L'Empreinte du Père

De
Publié par

Pourquoi Paul Longpré n’est-il pas rentré du travail, ce soir-là ? Où est-il maintenant ? Que fait-il ? Pourquoi ne donne-t-il pas signe de vie ? Est-il encore vivant, d’abord ? Et pourquoi ? Pourquoi ? Ces questions, sa famille ne cessera jamais de se les poser durant de longues années.
Un jour, Viviane, la cadette, va se lancer à la recherche du père disparu. Si Christian s’associe volontiers à sa quête, Évelyne s’y oppose avec véhémence. Pourquoi ?
Que sait-elle que tous les autres ignorent ? Est-il vrai que le pire, c’est de ne pas savoir ? Ou certains secrets doivent-ils demeurer dans l’ombre pour toujours ?



Publié le : lundi 8 juillet 2013
Lecture(s) : 11
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782362528286
Nombre de pages : 346
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

cover

Hervé LEDUC


L’empreinte du Père

Roman

Éditions Mélibée

 

 

Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que « les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » (alinéa 1er de l’article L. 122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

 

 

 

 

 

À mon épouse

À mes enfants

À mes petits-enfants

Marion, Rachel Léo,

Louis-charles,

Arthur et Raphaëlle,

Qui un jour me liront

avec plaisir, j’espère…

Prologue

Ce jour-là

C’est le 26 mai 1983 que tout a commencé. Ou que tout a fini. Ça dépend de quel point de vue l’on se place.

C’était un jeudi. Marie-Claire Brisson-Longpré devait se souvenir toute sa vie de la journée, parce que ce jour-là, c’était jour de paye. Et comme à tous les jours de paye, un jeudi sur deux, l’institutrice, qui venait de fêter ses quarante ans, s’était hâtée de quitter l’école primaire Ste-Agnès de Beloeil à quinze heures trente.

Ces jours-là, contrairement à son habitude, elle ne restait pas dans sa classe de 4ème B pour terminer ses corrections ou vérifier son programme d’enseignement du lendemain. Non, ces jours-là, les jours de paye, elle remettait ces tâches à plus tard, lorsque les enfants seraient endormis, lorsque Paul Longpré, son mari, serait affalé devant le poste de télévision dont le bla-bla habituel serait bientôt couvert par ses ronflements sonores.

Ces jours-là, les jours de paye, Marie-Claire devait se dépêcher. Après s’être assurée que Christian, son fils de neuf ans, partait bien de l’école en même temps qu’elle pour se rendre directement à la maison, après la rituelle mise en garde : « Ne traîne pas en chemin, surtout, ou sinon, tu vas avoir affaire à moi ! », elle devrait d’abord passer à la Caisse Populaire retirer l’argent dont elle aurait besoin pour les courses. Ensuite, elle se précipiterait à l’épicerie lancer dans un panier qui serait bientôt plein à ras bord l’imposante quantité de victuailles qui permettrait à toute sa famille de se sustenter durant les quatorze prochains jours. Elle ferait ensuite un saut à la petite garderie, à deux rues de chez elle, récupérer Viviane, sa cadette âgée de trois ans.

Arrivée à la maison, elle réclamerait l’aide de Christian pour rentrer les sacs d’épicerie. Elle enjoindrait à Évelyne, son aînée qui, à douze ans, affichait déjà la morgue et l’air perpétuellement ennuyé de l’adolescente qu’elle deviendrait d’ici quelques mois, de mettre le souper en route. Elle n’oublierait pas non plus de fixer bien en vue sur la porte du réfrigérateur la facture de l’épicerie, afin que Paul la rembourse dès qu’il toucherait sa paye, lui aussi, le lendemain.

À dix-sept heures trente, tout était sous contrôle : les victuailles rangées, la traditionnelle lasagne des soirs d’épicerie, dans le four. Christian finissait péniblement ses devoirs du jour après avoir « bien » étudié, du moins à ce qu’il affirmait. Évelyne s’était dépêchée de retourner dans sa chambre s’isoler de la réalité domestique, les oreilles bien bouchées par des écouteurs qui distillaient une musique à fissurer n’importe quel tympan autre que celles d’une future ado en rogne contre l’humanité toute entière. Viviane, pour sa part, avait retrouvé avec bonheur comme chaque soir les jouets familiers qui constituaient une part primordiale de son petit univers. On n’attendait plus que Paul pour passer à table.

Marie-Claire jeta un œil sur la pendule au mur de la cuisine. Dix-sept heures trente-cinq. L’homme arriverait bientôt. Employé à la C.I.L. de McMasterville, il finissait son travail à dix-sept heures. Le temps de bien désinfecter ses mains qui avaient été en contact avec des matières parfois fort corrosives durant la journée, le temps de changer de vêtements et de descendre au parking extérieur, le temps de se faufiler parmi les autres véhicules qui quittaient l’endroit en même temps que lui et de s’engager sur la rue Richelieu qui longeait la rivière du même nom. Le temps de prendre à gauche la rue Bernard-Pilon jusqu’à F.X. Garneau sur laquelle tout de suite sur sa gauche il atteindrait sa rue, la rue Des Pins. À dix-huit heures au plus tard, Paul allait avoir rejoint les siens.

À dix-huit heures quinze cependant, Marie-Claire l’attendait toujours. Paul était toujours vigilant à rentrer tout de suite après le travail. Les seules exceptions à la règle se produisaient lorsque, à titre de délégué syndical de l’usine (il avait été élu en 1981), il devait être présent après le travail à un meeting, une réunion ou toute autre intervention reliée à sa fonction. Dans tous les cas, Paul en informait fidèlement son épouse, allant même jusqu’à préciser vers quelle heure il serait en mesure de rallier le domicile familial.

Ces jours-là, elle soupait avec ses enfants et elle gardait au chaud la portion de son mari, à moins qu’il lui eût précisé avant de partir qu’il souperait sur le lieu de sa réunion, ce qui arrivait la plupart du temps.

Mais là, il ne l’avait pas appelée : donc, aucune réunion n’était prévue, à sa connaissance. Et, à dix-huit heures trente, après avoir fait souper les enfants sans pouvoir elle-même avaler la moindre nourriture, elle commençait sérieusement à s’inquiéter. Tout le monde de la région savait que la C.I.L. était un complexe industriel qui fabriquait, entre autres, des explosifs. Tout le monde de la région avait entendu parler ou même avait été témoin d’accidents dont la gravité variait mais qui, chaque fois, distillaient dans le cœur de leurs proches une crainte vive pour la santé et la vie des employés. Tout le monde, surtout, avait encore en tête l’horrible catastrophe du 1er octobre 1975 : cette terrible explosion qui avait fait huit morts et sept blessés dans l’usine1. Aussi, lorsque l’heure d’arrivée de Paul fut largement dépassée, vers dix-neuf heures, Marie-Claire se mit à craindre sérieusement qu’il soit arrivé quelque chose de grave sur le lieu de travail de son mari.

Elle commença donc, le cœur serré, par aller hurler dans les oreilles « encapuchonnées » d’Évelyne d’« arrêter ta maudite musique et de venir t’occuper de Viviane », dont c’était l’heure du bain et du coucher. En maugréant comme d’habitude : « On peut jamais avoir une minute de paix dans cette maudite maison ! », la jeune fille jeta ses écouteurs sur le lit et sortit au pas de charge. Marie-Claire eut à peine le temps de l’avertir de ne pas passer ses nerfs sur sa jeune sœur, que déjà elle beuglait à Viviane de venir dans la salle de bain TOUT DE SUITE.

En soupirant, Marie-Claire téléphona à l’usine où une boîte vocale, de sa voix monocorde, se mit à débiter que les bureaux étaient présentement fermés. Avant que la suite du message puisse l’informer des heures d’ouverture qu’elle connaissait par cœur, Marie-Claire raccrocha brusquement. « C’est bon signe, songea-t-elle dans un premier temps, s’il y avait eu un accident, « ils » nous le diraient ».

Son soulagement fut cependant de courte durée. Dans sa tête, le raisonnement continua à se dérouler : « Mais pas nécessairement… S’il y avait eu un accident grave, tout le monde, enfin ceux qui le pouvaient, allaient être évacués subito presto. Pas le temps dans ce cas-là de changer le message sur le répondeur, évidemment… ». Elle se précipita donc sur le petit poste de radio de la cuisine, où le bulletin de nouvelles de dix-neuf heures s’achevait sur les prévisions météo. « Merde ! », soupira-t-elle.

Pas d’autres solutions que de prendre sa voiture et d’aller voir sur place. Sur le balcon du petit bungalow, elle porta machinalement son regard dans la direction de l’usine, en quête d’un indice éloigné : une colonne de fumée, des flammes même peut-être. Elle tendit l’oreille : elle ne perçut que le calme de sa petite rue tranquille. Pas de bruit de sirènes, pas de commentaires affolés de voisins sortis de chez eux après avoir appris, on ne sait comment, une affreuse nouvelle. Elle huma l’air ambiant : aucune odeur de fumée…

Marie-Claire ne pouvait cependant pas se contenter de si peu. Elle prit la route, déchirée entre la peur du pire et l’envie pressante de comprendre ce qui se passait dans son existence jusque-là exempte de drames et de catastrophes. Au fur et à mesure qu’elle approchait du vaste complexe industriel, elle s’apercevait avec soulagement que rien de particulier ne se manifestait. Elle s’arrêta devant la grille du stationnement à peu près vide, maintenant. Il n’y avait absolument rien de spécial. Partout autour d’elle le silence uniquement interrompu par le passage d’une voiture sur la route ou bien d’une embarcation sur la rivière. En autant qu’elle pouvait s’en rendre compte, l’auto de Paul n’y était pas non plus.

Marie-Claire eut l’impression que son cœur se remettait à battre. Elle émit un petit rire de soulagement avant de faire demi-tour pour rentrer chez elle. « Il y a une explication, songeait-elle. Seulement, quand il va rentrer, Paul a besoin de m’en donner une bonne, lui ! Je vais lui dire ma façon de penser, moi, au grand escogriffe qui me met dans des états pareils ! ». Inconsciemment, en même temps, elle essayait désespérément de se souvenir d’une information que Paul lui aurait donnée ce matin avant de partir, et qui justifierait son retard. Une information à laquelle elle n’aurait pas porté suffisamment d’attention, prise par la routine du début de journée. Une réunion imprévue ? (c’était possible, après tout). Une visite chez le médecin ou chez le dentiste ? (Pas son genre, ça !). Une course urgente ? Mais elle avait beau triturer sa mémoire, rien ne lui venait. Elle n’avait d’autre choix que d’attendre patiemment son retour.

L’auto de Paul n’était pas stationnée dans l’entrée, ni devant la porte, ni nulle part sur la petite rue. Marie-Claire l’avait espéré. Mais rien : aucune trace de son retour.

Tout-à-coup, Marie-Claire fut prise de vertige. Assise dans l’auto, assommée, incapable du moindre mouvement pour en sortir, elle eût à ce moment la certitude absolue, inéluctable, que quelque chose de terrifiant venait de s’abattre sur elle et sur ses enfants. Une catastrophe autrement plus grave que celle qui aurait pu se produire à l’usine. Pire que la mort. Elle se mit à trembler, affolée, impuissante, devant cette intuition affreuse sur laquelle elle n’avait aucune certitude rationnelle, mais qui la poignardait au plus profond de son être, tant sa conviction était réelle : Paul était parti. Pour toujours. Paul ne serait plus jamais là. Paul était disparu. Figée comme si elle avait été changée en statue de sel, les yeux fixant le vide, le cœur battant à tout rompre, Marie-Claire cessa pourtant de vivre durant quelques instants.

Puis, elle reprit sur elle. Elle branla la tête, comme pour en chasser cette idée idiote. « Voyons donc ! Voyons donc ! Voir si ça a de l’allure… », grommela-t-elle, davantage pour se rassurer elle-même que par conviction. Le cœur toujours déchiré pourtant, la peur lui mordant le ventre, un goût de cendre dans la bouche, elle se moucha, se tamponna les yeux et sortit de l’auto. Elle entra dans la maison où elle aperçut la petite Viviane en pyjama jouant dans le salon. Ce fut cette vision pourtant bien innocente qui fit exploser la digue derrière laquelle elle contenait à grand-peine sa souffrance et sa peur. Elle se rua dans la chambre d’Évelyne, lui arracha le téléphone qu’elle tenait en mains, en grande conversation avec une amie, et lui hurla : « C’est comme ça que tu t’occupes de ta petite sœur, toi, espèce de sans dessein ? Je t’avais dit de la coucher, ta sœur ! Ça a douze ans pis c’est même pas capable d’être responsable cinq minutes. Pis après, ça veut qu’on la traite en adulte ! ». Laissant Évelyne bouche bée, incapable de se défendre ni même de riposter pour une fois, elle ressortit aussi vite de la chambre en claquant la porte, ramassa une Viviane apeurée et la porta dans son petit lit. « Toi, dors maintenant. Maman ne veut pas t’entendre, t’as compris ? Bonsoir ! ».

Marie-Claire courut jusqu’à sa chambre et se jeta sur son lit en pleurant, à bout d’angoisse, à bout de nerf. Quelques instants plus tard, la tête de Christian passa par l’entrebâillement de la porte. Marie-Claire se retourna vivement en s’essuyant furtivement les yeux.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ?

La panique se lisait sur la figure anxieuse du petit garçon :

— Qu’est-ce que t’as, maman ? Où il est, papa ? Pourquoi il est pas là ?

Toute colère enfuie soudain, Marie-Claire tendit les bras et son fils courut s’y jeter. La mère lui caressa doucement le dos et la tête. Elle tenta de trouver une réponse apaisante, mais rien ne lui vint. Alors elle murmura :

— Maman ne le sait pas, mon petit. Maman ne le sait pas. Va dormir, maintenant, veux-tu ? Demain, papa va être revenu et il va sûrement nous expliquer ce qui se passe.

À moitié rassuré, l’enfant insista :

— Tu le penses vraiment, hein maman ? Tu vas me le dire, ce que papa va t’expliquer ? Tu me le promets ?

— Oui, mon petit, je te le promets. Va te coucher maintenant. Maman va faire la même chose tantôt. Bonne nuit, mon Christian.

— Bonne nuit, maman.

Marie-Claire embrassa son fils qui se hâta vers sa chambre.

Elle ne dormit pas, cette nuit-là. Elle attendit le retour de Paul, debout devant la grande fenêtre du salon, dans le silence de la maisonnée endormie.

Au petit matin, elle attendait toujours.

 

1. Authentique.

Première partie

Les enfants Longpré

AUTOMNE-HIVER 2010

Chapitre un

— Maman, après les commissions, est-ce qu’on va pouvoir aller dîner au « McDo » ? Hein, maman ? Dis oui… s’il-te plaît !

Viviane Longpré, tout en continuant à lire les indications sur la boîte de céréales qu’elle tenait en main, se contenta de grogner une réponse inintelligible, au grand déplaisir de la petite fille de six ans qui la regardait, les yeux remplis d’espoir.

— Maman ! Je t’ai posé une question ! Est-ce que tu m’écoutes ? Tu dis toujours qu’il faut écouter quand les gens nous parlent…

— Oh, excuse-moi, Chloé. J’étais un peu concentrée sur ma boîte de céréales, là. Qu’est-ce que tu disais ?

— Je te demandais si on pourrait aller dîner au « McDo », après les commissions. Ça fait longtemps qu’on n’est pas allées, puis tu m’avais promis qu’on irait à ma prochaine journée pégadogique. Et puis, c’est aujourd’hui, ma journée péga… Pis : on y va-tu ?

— Pas pégadogique, Chloé. Pé-da-go-gi-que. Je le sais bien que c’est une journée pédagogique. Sinon, je n’aurais pas l’immense plaisir de profiter de ta compagnie pendant que je fais l’épicerie comme à tous les vendredis !

Insensible à l’ironie contenue dans les propos de sa mère, Chloé revint à la charge :

— On y va-tu, au « McDo », maman ? Dis donc oui. Tu me ferais tellement plaisir…

Viviane ne put s’empêcher d’éclater de rire à ce dernier trait que sa petite fille avait énoncé avec le plus grand sérieux, les yeux suppliants. « Quelle charmeuse, pensa-t-elle. Quand elle sera grande, les gars devront bien se tenir s’ils veulent lui résister… Pas juste les gars, en fait… ».

— Ce ne sera pas possible, Chloé. Il faut qu’on se dépêche d’aller récupérer Jérémie chez mamie. Elle ne peut pas le garder trop longtemps aujourd’hui, parce qu’elle a un rendez-vous chez son médecin.

— Bon bien d’abord, on va passer par chez mamie chercher Jérémie, puis on va aller au « McDo » tous les trois. J’ai des bonnes idées, hein, des fois ?

— Oui, ma puce. De très bonnes idées. Sauf que quand on va arriver, Jérémie va avoir déjà dîné. Tu ne veux quand même pas que ton petit frère fasse une indigestion pour avoir trop mangé, n’est-ce pas ? Ça fait que je pense qu’on devrait remettre cette sortie-là à un autre tantôt. Tu ne penses pas ?

L’air renfrogné et boudeur que Chloé présenta à cet énoncé fournit à Viviane de sérieux doutes sur la compréhension que sa fille avait de la situation. Elle l’entendit marmonner un « C’est pas juste » bien senti. Puis, la petite fondit en larmes. Viviane s’accroupit près d’elle dans l’allée déserte.

— Ne pleure pas, ma grande. Je sais que tu es très déçue de la situation que je te présente. Mais dans la vie, tu sais, il y a de ces contrariétés contre lesquelles on ne peut pas grand-chose. Dans ces cas-là, il faut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Sais-tu ce que ça veut dire, ça, faire contre mauvaise fortune bon cœur ?

Chloé secoua ses boucles brunes de gauche à droite d’un geste vif entre deux sanglots. Sa mère continua :

— Ça veut dire que quand les choses ne vont pas dans le sens qu’on voudrait, quand on a une contrariété, on se dit que ce n’est pas si grave que ça, que plus tard, ça va aller mieux. Et tu sais, presque toujours, c’est ça qui se produit. Alors on est content et on profite encore mieux des bonnes choses qui nous arrivent. Comprends-tu ?

Les larmes de la petite fille se tarissaient lentement, pour faire place à de petits reniflements saccadés. Encore une fois, Viviane observa avec étonnement et aussi avec une certaine admiration la capacité de sa fille de surmonter sa peine. Avec Chloé, les crises ne s’éternisaient jamais. Malgré son jeune âge, la petite fille faisait montre déjà d’une maturité surprenante. Avec tendresse, Viviane essuya ses yeux rougis. Puis, Chloé s’empara du papier mouchoir des mains de sa mère et se moucha avec énergie avant de lui redonner. Viviane se hâta de se débarrasser du petit rectangle souillé avec une grimace de dégoût qui fit naître un léger sourire sur les lèvres de la petite fille.

— C’est bien, ma chouette. Maman est très fière de toi. Je te promets qu’on va se reprendre très vite, pour le « McDo ». Mais maintenant, on va se dépêcher de finir nos courses pour ne pas mettre mamie en retard à son rendez-vous. Si tu m’aides, ça va aller plus vite. On y va ?

— On y va, maman. Je vais t’aider parce que maintenant que j’ai appris presque toutes mes lettres, je peux lire les étiquettes sur les boîtes…

* * *

Viviane se dirigea vers la caisse numéro deux, dont l’employée n’était nulle autre que sa voisine et amie Charlotte Quesnel. Celle-ci l’accueillit avec un large sourire. Pendant que les différents achats de la jeune femme défilaient devant le lecteur optique, la conversation s’engagea :

— Eh bien Viviane, on dirait que tu as eu de l’aide pour faire ton marché, aujourd’hui ! Dis donc, Chloé ! Tu n’es pas à l’école, toi ? Tu n’es pas malade, toujours !

— Bien non, Charlotte. Aujourd’hui, c’est une journée « pégado… ». Non, je veux dire pé-da-go-gi-que. Ça veut dire que je n’ai pas d’école. Comme maman qui ne travaille pas à sa clinique le vendredi. On est en congé toutes les deux.

— Ah bien, vous êtes deux chanceuses, vous deux ! Et puis, qu’est-ce que vous allez faire de bon pendant votre congé, aujourd’hui ?

Comme si elle n’attendait que cette question pour se lancer, Chloé expliqua, l’air le plus sérieux du monde et sans reprendre son souffle :

— Bien là, on va aller porter les commissions chez nous puis on va retourner chez mamie à Beloeil chercher Jérémie qui va avoir déjà dîné, ce qui fait qu’on ne pourra pas aller au « McDo » comme j’aurais voulu, parce que mamie doit aller voir son docteur, et que moi je vais faire contre mauvaise fortune bon cœur, et puis demain maman va m’amener au « McDo » parce qu’elle me l’a promis si je faisais contre mauvaise fortune bon cœur…

Charlotte resta un moment interdite devant ce déluge verbal. Puis, elle pouffa de rire, bientôt imitée par Viviane.

— Ah bien toi alors, on peut dire que tu sais de quoi tu parles quand on te pose une question ! Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris par exemple, mais ça fait rien : je suis certaine que tu vas passer une belle journée avec ta maman et ton petit frère, au « McDo »… ou pas, je sais plus… En tous cas !

— Cent soixante-quatorze dollars et vingt-neuf sous, continua-t-elle à l’intention de Viviane, cette fois. Bonne journée à vous deux ! À bientôt.

— À bientôt, Charlotte !

* * *

— Allô mamie ! On est revenues ! Où êtes-vous ? Est-ce que Jérémie a déjà mangé ?

— Allô Chloé ! On est dans la cuisine. Ton petit frère est rendu au dessert.

Avec une moue de déception, la fillette se propulsa dans la cuisine où, effectivement, le petit Jérémie, quatre ans, la bouche ornée d’une jolie couche de crème au chocolat, souriait de toutes ses dents à l’apparition de sa mère et de sa sœur.

— Alors Chloé, tu as aimé ça faire les commissions avec maman ? J’espère que tu l’as bien aidée, une grande fille comme toi !

— Oui mamie. Mais moi, je n’ai pas dîné… et j’ai un petit peu faim. Si Jérémie n’avait pas déjà mangé, on serait allés au « McDo », mais maman m’a dit que je devais faire contre mauvaise fortune bon cœur. Ça fait que je vais dîner chez toi. D’accord ?

Marie-Claire Brisson, étonnée, regarda sa fille par-dessus la tête de la petite. Viviane se contenta de sourire.

— Je t’expliquerai, maman. Chloé a appris quelque chose à l’épicerie aujourd’hui et il semble bien que c’est rentré dans sa petite tête pour y rester !

Viviane se mit en frais de débarbouiller la figure de son fils. Après avoir embrassé sa petite frimousse réjouie, elle le sortit de sa chaise et le gamin se hâta de retrouver les jouets qui jonchaient le plancher du corridor.

— On n’a pas trop pris de temps, j’espère. On ne t’a pas mise en retard pour ton rendez-vous, toujours ?

Déjà, la petite femme déposait une assiette bien garnie devant sa fille et sa petite-fille.

— Bien non, voyons. Mon rendez-vous est dans une demi-heure seulement. Et ça me prend à peine quinze minutes pour m’y rendre à pied. C’est l’avantage de demeurer près des services, tu sais. Je n’ai qu’à traverser le Mail et le boulevard Laurier, et je suis rendue. Ne t’inquiète donc pas pour moi, Viviane.

— C’est facile à dire, ça, maman. Moi, ce qui m’inquiète, c’est que le docteur Pinard te fasse revenir à son bureau à peine, quoi,… trois semaines depuis ton dernier rendez-vous ? Est-ce qu’on t’a dit pourquoi, toujours ? Moi, j’aime pas ça, ce deuxième rendez-vous si rapproché. Ça m’énerve…

— Énerve-toi donc pas, ma fille ! Quand je suis allée voir le docteur il y a trois semaines, il n’avait pas encore reçu les résultats de mes prises de sang. Je pense que je suis allée au CLSC un peu tard, pour une fois. Là, il les a reçus, et il veut m’en parler, c’est tout. C’est juste ça, je t’assure.

La jeune femme ouvrit la bouche pour protester, mais sa mère l’arrêta d’un geste :

— Voyons, Viviane : il n’y a rien d’inquiétant là-dedans. Ça arrive tout le temps avec les docteurs : quand ils peuvent faire marcher la « castonguette », eux autres, ils sont bien contents, tu sais bien ! J’ai juste soixante-sept ans et je suis en santé. Ça fait que tu n’as pas besoin de t’inquiéter, pas du tout.

— Si tu le dis… Mais donne-moi des nouvelles dès que tu seras revenue, O.K. ? Je vais être chez moi tout l’après-midi. Je vais attendre ton coup de fil.

Marie-Claire émit un rire bref qui éclaira durant quelques secondes son visage habituellement renfrogné, ou du moins sérieux.

— C’est le monde à l’envers ! Habituellement, c’est les parents qui s’inquiètent pour leurs enfants, pas le contraire !…

Viviane sentit le besoin de changer de sujet.

— Parlant des enfants qui s’inquiètent, as-tu eu des nouvelles d’Évelyne et de Christian récemment ? Sont-ils encore de ce monde, ces deux-là ? Moi, je ne me rappelle plus la dernière fois où je leur ai parlé.

— Pareil pour moi. Ton frère et ta sœur, ils vivent à Montréal. C’est à peine à une demi-heure d’ici, mais j’ai parfois l’impression qu’ils habitent une autre planète. Et je te garantis qu’ils ne trouvent pas souvent de « soucoupe volante » pour passer voir leur mère !!! Finalement, je suis chanceuse que toi au moins tu te préoccupes de moi. Peut-être un peu trop d’ailleurs !

— Voyons, maman ! De toute façon, Christian n’a pas d’auto : c’est un peu plus compliqué pour lui de venir à Beloeil. Et puis Évelyne, tu sais comment elle est occupée depuis qu’elle a sa grosse école, là…

— Oui, je sais tout ça. N’empêche que des fois, je les trouve bien négligents… Heureusement que tu n’habites pas loin, toi. Si je devais ne plus voir mes deux petits trésors, je pense que je deviendrais folle… Bon, excuse-moi, mais là, il faut quand même que j’aille me préparer. Prenez le temps de bien dîner. N’oublie pas de bien barrer la porte en partant, surtout. D’accord ?

Chloé, qui avait suivi en silence (pour une fois) la conversation entre les deux femmes, ne résista pas plus longtemps à son envie de placer son grain de sel :

— Moi, mamie, je trouve que tu restes trop loin. Tu devrais t’en aller de Beloeil et venir vivre dans notre maison, à Ste-Julie. On a de la place chez nous, tu sais. La chambre de Jérémie, elle est grande : tu pourrais mettre ton lit dedans. Tu serais bien avec nous autres, mamie.

Marie-Claire s’arrêta net. Elle fit demi-tour et se pencha sur la petite fille toujours attablée. Elle l’entoura de ses bras et la serra contre elle.

— Chère belle amour ! Si tu savais comme mamie t’adore, toi ! Mais je ne suis pas sûre que Jérémie aimerait ça m’avoir dans sa chambre : je ronfle très fort, tu sais…

— Ça le dérangerait pas. Puis, s’adressant au petit garçon concentré sur son camion dont il remplissait la benne de petits blocs multicolores : Hein Jérémie que ça te dérangerait pas si mamie venait rester chez nous ?

Jérémie leva la tête vers sa sœur et sa figure s’illumina d’un large sourire. Puis, sans un mot, il retourna à son activité. Marie-Claire riait encore en entrant dans la salle de bain.

 

Chapitre deux

La nuit était tombée sur la petite rue Savaria, à Ste-Julie, et sur le joli bungalow en briques rouges et déclin d’aluminium blanc. Viviane était seule dans le salon silencieux. Les enfants dormaient dans leur chambre respective. C’était l’heure du désœuvrement. L’heure où les ténèbres ne sont pas qu’extérieures. L’heure de tous les doutes, de toutes les angoisses, de toutes les peurs.

Lentement, Viviane laissa planer son regard sur le petit vestibule qui ouvrait sur les pièces de séjour : salon, salle à manger. Celles-ci étaient meublées très simplement, mais l’ensemble dégageait une impression de confort, de bien-être et de bon goût. Un sofa, une causeuse et deux fauteuils en cuir encadraient un poste de télévision HD grand format, le dernier caprice de Jean-François. La salle à manger attenante, qui donnait sur la porte-fenêtre et sur la cour arrière, accueillait une longue table et six chaises en plus d’un petit vaisselier assorti. Aux murs, deux reproductions de toiles impressionnistes, un portrait de Renoir représentant deux jeunes filles assises au piano, et une scène maritime anglaise de Sisley, qui voisinaient avec une autre, plus moderne celle-là, dont Viviane avait oublié le nom de l’auteur. Jouxtant la salle à manger, une cuisine, petite mais très fonctionnelle, avec ses électroménagers en inox qui brillaient à la lueur de la petite veilleuse allumée toute la nuit. De l’autre côté de la maison, de part et d’autre d’un petit corridor orné de photos de famille, quatre portes, qui marquaient l’entrée de la salle de bains, des chambres des enfants et de la sienne. Un petit escalier près de l’entrée donnait accès au sous-sol, dont une partie était aménagée en salle de jeux et en salle de lavage. C’était à côté de ces pièces que Jean-François voulait installer un petit atelier, lui qui aimait tant bricoler, ainsi qu’une deuxième salle de bain. Mais cette partie du sous-sol était restée inachevée.

Viviane se tenait debout devant la « bay-window » qui ouvrait son salon sur la petite rue obscure, à travers des rideaux de tulle blanche. Sans s’en rendre compte, la jeune femme dont les trente ans allaient être célébrés dans quelques semaines se rongeait les ongles, les yeux dans le vague. Lorsqu’elle réalisa qu’elle avait repris son vieux tic nerveux, signe d’une grande anxiété, elle se hâta de croiser les bras sur sa poitrine.

Elle repassait inlassablement dans sa tête la conversation qu’elle avait eue avec sa mère cet après-midi, au retour de sa visite médicale. Elle scrutait à travers les mots maternels ce qui pourrait justifier son inquiétude. Pourtant, a priori, rien de ce que Marie-Claire lui avait dit ne devrait l’effrayer. Rien, sinon qu’elle avait dû avouer, sous l’insistance de sa fille, mais sans rien préciser, que d’autres examens seraient nécessaires, suite aux premiers résultats fournis par les prises de sang. Et puis, l’effort visible qu’elle avait fait pour prendre un ton rassurant, badin même, elle qui riait si rarement, allant même jusqu’à se moquer gentiment de sa fille et de ses peurs… Non, cela cachait quelque chose, c’est sûr. Mais quoi ? « Mon Dieu, elle ne va pas partir, elle aussi… Ce n’est pas possible… Pas maintenant. Pas déjà. Ce serait trop injuste. Qu’est-ce que je vais devenir », gémit-elle dans le silence de la maison endormie.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi