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L'Étalon

De
220 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de D. H. Lawrence. Écrit après "Le Serpent à plumes" et avant "L'Amant de Lady Chatterley", "L'Étalon" ("St Mawr", dans le titre original), l'un des plus beaux portraits de cheval de toute l'histoire de la littérature, a été publié pour la première fois en 1925, simultanément en Angleterre et aux Etats-Unis, et n'a cessé depuis d'être réédité dans les pays de langue anglaise. Comme souvent chez Lawrence, l'intrigue embrasse une vision panthéiste du monde. Derrière l'inénarrable portrait de Mrs Witt, l'Américaine, ou de celui plus nuancé de sa fille, jeune femme névrosée abandonnant son époux trop civilisé pour sauver de la castration un cheval sauvage et partir s'installer dans les montagnes du Nouveau-Mexique, on devine la tendresse mêlée de férocité de l'écrivain qui débusque, au-delà du puritanisme et des faux-semblants, le pathétique et la nudité de la condition humaine. Fidèle à sa mystique et à sa morale fondées sur un profond respect de la vie instinctive et de la nature, l'auteur de "L'Amant de Lady Chatterley" y médite sur l'univers sexué et poursuit une réflexion souvent amère sur l'homme, cet animal social et politique perverti par des siècles d'idéalisme judéo-chrétien. La sensualité constante du roman, où les paysages et les saisons se transforment parallèlement à l'évolution des sentiments intérieurs, est un éblouissement de l'instant présent qui ne cesse de se métamorphoser, plein de l'élan vital d'une nature primitive. "L'Étalon", avec son lyrisme, sa force dionysiaque, son féminisme et ses propos subversifs sur la sexualité, confirme si besoin ce que la postérité a ratifié: D.H. Lawrence demeure l'un des plus grands écrivains du XXe siècle.


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D. H. LAWRENCE
L'Étalon
traduit de l'anglais par Jean-Yves Lacroix
La République des LettresL ' É T A L O N
Lou Witt avait agi à sa guise si longtemps qu'arrivée à l'âge de vingt-cinq ans,
elle ne savait plus où elle en était. La fantaisie finit toujours par vous faire perdre
complètement pied.
Certes, au bout de quelques temps, sa grande histoire d'amour avec Rico avait
abouti à un échec. Elle avait eu enfin une véritable cause de désespoir. Mais même
là, les choses avaient pris la tournure qu'elle souhaitait. Rico lui était revenu, et,
comme il se doit, ils s'étaient mariés. À présent, elle avait vingt-cinq ans et lui trois
mois de plus: ils formaient un charmant couple d'époux. Il continuait à flirter avec
d'autres femmes, bien sûr. Il n'aurait pas été le beau Rico s'il ne l'eut pas fait. Mais
il était à elle. Oh, oui ! Il suffisait de voir le regard que ses grands yeux bleus lui
jetaient en arrière, par dessus jon épaule — exactement comme un cheval qui
s'éloigne furtivement de son maître — pour deviner à quel point il était
complètement subjugué.
Elle ? Un drôle de petit museau, pas exactement jolie, mais très attirante; et son
air bizarre de jouer à être bien élevée, comme dans un jeu de charade; il y avait
aussi sa curieuse familiarité avec les villes et les langues étrangères; et le vague
sentiment qu'elle donnait d'être une nouvelle venue partout, comme une sorte de
bohémienne, qui se trouve chez elle n'importe où et nulle part; tout cela constituait
les composantes de son charme et de son ratage. Elle n'avait pas vraiment
d'appartenance.
Bien sûr, elle était Américaine: d'une famille de Louisiane, descendue dans le
Texas. Elle était raisonnablement riche, sans proches parents, à l'exception de sa
mère. Mais elle avait été envoyée à l'école, en France, à l'âge de douze ans; depuis
qu'elle avait terminé ses études, elle avait dérivé de Paris à Palerme, de Biarritz à
Vienne, puis était revenue à Londres, via Munich, pour redescendre vers Rome,
pérégrinations entrecoupées de fugaces voyages vers son Amérique.
Quel genre d'Américaine était-elle somme toute ? Et quel genre d'Européenne ?
Elle n'appartenait à aucun lieu. Peut-être plus qu'à tout autre, à Rome, parmi lesartistes et les gens de l'Ambassade.
C'était à Rome qu'elle avait rencontré Rico. Il était Australien, fils d'un
dignitaire du gouvernement, en poste à Melbourne, qui avait été fait baronnet. En
sorte qu'un jour Rico deviendrait Sir Henry, puisqu'il était fils unique. En
attendant, il voltigeait à travers l'Europe, vivant d'une très petite rente — son père
n'était pas riche en capital — et faisait l'artiste. Ils se rencontrèrent à Rome, lorsqu'
ils eurent vingt-deux ans, et eurent une aventure à Capri. Rico était beau, élégant,
même si, la plupart du temps, il avait des taches de peinture sur son pantalon et si
la cravate qu'il ôtait était toujours bonne à jeter. Il déployait force fioritures dans sa
mise, ce qui fascinait les Italiens. Mais, ce faisant, il était aussi circonspect, malin et
sensé que pouvait l'être tout jeune poseur; au fond, il était plein de bons sentiments
quoiqu'il fût inquiet. Inquiet pour son futur, inquiet pour sa place dans le monde; il
était pauvre, brusquement dispendieux, malgré sa propension à l'économie,
brusquement venimeux malgré tous ses efforts pour s'attirer les bonnes grâces,
brusquement ingrat malgré son fardeau de gratitude, brusquement grossier malgré
toutes ses bonnes manières, brusquement détestable malgré une amabilité suave,
digne d'un courtier.
Il était fasciné par l'étrange aplomb de Lou, par ses expériences, sa
"connaissance", sa sagesse gamine, sa solitude, ses jolis vêtements — c'était parfois
un fiasco total —, et son accent traînant du Sud qui était par moment si irritant.
Pourtant, elle n'employait pas du tout d'américanismes, sauf quand elle en glissait
dans ses singuliers spasmes d'ironie acide — quand elle se montrait vraiment très
Américaine !
Et elle était fascinée par Rico. Ils jouaient l'un avec l'autre comme deux
papillons sur une même fleur. Ils firent semblant d'être très pauvres à Rome —
pauvres, ils l'étaient bel et bien; et très riches à Naples. Tout le monde ouvrait
grand les yeux en les voyant. Enfin ils eurent cette aventure à Capri.
Mais chacun exerçait une mauvaise influence sur les nerfs de l'autre. Elle tomba
malade. Sa mère apparut. Il ne put supporter Mrs Witt, Mrs Witt ne le supporta pas
davantage. Une terrible quinzaine s'ensuivit. On fourra Lou dans un hôpital tenupar des soeurs en Ombrie; Rico partit comme une flèche pour Paris. Rien n'aurait
pu l'arrêter. Il fallait qu'il rentrât en Australie.
Il se rendit à Melbourne, et, tandis qu'il s'y trouvait, son père mourut, lui
laissant un titre de baronnet et des revenus modestes. Lou effectua un autre voyage
en Amérique; ce fut comme si c'avait été la plus étrange des terres étrangères. Elle
en repartit démoralisée, assoiffée d'Europe, et, bien sûr, condamnée à rencontrer
Rico à nouveau.
Ils ne pouvaient rester séparés, même si, au cours de leur correspondance,
quelque peu succinte, il l'avait informée qu'il allait "probablement" épouser une
jeune fille qu'il aimait beaucoup, une amie d'enfance, fille unique d'une des plus
anciennes familles de Victoria. Cela n'en disait pas long.
Il ne commit pas cet acte "probable", mais réapparut à Paris, habité par le désir
de peindre comme un fou, terriblement inspiré par Cézanne et le vieux Renoir. Il
dîna à la Rotonde avec Lou et Mrs Witt, qui, avec la curieuse prétention
démocratique de la Nouvelle-Orléans, regarda autour du bar avec un mépris
sauvage, et Rico comme un élément du spectacle: "Certainement, dit-elle, quand
ces gens d'ici ont de l'argent, ils tombent amoureux d'un estomac plein. Et quand
ils n'ont pas d'argent, ils tombent amoureux d'une poche bien remplie. Je ne me
suis jamais trouvée dans un endroit plus répugnant. Ils prennent l'objet de leur
amour comme certaines personnes prennent des pilules digestives".
Elle observait de ses yeux gris, en amande, profonds, pénétrants, assise bien
droite et silencieuse, à l'aise dans ses vêtements américains de bonne coupe. Puis
elle déchargeait une de ses rafales de mitraille du genre susdit, ce qui laissait
toujours Rico frémissant.
Mrs Witt exécrait Paris, "cette ville sordide, funeste". "Il est inévitable que
quelque chose de funeste m'arrive dans cette ville sinistre et malpropre, dit-elle. Je
sens de la contagion dans l'air. Pour l'amour du ciel, Louise, partons pour le Maroc
ou quelque autre endroit.
— Non maman chérie, je ne peux plus maintenant. Rico m'a demandé del'épouser, et j'ai accepté. Pensons à un mariage voulez-vous ?
— Voilà ! dit Mrs Witt. J'avais bien dit que c'était une ville funeste !"
Et un rictus particulier d'extrême mécontentement, très néo-orléanais, apparut
autour de son nez pointu. Mais Lou et Rico ayant, tous deux, vingt-quatre ans,
avaient passé l'âge d'obéir. Et, quoi qu'il en fût, Lou serait Lady Carrington. Mais
Mrs Witt était exaspérée au-delà de toute exaspération. Elle eût presque préféré
que Lou se laissât enlever par un fort des halles grand et brutal. Mrs Witt était à
l'âge où la malveillance du mâle, du vieil Adam, commence à se profiler au-dessus
de toutes les mensurations sociales. Et pourtant — et pourtant... mieux valait avoir
Lady Carrington pour fille puisque Lou était ce qu'elle était.
Il y eut un mariage. Après quoi Mrs Witt repartit pour l'Amérique; Lou et Rico
louèrent une petite maison, à Westminster, et entreprirent de s'intégrer à une
certaine couche de la société anglaise. Rico devenait un portraitiste presque à la
mode. Du moins, lui l'était, que ces portraits le fussent ou non. Et Lou, elle aussi,
l'était à peu près: presque un succès. Il y avait pourtant une sorte de défaut quelque
part. En dépit des apparences, ni Rico ni elle ne s'assimileraient jamais à quelque
société que ce fût. Ils étaient de la race des artistes à la dérive. Cependant, ni l'un ni
l'autre ne s'en satisfaisaient. Ils voulaient être au diapason, faire bonne figure.
De là, donc, la petite maison à Westminster, les portraits, les dîners, les amis et
les visites.
Mrs Witt apparut et, sarcastiquement, s'établit dans une suite d'un hôtel
tranquille mais de classe respectable, non loin de là. Le caractère dérisoire des
choses n'échappa nullement à la maliginité terrible de ses yeux gris. Comme si elle
saisissait mieux le sens de toute chose.
Lou et Rico exercèrent, l'un sur l'autre, un curieux effet d'épuisement. Ils
s'aimaient beaucoup. Un certain lien les rattachait. Or c'était une étrange vibration
des nerfs, plutôt que du sang. Un attachement nerveux, plutôt qu'un amour sexuel.
Une curieuse tension de volonté, plutôt qu'une passion spontanée. Chacun était,
étrangement, sous la domination de l'autre. Ils formaient une paire: il fallait qu'ilsfussent ensemble. Mais, malgré cela, bientôt ils s'émancipèrent. Cet attachement de
la volonté et des nerfs était destructeur. Dès que l'un se sentait fort, l'autre tombait
malade. Dès que le malade recouvrait ses forces, celui qui s'était senti bien
déclinait.
Tacitement, le mariage se transforma en amitié platonique. C'était un mariage
dépourvu d'intimité sexuelle. Le sexe était écrasant et fatiguant, ils s'en écartèrent
et devinrent comme frère et soeur. Ils continuaient cependant à être mari et femme.
L'absence de relations physiques était une secrète source de malaise et de chagrin
pour l'un et l'autre. Aucun des deux ne voulait l'accepter. Rico regardait les autres
femmes avec des yeux contemplatifs, anxieux.
Mrs Witt prenait note de tout, observant comme si elle guettait derrière une
palissade, à l'instar d'un puissant démon élégamment vêtu, plein d'une inquiétante
énergie et d'un sens des choses dévastateur. Elle parlait peu, mais ses petites
remarques, mordantes à l'occasion, révélaient le mépris qu'elle éprouvait envers le
couple. Rico recevait des gens intelligents et connus. Mrs Witt apparaissait, dans
ses robes du soir new-yorkaises et portait quelques beaux bijoux. Elle avait grande
allure avec sa vigoureuse chevelure grise. Ses yeux gris, aux paupières lourdes,
étaient le désespoir de toute hôtesse. Ils regardaient trop de choses accablantes. Il
était évident que tous ces Anglais intelligents, célèbres, lui portaient terriblement
sur les nerfs, avec leur mentalité pointilleuse et leurs discriminations subtilement
élaborées. Elle avait envie d'envoyer son pied dans toutes ces distinctions finement
policées. Elle pensait continuellement à la maison de sa jeunesse: les plantations,
les nègres, — la sarcastique tristesse qui sous-tendait cette puissante quoique
nonchalante existence. Et, avec un rien de la tristesse de son Amérique, elle aurait
voulu fissurer la componction des salons londoniens. Aussi, naturellement,
n'étaitelle pas bien vue.
Mais comme elle était une femme d'énergie, il lui fallait faire quelque chose.
Pendant la dernière partie de la guerre, elle avait travaillé en France avec la
CroixRouge américaine, en tant qu'infirmière. Elle adorait les hommes — les hommes
véritables. Mais, une fois en étroit contact avec eux, il était difficile de définir ce
qu'elle entendait par hommes "véritables". Elle n'en rencontra jamais.Elle avait émergé de la débâcle de la guerre, en emportant un étrange débris, en
la personne de Geronimo Trujillo. C'était le fils d'un Mexicain et d'une Indienne
Navajo de l'Arizona. Quand on le connaissait bien, on discernait en lui le vrai métis,
même si, au premier regard, il pouvait passer pour un citoyen bronzé de n'importe
quelle nation, en particulier de France. Il ressemblait à un certain type de Français,
avec ses yeux sombres curieusement enfoncés, ses cheveux noirs et raides, sa fine
moustache ombreuse, ses joues plutôt longues et sa manière de se tenir presque
avachi, sardonique. C'était seulement lorsqu'on le connaissait, qu'on le regardait
droit dans les yeux, qu'on percevait l'inoubliable étincelle de l'Indien.
Il avait été sévèrement commotionné par un obus et resta quelques temps
infirme. Mrs Witt, qui l'avait soigné jusqu'à sa convalescence, lui demanda où il
irait ensuite. Il n'en savait rien. Son père et sa mère étaient morts, il n'y avait rien
qui l'incitât à retourner à Phoenix, en Arizona. Ayant été éduqué dans une école
indienne, le pauvre garçon n'avait absolument aucune place dans la vie. Un laissé
pour compte parmi tant d'autres.
Il y avait quelque chose de l'"apache" parisien dans son apparence; mais il était
constamment réservé, nerveusement, replié sur lui-même. Il intrigua Mrs Witt.
— Très bien, Phoenix, dit-elle, refusant d'adopter son nom espagnol. Je vais voir
ce que je peux faire.
Ce qu'elle fît se résuma à lui trouver une place dans une sorte de manoir, chez
des connaissances. Il s'occupait très bien de ses chevaux et sa réussite, dans
l'élevage des poulets, des oies et des pintades, était étonnante. Quelques temps
après le mariage de Lou, Mrs Witt réapparut à Londres, venant de la campagne,
avec Phoenix à sa remorque et un couple de chevaux. Elle avait décidé qu'elle
chevaucherait dans le parc le matin et, de cette façon, verrait le monde. Phoenix
serait son écuyer. Et elle faisait son apparition dans la tenue que Rico redoutait: un
costume magnifiquement coupé et des bottes parfaites, une élégante bombe noire
sur d'élégants cheveux gris, chevauchant un hongre gris aussi élégant qu'elle,
regardant par-delà son nez louisianais, prétentieux, inquisiteur, méprisant, trèsLouis XVI, les gens de Picadilly, tandis qu'elle traversait en direction de Row, suivie
de l'ombre taciturne de Phoenix, chevauchant un alezan à trois pieds blancs,
comme s'il avait poussé là.
Mrs Witt, comme tant d'autres gens, s'attendait toujours à trouver quelque part
le véritable "beau" monde ou le véritable "grand" monde. Elle ne fut pas vraiment
convaincue par ce qu'elle vit au Bois de Boulogne, ou à Monte Carlo, ou sur le
Pincio: tout cela était un peu mesquin, pas très ragoûtant et guère grand. Ainsi
était-elle, avec ses yeux gris d'aigle, son teint splendide et sa santé, solide comme
une arme, une femme de cinquante ans qui laissait tomber légèrement ses
paupières, un peu nerveuse, mais résolue à mépriser le monde qui se pressait à
Rotten Row.
Son entrée, elle la fit toutes voiles dehors, montant et descendant le canal où,
comme pour une régate, naviguaient cavaliers et cavalières sous les frondaisons du
parc. Certes, il y avait des jeunes filles ravissantes dont les cheveux se déployaient
jusqu'aux lombes, sur de joyeux poneys. Et des papas affreusement tirés à quatre
épingles. Et des mamans corsetées qui avaient l'air de s'apprêter à verser le thé
entre les oreilles de leur cheval, de converser avec une banale aisance, un oeil sur la
théière et l'autre sur la visiteuse avec qui elles s'entretenaient, le reste à l'avenant:
regards scrutateurs de l'hôtesse qui se posaient sur les quidams alentour, la
matrone anglaise ayant la capacité surprenante, quelque peu terrifiante, d'évaluer
en un éclair; or Mrs Witt songeait aux vieilles mammies noires, là-bas, en
Louisiane. Ses yeux se transformaient en poignards tandis qu'elle observait les
jeunes Anglais de bonne coupe, tondus, déhanchés. Elle dédaignait ostensiblement
les juifs prospères.
C'était encore le temps où les automobiles n'avaient pas le droit d'entrer dans le
parc, mais Rico et Lou, glissant autour de Hyde Park Corner, et remontant Park
Lane dans leur voiture, regardaient l'inflexible cavalière et son écuyer saturnien
avec une sorte de désarroi. Mrs Witt semblait pointer un pistolet vers la poitrine de
chacun des cavaliers et de chacune des cavalières et lancer: La virilité ou la vie ! La
féminité ou la vie ! Elle ne savait pas elle-même ce qu'elle aurait voulu qu'ils
fussent: mais c'est quelque chose d'aussi démocratique qu'Abraham Lincoln etd'aussi aristocratique qu'un tsar russe, d'aussi intellectuel qu'Arthur Balfour et
d'aussi taciturne et non-idéaliste que Phoenix. Bref, tout à la fois.
Il n'y avait rien à faire: il fallut que Lou s'achetât un cheval et le montât au côté
de sa mère, ne fût-ce que pour des motifs de décence. Mrs Witt ressemblait
tellement à un pistolet lisse, bien moulé, en bronze, que Lou dut faire figure de
fourreau. Et vraiment, elle était jolie avec ses bouquets de cheveux sombres,
bouclés, nés Nouvelle-Orléans, pareils à des grappes de raisins, avec ses étranges
yeux bruns, peu assortis, qui semblaient un peu ensommeillés et vagues, quoiqu'ils
fussent, en même temps, aussi vifs que ceux d'un écureuil. Elle était légère et
élégante, un rien désinvolte, et quelqu'un suggéra qu'elle devait faire du cinéma.
En tout cas, elles étaient dans les rubriques mondaines le lendemain matin: il y
avait deux nouvelles et frappantes personnalités ce matin sur le Row, Lady Henry
Carrington et sa mère Mrs Witt, etc. Cela plut à Mrs Witt, quoi qu'elle en dît. À Lou
aussi. Infiniment. Elle s'épanouissait tout simplement à la lumière de la réclame.
— Rico chéri, il vous faut un cheval.
Le ton était doux, traînant, du Sud, mais le sous-entendu recouvrait une
détermination inflexible. Ce fut en vain que Rico exprima son malaise (il avait une
façon de frémir et de se tortiller qu'il avait peut-être apprise à Oxford). Ce fut en
vain qu'il protesta qu'il ne savait pas monter à cheval, et que monter à cheval ne
l'intéressait pas. Il se mit véritablement en colère: son beau nez arqué se tendit et sa
lèvre supérieure se rétracta au-dessus de ses dents, comme il advient à un chien qui
va mordre mais qui n'ose pas vraiment le faire.
C'était cela, Rico n'osait pas vraiment mordre. Non qu'il eût véritablement peur
des autres. Il avait peur de lui-même, s'il se laissait aller. Il aurait pu mettre en
pièces, au plus fort d'une éruption de colère — qui eût duré autant que sa vie —
toute cette ravissante image qu'induisait la charmante et jeune épouse, ou le
délicieux petit chez-soi, sinon le succès fascinant d'un portraitiste à la mode;
cependant il réalisait aussi de "grands" portraits: avec de la couleur, de la
magnifique couleur, et en même temps de la forme, de la forme merveilleuse. Ilavait composé son petit tableau vivant au prix d'un grand effort. Il répugnait à faire
irruption comme un cheval devenu, soudain, méchant — Rico ressemblait en réalité
plus à un cheval qu'à un chien, un cheval qui pouvait devenir mauvais à n'importe
quel moment. Pour l'instant, il était sage, très sage, dangereusement sage.
— Mais, Rico chéri, je croyais que vous aviez coutume de monter à cheval, en
Australie, quand vous étiez plus jeune ? Ne m'avez-vous pas tout raconté à ce sujet,
hum ? — et lorsqu'elle s'arrêta sur ce hum lent et chantant, qui agissait sur lui
comme un excitant et une drogue, il sut qu'il était battu.
Lou gardait sa jument rousse dans une écurie, à l'arrière leur maison de
Westminster, et faisait toujours un petit détour par les box. Elle éprouvait une drôle
de petite nostalgie pour cet endroit: quelque chose qui, réellement, la surprenait.
Jamais elle n'avait pensé qu'elle s'intéresserait, un jour, aux chevaux, aux écuries et
aux palefreniers. Pourtant, c'était le cas. Peut-être était-ce le résultat d'associations
d'idées avec le Texas de son enfance. Quoi qu'il en fût, sa vie avec Rico, dans
l'élégante petite maison, mais aussi ses obligations sociales lui apparurent comme
un rêve dont la réalité substantielle prenait forme ici, dans les écuries, à
Westminster, auprès de sa jument rousse, auprès du propriétaire des écuries, Mr
Saintsbury, et des palefreniers qu'il employait.
Mr Saintsbury était un homme âgé, chevalin lui-même, aux allures de vieille
fille, et qui adorait la résonance des titres.
— Lady Carrington ! Est-ce possible ! Vous êtes revenue chez nous pour nous
apporter un peu de compagnie, je vois. Je ne sais pas ce que nous ferons si jamais
vous partez, nous serons tellement seuls ! Et il darda sur elle son sourire de vieille
demoiselle. "Peu importe combien ce matin est gris, votre Seigneurie ferait tomber
sur nous un rayon de soleil. Poppy va bien, je pense...".
Poppy était une jument rousse à l'oeil étonné, aux pieds tachetés, et, en effet,
elle se portait bien. Mr Saintsbury souriait de sa bouche de rombière et montrait
toutes ses dents.
— Venez avec moi, Lady Carrington, et regardez ce nouveau cheval qui m'arrive,à l'instant, de la campagne. Je pense qu'il vaut le coup d'oeil, et je crois que votre
Seigneurie a quelques instants à perdre.
Sa Seigneurie n'avait que trop d'instants à perdre. Elle suivit le fringant bellâtre,
bien rasé, à travers la cour, jusqu'à un fourgon à chevaux et attendit qu'il ouvrit la
porte.
Dans l'obscurité, elle distingua un beau cheval bai dont les oreilles, nettement
découpées, se dressèrent comme des dagues sur sa tête nue, tandis qu'il se
retournait gracieusement pour regarder par la porte ouverte. Il avait de grands
yeux noirs, brillant d'un éclat de naïveté, et cet air de tranquillité tendue et alerte
qui révèle qu'un animal peut être dangereux.
— Est-il calme ? demanda Lou.
— Ma foi, oui, milady. Il est calme avec ceux qui savent s'y prendre avec lui.
Hop, garçon ! Hop, ma beauté ! Allons, hop ! St Mawr !
Loquace même avec les animaux, il s'avança lentement et mit, sur l'épaule du
cheval, une main douce et paisible comme une mouche qui se pose. Lou vit la peau
brillante se froncer un peu, dans une sorte d'expectative où l'appréhension semblait
frémissante; enfin l'ombre de la main frôla le liquide cuprique éclatant de la robe.
L'animal se décontracta à nouveau.
— Calme avec ceux qui savent s'y prendre, et un peu voyou avec ceux qui ne
savent pas. Voilà le pacte, n'est-ce pas St Mawr ?
— Comment s'appelle-t-il ? demanda Lou.
L'homme répéta le nom avec une légère distorsion galloise.
— Il vient de la frontière galloise, il appartient à un gentleman gallois, Mr
Griffith Edwards. Mais il veut le vendre.
— Quel âge a-t-il ? demanda Lou.
— Environ sept ans, sept ans et cinq mois, dit Mr Saintsbury, baissant la voix
comme si c'était un secret.— Pourrait-on le monter dans le parc ?
— Mon Dieu, oui. Je dirais qu'un monsieur qui saurait le tenir pourrait très bien
le monter et avoir fîère allure dans le parc".
Lou décida, sur-le-champ, que cette figure de grande allure serait celle de Rico.
Car elle était déjà à demi amoureuse de St Mawr. Il était d'une couleur rouge doré
admirable — et puis, un feu sombre, invisible, semblait émaner de lui. Mais, dans
ces grands yeux noirs, on sentait une intention trouble. Quelque chose lui disait que
ce cheval n'était pas vraiment heureux; que, au tréfonds de sa conscience animale,
s'insinuait un ressentiment, à peine révélé, un sentiment diffus d'hostilité. Elle se
rendit compte qu'il était sensible, malgré sa force flamboyante; nerveux aussi, plein
d'un malaise de susceptibilité qui pourrait le rendre vindicatif.
— A-t-il des manies ? demanda-t-elle.
— Pas que je sache, milady: pas des manies à proprement parler. Mais c'est une
de ces créatures fantasques, à y regarder de près. Or celui-ci, c'est comme s'il était
un rien à vif, et pas moyen de répondre de lui.
— Où est le point à vif ? demanda Lou, quelque peu perplexe. Elle pensait qu'il
pouvait bel et bien souffrir de quelque douleur physique.
— Et bien, c'est difficile à dire, milady. Si c'était un être humain, vous diriez que
quelque chose s'est mal passé dans sa vie. Mais un cheval ce n'est pas cela
exactement. Un pur-sang, comme St Mawr, a besoin de compréhension, et je ne
sais pas si quelqu'un le maîtrise réellement. J'avoue que je ne le maîtrise pas
moimême. Je conçois qu'il s'agit d'un animal spécial qui a besoin d'une sorte de
toucher spécial, et je souhaiterais qu'il l'ait, si seulement je savais en quoi elle
consiste".
Elle regarda l'éblouissant animal qui se tenait debout, les oreilles en arrière, le
mufle détourné, mais en attente, comme s'il s'apprêtait à conduire la foudre. C'était
un étalon. Quand elle en prit conscience, il l'effraya davantage.— Pourquoi Mr Griffith Edward veut-il le vendre ?" demanda-t-elle.
— Eh bien, milady, ils l'ont élevé pour le faire saillir, mais il n'a pas répondu.
Certains chevaux sont ainsi: ils ne semblent pas désirer les juments, pour une
raison ou pour un autre. En tout cas, ils ne pouvaient pas le garder pour la saillie.
Et comme vous voyez, c'est un puissant, un splendide cheval, net comme un sou
neuf, dévoré par sa propre puissance. Mais pas question de le mettre entre des
brancards. Il ne le supporterait pas. C'est un cheval de selle, magnifique en action,
fantastique à monter. Il faut le tenir, voilà tout".
Lou sentit qu'il y avait quelque chose derrière la réticence de l'homme.
— A-t-il jamais fait un écart ? demanda-t-elle avec appréhension.
— Fait un écart ? répondit l'homme. Eh bien, je dois l'admettre, il a eu deux
accidents. Le fils de Mr Griffith Edwards le montait un peu brutalement, là-bas,
dans la forêt de Dean, et le jeune homme a eu la tête fracassée contre la branche
basse d'un chêne. Quelque temps plus tôt, il avait écrasé un palefrenier contre le
côté d'un box en le blessant grièvement. Mais, aux deux fois, c'étaient des accidents,
milady. Des choses comme cela arrivent.
L'homme parlait d'un ton mélancolique, fataliste. Le cheval, oreilles plaquées
en arrière, semblait écouter, manifestant sa tension, le mufle détourné. Il avait l'air
d'un être de grande race, passionné, qui a été jugé et condamné.
— Puis-je te demander comment tu vas ? dit-elle au cheval, s'approchant un peu
plus, dans sa robe blanche d'été et levant sa main qui resplendissait d'émeraudes et
de diamants. Il s'écarta d'elle, comme si un vent l'avait poussé. Puis il pencha la tête
et la regarda de côté, de ses yeux noirs et profonds. "Moi, je vais bien, il me
semble", dit-elle, s'approchant davantage, tandis qu'il la regardait. Elle posa la
main sur son flanc, et lui donna doucement de petites claques. Puis elle le tapota
sur l'épaule, enfin sur l'arc dur, tendu, du cou. Elle sursauta, sentant la chaleur de
cette existence qui pénétrait jusqu'en son tréfonds, à travers la laque du rouge
cuivré et brillant. Si soyeuse, si profonde, si brûlante de vie ! Elle s'arrêta, comme
pour réfléchir, tandis que sa main restait sur le cou du cheval dressé en arc vers lesoleil. Vaguement, en son âme lasse de jeune femme, une vieille complicité semblait
affluer.
Elle voulait acheter St Mawr.
— Je pense, dit-elle à Saintsbury, que si je peux je l'achèterai. L'homme la
regarda longuement et d'un oeil pénétrant.
— Eh bien, milady, dit-il finalement, rien ne vous sera refusé. Mais qu'en ferait
votre Seigneurie, si je puis être aussi direct ?
— Je ne sais pas, répondit-elle, vaguement. Je pourrais l'emmener en
Amérique.
L'homme fit une autre pause, puis déclara: "On dit que c'est ce qui a "fait"
certains chevaux, quand on les a conduits au-delà des mers, en Australie ou dans
des endroits de ce genre. Vous pourriez être récompensée: sait-on jamais".
Elle voulait acheter St Mawr. Elle voulait qu'il lui appartînt. Pour une raison ou
pour une autre, la vision qu'elle avait de lui, de sa puissance, de son alerte intensité,
de son inflexibilité, lui donnaient envie de pleurer. Elle ne pleurait jamais; sauf,
parfois, de vexation, ou pour qu'on la laissât agir à sa guise. En ce qui concernait les
pleurs, son coeur se sentait aussi sec qu'une noix dans un pudding de Noël. À quoi
servaient les larmes, de toute façon ? Il fallait sans cesse tenir bon, dans cette vie, ne
jamais fléchir, ne jamais céder. Les larmes ne faisaient que vous laisser affaibli et
en loques. Mais, à présent, comme si ce feu mystérieux qui émanait du corps du
cheval, avait brisé un roc en elle, elle rentra, se cacha dans sa chambre et pleura
tout simplement. La sauvage, la si brillante et alerte tête de St Mawr semblait la
contempler depuis un autre monde. C'était comme si elle avait eu un songe, comme
si les remparts de son propre monde se fussent brusquement écroulés, et qu'ils
l'eussent laissée dans une profonde obscurité, au coeur de laquelle les grands yeux
phosphorescents du cheval l'observaient, mus par une interrogation démoniaque.
Cependant elle revoyait ses oreilles dénudées se dresser, en poignards, par-dessus
les lignes nues de sa tête inhumaine et du grand corps brillant du feu de la
puissance.Que se passait-il donc ? Un dieu terrible la regardait-il, depuis ses ténèbres
éternelles ? Ainsi avait-elle perçu les yeux de ce cheval; éclatants, effrayants, en leur
froncement, interrogateurs mais contenant une larme blanche de lumière: une
menace. Quelles étaient son inhumaine question, sa mystérieuse menace ? Elle ne
savait pas. C'était un splendide démon: elle devait le vénérer.
Elle se dissimula afin d'éviter Rico. Elle ne pouvait supporter la trivialité et la
superficialité de ses relations humaines. Se profilant, semblable à un dieu
ténébreux, il y avait la tête de la bête, ses larmes, ses yeux questionneurs. Et elle
sentait qu'il lui interdisait d'être la personne ordinaire, commune, qu'elle était à
l'accoutumée. Il lui interdisait d'être seulement la femme de Rico, la jeune Lady
Carrington ainsi que tout ce qui s'ensuivait. En réalité, le cheval la hantait. Il l'avait
regardée comme elle n'avait jamais été vue auparavant: ah ces pupilles luisantes,
fendant l'obscurité, comme portées par la flamme du grand corps carmin ! Quelle
signification en tirer, de quoi cela la bannissait-il ? Elle sentait une gangue sur son
coeur; il en sourdait une étrange autorité qu'elle n'osait, ni ne pouvait comprendre.
Peu importait où elle se trouvait, ce qu'elle faisait; au fond de sa conscience se
dessinait une grande, une importante figure, soutachant un arrière plan sombre: St
Mawr, la regardant sans vraiment la voir; n'incarnait-il pas une menace, une
condamnation ? Un maître de la condamnation. Voilà ce qu'il semblait être ! "Vous
pensez à quelque chose, Lou ma chérie" ! lui dit Rico ce soir-là.
Il était si rapide et sensible à détecter les humeurs, si fascinant en l'occurrence.
Et ses grands yeux bleus, légèrement proéminents, au blanc quelque peu injecté de
sang, lui jetèrent un vif regard, inquisiteur et anxieux, avec une touche de crainte,
comme si sa conscience était déjà mal à l'aise. Il était un peu comme un cheval,
mais parce qu'il frissonnait toujours d'une sorte de froide, sinon dangereuse
défiance, qu'il recouvrait d'un amour anxieux.
De ses yeux, on retenait un sentiment d'impuissance qui faisait de lui un inquiet.
D'ordinaire elle répondait par la pitié à l'impuissance qui envahissait son regard.
Mais, après avoir vu, dans les yeux nerveux du cheval, comme une fulgurance
venue d'un inappréhendable lointain, l'anxiété ostensible de l'homme réveillait safureur. Rico était si beau et se maîtrisait si bien. Il était doué d'une amabilité
galante et d'une perspicacité véritablement mondaine. Il fallait qu'on l'admirât; du
moins elle le devait. Mais après tout... après tout, c'était du bluff, une pose. Il la
faisait fonctionner délibérément. Une pose. Elle avait lu des psychologues qui
disaient que tout est pose. Même en ce qu'il y a de mieux. Mais, à présent, elle
prenait conscience que chez les hommes et chez les femmes tout est pose
uniquement quand quelque chose fait défaut. Et les voilà rejetés vers leurs ruses. Or
le flux noir et farouche, dans les yeux du cheval, n'avait rien de la pose. C'était
quelque chose de plus singulier, de si réel, la seule chose, d'ailleurs, qui fût réelle.
— Est-ce que je pensais à quelque chose ? répondit-elle à sa manière lente,
amusée, désinvolte. Comme si tout était pour elle si ordinaire et facile. Et c'était le
cas, lorsque le côté dur et poli de sa personne dominait. Mais le problème n'était
pas là.
— Je pense que oui, Loulina. Jouerons-nous à pile ou face ?
— N'en prenez pas la peine, dit-elle. Je pensais, oui, je pensais à quelque chose,
à un cheval bai du nom de St Mawr".
Son secret, presque, glissa de ses yeux.
— Le nom est terriblement séduisant, dit-il en riant.
— Loin d'être aussi séduisant que la créature elle-même. J'ai l'intention de
l'acheter.
— Pas pour de bon ! dit-il. Mais pourquoi ?
— Il est tellement séduisant que je vais l'acheter pour vous.
— Pour moi ? Chérie ! Comme vous tenez n'importe quoi pour acquis lorsqu'il
s'agit de moi. Je pourrais ne pas le trouver séduisant du tout. Comme vous le savez,
je n'ai guère d'inclination pour les chevaux... Et puis combien coûte-t-il ?
— Ça, je n'en sais rien, Rico chéri. Mais je suis sûre que vous l'adorerez, ne
serait-ce que pour moi.Elle sentait, à présent, qu'elle jouait seulement sa propre partie.
— Lou mon amour, ne dépensez pas une fortune pour m'acheter un cheval, dont
je ne veux pas. En toute honnêteté, je préférerais une voiture.
— Ne voudriez-vous pas monter avec moi dans le parc, Rico ?
— Honnêtement, ma chère Lou, je n'en ai pas envie.
— Pourquoi non, mon chéri ? Vous seriez si beau. Je voudrais bien que vous le
fassiez. Et, quoi, qu'il en soit, venez avec moi voir St Mawr.
Rico était partagé. Il éprouvait un certain sentiment de malaise à l'égard des
chevaux. En même temps, il aurait beaucoup aimé faire preuve d'élégance dans le
parc. Ils se rendirent aux écuries. Un petit palefrenier gallois arrosait le cheval.
— Mon Dieu, oui assurément il est beau: quelle merveilleuse couleur ! Presque
orange ! Mais plutôt grand dirais-je pour monter dans le parc.
— Non, pour vous il est parfait. Vous êtes si grand vous-même.
— Il serait merveilleux dans une composition. Cette couleur !
Et tout ce que Rico pouvait faire était de fixer le cheval avec l'oeil de l'artiste,
lançant aussi un coup d'oeil au palefrenier. "Ne pensez-vous pas que l'homme est
assez fascinant aussi" ? dit-il, se caressant le menton d'un air artiste et pénétrant.
Le palefrenier, Lewis, était un garçon petit, vif, aux jambes plutôt arquées,
mollement bâti, d'âge indéterminé, avec une touche de cheveux noirs et une petite
barbe noire. Il prenait soin de l'éclatant St Mawr, en plein air. Le cheval était
réellement glorieux: tel une fleur de souci, il avait un pur lustre doré, un vernis de
laque d'or vert, sur un brûlant rouge-orangé. Là, sur l'épaule, on voyait luire la
laque jaune. Lewis, petite brosse d'homme, pansait avec attention le cheval,
indifférent à ce qui se passait alentour, avec une absorption qui semblait presque
rituelle. Il était comme une ombre au service du rutilant animal.
— Il est inséparable du cheval, dit Lou. Si nous achetons St Mawr, on nousdonne l'homme avec.
— Il serait tellement amusant à peindre; un contraste si extraordinaire ! Mais,
chérie, j'espère que vous n'allez pas insister pour acheter ce cheval. C'est si
effroyablement cher.
— Maman m'aidera. Vous auriez si grande allure sur lui, Rico.
— Si jamais j'osais prendre la liberté de monter sur son dos !
— Pourquoi non !
Elle traversa la cour pavée. "Bonjour, Lewis. Comment va St Mawr ?" Lewis se
redressa et la regarda de dessous la touffe de cheveux noirs qui lui retombait sur le
front. "Bien" dit-il. Il la regarda tout droit d'un air interrogateur. Il avait des yeux
gris pâle, qui semblaient phosphorescents et ressemblaient à ceux d'un chat à
l'affût, caché sous un buisson. Lou, avec ses yeux bruns, dissemblables,
étrangement perplexes, se sentit découverte. "C'est un petit bonhomme banal,
pensa-t-elle; mais il sait reconnaître une femme et un cheval, à première vue".
À haute voix, elle demanda, avec son accent traînant du Sud: "Comment
croyezvous qu'il se comporterait avec Sir Henry ?" Lewis tourna ses yeux enfoncés,
froidement aux aguets, vers le jeune baronnet. Rico était grand et beau, bien
balancé sur ses hanches. Il avait le visage allongé, régulier, avec les cheveux
ramenés tout droit en arrière du front. Ils semblaient aussi impeccablement coupés
que ses vêtements, et, comme eux, perpétuellement présentables. On aurait pu
imaginer son visage malpropre, ou échevelé et mal rasé. Il était parfaitement
préparé pour les finalités sociales. Si on lui avait coupé la tête comme à
JeanBaptiste, cela eût constitué une chose complète en soi, et il ne lui aurait pas manqué
un corps. Le corps était superbement façonné; la tête, une de ces fameuses "têtes
parlantes" de la jeunesse moderne, avec des sourcils méphistophéliques, de grands
yeux bleus proéminents, et une bouche incurvée, furieusement...

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