Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Partagez cette publication

Du même publieur

D. H. Lawrence
L'Étalon
traduit de l'anglais par Jean-Yves Lacroix
La République des Lettres
L'Étalon
Lou Witt avait agi à sa guise si longtemps qu'arrivée à l'âge de vingt-cinq ans, elle ne savait plus où elle en était. La fantaisie finit toujours par vous faire perdre complètement pied.
Certes, au bout de quelques temps, sa grande histoire d'amour avec Rico avait abouti à un échec. Elle avait eu enfin une véritable cause de désespoir. Mais même là, les choses avaient pris la tournure qu'elle souhaitait. Rico lui était revenu, et, comme il se doit, ils s'étaient mariés. À présent, elle avait vingt-cinq ans et lui trois mois de plus: ils formaient un charmant couple d'époux. Il continuait à flirter avec d'autres femmes, bien sûr. Il n'aurait pas été le beau Rico s'il ne l'eut pas fait. Mais il était à elle. Oh, oui ! Il suffisait de voir le regard que ses grands yeux bleus lui jetaient en arrière, par dessus jon épaule — exactement comme un cheval qui s'éloigne furtivement de son maître — pour deviner à quel point il était complètement subjugué.
Elle ? Un drôle de petit museau, pas exactement jolie, mais très attirante; et son air bizarre de jouer à être bien élevée, comme dans un jeu de charade; il y avait aussi sa curieuse familiarité avec les villes et les langues étrangères; et le vague sentiment qu'elle donnait d'être une nouvelle venue partout, comme une sorte de bohémienne, qui se trouve chez elle n'importe où et nulle part; tout cela constituait les composantes de son charme et de son ratage. Elle n'avait pas vraiment d'appartenance.
Bien sûr, elle était Américaine: d'une famille de Louisiane, descendue dans le Texas. Elle était raisonnablement riche, sans proches parents, à l'exception de sa mère. Mais elle avait été envoyée à l'école, en France, à l'âge de douze ans; depuis qu'elle avait terminé ses études, elle avait dérivé de Paris à Palerme, de Biarritz à Vienne, puis était revenue à Londres, via Munich, pour redescendre vers Rome, pérégrinations entrecoupées de fugaces voyages vers son Amérique.
Quel genre d'Américaine était-elle somme toute ? Et quel genre d'Européenne ? Elle n'appartenait à aucun lieu. Peut-être plus qu'à tout autre, à Rome, parmi les artistes et les gens de l'Ambassade.
C'était à Rome qu'elle avait rencontré Rico. Il était Australien, fils d'un dignitaire du gouvernement, en poste à Melbourne, qui avait été fait baronnet. En sorte qu'un jour Rico deviendrait Sir Henry, puisqu'il était fils unique. En attendant, il voltigeait à travers l'Europe, vivant d'une très petite rente — son père n'était pas riche en capital — et faisait l'artiste. Ils se rencontrèrent à Rome, lorsqu' ils eurent vingt-deux ans, et eurent une aventure à Capri. Rico était beau, élégant, même si, la plupart du temps, il avait des taches de peinture sur son pantalon et si la cravate qu'il ôtait était toujours bonne à jeter. Il déployait force fioritures dans sa mise, ce qui fascinait les Italiens. Mais, ce faisant, il était aussi circonspect, malin et sensé que pouvait l'être tout jeune poseur; au fond, il était plein de bons sentiments quoiqu'il fût inquiet. Inquiet pour son futur, inquiet pour sa place dans le monde; il était pauvre, brusquement dispendieux, malgré sa propension à l'économie, brusquement venimeux malgré tous ses efforts pour s'attirer les bonnes grâces, brusquement ingrat malgré son fardeau de gratitude, brusquement grossier malgré toutes ses bonnes manières, brusquement détestable malgré une amabilité suave, digne d'un courtier.
Il était fasciné par l'étrange aplomb de Lou, par ses expériences, sa "connaissance", sa sagesse gamine, sa solitude, ses jolis vêtements — c'était parfois un fiasco total —, et son accent traînant du Sud qui était par moment si irritant. Pourtant, elle n'employait pas du tout d'américanismes, sauf quand elle en glissait dans ses singuliers spasmes d'ironie acide — quand elle se montrait vraiment très Américaine !
Et elle était fascinée par Rico. Ils jouaient l'un avec l'autre comme deux papillons sur une même fleur. Ils firent semblant d'être très pauvres à Rome — pauvres, ils l'étaient bel et bien; et très riches à Naples. Tout le monde ouvrait grand les yeux en les voyant. Enfin ils eurent cette aventure à Capri.
Mais chacun exerçait une mauvaise influence sur les nerfs de l'autre. Elle tomba malade. Sa mère apparut. Il ne put supporter Mrs Witt, Mrs Witt ne le supporta pas davantage. Une terrible quinzaine s'ensuivit. On fourra Lou dans un hôpital tenu par des soeurs en Ombrie; Rico partit comme une flèche pour Paris. Rien n'aurait pu l'arrêter. Il fallait qu'il rentrât en Australie.
Il se rendit à Melbourne, et, tandis qu'il s'y trouvait, son père mourut, lui laissant un titre de baronnet et des revenus modestes. Lou effectua un autre voyage en Amérique; ce fut comme si c'avait été la plus étrange des terres étrangères. Elle en repartit démoralisée, assoiffée d'Europe, et, bien sûr, condamnée à rencontrer Rico à nouveau.
Ils ne pouvaient rester séparés, même si, au cours de leur correspondance, quelque peu succinte, il l'avait informée qu'il allait "probablement" épouser une jeune fille qu'il aimait beaucoup, une amie d'enfance, fille unique d'une des plus anciennes familles de Victoria. Cela n'en disait pas long.
Il ne commit pas cet acte "probable", mais réapparut à Paris, habité par le désir de peindre comme un fou, terriblement inspiré par Cézanne et le vieux Renoir. Il dîna à la Rotondeavec Lou et Mrs Witt, qui, avec la curieuse prétention démocratique de la Nouvelle-Orléans, regarda autour du bar avec un mépris sauvage, et Rico comme un élément du spectacle: "Certainement, dit-elle, quand ces gens d'ici ont de l'argent, ils tombent amoureux d'un estomac plein. Et quand ils n'ont pas d'argent, ils tombent amoureux d'une poche bien remplie. Je ne me suis jamais trouvée dans un endroit plus répugnant. Ils prennent l'objet de leur amour comme certaines personnes prennent des pilules digestives".
Elle observait de ses yeux gris, en amande, profonds, pénétrants, assise bien droite et silencieuse, à l'aise dans ses vêtements américains de bonne coupe. Puis elle déchargeait une de ses rafales de mitraille du genre susdit, ce qui laissait toujours Rico frémissant.
Mrs Witt exécrait Paris, "cette ville sordide, funeste". "Il est inévitable que quelque chose de funeste m'arrive dans cette ville sinistre et malpropre, dit-elle. Je sens de la contagion dans l'air. Pour l'amour du ciel, Louise, partons pour le Maroc ou quelque autre endroit.
— Non maman chérie, je ne peux plus maintenant. Rico m'a demandé de l'épouser, et j'ai accepté. Pensons à un mariage voulez-vous ?
— Voilà ! dit Mrs Witt. J'avais bien dit que c'était une ville funeste !"
Et un rictus particulier d'extrême mécontentement, très néo-orléanais, apparut autour de
son nez pointu. Mais Lou et Rico ayant, tous deux, vingt-quatre ans, avaient passé l'âge d'obéir. Et, quoi qu'il en fût, Lou serait Lady Carrington. Mais Mrs Witt était exaspérée au-delà de toute exaspération. Elle eût presque préféré que Lou se laissât enlever par un fort des halles grand et brutal. Mrs Witt était à l'âge où la malveillance du mâle, du vieil Adam, commence à se profiler au-dessus de toutes les mensurations sociales. Et pourtant — et pourtant... mieux valait avoir Lady Carrington pour fille puisque Lou était ce qu'elle était.
Il y eut un mariage. Après quoi Mrs Witt repartit pour l'Amérique; Lou et Rico louèrent une petite maison, à Westminster, et entreprirent de s'intégrer à une certaine couche de la société anglaise. Rico devenait un portraitiste presque à la mode. Du moins, lui l'était, que ces portraits le fussent ou non. Et Lou, elle aussi, l'était à peu près: presque un succès. Il y avait pourtant une sorte de défaut quelque part. En dépit des apparences, ni Rico ni elle ne s'assimileraient jamais à quelque société que ce fût. Ils étaient de la race des artistes à la dérive. Cependant, ni l'un ni l'autre ne s'en satisfaisaient. Ils voulaient être au diapason, faire bonne figure.
De là, donc, la petite maison à Westminster, les portraits, les dîners, les amis et les visites.
Mrs Witt apparut et, sarcastiquement, s'établit dans une suite d'un hôtel tranquille mais de classe respectable, non loin de là. Le caractère dérisoire des choses n'échappa nullement à la maliginité terrible de ses yeux gris. Comme si elle saisissait mieux le sens de toute chose.
Lou et Rico exercèrent, l'un sur l'autre, un curieux effet d'épuisement. Ils s'aimaient beaucoup. Un certain lien les rattachait. Or c'était une étrange vibration des nerfs, plutôt que du sang. Un attachement nerveux, plutôt qu'un amour sexuel. Une curieuse tension de volonté, plutôt qu'une passion spontanée. Chacun était, étrangement, sous la domination de l'autre. Ils formaient une paire: il fallait qu'ils fussent ensemble. Mais, malgré cela, bientôt ils s'émancipèrent. Cet attachement de la volonté et des nerfs était destructeur. Dès que l'un se sentait fort, l'autre tombait malade. Dès que le malade recouvrait ses forces, celui qui s'était senti bien déclinait.
Tacitement, le mariage se transforma en amitié platonique. C'était un mariage dépourvu d'intimité sexuelle. Le sexe était écrasant et fatiguant, ils s'en écartèrent et devinrent comme frère et soeur. Ils continuaient cependant à être mari et femme. L'absence de relations physiques était une secrète source de malaise et de chagrin pour l'un et l'autre. Aucun des deux ne voulait l'accepter. Rico regardait les autres femmes avec des yeux contemplatifs, anxieux.
Mrs Witt prenait note de tout, observant comme si elle guettait derrière une palissade, à l'instar d'un puissant démon élégamment vêtu, plein d'une inquiétante énergie et d'un sens des choses dévastateur. Elle parlait peu, mais ses petites remarques, mordantes à l'occasion, révélaient le mépris qu'elle éprouvait envers le couple. Rico recevait des gens intelligents et connus. Mrs Witt apparaissait, dans ses robes du soir new-yorkaises et portait quelques beaux bijoux. Elle avait grande allure avec sa vigoureuse chevelure grise. Ses yeux gris, aux paupières lourdes, étaient le désespoir de toute hôtesse. Ils regardaient trop de choses accablantes. Il était évident que tous ces Anglais intelligents, célèbres, lui portaient terriblement sur les nerfs, avec leur mentalité pointilleuse et leurs discriminations subtilement élaborées. Elle avait envie d'envoyer son pied dans toutes ces distinctions finement policées. Elle pensait continuellement à la maison de sa jeunesse:
les plantations, les nègres, — la sarcastique tristesse qui sous-tendait cette puissante quoique nonchalante existence. Et, avec un rien de la tristesse de son Amérique, elle aurait voulu fissurer la componction des salons londoniens. Aussi, naturellement, n'était-elle pas bien vue.
Mais comme elle était une femme d'énergie, il lui fallait fairequelque chose. Pendant la dernière partie de la guerre, elle avait travaillé en France avec la Croix-Rouge américaine, en tant qu'infirmière. Elle adorait les hommes — les hommes véritables. Mais, une fois en étroit contact avec eux, il était difficile de définir ce qu'elle entendait par hommes "véritables". Elle n'en rencontra jamais.
Elle avait émergé de la débâcle de la guerre, en emportant un étrange débris, en la personne de Geronimo Trujillo. C'était le fils d'un Mexicain et d'une Indienne Navajo de l'Arizona. Quand on le connaissait bien, on discernait en lui le vrai métis, même si, au premier regard, il pouvait passer pour un citoyen bronzé de n'importe quelle nation, en particulier de France. Il ressemblait à un certain type de Français, avec ses yeux sombres curieusement enfoncés, ses cheveux noirs et raides, sa fine moustache ombreuse, ses joues plutôt longues et sa manière de se tenir presque avachi, sardonique. C'était seulement lorsqu'on le connaissait, qu'on le regardait droit dans les yeux, qu'on percevait l'inoubliable étincelle de l'Indien.
Il avait été sévèrement commotionné par un obus et resta quelques temps infirme. Mrs Witt, qui l'avait soigné jusqu'à sa convalescence, lui demanda où il irait ensuite. Il n'en savait rien. Son père et sa mère étaient morts, il n'y avait rien qui l'incitât à retourner à Phoenix, en Arizona. Ayant été éduqué dans une école indienne, le pauvre garçon n'avait absolument aucune place dans la vie. Un laissé pour compte parmi tant d'autres.
Il y avait quelque chose de l'"apache" parisien dans son apparence; mais il était constamment réservé, nerveusement, replié sur lui-même. Il intrigua Mrs Witt.
— Très bien, Phoenix, dit-elle, refusant d'adopter son nom espagnol. Je vais voir ce que je peux faire.
Ce qu'elle fît se résuma à lui trouver une place dans une sorte de manoir, chez des connaissances. Il s'occupait très bien de ses chevaux et sa réussite, dans l'élevage des poulets, des oies et des pintades, était étonnante. Quelques temps après le mariage de Lou, Mrs Witt réapparut à Londres, venant de la campagne, avec Phoenix à sa remorque et un couple de chevaux. Elle avait décidé qu'elle chevaucherait dans le parc le matin et, de cette façon, verrait le monde. Phoenix serait son écuyer. Et elle faisait son apparition dans la tenue que Rico redoutait: un costume magnifiquement coupé et des bottes parfaites, une élégante bombe noire sur d'élégants cheveux gris, chevauchant un hongre gris aussi élégant qu'elle, regardant par-delà son nez louisianais, prétentieux, inquisiteur, méprisant, très Louis XVI, les gens de Picadilly, tandis qu'elle traversait en direction de Row, suivie de l'ombre taciturne de Phoenix, chevauchant un alezan à trois pieds blancs, comme s'il avait poussé là.
Mrs Witt, comme tant d'autres gens, s'attendait toujours à trouver quelque part le véritable "beau" monde ou le véritable "grand" monde. Elle ne fut pas vraiment convaincue par ce qu'elle vit au Bois de Boulogne, ou à Monte Carlo, ou sur le Pincio: tout cela était un peu mesquin, pas très ragoûtant et guère grand. Ainsi était-elle, avec ses yeux gris d'aigle, son teint splendide et sa santé, solide comme une arme, une femme de cinquante ans qui
laissait tomber légèrement ses paupières, un peu nerveuse, mais résolue à mépriser le monde qui se pressait à Rotten Row.
Son entrée, elle la fit toutes voiles dehors, montant et descendant le canal où, comme pour une régate, naviguaient cavaliers et cavalières sous les frondaisons du parc. Certes, il y avait des jeunes filles ravissantes dont les cheveux se déployaient jusqu'aux lombes, sur de joyeux poneys. Et des papas affreusement tirés à quatre épingles. Et des mamans corsetées qui avaient l'air de s'apprêter à verser le thé entre les oreilles de leur cheval, de converser avec une banale aisance, un oeil sur la théière et l'autre sur la visiteuse avec qui elles s'entretenaient, le reste à l'avenant: regards scrutateurs de l'hôtesse qui se posaient sur les quidams alentour, la matrone anglaise ayant la capacité surprenante, quelque peu terrifiante, d'évaluer en un éclair; or Mrs Witt songeait aux vieilles mammies noires, là-bas, en Louisiane. Ses yeux se transformaient en poignards tandis qu'elle observait les jeunes Anglais de bonne coupe, tondus, déhanchés. Elle dédaignait ostensiblement les juifs prospères.
C'était encore le temps où les automobiles n'avaient pas le droit d'entrer dans le parc, mais Rico et Lou, glissant autour de Hyde Park Corner, et remontant Park Lane dans leur voiture, regardaient l'inflexible cavalière et son écuyer saturnien avec une sorte de désarroi. Mrs Witt semblait pointer un pistolet vers la poitrine de chacun des cavaliers et de chacune des cavalières et lancer:La virilité ou la vie ! La féminité ou la vie !Elle ne savait pas elle-même ce qu'elle aurait voulu qu'ils fussent: mais c'est quelque chose d'aussi démocratique qu'Abraham Lincoln et d'aussi aristocratique qu'un tsar russe, d'aussi intellectuel qu'Arthur Balfour et d'aussi taciturne et non-idéaliste que Phoenix. Bref, tout à la fois.
Il n'y avait rien à faire: il fallut que Lou s'achetât un cheval et le montât au côté de sa mère, ne fût-ce que pour des motifs de décence. Mrs Witt ressemblait tellement à un pistolet lisse, bien moulé, en bronze, que Lou dut faire figure de fourreau. Et vraiment, elle était jolie avec ses bouquets de cheveux sombres, bouclés, nés Nouvelle-Orléans, pareils à des grappes de raisins, avec ses étranges yeux bruns, peu assortis, qui semblaient un peu ensommeillés et vagues, quoiqu'ils fussent, en même temps, aussi vifs que ceux d'un écureuil. Elle était légère et élégante, un rien désinvolte, et quelqu'un suggéra qu'elle devait faire du cinéma.
En tout cas, elles étaient dans les rubriques mondaines le lendemain matin:il y avait deux nouvelles et frappantes personnalités ce matin sur le Row, Lady Henry Carrington et sa mère Mrs Witt, etc. Cela plut à Mrs Witt, quoi qu'elle en dît. À Lou aussi. Infiniment. Elle s'épanouissait tout simplement à la lumière de la réclame.
— Rico chéri, il vous faut un cheval.
Le ton était doux, traînant, du Sud, mais le sous-entendu recouvrait une détermination inflexible. Ce fut en vain que Rico exprima son malaise (il avait une façon de frémir et de se tortiller qu'il avait peut-être apprise à Oxford). Ce fut en vain qu'il protesta qu'il ne savait pas monter à cheval, et que monter à cheval ne l'intéressait pas. Il se mit véritablement en colère: son beau nez arqué se tendit et sa lèvre supérieure se rétracta au-dessus de ses dents, comme il advient à un chien qui va mordre mais qui n'ose pas vraiment le faire.
C'était cela, Rico n'osait pas vraiment mordre. Non qu'il eût véritablement peur des
autres. Il avait peur de lui-même, s'il se laissait aller. Il aurait pu mettre en pièces, au plus fort d'une éruption de colère — qui eût duré autant que sa vie — toute cette ravissante image qu'induisait la charmante et jeune épouse, ou le délicieux petit chez-soi, sinon le succès fascinant d'un portraitiste à la mode; cependant il réalisait aussi de "grands" portraits: avec de la couleur, de la magnifique couleur, et en même temps de la forme, de la forme merveilleuse. Il avait composé son petit tableau vivant au prix d'un grand effort. Il répugnait à faire irruption comme un cheval devenu, soudain, méchant — Rico ressemblait en réalité plus à un cheval qu'à un chien, un cheval qui pouvait devenir mauvais à n'importe quel moment. Pour l'instant, il était sage, très sage, dangereusement sage.
— Mais, Rico chéri, je croyais que vous aviez coutume de monter à cheval, en Australie, quand vous étiez plus jeune ? Ne m'avez-vous pas tout raconté à ce sujet, hum ? — et lorsqu'elle s'arrêta sur cehumlent et chantant, qui agissait sur lui comme un excitant et une drogue, il sut qu'il était battu.
Lou gardait sa jument rousse dans une écurie, à l'arrière leur maison de Westminster, et faisait toujours un petit détour par les box. Elle éprouvait une drôle de petite nostalgie pour cet endroit: quelque chose qui, réellement, la surprenait. Jamais elle n'avait pensé qu'elle s'intéresserait, un jour, aux chevaux, aux écuries et aux palefreniers. Pourtant, c'était le cas. Peut-être était-ce le résultat d'associations d'idées avec le Texas de son enfance. Quoi qu'il en fût, sa vie avec Rico, dans l'élégante petite maison, mais aussi ses obligations sociales lui apparurent comme un rêve dont la réalité substantielle prenait forme ici, dans les écuries, à Westminster, auprès de sa jument rousse, auprès du propriétaire des écuries, Mr Saintsbury, et des palefreniers qu'il employait.
Mr Saintsbury était un homme âgé, chevalin lui-même, aux allures de vieille fille, et qui adorait la résonance des titres.
— Lady Carrington ! Est-ce possible ! Vous êtes revenue chez nous pour nous apporter un peu de compagnie, je vois. Je ne sais pas ce que nous ferons si jamais vous partez, nous serons tellement seuls ! Et il darda sur elle son sourire de vieille demoiselle. "Peu importe combien ce matin est gris, votre Seigneurie ferait tomber sur nous un rayon de soleil. Poppy va bien, je pense...".
Poppy était une jument rousse à l'oeil étonné, aux pieds tachetés, et, en effet, elle se portait bien. Mr Saintsbury souriait de sa bouche de rombière et montrait toutes ses dents.
— Venez avec moi, Lady Carrington, et regardez ce nouveau cheval qui m'arrive, à l'instant, de la campagne. Je pense qu'il vaut le coup d'oeil, et je crois que votre Seigneurie a quelques instants à perdre.
Sa Seigneurie n'avait que trop d'instants à perdre. Elle suivit le fringant bellâtre, bien rasé, à travers la cour, jusqu'à un fourgon à chevaux et attendit qu'il ouvrit la porte.
Dans l'obscurité, elle distingua un beau cheval bai dont les oreilles, nettement découpées, se dressèrent comme des dagues sur sa tête nue, tandis qu'il se retournait gracieusement pour regarder par la porte ouverte. Il avait de grands yeux noirs, brillant d'un éclat de naïveté, et cet air de tranquillité tendue et alerte qui révèle qu'un animal peut être dangereux.
— Est-il calme ? demanda Lou.
— Ma foi, oui, milady. Il est calme avec ceux qui savent s'y prendre avec lui. Hop, garçon ! Hop, ma beauté ! Allons, hop ! St Mawr !
Loquace même avec les animaux, il s'avança lentement et mit, sur l'épaule du cheval, une main douce et paisible comme une mouche qui se pose. Lou vit la peau brillante se froncer un peu, dans une sorte d'expectative où l'appréhension semblait frémissante; enfin l'ombre de la main frôla le liquide cuprique éclatant de la robe. L'animal se décontracta à nouveau.
— Calme avec ceux qui savent s'y prendre, et un peu voyou avec ceux qui ne savent pas. Voilà le pacte, n'est-ce pas St Mawr ?
— Comment s'appelle-t-il ? demanda Lou.
L'homme répéta le nom avec une légère distorsion galloise.
— Il vient de la frontière galloise, il appartient à un gentleman gallois, Mr Griffith Edwards. Mais il veut le vendre.
— Quel âge a-t-il ? demanda Lou.
— Environ sept ans, sept ans et cinq mois, dit Mr Saintsbury, baissant la voix comme si c'était un secret.
— Pourrait-on le monter dans le parc ?
— Mon Dieu, oui. Je dirais qu'un monsieur qui saurait le tenir pourrait très bien le monter et avoir fîère allure dans le parc".
Lou décida, sur-le-champ, que cette figure de grande allure serait celle de Rico. Car elle était déjà à demi amoureuse de St Mawr. Il était d'une couleur rouge doré admirable — et puis, un feu sombre, invisible, semblait émaner de lui. Mais, dans ces grands yeux noirs, on sentait une intention trouble. Quelque chose lui disait que ce cheval n'était pas vraiment heureux; que, au tréfonds de sa conscience animale, s'insinuait un ressentiment, à peine révélé, un sentiment diffus d'hostilité. Elle se rendit compte qu'il était sensible, malgré sa force flamboyante; nerveux aussi, plein d'un malaise de susceptibilité qui pourrait le rendre vindicatif.
— A-t-il des manies ? demanda-t-elle.
— Pas que je sache, milady: pas des manies à proprement parler. Mais c'est une de ces créatures fantasques, à y regarder de près. Or celui-ci, c'est comme s'il était un rien à vif, et pas moyen de répondre de lui.
— Où est le point à vif ? demanda Lou, quelque peu perplexe. Elle pensait qu'il pouvait bel et bien souffrir de quelque douleur physique.
— Et bien, c'est difficile à dire, milady. Si c'était un être humain, vous diriez que quelque chose s'est mal passé dans sa vie. Mais un cheval ce n'est pas cela exactement. Un pur-sang, comme St Mawr, a besoin de compréhension, et je ne sais pas si quelqu'un le maîtrise réellement. J'avoue que je ne le maîtrise pas moi-même. Je conçois qu'il s'agit
d'un animal spécial qui a besoin d'une sorte de toucher spécial, et je souhaiterais qu'il l'ait, si seulement je savais en quoi elle consiste".
Elle regarda l'éblouissant animal qui se tenait debout, les oreilles en arrière, le mufle détourné, mais en attente, comme s'il s'apprêtait à conduire la foudre. C'était un étalon. Quand elle en prit conscience, il l'effraya davantage.
— Pourquoi Mr Griffith Edward veut-il le vendre ?" demanda-t-elle.
— Eh bien, milady, ils l'ont élevé pour le faire saillir, mais il n'a pas répondu. Certains chevaux sont ainsi: ils ne semblent pas désirer les juments, pour une raison ou pour un autre. En tout cas, ils ne pouvaient pas le garder pour la saillie. Et comme vous voyez, c'est un puissant, un splendide cheval, net comme un sou neuf, dévoré par sa propre puissance. Mais pas question de le mettre entre des brancards. Il ne le supporterait pas. C'est un cheval de selle, magnifique en action, fantastique à monter. Il faut le tenir, voilà tout".
Lou sentit qu'il y avait quelque chose derrière la réticence de l'homme.
— A-t-il jamais fait un écart ? demanda-t-elle avec appréhension.
— Fait un écart ? répondit l'homme. Eh bien, je dois l'admettre, il a eu deux accidents. Le fils de Mr Griffith Edwards le montait un peu brutalement, là-bas, dans la forêt de Dean, et le jeune homme a eu la tête fracassée contre la branche basse d'un chêne. Quelque temps plus tôt, il avait écrasé un palefrenier contre le côté d'un box en le blessant grièvement. Mais, aux deux fois, c'étaient des accidents, milady. Des choses comme cela arrivent.
L'homme parlait d'un ton mélancolique, fataliste. Le cheval, oreilles plaquées en arrière, semblait écouter, manifestant sa tension, le mufle détourné. Il avait l'air d'un être de grande race, passionné, qui a été jugé et condamné.
— Puis-je te demander comment tu vas ? dit-elle au cheval, s'approchant un peu plus, dans sa robe blanche d'été et levant sa main qui resplendissait d'émeraudes et de diamants. Il s'écarta d'elle, comme si un vent l'avait poussé. Puis il pencha la tête et la regarda de côté, de ses yeux noirs et profonds. "Moi, je vais bien, il me semble", dit-elle, s'approchant davantage, tandis qu'il la regardait. Elle posa la main sur son flanc, et lui donna doucement de petites claques. Puis elle le tapota sur l'épaule, enfin sur l'arc dur, tendu, du cou. Elle sursauta, sentant la chaleur de cette existence qui pénétrait jusqu'en son tréfonds, à travers la laque du rouge cuivré et brillant. Si soyeuse, si profonde, si brûlante de vie ! Elle s'arrêta, comme pour réfléchir, tandis que sa main restait sur le cou du cheval dressé en arc vers le soleil. Vaguement, en son âme lasse de jeune femme, une vieille complicité semblait affluer.
Elle voulait acheter St Mawr.
— Je pense, dit-elle à Saintsbury, que si je peux je l'achèterai. L'homme la regarda longuement et d'un oeil pénétrant.
— Eh bien, milady, dit-il finalement, rien ne vous sera refusé. Mais qu'en ferait votre Seigneurie, si je puis être aussi direct ?
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin