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L’Affaire Sirven (édition enrichie)

De
96 pages
Édition de Jacques Van den Heuvel.
Janvier 1762 : le corps d’Élisabeth Sirven est retrouvé dans un puits. Après une enquête à charge, les parents, protestants établis près de Castres, accusés de l’avoir tuée parce qu’elle s’était convertie au catholicisme, sont condamnés à être pendus. Convaincu de leur innocence et révolté contre une sentence 'si absurde', Voltaire s’empare de l’affaire.
Puisque il n’y a qu’'une famille entière réduite à la misère, cela ne vaut pas la peine qu’on en parle', ironise-t-il. Il en parlera pourtant avec obstination : pendant sept ans il refera le chemin qui l’a mené à la réhabilitation des Calas – autres protestants condamnés pour infanticide –, avec les mêmes étapes, et le même succès. Les Sirven sont acquittés en 1771.
À l’occasion de l’affaire Sirven, Voltaire rédige un nouveau Traité sur la Tolérance : l’Avis au public sur les parricides (1766), qu’on retrouve ici accompagné de ses lettres aux avocats et parlementaires en charge du dossier. Il grave ainsi, pour toujours, ce fait divers dans sa lutte contre le fanatisme, la superstition et l'intolérance.
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couverture

COLLECTION
FOLIO CLASSIQUE

 
Voltaire
 

L’Affaire Sirven

 

Édition de Jacques Van den Heuvel

 
 
Gallimard

PRÉFACE

Vers 1760 vivait à Castres une famille protestante, la famille Sirven, composée du père, de la mère et de trois filles. Le chef de famille, Pierre-Paul Sirven, exerçait la profession de maître arpenteur-géomètre et de feudiste (chargé du droit féodal) : honnête fonctionnaire estimé dans toute la région. Le malheur voulut que la cadette de ses filles, Élisabeth, qui était faible d’esprit, disparût de la maison le 6 mars 1760. Après l’avoir cherchée toute la journée, Sirven apprit de la bouche de l’évêque qu’elle avait demandé à se faire catholique, et à être conduite au couvent des Dames noires. Le désordre de sa raison y empira et, au bout de sept mois, elle fut rendue à ses parents. En juillet 1761, la famille se déplaça à Saint-Alby, près de Castres, où Sirven devait travailler quelques mois au terrier du châtelain d’Aigues-Fondes, M. d’Espérandieu. Le 15 décembre 1761, deux mois après le drame des Calas, Sirven soupa chez les d’Espérandieu avec l’abbé Bel, vicaire d’Aigues-Fondes. Il passa la nuit dans la chambre qu’on lui avait réservée près du salon, se leva à sept heures du matin, comme à l’accoutumée, et ne tarda pas à recevoir la visite d’un commissionnaire, qui venait l’informer que sa fille avait disparu au milieu de la nuit, et qu’on ne l’avait pas retrouvée. Quinze jours plus tard, des enfants qui cherchaient des oiseaux dans les environs la découvrirent noyée dans un puits. Le procureur juridictionnel de Mazamet, Trinquier, mena l’enquête d’une manière particulièrement tendancieuse. C’était un personnage médiocre et borné, qui voulait à tout prix faire la preuve de la culpabilité de ces protestants. Le 19 janvier, les Sirven étaient décrétés d’arrestation. Effrayés par l’antécédent de l’affaire Calas*1, ils s’enfuirent et se dispersèrent dans les montagnes autour de Castres. Après bien des péripéties, ils gagnèrent séparément la Suisse par des voies détournées, pour se retrouver enfin à Lausanne. Le 29 mars 1764, Sirven et sa femme furent déclarés « dûment atteints et convaincus du crime de parricide », et condamnés à être pendus. Les deux filles, reconnues comme complices, étaient condamnées à assister à l’exécution de leurs parents, et bannies à perpétuité de la juridiction de Mazamet. Ce ne fut d’ailleurs que cinq mois après, le 11 septembre, que l’exécution eut lieu en effigie, médiocrement goûtée par une population qui n’avait jamais caché ses sympathies pour une famille infortunée.

Voltaire avait eu connaissance de l’affaire Sirven dès le printemps 1762. Il ajourna son lancement jusqu’au succès de sa campagne en faveur des Calas, ayant peur que les deux causes ne se nuisent l’une à l’autre. Mais, dès la fin de février 1765, il écrit à Élie de Beaumont pour lui signaler cette nouvelle affaire*2. L’avocat ne semble pas avoir marqué un grand enthousiasme, et fit attendre son mémoire pendant près de deux ans – il faut dire qu’il était embarqué à ce moment-là dans un procès personnel qu’il menait contre des protestants. Lorsque le factum fut publié, en décembre 1766, dix-neuf avocats le signèrent. Mais l’appel présenté au Conseil du roi fut rejeté. Après de nombreux rebondissements, c’est le nouveau parlement installé à Toulouse par Maupeou qui acquitta les Sirven (novembre 1771), annulant la condamnation de 1764. Il aura fallu sept ans à Voltaire pour obtenir gain de cause.

*

Il n’est pas exagéré de dire que l’affaire Calas, l’épouvantable affaire qui, selon sa belle expression, a d’emblée « saisi toutes les puissances de son âme », et le précipite dans la plus exaltante des aventures, lui, le reclus de Ferney, a eu pour effet de révéler Voltaire à lui-même, en faisant coïncider pour la première fois ou presque deux aspects différents du combat avec lequel s’était identifiée jusqu’ici son existence. D’abord cette longue série d’affaires personnelles, qui ont pour nom Desfontaines, Jean-Baptiste Rousseau, Maupertius, La Beaumelle, Lefranc de Pompignan, Fréron, et bien d’autres, et le maintiennent dans une perpétuelle actualité de polémiques à conduire, de comptes à régler, de rancunes, voire de haines à assouvir : l’envers d’une autre affaire d’envergure qui s’appelle l’affaire Voltaire… Jusque-là, il ne s’était guère senti la vocation de justicier, de redresseur de torts pour quelqu’un d’autre que pour lui-même. Parallèlement, son œuvre militante, c’est-à-dire presque toute son œuvre, est jalonnée par ces procès qu’il intente au fanatisme à travers l’histoire, conçue elle aussi comme une série d’« affaires », avec son cortège de victimes implorant justice et vengeance. Jan Hus, Jérôme de Prague, Michel Servet, Anne Dubourg, Antoine, Urbain Grandier, Barneveldt, la maréchale d’Ancre, Vanini : longue chaîne de l’innocence persécutée, dont Calas sera présenté parfois comme le dernier maillon*3. Son « horrible aventure » vient prendre place tout naturellement dans la lignée de ces « annales du crime », ce qui lui confère une valeur universelle. Mais, en même temps, elle permet à Voltaire de s’engager à fond pour une cause actuelle, en la faisant profiter de toute l’expérience acquise à travers ses luttes dans le domaine de la chicane, de la publicité, du scandale*4.

Au fond, cette histoire des Calas, qui avait pu, au milieu de ses démêlés avec Genève, lui paraître inopportune, « dérangeante », tombe remarquablement à son heure. Au moment où il intensifie sa lutte contre « l’Infâme », c’est pour Voltaire une affaire introuvable. Rien n’y manque en effet. Une monstrueuse erreur judiciaire, et voilà de quoi faire le procès de la procédure. Erreur commise par un parlement, et voilà de quoi s’en prendre à ces « Busiris en robe » que sont les juges jansénistes. De plus, ce parlement est celui de Toulouse, « terre d’élection du fanatisme », Toulouse au peuple superstitieux et emporté qui a donné l’exemple de la Saint-Barthélemy et « solennise encore tous les ans, nous apprend le Traité sur la Tolérance, par une procession et des feux de joie le jour où elle massacra quatre mille citoyens hérétiques il y a deux siècles » ; capitale de ce Midi « languedocien », peuplé d’« étranges Wisigoths » (ne pas oublier que, pour Voltaire, surtout à partir des années soixante, la lumière est censée venir du Nord !). Enfin cette collusion entre l’appareil judiciaire et ce que l’Église offre de plus rétrograde, avec ses « monitoires » lus du haut de la chaire et enjoignant aux fidèles, sous peine d’excommunication, de révéler d’une affaire tout ce qui pouvait être venu à leur connaissance, avec ses processions expiatoires, avec ses Pénitents par le biais desquels il n’était que trop facile d’attaquer les confréries, c’est-à-dire les ordres, et par-derrière eux la toute-puissance romaine : « On respecte toutes les confréries : elles sont édifiantes ; mais quelque grand bien qu’elles puissent faire à l’État, égale-t-il ce mal affreux qu’elles ont causé ? »

Autrement dit, un terrain de choix pour grandes manœuvres voltairiennes ! Voltaire eut le mérite de comprendre rapidement que, s’il devait gagner la partie, ce n’était certes pas en essayant de faire toute la lumière sur la mort de Marc-Antoine Calas, mais en poursuivant ces forces de la superstition qui s’étaient acharnées sans preuves décisives contre un innocent. Du même coup, l’histoire des Calas avait quelque chance de devenir une affaire, dans la mesure où, selon l’excellente expression de René Pomeau, « l’erreur n’était plus imputable à des défaillances individuelles, mais à la collectivité même, dictant au tribunal un verdict de passion ou de haine*5 ».

*

Lorsque Voltaire est persuadé que leur cas est exemplaire, il déclenche cette remarquable mécanique à élaborer les mythes, dont il connaît tous les rouages. Non sans prendre quelques libertés avec les faits. Mais ne chicanons pas Voltaire sur ces points de détail. Plus que d’habiletés d’avocat, il s’agit de l’organisation quasi spontanée des divers éléments du mythe, qui viennent s’intégrer comme d’eux-mêmes dans la perspective manichéenne de l’univers voltairien, selon la technique éprouvée de l’anecdote significative telle qu’on la trouve dans les Lettres philosophiques, ou évidemment dans les contes. D’un côté, une famille qui est le modèle de toutes les familles, où l’on aime Dieu, la patrie, le roi. Un père affectueux, bel échantillon de paternité sensible dans le goût du siècle, une mère infiniment vertueuse (quitte à suggérer aux intimes que si elle l’eût été moins, et mieux faite, elle aurait conquis plus aisément les Parisiens), des enfants tendrement unis. Sans trop solliciter la réalité, Voltaire la prolonge imperceptiblement jusqu’aux abords de la fiction, et c’est ainsi que l’histoire des Calas s’enrichit de traits empruntés à des œuvres antérieures. Jouissant d’un bien honnête, avec des amis, Calas n’est pas sans faire penser, toutes proportions gardées, à cet autre « juste » qu’est Zadig, qui s’attire des ennuis par son innocence même et par l’envie qu’elle suscite. Le jeune Pierre et son ami Lavaysse ont la « candeur » de Candide et, comme le jeune Westphalien, « les mœurs les plus douces ». En face d’eux, toutes les forces du mal qui s’apprêtent à les assaillir, et avant tout la bêtise et la cruauté de la « vile populace », car, il faut le souligner, si les Calas ont fini par symboliser d’une certaine manière le peuple victime de l’arbitraire du pouvoir, Voltaire n’a jamais cessé de les présenter comme des victimes de l’arbitraire du peuple : « Voilà bien le peuple, voilà un tableau trop fidèle de ses excès*6 ! » Sur ces excès, Voltaire se penche en clinicien. Il en détaille tous les symptômes. C’est d’abord l’ignorance et le préjugé qui se fondent sur les apparences les plus « frivoles », au sens où l’entendaient les philosophes de l’école, c’est-à-dire les plus éloignées de l’expérience et de la raison : « Un peintre, nommé Matei, dit que sa femme lui avait dit qu’une nommée Mandrille lui avait dit qu’une inconnue lui avait dit avoir entendu les cris de Marc-Antoine Calas à une autre extrémité de la ville… » À la contagion de l’erreur et de la sottise vient s’ajouter celle du « zèle » et de la foi : « Alors il ne manqua plus au malheureux qui avait attenté sur soi-même que la canonisation : tout le peuple le regardait comme un saint ; quelques-uns l’invoquaient, d’autres allaient prier sur sa tombe, d’autres lui demandaient des miracles, d’autres racontaient ceux qu’il avait faits. » Le tout couronné par la « contagion de la rage », dans l’atmosphère à la fois burlesque et macabre qui caractérise l’« autodafé » de Candide : « On disait publiquement que l’échafaud sur lequel on rouerait les Calas serait le plus grand ornement de la fête. »

L’absurde, en cette affaire, côtoie souvent l’horrible ; il est donc normal, note Voltaire, que, dans le Traité sur la Tolérance, certains endroits fassent « pouffer » en même temps qu’ils font frémir. Mais il est un autre registre, plus adapté à la gravité des circonstances, Voltaire l’adopte avec toute l’aisance que lui donnent quarante-cinq ans de métier : convenablement travaillée, la matière Calas devient une excellente tragédie, la meilleure que Voltaire, à son dire, ait jamais fait représenter, et qui respecte toutes les règles du genre, avec ses catastrophes soigneusement ménagées, son dosage savant de terreur et de pitié, son langage figé tout à coup dans la convention, « affreuse calamité », « moment fatal », « coups répétés du destin ». Fréron voyait juste lorsqu’il en raillait Voltaire : « La tête poétique s’échauffe ! » N’importe : malgré la convention, ce recours aux attitudes théâtrales constitue une étape importante dans le mouvement ascensionnel du mythe. De la populace fanatique de Toulouse, l’« horrible aventure » s’élève à la tragédie des « plus vertueux et malheureux des êtres », avant d’atteindre les cimes de l’admirable Prière à Dieu du Traité sur la Tolérance, vraie prière à un vrai Dieu, « celui de tous les êtres, de tous les mondes, de tous les temps », pour qu’il daigne « regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature, et faire souvenir à tous les hommes qu’ils sont frères ».

Cette remarquable hauteur de vues à laquelle atteint Voltaire sur le plan métaphysique traduit l’exaltation intérieure, le « frémissement » qui se sont emparés de tout son être. Voltaire est « tout Calas » et, pendant de nombreux mois, les Calas furent tout Voltaire. Peu à peu il s’est laissé envahir par le mythe. La correspondance des années 1762 à 1765 porte la marque de cette obsession. C’est une affaire qui lui est devenue « plus chère que la vie », qu’il « n’abandonnera qu’en mourant ». Et puis, avec le plein succès de la réhabilitation, c’est elle qui l’abandonne. Alors, rien de plus émouvant que de voir dans le détail comme il essaie de se raccrocher à elle, en faisant tous ses efforts pour la prolonger. Lors du dénouement, en mars 1765 – « le plus beau cinquième acte qui soit au théâtre » –, ils ont versé, le petit Calas et lui, des larmes d’attendrissement. C’est « la philosophie toute seule qui a remporté cette victoire ». Nul doute que ces persécutés de la vie, auxquels, persécuté lui-même ou croyant l’être, il s’assimile en profondeur, n’aient pris leur place dans la famille adoptive, mythique elle aussi, qu’il est en train de se constituer à Ferney, et que les Sirven, installés en Suisse, ne vont pas tarder à rejoindre.

*

« J’entreprends un nouveau procès dans le goût des Calas, et je n’ai pu m’en dispenser, parce qu’un père, une mère et deux filles, remplis de vertu et condamnés au dernier supplice se sont réfugiés à ma porte, dans les larmes et le désespoir », écrit-il dans une lettre. Pendant longtemps, Voltaire s’était refusé à gêner le déroulement de l’affaire Calas en lançant celle des Sirven, redoublement de la tragédie toulousaine, mais singulièrement moins « intéressante » dans la mesure où, « malheureusement », il n’y avait eu ni prison, ni supplice, ni mort d’homme. « Comme on n’a été roué cette fois qu’en effigie, ironise Voltaire, et qu’il n’y a qu’une famille entière réduite à la misère, cela ne vaut pas la peine qu’on en parle. » Il en parlera pourtant avec obstination ; pendant sept longues années il refera tout le chemin qui l’a mené à la réhabilitation des Calas, avec les mêmes étapes. Aspect répétitif qui n’est pas dû seulement au hasard des circonstances, mais traduit sans doute une recherche profonde de l’analogie, destinée à fonder idéalement une justice en la dérobant aux contingences de l’éphémère. Voltaire se répète ; davantage, il se multiplie. C’est bientôt toute une série de protestants aux galères dont il va se faire le défenseur – les Chaumont, les Achard, les Espinas. Que Voltaire ait été en passe à cette époque de devenir le « Don Quichotte de tous les roués et de tous les pendus » est chose possible. Mais un Don Quichotte singulièrement averti du rapport des forces en présence, des formes que doit adopter son action, des limites qu’elle lui impose. Perspicace, efficace, voire opportuniste. En toute sincérité, d’ailleurs. Son analyse de l’« Infâme » est loin de recouper entièrement celle des Encyclopédistes. Pour ces derniers, l’« Infâme », c’est le mélange indissociable du fanatisme et de l’arbitraire, l’amalgame de la superstition et du pouvoir, de tout le pouvoir. Diderot s’oppose doublement à Voltaire : à la fois en deçà de lui par sa prudence, et au-delà par son radicalisme intransigeant ; il redoute les éclats mais, lorsqu’il se laisse aller à exprimer pour lui-même le fond de sa pensée, dans Le Neveu de Rameau par exemple, il n’hésite pas à inclure le souverain dans la « vile pantomime ». Tout à l’opposé, Voltaire croit fortement en la nécessité d’un maître unique, qui lui paraît le seul recours contre les tyrannies subalternes, en particulier ces Parlements, symboles des privilèges, des abus, des routines, en qui il s’est toujours refusé à voir, lui, l’expression d’une opinion publique montante : « Les Parlements crient contre le despotisme, mais ce sont eux qui font mourir les citoyens. »

C’est donc très logiquement qu’il s’adresse aux ministres et, par leur intermédiaire, au roi, en qui il met tous ses espoirs. Le Traité sur la Tolérance est donné comme « une requête que l’humanité présente très humblement au pouvoir et à la prudence ». Alors que dans son Essai sur la société des gens de lettres et des grands, d’Alembert prêche aux premiers à l’égard des seconds une réserve, une indifférence polies, Voltaire use de tous ses talents pour faire le siège des gens en place. Il sait que pour n’importe quelle affaire « il faut toujours trouver la porte du cabinet ». Il a retenu du grand siècle que l’« art de plaire » consiste à se proportionner à son interlocuteur, à employer son langage, si l’on veut se concilier ses faveurs. On peut admettre que Voltaire ait été tenu d’épouser, par souci d’efficacité, la ligne du pouvoir. N’oublions pas qu’il n’a cessé de trembler à l’idée qu’on ne vienne l’« enfumer dans son terrier ».

Mais le souvenir de la grande époque des « affaires » suffisait à tout magnifier*7. C’est bien le défenseur des Calas que Paris acclame en 1778, à sa mort, puis, l’apostolat débouchant sur l’apothéose*8, conduit solennellement au Panthéon en 1791. En même temps s’ouvrait devant la postérité un grand procès, le procès Voltaire : c’est en Calas comme en Sirven qu’à son tour Voltaire trouverait ses meilleurs défenseurs.

JACQUES VAN DEN HEUVEL

*1. Négociant huguenot accusé du meurtre de son fils qui voulait se convertir au catholicisme ; il fut condamné et exécuté en 1762 (voir L’Affaire Calas et autres affaires, suivi du Traité sur la Tolérance, éd. Jacques Van den Heuvel, Folio classique).

*2. Lettre reproduite ici.

*3. Comme on le voit dans la Lettre sur Vanini, dans Lettres à S. A. Mgr le prince de *** sur Rabelais et sur d’autres auteurs accusés d’avoir mal parlé de la religion chrétienne (1767).

*4. Deux exceptions cependant : Courtliz, ce Franc-Comtois incarcéré à Spandau, dont Voltaire avait demandé la grâce à Frédéric II pendant son séjour à Berlin, et surtout l’amiral anglais Byng exécuté au début de 1757, malgré les interventions de Voltaire, pour avoir capitulé devant le maréchal de Richelieu à Port-Mahon. (Voir Précis du siècle de Louis XV, chap. XXXII, dans Voltaires, Œuvres historiques, éd. René Pomeau, Bibliothèque de la Pléiade.)

*5. René Pomeau, « Nouveau regard sur le dossier Calas », revue Europe, juin 1962.

*6. Mémoire de Donat Calas (voir L’Affaire Calas et autres affaires, Folio classique, p. 55-67).

*7. Le bilan final des interventions de Voltaire dans le domaine de ce que l’édition de Kehl (Paris, 1784-1789, 70 vol.) range sous la rubrique Politique et Législation est assez impressionnant : Édit de Tolérance de 1787 en faveur des protestants, abolition du servage dès le début de la Révolution, ainsi que de la torture (octobre 1789), réhabilitation du chevalier de La Barre par la Convention, réhabilitation complète des Calas, acquittement des Sirven, réforme de tout l’appareil judiciaire, etc.

*8. Selon l’expression de Lanson, à la fin de son Voltaire, réédité et mis à jour par René Pomeau en 1960, et dont nous tenons à signaler la remarquable qualité.

Note sur l’édition

Nous regroupons ici, autour de l’affaire Sirven, des textes qui sont tous de Voltaire, mais d’un caractère différent.

Nous donnons d’abord quelques lettres de 1765 et 1766 montrant notamment les impatiences de Voltaire au sujet du factum qu’il avait demandé à l’avocat Élie de Beaumont, et qu’il attendit jusqu’à la fin de 1766.

Puis l’Avis au public sur les parricides (qui joignait solidement le cas de Calas et celui de Sirven), prêt dès juin 1766, et envoyé à divers princes allemands pour demander leur contribution. Entre-temps Voltaire s’était familiarisé avec le Traité des délits et des peines de Beccaria, et son Commentaire était prêt en juillet 1766, peu de temps après le supplice de Lally et celui du chevalier de La Barre.

Toutes ces « affaires » (Calas, Sirven, Lally, La Barre), ainsi que le Traité sur la Tolérance et le Commentaire de Beccaria, sont réunis dans L’Affaire Calas et autres affaires (Folio classique).

J. V. d. H.

L’AFFAIRE SIRVEN

[Lettres]

À M. ÉLIE DE BEAUMONT

À Ferney, 27 février [1765].

Mes yeux ne peuvent guère lire, monsieur ; mais ils peuvent encore pleurer, et vous m’en avez bien fait apercevoir. Je ne sais quelle impression faisaient sur les Romains les oraisons pour Cluentius et pour Roscius Amerinus ; mais il me paraît impossible que votre mémoire1 ne porte pas la conviction dans l’esprit des juges, et l’attendrissement dams les cœurs. Je suis sûr que ce malheureux David est actuellement rongé de remords. Jouissez de l’honneur et du plaisir d’être le vengeur de l’innocence. Toute cette affaire vous a comblé de gloire. Il ne reste plus aux Toulousains qu’à vous faire amende honorable, en abolissant pour jamais leur infâme fête, en jetant au feu les habits des pénitents blancs, gris et noirs, et en établissant un fonds pour la famille Calas ; mais vous avez affaire à d’étranges Visigoths.

M. Damilaville2 vous a-t-il parlé d’une autre famille de protestants exécutée en effigie à Castres, fugitive vers notre Suisse, et plongée dans la misère pour une aventure presque en tout semblable à celle des Calas ? On croit être au siècle des Albigeois quand on voit de telles horreurs ; on dit que nous sommes au siècle de la philosophie, mais il y a encore cent fanatiques contre un philosophe. Jugez quelles obligations nous vous avons.

Mille respects, je vous prie, à Mme de Beaumont, qui est si digne de vous appartenir.

À M. *** CONSEILLER AU PARLEMENT DE TOULOUSE

À Ferney, 19 avril [1765]3.

Monsieur, je ne vous fais point d’excuse de prendre la liberté de vous écrire sans avoir l’honneur d’être connu de vous. Un hasard singulier avait conduit dans mes retraites, sur les frontières de la Suisse, les enfants du malheureux Calas ; un autre hasard y amène la famille Sirven, condamnée à Castres, sur l’accusation ou plutôt sur le soupçon du même crime qu’on imputait aux Calas.

Le père et la mère sont accusés d’avoir noyé leur fille dans un puits, par principe de religion. Tant de parricides ne sont pas heureusement dans la nature humaine ; il peut y avoir eu des dépositions formelles contre les Calas ; il n’y en a aucune contre les Sirven. J’ai vu le procès-verbal, j’ai longtemps interrogé cette famille déplorable ; je peux vous assurer, monsieur, que je n’ai jamais vu tant d’innocence accompagnée de tant de malheurs : c’est l’emportement du peuple du Languedoc contre les Calas qui détermina la famille Sirven à fuir dès qu’elle se vit décrétée. Elle est actuellement errante, sans pain, ne vivant que de la compassion des étrangers. Je ne suis pas étonné qu’elle ait pris le parti de se soustraire à la fureur du peuple, mais je crois qu’elle doit avoir confiance dans l’équité de votre parlement.

Si le cri public, le nombre des témoins abusés par le fanatisme, la terreur, et le renversement d’esprit qui put empêcher les Calas de se bien défendre, firent succomber Calas le père, il n’en sera pas de même des Sirven. La raison de leur condamnation est dans leur fuite. Ils sont jugés par contumace, et c’est à votre rapport, monsieur, que la sentence a été confirmée par le parlement.

Je ne vous cèlerai point que l’exemple des Calas effraye les Sirven, et les empêche de se représenter. Il faut pourtant ou qu’ils perdent leur bien pour jamais, ou qu’ils purgent la contumace, ou qu’ils se pourvoient au Conseil du roi.

Vous sentez mieux que moi combien il serait désagréable que deux procès d’une telle nature fussent portés dans une année devant Sa Majesté ; et je sens, comme vous, qu’il est bien plus convenable et bien plus digne de votre auguste corps que les Sirven implorent votre justice. Le public verra que si un amas de circonstances fatales a pu arracher des juges l’arrêt qui fit périr Calas, leur équité éclairée, n’étant pas entourée des mêmes pièges, n’en sera que plus déterminée à secourir l’innocence des Sirven.

Vous avez sous vos yeux toutes les pièces du procès : oserais-je vous supplier, monsieur, de les revoir ? Je suis persuadé que vous ne trouverez pas la plus légère preuve contre le père et la mère ; en ce cas, monsieur, j’ose vous conjurer d’être leur protecteur.

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