’est gentil, ça...
— Oui, madame. Il m’a dit que vous me tireriez d’embarras mieux que
lui... Mais, moi, je n’osais pas, je ne voulais pas. Vous comprenez ?
Elle se leva :
— Ça va être charmant de collaborer comme ça. Je suis ravie de votre
idée. Tenez, asseyez-vous à ma place, car on connaît mon écriture au
journal. Et nous allons vous tourner un article, mais là, un article à succès.
Il s’assit, prit une plume, étala devant lui une feuille de papier, et
attendit.
meM Forestier, restée debout, le regardait faire ses préparatifs ; puis elle
atteignit une cigarette sur la cheminée et l’alluma :
— Je ne puis pas travailler sans fumer, dit-elle. Voyons, qu’allez-vous
raconter ?
Il leva la tête vers elle avec étonnement.
— Mais je ne sais pas, moi, puisque je suis venu vous trouver pour ça.
Elle reprit :
— Oui, je vous arrangerai la chose. Je ferai la sauce, mais il me faut le
plat.
Il demeurait embarrassé ; enfin il prononça avec hésitation :
— Je voudrais raconter mon voyage depuis le commencement...
Alors elle s’assit, en face de lui, de l’autre côté de la grande table, et le
regardant dans les yeux :
— Eh bien, racontez-le-moi d’abord, pour moi toute seule, vous
entendez, bien doucement, sans rien oublier, et je choisirai ce qu’il faut
prendre.
Mais comme il ne savait par où commencer, elle se mit à l’interroger
comme aurait fait un prêtre au confessionnal, posant des questions
précises qui lui rappelaient des détails oubliés, des personnages
rencontrés, des figures seulement aperçues.
Quand elle l’eut contraint à parler ainsi pendant un petit quart d’heure,
elle l’interrompit tout à coup :
— Maintenant nous allons commencer. D’abord, nous supposons que
vous adressez à un ami vos impressions, ce qui vous permet de dire un tas
de bêtises, de faire des remarques de toute espèce, d’être naturel et drôle,
si nous pouvons. Commencez :
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« Mon cher Henry, tu veux savoir ce que c’est que l’Algérie, tu le sauras.
Je vais t’envoyer, n’ayant rien à faire dans la petite case de boue sèche qui
me sert d’habitation, une sorte de journal de ma vie, jour par jour, heure
par heure. Ce sera un peu vif quelquefois : tant pis, tu n’es pas obligé de le
montrer aux dames de ta connaissance... »
Elle s’interrompit pour rallumer sa cigarette éteinte, et, aussitôt, le petit
grincement criard de la plume d’oie sur le papier s’arrêta.
— Nous continuons, dit-elle.
« L’Algérie est un grand pays français sur la frontière des grands pays
inconnus qu’on appelle le désert, le Sahara, l’Afrique centrale, etc., etc.
« Alger est la porte, la porte blanche et charmante de cet étrange
continent.
« Mais d’abord il faut y aller, ce qui n’est pas rose pour tout le monde.
Je suis, tu le sais, un excellent écuyer, puisque je dresse les chevaux du
colonel, mais on peut être bon cavalier et mauvais marin. C’est mon cas.
« Te rappelles-tu le major Simbretas, que nous appelions le docteur
Ipéca ? Quand nous nous jugions mûrs pour vingt-quatre heures
d’infirmerie, pays béni, nous passions à la visite.
« Il était assis sur sa chaise, avec ses grosses cuisses ouvertes dans son
pantalon rouge, ses mains sur ses genoux, les bras formant pont, le coude
en l’air, et il roulait ses gros yeux de loto en mordillant sa moustache
blanche.
« Tu te rappelles sa prescription :
« Ce soldat est atteint d’un dérangement d’estomac. Administrez-lui le
ovomitif n 3 selon ma formule, puis douze heures de repos ; il ira bien. »
« Il était souverain, ce vomitif, souverain et irrésistible. On l’avalait
donc, puisqu’il le fallait. Puis, quand on avait passé par la formule du
docteur Ipéca, on jouissait de douze heures de repos bien gagné.
« Eh bien, mon cher, pour atteindre l’Afrique, il faut subir, pendant
quarante heures, une autre sorte de vomitif irrésistible, selon la formule de
la Compagnie Transatlantique. »
Elle se frottait les mains, tout à fait heureuse de son idée.
Elle se leva et se mit à marcher, après avoir allumé une autre cigarette,
et elle dictait, en soufflant des filets de fumée qui sortaient d’abord tout
droit d’un petit trou rond au milieu de ses lèvres serrées, puis s’élargissant,
s’évaporaient en laissant par places, dans l’air, des lignes grises, une sorte
de brume transparente, une buée pareille à des fils d’araignée. Parfois,
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d’un coup de sa main ouverte, elle effaçait ces traces légères et plus
persistantes ; parfois aussi elle les coupait d’un mouvement tranchant de
l’index et regardait ensuite, avec une attention grave, les deux tronçons
d’imperceptible vapeur disparaître lentement.
Et Duroy, les yeux levés, suivait tous ses gestes, toutes ses attitudes,
tous les mouvements de son corps et de son visage occupés à ce jeu vague
qui ne prenait point sa pensée.
Elle imaginait maintenant les péripéties de la route, portraiturait des
compagnons de voyage inventés par elle, et ébauchait une aventure
d’amour avec la femme d’un capitaine d’infanterie qui allait rejoindre son
mari.
Puis, s’étant assise, elle interrogea Duroy sur la topographie de l’Algérie,
qu’elle ignorait absolument. En dix minutes, elle en sut autant que lui, et
elle fit un petit chapitre de géographie politique et coloniale pour mettre le
lecteur au courant et le bien préparer à comprendre les questions
sérieuses qui seraient soulevées dans les articles suivants.
Puis elle continua par une excursion dans la province d’Oran, une
excursion fantaisiste, où il était surtout question des femmes, des
Mauresques, des Juives, des Espagnoles.
— Il n’y a que ça qui intéresse, disait-elle.
Elle termina par un séjour à Saïda, au pied des hauts plateaux, et par
une jolie petite intrigue entre le sous-officier Georges Duroy et une
ouvrière espagnole employée à la manufacture d’alfa de Aïn-el-Hadjar. Elle
racontait les rendez-vous, la nuit, dans la montagne pierreuse et nue, alors
que les chacals, les hyènes et les chiens arabes crient, aboient et hurlent au
milieu des rocs.
Et elle prononça d’une voix joyeuse :
— La suite à demain !
Puis, se relevant :
— C’est comme ça qu’on écrit un article, mon cher monsieur. Signez, s’il
vous plaît.
Il hésitait.
— Mais signez donc.
Alors il se mit à rire, et écrivit au bas de la page : « GEORGES DUROY. »
Elle continuait à fumer en marchant ; et il la regardait toujours, ne
trouvant rien à dire pour la remercier, heureux d’être près d’elle, pénétré
de reconnaissance et du bonheur sensuel de cette intimité naissante. Il lui
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semblait que tout ce qui l’entourait faisait partie d’elle, tout, jusqu’aux
murs couverts de livres. Les sièges, les meubles, l’air où flottait l’odeur du
tabac, avaient quelque chose de particulier, de bon, de doux, de charmant,
qui venait d’elle.
Brusquement elle demanda :
me— Qu’est-ce que vous pensez de mon amie, M de Marelle ?
Il fut surpris :
— Mais... je la trouve... je la trouve très séduisante.
— N’est-ce pas ?
— Oui, certainement.
Il avait envie d’ajouter : « Mais pas autant que vous. » Il n’osa point.
Elle reprit :
— Et si vous saviez comme elle est drôle, originale, intelligente ! C’est
une bohème, par exemple, une vraie bohème. C’est pour cela que son mari
ne l’aime guère. Il ne voit que le défaut et n’apprécie point les qualités.
meDuroy fut stupéfait d’apprendre que M de Marelle était mariée.
C’était bien naturel, pourtant.
Il demanda :
— Tiens... elle est mariée ? Et qu’est-ce que fait son mari ?
meM Forestier haussa tout doucement les épaules et les sourcils, d’un
seul mouvement plein de significations incompréhensibles.
— Oh ! il est inspecteur de la ligne du Nord. Il passe huit jours par mois
à Paris. Ce que sa femme appelle « le service obligatoire » ou encore « la
corvée de semaine », ou encore « la semaine sainte ». Quand vous la
connaîtrez mieux, vous verrez comme elle est fine et gentille. Allez donc la
voir un de ces jours.
Duroy ne pensait plus à partir ; il lui semblait qu’il allait rester toujours,
qu’il était chez lui.
Mais la porte s’ouvrit sans bruit, et un grand monsieur s’avança, qu’on
n’avait point annoncé.
meIl s’arrêta en voyant un homme. M Forestier parut gênée une
seconde, puis elle dit, de sa voix naturelle, bien qu’un peu de rose lui fût
monté des épaules au visage :
— Mais entrez donc, mon cher. Je vous présente un bon camarade de
Charles, M. Georges Duroy, un futur journaliste.
Puis, sur un ton différent, elle annonça :
— Le meilleur et le plus intime de nos amis, le comte de Vaudrec.
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Les deux hommes se saluèrent en se regardant au fond des yeux, et
Duroy tout aussitôt se retira.
On ne le retint pas. Il balbutia quelques remerciements, serra la main
tendue de la jeune femme, s’inclina encore devant le nouveau venu, qui
gardait un visage froid et sérieux d’homme du monde, et il sortit tout à fait
troublé, comme s’il venait de commettre une sottise.
En se retrouvant dans la rue, il se sentit triste, mal à l’aise, obsédé par
l’obscure sensation d’un chagrin voilé. Il allait devant lui, se demandant
pourquoi cette mélancolie subite lui était venue ; il ne trouvait point, mais
la figure sévère du comte de Vaudrec, un peu vieux déjà, avec des cheveux
gris, l’air tranquille et insolent d’un particulier très riche et sûr de lui,
revenait sans cesse dans son souvenir.
Et il s’aperçut que l’arrivée de cet inconnu, brisant un tête-à-tête
charmant où son cœur s’accoutumait déjà, avait fait passer en lui cette
impression de froid et de désespérance qu’une parole entendue, une
misère entrevue, les moindres choses parfois suffisent à nous donner.
Et il lui semblait aussi que cet homme, sans qu’il devinât pourquoi,
avait été mécontent de le trouver là.
Il n’avait plus rien à faire jusqu’à trois heures ; et il n’était pas encore
midi. Il lui restait en poche six francs cinquante : il alla déjeuner au
bouillon Duval. Puis il rôda sur le boulevard ; et comme trois heures
sonnaient, il monta l’escalier-réclame de la Vie Française.
Les garçons de bureau, assis sur une banquette, les bras croisés,
attendaient, tandis que, derrière une sorte de petite chaire de professeur,
un huissier classait la correspondance qui venait d’arriver. La mise en scène
était parfaite pour en imposer aux visiteurs. Tout le monde avait de la
tenue, de l’allure, de la dignité, du chic, comme il convenait dans
[7]l’antichambre d’un grand journal .
Duroy demanda :
— M. Walter, s’il vous plaît ?
L’huissier répondit :
— M. le directeur est en conférence. Si monsieur veut bien s’asseoir un
peu. Et il indiqua le salon d’attente, déjà plein de monde.
On voyait là des hommes graves, décorés, importants, et des hommes
négligés au linge invisible, dont la redingote fermée jusqu’au col, portait
sur la poitrine des dessins de taches rappelant les découpures des
continents et des mers sur les cartes de géographie. Trois femmes étaient
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mêlées à ces gens. Une d’elles était jolie, souriante, parée, et avait l’air
d’une cocotte ; sa voisine, au masque tragique, ridée, parée aussi d’une
façon sévère, portait en elle ce quelque chose de fripé, d’artificiel qu’ont,
en général, les anciennes actrices, une sorte de fausse jeunesse éventée,
comme un parfum d’amour ranci.
La troisième femme, en deuil, se tenait dans un coin, avec une allure de
veuve désolée. Duroy pensa qu’elle venait demander l’aumône.
Cependant on ne faisait entrer personne, et plus de vingt minutes
s’étaient écoulées.
Alors Duroy eut une idée, et, retournant trouver l’huissier :
— M. Walter m’a donné rendez-vous à trois heures, dit-il. En tous cas,
voyez si mon ami M. Forestier n’est pas ici.
Alors on le fit passer par un long corridor qui l’amena dans une grande
salle où quatre messieurs écrivaient autour d’une large table verte.
Forestier, debout devant la cheminée, fumait une cigarette en jouant au
bilboquet. Il était très adroit à ce jeu et piquait à tous coups la bille
énorme en buis jaune sur la petite pointe de bois. Il comptait : « Vingt-
deux, — vingt-trois, — vingt-quatre, — vingt-cinq. »
Duroy prononça : « Vingt-six ». Et son ami leva les yeux, sans arrêter le
mouvement régulier de son bras :
— Tiens, te voilà ! Hier j’ai fait cinquante-sept coups de suite. Il n’y a
que Saint-Potin qui soit plus fort que moi ici. As-tu vu le patron ? Il n’y a
rien de plus drôle que de regarder cette vieille bedole de Norbert jouer au
bilboquet. Il ouvre la bouche comme pour avaler la boule.
Un des rédacteurs tourna la tête vers lui :
— Dis donc, Forestier, j’en connais un à vendre, un superbe en bois des
îles. Il a appartenu à la reine d’Espagne, à ce qu’on dit. On en réclame
soixante francs. Ça n’est pas cher.
Forestier demanda :
— Où loge-t-il ?
Et comme il avait manqué son trente-septième coup, il ouvrit une
armoire où Duroy aperçut une vingtaine de bilboquets superbes, rangés et
numérotés comme des bibelots dans une collection. Puis, ayant posé son
instrument à sa place ordinaire, il répéta :
— Où loge-t-il, ce joyau ?
Le journaliste répondit :
— Chez un marchand de billets du Vaudeville. Je t’apporterai la chose
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demain, si tu veux.
— Oui, c’est entendu. S’il est vraiment beau, je le prends ; on n’a jamais
trop de bilboquets.
Puis se tournant vers Duroy :
— Viens avec moi, je vais t’introduire chez le patron, sans quoi tu
pourrais moisir jusqu’à sept heures du soir.
Ils retraversèrent le salon d’attente, où les mêmes personnes
demeuraient dans le même ordre. Dès que Forestier parut, la jeune femme
et la vieille actrice, se levant vivement, vinrent à lui.
Il les emmena, l’une après l’autre, dans l’embrasure de la fenêtre, et,
bien qu’ils prissent soin de causer à voix basse, Duroy remarqua qu’il les
tutoyait l’une et l’autre.
Puis, ayant poussé deux portes capitonnées, ils pénétrèrent chez le
directeur.
La conférence, qui durait depuis une heure, était une partie d’écarté
avec quelques-uns de ces messieurs à chapeaux plats que Duroy avait
remarqués la veille.
M. Walter tenait les cartes et jouait avec une attention concentrée et
des mouvements cauteleux, tandis que son adversaire abattait, relevait,
maniait les légers cartons coloriés avec une souplesse, une adresse et une
grâce de joueur exercé. Nobert de Varenne écrivait un article, assis dans le
fauteuil directorial, et Jacques Rival, étendu tout au long sur un divan,
fumait un cigare, les yeux fermés.
On sentait là dedans le renfermé, le cuir des meubles, le vieux tabac et
l’imprimerie ; on sentait cette odeur particulière des salles de rédaction
que connaissent tous les journalistes.
Sur la table en bois noir aux incrustations de cuivre, un incroyable amas
de papiers gisait : lettres, cartes, journaux, revues, notes de fournisseurs,
imprimés de toute espèce.
Forestier serra les mains des parieurs debout derrière les joueurs, et
sans dire un mot regarda la partie ; puis, dès que le père Walter eut gagné,
il présenta :
— Voici mon ami Duroy.
Le directeur considéra brusquement le jeune homme de son coup d’œil
glissé par dessus le verre des lunettes, puis il demanda :
— M’apportez-vous mon article ? Ça irait très bien aujourd’hui, en
même temps que la discussion Morel.
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Duroy tira de sa poche les feuilles de papier pliées en quatre :
— Voici, monsieur.
Le patron parut ravi, et, souriant :
— Très bien, très bien. Vous êtes de parole. Il faudra me revoir ça,
Forestier ?
Mais Forestier s’empressa de répondre :
— Ce n’est pas la peine, monsieur Walter : j’ai fait la chronique avec lui
pour lui apprendre le métier. Elle est très bonne.
Et le directeur, qui recevait à présent les cartes données par un grand
monsieur maigre, un député du centre gauche, ajouta avec indifférence :
— C’est parfait, alors.
Forestier ne le laissa pas commencer sa nouvelle partie ; et, se baissant
vers son oreille :
— Vous savez que vous m’avez promis d’engager Duroy pour remplacer
Marambot. Voulez-vous que je le retienne aux mêmes conditions ?
— Oui, parfaitement.
Et prenant le bras de son ami, le journaliste l’entraîna pendant que M.
Walter se remettait à jouer.
Norbert de Varenne n’avait pas levé la tête, il semblait n’avoir pas vu ou
reconnu Duroy. Jacques Rival, au contraire, lui avait serré la main avec une
énergie démonstrative et voulue de bon camarade sur qui on peut compter
en cas d’affaire.
Ils retraversèrent le salon d’attente, et comme tout le monde levait les
yeux, Forestier dit à la plus jeune des femmes, assez haut pour être
entendu des autres patients :
— Le directeur va vous recevoir tout à l’heure. Il est en conférence en ce
moment avec deux membres de la commission du budget.
Puis il passa vivement, d’un air important et pressé, comme s’il allait
rédiger aussitôt une dépêche de la plus extrême gravité.
Dès qu’ils furent rentrés dans la salle de rédaction, Forestier retourna
prendre immédiatement son bilboquet, et, tout en se remettant à jouer, et
en coupant ses phrases pour compter les coups, il dit à Duroy :
— Voilà. Tu viendras ici tous les jours à trois heures et je te dirai les
courses et les visites qu’il faudra faire, soit dans le jour, soit dans la soirée,
soit dans la matinée. — Un, — je vais te donner d’abord une lettre
d’introduction pour le chef du premier bureau de la préfecture de police,
— deux, — qui te mettra en rapport avec un de ses employés. Et tu
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t’arrangeras avec lui pour toutes les nouvelles importantes, — trois, — du
service de la préfecture, les nouvelles officielles et quasi officielles, bien
entendu. Pour tout le détail, tu t’adresseras à Saint-Potin, qui est au
courant, — quatre, — tu le verras tout à l’heure ou demain. Il faudra
surtout t’accoutumer à tirer les vers du nez des gens que je t’enverrai voir,
— cinq, — et à pénétrer partout malgré les portes fermées, — six. — Tu
toucheras pour cela deux cents francs par mois de fixe, plus deux sous la
ligne pour les échos intéressants de ton cru, — sept, — plus deux sous la
ligne également pour les articles qu’on te commandera sur des sujets
divers, — huit.
Puis il ne fit plus attention qu’à son jeu, et il continua à compter
lentement, — neuf, — dix, — onze, — douze, — treize. — Il manqua le
quatorzième, et, jurant :
— Nom de dieu de treize ; il me porte toujours la guigne, ce bougre-là.
Je mourrai un treize certainement.
Un des rédacteurs qui avait fini sa besogne prit à son tour un bilboquet
dans l’armoire ; c’était un tout petit homme qui avait l’air d’un enfant,
bien qu’il fût âgé de trente-cinq ans ; et plusieurs autres journalistes étant
entrés, ils allèrent l’un après l’autre chercher le joujou qui leur appartenait.
Bientôt ils furent six, côte à côte, le dos au mur, qui lançaient en l’air, d’un
mouvement pareil et régulier, les boules rouges, jaunes ou noires, suivant
la nature du bois. Et une lutte s’étant établie, les deux rédacteurs qui
travaillaient encore se levèrent pour juger les coups.
Forestier gagna de onze points. Alors le petit homme à l’air enfantin,
qui avait perdu, sonna le garçon de bureau et commanda : « Neuf bocks ».
Et ils se remirent à jouer en attendant les rafraîchissements.
Duroy but un verre de bière avec ses nouveaux confrères, puis il
demanda à son ami :
— Que faut-il que je fasse ?
L’autre répondit :
— Je n’ai rien pour toi aujourd’hui. Tu peux t’en aller si tu veux.
— Et... notre... notre... article... est-ce ce soir qu’il passera ?
— Oui, mais ne t’en occupe pas : je corrigerai les épreuves. Fais la suite
pour demain, et viens ici à trois heures, comme aujourd’hui.
Et Duroy, ayant serré toutes les mains sans savoir même le nom de leurs
possesseurs, redescendit le bel escalier, le cœur joyeux et l’esprit allègre.
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
IV
Georges Duroy dormit mal, tant l’excitait le désir de voir imprimé son
article. Dès que le jour parut, il fut debout, et il rôdait dans la rue bien
avant l’heure où les porteurs de journaux vont, en courant, de kiosque en
kiosque.
Alors il gagna la gare Saint-Lazare, sachant bien que la Vie Française y
arriverait avant de parvenir dans son quartier. Comme il était encore trop
tôt, il erra sur le trottoir.
Il vit arriver la marchande, qui ouvrit sa boutique de verre, puis il
aperçut un homme portant sur sa tête un tas de grands papiers pliés. Il se
précipita : c’étaient le Figaro, le Gil-Blas, le Gaulois, l’Événement, et deux ou
trois autres feuilles du matin ; mais la Vie Française n’y était pas.
Une peur le saisit : « Si on avait remis au lendemain les Souvenirs d’un
chasseur d’Afrique, ou si, par hasard, la chose n’avait pas plu, au dernier
moment, au père Walter ? »
En redescendant vers le kiosque, il s’aperçut qu’on vendait le journal,
sans qu’il l’eût vu apporter. Il se précipita, le déplia, après avoir jeté les
trois sous, et parcourut les titres de la première page. — Rien. — Son cœur
se mit à battre ; il ouvrit la feuille, et il eut une forte émotion en lisant, au
bas d’une colonne en grosses lettres : « Georges Duroy ». Ça y était ! quelle
joie !
Il se mit à marcher, sans penser, le journal à la main, le chapeau sur le
côté, avec une envie d’arrêter les passants pour leur dire : « Achetez ça —
achetez ça ! Il y a un article de moi ». Il aurait voulu pouvoir crier de tous
ses poumons, comme font certains hommes, le soir, sur les boulevards :
« Lisez la Vie Française, lisez l’article de Georges Duroy : Les Souvenirs d’un
chasseur d’Afrique ! » Et, tout à coup, il éprouva le désir de lire lui-même
cet article, de le lire dans un endroit public, dans un café bien en vue. Et il
chercha un établissement qui fût déjà fréquenté. Il lui fallut marcher
longtemps. Il s’assit enfin devant une espèce de marchand de vin où
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plusieurs consommateurs étaient déjà installés, et il demanda : « Un
rhum », comme il aurait demandé : « Une absinthe », sans songer à l’heure.
Puis il appela : « Garçon, donnez-moi la Vie Française ».
Un homme à tablier blanc accourut :
— Nous ne l’avons pas, monsieur, nous ne recevons que le Rappel, le
Siècle, la Lanterne et le Petit Parisien.
Duroy déclara, d’un ton furieux et indigné :
— En voilà une boîte ! Alors, allez me l’acheter.
Le garçon y courut, la rapporta. Duroy se mit à lire son article ; et
plusieurs fois il dit, tout haut : Très bien, très bien ! pour attirer l’attention
des voisins et leur inspirer le désir de savoir ce qu’il y avait dans cette
feuille. Puis il la laissa sur la table en s’en allant. Le patron s’en aperçut, le
rappela :
— Monsieur, monsieur, vous oubliez votre journal !
Et Duroy répondit :
— Je vous le laisse, je l’ai lu. Il y a d’ailleurs aujourd’hui, dedans, une
chose très intéressante.
Il ne désigna pas la chose, mais il vit, en s’en allant, un de ses voisins
prendre la Vie Française sur la table où il l’avait laissée.
Il pensa : « Que vais-je faire, maintenant ? » Et il se décida à aller à son
bureau toucher son mois et donner sa démission. Il tressaillit d’avance de
plaisir à la pensée de la tête que feraient son chef et ses collègues. L’idée
de l’effarement du chef, surtout, le ravissait.
Il marchait lentement pour ne pas arriver avant neuf heures et demie, la
caisse n’ouvrant qu’à dix heures.
Son bureau était une grande pièce sombre, où il fallait tenir le gaz
allumé presque tout le jour en hiver. Elle donnait sur une cour étroite, en
face d’autres bureaux. Ils étaient huit employés là dedans, plus un sous-
chef dans un coin, caché derrière un paravent.
Duroy alla d’abord chercher ses cent dix-huit francs vingt-cinq centimes,
enfermés dans une enveloppe jaune et déposés dans le tiroir du commis
chargé des payements, puis il pénétra d’un air vainqueur dans la vaste salle
de travail où il avait déjà passé tant de jours.
Dès qu’il fut entré, le sous-chef, M. Potel, l’appela :
— Ah ! c’est vous, M. Duroy ? Le chef vous a déjà demandé plusieurs
fois. Vous savez qu’il n’admet pas qu’on soit malade deux jours de suite
sans attestation du médecin.
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Duroy, qui se tenait debout au milieu du bureau, préparant son effet,
répondit d’une voix forte :
— Je m’en fiche un peu, par exemple !
Il y eut parmi les employés un mouvement de stupéfaction, et la tête de
M. Potel apparut, effarée, au-dessus du paravent qui l’enfermait comme
une boîte.
Il se barricadait là dedans, par crainte des courants d’air, car il était
rhumatisant. Il avait seulement percé deux trous dans le papier pour
surveiller son personnel.
On entendait voler les mouches. Le sous-chef, enfin, demanda avec
hésitation :
— Vous avez dit ?
— J’ai dit que je m’en fichais un peu. Je ne viens aujourd’hui que pour
donner ma démission. Je suis entré comme rédacteur à la Vie Française
avec cinq cents francs par mois, plus les lignes. J’y ai même débuté ce
matin.
Il s’était pourtant promis de faire durer le plaisir ; mais il n’avait pu
résister à l’envie de tout lâcher d’un seul coup.
L’effet, du reste, était complet. Personne ne bougeait.
Alors Duroy déclara :
— Je vais prévenir M. Perthuis, puis je viendrai vous faire mes adieux.
Et il sortit pour aller trouver le chef, qui s’écria en l’apercevant :
— Ah ! vous voilà. Vous savez que je ne veux pas...
L’employé lui coupa la parole :
— Ce n’est pas la peine de gueuler comme ça...
M. Perthuis, un gros homme rouge comme une crête de coq, demeura
suffoqué par la surprise.
Duroy reprit :
— J’en ai assez de votre boutique. J’ai débuté ce matin dans le
journalisme, où on me fait une très belle position. J’ai bien l’honneur de
vous saluer.
Et il sortit. Il était vengé.
Il alla en effet serrer la main de ses anciens collègues, qui osaient à
peine lui parler, par peur de se compromettre, car on avait entendu sa
conversation avec le chef, la porte étant restée ouverte.
Et il se retrouva dans la rue avec son traitement dans sa poche. Il se
paya un déjeuner succulent dans un bon restaurant à prix modérés qu’il
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connaissait ; puis, ayant encore acheté et laissé la Vie Française sur la table
où il avait mangé, il pénétra dans plusieurs magasins où il acheta de menus
objets, rien que pour les faire livrer chez lui et donner son nom : « Georges
Duroy ».
Il ajoutait : « Je suis le rédacteur de la Vie Française. »
Puis il indiquait la rue et le numéro, en ayant soin de stipuler : « Vous
laisserez chez le concierge. »
Comme il avait encore du temps, il entra chez un lithographe qui
fabriquait des cartes de visite à la minute, sous les yeux des passants ; et il
s’en fit faire immédiatement une centaine, qui portaient, imprimée sous
son nom, sa nouvelle qualité.
Puis il se rendit au journal.
Forestier le reçut de haut, comme on reçoit un inférieur :
— Ah ! te voilà, très bien. J’ai justement plusieurs affaires pour toi.
Attends-moi dix minutes. Je vais d’abord finir ma besogne.
Et il continua une lettre commencée. A l’autre bout de la grande table,
un petit homme très pâle, bouffi, très gras, chauve, avec un crâne tout
blanc et luisant, écrivait, le nez sur son papier, par suite d’une myopie
excessive.
Forestier lui demanda :
— Dis donc, Saint-Potin, à quelle heure vas-tu interwiever nos gens ?
— A quatre heures.
— Tu emmèneras avec toi le jeune Duroy ici présent, et tu lui dévoileras
les arcanes du métier.
— C’est entendu.
Puis, se tournant vers son ami, Forestier ajouta :
— As-tu apporté la suite sur l’Algérie ? Le début de ce matin a eu
beaucoup de succès.
Duroy, interdit, balbutia :
— Non, — j’avais cru avoir le temps dans l’après-midi, — j’ai eu un tas
de choses à faire, — je n’ai pas pu...
L’autre leva les épaules d’un air mécontent :
— Si tu n’es pas plus exact que ça, tu rateras ton avenir, toi. Le père
Walter comptait sur ta copie. Je vais lui dire que ce sera pour demain. Si tu
crois que tu seras payé pour ne rien faire, tu te trompes.
Puis, après un silence, il ajouta :
— On doit battre le fer quand il est chaud, que diable !
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Saint-Potin se leva :
— Je suis prêt, dit-il.
Alors Forestier se renversant sur sa chaise, prit une pose presque
solennelle pour donner ses instructions, et, se tournant vers Duroy :
— Voilà. Nous avons à Paris depuis deux jours le général chinois Li-
Theng-Fao, descendu au Continental, et le rajah Taposahib Ramaderao
Pali, descendu à l’Hôtel Bristol. Vous allez leur prendre une conversation.
Puis, se tournant vers Saint-Potin :
— N’oublie point les principaux points que je t’ai indiqués. Demande au
général et au rajah leur opinion sur les menées de l’Angleterre dans
l’Extrême-Orient, leurs idées sur son système de colonisation et de
domination, leurs espérances relatives à l’intervention de l’Europe, et de la
France en particulier, dans leurs affaires.
Il se tut, puis il ajouta, parlant à la cantonade :
— Il sera on ne peut plus intéressant pour nos lecteurs de savoir en
même temps ce qu’on pense en Chine et dans les Indes sur ces questions,
qui passionnent si fort l’opinion publique en ce moment.
Il ajouta, pour Duroy :
— Observe comment Saint-Potin s’y prendra, c’est un excellent reporter,
et tâche d’apprendre les ficelles pour vider un homme en cinq minutes.
Puis il recommença à écrire avec gravité, avec l’intention évidente de
bien établir les distances, de bien mettre à sa place son ancien camarade et
nouveau confrère.
Dès qu’ils eurent franchi la porte, Saint-Potin se mit à rire et dit à
Duroy :
— En voilà un faiseur ! Il nous la fait à nous-mêmes. On dirait vraiment
qu’il nous prend pour ses lecteurs.
Puis ils descendirent sur le boulevard, et le reporter demanda :
— Buvez-vous quelque chose ?
— Oui, volontiers. Il fait très chaud.
Ils entrèrent dans un café et se firent servir des boissons fraîches. Et
Saint-Potin se mit à parler. Il parla de tout le monde et du journal avec une
profusion de détails surprenants.
— Le patron ? Un vrai juif ! Et vous savez, les juifs, on ne les changera
jamais. Quelle race !
Et il cita des traits étonnants d’avarice, de cette avarice particulière aux
fils d’Israël, des économies de dix centimes, des marchandages de
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cuisinière, des rabais honteux demandés et obtenus, toute une manière
d’être d’usurier, de prêteur à gages.
— Et avec ça, pourtant, un bon zig qui ne croit à rien et roule tout le
monde. Son journal, qui est officieux, catholique, libéral, républicain,
orléaniste, tarte à la crème et boutique à treize, n’a été fondé que pour
soutenir ses opérations de bourse et ses entreprises de toute sorte. Pour
ça il est très fort, et il gagne des millions au moyen de sociétés qui n’ont
pas quatre sous de capital...
Il allait toujours, appelant Duroy « mon cher ami ».
— Et il a des mots à la Balzac, ce grigou. Figurez-vous que, l’autre jour,
je me trouvais dans son cabinet avec cette antique bedole de Norbert, et
ce Don Quichotte de Rival, quand Montelin, notre administrateur, arrive,
avec sa serviette en maroquin sous le bras, cette serviette que tout Paris
connaît. Walter leva le nez et demanda : « Quoi de neuf ? »
Montelin répondit avec naïveté : « Je viens de payer les seize mille
francs que nous devions au marchand de papier. »
Le patron fit un bond, un bond étonnant.
— Vous dites ?
— Que je viens de payer M. Privas.
— Mais vous êtes fou !
— Pourquoi ?
— Pourquoi... pourquoi... pourquoi...
Il ôta ses lunettes, les essuya. Puis il sourit, d’un drôle de sourire qui
court autour de ses grosses joues chaque fois qu’il va dire quelque chose
de malin ou de fort, et avec un ton gouailleur et convaincu, il prononça :
« Pourquoi ? Parce que nous pouvions obtenir là-dessus une réduction de
quatre à cinq mille francs. »
Montelin, étonné, reprit : « Mais, monsieur le directeur, tous les
comptes étaient réguliers, vérifiés par moi et approuvés par vous... »
Alors le patron, redevenu sérieux, déclara : « On n’est pas naïf comme
[8]vous. Sachez, monsieur Montelin, qu’il faut toujours accumuler ses
dettes pour transiger. »
Et Saint-Potin ajouta, avec un hochement de tête de connaisseur :
— Hein ? Est-il à la Balzac, celui-là ?
Duroy n’avait pas lu Balzac, mais il répondit avec conviction :
— Bigre, oui.
mePuis le reporter parla de M Walter, une grande dinde, de Norbert de
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Varenne, un vieux raté, de Rival, une ressucée de Fervacques. Puis il en vint
à Forestier.
— Quant à celui-là, il a de la chance d’avoir épousé sa femme, voilà
tout.
Duroy demanda :
— Qu’est-ce au juste que sa femme ?
Saint-Potin se frotta les mains :
— Oh ! une rouée, une fine mouche. C’est la maîtresse d’un vieux viveur
nommé Vaudrec, le comte de Vaudrec, qui l’a dotée et mariée...
Duroy sentit brusquement une sensation de froid, une sorte de
crispation nerveuse, un besoin d’injurier et de gifler ce bavard. Mais il
l’interrompit simplement pour lui demander :
— C’est votre nom, Saint-Potin ?
L’autre répondit avec simplicité :
— Non, je m’appelle Thomas. C’est au journal qu’on m’a surnommé
Saint-Potin.
Et Duroy, payant les consommations, reprit :
— Mais il me semble qu’il est tard et que nous avons deux nobles
seigneurs à visiter.
Saint-Potin se mit à rire :
— Vous êtes encore naïf, vous ! Alors vous croyez comme ça que je vais
aller demander à ce Chinois et à cet Indien ce qu’ils pensent de
l’Angleterre ? Comme si je ne le savais pas mieux qu’eux, ce qu’ils doivent
penser pour les lecteurs de la Vie Française. J’en ai déjà interwievé cinq
cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens, Japonais et autres. Ils
répondent tous la même chose, d’après moi. Je n’ai qu’à reprendre mon
article sur le dernier venu et à le copier mot pour mot. Ce qui change, par
exemple, c’est leur tête, leur nom, leurs titres, leur âge, leur suite. Oh ! là-
dessus, il ne faut pas d’erreur, parce que je serais relevé raide par le Figaro
ou le Gaulois. Mais sur ce sujet le concierge de l’Hôtel Bristol et celui du
Continental m’auront renseigné en cinq minutes. Nous irons à pied jusque-
là en fumant un cigare. Total : cent sous de voiture à réclamer au journal.
Voilà, mon cher, comment on s’y prend quand on est pratique.
Duroy demanda :
— Ça doit rapporter bon d’être reporter dans ces conditions-là ?
Le journaliste répondit avec mystère :
— Oui, mais rien ne rapporte autant que les échos, à cause des
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réclames déguisées.
Ils s’étaient levés et suivaient le boulevard, vers la Madeleine. Et Saint-
Potin, tout à coup, dit à son compagnon :
— Vous savez, si vous avez à faire quelque chose, je n’ai pas besoin de
vous, moi.
Duroy lui serra la main, et s’en alla.
L’idée de son article à écrire dans la soirée le tracassait, et il se mit à y
songer. Il emmagasina des idées, des réflexions, des jugements, des
anecdotes, tout en marchant, et il monta jusqu’au bout de l’avenue des
Champs-Élysées, où on ne voyait que de rares promeneurs, Paris étant vide
par ces jours de chaleur.
Ayant dîné chez un marchand de vin auprès de l’Arc de triomphe de
l’Étoile, il revint lentement à pied chez lui par les boulevards extérieurs, et
il s’assit devant sa table pour travailler.
Mais dès qu’il eut sous les yeux la grande feuille de papier blanc, tout
ce qu’il avait amassé de matériaux s’envola de son esprit, comme si sa
cervelle se fût évaporée. Il essayait de ressaisir des bribes de souvenirs et
de les fixer : ils lui échappaient à mesure qu’il les reprenait, ou bien ils se
précipitaient pêle-mêle, et il ne savait comment les présenter, les habiller,
ni par lequel commencer.
Après une heure d’efforts et cinq pages de papier noircies par des
phrases de début qui n’avaient point de suite, il se dit : « Je ne suis pas
encore assez rompu au métier. Il faut que je prenne une nouvelle leçon. »
meEt tout de suite la perspective d’une autre matinée de travail avec M
Forestier, l’espoir de ce long tête-à-tête intime, cordial, si doux, le firent
tressaillir de désir. Il se coucha bien vite, ayant presque peur à présent de
se remettre à la besogne et de réussir tout à coup.
Il ne se leva, le lendemain, qu’un peu tard, éloignant et savourant
d’avance le plaisir de cette visite.
Il était dix heures passées quand il sonna chez son ami.
Le domestique répondit :
— C’est que Monsieur est en train de travailler.
Duroy n’avait point songé que le mari pouvait être là. Il insista
cependant :
— Dites-lui que c’est moi, pour une affaire pressante.
Après cinq minutes d’attente, on le fit entrer dans le cabinet où il avait
passé une si bonne matinée.
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A la place occupée par lui, Forestier maintenant était assis et écrivait,
en robe de chambre, les pieds dans ses pantoufles, la tête couverte d’une
petite toque anglaise ; tandis que sa femme, enveloppée du même peignoir
blanc, et accoudée à la cheminée, dictait, une cigarette à la bouche.
Duroy, s’arrêtant sur le seuil, murmura :
— Je vous demande bien pardon ; je vous dérange ?
Et son ami, ayant tourné la tête, une tête furieuse, grogna :
— Qu’est-ce que tu veux encore ? Dépêche-toi, nous sommes pressés.
L’autre, interdit, balbutiait :
— Non, ce n’est rien, pardon.
Mais Forestier, se fâchant :
— Allons, sacrebleu ! ne perds pas de temps ; tu n’as pourtant pas forcé
ma porte pour le plaisir de nous dire bonjour.
Alors Duroy, fort troublé, se décida :
— Non... voilà... c’est que... je n’arrive pas encore à faire mon article...
et tu as été... vous avez été si... si... si gentils la dernière fois que... que
j’espérais... que j’ai osé venir... Forestier lui coupa la parole :
— Tu te fiches du monde, à la fin ! Alors tu t’imagines que je vais faire
ton métier, et que tu n’auras qu’à passer à la caisse au bout du mois. Non !
elle est bonne, celle-là !
La jeune femme continuait à fumer, sans dire un mot, souriant toujours
d’un vague sourire qui semblait un masque aimable sur l’ironie de sa
pensée.
Et Duroy, rougissant, bégayait :
— Excusez-moi... j’avais cru... j’avais pensé...
Puis brusquement, d’une voix claire :
— Je vous demande mille fois pardon, madame, en vous adressant
encore mes remerciements les plus vifs pour la chronique si charmante que
vous m’avez faite hier.
Puis il dit à Charles : « Je serai à trois heures au journal, » et il sortit.
Il retourna chez lui, à grands pas, en grommelant : « Eh bien, je m’en
vais la faire celle-là, et tout seul, et ils verront... »
A peine rentré, la colère l’excitant, il se mit à écrire.
meIl continua l’aventure commencée par M Forestier, accumulant des
détails de roman-feuilleton, des péripéties surprenantes et des
descriptions ampoulées, avec une maladresse de style de collégien et des
formules de sous-officier. En une heure, il eut terminé une chronique qui
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ressemblait à un chaos de folies, et il la porta, avec assurance, à la Vie
Française.
La première personne qu’il rencontra fut Saint-Potin, qui, lui serrant la
main avec une énergie de complice, demanda :
— Vous avez lu ma conversation avec le Chinois et avec l’Hindou. Est-ce
assez drôle ? Ça a amusé tout Paris. Et je n’ai pas vu seulement le bout de
leur nez.
Duroy, qui n’avait rien lu, prit aussitôt le journal, et il parcourut de l’œil
un long article intitulé « Inde et Chine », pendant que le reporter lui
indiquait et soulignait les passages les plus intéressants.
Forestier survint, soufflant, pressé, l’air affairé :
— Ah bon, j’ai besoin de vous deux.
Et il leur indiqua une série d’informations politiques qu’il fallait se
procurer pour le soir même.
Duroy lui rendit son article.
— Voici la suite sur l’Algérie.
— Très bien, donne : je vais la remettre au patron.
Ce fut tout.
Saint-Potin entraîna son nouveau confrère, et lorsqu’ils furent dans le
corridor, il lui dit :
— Avez-vous passé à la caisse ?
— Non. Pourquoi ?
— Pourquoi ? Pour vous faire payer. Voyez-vous, il faut toujours
prendre un mois d’avance. On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Mais... je ne demande pas mieux.
— Je vais vous présenter au caissier. Il ne fera point de difficultés. On
paye bien ici.
Et Duroy alla toucher ses deux cents francs, plus vingt-huit francs pour
son article de la veille, qui, joints à ce qui lui restait de son traitement du
chemin de fer, lui faisait trois cent quarante francs en poche.
Jamais il n’avait tenu pareille somme, et il se crut riche pour des temps
indéfinis.
Puis Saint-Potin l’emmena bavarder dans les bureaux de quatre ou cinq
feuilles rivales, espérant que les nouvelles qu’on l’avait chargé de recueillir
avaient été prises déjà par d’autres, et qu’il saurait bien les leur souffler,
grâce à l’abondance et à l’astuce de sa conversation.
Le soir venu, Duroy, qui n’avait plus rien à faire, songea à retourner aux
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Folies-Bergère, et, payant d’audace, il se présenta au contrôle :
— Je m’appelle Georges Duroy, rédacteur à la Vie Française. Je suis venu
l’autre jour avec M. Forestier, qui m’avait promis de demander mes
entrées. Je ne sais s’il y a songé.
On consulta un registre. Son nom ne s’y trouvait pas inscrit. Cependant
le contrôleur, homme très affable, lui dit :
— Entrez toujours, monsieur, et adressez vous-même votre demande à
M. le directeur, qui y fera droit assurément.
Il entra, et presque aussitôt il rencontra Rachel, la femme emmenée le
premier soir.
Elle vint à lui :
— Bonjour, mon chat. Tu vas bien ?
— Très bien, et toi ?
— Moi, pas mal. Tu ne sais pas, j’ai rêvé deux fois de toi depuis l’autre
jour.
Duroy sourit, flatté :
— Ah ! ah ! et qu’est-ce que ça prouve ?
— Ça prouve que tu m’as plu, gros serin, et que nous recommencerons
quand ça te dira.
— Aujourd’hui si tu veux.
— Oui, je veux bien.
— Bon, mais écoute...
Il hésitait, un peu confus de ce qu’il allait faire :
— C’est que, cette fois, je n’ai pas le sou : je viens du cercle, où j’ai tout
claqué.
Elle le regardait au fond des yeux, flairant le mensonge avec son instinct
et sa pratique de fille habituée aux roueries et aux marchandages des
hommes. Elle dit :
— Blagueur ! Tu sais, ça n’est pas gentil avec moi cette manière-là.
Il eut un sourire embarrassé :
— Si tu veux dix francs, c’est tout ce qui me reste.
Elle murmura avec un désintéressement de courtisane qui se paye un
caprice :
— Ce qui te plaira, mon chéri : je ne veux que toi.
Et levant ses yeux séduits vers la moustache du jeune homme, elle prit
son bras et s’appuya dessus amoureusement :
— Allons boire une grenadine d’abord. Et puis nous ferons un tour
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ensemble. Moi je voudrais aller à l’Opéra, comme ça, avec toi, pour te
montrer. Et puis nous rentrerons de bonne heure, n’est-ce pas ?
...................
Il dormit tard chez cette fille. Il faisait jour quand il sortit, et la pensée
lui vint aussitôt d’acheter la Vie Française. Il ouvrit le journal d’une main
fiévreuse ; sa chronique n’y était pas ; et il demeurait debout sur le
trottoir, parcourant anxieusement de l’œil les colonnes imprimées avec
l’espoir d’y trouver, enfin, ce qu’il cherchait.
Quelque chose de pesant tout à coup accablait son cœur, car, après la
fatigue d’une nuit d’amour, cette contrariété tombant sur sa lassitude avait
le poids d’un désastre.
Il remonta chez lui et s’endormit tout habillé sur son lit.
En entrant quelques heures plus tard dans les bureaux de la rédaction,
il se présenta devant M. Walter :
— J’ai été tout surpris ce matin, monsieur, de ne pas trouver mon
second article sur l’Algérie.
Le directeur leva la tête, et d’une voix sèche :
— Je l’ai donné à votre ami Forestier, en le priant de le lire ; il ne l’a pas
trouvé suffisant : il faudra me le refaire.
Duroy, furieux, sortit sans répondre un mot, et, pénétrant brusquement
dans le cabinet de son camarade :
— Pourquoi n’as-tu pas fait paraître, ce matin, ma chronique ?
Le journaliste fumait une cigarette, le dos au fond de son fauteuil et les
pieds sur sa table, salissant de ses talons un article commencé. Il articula
tranquillement avec un son de voix ennuyé et lointain, comme s’il parlait
du fond d’un trou :
— Le patron l’a trouvé mauvais, et m’a chargé de te le remettre pour le
recommencer. Tiens, le voilà.
Et il indiquait du doigt les feuilles dépliées sous un presse-papier.
Duroy, confondu, ne trouva rien à dire, et, comme il mettait sa prose
dans sa poche, Forestier reprit :
— Aujourd’hui tu vas te rendre d’abord à la préfecture...
Et il indiqua une série de courses d’affaires, de nouvelles à recueillir.
Duroy s’en alla, sans avoir pu découvrir le mot mordant qu’il cherchait.
Il rapporta son article le lendemain. Il lui fut rendu de nouveau. L’ayant
refait une troisième fois, et le voyant refusé, il comprit qu’il allait trop vite
et que la main de Forestier pouvait seule l’aider dans sa route.
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Copyright Arvensa EditionsGuy de Maupassant : Oeuvres complètes Maupassant, Guy de
Il ne parla donc plus des Souvenirs d’un chasseur d’Afrique, en se
promettant d’être souple et rusé, puisqu’il le fallait, et de faire, en
attendant mieux, son métier de reporter avec zèle.
Il connut les coulisses des théâtres et celles de la politique, les corridors
et le vestibule des hommes d’État et de la Chambre des députés, les figures
importantes des attachés de cabinet et les mines renfrognées des huissiers
endormis.
Il eut des rapports continus avec des ministres, des concierges, des
généraux, des agents de police, des princes, des souteneurs, des
courtisanes, des ambassadeurs, des évêques, des proxénètes, des
rastaquouères, des hommes du monde, des grecs, des cochers de fiacre,
des garçons de café et bien d’autres, étant devenu l’ami intéressé et
indifférent de tous ces gens, les confondant dans son estime, les toisant à
la même mesure, les jugeant avec le même œil, à force de les voir tous les
jours, à toute heure, sans transition d’esprit, et de parler avec eux tous des
mêmes affaires concernant son métier. Il se comparait lui-même à un
homme qui goûterait, coup sur coup, les échantillons de tous les vins et ne
distinguerait bientôt plus le château-margaux de l’argenteuil.
Il devint en peu de temps un remarquable reporter, sûr de ses
informations, rusé, rapide, subtil, une vraie valeur pour le journal, comme
disait le père Walter, qui s’y connaissait en rédacteurs.
Cependant, comme il ne touchait que dix centimes la ligne, plus ses
deux cents francs de fixe, et comme la vie de boulevard, la vie de café, la
vie de restaurant coûte cher, il n’avait jamais le sou et se désolait de sa
misère.
C’est un truc à saisir, pensait-il, en voyant certains confrères aller la
poche pleine d’or, sans jamais comprendre quels moyens secrets ils
pouvaient bien employer pour se procurer cette aisance. Et il soupçonnait
avec envie des procédés inconnus et suspects, des services rendus, toute
une contrebande acceptée et consentie. Or, il lui fallait pénétrer le
mystère, entrer dans l’association tacite, s’imposer aux camarades qui
partageaient sans lui.
Et il rêvait souvent le soir, en regardant de sa fenêtre passer les trains,
aux procédés qu’il pourrait employer.
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
V
Deux mois s’étaient écoulés ; on touchait à septembre, et la fortune
rapide que Duroy avait espérée lui semblait bien lente à venir. Il
s’inquiétait surtout de la médiocrité morale de sa situation et ne voyait pas
par quelle voie il escaladerait les hauteurs où l’on trouve la considération,
la puissance et l’argent.
Il se sentait enfermé dans ce métier médiocre de reporter, muré là
dedans à n’en pouvoir sortir. On l’appréciait, mais on l’estimait selon son
rang. Forestier même, à qui il rendait mille services, ne l’invitait plus à
dîner, le traitait en tout comme un inférieur, bien qu’il le tutoyât comme
un ami.
De temps en temps, il est vrai, Duroy, saisissant une occasion, plaçait un
bout d’article, et ayant acquis par ses échos une souplesse de plume et un
tact qui lui manquaient lorsqu’il avait écrit sa seconde chronique sur
l’Algérie, il ne courait plus aucun risque de voir refuser ses actualités. Mais
de là à faire des chroniques au gré de sa fantaisie ou à traiter, en juge, les
questions politiques, il y avait autant de différence qu’à conduire dans les
avenues du Bois étant cocher, ou à conduire étant maître. Ce qui
l’humiliait surtout, c’était de sentir fermées les portes du monde, de
n’avoir pas de relations à traiter en égal, de ne pas entrer dans l’intimité
des femmes, bien que plusieurs actrices connues l’eussent parfois accueilli
avec une familiarité intéressée.
Il savait, d’ailleurs, par expérience, qu’elles éprouvaient pour lui, toutes,
mondaines ou cabotines, un entraînement singulier, une sympathie
instantanée, et il ressentait, de ne point connaître celles dont pourrait
dépendre son avenir, une impatience de cheval entravé.
meBien souvent il avait songé à faire une visite à M Forestier ; mais la
pensée de leur dernière rencontre l’arrêtait, l’humiliait, et il attendait, en
meoutre, d’y être engagé par le mari. Alors le souvenir lui vint de M de
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Marelle, et, se rappelant qu’elle l’avait prié de la venir voir, il se présenta
chez elle un après-midi qu’il n’avait rien à faire. « J’y suis toujours jusqu’à
trois heures, » avait-elle dit.
Il sonnait à sa porte à deux heures et demie.
Elle habitait rue de Verneuil, au quatrième.
Au bruit du timbre, une bonne vint ouvrir, une petite servante
dépeignée qui nouait son bonnet en répondant :
— Oui, madame est là, mais je ne sais pas si elle est levée.
Et elle poussa la porte du salon qui n’était point fermée.
Duroy entra. La pièce était assez grande, peu meublée et d’aspect
négligé. Les fauteuils, défraîchis et vieux, s’alignaient le long des murs,
selon l’ordre établi par la domestique, car on ne sentait en rien le soin
élégant d’une femme qui aime le chez soi. Quatre pauvres tableaux,
représentant une barque sur un fleuve, un navire sur la mer, un moulin
dans une plaine et un bûcheron dans un bois, pendaient au milieu des
quatre panneaux, au bout de cordons inégaux, et tous les quatre accrochés
de travers. On devinait que depuis longtemps ils restaient penchés ainsi
sous l’œil négligent d’une indifférente.
Duroy s’assit et attendit. Il attendit longtemps. Puis une porte s’ouvrit,
meet M de Marelle entra en courant, vêtue d’un peignoir japonais en soie
rose où étaient brodés des paysages d’or, des fleurs bleues et des oiseaux
blancs, et elle s’écria :
— Figurez-vous que j’étais encore couchée. Que c’est gentil à vous de
venir me voir ! J’étais persuadée que vous m’aviez oubliée.
Elle tendit ses deux mains d’un geste ravi, et Duroy, que l’aspect
médiocre de l’appartement mettait à son aise, les ayant prises, en baisa
une, comme il avait vu faire à Norbert de Varenne.
Elle le pria de s’asseoir ; puis, le regardant des pieds à la tête :
— Comme vous êtes changé ! Vous avez gagné de l’air. Paris vous fait du
bien. Allons, racontez-moi les nouvelles.
Et ils se mirent à bavarder tout de suite, comme s’ils eussent été
d’anciennes connaissances, sentant naître entre eux une familiarité
instantanée, sentant s’établir un de ces courants de confiance, d’intimité et
d’affection qui font amis, en cinq minutes, deux êtres de même caractère
et de même race.
Tout à coup, la jeune femme s’interrompit, et s’étonnant :
— C’est drôle comme je suis avec vous. Il me semble que je vous
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connais depuis dix ans. Nous deviendrons, sans doute, bons camarades.
Voulez-vous ?
Il répondit : « Mais, certainement, » avec un sourire qui en disait plus.
Il la trouvait tout à fait tentante, dans son peignoir éclatant et doux,
moins fine que l’autre dans son peignoir blanc, moins chatte, moins
délicate, mais plus excitante, plus poivrée.
meQuand il sentait près de lui M Forestier, avec son sourire immobile et
gracieux qui attirait et arrêtait en même temps, qui semblait dire : « Vous
me plaisez » et aussi : « Prenez garde », dont on ne comprenait jamais le
sens véritable, il éprouvait surtout le désir de se coucher à ses pieds, ou de
baiser la fine dentelle de son corsage et d’aspirer lentement l’air chaud et
meparfumé qui devait sortir de là, glissant entre les seins. Auprès de M de
Marelle, il sentait en lui un désir plus brutal, plus précis, un désir qui
frémissait dans ses mains devant les contours soulevés de la soie légère.
Elle parlait toujours, semant en chaque phrase cet esprit facile dont elle
avait pris l’habitude, comme un ouvrier saisit le tour de main qu’il faut
pour accomplir une besogne réputée difficile et dont s’étonnent les autres.
Il l’écoutait, pensant : « C’est bon à retenir tout ça. On écrirait des
chroniques parisiennes charmantes en la faisant bavarder sur les
événements du jour. »
Mais on frappa doucement, tout doucement à la porte par laquelle elle
était venue ; et elle cria :
— Tu peux entrer, mignonne.
La petite fille parut, alla droit à Duroy et lui tendit la main.
La mère, étonnée, murmura :
— Mais c’est une conquête. Je ne la reconnais plus.
Le jeune homme, ayant embrassé l’enfant, la fit asseoir à côté de lui, et
lui posa, avec un air sérieux, des questions gentilles sur ce qu’elle avait fait
depuis qu’ils ne s’étaient vus. Elle répondait de sa petite voix de flûte, avec
son air grave de grande personne.
La pendule sonna trois heures. Le journaliste se leva.
me— Venez souvent, demanda M de Marelle, nous bavarderons comme
aujourd’hui, vous me ferez toujours plaisir. Mais pourquoi ne vous voit-on
plus chez les Forestier ?
Il répondit :
— Oh ! pour rien. J’ai eu beaucoup à faire. J’espère bien que nous nous
y retrouverons un de ces jours.
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Et il sortit le cœur plein d’espoir, sans savoir pourquoi.
Il ne parla pas à Forestier de cette visite.
Mais il en garda le souvenir, les jours suivants, plus que le souvenir, une
sorte de sensation de la présence irréelle et persistante de cette femme. Il
lui semblait avoir pris quelque chose d’elle, l’image de son corps restée
dans ses yeux et la saveur de son être moral restée en son cœur. Il
demeurait sous l’obsession de son image, comme il arrive quelquefois
quand on a passé des heures charmantes auprès d’un être. On dirait qu’on
subit une possession étrange, intime, confuse, troublante et exquise, parce
qu’elle est mystérieuse.
Il fit une seconde visite au bout de quelques jours.
La bonne l’introduisit dans le salon, et Laurine parut aussitôt. Elle
tendit, non plus sa main, mais son front, et dit :
— Maman m’a chargée de vous prier de l’attendre. Elle en a pour un
quart d’heure, parce qu’elle n’est pas habillée. Je vous tiendrai compagnie.
Duroy, qu’amusaient les manières cérémonieuses de la fillette,
répondit :
— Parfaitement, mademoiselle, je serai enchanté de passer un quart
d’heure avec vous ; mais je vous préviens que je ne suis point sérieux du
tout, moi, je joue toute la journée ; je vous propose donc de faire une
partie de chat perché.
La gamine demeura saisie, puis elle sourit, comme aurait fait une
femme, de cette idée qui la choquait un peu et l’étonnait aussi ; et elle
murmura :
— Les appartements ne sont pas faits pour jouer.
Il reprit :
— Ça m’est égal. Moi, je joue partout. Allons, attrapez-moi.
Et il se mit à tourner autour de la table, en l’excitant à le poursuivre,
tandis qu’elle s’en venait derrière lui, souriant toujours avec une sorte de
condescendance polie, et étendant parfois la main pour le toucher, mais
sans s’abandonner jusqu’à courir.
Il s’arrêtait, se baissait, et lorsqu’elle approchait, de son petit pas
hésitant, il sautait en l’air comme les diables enfermés en des boîtes, puis il
s’élançait d’une enjambée à l’autre bout du salon. Elle trouvait ça drôle,
finissait par rire, et, s’animant, commençait à trottiner derrière lui, avec de
légers cris joyeux et craintifs, quand elle avait cru le saisir. Il déplaçait les
chaises, en faisait des obstacles, la forçait à pivoter pendant une minute
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autour de la même, puis, quittant celle-là, en saisissait une autre. Laurine
courait maintenant, s’abandonnait tout à fait au plaisir de ce jeu nouveau
et, la figure rose, elle se précipitait d’un grand élan d’enfant ravie, à
chacune des fuites, à chacune des ruses, à chacune des feintes de son
compagnon.
Brusquement, comme elle s’imaginait l’atteindre, il la saisit dans ses
bras, et, l’élevant jusqu’au plafond, il cria :
— Chat perché !
La fillette enchantée agitait ses jambes pour s’échapper et riait de tout
son cœur.
meM de Marelle entra et, stupéfaite :
— Ah ! Laurine... Laurine qui joue... Vous êtes un ensorceleur, monsieur.
Il reposa par terre la gamine, baisa la main de la mère, et ils s’assirent,
l’enfant entre eux. Ils voulurent causer ; mais Laurine, grisée, si muette
d’ordinaire, parlait tout le temps, et il fallut l’envoyer à sa chambre.
Elle obéit sans répondre, mais avec des larmes dans les yeux.
meDès qu’ils furent seuls, M de Marelle baissa la voix :
— Vous ne savez pas, j’ai un grand projet, et j’ai pensé à vous. Voilà :
comme je dîne toutes les semaines chez les Forestier, je leur rends ça, de
temps en temps, dans un restaurant. Moi, je n’aime pas à avoir du monde
chez moi, je ne suis pas organisée pour ça, et, d’ailleurs, je n’entends rien
aux choses de la maison, rien à la cuisine, rien à rien. J’aime vivre à la
diable. Donc je les reçois de temps en temps au restaurant, mais ça n’est
pas gai quand nous ne sommes que nous trois, et mes connaissances à moi
ne vont guère avec eux. Je vous dis ça pour vous expliquer une invitation
peu régulière. Vous comprenez, n’est-ce pas, que je vous demande d’être
des nôtres samedi, au Café Riche, sept heures et demie. Vous connaissez la
maison ?
Il accepta avec bonheur. Elle reprit :
— Nous serons tous les quatre seulement, une vraie partie carrée. C’est
très amusant ces petites fêtes-là, pour nous autres femmes qui n’y sommes
pas habituées.
Elle portait une robe marron foncé, qui moulait sa taille, ses hanches, sa
gorge, ses bras d’une façon provocante et coquette ; et Duroy éprouvait un
étonnement confus, presque une gêne dont il ne saisissait pas bien la
cause, du désaccord de cette élégance soignée et raffinée avec l’insouci
visible pour le logis qu’elle habitait.
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Tout ce qui vêtait son corps, tout ce qui touchait intimement et
directement sa chair, était délicat et fin, mais ce qui l’entourait ne lui
importait plus.
Il la quitta, gardant, comme l’autre fois, la sensation de sa présence
continuée dans une sorte d’hallucination de ses sens. Et il attendit le jour
du dîner avec une impatience grandissante.
Ayant loué pour la seconde fois un habit noir, ses moyens ne lui
permettant point encore d’acheter un costume de soirée, il arriva le
premier au rendez-vous, quelques minutes avant l’heure.
On le fit monter au second étage, et on l’introduisit dans un petit salon
de restaurant, tendu de rouge et ouvrant sur le boulevard son unique
fenêtre.
Une table carrée, de quatre couverts, étalait sa nappe blanche, si
luisante qu’elle semblait vernie ; et les verres, l’argenterie, le réchaud
brillaient gaiement sous la flamme de douze bougies portées par deux
hauts candélabres.
Au dehors on apercevait une grande tache d’un vert clair que faisaient
les feuilles d’un arbre, éclairées par la lumière vive des cabinets
particuliers.
Duroy s’assit sur un canapé très bas, rouge comme les tentures des
murs, et dont les ressorts fatigués, s’enfonçant sous lui, lui donnèrent la
sensation de tomber dans un trou. Il entendait dans toute cette vaste
maison une rumeur confuse, ce bruissement des grands restaurants fait du
bruit des vaisselles et des argenteries heurtées, du bruit des pas rapides
des garçons adouci par le tapis des corridors, du bruit des portes un
moment ouvertes et qui laissent échapper le son des voix de tous ces
étroits salons où sont enfermés des gens qui dînent. Forestier entra et lui
serra la main avec une familiarité cordiale, qu’il ne lui témoignait jamais
dans les bureaux de la Vie Française.
— Ces deux dames vont arriver ensemble, dit-il ; c’est très gentil ces
dîners-là !
Puis il regarda la table, fit éteindre tout à fait un bec de gaz qui brûlait
en veilleuse, ferma un battant de la fenêtre, à cause du courant d’air, et
choisit sa place bien à l’abri, en déclarant :
— Il faut que je fasse grande attention ; j’ai été mieux pendant un mois,
et me voici repris depuis quelques jours. J’aurai attrapé froid mardi en
sortant du théâtre.
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On ouvrit la porte et deux jeunes femmes parurent, suivies d’un maître
d’hôtel, voilées, cachées, discrètes, avec cette allure de mystère charmant
qu’elles prennent en ces endroits où les voisinages et les rencontres sont
suspects.
meComme Duroy saluait M Forestier, elle le gronda fort de n’être pas
revenu la voir ; puis elle ajouta, avec un sourire, vers son amie :
me— C’est ça, vous me préférez M de Marelle, vous trouvez bien le
temps pour elle.
Puis on s’assit, et le maître d’hôtel ayant présenté à Forestier la carte
medes vins, M de Marelle s’écria :
— Donnez à ces messieurs ce qu’ils voudront ; quant à nous, du
champagne frappé, du meilleur, du champagne doux par exemple, rien
autre chose.
Et l’homme étant sorti, elle annonça avec un rire excité :
— Je veux me pocharder ce soir, nous allons faire une noce, une vraie
noce.
Forestier, qui paraissait n’avoir pas entendu, demanda :
— Cela ne vous ferait-il rien qu’on fermât la fenêtre ? j’ai la poitrine un
peu prise depuis quelques jours.
— Non, rien du tout.
Il alla donc pousser le battant resté entr’ouvert et il revint s’asseoir avec
un visage rasséréné, tranquillisé.
Sa femme ne disait rien, paraissait absorbée ; et, les yeux baissés vers la
table, elle souriait aux verres, de ce sourire vague qui semblait promettre
toujours pour ne jamais tenir.
Les huîtres d’Ostende furent apportées, mignonnes et grasses,
semblables à de petites oreilles enfermées en des coquilles, et fondant
entre le palais et la langue ainsi que des bonbons salés.
Puis, après le potage, on servit une truite rose comme de la chair de
jeune fille ; et les convives commencèrent à causer.
On parla d’abord d’un cancan qui courait les rues, l’histoire d’une
femme du monde surprise, par un ami de son mari, soupant avec un prince
étranger en cabinet particulier.
Forestier riait beaucoup de l’aventure ; les deux femmes déclaraient
que le bavard indiscret n’était qu’un goujat et qu’un lâche. Duroy fut de
leur avis et proclama bien haut qu’un homme a le devoir d’apporter en ces
sortes d’affaires, qu’il soit acteur, confident ou simplement témoin, un
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silence de tombeau. Il ajouta :
— Comme la vie serait pleine de choses charmantes si nous pouvions
compter sur la discrétion absolue les uns des autres. Ce qui arrête souvent,
bien souvent, presque toujours les femmes, c’est la peur du secret dévoilé.
Puis il ajouta, souriant :
— Voyons, n’est-ce pas vrai ? Combien y en a-t-il qui s’abandonneraient
à un rapide désir, au caprice brusque et violent d’une heure, à une
fantaisie d’amour, si elles ne craignaient de payer par un scandale
irrémédiable et par des larmes douloureuses un court et léger bonheur !
Il parlait avec une conviction contagieuse, comme s’il avait plaidé une
cause, sa cause, comme s’il eût dit : « Ce n’est pas avec moi qu’on aurait à
craindre de pareils dangers. Essayez pour voir. »
Elles le contemplaient toutes les deux, l’approuvant du regard, trouvant
qu’il parlait bien et juste, confessant par leur silence ami que leur morale
inflexible de Parisienne n’aurait pas tenu longtemps devant la certitude du
secret.
Et Forestier, presque couché sur le canapé, une jambe repliée sous lui,
la serviette glissée dans son gilet pour ne point maculer son habit, déclara
tout à coup, avec un rire convaincu de sceptique :
— Sacristi oui, on s’en payerait si on était sûr du silence. Bigre de bigre !
les pauvres maris !
Et on se mit à parler d’amour. Sans l’admettre éternel, Duroy le
comprenait durable, créant un lien, une amitié tendre, une confiance !
L’union des sens n’était qu’un sceau à l’union des cœurs. Mais il s’indignait
des jalousies harcelantes, des drames, des scènes, des misères qui, presque
toujours, accompagnent les ruptures.
meQuand il se tut, M de Marelle soupira :
— Oui, c’est la seule bonne chose de la vie, et nous la gâtons souvent
par des exigences impossibles.
meM Forestier, qui jouait avec un couteau, ajouta :
— Oui... oui... c’est bon d’être aimée...
Et elle semblait pousser plus loin son rêve, songer à des choses qu’elle
n’osait point dire.
Et comme la première entrée n’arrivait pas, ils buvaient de temps en
temps une gorgée de champagne en grignotant des croûtes arrachées sur le
dos des petits pains ronds. Et la pensée de l’amour, lente et envahissante,
entrait en eux, enivrait peu à peu leur âme, comme le vin clair, tombé
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goutte à goutte en leur gorge, échauffait leur sang et troublait leur esprit.
On apporta des côtelettes d’agneau, tendres, légères, couchées sur un
lit épais et menu de pointes d’asperges.
— Bigre ! la bonne chose ! s’écria Forestier.
Et ils mangeaient avec lenteur, savourant la viande fine et le légume
onctueux comme une crème.
Duroy reprit :
— Moi, quand j’aime une femme, tout disparaît du monde autour
d’elle.
Il disait cela avec conviction, s’exaltant à la pensée de cette jouissance
d’amour, dans le bien-être de la jouissance de table qu’il goûtait.
meM Forestier murmura, avec son air de n’y point toucher :
— Il n’y a pas de bonheur comparable à la première pression des mains,
quand l’une demande : « M’aimez-vous ? » et quand l’autre répond : « Oui,
je t’aime. »
meM de Marelle, qui venait de vider d’un trait une nouvelle flûte de
champagne, dit gaiement, en reposant son verre :
— Moi, je suis moins platonique.
Et chacun se mit à ricaner, l’œil allumé, en approuvant cette parole.
Forestier s’étendit sur le canapé, ouvrit les bras, les appuya sur des
coussins et d’un ton sérieux :
— Cette franchise vous honore et prouve que vous êtes une femme
pratique. Mais peut-on vous demander quelle est l’opinion de M. de
Marelle ?
Elle haussa les épaules lentement, avec un dédain infini, prolongé, puis
d’une voix nette :
— M. de Marelle n’a pas d’opinion en cette matière. Il n’a que des...
que des abstentions.
Et la causerie, descendant des théories élevées sur la tendresse, entra
dans le jardin fleuri des polissonneries distinguées.
Ce fut le moment des sous-entendus adroits, des voiles levés par des
mots, comme on lève des jupes, le moment des ruses de langage, des
audaces habiles et déguisées, de toutes les hypocrisies impudiques de la
phrase qui montre des images dévêtues avec des expressions couvertes,
qui fait passer dans l’œil et dans l’esprit la vision rapide de tout ce qu’on
ne peut pas dire, et permet aux gens du monde une sorte d’amour subtil et
mystérieux, une sorte de contact impur des pensées par l’évocation
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simultanée, troublante et sensuelle comme une étreinte, de toutes les
choses secrètes, honteuses et désirées de l’enlacement. On avait apporté le
rôti, des perdreaux flanqués de cailles, puis des petits pois, puis une
terrine de foies gras accompagnée d’une salade aux feuilles dentelées,
emplissant comme une mousse verte un grand saladier en forme de
cuvette. Ils avaient mangé de tout cela sans y goûter, sans s’en douter,
uniquement préoccupés de ce qu’ils disaient, plongés dans un bain
d’amour.
meLes deux femmes, maintenant, en lançaient de roides, M de Marelle
meavec une audace naturelle qui ressemblait à une provocation, M
Forestier avec une réserve charmante, une pudeur dans le ton, dans la
voix, dans le sourire, dans toute l’allure, qui soulignait, en ayant l’air de les
atténuer, les choses hardies sorties de sa bouche.
Forestier, tout à fait vautré sur les coussins, riait, buvait, mangeait sans
cesse et jetait parfois une parole tellement osée ou tellement crue que les
femmes, un peu choquées par la forme et pour la forme, prenaient un petit
air gêné qui durait deux ou trois secondes. Quand il avait lâché quelque
polissonnerie trop grosse, il ajoutait :
— Vous allez bien, mes enfants. Si vous continuez comme ça, vous
finirez par faire des bêtises.
Le dessert vint, puis le café ; et les liqueurs versèrent dans les esprits
excités un trouble plus lourd et plus chaud.
meComme elle l’avait annoncé en se mettant à table, M de Marelle était
pocharde, et elle le reconnaissait, avec une grâce gaie et bavarde de femme
qui accentue, pour amuser ses convives, une pointe d’ivresse très réelle.
meM Forestier se taisait maintenant, par prudence peut-être ; et Duroy
se sentant trop allumé pour ne pas se compromettre, gardait une réserve
habile.
On alluma des cigarettes, et Forestier, tout à coup, se mit à tousser.
Ce fut une quinte terrible qui lui déchirait la gorge ; et, la face rouge, le
front en sueur, il étouffait dans sa serviette. Lorsque la crise fut calmée, il
grogna d’un air furieux :
— Ça ne me vaut rien, ces parties-là : c’est stupide.
Toute sa bonne humeur avait disparu dans la terreur du mal qui hantait
sa pensée.
— Rentrons chez nous, dit-il.
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meM de Marelle sonna le garçon et demanda l’addition. On la lui
apporta presque aussitôt. Elle essaya de la lire, mais les chiffres tournaient
devant ses yeux, et elle passa le papier à Duroy :
— Tenez, payez pour moi, je n’y vois plus, je suis trop grise.
Et elle lui jeta en même temps sa bourse dans les mains.
Le total montait à cent trente francs. Duroy contrôla et vérifia la note,
puis donna deux billets, et reprit la monnaie, en demandant à mi-voix :
— Combien faut-il laisser aux garçons ?
[9]— Ce que vous voudrez, je ne sais pas .
Il mit cinq francs sur l’assiette, puis rendit la bourse à la jeune femme,
en lui disant :
— Voulez-vous que je vous reconduise à votre porte ?
— Mais certainement. Je suis incapable de retrouver mon adresse.
meOn serra les mains des Forestier, et Duroy se trouva seul avec M de
Marelle dans un fiacre qui roulait.
Il la sentait contre lui, si près, enfermée avec lui dans cette boîte noire,
qu’éclairaient brusquement, pendant un instant, les becs de gaz des
trottoirs. Il sentait à travers sa manche, la chaleur de son épaule, et il ne
trouvait rien à lui dire, absolument rien, ayant l’esprit paralysé par le désir
impérieux de la saisir dans ses bras. « Si j’osais, que ferait-elle ? » pensait-
il. Et le souvenir de toutes les polissonneries chuchotées pendant le dîner
l’enhardissait, mais la peur du scandale le retenait en même temps.
Elle ne disait rien non plus, immobile, enfoncée en son coin. Il eût
pensé qu’elle dormait s’il n’avait vu briller ses yeux chaque fois qu’un
rayon de lumière pénétrait dans la voiture.
« Que pensait-elle ? » Il sentait fort bien qu’il ne fallait point parler,
qu’un mot, un seul mot, rompant le silence, emporterait ses chances ; mais
l’audace lui manquait, l’audace de l’action brusque et brutale.
Tout à coup il sentit remuer son pied. Elle avait fait un mouvement, un
mouvement sec, nerveux, d’impatience ou d’appel peut-être. Ce geste,
presque insensible, lui fit courir, de la tête aux pieds, un grand frisson sur
la peau, et se tournant vivement, il se jeta sur elle, cherchant la bouche
avec ses lèvres et la chair nue avec ses mains.
Elle jeta un cri, un petit cri, voulut se dresser, se débattre, le repousser ;
puis elle céda, comme si la force lui eût manqué pour résister plus
longtemps.
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Mais la voiture s’étant arrêtée bientôt devant la maison qu’elle
habitait, Duroy, surpris, n’eut point à chercher des paroles passionnées
pour la remercier, la bénir et lui exprimer son amour reconnaissant.
Cependant elle ne se levait pas, elle ne remuait point, étourdie par ce qui
venait de se passer. Alors il craignit que le cocher n’eût des doutes, et il
descendit le premier pour tendre la main à la jeune femme.
Elle sortit enfin du fiacre en trébuchant et sans prononcer une parole. Il
sonna, et, comme la porte s’ouvrait, il demanda, en tremblant :
— Quand vous reverrai-je ?
Elle murmura, si bas qu’il entendit à peine :
— Venez déjeuner avec moi demain.
Et elle disparut dans l’ombre du vestibule en repoussant le lourd
battant, qui fit un bruit de coup de canon.
Il donna cent sous au cocher et se mit à marcher devant lui, d’un pas
rapide et triomphant, le cœur débordant de joie.
Il en tenait une, enfin, une femme mariée ! une femme du monde ! du
vrai monde ! du monde parisien ! Comme ça avait été facile et inattendu !
Il s’était imaginé jusque-là que pour aborder et conquérir une de ces
créatures tant désirées, il fallait des soins infinis, des attentes
interminables, un siège habile fait de galanteries, de paroles d’amour, de
soupirs et de cadeaux. Et voilà que tout d’un coup, à la moindre attaque, la
première qu’il rencontrait s’abandonnait à lui, si vite qu’il en demeurait
stupéfait.
« Elle était grise, pensait-il ; demain ce sera une autre chanson. J’aurai
les larmes. » Cette idée l’inquiéta, puis il se dit : « Ma foi, tant pis.
Maintenant que je la tiens, je saurai bien la garder. »
Et, dans le mirage confus où s’égaraient ses espérances, espérances de
grandeur, de succès, de renommée, de fortune et d’amour, il aperçut tout à
coup, pareilles à ces guirlandes de figurantes qui se déroulent dans le ciel
des apothéoses, une procession de femmes élégantes, riches, puissantes,
qui passaient en souriant pour disparaître l’une après l’autre au fond du
nuage doré de ses rêves.
Et son sommeil fut peuplé de visions.
meIl était un peu ému, le lendemain, en montant l’escalier de M de
Marelle. Comment allait-elle le recevoir ? Et si elle ne le recevait pas ? Si
elle avait défendu l’entrée de sa demeure ? Si elle racontait... ? Mais non,
elle ne pouvait rien dire sans laisser deviner la vérité tout entière. Donc il
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était maître de la situation.
La petite bonne ouvrit la porte. Elle avait son visage ordinaire. Il se
rassura, comme s’il se fût attendu à ce que la domestique lui montrât une
figure bouleversée.
Il demanda :
— Madame va bien ?
Elle répondit :
— Oui, monsieur, comme toujours.
Et elle le fit entrer dans le salon.
Il alla droit à la cheminée pour constater l’état de ses cheveux et de sa
toilette ; et il rajustait sa cravate devant la glace, quand il aperçut dedans
la jeune femme qui le regardait, debout sur le seuil de sa chambre.
Il fit semblant de ne l’avoir point vue, et ils se considérèrent quelques
secondes, au fond du miroir, s’observant, s’épiant avant de se trouver face
à face.
Il se retourna. Elle n’avait point bougé, et semblait attendre. Il s’élança,
balbutiant :
— Comme je vous aime ! comme je vous aime !
Elle ouvrit les bras et tomba sur sa poitrine ; puis, ayant levé la tête vers
lui, ils s’embrassèrent longtemps.
Il pensait : « C’est plus facile que je n’aurais cru. Ça va très bien. » Et,
leurs lèvres s’étant séparées, il souriait sans dire un mot, en tâchant de
mettre dans son regard une infinité d’amour.
Elle aussi souriait, de ce sourire qu’elles ont pour offrir leur désir, leur
consentement, leur volonté de se donner. Elle murmura :
— Nous sommes seuls. J’ai envoyé Laurine déjeuner chez une camarade.
Il soupira, en lui baisant les poignets :
— Merci, je vous adore.
Alors elle lui prit le bras, comme s’il eût été son mari, pour aller
jusqu’au canapé où ils s’assirent côte à côte.
Il lui fallait un début de causerie habile et séduisant ; ne le découvrant
point à son gré, il balbutia :
— Alors vous ne m’en voulez pas trop ?
Elle lui mit une main sur la bouche :
— Tais-toi !
Ils demeurèrent silencieux, les regards mêlés, les doigts enlacés et
brûlants.
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— Comme je vous désirais ! dit-il.
Elle répéta :
— Tais-toi !
On entendait la bonne remuer les assiettes dans la salle derrière le mur.
Il se leva :
— Je ne veux pas rester si près de vous. Je perdrais la tête.
La porte s’ouvrit :
— Madame est servie.
Et il offrit son bras avec gravité.
Ils déjeunèrent face à face, se regardant et se souriant sans cesse,
occupés uniquement d’eux, tout enveloppés par le charme si doux d’une
tendresse qui commence, ils mangeaient sans savoir quoi. Il sentit un pied,
un petit pied, qui rôdait sous la table. Il le prit entre les siens et l’y garda,
le serrant de toute sa force.
La bonne allait, venait, apportait et enlevait les plats d’un air
nonchalant, sans paraître rien remarquer.
Quand ils eurent fini de manger, ils rentrèrent dans le salon et reprirent
leur place sur le canapé, côte à côte.
Peu à peu, il se serrait contre elle, essayant de l’étreindre. Mais elle le
repoussait avec calme :
— Prenez garde, on pourrait entrer.
Il murmura :
— Quand pourrai-je vous voir bien seule pour vous dire comme je vous
aime ?
Elle se pencha vers son oreille, et prononça tout bas :
— J’irai vous faire une petite visite chez vous un de ces jours.
Il se sentit rougir :
— C’est que... chez moi... c’est... c’est bien modeste...
Elle sourit :
— Ça ne fait rien. C’est vous que j’irai voir et non pas l’appartement.
Alors il la pressa pour savoir quand elle viendrait. Elle fixa un jour
éloigné de la semaine suivante, et il la supplia d’avancer la date, avec des
paroles balbutiées, des yeux luisants, en lui maniant et lui broyant les
mains, le visage rouge, enfiévré, ravagé de désir, de ce désir impétueux qui
suit les repas en tête à tête.
Elle s’amusait de le voir l’implorer avec cette ardeur, et cédait un jour
de temps en temps. Mais il répétait :
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— Demain... dites... demain.
Elle y consentit à la fin :
— Oui. Demain. Cinq heures.
Il poussa un long soupir de joie ; et ils causèrent presque
tranquillement, avec des allures d’intimité, comme s’ils se fussent connus
depuis vingt ans.
Un coup de timbre les fit tressaillir ; et, d’une secousse, ils s’éloignèrent
l’un de l’autre.
Elle murmura :
— Ce doit être Laurine.
L’enfant parut, puis s’arrêta interdite, puis courut vers Duroy en battant
des mains, transportée de plaisir en l’apercevant, et elle cria :
— Ah ! Bel-Ami !
meM de Marelle se mit à rire :
— Tiens ! Bel-Ami ! Laurine vous a baptisé ! C’est un bon petit nom
d’amitié pour vous, ça ; moi aussi je vous appellerai Bel-Ami !
Il avait pris sur ses genoux la fillette, et il dut jouer avec elle à tous les
petits jeux qu’il lui avait appris.
Il se leva à trois heures moins vingt minutes, pour se rendre au journal ;
et, sur l’escalier, par la porte entrouverte, il murmura encore du bout des
lèvres :
— Demain. Cinq heures.
La jeune femme répondit : « Oui », d’un sourire, et disparut.
Dès qu’il eut fini sa besogne journalière, il songea à la façon dont il
arrangerait sa chambre pour recevoir sa maîtresse et dissimuler le mieux
possible la pauvreté du local. Il eut l’idée d’épingler sur les murs de menus
bibelots japonais, et il acheta pour cinq francs toute une collection de
crépons, de petits éventails et de petits écrans, dont il cacha les taches
trop visibles du papier. Il appliqua sur les vitres de la fenêtre des images
transparentes représentant des bateaux sur des rivières, des vols d’oiseaux
à travers des ciels rouges, des dames multicolores sur des balcons et des
processions de petits bonshommes noirs dans des plaines remplies de
neige.
Son logis, grand tout juste pour y dormir et s’y asseoir, eut bientôt l’air
de l’intérieur d’une lanterne de papier peint. Il jugea l’effet satisfaisant, et
il passa la soirée à coller sur le plafond des oiseaux découpés dans des
feuilles coloriées qui lui restaient.
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Puis il se coucha, bercé par le sifflement des trains.
Il rentra de bonne heure le lendemain, portant un sac de gâteaux et
une bouteille de madère achetée chez l’épicier. Il dut ressortir pour se
procurer deux assiettes et deux verres ; et il disposa cette collation sur sa
table de toilette, dont le bois sale fut caché par une serviette, la cuvette et
le pot à l’eau étant dissimulés par-dessous.
Puis il attendit.
Elle arriva vers cinq heures un quart, et, séduite par le papillotement
coloré des dessins, elle s’écria :
— Tiens, c’est gentil chez vous. Mais il y a bien du monde dans
l’escalier.
Il l’avait prise dans ses bras, et il baisait ses cheveux avec emportement,
entre le front et le chapeau, à travers le voile.
Une heure et demie plus tard, il la reconduisit à la station de fiacres de
la rue de Rome. Lorsqu’elle fut dans la voiture, il murmura :
— Mardi, à la même heure.
Elle dit :
— A la même heure, mardi.
Et, comme la nuit était venue, elle attira sa tête dans la portière et le
baisa sur les lèvres. Puis, le cocher ayant fouetté sa bête, elle cria : « Adieu,
Bel-Ami ! » et le vieux coupé s’en alla au trot fatigué d’un cheval blanc.
mePendant trois semaines, Duroy reçut ainsi M de Marelle tous les deux
ou trois jours, tantôt le matin, tantôt le soir.
Comme il l’attendait un après-midi, un grand bruit dans l’escalier
l’attira sur sa porte. Un enfant hurlait. Une voix furieuse, celle d’un
homme, cria :
— Qu’est-ce qu’il a encore à gueuler, ce bougre-là ?
La voix glapissante et exaspérée d’une femme répondit :
— C’est c’te sale cocotte qui vient chez l’journalisse d’en haut qu’a
renversé Nicolas sur l’palier. Comme si on devrait laisser entrer des
roulures comme ça qui n’font seulement pas attention aux éfants dans les
escaliers !
Duroy, éperdu, se recula, car il entendait un rapide frôlement de jupes
et un pas précipité gravissant l’étage au-dessous de lui.
meOn frappa bientôt à sa porte, qu’il venait de refermer. Il ouvrit, et M
de Marelle se jeta dans la chambre, essoufflée, affolée, balbutiant :
— As-tu entendu ?
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Il fit semblant de ne rien savoir.
— Non, quoi ?
— Comme ils m’ont insultée ?
— Qui ça ?
— Les misérables qui habitent au-dessous.
— Mais non, qu’est-ce qu’il y a, dis-moi ?
Elle se mit à sangloter sans pouvoir prononcer un mot.
Il dut la décoiffer, la délacer, l’étendre sur le lit, lui tapoter les tempes
avec un linge mouillé : elle suffoquait ; puis, quand son émotion se fut un
peu calmée, toute sa colère indignée éclata.
Elle voulait qu’il descendît tout de suite, qu’il se battît, qu’il les tuât.
Il répétait :
— Mais ce sont des ouvriers, des rustres. Songe qu’il faudrait aller en
justice, que tu pourrais être reconnue, arrêtée, perdue. On ne se commet
pas avec des gens comme ça.
Elle passa à une autre idée :
— Comment ferons-nous, maintenant ? Moi, je ne peux pas rentrer ici.
Il répondit :
— C’est bien simple, je vais déménager.
Elle murmura :
— Oui, mais ce sera long.
Puis, tout d’un coup, elle imagina une combinaison, et, rassérénée
brusquement :
— Non, écoute, j’ai trouvé, laisse-moi faire, ne t’occupe de rien. Je
t’enverrai un petit bleu demain matin.
Elle appelait des « petits bleus » les télégrammes fermés circulant dans
Paris.
Elle souriait maintenant, ravie de son invention, qu’elle ne voulait pas
révéler ; et elle fit mille folies d’amour.
Elle était bien émue cependant, en redescendant l’escalier, et elle
s’appuyait de toute sa force sur le bras de son amant, tant elle sentait
fléchir ses jambes.
Ils ne rencontrèrent personne.
Comme il se levait tard, il était encore au lit, le lendemain vers onze
heures, quand le facteur du télégraphe lui apporta le petit bleu promis.
Duroy l’ouvrit et lut :
« Rendez-vous tantôt, cinq heures, rue de Constantinople, 127. Tu te
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meferas ouvrir l’appartement loué par M Duroy.
« CLO t’embrasse. »
A cinq heures précises, il entrait chez le concierge d’une grande maison
meublée et demandait :
me— C’est ici que M Duroy a loué un appartement ?
— Oui, monsieur.
— Voulez-vous m’y conduire, s’il vous plaît.
L’homme, habitué sans doute aux situations délicates où la prudence
est nécessaire, le regardait dans les yeux, puis, choisissant dans la longue
file de clefs :
— Vous êtes bien M. Duroy ?
— Mais oui, parfaitement.
Et il ouvrit un petit logement composé de deux pièces et situé au rez-
de-chaussée, en face de la loge.
Le salon, tapissé de papier ramagé, assez frais, possédait un meuble
d’acajou recouvert en reps verdâtre à dessins jaunes, et un maigre tapis à
fleurs, si mince que le pied sentait le bois par-dessous.
La chambre à coucher était si exiguë que le lit l’emplissait aux trois
quarts. Il tenait le fond, allant d’un mur à l’autre, un grand lit de maison
meublée, enveloppé de rideaux bleus et lourds, également en reps et
écrasé sous un édredon de soie rouge maculé de taches suspectes.
Duroy, inquiet et mécontent, pensait : « Ça va me coûter un argent fou,
ce logis-là. Il va falloir que j’emprunte encore. C’est idiot, ce qu’elle a fait. »
La porte s’ouvrit, et Clotilde se précipita en coup de vent, avec un grand
bruit de robe, les bras ouverts. Elle était enchantée :
— Est-ce gentil, dis, est-ce gentil ? Et pas à monter, c’est sur la rue, au
rez-de-chaussée ! On peut entrer et sortir par la fenêtre sans que le
concierge vous voie. Comme nous nous aimerons là dedans !
Il l’embrassait froidement, n’osant faire la question qui lui venait aux
lèvres.
Elle avait posé un gros paquet sur le guéridon, au milieu de la pièce. Elle
l’ouvrit et en tira un savon, une bouteille d’eau de Lubin, une éponge, une
boîte d’épingles à cheveux, un tire-bouton et un petit fer à friser pour
rajuster les mèches de son front qu’elle défaisait toutes les fois.
Et elle joua à l’installation, cherchant la place de chaque chose,
s’amusant énormément.
Elle parlait tout en ouvrant les tiroirs :
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— Il faudra que j’apporte un peu de linge, pour pouvoir en changer à
l’occasion. Ce sera très commode. Si je reçois une averse, par hasard, en
faisant des courses, je viendrai me sécher ici. Nous aurons chacun notre
clef, outre celle laissée dans la loge pour le cas où nous oublierions les
nôtres. J’ai loué pour trois mois, à ton nom, bien entendu, puisque je ne
pouvais donner le mien.
Alors il demanda :
— Tu me diras quand il faudra payer ?
Elle répondit simplement :
— Mais c’est payé, mon chéri !
Il reprit :
— Alors, c’est à toi que je le dois ?
— Mais non, mon chat, ça ne te regarde pas, c’est moi qui veux faire
cette petite folie.
Il eut l’air de se fâcher :
— Ah ! mais non, par exemple. Je ne le permettrai point.
Elle vint à lui suppliante, et, posant les mains sur ses épaules :
— Je t’en prie, Georges, ça me fera tant de plaisir, tant de plaisir que ce
soit à moi, notre nid, rien qu’à moi ! Ça ne peut pas te froisser ? En quoi ?
Je voudrais apporter ça dans notre amour. Dis que tu veux bien, mon petit
Géo, dis que tu veux bien ?...
Elle l’implorait du regard, de la lèvre, de tout son être.
Il se fit prier, refusant avec des mines irritées, puis il céda, trouvant cela
juste, au fond.
Et quand elle fut partie, il murmura, en se frottant les mains et sans
chercher dans les replis de son cœur d’où lui venait, ce jour-là, cette
opinion : « Elle est gentille, tout de même. »
Il reçut quelques jours plus tard un autre petit bleu qui lui disait :
« Mon mari arrive ce soir, après six semaines d’inspection. Nous aurons
donc relâche huit jours. Quelle corvée, mon chéri !
« Ta CLO. »
Duroy demeura stupéfait. Il ne songeait vraiment plus qu’elle était
mariée. En voilà un homme dont il aurait voulu voir la tête, rien qu’une
fois, pour le connaître.
Il attendit avec patience cependant le départ de l’époux, mais il passa
aux Folies-Bergère deux soirées qui se terminèrent chez Rachel.
Puis, un matin, nouveau télégramme contenant quatre mots : « Tantôt,
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cinq heures. — CLO. »
Ils arrivèrent tous les deux en avance au rendez-vous. Elle se jeta dans
ses bras avec un grand élan d’amour, le baisant passionnément à travers le
visage ; puis elle lui dit :
— Si tu veux, quand nous nous serons bien aimés, tu m’emmèneras
dîner quelque part. Je me suis faite libre.
On était justement au commencement du mois, et bien que son
traitement fût escompté longtemps d’avance, et qu’il vécût au jour le jour
d’argent cueilli de tous les côtés, Duroy se trouvait par hasard en fonds ; et
il fut content d’avoir l’occasion de dépenser quelque chose pour elle.
Il répondit :
— Mais oui, ma chérie, où tu voudras.
Ils partirent donc vers sept heures et gagnèrent le boulevard extérieur.
Elle s’appuyait fortement sur lui et lui disait, dans l’oreille :
— Si tu savais comme je suis contente de sortir à ton bras, comme
j’aime te sentir contre moi !
Il demanda :
— Veux-tu aller chez le père Lathuile ?
Elle répondit :
— Oh ! non, c’est trop chic. Je voudrais quelque chose de drôle, de
commun, comme un restaurant où vont les employés et les ouvrières ;
j’adore les parties dans les guinguettes ! Oh ! si nous avions pu aller à la
campagne !
Comme il ne connaissait rien en ce genre dans le quartier, ils errèrent le
long du boulevard, et ils finirent par entrer chez un marchand de vin qui
donnait à manger dans une salle à part. Elle avait vu, à travers la vitre,
deux fillettes en cheveux attablées en face de deux militaires.
Trois cochers de fiacre dînaient dans le fond de la pièce étroite et
longue, et un personnage, impossible à classer dans aucune profession,
fumait sa pipe, les jambes allongées, les mains dans la ceinture de sa
culotte, étendu sur sa chaise et la tête renversée en arrière par-dessus la
barre. Sa jaquette semblait un musée de taches, et dans les poches
gonflées comme des ventres on apercevait le goulot d’une bouteille, un
morceau de pain, un paquet enveloppé dans un journal, et un bout de
ficelle qui pendait. Il avait des cheveux épais, crépus, mêlés, gris de saleté ;
et sa casquette était par terre, sous sa chaise.
L’entrée de Clotilde fit sensation par l’élégance de sa toilette. Les deux
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couples cessèrent de chuchoter, les trois cochers cessèrent de discuter, et
le particulier qui fumait, ayant ôté sa pipe de sa bouche et craché devant
lui, regarda en tournant un peu la tête.
meM de Marelle murmura :
— C’est très gentil ! Nous serons très bien ; une autre fois, je
m’habillerai en ouvrière.
Et elle s’assit sans embarras et sans dégoût en face de la table de bois
vernie par la graisse des nourritures, lavée par les boissons répandues et
torchée d’un coup de serviette par le garçon. Duroy, un peu gêné, un peu
honteux, cherchait une patère pour y pendre son haut chapeau. N’en
trouvant point, il le déposa sur une chaise.
Ils mangèrent un ragoût de mouton, une tranche de gigot et une salade.
Clotilde répétait :
— Moi, j’adore ça. J’ai des goûts canailles. Je m’amuse mieux ici qu’au
Café Anglais.
Puis elle dit :
— Si tu veux me faire tout à fait plaisir, tu me mèneras dans un
bastringue. J’en connais un très drôle près d’ici qu’on appelle la Reine-
Blancbe.
Duroy, surpris, demanda :
— Qui est-ce qui t’a menée là ?
Il la regardait et il la vit rougir, un peu troublée, comme si cette
question brusque eût éveillé en elle un souvenir délicat. Après une de ces
hésitations féminines si courtes qu’il les faut deviner, elle répondit :
— C’est un ami...
Puis, après un silence, elle ajouta :
— ... qui est mort.
Et elle baissa les yeux avec une tristesse bien naturelle.
Et Duroy, pour la première fois, songea à tout ce qu’il ne savait point
dans la vie passée de cette femme, et il rêva. Certes elle avait eu des
amants, déjà, mais de quelle sorte ? de quel monde ? Une vague jalousie,
une sorte d’inimitié s’éveillait en lui contre elle, une inimitié pour tout ce
qu’il ignorait, pour tout ce qui ne lui avait point appartenu dans ce cœur et
dans cette existence. Il la regardait, irrité du mystère enfermé dans cette
tête jolie et muette et qui songeait, en ce moment-là même peut-être, à
l’autre, aux autres, avec des regrets. Comme il eût aimé regarder dans ce
souvenir, y fouiller, et tout savoir, tout connaître !...
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Elle répéta :
— Veux-tu me conduire à la Reine-Blanche ? Ce sera une fête complète.
Il pensa : « Bah ! qu’importe le passé ? Je suis bien bête de me troubler
de ça. » Et, souriant, il répondit :
— Mais certainement, ma chérie.
Lorsqu’ils furent dans la rue, elle reprit, tout bas, avec ce ton mystérieux
dont on fait les confidences :
— Je n’osais point te demander ça, jusqu’ici ; mais tu ne te figures pas
comme j’aime ces escapades de garçon dans tous ces endroits où les
femmes ne vont pas. Pendant le carnaval je m’habillerai en collégien. Je
suis drôle comme tout en collégien.
Quand ils pénétrèrent dans la salle de bal, elle se serra contre lui,
effrayée et contente, regardant d’un œil ravi les filles et les souteneurs et,
de temps en temps, comme pour se rassurer contre un danger possible,
elle disait, en apercevant un municipal grave et immobile : « Voilà un agent
qui a l’air solide. » Au bout d’un quart d’heure, elle en eut assez, et il la
reconduisit chez elle.
Alors commença une série d’excursions dans tous les endroits louches
où s’amuse le peuple ; et Duroy découvrit dans sa maîtresse un goût
passionné pour ce vagabondage d’étudiants en goguette.
Elle arrivait au rendez-vous habituel vêtue d’une robe de toile, la tête
couverte d’un bonnet de soubrette, de soubrette de vaudeville ; et, malgré
la simplicité élégante et cherchée de la toilette, elle gardait ses bagues, ses
bracelets et ses boucles d’oreilles en brillants, en donnant cette raison,
quand il la suppliait de les ôter : « Bah ! on croira que ce sont des cailloux
du Rhin. »
Elle se jugeait admirablement déguisée, et, bien qu’elle fût en réalité
cachée à la façon des autruches, elle allait dans les tavernes les plus mal
famées.
Elle avait voulu que Duroy s’habillât en ouvrier ; mais il résista et garda
sa tenue correcte de boulevardier sans vouloir même changer son haut
chapeau contre un chapeau de feutre mou.
Elle s’était consolée de son obstination par ce raisonnement : « On
pense que je suis une femme de chambre en bonne fortune avec un jeune
homme du monde. » Et elle trouvait délicieuse cette comédie.
Ils entraient ainsi dans les caboulots populaires et allaient s’asseoir au
fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table
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de bois. Un nuage de fumée âcre où restait une odeur de poisson frit du
dîner emplissait la salle ; des hommes en blouse gueulaient en buvant des
petits verres ; et le garçon étonné dévisageait ce couple étrange, en posant
devant lui deux cerises à l’eau-de-vie.
Elle, tremblante, apeurée et ravie, se mettait à boire le jus rouge des
fruits, à petits coups, en regardant autour d’elle d’un œil inquiet et allumé.
Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d’une faute commise, chaque
goutte du liquide brûlant et poivré descendant en sa gorge lui procurait un
plaisir âcre, la joie d’une jouissance scélérate et défendue.
Puis elle disait à mi-voix : « Allons-nous-en. » Et ils partaient. Elle filait
vivement, la tête basse, d’un pas menu, d’un pas d’actrice qui quitte la
scène, entre les buveurs accoudés aux tables qui la regardaient passer d’un
air soupçonneux et mécontent ; et quand elle avait franchi la porte, elle
poussait un grand soupir, comme si elle venait d’échapper à quelque
terrible danger.
Quelquefois elle demandait à Duroy, en frissonnant :
— Si on m’injuriait dans ces endroits-là, qu’est-ce que tu ferais ?
Il répondait d’un ton crâne :
— Je te défendrais, parbleu !
Et elle lui serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus peut-être
d’être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même
ces hommes-là, avec son bien-aimé.
Mais ces excursions, se renouvelant deux ou trois fois par semaine,
commençaient à fatiguer Duroy, qui avait grand mal d’ailleurs depuis
quelque temps, à se procurer le demi-louis qu’il lui fallait pour payer la
voiture et les consommations.
Il vivait maintenant avec une peine infinie, avec plus de peine qu’aux
jours où il était employé du Nord, car, ayant dépensé largement, sans
compter, pendant ses premiers mois de journalisme, avec l’espoir constant
de gagner de grosses sommes le lendemain, il avait épuisé toutes ses
ressources et tous les moyens de se procurer de l’argent.
Un procédé fort simple, celui d’emprunter à la caisse, s’était trouvé bien
vite usé, et il devait déjà au journal quatre mois de son traitement, plus six
cents francs sur ses lignes. Il devait, en outre, cent francs à Forestier, trois
cents francs à Jacques Rival, qui avait la bourse large, et il était rongé par
une multitude de petites dettes inavouables, de vingt francs ou de cent
sous.
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Saint-Potin, consulté sur les méthodes à employer pour trouver encore
cent francs, n’avait découvert aucun expédient, bien qu’il fût un homme
d’invention ; et Duroy s’exaspérait de cette misère, plus sensible
maintenant qu’autrefois, parce qu’il avait plus de besoins. Une colère
sourde contre tout le monde couvait en lui, et une irritation incessante, qui
se manifestait à tout propos, à tout moment, pour les causes les plus
futiles.
Il se demandait parfois comment il avait fait pour dépenser une
moyenne de mille livres par mois, sans aucun excès ni aucune fantaisie ; et
il constatait qu’en additionnant un déjeuner de huit francs avec un dîner
de douze pris dans un grand café quelconque du boulevard, il arrivait tout
de suite à un louis, qui, joint à une dizaine de francs d’argent de poche, de
cet argent qui coule sans qu’on sache comment, formait un total de trente
francs. Or, trente francs par jour donnent neuf cents francs à la fin du mois.
Et il ne comptait pas là dedans tous les frais d’habillement, de chaussure,
de linge, de blanchissage, etc.
Donc, le 14 décembre, il se trouva sans un sou dans sa poche et sans un
moyen dans l’esprit pour obtenir quelque monnaie.
Il fit, comme il avait fait souvent jadis, il ne déjeuna point et il passa
l’après-midi au journal à travailler, rageant et préoccupé.
Vers quatre heures, il reçut un petit bleu de sa maîtresse, qui lui disait :
« Veux-tu que nous dînions ensemble ? nous ferons ensuite une
escapade. »
Il répondit aussitôt : « Impossible dîner. » Puis il réfléchit qu’il serait
bien bête de se priver des moments agréables qu’elle pourrait lui donner,
et il ajouta : « Mais je t’attendrai, à neuf heures, dans notre logis. »
Et ayant envoyé un des garçons porter ce mot, afin d’économiser le prix
du télégramme, il réfléchit à la façon dont il s’y prendrait pour se procurer
le repas du soir.
A sept heures, il n’avait encore rien inventé ; et une faim terrible lui
creusait le ventre. Alors il eut recours à un stratagème de désespéré. Il
laissa partir tous ses confrères, l’un après l’autre, et, quand il fut seul, il
sonna vivement. L’huissier du patron, resté pour garder les bureaux, se
présenta.
Duroy debout, nerveux, fouillait ses poches, et d’une voix brusque :
— Dites donc, Foucart, j’ai oublié mon porte-monnaie chez moi et il faut
que j’aille dîner au Luxembourg. Prêtez-moi cinquante sous pour payer ma
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voiture.
L’homme tira trois francs de son gilet, en demandant :
— Monsieur Duroy ne veut pas davantage ?
— Non, non, cela me suffit. Merci bien.
Et, ayant saisi les pièces blanches, Duroy descendit en courant l’escalier,
puis alla dîner dans une gargote où il échouait aux jours de misère.
A neuf heures, il attendait sa maîtresse, les pieds au feu dans le petit
salon.
Elle arriva, très animée, très gaie, fouettée par l’air froid de la rue :
— Si tu veux, dit-elle, nous ferons d’abord un tour, puis nous rentrerons
ici à onze heures. Le temps est admirable pour se promener.
Il répondit d’un ton grognon :
— Pourquoi sortir ? On est très bien ici.
Elle reprit, sans ôter son chapeau :
— Si tu savais, il fait un clair de lune merveilleux. C’est un vrai bonheur
de se promener, ce soir.
— C’est possible, mais moi je ne tiens pas à me promener.
Il avait dit cela d’un air furieux. Elle en fut saisie, blessée, et demanda :
— Qu’est-ce que tu as ? Pourquoi prends-tu ces manières-là ? J’ai le
désir de faire un tour, je ne vois pas en quoi cela peut te fâcher.
Il se leva, exaspéré :
— Cela ne me fâche pas. Cela m’embête. Voilà !
Elle était de celles que la résistance irrite et que l’impolitesse exaspère.
Elle prononça, avec dédain, avec une colère froide :
— Je n’ai pas l’habitude qu’on me parle ainsi. Je m’en irai seule, alors ;
adieu !
Il comprit que c’était grave, et s’élançant vivement vers elle, il lui prit les
mains, les baisa, en balbutiant :
— Pardonne-moi, ma chérie, pardonne-moi, je suis très nerveux, ce soir,
très irritable. C’est que j’ai des contrariétés, des ennuis, tu sais, des affaires
de métier.
Elle répondit, un peu adoucie, mais non calmée :
— Cela ne me regarde pas, moi ; et je ne veux point supporter le contre-
coup de votre mauvaise humeur.
Il la prit dans ses bras, l’attira vers le canapé :
— Écoute, ma mignonne, je ne voulais point te blesser ; je n’ai point
songé à ce que je disais.
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Il l’avait forcée à s’asseoir, et s’agenouillant devant elle :
— M’as-tu pardonné ? Dis-moi que tu m’as pardonné.
Elle murmura, d’une voix froide :
— Soit, mais ne recommence pas.
Et, s’étant relevée, elle ajouta :
— Maintenant allons faire un tour.
Il était demeuré à genoux, entourant les hanches de ses deux bras ; il
balbutia :
— Je t’en prie, restons ici. Je t’en supplie. Accorde-moi cela. J’aimerais
tant à te garder, ce soir, pour moi tout seul, là, près du feu. Dis « oui », je
t’en supplie, dis « oui ».
Elle répliqua nettement, durement :
— Non. Je tiens à sortir, et je ne céderai pas à tes caprices.
Il insista :
— Je t’en supplie, j’ai une raison, une raison très sérieuse...
Elle dit de nouveau :
— Non. Et si tu ne veux pas sortir avec moi, je m’en vais. Adieu !
Elle s’était dégagée d’une secousse, et gagnait la porte. Il courut vers
elle, l’enveloppa dans ses bras :
— Écoute, Clo, ma petite Clo, écoute, accorde-moi cela...
Elle faisait non, de la tête, sans répondre, évitant ses baisers et
cherchant à sortir de son étreinte pour s’en aller.
Il bégayait :
— Clo, ma petite Clo, j’ai une raison.
Elle s’arrêta, en le regardant en face :
— Tu mens... Laquelle ?
Il rougit, ne sachant que dire. Et elle reprit, indignée :
— Tu vois bien que tu mens... sale bête...
Et avec un geste rageur, les larmes aux yeux, elle lui échappa.
Il la prit encore une fois par les épaules, et désolé, prêt à tout avouer
pour éviter cette rupture, il déclara avec un accent désespéré :
— Il y a que je n’ai pas le sou... Voilà.
Elle s’arrêta net, et le regardant au fond des yeux pour y lire la vérité :
— Tu dis ?
Il avait rougi jusqu’aux cheveux :
— Je dis que je n’ai pas le sou. Comprends-tu ? Mais pas vingt sous, pas
dix sous, pas de quoi payer un verre de cassis dans le café où nous
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entrerons. Tu me forces à confesser des choses honteuses. Il ne m’était
pourtant pas possible de sortir avec toi, et quand nous aurions été attablés
devant deux consommations, de te raconter tranquillement que je ne
pouvais pas les payer...
Elle le regardait toujours en face :
— Alors... c’est bien vrai... ça ?
En une seconde, il retourna toutes ses poches, celles du pantalon, celles
du gilet, celles de la jaquette, et il murmura :
— Tiens... es-tu contente... maintenant ?
Brusquement, ouvrant ses deux bras avec un élan passionné, elle lui
sauta au cou, en bégayant :
[10]— Oh ! mon pauvre chéri... mon pauvre chéri... si j’avais su !
Comment cela t’est-il arrivé ?
Elle le fit asseoir, et s’assit elle-même sur ses genoux, puis le tenant par
le cou, le baisant à tout instant, baisant sa moustache, sa bouche, ses yeux,
elle le força à raconter d’où lui venait cette infortune.
Il inventa une histoire attendrissante. Il avait été obligé de venir en aide
à son père qui se trouvait dans l’embarras. Il lui avait donné non
seulement toutes ses économies, mais il s’était endetté gravement.
Il ajouta :
— J’en ai pour six mois au moins à crever de faim, car j’ai épuisé toutes
mes ressources. Tant pis, il y a des moments de crise dans la vie. L’argent,
après tout, ne vaut pas qu’on s’en préoccupe.
Elle lui souffla dans l’oreille :
— Je t’en prêterai, veux-tu ?
Il répondit avec dignité :
— Tu es bien gentille, ma mignonne, mais ne parlons plus de ça, je te
prie. Tu me blesserais.
Elle se tut ; puis, le serrant dans ses bras, elle murmura :
— Tu ne sauras jamais comme je t’aime.
Ce fut une de leurs meilleures soirées d’amour.
Comme elle allait partir, elle reprit en souriant :
— Hein ! quand on est dans ta situation, comme c’est amusant de
retrouver de l’argent oublié dans une poche, une pièce qui avait glissé dans
la doublure.
Il répondit avec conviction :
— Ah ! ça oui, par exemple.
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Elle voulut rentrer à pied sous prétexte que la lune était admirable, et
elle s’extasiait en la regardant.
C’était une nuit froide et sereine du commencement de l’hiver. Les
passants et les chevaux allaient vite, piqués par une claire gelée. Les talons
sonnaient sur les trottoirs.
En le quittant, elle demanda :
— Veux-tu nous revoir après-demain ?
— Mais oui, certainement.
— A la même heure ?
— A la même heure.
— Adieu, mon chéri.
Et ils s’embrassèrent tendrement.
Puis il revint à grands pas, se demandant ce qu’il inventerait le
lendemain, afin de se tirer d’affaire. Mais, comme il ouvrait la porte de sa
chambre, il fouilla dans la poche de son gilet pour y trouver des allumettes,
et il demeura stupéfait de rencontrer une pièce de monnaie qui roulait
sous son doigt.
Dès qu’il eut de la lumière, il saisit cette pièce pour l’examiner. C’était
un louis de vingt francs !
Il se pensa devenu fou.
Il le tourna, le retourna, cherchant par quel miracle cet argent se
trouvait là. Il n’avait pourtant pas pu tomber du ciel dans sa poche.
Puis, tout à coup, il devina, et une colère indignée le saisit. Sa maîtresse
avait parlé, en effet, de monnaie glissée dans la doublure et qu’on
retrouvait aux heures de pauvreté. C’était elle qui lui avait fait cette
aumône. Quelle honte !
Il jura :
— Ah bien ! je vais la recevoir, après-demain ! Elle en passera un joli
quart d’heure !
Et il se mit au lit, le cœur agité de fureur et d’humiliation.
Il s’éveilla tard. Il avait faim. Il essaya de se rendormir pour ne se lever
qu’à deux heures ; puis il se dit : « Cela ne m’avance à rien, il faut toujours
que je finisse par découvrir de l’argent. » Puis il sortit, espérant qu’une
idée lui viendrait dans la rue.
Il ne lui en vint pas, mais en passant devant chaque restaurant un désir
ardent de manger lui mouillait la bouche de salive. A midi, comme il n’avait
rien imaginé, il se décida brusquement : « Bah ! je vais déjeuner sur les
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vingt francs de Clotilde. Cela ne m’empêchera pas de les lui rendre
demain. »
Il déjeuna donc dans une brasserie pour deux francs cinquante. En
entrant au journal il remit encore trois francs à l’huissier.
— Tenez, Foucart, voici ce que vous m’avez prêté hier soir pour ma
voiture.
Et il travailla jusqu’à sept heures. Puis il alla dîner et prit de nouveau
trois francs sur le même argent. Les deux bocks de la soirée portèrent à
neuf francs trente centimes sa dépense du jour.
Mais comme il ne pouvait se refaire un crédit ni se recréer des
ressources en vingt-quatre heures, il emprunta encore six francs cinquante
le lendemain sur les vingt francs qu’il devait rendre le soir même, de sorte
qu’il vint au rendez-vous convenu avec quatre francs vingt dans sa poche.
Il était d’une humeur de chien enragé et se promettait bien de faire
nette tout de suite la situation. Il dirait à sa maîtresse : « Tu sais, j’ai trouvé
les vingt francs que tu as mis dans ma poche l’autre jour. Je ne te les rends
pas aujourd’hui parce que ma position n’a point changé, et que je n’ai pas
eu le temps de m’occuper de la question d’argent. Mais je te les remettrai
la première fois que nous nous verrons. »
Elle arriva, tendre, empressée, pleine de craintes. Comment allait-il la
recevoir ? Et elle l’embrassa avec persistance pour éviter une explication
dans les premiers moments.
Il se disait, de son côté : « Il sera bien temps tout à l’heure d’aborder la
question. Je vais chercher un joint. »
Il ne trouva pas de joint et ne dit rien, reculant devant les premiers
mots à prononcer sur ce sujet délicat.
Elle ne parla point de sortir et fut charmante de toutes façons.
Ils se séparèrent vers minuit, après avoir pris rendez-vous seulement
mepour le mercredi de la semaine suivante, car M de Marelle avait
plusieurs dîners en ville de suite.
Le lendemain, en payant son déjeuner, comme Duroy cherchait les
quatre pièces de monnaie qui devaient lui rester, il s’aperçut qu’elles
étaient cinq, dont une en or.
Au premier moment il crut qu’on lui avait rendu, la veille, vingt francs
par mégarde ; puis il comprit, et il sentit une palpitation de cœur sous
l’humiliation de cette aumône persévérante.
Comme il regretta de n’avoir rien dit ! S’il avait parlé avec énergie, cela
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ne serait point arrivé.
Pendant quatre jours il fit des démarches et des efforts aussi nombreux
qu’inutiles pour se procurer cinq louis, et il mangea le second de Clotilde.
Elle trouva moyen, bien qu’il lui eût dit, d’un air furieux : « Tu sais, ne
recommence pas la plaisanterie des autres soirs, parce que je me
fâcherais », de glisser encore vingt francs dans la poche de son pantalon, la
première fois qu’ils se rencontrèrent.
Quand il les découvrit, il jura « Nom de Dieu ! » et il les transporta dans
son gilet pour les avoir sous la main, car il se trouvait sans un centime.
Il apaisait sa conscience par ce raisonnement : « Je lui rendrai le tout en
bloc. Ce n’est en somme que de l’argent prêté. »
Enfin le caissier du journal, sur ses prières désespérées, consentit à lui
donner cent sous par jour. C’était tout juste assez pour manger, mais pas
assez pour restituer soixante francs.
Or, comme Clotilde fut reprise de sa rage pour les excursions nocturnes
dans tous les lieux suspects de Paris, il finit par ne plus s’irriter outre
mesure de trouver un jaunet dans une de ses poches, un jour même dans
sa bottine, et un autre jour dans la boîte de sa montre, après leurs
promenades aventureuses.
Puisqu’elle avait des envies qu’il ne pouvait satisfaire dans le moment,
n’était-il pas naturel qu’elle les payât plutôt que de s’en priver ?
Il tenait compte d’ailleurs de tout ce qu’il recevait ainsi, pour le lui
restituer un jour.
Un soir elle lui dit :
— Croirais-tu que je n’ai jamais été aux Folies-Bergère ? Veux-tu m’y
mener ?
Il hésita, dans la crainte de rencontrer Rachel. Puis il pensa : « Bah ! je
ne suis pas marié avec elle après tout. Si l’autre me voit, elle comprendra la
situation et ne me parlera pas. D’ailleurs nous prendrons une loge. »
Une raison aussi le décida. Il était bien aise de cette occasion d’offrir à
meM de Marelle une loge au théâtre sans rien payer. C’était là une sorte de
compensation.
Il laissa d’abord Clotilde dans la voiture pour aller chercher le coupon
afin qu’elle ne vît pas qu’on le lui offrait, puis il la vint prendre et ils
entrèrent, salués par les contrôleurs.
Une foule énorme encombrait le promenoir. Ils eurent grand’peine à
passer à travers la cohue des hommes et des rôdeuses. Ils atteignirent
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enfin leur case et s’installèrent, enfermés entre l’orchestre immobile et le
remous de la galerie.
meMais M de Marelle ne regardait guère la scène, uniquement
préoccupée des filles qui circulaient derrière son dos ; et elle se retournait
sans cesse pour les voir, avec une envie de les toucher, de palper leur
corsage, leurs joues, leurs cheveux, pour savoir comment c’était fait, ces
êtres-là.
Elle dit soudain :
— Il y en a une grosse brune qui nous regarde tout le temps. J’ai cru
tout à l’heure qu’elle allait nous parler. L’as-tu vue ?
Il répondit :
— Non. Tu dois te tromper.
Mais il l’avait aperçue depuis longtemps déjà. C’était Rachel qui rôdait
autour d’eux avec une colère dans les yeux et des mots violents sur les
lèvres.
Duroy l’avait frôlée tout à l’heure en traversant la foule, et elle lui avait
dit « Bonjour » tout bas avec un clignement d’œil qui signifiait : « Je
comprends. » Mais il n’avait point répondu à cette gentillesse dans la
crainte d’être vu par sa maîtresse, et il avait passé froidement, le front
haut, la lèvre dédaigneuse. La fille, qu’une jalousie inconsciente
aiguillonnait déjà, revint sur ses pas, le frôla de nouveau et prononça d’une
voix plus forte : « Bonjour, Georges. »
Il n’avait encore rien répondu. Alors elle s’était obstinée à être
reconnue, saluée, et elle revenait sans cesse derrière la loge, attendant un
moment favorable.
meDès qu’elle s’aperçut que M de Marelle la regardait, elle toucha du
bout du doigt l’épaule de Duroy :
— Bonjour. Tu vas bien ?
Mais il ne se retourna pas.
Elle reprit :
— Eh bien ? es-tu devenu sourd depuis jeudi ?
Il ne répondit point, affectant un air de mépris qui l’empêchait de se
compromettre, même par un mot, avec cette drôlesse.
Elle se mit à rire, d’un rire de rage, et dit :
— Te voilà donc muet ? Madame t’a peut-être mordu la langue ?
Il fit un geste furieux, et d’une voix exaspérée :
— Qui est-ce qui vous permet de parler ? Filez ou je vous fais arrêter.
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Alors, le regard enflammé, la gorge gonflée, elle gueula :
— Ah ! c’est comme ça ! Va donc, mufle ! Quand on couche avec une
femme on la salue au moins. C’est pas une raison parce que t’es avec une
autre pour ne pas me reconnaître aujourd’hui. Si tu m’avais seulement fait
un signe quand j’ai passé contre toi, tout à l’heure, je t’aurais laissé
tranquille. Mais t’as voulu faire le fier, attends, va ! Je vais te servir, moi !
Ah ! tu ne me dis seulement pas bonjour quand je te rencontre...
meElle aurait crié longtemps, mais M de Marelle avait ouvert la porte de
la loge, et elle se sauvait, à travers la foule, cherchant éperdument la
sortie.
Duroy s’était élancé derrière elle et s’efforçait de la rejoindre.
Alors Rachel, les voyant fuir, hurla, triomphante :
— Arrêtez-la ! Arrêtez-la ! Elle m’a volé mon amant.
Des rires coururent dans le public. Deux messieurs, pour plaisanter,
saisirent par les épaules la fugitive et voulurent l’emmener en cherchant à
l’embrasser. Mais Duroy l’ayant rattrapée, la dégagea violemment et
l’entraîna dans la rue.
Elle s’élança dans un fiacre vide arrêté devant l’établissement. Il y sauta
derrière elle, et comme le cocher demandait : « Où faut-il aller,
bourgeois ? » il répondit : « Où vous voudrez. »
La voiture se mit en route lentement, secouée par les pavés. Clotilde, en
proie à une sorte de crise nerveuse, les mains sur sa face, étouffait,
suffoquait ; et Duroy ne savait que faire ni que dire.
A la fin, comme il l’entendait pleurer, il bégaya :
— Écoute, Clo, ma petite Clo, laisse-moi t’expliquer ! Ce n’est pas ma
faute... J’ai connu cette femme-là autrefois... dans les premiers temps...
Elle dégagea brusquement son visage, et, saisie par une rage de femme
amoureuse et trahie, une rage furieuse qui lui rendit la parole, elle
balbutia, par phrases rapides, hachées, en haletant :
— Ah !... misérable... misérable... quel gueux tu fais !... Est-ce
possible ?... quelle honte !... Oh ! mon Dieu !... quelle honte !...
Puis, s’emportant de plus en plus, à mesure que les idées
s’éclaircissaient en elle et que les arguments lui venaient :
— C’est avec mon argent que tu la payais, n’est-ce pas ? Et je lui
donnais de l’argent... pour cette fille... Oh ! le misérable !...
Elle sembla chercher, pendant quelques secondes, un autre mot plus
fort qui ne venait point, puis soudain, elle expectora, avec le mouvement
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qu’on fait pour cracher :
— Oh !... cochon... cochon... cochon... Tu la payais avec mon argent...
cochon... cochon !...
Elle ne trouvait plus autre chose et répétait :
— Cochon.., cochon...
Tout à coup, elle se pencha dehors, et, saisissant le cocher par sa
manche :
— Arrêtez !
Puis, ouvrant la portière, elle sauta dans la rue.
Georges voulut la suivre, mais elle cria : « Je te défends de descendre »,
d’une voix si forte que les passants se massèrent autour d’elle ; et Duroy
ne bougea point par crainte d’un scandale.
Alors elle tira sa bourse de sa poche et chercha de la monnaie à la lueur
de la lanterne, puis ayant pris deux francs cinquante elle les mit dans la
main du cocher, en lui disant d’un ton vibrant :
— Tenez... voilà votre heure... C’est moi qui paye... — Et reconduisez-
moi ce salop-là rue Boursault, aux Batignolles.
Une gaieté s’éleva dans le groupe qui l’entourait. Un monsieur dit :
« Bravo, la petite ! » et un jeune voyou arrêté entre les roues du fiacre,
enfonçant sa tête dans la portière ouverte, cria avec un accent suraigu :
« Bonsoir, Bibi ».
Puis la voiture se remit en marche, poursuivie par des rires.
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
VI
Georges Duroy eut le réveil triste, le lendemain.
Il s’habilla lentement, puis s’assit devant sa fenêtre et se mit à réfléchir.
Il se sentait dans tout le corps, une espèce de courbature, comme s’il avait
reçu, la veille, une volée de coups de bâton.
Enfin, la nécessité de trouver de l’argent l’aiguillonna et il se rendit
d’abord chez Forestier.
Son ami le reçut, les pieds au feu, dans son cabinet.
— Qu’est-ce qui t’a fait lever si tôt ?
— Une affaire très grave. J’ai une dette d’honneur.
— De jeu ?
Il hésita, puis avoua :
— De jeu.
— Grosse ?
— Cinq cents francs !
Il n’en devait que deux cent quatre-vingts.
Forestier, sceptique, demanda :
— A qui dois-tu ça ?
Duroy ne put pas répondre tout de suite.
— ... Mais à... à... à un Monsieur de Carleville.
— Ah ! Et où demeure-t-il ?
— Rue... rue...
Forestier se mit à rire :
— Rue du cherche-midi à quatorze heures, n’est-ce pas ? Je connais ce
monsieur-là, mon cher. Si tu veux vingt francs, j’ai encore ça à ta
disposition, mais pas davantage.
Duroy accepta la pièce d’or.
Puis il alla de porte en porte, chez toutes les personnes qu’il
connaissait, et il finit par réunir, vers cinq heures, quatre-vingts francs.
Comme il lui en fallait trouver encore deux cents, il prit son parti
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résolument, et, gardant ce qu’il avait recueilli, il murmura : « Zut, je ne vais
pas me faire de bile pour cette garce-là. Je la paierai quand je pourrai. »
Pendant quinze jours il vécut d’une vie économe, réglée et chaste,
l’esprit plein de résolutions énergiques. Puis il fut pris d’un grand désir
d’amour. Il lui semblait que plusieurs années s’étaient écoulées depuis
qu’il n’avait tenu une femme dans ses bras, et, comme le matelot qui
s’affole en revoyant la terre, toutes les jupes rencontrées le faisaient
frissonner.
Alors il retourna, un soir, aux Folies-Bergère, avec l’espoir d’y trouver
Rachel. Il l’aperçut en effet, dès l’entrée, car elle ne quittait guère cet
établissement.
Il alla vers elle souriant, la main tendue. Mais elle le toisa de la tête aux
pieds :
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
Il essaya de rire :
— Allons, ne fais pas ta poire.
Elle lui tourna les talons en déclarant :
— Je ne fréquente pas les dos verts.
Elle avait cherché la plus grossière injure. Il sentit le sang lui
empourprer la face, et il rentra seul.
Forestier, malade, affaibli, toussant toujours, lui faisait, au journal, une
existence pénible, semblait se creuser l’esprit pour lui trouver des corvées
ennuyeuses. Un jour même, dans un moment d’irritation nerveuse, et
après une longue quinte d’étouffement, comme Duroy ne lui apportait pas
un renseignement demandé, il grogna :
— Cristi, tu es plus bête que je n’aurais cru.
L’autre faillit le gifler, mais il se contint et s’en alla en murmurant :
« Toi, je te rattraperai. » Une pensée rapide lui traversa l’esprit, et il
ajouta : « Je te vas faire cocu, mon vieux. » Et il s’en alla en se frottant les
mains, réjoui par ce projet.
meIl voulut, dès le jour suivant, en commencer l’exécution. Il fit à M
Forestier une visite en éclaireur.
Il la trouva qui lisait un livre, étendue tout au long sur son canapé.
Elle lui tendit la main, sans bouger, tournant seulement la tête, et elle
dit :
— Bonjour, Bel-Ami !
Il eut la sensation d’un soufflet reçu :
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— Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?
Elle répondit en souriant :
me— J’ai vu M de Marelle l’autre semaine, et j’ai su comment on vous
avait baptisé chez elle.
Il se rassura devant l’air aimable de la jeune femme. Comment aurait-il
pu craindre, d’ailleurs ?
Elle reprit :
— Vous la gâtez ! Quant à moi, on vient me voir quand on y pense, les
trente-six du mois, ou peu s’en faut ?
Il s’était assis près d’elle et il la regardait avec une curiosité nouvelle,
une curiosité d’amateur qui bibelote. Elle était charmante, blonde d’un
blond tendre et chaud, faite pour les caresses ; et il pensa : « Elle est mieux
que l’autre certainement. » Il ne doutait point du succès, il n’aurait qu’à
allonger la main, lui semblait-il, et à la prendre, comme on cueille un fruit.
Il dit résolument :
— Je ne venais point vous voir parce que cela valait mieux.
Elle demanda, sans comprendre :
— Comment ? Pourquoi ?
— Pourquoi ? Vous ne devinez pas ?
— Non, pas du tout.
— Parce que je suis amoureux de vous... oh ! un peu, rien qu’un peu...
et que je ne veux pas le devenir tout à fait...
Elle ne parut ni étonnée, ni choquée, ni flattée ; elle continuait à sourire
du même sourire indifférent, et elle répondit avec tranquillité :
— Oh ! vous pouvez venir tout de même. On n’est jamais amoureux de
moi longtemps.
Il fut surpris du ton plus encore que des paroles, et il demanda :
— Pourquoi ?
— Parce que c’est inutile et que je le fais comprendre tout de suite. Si
vous m’aviez raconté plus tôt votre crainte je vous aurais rassuré et engagé
au contraire à venir le plus possible.
Il s’écria, d’un ton pathétique :
— Avec ça qu’on peut commander aux sentiments !
Elle se tourna vers lui :
— Mon cher ami, pour moi un homme amoureux est rayé du nombre
des vivants. Il devient idiot, pas seulement idiot, mais dangereux. Je cesse,
avec les gens qui m’aiment d’amour, ou qui le prétendent, toute relation
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intime, parce qu’ils m’ennuient d’abord, et puis parce qu’ils me sont
suspects comme un chien enragé qui peut avoir une crise. Je les mets donc
en quarantaine morale jusqu’à ce que leur maladie soit passée. Ne
l’oubliez point. Je sais bien que chez vous l’amour n’est autre chose qu’une
espèce d’appétit, tandis que chez moi ce serait, au contraire, une espèce
de... de... de communion des âmes qui n’entre pas dans la religion des
hommes. Vous en comprenez la lettre, et moi l’esprit. Mais... regardez-moi
bien en face...
Elle ne souriait plus. Elle avait un visage calme et froid, et elle dit en
appuyant sur chaque mot :
— Je ne serai jamais, jamais votre maîtresse, entendez-vous. Il est donc
absolument inutile, il serait même mauvais pour vous de persister dans ce
désir... Et maintenant que... l’opération est faite... voulez-vous que nous
soyons amis, bons amis, mais là, de vrais amis, sans arrière-pensée ?...
Il avait compris que toute tentative resterait stérile devant cette
sentence sans appel. Il en prit son parti tout de suite, franchement, et, ravi
de pouvoir se faire cette alliée dans l’existence, il lui tendit les deux mains :
— Je suis à vous, madame, comme il vous plaira.
Elle sentit la sincérité de la pensée dans la voix, et elle donna ses mains.
Il les baisa, l’une après l’autre, puis il dit simplement en relevant la
tête :
— Cristi, si j’avais trouvé une femme comme vous, avec quel bonheur je
l’aurais épousée !
Elle fut touchée, cette fois, caressée par cette phrase comme les femmes
le sont par les compliments qui trouvent leur cœur, et elle lui jeta un de
ces regards rapides et reconnaissants qui nous font leurs esclaves.
Puis, comme il ne trouvait pas de transition pour reprendre la
conversation, elle prononça, d’une voix douce, en posant un doigt sur son
bras :
— Et je vais commencer tout de suite mon métier d’amie. Vous êtes
maladroit, mon cher...
Elle hésita, et demanda :
— Puis-je parler librement ?
— Oui.
— Tout à fait ?
— Tout à fait.
me— Eh bien ! allez donc voir M Walter, qui vous apprécie beaucoup, et
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plaisez-lui. Vous trouverez à placer par là vos compliments, bien qu’elle
soit honnête, entendez-moi bien, tout à fait honnête. Oh ! pas d’espoir
de... de maraudage non plus de ce côté. Vous y pourrez trouver mieux, en
vous faisant bien voir. Je sais que vous occupez encore dans le journal une
place inférieure. Mais ne craignez rien, ils reçoivent tous leurs rédacteurs
avec la même bienveillance. Allez-y, croyez-moi.
Il dit, en souriant :
— Merci, vous êtes un ange... un ange gardien.
Puis ils parlèrent de choses et d’autres.
Il resta longtemps, voulant prouver qu’il avait plaisir à se trouver près
d’elle ; et, en la quittant, il demanda encore :
— C’est entendu, nous sommes des amis ?
— C’est entendu.
Comme il avait senti l’effet de son compliment, tout à l’heure, il
l’appuya, ajoutant :
— Et si vous devenez jamais veuve, je m’inscris.
Puis il se sauva bien vite pour ne point lui laisser le loisir de se fâcher.
meUne visite à M Walter gênait un peu Duroy, car il n’avait point été
autorisé à se présenter chez elle, et il ne voulait pas commettre de
maladresse. Le patron lui témoignait de la bienveillance, appréciait ses
services, l’employait de préférence aux besognes difficiles ; pourquoi ne
profiterait-il pas de cette faveur pour pénétrer dans la maison ?
Un jour donc, s’étant levé de bonne heure, il se rendit aux halles au
moment des ventes, et il se procura, moyennant une dizaine de francs, une
vingtaine d’admirables poires. Les ayant ficelées avec soin dans une
bourriche pour faire croire qu’elles venaient de loin, il les porta chez le
concierge de la patronne avec sa carte où il avait écrit :
Georges DUROY
mePrie humblement M Walter d’accepter ces quelques fruits qu’il a reçus
ce matin de Normandie.
Il trouva le lendemain dans sa boîte aux lettres, au journal, une
meenveloppe contenant, en retour, la carte de M Walter « qui remerciait
bien vivement M. Georges Duroy, et restait chez elle tous les samedis ».
Le samedi suivant il se présenta.
M. Walter habitait, boulevard Malesherbes, une maison double lui
appartenant, et dont une partie était louée, procédé économique de gens
pratiques. Un seul concierge, gîté entre les deux portes cochères, tirait le
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cordon pour le propriétaire et pour le locataire, et donnait à chacune des
entrées un grand air d’hôtel riche et comme il faut par sa belle tenue de
suisse d’église, ses gros mollets emmaillotés en des bas blancs, et son
vêtement de représentation à boutons d’or et à revers écarlates.
Les salons de réception étaient au premier étage, précédés d’une
antichambre tendue de tapisseries et enfermée par des portières. Deux
valets sommeillaient sur des sièges. Un d’eux prit le pardessus de Duroy, et
l’autre s’empara de sa canne, ouvrit une porte, devança de quelques pas le
visiteur, puis, s’effaçant, le laissa passer, en criant son nom dans un
appartement vide.
Le jeune homme, embarrassé, regardait de tous les côtés, quand il
aperçut dans une glace des gens assis et qui semblaient fort loin. Il se
trompa d’abord de direction, le miroir ayant égaré son œil, puis il traversa
encore deux salons vides pour arriver dans une sorte de petit boudoir
tendu de soie bleue à boutons d’or où quatre dames causaient à mi-voix
autour d’une table ronde qui portait des tasses de thé.
Malgré l’assurance qu’il avait gagnée dans son existence parisienne et
surtout dans son métier de reporter qui le mettait incessamment en
contact avec des personnages marquants, Duroy se sentait un peu intimidé
par la mise en scène de l’entrée et par la traversée des salons déserts.
Il balbutia :
— « Madame, je me suis permis... » en cherchant de l’œil la maîtresse
de la maison.
Elle lui tendit la main, qu’il prit en s’inclinant, et lui ayant dit :
— Vous êtes fort aimable, monsieur, de venir me voir.
Elle lui montra un siège où, voulant s’asseoir, il se laissa tomber, l’ayant
cru beaucoup plus haut.
On s’était tu. Une des femmes se remit à parler, il s’agissait du froid qui
devenait violent, pas assez cependant pour arrêter l’épidémie de fièvre
typhoïde ni pour permettre de patiner. Et chacune donna son avis sur cette
entrée en scène de la gelée à Paris ; puis elles exprimèrent leurs
préférences dans les saisons, avec toutes les raisons banales qui traînent
dans les esprits comme la poussière dans les appartements.
Un bruit léger de porte fit retourner la tête à Duroy, et il aperçut, à
travers deux glaces sans tain, une grosse dame qui s’en venait. Dès qu’elle
apparut dans le boudoir une des visiteuses se leva, serra les mains, puis
partit ; et le jeune homme suivit du regard, par les autres salons, son dos
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noir où brillaient des perles de jais.
Quand l’agitation de ce changement de personnes se fut calmée, on
parla spontanément, sans transition, de la question du Maroc et de la
guerre en Orient, et aussi des embarras de l’Angleterre à l’extrémité de
l’Afrique.
Ces dames discutaient ces choses de mémoire, comme si elles eussent
récité une comédie mondaine et convenable, répétée bien souvent.
Une nouvelle entrée eut lieu, celle d’une petite blonde frisée, qui
détermina la sortie d’une grande personne sèche, entre deux âges.
Et on parla des chances qu’avait M. Linet pour entrer à l’Académie. La
nouvelle venue pensait fermement qu’il serait battu par M. Cabanon-
Lebas, l’auteur de la belle adaptation en vers français de Don Quichotte
pour le théâtre.
— Vous savez que ce sera joué à l’Odéon l’hiver prochain ?
— Ah ! vraiment. J’irai certainement voir cette tentative très littéraire.
meM Walter répondait gracieusement, avec calme et indifférence, sans
hésiter jamais sur ce qu’elle devait dire, son opinion étant toujours prête
d’avance.
Mais elle s’aperçut que la nuit venait et elle sonna pour les lampes, tout
en écoutant la causerie qui coulait comme un ruisseau de guimauve, et en
pensant qu’elle avait oublié de passer chez le graveur pour les cartes
d’invitation du prochain dîner.
Elle était un peu trop grasse, belle encore, à l’âge dangereux où la
débâcle est proche. Elle se maintenait à force de soins, de précautions,
d’hygiène et de pâtes pour la peau. Elle semblait sage en tout, modérée et
raisonnable, une de ces femmes dont l’esprit est aligné comme un jardin
français. On y circule sans surprise, tout en y trouvant un certain charme.
Elle avait de la raison, une raison fine, discrète et sûre qui lui tenait lieu de
fantaisie, de la bonté, du dévouement, et une bienveillance tranquille,
large pour tout le monde et pour tout.
Elle remarqua que Duroy n’avait rien dit, qu’on ne lui avait point parlé,
et qu’il semblait un peu contraint ; et comme ces dames n’étaient point
sorties de l’Académie, ce sujet préféré les retenant toujours longtemps, elle
demanda :
— Et vous qui devez être renseigné mieux que personne, monsieur
Duroy, pour qui sont vos préférences ?
Il répondit sans hésiter :
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— Dans cette question, madame, je n’envisagerais jamais le mérite,
toujours contestable, des candidats, mais leur âge et leur santé. Je ne
demanderais point leurs titres, mais leur mal. Je ne rechercherais point s’ils
ont fait une traduction rimée de Lope de Vega, mais j’aurais soin de
m’informer de l’état de leur foie, de leur cœur, de leurs reins et de leur
moelle épinière. Pour moi, une bonne hypertrophie, une bonne
albuminurie, et surtout un bon commencement d’ataxie locomotrice
vaudraient cent fois mieux que quarante volumes de digressions sur l’idée
de patrie dans la poésie barbaresque.
Un silence étonné suivit cette opinion.
meM Walter, souriant, reprit :
— Pourquoi donc ?
Il répondit :
— Parce que je ne cherche jamais que le plaisir qu’une chose peut
causer aux femmes. Or, madame, l’Académie n’a vraiment d’intérêt pour
vous que lorsqu’un académicien meurt. Plus il en meurt, plus vous devez
être heureuses. Mais pour qu’ils meurent vite, il faut les nommer vieux et
malades.
Comme on demeurait un peu surpris, il ajouta :
— Je suis comme vous d’ailleurs et j’aime beaucoup lire dans les échos
de Paris le décès d’un académicien. Je me demande tout de suite : « Qui va
le remplacer ? » Et je fais ma liste. C’est un jeu, un petit jeu très gentil
auquel on joue dans tous les salons parisiens à chaque trépas d’immortel :
« Le jeu de la mort et des quarante vieillards. »
Ces dames, un peu déconcertées encore, commençaient cependant à
sourire, tant était juste sa remarque.
Il conclut, en se levant :
— C’est vous qui les nommez, mesdames, et vous ne les nommez que
pour les voir mourir. Choisissez-les donc vieux, très vieux, le plus vieux
possible, et ne vous occupez jamais du reste.
Puis il s’en alla, avec beaucoup de grâce.
Dès qu’il fut parti, une des femmes déclara :
— Il est drôle, ce garçon. Qui est-ce ?
meM Walter répondit :
— Un de nos rédacteurs, qui ne fait encore que la menue besogne du
journal, mais je ne doute pas qu’il n’arrive vite.
Duroy descendait le boulevard Malesherbes gaiement, à grands pas
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dansants, content de sa sortie et murmurant : « Bon départ. »
Il se réconcilia avec Rachel, ce soir-là.
La semaine suivante lui apporta deux événements. Il fut nommé chef
medes Échos et invité à dîner chez M Walter. Il vit tout de suite un lien
entre les deux nouvelles.
La Vie Française était avant tout un journal d’argent, le patron étant un
homme d’argent à qui la presse et la députation avaient servi de leviers. Se
faisant de la bonhomie une arme, il avait toujours manœuvré sous un
masque souriant de brave homme, mais il n’employait à ses besognes,
quelles qu’elles fussent, que des gens qu’il avait tâtés, éprouvés, flairés,
qu’il sentait retors, audacieux et souples. Duroy, nommé chef des Échos, lui
semblait un garçon précieux.
Cette fonction avait été remplie jusque-là par le secrétaire de la
rédaction, M. Boisrenard, un vieux journaliste correct, ponctuel et
méticuleux comme un employé. Depuis trente ans il avait été secrétaire de
la rédaction de onze journaux différents, sans modifier en rien sa manière
de faire ou de voir. Il passait d’une rédaction dans une autre comme on
change de restaurant, s’apercevant à peine que la cuisine n’avait pas tout à
fait le même goût. Les opinions politiques et religieuses lui demeuraient
étrangères. Il était dévoué au journal quel qu’il fût, entendu dans la
besogne, et précieux par son expérience. Il travaillait comme un aveugle
qui ne voit rien, comme un sourd qui n’entend rien, et comme un muet qui
ne parle jamais de rien. Il avait cependant une grande loyauté
professionnelle, et ne se fût point prêté à une chose qu’il n’aurait pas
jugée honnête, loyale et correcte au point de vue spécial de son métier.
M. Walter, qui l’appréciait cependant, avait souvent désiré un autre
homme pour lui confier les échos, qui sont, disait-il, la moelle du journal.
C’est par eux qu’on lance les nouvelles, qu’on fait courir les bruits, qu’on
agit sur le public et sur la rente. Entre deux soirées mondaines, il faut
savoir glisser, sans avoir l’air de rien, la chose importante, plutôt insinuée
que dite. Il faut, par des sous-entendus, laisser deviner ce qu’on veut,
démentir de telle sorte que la rumeur s’affirme, ou affirmer de telle
manière que personne ne croie au fait annoncé. Il faut que, dans les échos,
chacun trouve, chaque jour, une ligne au moins qui l’intéresse, afin que
tout le monde les lise. Il faut penser à tout et à tous, à tous les mondes, à
toutes les professions, à Paris et à la Province, à l’Armée et aux Peintres, au
Clergé et à l’Université, aux Magistrats et aux Courtisanes.
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L’homme qui les dirige et qui commande au bataillon des reporters doit
être toujours en éveil, et toujours en garde, méfiant, prévoyant, rusé,
alerte et souple, armé de toutes les astuces et doué d’un flair infaillible
pour découvrir la nouvelle fausse du premier coup d’œil, pour juger ce qui
est bon à dire et bon à celer, pour deviner ce qui portera sur le public ; et il
doit savoir le présenter de telle façon que l’effet en soit multiplié.
M. Boisrenard, qui avait pour lui une longue pratique, manquait de
maîtrise et de chic ; il manquait surtout de la rouerie native qu’il fallait
pour pressentir chaque jour les idées secrètes du patron.
Duroy devait faire l’affaire en perfection, et il complétait admirablement
la rédaction de cette feuille « qui naviguait sur les fonds de l’État et sur les
bas-fonds de la politique », selon l’expression de Norbert de Varenne.
Les inspirateurs et véritables rédacteurs de la Vie Française étaient une
demi-douzaine de députés intéressés dans toutes les spéculations que
lançait ou que soutenait le directeur. On les nommait à la Chambre « la
bande à Walter » et on les enviait parce qu’ils devaient gagner de l’argent
avec lui et par lui.
Forestier, rédacteur politique, n’était que l’homme de paille de ces
hommes d’affaires, l’exécuteur des intentions suggérées par eux. Ils lui
soufflaient ses articles de fond qu’il allait toujours écrire chez lui « pour
être tranquille », disait-il.
Mais, afin de donner au journal une allure littéraire et parisienne, on y
avait attaché deux écrivains célèbres en des genres différents, Jacques
Rival, chroniqueur d’actualité, et Norbert de Varenne, poète et
chroniqueur fantaisiste, ou plutôt conteur, suivant la nouvelle école.
Puis on s’était procuré, à bas prix, des critiques d’art, de peinture, de
musique, de théâtre, un rédacteur criminaliste et un rédacteur hippique,
parmi la grande tribu mercenaire des écrivains à tout faire. Deux femmes
du monde, « Domino rose » et « Patte blanche », envoyaient des variétés
mondaines, traitaient les questions de mode, de vie élégante, d’étiquette,
de savoir-vivre, et commettaient des indiscrétions sur les grandes dames.
Et la Vie Française « naviguait sur les fonds et bas-fonds », manœuvrée
par toutes ces mains différentes.
Duroy était dans toute la joie de sa nomination aux fonctions de chef
medes Échos quand il reçut un petit carton gravé, où il lut : « M. et M
Walter prient monsieur Georges Duroy de leur faire le plaisir de venir dîner
chez eux le jeudi 20 janvier. »
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Cette nouvelle faveur, tombant sur l’autre, l’emplit d’une telle joie qu’il
baisa l’invitation comme il eût fait d’une lettre d’amour. Puis il alla trouver
le caissier pour traiter la grosse question des fonds.
Un chef des Échos a généralement son budget sur lequel il paye ses
reporters et les nouvelles, bonnes ou médiocres, apportées par l’un ou par
l’autre, comme les jardiniers apportent leurs fruits chez un marchand de
primeurs.
Douze cents francs par mois, au début, étaient alloués à Duroy, qui se
proposait bien d’en garder une forte partie.
Le caissier, sur ses représentations pressantes, avait fini par lui avancer
quatre cents francs. Il eut, au premier moment, l’intention formelle de
merenvoyer à M de Marelle les deux cent quatre-vingts francs qu’il lui
devait, mais il réfléchit presque aussitôt qu’il ne lui resterait plus entre les
mains que cent vingt francs, somme tout à fait insuffisante pour faire
marcher, d’une façon convenable, son nouveau service, et il remit cette
restitution à des temps plus éloignés.
Pendant deux jours, il s’occupa de son installation, car il héritait d’une
table particulière et de casiers à lettres, dans la vaste pièce commune à
toute la rédaction. Il occupait un bout de cette pièce, tandis que
Boisrenard, dont les cheveux d’un noir d’ébène, malgré son âge, étaient
toujours penchés sur une feuille de papier, tenait l’autre bout.
La longue table du centre appartenait aux rédacteurs volants.
Généralement elle servait de banc pour s’asseoir, soit les jambes
pendantes le long des bords, soit à la turque sur le milieu. Ils étaient
quelquefois cinq ou six accroupis sur cette table, et jouant au bilboquet
avec persévérance, dans une pose de magots chinois.
Duroy avait fini par prendre goût à ce divertissement et il commençait à
devenir fort, sous la direction et grâce aux conseils de Saint-Potin.
Forestier, de plus en plus souffrant, lui avait confié son beau bilboquet
en bois des Iles, le dernier acheté, qu’il trouvait un peu lourd, et Duroy
manœuvrait d’un bras vigoureux la grosse boule noire au bout de sa corde,
en comptant tout bas : « Un — deux — trois — quatre — cinq — six. »
Il arriva justement, pour la première fois, à faire vingt points de suite, le
mejour même où il devait dîner chez M Walter. « Bonne journée, pensa-t-il,
j’ai tous les succès. » Car l’adresse au bilboquet conférait vraiment une
sorte de supériorité, dans les bureaux de la Vie Française.
Il quitta la rédaction de bonne heure pour avoir le temps de s’habiller,
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et il remontait la rue de Londres, quand il vit trotter devant lui une petite
mefemme qui avait la tournure de M de Marelle. Il sentit une chaleur lui
monter au visage, et son cœur se mit à battre. Il traversa la rue pour la
regarder de profil. Elle s’arrêta pour traverser aussi. Il s’était trompé ; il
respira.
Il s’était souvent demandé comment il devrait se comporter en la
rencontrant face à face. La saluerait-il ou bien aurait-il l’air de ne la point
voir ?
« Je ne la verrais pas », pensa-t-il.
Il faisait froid, les ruisseaux gelés gardaient des empâtements de glace.
Les trottoirs étaient secs et gris sous la lueur du gaz.
Quand le jeune homme entra chez lui, il songea : « Il faut que je change
de logement. Cela ne me suffit plus maintenant. » Il se sentait nerveux et
gai, capable de courir sur les toits, et il répétait tout haut, en allant de son
lit à la fenêtre : « C’est la fortune qui arrive ! c’est la fortune ! Il faudra que
j’écrive à papa. »
De temps en temps il lui écrivait, à son père ; et la lettre apportait
toujours une joie vive dans le petit cabaret normand, au bord de la route,
au haut de la grande côte d’où l’on domine Rouen et la large vallée de la
Seine.
De temps en temps aussi il recevait une enveloppe bleue dont l’adresse
était tracée d’une grosse écriture tremblée, et il lisait infailliblement les
mêmes lignes au début de la lettre paternelle :
« Mon cher fils, la présente est pour te dire que nous allons bien, ta
mère et moi. Pas grand’chose de nouveau dans le pays. Je t’apprendrai
cependant...
Et il gardait au cœur un intérêt pour les choses du village, pour les
nouvelles des voisins et pour l’état des terres et des récoltes.
Il se répétait, en nouant sa cravate blanche devant sa petite glace : « Il
faut que j’écrive à papa dès demain. S’il me voyait, ce soir, dans la maison
où je vais, serait-il épaté, le vieux ! Sacristi, je ferai tout à l’heure un dîner
comme il n’en a jamais fait. » Et il revit brusquement la cuisine noire de là-
bas, derrière la salle du café vide, les casseroles jetant des lueurs jaunes le
long des murs, le chat dans la cheminée, le nez au feu, avec sa pose de
Chimère accroupie, la table de bois graissée par le temps et par les liquides
répandus, une soupière fumant au milieu, et une chandelle allumée entre
deux assiettes. Et il les aperçut aussi l’homme et la femme, le père et la
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mère, les deux paysans aux gestes lents, mangeant la soupe à petites
gorgées. Il connaissait les moindres plis de leurs vieilles figures, les
moindres mouvements de leurs bras et de leur tête. Il savait même ce
qu’ils se disaient, chaque soir, en soupant face à face.
Il pensa encore : « Il faudra pourtant que je finisse par aller les voir. »
Mais comme sa toilette était terminée, il souffla sa lumière et descendit.
Le long du boulevard extérieur des filles l’accostèrent, il leur répondait
en dégageant son bras : « Fichez-moi donc la paix ! » avec un dédain
violent, comme si elles l’eussent insulté, méconnu... Pour qui le prenaient-
elles ? Ces rouleuses-là ne savaient donc point distinguer les hommes ? La
sensation de son habit noir endossé pour aller dîner chez des gens très
riches, très connus, très importants, lui donnait le sentiment d’une
personnalité nouvelle, la conscience d’être devenu un autre homme, un
homme du monde, du vrai monde.
Il entra avec assurance dans l’antichambre éclairée par les hautes
torchères de bronze et il remit, d’un geste naturel, sa canne et son
pardessus aux deux valets qui s’étaient approchés de lui.
meTous les salons étaient illuminés. M Walter recevait dans le second, le
plus grand. Elle l’accueillit avec un sourire charmant, et il serra la main des
deux hommes arrivés avant lui, M. Firmin et M. Laroche-Mathieu, députés,
rédacteurs anonymes de la Vie Française. M. Laroche-Mathieu avait dans le
journal une autorité spéciale provenant d’une grande influence sur la
Chambre. Personne ne doutait qu’il ne fût ministre un jour.
Puis arrivèrent les Forestier, la femme en rose, et ravissante. Duroy fut
stupéfait de la voir intime avec les deux représentants du pays. Elle causa
tout bas, au coin de la cheminée, pendant plus de cinq minutes, avec M.
Laroche-Mathieu. Charles paraissait exténué. Il avait maigri beaucoup
depuis un mois, et il toussait sans cesse en répétant : « Je devrais me
décider à aller finir l’hiver dans le Midi. »
Norbert de Varenne et Jacques Rival apparurent ensemble. Puis une
porte s’étant ouverte au fond de l’appartement, M. Walter entra avec deux
grandes jeunes filles de seize à dix-huit ans, une laide et l’autre jolie.
Duroy savait pourtant que le patron était père de famille, mais il fut
saisi d’étonnement. Il n’avait jamais songé aux filles de son directeur que
comme on songe aux pays lointains qu’on ne verra jamais. Et puis il se les
était figurées toutes petites et il voyait des femmes. Il en ressentait le léger
trouble moral que produit un changement à vue.
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Elles lui tendirent la main, l’une après l’autre, après la présentation, et
elles allèrent s’asseoir à une petite table qui leur était sans doute réservée,
où elles se mirent à remuer un tas de bobines de soie dans une bannette.
On attendait encore quelqu’un, et on demeurait silencieux, dans cette
sorte de gêne qui précède les dîners entre gens qui ne se trouvent pas dans
la même atmosphère d’esprit, après les occupations différentes de leur
journée.
Duroy ayant levé par désœuvrement les yeux vers le mur, M. Walter lui
dit, de loin, avec un désir visible de faire valoir son bien :
— Vous regardez mes tableaux ?
Le mes sonna.
— Je vais vous les montrer. Et il prit une lampe pour qu’on pût
distinguer tous les détails.
— Ici les paysages, dit-il.
Au centre du panneau on voyait une grande toile de Guillemet, une
plage de Normandie sous un ciel d’orage. Au-dessous, un bois de
Harpignies ; puis une plaine d’Algérie, par Guillaumet, avec un chameau à
l’horizon, un grand chameau sur ses hautes jambes, pareil à un étrange
monument.
M. Walter passa au mur voisin et annonça, avec un ton sérieux, comme
un maître des cérémonies :
— La grande peinture.
C’étaient quatre toiles : Une visite d’hôpital, par Gervex ; Une
Moissonneuse, par Bastien-Lepage ; Une Veuve, par Bouguereau, et Une
Exécution, par Jean-Paul Laurens. Cette dernière œuvre représentait un
prêtre vendéen fusillé contre le mur de son église par un détachement de
Bleus.
Un sourire passa sur la figure grave du patron en indiquant le panneau
suivant :
— Ici les fantaisistes.
On apercevait d’abord une petite toile de Jean Béraud, intitulée : Le
haut et le bas. C’était une jolie Parisienne montant l’escalier d’un tramway
en marche. Sa tête apparaissait au niveau de l’impériale, et les messieurs
assis sur les bancs découvraient, avec une satisfaction avide, le jeune visage
qui venait vers eux, tandis que les hommes debout sur la plate-forme du
bas considéraient les jambes de la jeune femme avec une expression
différente de dépit et de convoitise.
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M. Walter tenait la lampe à bout de bras, et répétait en riant d’un rire
polisson :
— Hein ? Est-ce drôle ? est-ce drôle ?
Puis il déclara :
— Un Sauvetage, par Lambert.
Au milieu d’une table desservie, un jeune chat, assis sur son derrière,
examinait avec étonnement et perplexité une mouche se noyant dans un
verre d’eau. Il avait une patte levée, prêt à cueillir l’insecte d’un coup
rapide. Mais il n’était point décidé. Il hésitait. Que ferait-il ?
Puis le patron montra un Detaille : La Leçon, qui représentait un soldat
dans une caserne, apprenant à un caniche à jouer du tambour, et il
déclara :
— En voilà de l’esprit !
Duroy riait d’un rire approbateur et s’extasiait :
— Comme c’est charmant, comme c’est charmant, char...
meIl s’arrêta net, en entendant derrière lui la voix de M de Marelle qui
venait d’entrer.
Le patron continuait à éclairer les toiles, en les expliquant.
Il montrait maintenant une aquarelle de Maurice Leloir : L’Obstacle.
C’était une chaise à porteurs arrêtée, la rue se trouvant barrée par une
bataille entre deux hommes du peuple, deux gaillards luttant comme des
hercules. Et on voyait sortir par la fenêtre de la chaise un ravissant visage
de femme qui regardait... qui regardait... sans impatience, sans peur, et
avec une certaine admiration le combat de ces deux brutes.
M. Walter disait toujours :
— J’en ai d’autres dans les pièces suivantes, mais ils sont de gens moins
connus, moins classés. Ici c’est mon Salon carré. J’achète des jeunes en ce
moment, des tout jeunes, et je les mets en réserve dans les appartements
intimes, en attendant le moment où les auteurs seront célèbres.
Puis il prononça, tout bas :
— C’est l’instant d’acheter des tableaux. Les peintres crèvent de faim. Ils
n’ont pas le sou, pas le sou...
meMais Duroy ne voyait rien, entendait sans comprendre. M de Marelle
était là, derrière lui. Que devait-il faire ? S’il la saluait, n’allait-elle point lui
tourner le dos ou lui jeter quelque insolence ? S’il ne s’approchait pas
d’elle, que penserait-on ?
Il se dit : « Je vais toujours gagner du temps. » Il était tellement ému
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qu’il eut l’idée un moment de simuler une indisposition subite qui lui
permettrait de s’en aller.
La visite des murs était finie. Le patron alla reposer sa lampe et saluer la
dernière venue, tandis que Duroy recommençait tout seul l’examen des
toiles comme s’il ne se fût pas lassé de les admirer.
Il avait l’esprit bouleversé. Que devait-il faire ? Il entendait les voix, il
medistinguait la conversation. M Forestier l’appela :
— Dites donc, monsieur Duroy.
Il courut vers elle. C’était pour lui recommander une amie qui donnait
une fête et qui aurait bien voulu une citation dans les Échos de la Vie
Française.
Il balbutiait :
— Mais certainement, madame, certainement...
meM de Marelle se trouvait maintenant tout près de lui. Il n’osait point
se retourner pour s’en aller.
Tout à coup, il se crut devenu fou ; elle avait dit, à haute voix :
— Bonjour, Bel-Ami. Vous ne me reconnaissez donc plus ?
Il pivota sur ses talons avec rapidité. Elle se tenait debout devant lui,
souriante, l’œil plein de gaieté et d’affection. Et elle lui tendit la main.
Il la prit en tremblant, craignant encore quelque ruse et quelque
perfidie. Elle ajouta avec sérénité :
— Que devenez-vous ? On ne vous voit plus.
Il bégayait, sans parvenir à reprendre son sang-froid :
— Mais j’ai eu beaucoup à faire, madame, beaucoup à faire. M. Walter
m’a confié un nouveau service qui me donne énormément d’occupation.
Elle répondit, en le regardant toujours en face, sans qu’il pût découvrir
dans son œil autre chose que de la bienveillance :
— Je le sais. Mais ce n’est pas une raison pour oublier vos amis.
Ils furent séparés par une grosse dame qui entrait, une grosse dame
décolletée, aux bras rouges, aux joues rouges, vêtue et coiffée avec
prétention, et marchant si lourdement qu’on sentait, à la voir aller, le
poids et l’épaisseur de ses cuisses.
Comme on paraissait la traiter avec beaucoup d’égards, Duroy demanda
meà M Forestier :
— Quelle est cette personne ?
— La vicomtesse de Percemur, celle qui signe : « Patte blanche. »
Il fut stupéfait et saisi par une envie de rire :
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— Patte blanche ! Patte blanche ! Moi qui voyais, en pensée, une jeune
femme comme vous ! C’est ça, Patte blanche ? Ah ! elle est bien bonne !
bien bonne !
Un domestique apparut dans la porte et annonça :
— Madame est servie.
Le dîner fut banal et gai, un de ces dîners où l’on parle de tout sans rien
lledire. Duroy se trouvait entre la fille aînée du patron, la laide, M Rose, et
meM de Marelle. Ce dernier voisinage le gênait un peu, bien qu’elle eût l’air
fort à l’aise et causât avec son esprit ordinaire. Il se troubla d’abord,
contraint, hésitant, comme un musicien qui a perdu le ton. Peu à peu,
cependant, l’assurance lui revenait, et leurs yeux, se rencontrant sans
cesse, s’interrogeaient, mêlaient leurs regards, d’une façon intime, presque
sensuelle, comme autrefois.
Tout à coup, il crut sentir, sous la table, quelque chose effleurer son
pied. Il avança doucement la jambe et rencontra celle de sa voisine qui ne
recula point à ce contact. Ils ne parlaient pas, en ce moment, tournés tous
deux vers leurs autres voisins.
Duroy, le cœur battant, poussa un peu plus son genou. Une pression
légère lui répondit. Alors il comprit que leurs amours recommençaient.
Que dirent-ils ensuite ? Pas grand’chose ; mais leurs lèvres frémissaient
chaque fois qu’ils se regardaient.
Le jeune homme, cependant, voulant être aimable pour la fille de son
patron, lui adressait une phrase de temps en temps. Elle y répondait,
comme l’aurait fait sa mère, n’hésitant jamais sur ce qu’elle devait dire.
A la droite de M. Walter, la vicomtesse de Percemur prenait des allures
mede princesse ; et Duroy, s’égayant à la regarder, demanda tout bas à M
de Marelle :
— Est-ce que vous connaissez l’autre, celle qui signe : « Domino rose » ?
— Oui, parfaitement : la baronne de Livar ?
— Est-elle du même cru ?
— Non, mais aussi drôle. Une grande sèche, soixante ans, frisons faux,
dents à l’anglaise, esprit de la Restauration, toilettes même époque.
— Où ont-ils déniché ces phénomènes de lettres ?
— Les épaves de la noblesse sont toujours recueillies par les bourgeois
parvenus.
— Pas d’autre raison ?
— Aucune autre.
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Puis une discussion politique commença entre le patron, les deux
députés, Norbert de Varenne et Jacques Rival ; et elle dura jusqu’au
dessert.
Quand on fut retourné dans le salon, Duroy s’approcha de nouveau de
meM de Marelle, et, la regardant au fond des yeux :
— Voulez-vous que je vous reconduise, ce soir ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que M. Laroche-Mathieu, qui est mon voisin, me laisse à ma
porte chaque fois que je dîne ici.
— Quand vous verrai-je ?
— Venez déjeuner avec moi, demain.
Et ils se séparèrent sans rien dire de plus.
Duroy ne resta pas tard, trouvant monotone la soirée. Comme il
descendait l’escalier, il rattrapa Norbert de Varenne qui venait aussi de
partir. Le vieux poète lui prit le bras. N’ayant plus à redouter de rivalité
dans le journal, leur collaboration étant essentiellement différente, il
témoignait maintenant au jeune homme une bienveillance d’aïeul.
— Eh bien, vous allez me reconduire un bout de chemin ? dit-il.
Duroy répondit :
— Avec joie, cher maître.
Et ils se mirent en route, en descendant le boulevard Malesherbes, à
petits pas.
Paris était presque désert cette nuit-là, une nuit froide, une de ces nuits
qu’on dirait plus vastes que les autres, où les étoiles sont plus hautes, où
l’air semble apporter dans ses souffles glacés quelque chose venu de plus
loin que les astres.
Les deux hommes ne parlèrent point dans les premiers moments. Puis
Duroy, pour dire quelque chose, prononça :
— Ce M. Laroche-Mathieu a l’air fort intelligent et fort instruit.
Le vieux poète murmura :
— Vous trouvez ?
Le jeune homme, surpris, hésitait :
— Mais oui ; il passe d’ailleurs pour un des hommes les plus capables
de la Chambre.
— C’est possible. Dans le royaume des aveugles les borgnes sont rois.
Tous ces gens-là, voyez-vous, sont des médiocres, parce qu’ils ont l’esprit
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entre deux murs, — l’argent et la politique. — Ce sont des cuistres, mon
cher, avec qui il est impossible de parler de rien, de rien de ce que nous
aimons. Leur intelligence est à fond de vase, ou plutôt à fond de dépotoir,
comme la Seine à Asnières.
Ah ! c’est qu’il est difficile de trouver un homme qui ait de l’espace dans
la pensée, qui vous donne la sensation de ces grandes haleines du large
qu’on respire sur les côtes de la mer. J’en ai connu quelques-uns, ils sont
morts.
Norbert de Varenne parlait d’une voix claire, mais retenue, qui aurait
sonné dans le silence de la nuit s’il l’avait laissée s’échapper. Il semblait
surexcité et triste, d’une de ces tristesses qui tombent parfois sur les âmes
et les rendent vibrantes comme la terre sous la gelée.
Il reprit :
— Qu’importe, d’ailleurs, un peu plus ou un peu moins de génie,
puisque tout doit finir !
Et il se tut. Duroy, qui se sentait le cœur gai, ce soir-là, dit, en souriant :
— Vous avez du noir, aujourd’hui, cher maître.
Le poète répondit :
— J’en ai toujours, mon enfant, et vous en aurez autant que moi dans
quelques années. La vie est une côte. Tant qu’on monte, on regarde le
sommet, et on se sent heureux ; mais, lorsqu’on arrive en haut, on aperçoit
tout d’un coup la descente, et la fin, qui est la mort. Ça va lentement
quand on monte, mais ça va vite quand on descend. A votre âge, on est
joyeux. On espère tant de choses, qui n’arrivent jamais, d’ailleurs. Au mien,
on n’attend plus rien... que la mort.
Duroy se mit à rire :
— Bigre, vous me donnez froid dans le dos.
Norbert de Varenne reprit :
— Non, vous ne me comprenez pas aujourd’hui, mais vous vous
rappellerez plus tard ce que je vous dis en ce moment.
Il arrive un jour, voyez-vous, et il arrive de bonne heure pour beaucoup,
où c’est fini de rire, comme on dit, parce que derrière tout ce qu’on
regarde, c’est la mort qu’on aperçoit.
Oh ! vous ne comprenez même pas ce mot-là, vous, la mort. A votre âge,
ça ne signifie rien. Au mien, il est terrible.
Oui, on le comprend tout d’un coup, on ne sait pas pourquoi ni à
propos de quoi, et alors tout change d’aspect, dans la vie. Moi, depuis
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quinze ans, je la sens qui me travaille comme si je portais en moi une bête
rongeuse. Je l’ai sentie peu à peu, mois par mois, heure par heure, me
dégrader ainsi qu’une maison qui s’écroule. Elle m’a défiguré si
complètement que je ne me reconnais pas. Je n’ai plus rien de moi, de moi
l’homme radieux, frais et fort que j’étais à trente ans. Je l’ai vue teindre en
blanc mes cheveux noirs, et avec quelle lenteur savante et méchante ! Elle
m’a pris ma peau ferme, mes muscles, mes dents, tout mon corps de jadis,
ne me laissant qu’une âme désespérée qu’elle enlèvera bientôt aussi.
Oui, elle m’a émietté, la gueuse, elle a accompli doucement et
terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et
maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas
m’approche d’elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse
besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous
faisons, c’est mourir. Vivre enfin, c’est mourir !
Oh ! vous saurez cela ! Si vous réfléchissiez seulement un quart d’heure,
vous la verriez.
Qu’attendez-vous ? De l’amour ? Encore quelques baisers, et vous serez
impuissant.
Et puis, après ? De l’argent ? Pourquoi faire ? Pour payer des femmes ?
Joli bonheur ! Pour manger beaucoup, devenir obèse et crier des nuits
entières sous les morsures de la goutte ?
Et puis encore ? De la gloire ? A quoi cela sert-il quand on ne peut plus
la cueillir sous forme d’amour ?
Et puis, après ? Toujours la mort pour finir.
Moi, maintenant, je la vois de si près que j’ai souvent envie d’étendre
les bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l’espace. Je la
découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui
tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me ravagent le cœur
et me crient : « La voilà ! »
Elle me gâte tout ce que je fais, tout ce que je vois, ce que je mange et
ce que je bois, tout ce que j’aime, les clairs de lune, les levers de soleil, la
grande mer, les belles rivières, et l’air des soirs d’été, si doux à respirer !
Il allait doucement, un peu essoufflé, rêvant tout haut, oubliant
presque qu’on l’écoutait.
Il reprit :
— Et jamais un être ne revient, jamais... On garde les moules des
statues, les empreintes qui refont toujours des objets pareils ; mais mon
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corps, mon visage, mes pensées, mes désirs ne reparaîtront jamais. Et
pourtant il naîtra des millions, des milliards d’êtres qui auront dans
quelques centimètres carrés un nez, des yeux, un front, des joues et une
bouche comme moi, et aussi une âme comme moi, sans que jamais je
revienne, moi, sans que jamais même quelque chose de moi
reconnaissable reparaisse dans ces créatures innombrables et différentes,
indéfiniment différentes bien que pareilles à peu près.
A quoi se rattacher ? Vers qui jeter des cris de détresse ? A quoi
pouvons-nous croire ?
Toutes les religions sont stupides, avec leur morale puérile et leurs
[11]promesses égoïstes, monstrueusement bêtes.
La mort seule est certaine.
Il s’arrêta, prit Duroy par les deux extrémités du col de son pardessus,
et, d’une voix lente :
— Pensez à tout cela, jeune homme, pensez-y pendant des jours, des
mois et des années, et vous verrez l’existence d’une autre façon. Essayez
donc de vous dégager de tout ce qui vous enferme, faites cet effort
surhumain de sortir vivant de votre corps, de vos intérêts, de vos pensées
et de l’humanité tout entière, pour regarder ailleurs, et vous comprendrez
combien ont peu d’importance les querelles des romantiques et des
naturalistes, et la discussion du budget.
Il se remit à marcher d’un pas plus rapide.
— Mais aussi vous sentirez l’effroyable détresse des désespérés. Vous
vous débattrez, éperdu, noyé, dans les incertitudes. Vous crierez « à
l’aide » de tous les côtés, et personne ne vous répondra. Vous tendrez les
bras, vous appellerez pour être secouru, aimé, consolé, sauvé ! et personne
ne viendra.
Pourquoi souffrons-nous ainsi ? C’est que nous étions nés sans doute
pour vivre davantage selon la matière et moins selon l’esprit ; mais, à force
de penser, une disproportion s’est faite entre l’état de notre intelligence
agrandie et les conditions immuables de notre vie.
Regardez les gens médiocres ; à moins de grands désastres tombant sur
eux ils se trouvent satisfaits, sans souffrir du malheur commun. Les bêtes
non plus ne le sentent pas.
Il s’arrêta encore, réfléchit quelques secondes, puis d’un air las et
résigné :
— Moi, je suis un être perdu. Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni sœur,
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ni femme, ni enfants, ni Dieu.
Il ajouta, après un silence :
— Je n’ai que la rime.
Puis, levant la tête vers le firmament, où luisait la face pâle de la pleine
lune, il déclama :
Et je cherche le mot de cet obscur problème
Dans le ciel noir et vide où flotte un astre blême.
Ils arrivaient au pont de la Concorde, ils le traversèrent en silence, puis
ils longèrent le Palais-Bourbon. Norbert de Varenne se remit à parler :
— Mariez-vous, mon ami, vous ne savez pas ce que c’est que de vivre
seul, à mon âge. La solitude, aujourd’hui, m’emplit d’une angoisse
horrible : la solitude dans le logis, auprès du feu, le soir. Il me semble alors
que je suis seul sur la terre, affreusement seul, mais entouré de dangers
vagues, de choses inconnues et terribles ; et la cloison, qui me sépare de
mon voisin que je ne connais pas, m’éloigne de lui autant que des étoiles
aperçues par ma fenêtre. Une sorte de fièvre m’envahit, une fièvre de
douleur et de crainte, et le silence des murs m’épouvante. Il est si profond
et si triste, le silence de la chambre où l’on vit seul. Ce n’est pas seulement
un silence autour du corps, mais un silence autour de l’âme, et, quand un
meuble craque, on tressaille jusqu’au cœur, car aucun bruit n’est attendu
dans ce morne logis.
Il se tut encore une fois, puis ajouta :
— Quand on est vieux, ce serait bon, tout de même, des enfants !
Ils étaient arrivés vers le milieu de la rue de Bourgogne. Le poète
s’arrêta devant une haute maison, sonna, serra la main de Duroy, et lui
dit :
— Oubliez tout ce rabâchage de vieux, jeune homme, et vivez selon
votre âge ; adieu !
Et il disparut dans le corridor noir.
Duroy se remit en route, le cœur serré. Il lui semblait qu’on venait de lui
montrer quelque trou plein d’ossements, un trou inévitable où il lui
faudrait tomber un jour. Il murmura : « Bigre, ça ne doit pas être gai, chez
lui. Je ne voudrais pas un fauteuil de balcon pour assister au défilé de ses
idées, nom d’un chien ! »
Mais, s’étant arrêté pour laisser passer une femme parfumée qui
descendait de voiture et rentrait chez elle, il aspira d’un grand souffle avide
la senteur de verveine et d’iris envolée dans l’air. Ses poumons et son cœur
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mepalpitèrent brusquement d’espérance et de joie ; et le souvenir de M de
Marelle qu’il reverrait le lendemain l’envahit des pieds à la tête.
Tout lui souriait, la vie l’accueillait avec tendresse. Comme c’était bon,
la réalisation des espérances !
Il s’endormit dans l’ivresse et se leva de bonne heure pour faire un tour
à pied, dans l’avenue du Bois-de-Boulogne, avant d’aller à son rendez-vous.
Le vent ayant changé, le temps s’était adouci pendant la nuit, et il
faisait une tiédeur et un soleil d’avril. Tous les habitués du Bois étaient
sortis ce matin-là, cédant à l’appel du ciel clair et doux.
Duroy marchait lentement, buvant l’air léger, savoureux comme une
friandise de printemps. Il passa l’Arc de triomphe de l’Étoile et s’engagea
dans la grande avenue, du côté opposé aux cavaliers. Il les regardait,
trottant ou galopant, hommes et femmes, les riches du monde, et c’est à
peine s’il les enviait maintenant. Il les connaissait presque tous de nom,
savait le chiffre de leur fortune et l’histoire secrète de leur vie, ses
fonctions ayant fait de lui une sorte d’almanach des célébrités et des
scandales parisiens.
Les amazones passaient, minces et moulées dans le drap sombre de leur
taille, avec ce quelque chose de hautain et d’inabordable qu’ont beaucoup
de femmes à cheval ; et Duroy s’amusait à réciter à mi-voix, comme on
récite des litanies dans une église, les noms, titres et qualités des amants
qu’elles avaient eus ou qu’on leur prêtait ; et, quelquefois, même au lieu
de dire : « Baron de Tanquelet, Prince de la Tour-Enguerrand ; » il
murmurait : « Côté Lesbos : Louise Michot, du Vaudeville, Rose Marquetin,
de l’Opéra. »
Ce jeu l’amusait beaucoup, comme s’il eût constaté, sous les sévères
apparences, l’éternelle et profonde infamie de l’homme, et que cela l’eût
réjoui, excité, consolé.
Puis il prononça tout haut : « Tas d’hypocrites ! » et chercha de l’œil les
cavaliers sur qui couraient les plus grosses histoires.
Il en vit beaucoup soupçonnés de tricher au jeu, pour qui les cercles, en
tous cas, étaient la grande ressource, la seule ressource, ressource suspecte
à coup sûr.
D’autres, fort célèbres, vivaient uniquement des rentes de leurs
femmes, c’était connu ; d’autres des rentes de leurs maîtresses, on
l’affirmait. Beaucoup avaient payé leurs dettes (acte honorable), sans
qu’on eût jamais deviné d’où leur était venu l’argent nécessaire (mystère
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bien louche). Il vit des hommes de finance dont l’immense fortune avait un
vol pour origine, et qu’on recevait partout, dans les plus nobles maisons,
puis des hommes si respectés que les petits bourgeois se découvraient sur
leur passage, mais dont les tripotages effrontés, dans les grandes
entreprises nationales, n’étaient un mystère pour aucun de ceux qui
savaient les dessous du monde.
Tous avaient l’air hautain, la lèvre fière, l’œil insolent, ceux à favoris et
ceux à moustaches.
Duroy riait toujours, répétant : « C’est du propre, tas de crapules, tas
d’escarpes ! »
Mais une voiture passa, découverte, basse et charmante, traînée au
grand trot par deux minces chevaux blancs dont la crinière et la queue
voltigeaient, et conduite par une petite jeune femme blonde, une
courtisane connue qui avait deux grooms assis derrière elle. Duroy s’arrêta,
avec une envie de saluer et d’applaudir cette parvenue de l’amour qui
étalait avec audace dans cette promenade et à cette heure des hypocrites
aristocrates, le luxe crâne gagné sur ses draps. Il sentait peut-être
vaguement qu’il y avait quelque chose de commun entre eux, un lien de
nature, qu’ils étaient de même race, de même âme, et que son succès
aurait des procédés audacieux de même ordre.
Il revint plus doucement, le cœur chaud de satisfaction, et il arriva, un
peu avant l’heure, à la porte de son ancienne maîtresse.
Elle le reçut, les lèvres tendues, comme si aucune rupture n’avait eu
lieu, et elle oublia même, pendant quelques instants, la sage prudence
qu’elle opposait, chez elle, à leurs caresses. Puis elle lui dit, en baisant les
bouts frisés de ses moustaches :
— Tu ne sais pas l’ennui qui m’arrive, mon chéri ? J’espérais une bonne
lune de miel, et voilà mon mari qui me tombe sur le dos pour six
semaines ; il a pris un congé. Mais je ne veux pas rester six semaines sans
te voir, surtout après notre petite brouille, et voilà comment j’ai arrangé
les choses. Tu viendras me demander à dîner lundi, je lui ai déjà parlé de
toi. Je te présenterai.
Duroy hésitait, un peu perplexe, ne s’étant jamais trouvé encore en face
d’un homme dont il possédait la femme. Il craignait que quelque chose le
trahît, un peu de gêne, un regard, n’importe quoi. Il balbutiait :
— Non, j’aime mieux ne pas faire la connaissance de ton mari.
Elle insista, fort étonnée, debout devant lui et ouvrant des yeux naïfs.
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— Mais pourquoi ? quelle drôle de chose ? Ça arrive tous les jours, ça !
Je ne t’aurais pas cru si nigaud, par exemple.
Il fut blessé :
— Eh bien, soit, je viendrai dîner lundi.
Elle ajouta :
— Pour que ce soit bien naturel, j’aurai les Forestier. Ça ne m’amuse
pourtant pas, de recevoir du monde chez moi.
Jusqu’au lundi, Duroy ne pensa plus guère à cette entrevue ; mais voilà
mequ’en montant l’escalier de M de Marelle, il se sentit étrangement
troublé, non pas qu’il lui répugnât de prendre la main de ce mari, de boire
son vin et de manger son pain, mais il avait peur de quelque chose, sans
savoir de quoi.
On le fit entrer dans le salon, et il attendit, comme toujours. Puis la
porte de la chambre s’ouvrit, et il aperçut un grand homme à barbe
blanche, décoré, grave et correct, qui vint à lui avec une politesse
minutieuse :
— Ma femme m’a souvent parlé de vous, et je suis charmé de faire
votre connaissance.
Duroy s’avança en tâchant de donner à sa physionomie un air de
cordialité expressive, et il serra avec une énergie exagérée la main tendue
de son hôte. Puis, s’étant assis, il ne trouva rien à lui dire.
M. de Marelle remit un morceau de bois au feu, et demanda :
— Voici longtemps que vous vous occupez de journalisme ?
Duroy répondit :
— Depuis quelques mois seulement.
— Ah ! vous avez marché vite.
— Oui, assez vite.
Et il se mit à parler au hasard, sans trop songer à ce qu’il disait,
débitant toutes les banalités en usage entre gens qui ne se connaissent
point. Il se rassurait maintenant et commençait à trouver la situation fort
amusante. Il regardait la figure sérieuse et respectable de M. de Marelle,
avec une envie de rire sur les lèvres, en pensant : « Toi, je te fais cocu, mon
vieux, je te fais cocu. » Et une satisfaction intime, vicieuse, le pénétrait, une
joie de voleur qui a réussi et qu’on ne soupçonne pas, une joie fourbe,
délicieuse. Il avait envie, tout à coup, d’être l’ami de cet homme, de gagner
sa confiance, de lui faire raconter les choses secrètes de sa vie.
meM de Marelle entra brusquement, et les ayant couverts d’un coup
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d’œil souriant et impénétrable, elle alla vers Duroy qui n’osa point, devant
le mari, lui baiser la main, ainsi qu’il le faisait toujours.
Elle était tranquille et gaie comme une personne habituée à tout, qui
trouvait cette rencontre naturelle et simple, en sa rouerie native et
franche. Laurine apparut, et vint, plus sagement que de coutume, tendre
son front à Georges, la présence de son père l’intimidant. Sa mère lui dit :
— Eh bien, tu ne l’appelles plus Bel-Ami, aujourd’hui.
Et l’enfant rougit, comme si on venait de commettre une grosse
indiscrétion, de révéler une chose qu’on ne devait pas dire, de dévoiler un
secret intime et un peu coupable de son cœur.
Quand les Forestier arrivèrent, on fut effrayé de l’état de Charles. Il
avait maigri et pâli affreusement en une semaine et il toussait sans cesse. Il
annonça d’ailleurs qu’ils partaient pour Cannes le jeudi suivant, sur l’ordre
formel du médecin.
Ils se retirèrent de bonne heure, et Duroy dit en hochant la tête :
— Je crois qu’il file un bien mauvais coton. Il ne fera pas de vieux os.
meM de Marelle affirma avec sérénité :
— Oh ! il est perdu ! En voilà un qui avait eu de la chance de trouver
une femme comme la sienne.
Duroy demanda :
— Elle l’aide beaucoup ?
— C’est-à-dire qu’elle fait tout. Elle est au courant de tout, elle connaît
tout le monde sans avoir l’air de voir personne ; elle obtient ce qu’elle
veut, comme elle veut, et quand elle veut. Oh ! elle est fine, adroite et
intrigante comme aucune, celle-là. En voilà un trésor, pour un homme qui
veut parvenir.
Georges reprit :
— Elle se remariera bien vite, sans doute ?
meM de Marelle répondit :
— Oui. Je ne serais même pas étonnée qu’elle eût en vue quelqu’un...
un député... à moins que... qu’il ne veuille pas..., car... car..., il y aurait
peut-être de gros obstacles... moraux... Enfin, voilà. Je ne sais rien.
M. de Marelle grommela avec une lente impatience :
— Tu laisses toujours soupçonner un tas de choses que je n’aime pas.
Ne nous mêlons jamais des affaires des autres. Notre conscience nous suffit
à gouverner. Ce devrait être une règle pour tout le monde.
Duroy se retira, le cœur troublé et l’esprit plein de vagues
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combinaisons.
Il alla le lendemain faire une visite aux Forestier et il les trouva
terminant leurs bagages. Charles, étendu sur un canapé, exagérait la
fatigue de sa respiration et répétait :
— Il y a un mois que je devrais être parti.
Puis il fit à Duroy une série de recommandations pour le journal, bien
que tout fût réglé et convenu avec M. Walter.
Quand Georges s’en alla, il serra énergiquement les mains de son
camarade :
— Eh bien, mon vieux, à bientôt !
meMais, comme M Forestier le reconduisait jusqu’à la porte, il lui dit
vivement :
— Vous n’avez pas oublié notre pacte ? Nous sommes des amis et des
alliés, n’est-ce pas ? Donc, si vous avez besoin de moi, en quoi que ce soit,
n’hésitez point. Une dépêche ou une lettre et j’obéirai.
Elle murmura :
— Merci, je n’oublierai pas.
Et son œil aussi lui dit : « Merci », d’une façon plus profonde et plus
douce.
Comme Duroy descendait l’escalier, il rencontra, montant à pas lents,
M. de Vaudrec, qu’une fois déjà il avait vu chez elle. Le comte semblait
triste — de ce départ, peut-être ?
Voulant se montrer homme du monde, le journaliste le salua avec
empressement.
L’autre lui rendit son salut avec courtoisie, mais d’une manière un peu
fière.
Le ménage Forestier partit le jeudi soir.
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
VII
La disparition de Charles donna à Duroy une importance plus grande
dans la rédaction de la Vie Française. Il signa quelques articles de fond,
tout en signant aussi ses échos, car le patron voulait que chacun gardât la
responsabilité de sa copie. Il eut quelques polémiques dont il se tira avec
esprit ; et ses relations constantes avec les hommes d’État le préparaient
peu à peu à devenir à son tour un rédacteur politique adroit et perspicace.
Il ne voyait qu’une tache dans tout son horizon. Elle venait d’un petit
journal frondeur qui l’attaquait constamment, ou plutôt qui attaquait en
lui le chef des échos de la Vie Française, le chef des échos à surprises de M.
Walter, disait le rédacteur anonyme de cette feuille, appelée : La Plume.
C’étaient, chaque jour, des perfidies, des traits mordants, des insinuations
de toute nature.
Jacques Rival dit un jour à Duroy :
— Vous êtes patient.
L’autre balbutia :
— Que voulez-vous, il n’y a pas d’attaque directe.
Or, un après-midi, comme il entrait dans la salle de rédaction,
Boisrenard lui tendit le numéro de la Plume :
— Tenez, il y a encore une note désagréable pour vous.
— Ah ! à propos de quoi ?
— A propos de rien, de l’arrestation d’une dame Aubert par un agent
des mœurs.
Georges prit le journal qu’on lui tendait, et lut, sous ce titre : Duroy
s’amuse :
« L’illustre reporter de la Vie Française nous apprend aujourd’hui que la
dame Aubert, dont nous avons annoncé l’arrestation par un agent de
l’odieuse brigade des mœurs, n’existe que dans notre imagination. Or la
personne en question demeure 18, rue de l’Écureuil, à Montmartre. Nous
comprenons trop, d’ailleurs, quel intérêt ou quels intérêts peuvent avoir
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les agents de la banque Walter à soutenir ceux du préfet de police qui
tolère leur commerce. Quant au reporter dont il s’agit, il ferait mieux de
nous donner quelqu’une de ces bonnes nouvelles à sensation dont il a le
secret : nouvelles de morts démenties le lendemain, nouvelles de batailles
qui n’ont pas eu lieu, annonce de paroles graves prononcées par des
souverains qui n’ont rien dit, toutes les informations enfin qui constituent
les « Profits Walter », ou même quelqu’une des petites indiscrétions sur
des soirées de femmes à succès, ou sur l’excellence de certains produits qui
sont d’une grande ressource à quelques-uns de nos confrères. »
Le jeune homme demeurait interdit, plus qu’irrité, comprenant
seulement qu’il y avait là dedans quelque chose de fort désagréable pour
lui.
Boisrenard reprit :
— Qui vous a donné cet écho ?
Duroy cherchait, ne se rappelant plus. Puis, tout à coup, le souvenir lui
revint :
— Ah ! oui, c’est Saint-Potin.
Puis il relut l’alinéa de la Plume, et il rougit brusquement, révolté par
l’accusation de vénalité.
Il s’écria :
— Comment, on prétend que je suis payé pour...
Boisrenard l’interrompit :
— Dame, oui. C’est embêtant pour vous. Le patron est fort sur l’œil à ce
sujet. Ça pourrait arriver si souvent dans les échos...
Saint-Potin, justement, entrait. Duroy courut à lui :
— Vous avez lu la note de la Plume ?
— Oui, et je viens de chez la dame Aubert. Elle existe parfaitement,
mais elle n’a pas été arrêtée. Ce bruit n’a aucun fondement.
Alors Duroy s’élança chez le patron qu’il trouva un peu froid, avec un
œil soupçonneux. Après avoir écouté le cas, M. Walter répondit :
— Allez vous-même chez cette dame et démentez de façon qu’on
n’écrive plus de pareilles choses sur vous. Je parle de ce qui suit. C’est fort
ennuyeux pour le journal, pour moi et pour vous. Pas plus que la femme de
César, un journaliste ne doit être soupçonné.
Duroy monta en fiacre avec Saint-Potin pour guide, et il cria au cocher :
— 18, rue de l’Écureuil, à Montmartre.
C’était dans une immense maison dont il fallut escalader les six étages.
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Une vieille femme en caraco de laine vint leur ouvrir :
— Qu’est-ce que vous me r’voulez ? dit-elle en apercevant Saint-Potin.
Il répondit :
— Je vous amène monsieur, qui est inspecteur de police et qui voudrait
bien savoir votre affaire.
Alors elle les fit entrer, en racontant :
— Il en est encore r’venu deux d’puis vous pour un journal, je n’sais
point l’quel.
Puis, se tournant vers Duroy :
— Donc, c’est monsieur qui désire savoir ?
— Oui. Est-ce que vous avez été arrêtée par un agent des mœurs ?
Elle leva les bras :
— Jamais d’ la vie, mon bon monsieur, jamais d’ la vie. Voilà la chose.
J’ai un boucher qui sert bien, mais qui pèse mal. Je m’en ai aperçu souvent
sans rien dire, mais l’autre jour, comme je lui demandais deux livres de
côtelettes, vu que j’aurais ma fille et mon gendre, je m’aperçois qu’il me
pèse des os de déchet, des os de côtelettes, c’est vrai, mais pas des
miennes. J’aurais pu en faire du ragoût, c’est encore vrai, mais quand je
demande des côtelettes, c’est pas pour avoir le déchet des autres. Je refuse
donc, alors y me traite de vieux rat, je lui réplique vieux fripon ; bref, de fil
en aiguille, nous nous sommes tant chamaillés qu’il y avait plus de cent
personnes devant la boutique et qui riaient, qui riaient ! Tant qu’enfin un
agent fut attiré et nous invita à nous expliquer chez le commissaire. Nous y
fûmes, et on nous renvoya dos à dos. Moi, depuis, je m’sers ailleurs, et je
n’ passe même pu devant la porte, pour éviter des esclandres.
Elle se tut. Duroy demanda :
— C’est tout ?
— C’est toute la vérité, mon cher monsieur.
Et, lui ayant offert un verre de cassis qu’il refusa de boire, la vieille
insista pour qu’on parlât dans le rapport des fausses pesées du boucher.
De retour au journal, Duroy rédigea sa réponse :
« Un écrivaillon anonyme de la Plume, s’en étant arraché une, me
cherche noise au sujet d’une vieille femme qu’il prétend avoir été arrêtée
par un agent des mœurs, ce que je nie. J’ai vu moi-même la dame Aubert,
âgée de soixante ans au moins, et elle m’a raconté par le menu sa querelle
avec un boucher, au sujet d’une pesée de côtelettes, ce qui nécessita une
explication devant le commissaire de police.
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« Voilà toute le vérité.
« Quant aux autres insinuations du rédacteur de la Plume, je les
méprise. On ne répond pas, d’ailleurs, à de pareilles choses, quand elles
sont écrites sous le masque.
« Georges DUROY. »
M. Walter et Jacques Rival, qui venait d’arriver, trouvèrent cette note
suffisante, et il fut décidé qu’elle passerait le jour même, à la suite des
échos.
Duroy rentra tôt chez lui, un peu agité, un peu inquiet. Qu’allait
répondre l’autre ? Qui était-il ? Pourquoi cette attaque brutale ? Avec les
mœurs brusques des journalistes, cette bêtise pouvait aller loin, très loin. Il
dormit mal.
Quand il relut sa note dans le journal, le lendemain, il la trouva plus
agressive imprimée que manuscrite. Il aurait pu, lui semblait-il, atténuer
certains termes.
Il fut fiévreux tout le jour et il dormit mal encore la nuit suivante. Il se
leva dès l’aurore pour chercher le numéro de la Plume qui devait répondre
à sa réplique.
Le temps s’était remis au froid ; il gelait dur. Les ruisseaux, saisis comme
ils coulaient encore, déroulaient le long des trottoirs deux rubans de glace.
Les journaux n’étaient point arrivés chez les marchands, et Duroy se
rappela le jour de son premier article : Les Souvenirs d’un chasseur
d’Afrique. Ses mains et ses pieds s’engourdissaient, devenaient douloureux,
au bout des doigts surtout ; et il se mit à courir en rond autour du kiosque
vitré, où la vendeuse, accroupie sur sa chaufferette, ne laissait voir, par la
petite fenêtre, qu’un nez et des joues rouges dans un capuchon de laine.
Enfin le distributeur de feuilles publiques passa le paquet attendu par
l’ouverture du carreau, et la bonne femme tendit à Duroy la Plume grande
ouverte.
Il chercha son nom d’un coup d’œil et ne vit rien d’abord. Il respirait
déjà, quand il aperçut la chose enfermée entre deux tirets.
« Le sieur Duroy, de la Vie Française, nous donne un démenti ; et, en
nous démentant, il ment. Il avoue cependant qu’il existe une femme
Aubert, et qu’un agent l’a conduite à la police. Il ne reste donc qu’à ajouter
deux mots : « des mœurs » après le mot « agent » et c’est dit.
« Mais la conscience de certains journalistes est au niveau de leur
talent.
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« Et je signe : Louis LANGREMONT. »
Alors le cœur de Georges se mit à battre violemment, et il rentra chez
lui pour s’habiller, sans trop savoir ce qu’il faisait. Donc, on l’avait insulté,
et d’une telle façon qu’aucune hésitation n’était possible. Pourquoi ? Pour
rien. A propos d’une vieille femme qui s’était querellée avec son boucher.
Il s’habilla bien vite et se rendit chez M. Walter, quoiqu’il fût à peine
huit heures du matin.
M. Walter, déjà levé, lisait la Plume.
— Eh bien, dit-il avec un visage grave, en apercevant Duroy, vous ne
pouvez pas reculer ?
Le jeune homme ne répondit rien. Le directeur reprit :
— Allez tout de suite trouver Rival, qui se chargera de vos intérêts.
Duroy balbutia quelques mots vagues et sortit pour se rendre chez le
chroniqueur, qui dormait encore. Il sauta du lit, au coup de sonnette, puis
ayant lu l’écho :
— Bigre, il faut y aller. Qui voyez-vous comme autre témoin ?
— Mais, je ne sais pas, moi.
— Boisrenard ? Qu’en pensez-vous ?
— Oui, Boisrenard.
— Êtes-vous fort aux armes ?
— Pas du tout.
— Ah ! diable ! et au pistolet ?
— Je tire un peu.
— Bon. Vous allez vous exercer pendant que je m’occuperai de tout.
Attendez-moi une minute.
Il passa dans son cabinet de toilette et reparut bientôt, lavé, rasé,
correct.
— Venez avec moi, dit-il.
Il habitait au rez-de-chaussée d’un petit hôtel, et il fit descendre Duroy
dans la cave, une cave énorme, convertie en salle d’armes et en tir, toutes
les ouvertures sur la rue étant bouchées.
Après avoir allumé une ligne de becs de gaz conduisant jusqu’au fond
d’un second caveau, où se dressait un homme de fer peint en rouge et en
bleu, il posa sur une table deux paires de pistolets d’un système nouveau
se chargeant par la culasse, et il commença les commandements d’une voix
brève comme si on eût été sur le terrain.
— Prêt ?
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— Feu ! — un, deux, trois.
Duroy, anéanti, obéissait, levait le bras, visait, tirait, et comme il
atteignait souvent le mannequin en plein ventre, car il s’était beaucoup
servi dans sa première jeunesse d’un vieux pistolet d’arçon de son père
pour tuer des oiseaux dans la cour, Jacques Rival satisfait déclarait :
— Bien — très bien — très bien — vous irez — vous irez.
Puis il le quitta.
— Tirez comme ça jusqu’à midi. Voilà des munitions, n’ayez pas peur de
les brûler. Je viendrai vous prendre pour déjeuner et vous donner des
nouvelles.
Et il sortit.
Resté seul, Duroy tira encore quelques coups, puis il s’assit et se mit à
réfléchir.
Comme c’était bête, tout de même, ces choses-là ! Qu’est-ce que ça
prouvait ? Un filou était-il moins un filou après s’être battu ? Que gagnait
un honnête homme insulté à risquer sa vie contre une crapule ? Et son
esprit, vagabondant dans le noir, se rappela les choses dites par Norbert de
Varenne sur la pauvreté d’esprit des hommes, la médiocrité de leurs idées
et de leurs préoccupations, la niaiserie de leur morale !
Et il déclara tout haut : « Comme il a raison, sacristi ! »
Puis il sentit qu’il avait soif, et ayant entendu un bruit de gouttes d’eau
derrière lui, il aperçut un appareil à douches et il alla boire au bout de la
lance. Puis il se remit à songer. Il faisait triste dans cette cave, triste comme
dans un tombeau. Le roulement lointain et sourd des voitures semblait un
tremblement d’orage éloigné. Quelle heure pouvait-il être ? Les heures
passaient là dedans comme elles doivent passer au fond des prisons, sans
que rien les indique et que rien les marque, sauf les retours du geôlier
portant les plats. Il attendit, longtemps, longtemps.
Puis tout d’un coup il entendit des pas, des voix, et Jacques Rival
reparut, accompagné de Boisrenard. Il cria dès qu’il aperçut Duroy :
— C’est arrangé !
L’autre crut l’affaire terminée par quelque lettre d’excuses ; son cœur
bondit, et il balbutia :
— Ah !... merci.
Le chroniqueur reprit :
— Ce Langremont est très carré, il a accepté toutes nos conditions.
Vingt-cinq pas, une balle au commandement en levant le pistolet. On a le
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bras beaucoup plus sûr ainsi qu’en l’abaissant. Tenez, Boisrenard, voyez ce
que je vous disais.
Et prenant des armes il se mit à tirer en démontrant comment on
conservait bien mieux la ligne en levant le bras.
Puis il dit :
— Maintenant, allons déjeuner, il est midi passé.
Et ils se rendirent dans un restaurant voisin. Duroy ne parlait plus
guère. Il mangea pour n’avoir pas l’air d’avoir peur, puis dans le jour il
accompagna Boisrenard au journal et il fit sa besogne d’une façon distraite
et machinale. On le trouva crâne.
Jacques Rival vint lui serrer la main vers le milieu de l’après-midi ; et il
fut convenu que ses témoins le prendraient chez lui en landau, le
lendemain à sept heures du matin, pour se rendre au bois du Vésinet où la
rencontre aurait lieu.
Tout cela s’était fait si inopinément, sans qu’il y prît part, sans qu’il dît
un mot, sans qu’il donnât son avis, sans qu’il acceptât ou refusât, et avec
tant de rapidité qu’il demeurait étourdi, effaré, sans trop comprendre ce
qui se passait.
Il se retrouva chez lui vers neuf heures du soir après avoir dîné avec
Boisrenard, qui ne l’avait point quitté de tout le jour par dévouement.
Dès qu’il fut seul, il marcha pendant quelques minutes, à grands pas
vifs, à travers sa chambre. Il était trop troublé pour réfléchir à rien. Une
seule idée emplissait son esprit : — Un duel demain, — sans que cette idée
éveillât en lui autre chose qu’une émotion confuse et puissante. Il avait été
soldat, il avait tiré sur des Arabes, sans grand danger pour lui, d’ailleurs, un
peu comme on tire sur un sanglier, à la chasse.
En somme, il avait fait ce qu’il devait faire. Il s’était montré ce qu’il
devait être. On en parlerait, on l’approuverait, on le féliciterait. Puis il
prononça à haute voix, comme on parle dans les grandes secousses de
pensée : « Quelle brute que cet homme ! »
Il s’assit et se mit à réfléchir. Il avait jeté sur sa petite table une carte de
son adversaire remise par Rival, afin de garder son adresse. Il la relut
comme il l’avait déjà lue vingt fois dans la journée. Louis Langremont, 176,
rue Montmartre. Rien de plus.
Il examinait ces lettres assemblées qui lui paraissaient mystérieuses,
pleines de sens inquiétants. « Louis Langremont », qui était cet homme ?
De quel âge ? De quelle taille ? De quelle figure ? N’était-ce pas révoltant
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qu’un étranger, un inconnu, vînt ainsi troubler votre vie, tout d’un coup,
sans raison, par pur caprice, à propos d’une vieille femme qui s’était
querellée avec son boucher ?
Il répéta encore une fois, à haute voix : « Quelle brute ! »
Et il demeura immobile, songeant, le regard toujours planté sur la carte.
Une colère s’éveillait en lui contre ce morceau de papier, une colère
haineuse où se mêlait un étrange sentiment de malaise. C’était stupide
cette histoire-là ! Il prit une paire de ciseaux à ongles qui traînaient et il les
piqua au milieu du nom imprimé comme s’il eût poignardé quelqu’un.
Donc il allait se battre, et se battre au pistolet ? Pourquoi n’avait-il pas
choisi l’épée ? Il en aurait été quitte pour une piqûre au bras ou à la main,
tandis qu’avec le pistolet on ne savait jamais les suites possibles.
Il dit : « Allons, il faut être crâne. »
Le son de sa voix le fit tressaillir, et il regarda autour de lui. Il
commençait à se sentir fort nerveux. Il but un verre d’eau, puis se coucha.
Dès qu’il fut au lit, il souffla sa lumière et ferma les yeux.
Il avait très chaud dans ses draps, bien qu’il fît très froid dans sa
chambre, mais il ne pouvait parvenir à s’assoupir. Il se tournait et se
retournait, demeurait cinq minutes sur le dos, puis se plaçait sur le côté
gauche, puis se roulait sur le côté droit.
Il avait encore soif. Il se releva pour boire, puis une inquiétude le saisit :
« Est-ce que j’aurais peur ? »
Pourquoi son cœur se mettait-il à battre follement à chaque bruit
connu de sa chambre ? Quand son coucou allait sonner, le petit grincement
du ressort lui faisait faire un sursaut ; et il lui fallait ouvrir la bouche pour
respirer pendant quelques secondes, tant il demeurait oppressé.
Il se mit à raisonner en philosophe sur la possibilité de cette chose :
« Aurais-je peur ? »
Non certes il n’aurait pas peur puisqu’il était résolu à aller jusqu’au
bout, puisqu’il avait cette volonté bien arrêtée de se battre, de ne pas
trembler. Mais il se sentait si profondément ému qu’il se demanda : « Peut-
on avoir peur malgré soi ? » Et ce doute l’envahit, cette inquiétude, cette
épouvante ! Si une force plus puissante que sa volonté, dominatrice,
irrésistible le domptait, qu’arriverait-il ? Oui, que pouvait-il arriver !
Certes il irait sur le terrain puisqu’il voulait y aller. Mais s’il tremblait ?
Mais s’il perdait connaissance ? Et il songea à sa situation, à sa réputation,
à son avenir.
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Et un singulier besoin le prit tout à coup de se relever pour se regarder
dans sa glace. Il ralluma sa bougie. Quand il aperçut son visage reflété dans
le verre poli, il se reconnut à peine, et il lui sembla qu’il ne s’était jamais
vu. Ses yeux lui parurent énormes ; et il était pâle, certes, il était pâle, très
pâle.
Tout d’un coup, cette pensée entra en lui à la façon d’une balle :
« Demain, à cette heure-ci, je serai peut-être mort. » Et son cœur se remit à
[12]battre furieusement .
Il se retourna vers sa couche et il se vit distinctement étendu sur le dos
dans ces mêmes draps qu’il venait de quitter. Il avait ce visage creux qu’ont
les morts et cette blancheur des mains qui ne remueront plus.
Alors il eut peur de son lit, et afin de ne plus le voir il ouvrit la fenêtre
pour regarder dehors.
Un froid glacial lui mordit la chair de la tête aux pieds, et il se recula,
haletant.
La pensée lui vint de faire du feu. Il l’attisa lentement, sans se
retourner. Ses mains tremblaient un peu d’un frémissement nerveux quand
elles touchaient les objets. Sa tête s’égarait, ses pensées tournoyantes,
hachées, devenaient fuyantes, douloureuses ; une ivresse envahissait son
esprit comme s’il eût bu.
Et sans cesse il se demandait : « Que vais-je faire ? que vais-je
devenir ? »
Il se remit à marcher, répétant, d’une façon continue, machinale : « Il
faut que je sois énergique, très énergique. »
Puis il se dit : « Je vais écrire à mes parents, en cas d’accident. »
Il s’assit de nouveau, prit un cahier de papier à lettres, traça : « Mon
cher papa, ma chère maman... »
Puis il jugea ces termes trop familiers dans une circonstance aussi
tragique. Il déchira la première feuille et recommença : « Mon cher père,
ma chère mère ; je vais me battre au point du jour, et comme il peut arriver
que... »
Il n’osa pas écrire le reste et se releva d’une secousse.
Cette pensée l’écrasait maintenant : « Il allait se battre en duel. Il ne
pouvait plus éviter cela. Que se passait-il donc en lui ? Il voulait se battre ;
il avait cette intention et cette résolution fermement arrêtées ; et il lui
semblait, malgré tout l’effort de sa volonté, qu’il ne pourrait même pas
conserver la force nécessaire pour aller jusqu’au lieu de la rencontre. »
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De temps en temps ses dents s’entre-choquaient dans sa bouche avec
un petit bruit sec ; et il se demandait : « Mon adversaire s’est-il déjà
battu ? a-t-il fréquenté les tirs ? est-il connu ? est-il classé ? » Il n’avait
jamais entendu prononcer ce nom. Et cependant si cet homme n’était pas
un tireur au pistolet remarquable, il n’aurait point accepté ainsi, sans
hésitation, sans discussion, cette arme dangereuse.
Alors Duroy se figurait leur rencontre, son attitude à lui et la tenue de
son ennemi. Il se fatiguait la pensée à imaginer les moindres détails du
combat ; et tout à coup il voyait en face de lui ce petit trou noir et profond
du canon dont allait sortir une balle.
Et il fut pris brusquement d’une crise de désespoir épouvantable. Tout
son corps vibrait, parcouru de tressaillements saccadés. Il serrait les dents
pour ne pas crier, avec un besoin fou de se rouler par terre, de déchirer
quelque chose, de mordre. Mais il aperçut un verre sur sa cheminée et il se
rappela qu’il possédait dans son armoire un litre d’eau-de-vie presque
plein ; car il avait conservé l’habitude militaire de tuer le ver chaque matin.
Il saisit la bouteille et but, à même le goulot, à longues gorgées, avec
avidité. Et il la reposa seulement lorsque le souffle lui manqua. Elle était
vidée d’un tiers.
Une chaleur pareille à une flamme lui brûla bientôt l’estomac, se
répandit dans ses membres, raffermit son âme en l’étourdissant.
Il se dit : « Je tiens le moyen. » Et comme il se sentait maintenant la
peau brûlante il rouvrit la fenêtre.
Le jour naissait, calme et glacial. Là-haut, les étoiles semblaient mourir
au fond du firmament éclairci, et dans la tranchée profonde du chemin de
fer les signaux verts, rouges et blancs pâlissaient.
Les premières locomotives sortaient du garage et s’en venaient en
sifflant chercher les premiers trains. D’autres, dans le lointain, jetaient des
appels aigus et répétés, leurs cris de réveil, comme font les coqs dans les
champs.
Duroy pensait : « Je ne verrai peut-être plus tout ça. » Mais comme il
sentit qu’il allait de nouveau s’attendrir sur lui-même, il réagit
violemment : « Allons, il ne faut songer à rien jusqu’au moment de la
rencontre, c’est le seul moyen d’être crâne. »
Et il se mit à sa toilette. Il eut encore, en se rasant, une seconde de
défaillance en songeant que c’était peut-être la dernière fois qu’il regardait
son visage.
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Mais il but une nouvelle gorgée d’eau-de-vie, et acheva de s’habiller.
L’heure qui suivit fut difficile à passer. Il marchait de long en large en
s’efforçant en effet d’immobiliser son âme. Lorsqu’il entendit frapper à sa
porte, il faillit s’abattre sur le dos, tant la commotion fut violente. C’étaient
ses témoins. Déjà !
Ils étaient enveloppés de fourrures. Rival déclara, après avoir serré la
main de son client :
— Il fait un froid de Sibérie.
Puis il demanda :
— Ça va bien ?
— Oui, très bien.
— On est calme ?
— Très calme.
— Allons, ça ira. Avez-vous bu et mangé quelque chose ?
— Oui, je n’ai besoin de rien.
Boisrenard, pour la circonstance, portait une décoration étrangère,
verte et jaune, que Duroy ne lui avait jamais vue.
Ils descendirent. Un monsieur les attendait dans le landau. Rival
nomma :
— Le docteur Le Brument.
Duroy lui serra la main en balbutiant :
— Je vous remercie.
Puis il voulut prendre place sur la banquette du devant et il s’assit sur
quelque chose de dur qui le fit relever comme si un ressort l’eût redressé.
C’était la boîte aux pistolets.
Rival répétait :
— Non ! au fond le combattant et le médecin, au fond !
Duroy finit par comprendre et il s’affaissa à côté du docteur.
Les deux témoins montèrent à leur tour et le cocher partit. Il savait où
on devait aller.
Mais la boîte aux pistolets gênait tout le monde, surtout Duroy, qui eût
préféré ne pas la voir. On essaya de la placer derrière les dos, elle cassait
les reins ; puis on la mit debout entre Rival et Boisrenard, elle tombait tout
le temps. On finit par la glisser sous les pieds.
La conversation languissait, bien que le médecin racontât des
anecdotes. Rival seul lui répondait. Duroy eût voulut prouver de la
présence d’esprit, mais il avait peur de perdre le fil de ses idées, de
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montrer le trouble de son âme ; et il était hanté par la crainte torturante
de se mettre à trembler.
La voiture fut bientôt en pleine campagne. Il était neuf heures environ.
C’était une de ces rudes matinées d’hiver où toute la nature est luisante,
cassante et dure comme du cristal. Les arbres, vêtus de givre, semblent
avoir sué de la glace ; la terre sonne sous les pas ; l’air sec porte au loin les
moindres bruits ; le ciel bleu paraît brillant à la façon des miroirs, et le
soleil passe dans l’espace, éclatant et froid lui-même, jetant sur la création
gelée des rayons qui n’échauffent rien.
Rival disait à Duroy :
— J’ai pris les pistolets chez Gastine Renette. Il les a chargés lui-même.
La boîte est cachetée. On les tirera au sort, d’ailleurs, avec ceux de notre
adversaire.
Duroy répondit machinalement :
— Je vous remercie.
Alors Rival lui fit des recommandations minutieuses, car il tenait à ce
que son client ne commît aucune erreur. Il insistait sur chaque point
plusieurs fois :
— Quand on demandera : « Êtes-vous prêts, messieurs ? » vous
répondrez d’une voix forte : « Oui ! »
Quand on commandera « Feu ! » vous élèverez vivement le bras, et vous
tirerez avant qu’on ait prononcé trois.
Et Duroy se répétait mentalement : « Quand on commandera feu,
j’élèverai le bras, — quand on commandera feu, j’élèverai le bras, — quand
on commandera feu, j’élèverai le bras. »
Il apprenait cela comme les enfants apprennent leurs leçons en le
murmurant à satiété pour se le bien graver dans la tête : « Quand on
commandera feu, j’élèverai le bras. »
Le landau entra sous un bois, tourna à droite dans une avenue, puis
encore à droite. Rival, brusquement, ouvrit la portière pour crier au
cocher :
— Là, par ce petit chemin.
Et la voiture s’engagea dans une route à ornières entre deux taillis où
tremblotaient des feuilles mortes bordées d’un liséré de glace.
Duroy marmottait toujours : « Quand on commandera feu, j’élèverai le
bras. » Et il pensa qu’un accident de voiture arrangerait tout. Oh ! si on
pouvait verser, quelle chance ! s’il pouvait se casser une jambe !...
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Mais il aperçut au bout d’une clairière une autre voiture arrêtée et
quatre messieurs qui piétinaient pour s’échauffer les pieds ; et il fut obligé
d’ouvrir la bouche, tant sa respiration devenait pénible.
Les témoins descendirent d’abord, puis le médecin et le combattant.
Rival avait pris la boîte aux pistolets et il s’en alla avec Boisrenard, vers
deux des étrangers qui venaient à eux. Duroy les vit se saluer avec
cérémonie, puis marcher ensemble dans la clairière en regardant tantôt par
terre et tantôt dans les arbres, comme s’ils avaient cherché quelque chose
qui aurait pu tomber ou s’envoler. Puis ils comptèrent des pas et
enfoncèrent avec grand’peine deux cannes dans le sol gelé. Ils se réunirent
ensuite en groupe et ils firent les mouvements du jeu de pile ou face,
comme des enfants qui s’amusent.
Le docteur Le Brument demandait à Duroy :
— Vous vous sentez bien ? Vous n’avez besoin de rien ?
— Non, de rien, merci.
Il lui semblait qu’il était fou, qu’il dormait, qu’il rêvait, que quelque
chose de surnaturel était survenu qui l’enveloppait.
Avait-il peur ? Peut-être ? Mais il ne savait pas. Tout était changé autour
de lui.
Jacques Rival revint et lui annonça tout bas avec satisfaction :
— Tout est prêt. La chance nous a favorisés pour les pistolets.
Voilà une chose qui était indifférente à Duroy.
On lui ôta son pardessus. Il se laissa faire. On tâta les poches de sa
redingote pour s’assurer qu’il ne portait point de papiers ni de portefeuille
protecteur.
Il répétait en lui-même, comme une prière : « Quand on commandera
feu, j’élèverai le bras. »
Puis on l’amena jusqu’à une des cannes piquées en terre et on lui remit
son pistolet. Alors il aperçut un homme debout, en face de lui, tout près,
un petit homme ventru, chauve, qui portait des lunettes. C’était son
adversaire.
Il le vit très bien, mais il ne pensait à rien qu’à ceci : « Quand on
commandera feu, j’élèverai le bras et je tirerai. » Une voix résonna dans le
grand silence de l’espace, une voix qui semblait venir de très loin, et elle
demanda :
— Êtes-vous prêts, messieurs ?
Georges cria :
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— Oui !
Alors la même voix ordonna :
— Feu...
Il n’écouta rien de plus, il ne s’aperçut de rien, il ne se rendit compte de
rien, il sentit seulement qu’il levait le bras en appuyant de toute sa force
sur la gâchette.
Et il n’entendit rien.
Mais il vit aussitôt un peu de fumée au bout du canon de son pistolet ;
et comme l’homme en face de lui demeurait toujours debout, dans la
même posture également, il aperçut aussi un autre petit nuage blanc qui
s’envolait au-dessus de la tête de son adversaire.
Ils avaient tiré tous les deux. C’était fini.
Ses témoins et le médecin le touchaient, le palpaient, déboutonnaient
ses vêtements en demandant avec anxiété :
— Vous n’êtes pas blessé ?
Il répondit au hasard :
— Non, je ne crois pas.
Langremont, d’ailleurs, demeurait aussi intact que son ennemi, et
Jacques Rival murmura d’un ton mécontent :
— Avec ce sacré pistolet, c’est toujours comme ça, on se rate ou on se
tue. Quel sale instrument !
Duroy ne bougeait point, paralysé de surprise et de joie : « C’était
fini ! » Il fallut lui enlever son arme qu’il tenait toujours serrée dans sa
main. Il lui semblait maintenant qu’il se serait battu contre l’univers entier.
C’était fini. Quel bonheur ! il se sentait brave tout à coup à provoquer
n’importe qui.
Tous les témoins causèrent quelques minutes, prenant rendez-vous
dans le jour pour la rédaction du procès-verbal, puis on remonta dans la
voiture ; et le cocher qui riait sur son siège repartit en faisant claquer son
fouet.
Ils déjeunèrent tous les quatre sur le boulevard, en causant de
l’événement. Duroy disait ses impressions :
— Ça ne m’a rien fait, absolument rien. Vous avez dû le voir du reste ?
Rival répondit :
— Oui, vous vous êtes bien tenu.
Quand le procès-verbal fut rédigé on le présenta à Duroy qui devait
l’insérer dans les échos. Il s’étonna de voir qu’il avait échangé deux balles
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avec M. Louis Langremont, et, un peu inquiet, il interrogea Rival :
— Mais nous n’avons tiré qu’une balle.
L’autre sourit :
— Oui, une balle... une balle chacun... ça fait deux balles.
Et Duroy, trouvant l’explication satisfaisante, n’insista pas. Le père
Walter l’embrassa :
— Bravo, bravo, vous avez défendu le drapeau de la Vie Française,
bravo !
Georges se montra, le soir, dans les principaux grands journaux et dans
les principaux grands cafés du boulevard. Il rencontra deux fois son
adversaire qui se montrait également.
Ils ne se saluèrent pas. Si l’un des deux avait été blessé, ils se seraient
serré les mains. Chacun jurait d’ailleurs avec conviction avoir entendu
siffler la balle de l’autre.
Le lendemain, vers onze heures du matin, Duroy reçut un petit bleu :
« Mon Dieu, que j’ai eu peur ! Viens donc tantôt rue de Constantinople,
que je t’embrasse, mon amour. Comme tu es brave — je t’adore. — Clo. »
Il alla au rendez-vous et elle s’élança dans ses bras, le couvrant de
baisers :
— Oh ! mon chéri, si tu savais mon émotion quand j’ai lu les journaux
ce matin. Oh ! raconte-moi. Dis-moi tout. Je veux savoir.
Il dut raconter les détails avec minutie. Elle demandait :
— Comme tu as dû avoir une mauvaise nuit avant le duel !
— Mais non. J’ai bien dormi.
— Moi je n’aurais pas fermé l’œil. Et sur le terrain, dis-moi comment ça
s’est passé.
Il fit un récit dramatique :
— Lorsque nous fûmes en face l’un de l’autre, à vingt pas, quatre fois
seulement la longueur de cette chambre, Jacques, après avoir demandé si
nous étions prêts, commanda : « Feu. » J’ai élevé mon bras
immédiatement, bien en ligne, mais j’ai eu le tort de vouloir viser la tête.
J’avais une arme fort dure et je suis accoutumé à des pistolets bien doux,
de sorte que la résistance de la gâchette a relevé le coup. N’importe, ça n’a
pas dû passer loin. Lui aussi il tire bien, le gredin. Sa balle m’a effleuré la
tempe. J’en ai senti le vent.
Elle était assise sur ses genoux et le tenait dans ses bras comme pour
prendre part à son danger. Elle balbutiait :
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— Oh ! mon pauvre chéri, mon pauvre chéri...
Puis quand il eut fini de conter elle lui dit :
— Tu ne sais pas, je ne peux plus me passer de toi ! Il faut que je te
voie, et, avec mon mari à Paris, ça n’est pas commode. Souvent j’aurais une
heure le matin, avant que tu sois levé, et je pourrais aller t’embrasser, mais
je ne veux pas rentrer dans ton affreuse maison. Comment faire ?
Il eut brusquement une inspiration et demanda :
— Combien payes-tu ici ?
— Cent francs par mois.
— Eh bien, je prends l’appartement à mon compte et je vais l’habiter
tout à fait. Le mien n’est plus suffisant dans ma nouvelle position.
Elle réfléchit quelques instants, puis répondit :
— Non. Je ne veux pas.
Il s’étonna :
— Pourquoi ça ?
— Parce que...
— Ce n’est pas une raison. Ce logement me convient très bien. J’y suis.
J’y reste.
Il se mit à rire :
— D’ailleurs il est à mon nom.
Mais elle refusait toujours :
— Non, non, je ne veux pas...
— Pourquoi ça, enfin ?
Alors elle chuchota tout bas, tendrement :
— Parce que tu y amènerais des femmes, et je ne veux pas.
Il s’indigna :
— Jamais de la vie, par exemple. Je te le promets.
— Non, tu en amènerais tout de même.
— Je te le jure.
— Bien vrai ?
— Bien vrai. Parole d’honneur. C’est notre maison, ça, rien qu’à nous.
Elle l’étreignit dans un élan d’amour :
— Alors je veux bien, mon chéri. Mais tu sais, si tu me trompes une fois,
rien qu’une fois, ce sera fini entre nous, fini pour toujours.
Il jura encore avec des protestations, et il fut convenu qu’il s’installerait
le jour même, afin qu’elle pût le voir quand elle passerait devant la porte.
Puis elle lui dit :
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— En tout cas, viens dîner dimanche. Mon mari te trouve charmant.
Il fut flatté :
— Ah ! vraiment ?...
— Oui, tu as fait sa conquête. Et puis écoute, tu m’as dit que tu avais
été élevé dans un château à la campagne, n’est-ce pas ?
— Oui, pourquoi ?
— Alors tu dois connaître un peu la culture ?
— Oui.
— Eh bien, parle-lui de jardinage et de récoltes, il aime beaucoup ça.
— Bon. Je n’oublierai pas.
Elle le quitta, après l’avoir indéfiniment embrassé, ce duel ayant
exaspéré sa tendresse.
Et Duroy pensait, en se rendant au journal : « Quel drôle d’être ça fait !
Quelle tête d’oiseau ! Sait-on ce qu’elle veut et ce qu’elle aime ? Et quel
drôle de ménage ! Quel fantaisiste a bien pu préparer l’accouplement de ce
vieux et de cette écervelée ? Quel raisonnement a décidé cet inspecteur à
épouser cette étudiante ? Mystère ! Qui sait ? L’amour, peut-être ?
Puis il conclut : « Enfin, c’est une bien gentille maîtresse ; je serais
rudement bête de la lâcher. »
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BEL-AMI
Liste des titres
Liste des romans
Table des matières du titre
VIII
Son duel avait fait passer Duroy au nombre des chroniqueurs de tête de
la Vie Française ; mais, comme il éprouvait une peine infinie à découvrir des
idées, il prit la spécialité des déclamations sur la décadence des mœurs, sur
l’abaissement des caractères, l’affaissement du patriotisme et l’anémie de
l’honneur français. (Il avait trouvé le mot « anémie » dont il était fier.)
meEt quand M de Marelle, pleine de cet esprit gouailleur, sceptique et
gobeur qu’on appelle l’esprit de Paris, se moquait de ses tirades qu’elle
crevait d’une épigramme, il répondait en souriant :
— Bah ! ça me fait une bonne réputation pour plus tard.
Il habitait maintenant rue de Constantinople, où il avait transporté sa
malle, sa brosse, son rasoir et son savon, ce qui constituait son
déménagement. Deux ou trois fois par semaine, la jeune femme arrivait
avant qu’il fût levé, se déshabillait en une minute et se glissait dans le lit,
toute frissonnante du froid du dehors.
Duroy, par contre, dînait tous les jeudis dans le ménage et faisait la cour
au mari en lui parlant agriculture ; et comme il aimait lui-même les choses
de la terre, ils s’intéressaient parfois tellement tous deux à leur causerie
qu’ils oubliaient tout à fait leur femme sommeillant sur le canapé.
Laurine aussi s’endormait, tantôt sur les genoux de son père, tantôt sur
les genoux de Bel-Ami.
Et quand le journaliste était parti, M. de Marelle ne manquait point de
déclarer avec ce ton doctrinaire dont il disait les moindres choses :
— Ce garçon est vraiment fort agréable. Il a l’esprit très cultivé.
Février touchait à sa fin. On commençait à sentir la violette dans les
rues en passant le matin auprès des voitures traînées par les marchandes
de fleurs.
Duroy vivait sans un nuage dans son ciel.
Or, une nuit, comme il rentrait, il trouva une lettre glissée sous sa porte.
Il regarda le timbre, et il vit « Cannes. » L’ayant ouverte, il lut :
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« Cannes, villa Jolie.
« Cher monsieur et ami, vous m’avez dit, n’est-ce pas, que je pouvais
compter sur vous en tout ? Eh bien, j’ai à vous demander un cruel service,
c’est de venir m’assister, de ne pas me laisser seule aux derniers moments
de Charles qui va mourir. Il ne passera peut-être pas la semaine, bien qu’il
se lève encore, mais le médecin m’a prévenue.
« Je n’ai plus la force ni le courage de voir cette agonie jour et nuit. Et je
songe avec terreur aux derniers moments qui approchent. Je ne puis
demander une pareille chose qu’à vous, car mon mari n’a plus de famille.
Vous étiez son camarade ; il vous a ouvert la porte du journal. Venez, je
vous en supplie. Je n’ai personne à appeler.
« Croyez-moi votre camarade toute dévouée.
« Madeleine FORESTIER. »
Un singulier sentiment entra comme un souffle d’air au cœur de
Georges, un sentiment de délivrance, d’espace qui s’ouvrait devant lui, et il
murmura : « Certes, j’irai. Ce pauvre Charles ! Ce que c’est que de nous,
tout de même ! »
Le patron, à qui il communiqua la lettre de la jeune femme, donna en
grognant son autorisation. Il répétait :
— Mais revenez vite, vous nous êtes indispensable.
Georges Duroy partit pour Cannes le lendemain par le rapide de sept
heures, après avoir prévenu le ménage de Marelle par un télégramme.
Il arriva, le jour suivant, vers quatre heures du soir.
Un commissionnaire le guida vers la villa Jolie, bâtie à mi-côte, dans
cette forêt de sapins peuplée de maisons blanches, qui va du Cannet au
golfe Juan.
La maison était petite, basse, de style italien, au bord de la route qui
monte en zigzag à travers les arbres, montrant à chaque détour
d’admirables points de vue.
Le domestique ouvrit la porte et s’écria :
— Oh ! monsieur, madame vous attend avec bien de l’impatience.
Duroy demanda :
— Comment va votre maître ?
— Oh ! pas bien, monsieur. Il n’en a pas pour longtemps.
Le salon où le jeune homme entra était tendu de perse rose à dessins
bleus. La fenêtre, large et haute, donnait sur la ville et sur la mer.
Duroy murmurait : « Bigre, c’est chic ici comme maison de campagne. Où
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diable prennent-ils tout cet argent-là ? »
Un bruit de robe le fit retourner.
meM Forestier lui tendait les deux mains :
— Comme vous êtes gentil, comme c’est gentil d’être venu !
Et brusquement elle l’embrassa. Puis ils se regardèrent.
Elle était un peu pâlie, un peu maigrie, mais toujours fraîche, et peut-
être plus jolie encore avec son air plus délicat. Elle murmura :
— Il est terrible, voyez-vous, il se sait perdu et il me tyrannise
atrocement. Je lui ai annoncé votre arrivée. Mais où est votre malle ?
Duroy répondit :
— Je l’ai laissée au chemin de fer, ne sachant pas dans quel hôtel vous
me conseilleriez de descendre pour être près de vous.
Elle hésita, puis reprit :
— Vous descendrez ici, dans la villa. Votre chambre est prête, du reste.
Il peut mourir d’un moment à l’autre, et si cela arrivait la nuit, je serais
seule. J’enverrai chercher votre bagage.
Il s’inclina :
— Comme vous voudrez.
— Maintenant, montons, dit-elle.
Il la suivit. Elle ouvrit une porte au premier étage, et Duroy aperçut
auprès d’une fenêtre, assis dans un fauteuil et enroulé dans des
couvertures, livide sous la clarté rouge du soleil couchant, une espèce de
cadavre qui le regardait. Il le reconnaissait à peine ; il devina plutôt que
c’était son ami.
On sentait dans cette chambre la fièvre, la tisane, l’éther, le goudron,
cette odeur innommable et lourde des appartements où respire un
poitrinaire.
Forestier souleva sa main d’un geste pénible et lent :
— Te voilà, dit-il, tu viens me voir mourir. Je te remercie.
Duroy affecta de rire :
— Te voir mourir ! ce ne serait pas un spectacle amusant, et je ne
choisirais point cette occasion-là pour visiter Cannes. Je viens te dire
bonjour et me reposer un peu.
L’autre murmura :
— Assieds-toi.
Et il baissa la tête comme enfoncé en des méditations désespérées.
Il respirait d’une façon rapide, essoufflée, et parfois poussait une sorte
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de gémissement, comme s’il eût voulu rappeler aux autres combien il était
malade.
Voyant qu’il ne parlerait point, sa femme vint s’appuyer à la fenêtre et
elle dit en montrant l’horizon d’un coup de tête :
— Regardez cela ! Est-ce beau ?
En face d’eux, la côte semée de villas descendait jusqu’à la ville qui était
couchée le long du rivage en demi-cercle, avec sa tête à droite vers la jetée
que dominait la vieille cité surmontée d’un vieux beffroi, et ses pieds à
gauche à la pointe de la Croisette, en face des îles de Lérins. Elles avaient
l’air, ces îles, de deux taches vertes, dans l’eau toute bleue. On eût dit
qu’elles flottaient comme deux feuilles immenses, tant elles semblaient
plates de là-haut.
Et tout au loin, fermant l’horizon de l’autre côté du golfe, au-dessus de
la jetée et du beffroi, une longue suite de montagnes bleuâtres dessinait
sur un ciel éclatant une ligne bizarre et charmante de sommets tantôt
arrondis, tantôt crochus, tantôt pointus, et qui finissait par un grand mont
en pyramide plongeant son pied dans la pleine mer.
meM Forestier l’indiqua :
— C’est l’Esterel.
L’espace derrière les cimes sombres était rouge, d’un rouge sanglant et
doré que l’œil ne pouvait soutenir.
Duroy subissait malgré lui la majesté de cette fin du jour.
Il murmura, ne trouvant point d’autre terme assez imagé pour exprimer
son admiration :
— Oh ! oui, c’est épatant, ça !
Forestier releva la tête vers sa femme et demanda :
— Donne-moi un peu d’air.
Elle répondit :
— Prends garde, il est tard, le soleil se couche, tu vas encore attraper
froid, et tu sais que ça ne te vaut rien dans ton état de santé.
Il fit de la main droite un geste fébrile et faible qui aurait voulu être un
coup de poing et il murmura avec une grimace de colère, une grimace de
mourant qui montrait la minceur des lèvres, la maigreur des joues et la
saillie de tous les os :
— Je te dis que j’étouffe. Qu’est-ce que ça te fait que je meure un jour
plus tôt ou un jour plus tard, puisque je suis foutu...
Elle ouvrit toute grande la fenêtre.
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Le souffle qui entra les surprit tous les trois comme une caresse. C’était
une brise molle, tiède, paisible, une brise de printemps nourrie déjà par les
parfums des arbustes et des fleurs capiteuses qui poussent sur cette côte.
On y distinguait un goût puissant de résine et l’âcre saveur des eucalyptus.
Forestier la buvait d’une haleine courte et fiévreuse. Il crispa les ongles
de ses mains sur les bras de son fauteuil, et dit d’une voix basse, sifflante,
rageuse :
— Ferme la fenêtre. Cela me fait mal. J’aimerais mieux crever dans une
cave.
Et sa femme ferma la fenêtre lentement, puis elle regarda au loin, le
front contre la vitre.
Duroy, mal à l’aise, aurait voulu causer avec le malade, le rassurer.
Mais il n’imaginait rien de propre à le réconforter.
Il balbutia :
— Alors ça ne va pas mieux depuis que tu es ici ?
L’autre haussa les épaules avec une impatience accablée :
— Tu le vois bien.
Et il baissa de nouveau la tête.
Duroy reprit :
— Sacristi, il fait rudement bon ici, comparativement à Paris. Là-bas on
est encore en plein hiver. Il neige, il grêle, il pleut, et il fait sombre à
allumer les lampes dès trois heures de l’après-midi.
Forestier demanda :
— Rien de nouveau au journal ?
— Rien de nouveau. On a pris pour te remplacer le petit Lacrin qui sort
du Voltaire ; mais il n’est pas mûr. Il est temps que tu reviennes !
Le malade balbutia :
— Moi ? J’irai faire de la chronique à six pieds sous terre maintenant.
L’idée fixe revenait comme un coup de cloche à propos de tout,
reparaissait sans cesse dans chaque pensée, dans chaque phrase.
Il y eut un long silence, un silence douloureux et profond. L’ardeur du
couchant se calmait lentement ; et les montagnes devenaient noires sur le
ciel rouge qui s’assombrissait. Une ombre colorée, un commencement de
nuit qui gardait des lueurs de brasier mourant entrait dans la chambre,
semblait teindre les meubles, les murs, les tentures, les coins avec des tons
mêlés d’encre et de pourpre. La glace de la cheminée, reflétant l’horizon,
avait l’air d’une plaque de sang.
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Copyright Arvensa EditionsGuy de Maupassant : Oeuvres complètes Maupassant, Guy de
meM Forestier ne remuait point, toujours debout, le dos à
l’appartement, le visage contre le carreau.
Et Forestier se mit à parler d’une voix saccadée, essoufflée, déchirante à
entendre :
— Combien est-ce que j’en verrai encore, de couchers de soleil ?...
huit... dix... quinze ou vingt... peut-être trente..., pas plus... Vous avez du
temps, vous autres... moi, c’est fini... Et ça continuera... après moi, comme
si j’étais là...
Il demeura muet quelques minutes, puis reprit :
— Tout ce que je vois me rappelle que je ne le verrai plus dans
quelques jours... C’est horrible... je ne verrai plus rien... rien de ce qui
existe... les plus petits objets qu’on manie... les verres... les assiettes... les
lits où l’on se repose si bien... les voitures. C’est bon de se promener en
voiture, le soir... Comme j’aimais tout ça !
Il faisait avec les doigts de chaque main un mouvement nerveux et
léger, comme s’il eût joué du piano sur les deux bras de son siège. Et
chacun de ses silences était plus pénible que ses paroles, tant on sentait
qu’il devait penser à d’épouvantables choses.
Et Duroy tout à coup se rappela ce que lui disait Norbert de Varenne,
quelques semaines auparavant : « Moi, maintenant, je vois la mort de si
près que j’ai souvent envie d’étendre le bras pour la repousser... Je la
découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui
tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d’un ami, me ravagent le cœur
et me crient : La voilà ! »
Il n’avait point compris, ce jour-là ; maintenant il comprenait en
regardant Forestier. Et une angoisse inconnue, atroce, entrait en lui,
comme s’il eût senti tout près, sur ce fauteuil où haletait cet homme, la
hideuse mort à portée de sa main. Il avait envie de se lever, de s’en aller,
de se sauver, de retourner à Paris tout de suite ! Oh ! s’il avait su, il ne
serait pas venu.
La nuit maintenant s’était répandue dans la chambre, comme un deuil
hâtif qui serait tombé sur ce moribond. Seule la fenêtre restait visible
encore, dessinant, dans son carré plus clair, la silhouette immobile de la
jeune femme.
Et Forestier demanda avec irritation :
— Eh bien, on n’apporte pas la lampe aujourd’hui ? Voilà ce qu’on
appelle soigner un malade.
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Copyright Arvensa EditionsGuy de Maupassant : Oeuvres complètes Maupassant, Guy de
L’ombre du corps qui se découpait sur les carreaux disparut, et on
entendit tinter un timbre électrique dans la maison sonore.
meUn domestique entra bientôt qui posa une lampe sur la cheminée. M
Forestier dit à son mari :
— Veux-tu te coucher, ou descendras-tu pour dîner ?
Il murmura :
— Je descendrai.
Et l’attente du repas les fit demeurer encore près d’une heure
immobiles, tous les trois, prononçant seulement parfois un mot, un mot
quelconque inutile, banal, comme s’il y eût eu du danger, un danger
mystérieux, à laisser durer trop longtemps ce silence, à laisser se figer l’air
muet de cette chambre, de cette chambre où rôdait la mort.
Enfin le dîner fut annoncé. Il sembla long à Duroy, interminable. Ils ne
parlaient pas, ils mangeaient sans bruit, puis émiettaient du pain du bout
des doigts. Et le domestique faisait le service, marchait, allait et venait sans
qu’on entendît ses pieds, car le bruit des semelles irritant Charles, l’homme
était chaussé de savates. Seul le tic tac dur d’une horloge de bois troublait
le calme des murs de son mouvement mécanique et régulier.
Dès qu’on eut fini de manger, Duroy, sous prétexte de fatigue, se retira
dans sa chambre, et, accoudé à sa fenêtre, il regardait la pleine lune au
milieu du ciel, comme un globe de lampe énorme, jeter sur les murs blancs
des villas sa clarté sèche et voilée, et semer sur la mer une sorte d’écaille<