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L'Étalon

De
220 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de D. H. Lawrence. Écrit après "Le Serpent à plumes" et avant "L'Amant de Lady Chatterley", "L'Étalon" ("St Mawr", dans le titre original), l'un des plus beaux portraits de cheval de toute l'histoire de la littérature, a été publié pour la première fois en 1925, simultanément en Angleterre et aux Etats-Unis, et n'a cessé depuis d'être réédité dans les pays de langue anglaise. Comme souvent chez Lawrence, l'intrigue embrasse une vision panthéiste du monde. Derrière l'inénarrable portrait de Mrs Witt, l'Américaine, ou de celui plus nuancé de sa fille, jeune femme névrosée abandonnant son époux trop civilisé pour sauver de la castration un cheval sauvage et partir s'installer dans les montagnes du Nouveau-Mexique, on devine la tendresse mêlée de férocité de l'écrivain qui débusque, au-delà du puritanisme et des faux-semblants, le pathétique et la nudité de la condition humaine. Fidèle à sa mystique et à sa morale fondées sur un profond respect de la vie instinctive et de la nature, l'auteur de "L'Amant de Lady Chatterley" y médite sur l'univers sexué et poursuit une réflexion souvent amère sur l'homme, cet animal social et politique perverti par des siècles d'idéalisme judéo-chrétien. La sensualité constante du roman, où les paysages et les saisons se transforment parallèlement à l'évolution des sentiments intérieurs, est un éblouissement de l'instant présent qui ne cesse de se métamorphoser, plein de l'élan vital d'une nature primitive. "L'Étalon", avec son lyrisme, sa force dionysiaque, son féminisme et ses propos subversifs sur la sexualité, confirme si besoin ce que la postérité a ratifié: D.H. Lawrence demeure l'un des plus grands écrivains du XXe siècle.


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D. H. LAWRENCE
L’Étalon
traduit de l’anglais par Jean-Yves Lacroix
La République des Lettres
L’ÉTALON
Lou Witt avait agi à sa guise si longtemps qu’arriv ée à l’âge de vingt-cinq ans,
elle ne savait plus où elle en était. La fantaisie finit toujours par vous faire perdre
complètement pied.
Certes, au bout de quelques temps, sa grande histoire d’amour avec Rico avait
abouti à un échec. Elle avait eu enfin une véritable cause de désespoir. Mais même
là, les choses avaient pris la tournure qu’elle sou haitait. Rico lui était revenu, et,
comme il se doit, ils s’étaient mariés. À présent, elle avait vingt-cinq ans et lui trois
mois de plus : ils formaient un charmant couple d’é poux. Il continuait à flirter avec
d’autres femmes, bien sûr. Il n’aurait pas été le b eau Rico s’il ne l’eut pas fait. Mais
il était à elle. Oh, oui ! Il suffisait de voir le regard que ses grands yeux bleus lui
jetaient en arrière, par dessus jon épaule — exacte ment comme un cheval qui
s’éloigne furtivement de son maître — pour deviner à quel point il était
complètement subjugué.
Elle ? Un drôle de petit museau, pas exactement jol ie, mais très attirante ; et son
air bizarre de jouer à être bien élevée, comme dans un jeu de charade ; il y avait
aussi sa curieuse familiarité avec les villes et le s langues étrangères ; et le vague
sentiment qu’elle donnait d’être une nouvelle venue partout, comme une sorte de
bohémienne, qui se trouve chez elle n’importe où et nulle part ; tout cela constituait
les composantes de son charme et de son ratage. Ell e n’avait pas vraiment
d’appartenance.
Bien sûr, elle était Américaine : d’une famille de Louisiane, descendue dans le
Texas. Elle était raisonnablement riche, sans proch es parents, à l’exception de sa
mère. Mais elle avait été envoyée à l’école, en Fra nce, à l’âge de douze ans ;
depuis qu’elle avait terminé ses études, elle avait dérivé de Paris à Palerme, de
Biarritz à Vienne, puis était revenue à Londres, via Munich, pour redescendre vers
Rome, pérégrinations entrecoupées de fugaces voyage s vers son Amérique.
Quel genre d’Américaine était-elle somme toute ? Et quel genre d’Européenne ?
Elle n’appartenait à aucun lieu. Peut-être plus qu’à tout autre, à Rome, parmi les
artistes et les gens de l’Ambassade.
C’était à Rome qu’elle avait rencontré Rico. Il éta it Australien, fils d’un dignitaire
du gouvernement, en poste à Melbourne, qui avait été fait baronnet. En sorte qu’un
jour Rico deviendrait Sir Henry, puisqu’il était fils unique. En attendant, il voltigeait à
travers l’Europe, vivant d’une très petite rente — son père n’était pas riche en
capital — et faisait l’artiste. Ils se rencontrèren t à Rome, lorsqu’ ils eurent vingt-deux
ans, et eurent une aventure à Capri. Rico était bea u, élégant, même si, la plupart du
temps, il avait des taches de peinture sur son pantalon et si la cravate qu’il ôtait
était toujours bonne à jeter. Il déployait force fioritures dans sa mise, ce qui fascinait
les Italiens. Mais, ce faisant, il était aussi circ onspect, malin et sensé que pouvait
l’être tout jeune poseur ; au fond, il était plein de bons sentiments quoiqu’il fût
inquiet. Inquiet pour son futur, inquiet pour sa place dans le monde ; il était pauvre,
brusquement dispendieux, malgré sa propension à l’é conomie, brusquement
venimeux malgré tous ses efforts pour s’attirer les bonnes grâces, brusquement
ingrat malgré son fardeau de gratitude, brusquement grossier malgré toutes ses
bonnes manières, brusquement détestable malgré une amabilité suave, digne d’un
courtier.
Il était fasciné par l’étrange aplomb de Lou, par s es expériences, sa
« connaissance », sa sagesse gamine, sa solitude, s es jolis vêtements — c’était
parfois un fiasco total —, et son accent traînant d u Sud qui était par moment si
irritant. Pourtant, elle n’employait pas du tout d’américanismes, sauf quand elle en
glissait dans ses singuliers spasmes d’ironie acide — quand elle se montrait
vraiment très Américaine !
Et elle était fascinée par Rico. Ils jouaient l’un avec l’autre comme deux
papillons sur une même fleur. Ils firent semblant d ’être très pauvres à
Rome — pauvres, ils l’étaient bel et bien ; et très riches à Naples. Tout le monde
ouvrait grand les yeux en les voyant. Enfin ils eurent cette aventure à Capri.
Mais chacun exerçait une mauvaise influence sur les nerfs de l’autre. Elle tomba
malade. Sa mère apparut. Il ne put supporter Mrs Witt, Mrs Witt ne le supporta pas
davantage. Une terrible quinzaine s’ensuivit. On fo urra Lou dans un hôpital tenu par
des soeurs en Ombrie ; Rico partit comme une flèche pour Paris. Rien n’aurait pu
l’arrêter. Il fallait qu’il rentrât en Australie.
Il se rendit à Melbourne, et, tandis qu’il s’y trou vait, son père mourut, lui laissant
un titre de baronnet et des revenus modestes. Lou e ffectua un autre voyage en
Amérique ; ce fut comme si c’avait été la plus étra nge des terres étrangères. Elle en
repartit démoralisée, assoiffée d’Europe, et, bien sûr, condamnée à rencontrer Rico
à nouveau.
Ils ne pouvaient rester séparés, même si, au cours de leur correspondance,
quelque peu succinte, il l’avait informée qu’il all ait « probablement » épouser une
jeune fille qu’il aimait beaucoup, une amie d’enfan ce, fille unique d’une des plus
anciennes familles de Victoria. Cela n’en disait pa s long.
Il ne commit pas cet acte « probable », mais réappa rut à Paris, habité par le
désir de peindre comme un fou, terriblement inspiré par Cézanne et le vieux Renoir.
Il dîna à laRotondetionavec Lou et Mrs Witt, qui, avec la curieuse préten
démocratique de la Nouvelle-Orléans, regarda autour du bar avec un mépris
sauvage, et Rico comme un élément du spectacle : « Certainement, dit-elle, quand
ces gens d’ici ont de l’argent, ils tombent amoureu x d’un estomac plein. Et quand ils
n’ont pas d’argent, ils tombent amoureux d’une poch e bien remplie. Je ne me suis
jamais trouvée dans un endroit plus répugnant. Ils prennent l’objet de leur amour
comme certaines personnes prennent des pilules dige stives ».
Elle observait de ses yeux gris, en amande, profond s, pénétrants, assise bien
droite et silencieuse, à l’aise dans ses vêtements américains de bonne coupe. Puis
elle déchargeait une de ses rafales de mitraille du genre susdit, ce qui laissait
toujours Rico frémissant.
Mrs Witt exécrait Paris, « cette ville sordide, fun este ». « Il est inévitable que
quelque chose de funeste m’arrive dans cette ville sinistre et malpropre, dit-elle. Je
sens de la contagion dans l’air. Pour l’amour du ciel, Louise, partons pour le Maroc
ou quelque autre endroit.
— Non maman chérie, je ne peux plus maintenant. Ric o m’a demandé de
l’épouser, et j’ai accepté. Pensons à un mariage vo ulez-vous ?
— Voilà ! dit Mrs Witt. J’avais bien dit que c’était une ville funeste ! »
Et un rictus particulier d’extrême mécontentement, très néo-orléanais, apparut
autour de son nez pointu. Mais Lou et Rico ayant, tous deux, vingt-quatre ans,
avaient passé l’âge d’obéir. Et, quoi qu’il en fût, Lou serait Lady Carrington. Mais
Mrs Witt était exaspérée au-delà de toute exaspération. Elle eût presque préféré
que Lou se laissât enlever par un fort des halles g rand et brutal. Mrs Witt était à
l’âge où la malveillance du mâle, du vieil Adam, co mmence à se profiler au-dessus
de toutes les mensurations sociales. Et pourtant — et pourtant … mieux valait avoir
Lady Carrington pour fille puisque Lou était ce qu’elle était.
Il y eut un mariage. Après quoi Mrs Witt repartit p our l’Amérique ; Lou et Rico
louèrent une petite maison, à Westminster, et entre prirent de s’intégrer à une
certaine couche de la société anglaise. Rico devena it un portraitiste presque à la
mode. Du moins, lui l’était, que ces portraits le fussent ou non. Et Lou, elle aussi,
l’était à peu près : presque un succès. Il y avait pourtant une sorte de défaut
quelque part. En dépit des apparences, ni Rico ni e lle ne s’assimileraient jamais à
quelque société que ce fût. Ils étaient de la race des artistes à la dérive. Cependant,
ni l’un ni l’autre ne s’en satisfaisaient. Ils voul aient être au diapason, faire bonne
figure.
De là, donc, la petite maison à Westminster, les po rtraits, les dîners, les amis et
les visites.
Mrs Witt apparut et, sarcastiquement, s’établit dan s une suite d’un hôtel
tranquille mais de classe respectable, non loin de là. Le caractère dérisoire des
choses n’échappa nullement à la maliginité terrible de ses yeux gris. Comme si elle
saisissait mieux le sens de toute chose.
Lou et Rico exercèrent, l’un sur l’autre, un curieu x effet d’épuisement. Ils
s’aimaient beaucoup. Un certain lien les rattachait. Or c’était une étrange vibration
des nerfs, plutôt que du sang. Un attachement nerve ux, plutôt qu’un amour sexuel.
Une curieuse tension de volonté, plutôt qu’une pass ion spontanée. Chacun était,
étrangement, sous la domination de l’autre. Ils formaient une paire : il fallait qu’ils
fussent ensemble. Mais, malgré cela, bientôt ils s’ émancipèrent. Cet attachement
de la volonté et des nerfs était destructeur. Dès q ue l’un se sentait fort, l’autre
tombait malade. Dès que le malade recouvrait ses fo rces, celui qui s’était senti bien
déclinait.
Tacitement, le mariage se transforma en amitié platonique. C’était un mariage
dépourvu d’intimité sexuelle. Le sexe était écrasan t et fatiguant, ils s’en écartèrent
et devinrent comme frère et soeur. Ils continuaient cependant à être mari et femme.
L’absence de relations physiques était une secrète source de malaise et de chagrin
pour l’un et l’autre. Aucun des deux ne voulait l’a ccepter. Rico regardait les autres
femmes avec des yeux contemplatifs, anxieux.
Mrs Witt prenait note de tout, observant comme si e lle guettait derrière une
palissade, à l’instar d’un puissant démon élégammen t vêtu, plein d’une inquiétante
énergie et d’un sens des choses dévastateur. Elle p arlait peu, mais ses petites
remarques, mordantes à l’occasion, révélaient le mé pris qu’elle éprouvait envers le
couple. Rico recevait des gens intelligents et conn us. Mrs Witt apparaissait, dans
ses robes du soir new-yorkaises et portait quelques beaux bijoux. Elle avait grande
allure avec sa vigoureuse chevelure grise. Ses yeux gris, aux paupières lourdes,
étaient le désespoir de toute hôtesse. Ils regardai ent trop de choses accablantes. Il
était évident que tous ces Anglais intelligents, cé lèbres, lui portaient terriblement sur
les nerfs, avec leur mentalité pointilleuse et leurs discriminations subtilement
élaborées. Elle avait envie d’envoyer son pied dans toutes ces distinctions finement
policées. Elle pensait continuellement à la maison de sa jeunesse : les plantations,
les nègres, — la sarcastique tristesse qui sous-ten dait cette puissante quoique
nonchalante existence. Et, avec un rien de la tristesse de son Amérique, elle aurait
voulu fissurer la componction des salons londoniens . Aussi, naturellement, n’était-
elle pas bien vue.
Mais comme elle était une femme d’énergie, il lui fallait fairequelque chose.
Pendant la dernière partie de la guerre, elle avait travaillé en France avec la Croix-
Rouge américaine, en tant qu’infirmière. Elle adora it les hommes — les hommes
véritables. Mais, une fois en étroit contact avec e ux, il était difficile de définir ce
qu’elle entendait par hommes « véritables ». Elle n ’en rencontra jamais.
Elle avait émergé de la débâcle de la guerre, en em portant un étrange débris, en
la personne de Geronimo Trujillo. C’était le fils d ’un Mexicain et d’une Indienne
Navajo de l’Arizona. Quand on le connaissait bien, on discernait en lui le vrai métis,
même si, au premier regard, il pouvait passer pour un citoyen bronzé de n’importe
quelle nation, en particulier de France. Il ressemb lait à un certain type de Français,
avec ses yeux sombres curieusement enfoncés, ses ch eveux noirs et raides, sa
fine moustache ombreuse, ses joues plutôt longues e t sa manière de se tenir
presque avachi, sardonique. C’était seulement lorsq u’on le connaissait, qu’on le
regardait droit dans les yeux, qu’on percevait l’in oubliable étincelle de l’Indien.
Il avait été sévèrement commotionné par un obus et resta quelques temps
infirme. Mrs Witt, qui l’avait soigné jusqu’à sa co nvalescence, lui demanda où il irait
ensuite. Il n’en savait rien. Son père et sa mère é taient morts, il n’y avait rien qui
l’incitât à retourner à Phoenix, en Arizona. Ayant été éduqué dans une école
indienne, le pauvre garçon n’avait absolument aucun e place dans la vie. Un laissé
pour compte parmi tant d’autres.
Il y avait quelque chose de l’"apache » parisien da ns son apparence ; mais il
était constamment réservé, nerveusement, replié sur lui-même. Il intrigua Mrs Witt.
— Très bien, Phoenix, dit-elle, refusant d’adopter son nom espagnol. Je vais voir
ce que je peux faire.
Ce qu’elle fît se résuma à lui trouver une place da ns une sorte de manoir, chez
des connaissances. Il s’occupait très bien de ses c hevaux et sa réussite, dans
l’élevage des poulets, des oies et des pintades, était étonnante. Quelques temps
après le mariage de Lou, Mrs Witt réapparut à Londres, venant de la campagne,
avec Phoenix à sa remorque et un couple de chevaux. Elle avait décidé qu’elle
chevaucherait dans le parc le matin et, de cette fa çon, verrait le monde. Phoenix
serait son écuyer. Et elle faisait son apparition d ans la tenue que Rico redoutait : un
costume magnifiquement coupé et des bottes parfaite s, une élégante bombe noire
sur d’élégants cheveux gris, chevauchant un hongre gris aussi élégant qu’elle,
regardant par-delà son nez louisianais, prétentieux , inquisiteur, méprisant, très
Louis XVI, les gens de Picadilly, tandis qu’elle traversait en direction de Row, suivie
de l’ombre taciturne de Phoenix, chevauchant un ale zan à trois pieds blancs,
comme s’il avait poussé là.
Mrs Witt, comme tant d’autres gens, s’attendait tou jours à trouver quelque part le
véritable « beau » monde ou le véritable « grand » monde. Elle ne fut pas vraiment
convaincue par ce qu’elle vit au Bois de Boulogne, ou à Monte Carlo, ou sur le
Pincio : tout cela était un peu mesquin, pas très ragoûtant et guère grand. Ainsi
était-elle, avec ses yeux gris d’aigle, son teint s plendide et sa santé, solide comme
une arme, une femme de cinquante ans qui laissait tomber légèrement ses
paupières, un peu nerveuse, mais résolue à mépriser le monde qui se pressait à
Rotten Row.
Son entrée, elle la fit toutes voiles dehors, monta nt et descendant le canal où,
comme pour une régate, naviguaient cavaliers et cav alières sous les frondaisons du
parc. Certes, il y avait des jeunes filles ravissan tes dont les cheveux se déployaient
jusqu’aux lombes, sur de joyeux poneys. Et des papa s affreusement tirés à quatre
épingles. Et des mamans corsetées qui avaient l’air de s’apprêter à verser le thé
entre les oreilles de leur cheval, de converser ave c une banale aisance, un oeil sur
la théière et l’autre sur la visiteuse avec qui elles s’entretenaient, le reste à
l’avenant : regards scrutateurs de l’hôtesse qui se posaient sur les quidams
alentour, la matrone anglaise ayant la capacité surprenante, quelque peu terrifiante,
d’évaluer en un éclair ; or Mrs Witt songeait aux v ieilles mammies noires, là-bas, en
Louisiane. Ses yeux se transformaient en poignards tandis qu’elle observait les
jeunes Anglais de bonne coupe, tondus, déhanchés. E lle dédaignait ostensiblement
les juifs prospères.
C’était encore le temps où les automobiles n’avaien t pas le droit d’entrer dans le
parc, mais Rico et Lou, glissant autour de Hyde Park Corner, et remontant Park
Lane dans leur voiture, regardaient l’inflexible ca valière et son écuyer saturnien
avec une sorte de désarroi. Mrs Witt semblait pointer un pistolet vers la poitrine de
chacun des cavaliers et de chacune des cavalières e t lancer :La virilité ou la vie !
La féminité ou la vie !Elle ne savait pas elle-même ce qu’elle aurait vou lu qu’ils
fussent : mais c’est quelque chose d’aussi démocratique qu’Abraham Lincoln et
d’aussi aristocratique qu’un tsar russe, d’aussi in tellectuel qu’Arthur Balfour et
d’aussi taciturne et non-idéaliste que Phoenix. Bre f, tout à la fois.
Il n’y avait rien à faire : il fallut que Lou s’ach etât un cheval et le montât au côté
de sa mère, ne fût-ce que pour des motifs de décenc e. Mrs Witt ressemblait
tellement à un pistolet lisse, bien moulé, en bronz e, que Lou dut faire figure de
fourreau. Et vraiment, elle était jolie avec ses bo uquets de cheveux sombres,
bouclés, nés Nouvelle-Orléans, pareils à des grappe s de raisins, avec ses étranges
yeux bruns, peu assortis, qui semblaient un peu ens ommeillés et vagues, quoiqu’ils
fussent, en même temps, aussi vifs que ceux d’un éc ureuil. Elle était légère et
élégante, un rien désinvolte, et quelqu’un suggéra qu’elle devait faire du cinéma.
En tout cas, elles étaient dans les rubriques monda ines le lendemain matin :il y
avait deux nouvelles et frappantes personnalités ce matin sur le Row, Lady Henry
Carrington et sa mère Mrs Witt, etc. Cela plut à Mrs Witt, quoi qu’elle en dît. À Lou
aussi. Infiniment. Elle s’épanouissait tout simplem ent à la lumière de la réclame.
— Rico chéri, il vous faut un cheval.
Le ton était doux, traînant, du Sud, mais le sous-e ntendu recouvrait une
détermination inflexible. Ce fut en vain que Rico e xprima son malaise (il avait une
façon de frémir et de se tortiller qu’il avait peut-être apprise à Oxford). Ce fut en vain
qu’il protesta qu’il ne savait pas monter à cheval, et que monter à cheval ne
l’intéressait pas. Il se mit véritablement en colère : son beau nez arqué se tendit et
sa lèvre supérieure se rétracta au-dessus de ses de nts, comme il advient à un
chien qui va mordre mais qui n’ose pas vraiment le faire.
C’était cela, Rico n’osait pas vraiment mordre. Non qu’il eût véritablement peur
des autres. Il avait peur de lui-même, s’il se lais sait aller. Il aurait pu mettre en
pièces, au plus fort d’une éruption de colère — qui eût duré autant que sa
vie — toute cette ravissante image qu’induisait la charmante et jeune épouse, ou le