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La dame de Malacca

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 La dame de Malacca est l’un des rares romans français ayant pour cadre la Malaisie alors sous domination britannique. Dans ce livre, l’auteur dépeint avec un humour caustique la bonne société victorienne dans ses travers les plus ridicules, ses hiérarchies sans pitié dont les personnages deviennent presque des caricatures. Malgré cette rigidité ou peut-être à cause d’elle une histoire merveilleuse va naître. Drôle, acerbe et romantique, ce roman nous fait découvrir un petit sultanat sur les côtes de Malacca au bord de la baie du Bengale. 

Dans la Malaisie des années trente, une jeune femme débarque au Malacca nouvellement mariée à un Major de l’armée anglaise. C’est dans une société étriquée, étouffée par ses codes moraux et sociaux qu’Audrey fait son apprentissage de la vie aux colonies.

Intelligente, curieuse et belle, Audrey va évidemment donner du fil à retordre aux belles âmes puritaines…

Ce livre de Kailash Éditions, réalisé en coopération avec Les Éditions de Londres, est un inédit numérique.


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La dame de Malacca
Francis de Croisset

 

© Kailash Editions 2008
69, rue Saint-Jacques - 75005 - Paris - France
169, Lal Bahadur Street - 605001
Pondicherry - India

Illustration  © Kailash

kailasheditions@wanadoo.fr

www.editionskailash.com

 

 

Livre numérique réalisé en collaboration avec Les Editions de Londres
ISBN Numérique : 978-1-909053-36-6

www.editionsdelondres.com

DEUXIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIE

La dame de Malacca

A Pierre Benoit

Prologue

Il y a quelques années, parcourant l’Insulinde et me trouvant à Rahajang, j’avais visité le petit « zoo » situé en dehors de la ville, au bord de la base maritime britannique, face aux farouches collines de l’Udaigor.

À la vérité, c’est moins un parc zoologique qu’un marché aux bêtes. Il sert d’entrepôt aux animaux capturés souvent de la veille dans ces sauvages forêts d’aréquiers, d’arbres à caoutchouc et de palmiers que seule l’étroite baie sépare du jardin. Les tigres musculeux et grondants, serrés dans leurs cages de bambous, faisaient très « film documentaire ». Happés par l’azur, des oiseaux éclatants que leur prison surprenait se cognaient aux volières. Les singes aussi me passionnaient, des singes aboyeurs, aux bras d’araignées, pour qui, à force d’y engouffrer des noisettes, je déformais mon veston. Le zoo surplombait la baie. Derrière moi, à vingt minutes d’auto, une ville civilisée avec toutes les laideurs et les conforts que le progrès comporte. Et devant moi, presque, me semblait-il, à portée de fusil, les mystérieuses forêts du sultan d’Udaigor.

Comme, prêt à regagner l’auto, je jetai un dernier regard sur les sombres rives compactes, j’y remarquai une étrange construction. Cela faisait une grosse tache grise, un ouvrage de maçonnerie, sans doute, mais à quel usage ? J’ajustai mes lunettes pour mieux voir lorsqu’une voix un peu raboteuse m’interpella :

– Vous admirez ces forêts ? Vous n’êtes pas Anglais, je crois ?

C’était, trop maigre pour son complet, un petit Japonais qui semblait avoir poussé là brusquement et qui, derrière de grosses lunettes, me dévisageait de ses yeux aigus.

– En effet, monsieur, je suis Français.

– Ah ! Paris, soupira-t-il. Vous avez de la chance. J’y ai vécu trois ans, je l’ai quitté à contrecœur.

Il s’était exprimé dans un français correct et souriait d’un sourire aurifié.

– Oui, la vue est fort belle d’ici, insista-t-il. Vous connaissez l’Udaigor ?

– Hélas ! non.

– Vous comptez y aller ?

– Je ne suis ici qu’en passant, répondis-je. Mais un jour, si je reviens…

– Ah ! il est dans vos projets de revenir ? Rahajang n’offre pas grand intérêt, il faudrait pousser plus loin, voir mon pays ; le Japon en vaut la peine. Vous permettez, continua-t-il, en armant un kodak.

– Comment ! fis-je, interloqué.

– Oh ! un instantané. Un petit souvenir : un Parisien à Rahajang.

Il souriait en s’inclinant, tournant le dos à la baie. La tache grise était exactement derrière lui.

– Au fait, demandais-je, qu’est donc cette chose que l’on aperçoit là-bas ? On dirait de grandes citernes.

À présent, il ne souriait plus, il riait.

– Une citerne ! s’exclama-t-il, l’air charmé. En effet, cela pourrait très bien être des citernes. Non : c’est une usine.

– En Udaigor ?

– Oui, une usine japonaise pour traiter le caoutchouc. C’est une construction toute récente, nous comptons l’agrandir.

Il me salua de nouveau, me demanda si je devais véritablement repartir le soir même, si je rentrais de ce pas à l’hôtel, quel était le nom de l’hôtel, s’il pouvait m’y reconduire dans son auto et, sur mon refus un peu agacé, s’inclina, sourit et disparut. Mais à peine monté dans le taxi, je le vis surgir contre la portière.

– Excusez ma grossièreté, supplia-t-il : j’ai oublié de vous demander à quel nom et à quelle adresse je pourrais vous envoyer une épreuve de la photo.

Il commençait à m’ennuyer. Je fis une réponse vague et l’auto démarra.

Cette année, faisant route pour la Chine, je m’embarquai à Penang sur un caboteur qui, faisant le trajet de Hong-Kong, mouille à Rahajang. Je voulus revoir le zoo.

Rien n’avait changé, sauf le temps : un ciel de plomb fondu, un soleil blanc et une chaleur telle que les tigres ne rugissaient plus et que les singes refusaient les noisettes. Avant que de quitter mes amis, je jetai un regard d’adieu sur les rives de l’Udaigor et, me souvenant de l’usine, je cherchai à découvrir si les Japonais l’avaient agrandie. À ma stupeur, je constatai que, non seulement elle ne s’était pas agrandie, mais qu’elle avait rapetissé. Ce n’était plus une grosse tache grise, c’était à peine un petit point. Simpliste, j’essayai d’en conclure que l’entreprise avait périclité, mais comment expliquer que ce fût dans sa construction ? Y renonçant, j’allai regagner la route quand la surprise m’arrêta. À l’endroit où, la dernière fois, je n’avais vu que de la brousse, et tout contre la base navale, un restaurant japonais avait poussé, un plaisant pavillon qu’entourait une terrasse de bois dont l’accueillant perron abrité d’un velum de fibre, invitait les consommateurs. Il était plus de midi, j’avais faim, mais j’hésitais entre un repas immédiat et la douche que je pourrais prendre à l’hôtel.

– Vous voici revenu, monsieur, grasseya une voix derrière moi. Irez-vous au Japon, cette fois ?

Je me retournai et instantanément reconnus mon interlocuteur : c’était l’homme à la photo – il a des lunettes inoubliables. Il était vêtu d’un kimono, ce qui l’avantageait. J’étais assez content de le revoir : il m’expliquerait l’usine disparue.

– Oui, répondis-je, en lui offrant une cigarette. Je serai dans votre beau pays dans deux mois, après un séjour en Chine.

– Du tabac français, soupira-t-il. Cela me rappelle mes heures de Paris. Puis, me regardant de ses yeux en vrille :

– Irez-vous aussi en Mandchourie ?

L’interrogatoire recommençait, mais le petit homme m’agaçait moins. Ainsi habillé, son allure ne manquait pas d’une certaine dignité. Il devait même, étant assis, offrir un air imposant. Les jambes des Japonais sont trop courtes : quand ils sont assis, ils grandissent.

– Oui, j’irai en Mandchourie, répliquai-je. Votre expansion coloniale m’intéresse.

– Vous vous occupez de politique ?

– Du tout.

– Ah !

Il prit un temps.

– Est-ce que vous…

– Pardon, dis-je en l’interrompant. Moi aussi j’ai une question à vous poser. Chacun son tour, n’est-ce pas ?

Il s’inclina et attendit derrière son sourire immuable.

– Voilà : je voudrais savoir ce qu’est devenue l’usine japonaise de caoutchouc et pourquoi elle a rapetissé.

Il tressaillit, mais sans cesser de sourire.

– Nous avons dû renoncer à nos projets, déclara-t-il.

– Puis-je vous en demander la raison ?

– Eh bien ! réfléchit-il, il n’y avait pas assez de caoutchouc.

Je savais qu’il se moquait de moi, et cependant je le sentais mal à l’aise.

– Et sans doute, continuai-je, est-ce pour occuper les loisirs de vos ouvriers que depuis vous avez construit ce charmant restaurant qui se mire dans les eaux britanniques ?

J’avais dit cela sans savoir pourquoi, au hasard, mais c’était évidemment une question à laquelle il préférait ne pas répondre car, sans paraître avoir entendu, il recomposa son sourire, se plia en deux, les mains aux genoux, gravit les marches du perron, y lança d’un petit coup sec ses « geitas » et disparut dans la maison.

Je soupçonnais un mystère. Je l’avais pressenti dès le début.

J’en eus la clé, à Pékin, un soir que je dînais avec mon ami Jenkins, sur le toit du Grand Hôtel, tandis qu’un couchant rose et doré embrasait la ville violette.

Jenkins, qui connaissait à fond l’Extrême-Orient, avait dirigé une banque à Rahajang. Nous en vînmes à parler de l’Udaigor. Je m’informai de l’usine rapetissée.

– Ah ! oui, dit-il avec une expression rêveuse.

Je l’ai beaucoup connue.

– L’usine ?

– Non, la femme.

Je le regardai, intrigué.

– Oui, cette usine, c’est l’aventure d’une femme, c’est une histoire d’amour.

Et voici ce qu’il me raconta.

Je me suis borné à mettre de l’ordre dans son récit.

Néanmoins, que le lecteur ne s’attarde point à chercher sur la carte le sultanat d’Udaigor, non plus que la ville de Rahajang : ce sont là deux noms inventés. J’ai débaptisé le cadre, sans trop retoucher le tableau.

PREMIÈRE PARTIE

Audrey Greenwood, professeur d’anglais à l’institution des demoiselles Tramon, regarda la pendule qui, au-dessus du tableau noir, marquait quatre heures douze. Elle ne dictait donc que depuis dix minutes ? Encore cinq minutes et les petites élèves, accoudées à leurs pupitres tachés et plissant leurs fronts puérils, ânonneraient la page de Dickens avec un accent qui ne la faisait même plus sourire.

Jamais Audrey ne s’était sentie aussi excédée de vivre. Ces cours qu’elle professait, les mêmes depuis deux ans, chaque matin, quittant la chambre qu’elle occupait au deuxième étage d’une maison morne de la rue de Bruxelles, elle prenait le tramway qui dès huit heures la déposait à l’autre bout de Calais, devant la porte du pensionnat Tramon. Elle n’en sortait qu’à six heures du soir car, pour arrondir son maigre salaire, elle assumait aux classes d’étude les fonctions de surveillante. Libérée, et quelque temps qu’il fît, par ce besoin d’hygiène qui rythme les Anglo-Saxons, elle gagnait à pied son appartement où le réchaud de son cabinet de toilette lui tenait lieu de cuisine.

Bien qu’elle dînât médiocrement d’un plat d’œufs, d’une viande froide et d’un fruit elle attendait chaque fois ce repas avec impatience. Déjeunant au réfectoire avec les élèves, n’ayant dans toute la journée une minute d’isolement, elle aimait comme un refuge sa chambre où l’attendaient un poêle à bois, son gramophone, vieux de deux ans – un cadeau que son père lui avait donné l’année de sa mort – et surtout ses livres. Sitôt dîné, et les assiettes lavées, sortant d’un tiroir une boîte de cigarettes d’Orient, son seul luxe, elle mettait un disque, ouvrait ardemment un roman et, au son d’un fox-trot, d’une valse ou d’un tango, la vie commençait.

Ces livres, elle les louait chez Mme Turpin, officier d’académie, auteur d’un ouvrage édité chez Amédée Turpin, à Saint-Omer : La Grammaire pour tous, et qui à l’angle du boulevard Léon-Gambetta et de la rue des Pierrettes, avait ouvert à la mort de son mari, professeur au lycée de Calais, un cabinet de lecture.

Audrey avait connu Mme Turpin à l’hôtel de la Mer, à Boulogne, où son père, Perry Greenwood, ruiné d’argent et de santé, avait succombé à une crise cardiaque, l’été de 1929. Tout de suite, Mme Turpin, personne plantureuse, démonstrative et sensible, avait pris en affection cette pauvre demoiselle anglaise qui « gardait tant de dignité dans la détresse et tant de tenue dans la douleur ». En attendant que parvînt de Manchester, où Audrey ne voulait plus rentrer, le peu d’argent qui lui revenait, c’est Mme Turpin qui avait avancé de quoi payer les funérailles et faire face aux premiers besoins. C’était elle aussi qui, plaidant la cause d’Audrey auprès de Mlles Tramon, l’avait, non sans peine, fait agréer à l’institution du boulevard des Alliés.

Le moment était opportun. L’on n’était plus satisfait de la digne Mrs. Blake qui, sur le tard, s’étant mise à boire, somnolait pendant les classes et ne se réveillait même pas au chahut. L’on cherchait également une surveillante, la dernière, une jeune fille de vingt-deux ans, étant partie chez le professeur de gymnastique.

– Vous verrez, avait dit Mme Turpin, un dimanche matin, aux demoiselles Tramon qui, toutes deux en robe prune et sous un chapeau réséda, rentraient de la messe, Miss Greenwood est une personne accomplie. Elle a fait d’excellentes études. Comme elle est très pauvre…

– Comme elle est pauvre, continua Mme Turpin, elle sera heureuse, j’en suis sûre de cumuler chez vous les fonctions de professeur d’anglais avec l’emploi de surveillante.

Les deux sœurs se consultèrent du regard.

– Ceci serait une innovation, dit évasivement Tramon aînée, volontiers pusillanime.

– Mais une économie, suggéra Tramon cadette.

– D’où est-elle ? Que faisait son père ?

– Son père est de Dublin et s’était installé à Manchester où il s’est ruiné dans des affaires de draps, expliqua Mme Turpin. Vous savez qu’à Manchester…

– Oui, nous savons, affirma Tramon aînée : Manchester, grande ville manufacturière…

– 455.000 habitants, enchaîna machinalement Tramon cadette. Elle a encore sa mère ?

– Non, mais je sais qu’elle était d’excellente famille irlandaise. Quant à Miss Greenwood – elle prononçait Grinvou – elle a vingt-quatre ans, un maintien impeccable, une distinction édifiante, et…

Ici, Mme Turpin hésita.

– Et quoi ? interrogèrent les demoiselles.

– Eh bien ! voilà : elle est belle, avoua Mme Turpin.

Les deux sœurs se regardèrent. Leurs yeux effrayés désapprouvaient.

– Oh ! mais rassurez-vous, corrigea précipitamment Mme Turpin, une beauté convenable, sévère : ses yeux sont grands, mais graves ; ses cheveux châtains sont dorés et ils ondulent, mais cela peut s’arranger. C’est une femme sérieuse, même froide. Je ne la vois jamais rire – vous me direz que ce n’est pas le moment – mais je l’ai connue avant son malheur, et elle avait toujours l’air digne. Je crains même, continua-t-elle, que vous ne la trouviez un peu triste !

– Ah ! ça, ça ne fait rien, s’écria Prudence Tramon, la cadette.

– Au contraire, renchérit Tramon aînée. La petite malheureuse qui s’est fait enlever par notre professeur de gymnastique était gaie. Un père de famille… A qui se fier !

– Parle-t-elle français ? demanda Prudence.

– À merveille, répondit l’auteur de La Grammaire pour tous. Elle a toutefois un peu d’accent.

– Ne le regrettons pas, dit Mathilde Tramon. Cela fait bien pour les familles d’élèves : elles peuvent ainsi constater que, pour enseigner l’anglais, nous employons une vraie Anglaise.

– Enfin, conclut Mme Turpin, vous m’accorderez quelque expérience : eh bien ! je réponds de Mlle Greenwood comme de moi-même.

– Ma chère amie, répliqua Tramon aînée en se levant, il fallait commencer par nous dire cela. Envoyez-nous votre protégée demain. C’est fête, nous aurons le temps de causer. Demain, à huit heures et demie.

– Du soir ?

– Non, du matin. Les jours fériés, Prudence et moi nous faisons la grasse matinée.

*
* *

Vingt minutes plus tard, Mme Turpin pénétrait fébrilement à l’hôtel de la Croix, où Audrey était descendue.

« Pourvu, se disait l’excellente femme qui, craignant l’ascenseur, montait essoufflée l’escalier, que je ne trouve pas cette pauvre enfant en larmes. Jusqu’ici, son ouvrage a été exemplaire, mais tout en ce bas monde a une limite. » Elle frappa à la porte et, dans sa hâte d’annoncer la grande nouvelle, entra aussitôt en s’écriant :

– C’est fait ! Elles vous attendent demain matin.

Elle n’avait pas sitôt parlé qu’elle recula déconcertée. Un homme était là, un homme jeune qui tenait la main d’Audrey dans la sienne, et tous deux étaient assis sur le lit. Il est vrai qu’il n’était point défait. Mais deux verres à cocktail voisinaient à côté du cendrier empli de bouts de cigarettes. La fumée bleuissait la pièce.

Audrey s’était levée, nullement embarrassée.

– Oh ! Madame, s’écria-t-elle d’une voix heureuse, que vous êtes bonne, tellement bonne ! Vous permettez ? Elle embrassa sur les deux joues Mme Turpin qui, bouleversée, regardait alternativement le visiteur et les cocktails.

– M. Herbert Carter, présenta Audrey. Il a pris l’avion pour me voir et repart tout à l’heure.

Carter s’inclina. C’était un homme de trente-cinq ans environ, grand, osseux, un peu chauve, qui portait une courte moustache blonde, et dont le visage sans charme était semé de taches de rousseur.

– Monsieur est un de vos proches, sans doute ? demanda, Mme Turpin d’un accent altéré.

– Non, un ami, un très vieil ami. Je lui ai dit tout ce que vous faites pour moi, nos projets. Il ne les approuve pas, ajouta-t-elle avec un sourire un peu las.

– Je crois que vous ne lui rendez pas service, madame, déclara Carter d’un ton brusque et d’une voix qui tremblait un peu. Audrey devrait rentrer avec moi en Angleterre. Que fera-t-elle toute seule à Calais ? Elle ferait mieux de m’épouser.

Mme Turpin respira profondément, les couleurs reparaissaient sur son visage.

– Ah ! dit-elle enfin, vous êtes son fiancé ?

– Non, répondit Carter, mais c’est la deuxième fois que je me propose.

– Cette chère enfant ne m’avait pas confié encore ce joli secret, minauda avec un aimable reproche Mme Turpin, rassérénée.

– Que fera-t-elle si elle ne m’épouse pas ? continua Carter. Après tout, elle a déjà vingt-quatre ans.

Il s’exprimait dans un français laborieux. Il avait un air fâché et malheureux. Il ouvrait et refermait les poings en parlant. Il devait être très maladroit.

Assise sur sa malle, les coudes aux genoux et le menton dans les mains, Audrey se taisait.

– Écoutez, déclara Mme Turpin gênée, vous avez à causer et je sais ce que c’est que la jeunesse. Je vais vous laisser, je reviendrai tout à l’heure.

– Non, non, s’écria Audrey. Herbert doit repartir. Et c’est inutile : nous avons tout dit.

Elle se leva, prit la main de Carter et d’une voix presque tendre, murmura :

– Ne m’en veuillez pas, Herbert, et merci d’être venu, merci pour tout. Good bye, dear, and good luck !

Herbert Carter la regarda longuement, essaya de sourire, alla pour parler, puis brusquement prit son chapeau sur une chaise et sortit.

Audrey demeura quelques instants debout, les yeux fixés sur la porte. Puis, ouvrit la fenêtre en disant :

– Il y a trop de fumée.

Et revint s’asseoir auprès de Mme Turpin.

– Vous ne l’aimez donc pas ? demanda celle-ci.

– Non.

– Lui vous aime, et il a l’air d’un brave garçon.

– Nous ne serions pas heureux ensemble, répondit Audrey.

– Mon enfant, dit Mme Turpin, je suis d’âge à être votre mère ; aussi, j’espère que vous ne me trouverez pas indiscrète. Il faut bien réfléchir. Le poste que vous allez occuper est honorable, certes, mais peu lucratif. Il n’y a guère d’avenir, et la plus belle carrière, pour une femme, c’est encore la maternité et le mariage. Ce jeune homme n’a donc pas de situation ?

– Si, répondit Audrey : il est médecin dans l’armée.

– Eh bien ! c’est gentil, ça, s’écria Mme Turpin. En ces temps d’insécurité, c’est une position assurée. Vous auriez des relations agréables : dîners de garnison, petites sauteries… Vous auriez… des enfants, une charmante maisonnée.

Mais devant le regard d’Audrey, elle se tut, soudain mal à l’aise. Celle-ci lui prit la main en souriant :

– Chère madame Turpin, lui confia-t-elle, c’est à cause de tout ce programme que je ne veux pas l’épouser.

Mme Turpin écarquilla les yeux.

– Voyez-vous, continua Audrey, Herbert est l’opposé de ce que j’aime. Il a une si petite conception de la vie ! Il est tellement conventionnel ! C’est un terrible petit bourgeois anglais et je déteste les bourgeois.

Mme Turpin tressaillit et retira sa main, mais Audrey la lui reprit :

– J’entends par là, expliqua-t-elle, que je hais tout ce qui est médiocre, et il est médiocre. D’ailleurs, tout serait médiocre avec lui : quand on a des enfants, on ne va pas loin avec une solde de médecin militaire. Plutôt que la gêne en famille, je préfère la pauvreté toute seule. Seule, on peut supporter les tracas déprimants, les petits soucis ignobles, parce que, seule on peut les mépriser. Mais à deux, ou pire, à plusieurs… Ah ! non. Et puis, il m’ennuie, et je préfère la détresse à l’ennui. Non, voyez-vous, j’aime mieux attendre.

– Très joli, murmura Mme Turpin, qui, sans trop savoir pourquoi, se sentait blessée, mais attendre quoi ?

– Je ne sais pas, dit évasivement Audrey, rien ou tout. Je suis irlandaise, vous savez : il y a des moments où je touche le fond, mais d’autres… Je voudrais m’en aller, voyager, vivre… Je fais parfois de tels rêves !

Mme Turpin la regardait interloquée. Comme miss Greenwood lui apparaissait soudain différente du portrait qu’elle en avait tracé aux sœurs Tramon.

– Enfin, ne parlons plus de tout cela, décida Audrey qui, après avoir allumé une cigarette, offrait la boîte à Mme Turpin.

– Merci, je ne fume pas. Et même, mon enfant, laissez-moi vous dire qu’il ne faudra pas que les sœurs Tramon vous voient fumer.

– Oui, dans la pension, je suppose ?

– Jamais en public, Mlle Leroy, le professeur de littérature, s’est attiré une verte réprimande parce qu’on l’avait signalée comme ayant fumé dans un cinéma.

– Ces demoiselles doivent être plutôt étroites d’idées, plaisanta Audrey.

– Les familles des élèves sont très sur l’œil, répliqua Mme Turpin, un peu choquée. Calais est une petite ville. À ce sujet, mon enfant…

Elle s’arrêta, indécise.

– Dites. Il faut tout me dire.

– Eh bien ! nous ne sommes pas en Angleterre. La vie ici est moins libre. Vous êtes de l’île où fleurit le proverbe : « Honni soit qui mal y pense. » Ici, c’est le pays du qu’en-dira-t-on.

Elle se tut une seconde, satisfaite de sa formule.

– Il ne faudra pas sortir avec des jeunes gens, continua-t-elle – j’entends seule avec eux – ni en recevoir.

– Je ne connais personne.

– Vous connaîtrez vite du monde.

– Je ne crois pas. Voyez-vous, madame – Audrey la regarda, les yeux redevenus graves – vous ne savez encore rien de moi. J’ai horreur de flirter. J’ai beaucoup de défauts, mais je n’ai pas de petits défauts. Je ne suis pas, comme vous dites en France, raisonnable. Si je l’étais, j’épouserais Herbert. Je suis trop orgueilleuse, trop absolue pour être très sensée. Je ne sais si je me fais comprendre ?

– Si, si, parfaitement, répondit Mme Turpin qui ne comprenait pas, mais que maintenant un vague instinct rassurait.

– Ainsi, continua Audrey, je ne conçois pas que l’on commette une petite faute, fort bien que l’on fasse une folie où que l’on se rendre coupable d’un crime. Oh ! rassurez-vous, ajouta-t-elle en souriant, voyant que Mme Turpin sursautait, on a si rarement l’occasion !

Mais Mme Turpin n’était pas cette fois scandalisée. Tout ce qui dormait de romanesque en elle se réveillait peu à peu au contact de miss Greenwood. Exaltée et attendrie, elle admirait sa jeunesse, son profil classique, son grand air et ses malheurs.

« Je vois ce que c’est, songeait l’auteur de La Grammaire pour tous. « Miss Grinvou », c’est une princesse de Racine. »

Vous êtes née pour de grandes choses, avait déclaré Mme Turpin à Audrey, un soir qu’elle l’avait invitée à dîner dans sa petite salle à manger marron, où la dernière suspension éclairait, sur une nappe hollandaise, un surtout de faux saxe. Je ne vous demande rien de votre passé, avait-elle ajouté, mais je suis sûre que vous n’avez pas eu la vie de tout le monde.

Audrey avait souri, de son sourire las, et changé de conversation. Mais, rentrée chez elle, elle avait repensé à la phrase de Mme Turpin. De grandes choses ! Aucune existence n’avait été aussi plate que la sienne, aussi ratée.

Elle revoyait, dans la triste ville usinière, la venteuse rue sombre où elle avait vécu son enfance, et cette grande maison froide où sa mère était morte d’un cancer à la gorge alors qu’elle-même accomplissait ses douze ans. La pluie était liée à tous ses souvenirs. Souvent, par les printemps gris de Calais, lorsque, partant pour le pensionnat, elle hésitait sur le manteau à prendre, il lui semblait encore entendre la chère voix déjà rauque de Grace Greenwood qu’elle courait embrasser dans sa chambre et qui, soulevée sur l’oreiller, lui recommandait, les yeux inquiets :

– N’oublie pas ton parapluie, surtout. Mets ta pèlerine chaude, au moins.

Et quand maintenant Audrey, le soir, rentrait sous une brusque averse, elle murmurait toujours :

– Pauvre maman ! Elle m’aura évité bien des rhumes…

Sa mère ! Un pastel suspendu au-dessus de son lit la représentait dans la dernière année de sa vie. Un sourire éclairait son beau visage altéré.

– Je lui ressemble, se disait Audrey, mais son regard est plus indécis, sa bouche moins volontaire. C’est d’elle, cependant, que j’ai hérité ce fonds d’espérance que mon dur destin dilapide peu à peu « Comme papa l’aimait, songeait-elle. Sa Grace, comme il disait. » Audrey le revoyait sur son lit de mort, à Boulogne. Ses derniers mots avaient été : « Grace, ma petite Grace, aide-moi, donne-moi la main. » Audrey avait pris dans la sienne cette main qui tremblait et murmuré :

– Papa, regarde-moi, c’est moi.

Mais déjà il ne voyait plus que l’autre de ses yeux soudain immobiles.

« Au moins, elle, elle a eu une vie de femme, une vie normale, mais moi !… »

Elle contemplait alors une petite photo sur sa commode, celle d’un homme très jeune, en costume de sport. Un front magnifique, des yeux lumineux, un sourire gai et un peu railleur : Éric. Quel accident stupide ! Audrey ne pardonnait pas au sort l’imbécillité de sa mort : vingt-sept ans, une âme ardente, une intelligence rayonnante, le cœur le plus rare ; et puis, parce que la bicyclette a dérapé et qu’un camion passait… Ils devaient se marier un mois plus tard, s’étaient attendus trois ans. Il ne voulait pas l’épouser sans avoir cette situation qu’il avait enfin conquise…

« Comme j’ai bien fait, songeait Audrey, de me donner à lui avant. Comme j’ai bien fait. »

Elle avait confessé la vérité à Herbert Carter. Il lui avait répondu la phrase que toute jeune fille eût attendue d’un Anglais mais qui venant de lui si timoré, l’avait émue cependant :

– Vous n’avez trompé personne. Vous étiez libre de faire ce que vous vouliez.

Oui, quelle vie ratée. C’est à tout cela qu’elle songeait, le dos au tableau noir, tandis que les petites élèves épelaient maintenant la page de Dickens.

Vraiment, elle n’en pouvait plus. Elle avait tenu bon jusqu’alors, mais l’écœurement de sa vie était tel qu’il en devenait physique.

« Je ne peux plus ! songeait-elle, je n’en peux plus !»

La classe finie, elle n’eut pas le courage de parcourir à nouveau à pied ces rues dont la vue lui était devenue odieuse. Un tramway passa, gorgé de monde. Dans l’avenue balayée par le vent, Audrey attendait, les poings serrés dans son macfarlane.

« N’importe quoi, se disait-elle, mais sortir de cette vie, sortir de là. Vingt-six ans, une vieille fille, et rien, rien !»

Rentrée chez elle, elle trouva sous sa porte une lettre. Elle reconnut l’écriture d’Herbert qui ne lui avait pas écrit depuis six mois. Elle jeta la lettre sur la table, enleva rageusement son chapeau, son manteau et soudain s’écroula sur le lit.

Si un meilleur destin lui avait donné la foi de sa mère, Audrey eût été moins malheureuse. Grace Greenwood, qui dans les dernières années de sa vie ne quittait plus sa chambre et guère son lit, confiait sa fille, alors âgée de dix ans, à Mrs. Drake, une vieille Anglaise austère, vaguement sa parente et qui veuve, sans enfants recueillait Audrey les jours fériés et les dimanches.

Luthérienne de tout son cœur fanatique, Mrs Drake était incapable de comprendre la sublime poésie du catholicisme, cette « religion d’idolâtres », comme elle disait. Ce n’est pas à l’église, mais au temple que le dimanche elle menait la petite. Sa secrète ambition était de la convertir.

– N’en parle pas à ta mère, disait-elle, c’est inutile. Tu me remercieras un jour.

Au temple, les fidèles chantaient en commun les psaumes. Mrs Drake y joignait sa voix de fausset. Quand l’enfant était distraite, Mrs Drake lui appliquait, du manche de son parapluie, un petit coup sec sur la main en murmurant :

– Allons, chante !

– Est-ce que c’est le même bon Dieu que l’on prie dans les églises et dans les temples ? avait-elle demandé à Mrs. Drake.

– Il n’y a qu’un bon Dieu, répondit la vieille fanatique, mais il n’y a qu’une religion véritable : c’est la nôtre.

À la mort de sa femme, Perry Greenwood, qui avait le malheur d’être incrédule, ne s’inquiéta point des devoirs religieux de sa fille. À vingt ans, il ne restait plus rien à Audrey de la foi de son enfance.

Quelqu’un frappa à la porte. Elle se releva, le visage en désordre, les yeux gonflés.

« Ce doit être Mme Turpin, songea-t-elle. Je ne veux voir personne en ce moment. »

Elle était décidée à ne pas répondre, on la croirait sortie.

Elle s’aperçut qu’elle avait allumé la lampe et que la raie lumineuse devait, sous la porte, révéler sa présence.

– Qui est là ? demanda-t-elle.

Ce fut une voix d’homme qu’elle entendit.

– C’est pour la lettre, Madame. On attend la réponse.

– Un instant.

Rapidement, elle se baigna les yeux, lissa sa chevelure et ouvrit. Le chasseur de l’hôtel de la Croix était là.

– C’est pour la réponse à la lettre de M. Carter, insista-t-il.

Herbert était donc à Calais ? Elle prit la lettre et vit qu’elle n’était pas timbrée.

– Je n’ai pas eu le temps de la lire, expliqua-t-elle. Voulez-vous patienter une seconde ? Cela ne vous fait rien d’attendre dehors ?

– Du tout, Madame.

Elle déchira l’enveloppe et lut :

« Audrey dear,

« Je viens d’être affecté à notre corps d’occupation d’Extrême-Orient et suis nommé à Rahajang où je remplace le docteur Jerris qui relève d’une grave crise de dysenterie. Au lieu d’embarquer à Liverpool, sur le Rajputana, je rattraperai mon bateau à Marseille, ce qui me donne un délai de six jours. Je n’ai pas voulu, en effet, quitter l’Europe sans venir vous dire adieu une dernière fois et tenter ma suprême chance.

« Rahajang est une ville agréable où le climat est possible.

« On y vit plus largement qu’en Angleterre et, là-bas, la femme d’un médecin-major n’est pas n’importe qui. Voulez-vous partir avec moi ? Je sais que vous ne m’aimez pas, mais je ferai tout au monde pour vous rendre heureuse.

« Je n’ai pas le courage de vous revoir si cela doit être non. Mais si c’était oui, ou même peut-être, un mot au porteur de cette lettre et j’arrive.

HERBERT. »

Audrey resta quelques instants assise sur son lit, puis relut la lettre. Le vent, s’engouffrant dans la rue, sifflait tristement. La nuit était venue. Audrey n’avait pas allumé le poêle et, sur ses épaules qui avaient froid, la vie pesait comme un fardeau. Brusquement, elle se leva, étendit les bras, étouffa une envie de crier et ouvrit la porte :

– Dites à M. Carter qu’il vienne, qu’il vienne tout de suite. Ou plutôt non, corrigea-t-elle, j’y vais.

*
* *

Le surlendemain, le major et Mrs. Herbert Carter, mariés à onze heures du matin devant le consul et le pasteur, et qui partaient le soir même pour Marseille, déjeunaient dans la petite salle à manger de Mme Turpin. Celle-ci avait sorti de sa cave deux bouteilles de ce champagne que lui avait offert feu son mari le jour où elle avait été nommée officier d’Académie, et des lilas blancs, les premiers de la saison, débordaient le surtout de faux saxe.

Le départ de sa jeune amie causait à Mme Turpin un chagrin véritable. La cérémonie expéditive, sans orgue ni pompe, dans la froide chapelle de l’église protestante, l’avait douloureusement impressionnée. Bien que le rêve de Mrs. Drake ne se fût point réalisé, Audrey n’était plus catholique que de nom. Au reste, le pasteur n’avait fait aucune difficulté pour bénir ce mariage glacé. L’âme de Mme Turpin en était transie.

« Comment ! Un serment devant la Bible, un simple échange d’anneaux, une brève allocution aux deux futurs époux déjà en tenue de voyage, c’est « tout ce qu’on leur donne » ! On se serait cru, pensait-elle, à un film américain. »

Elle se rappelait son propre mariage : la musique, les deux demoiselles d’honneur, les fleurs, les cadeaux, les amis, le sous-préfet de Saint-Omer, l’un des témoins une grande tenue, les enfants de chœur, l’encens… Quelle émotion l’avait étreinte ! Elle était plus pâle que sa robe… Ses beaux souvenirs !…

Audrey et Herbert n’avaient rien eu de tout cela et ne paraissaient pas s’en soucier.

« Comme c’est drôle, les étrangers !» se disait-elle.

Tandis que la bonne passait la bombe glacée et les petits fours, Mme Turpin contemplait Audrey en s’efforçant de la comprendre.

La veille du mariage – hier, par le fait – toutes deux avaient fait dans Calais des emplettes urgentes. Mme Turpin, que son commis remplaçait, attendait Audrey à la porte de la librairie. Elle était tout émue : ce jour n’était-il pas, comme elle disait, la veillée d’armes ? Audrey était arrivée avec son visage habituel.

– J’avais si peur d’être en retard, s’était-elle écrié, mais sans lui serrer la main, à ce quoi son amie ne pouvait point s’habituer.

– Comme elles sont froides, ces « Anglaises », se plaignait Mme Turpin qui mettait tous les Britanniques dans le même sac. Nous ferions mieux de prendre un taxi, avait-elle conseillé. Une fois n’est pas coutume.

L’on était déjà fin mars : sitôt la mer Rouge, la traversée serait brûlante et Audrey ne possédait qu’une maigre garde-robe d’hiver. Mme Turpin l’avait emmenée aux Grands Magasins réunis où la future Mrs. Carter avait acheté des jupes légères, des blouses de tussor et de lin, des souliers de sport. En passant devant « Marie et Jeanne », Audrey s’était arrêtée devant une robe du soir, depuis huit jours à l’étalage, le dernier modèle de Paris.

– Je n’ai pas de toilette de dîner, avait-elle soupiré, mais celle-là coûte sûrement trop cher…

Elle disait cela avec un regard que son amie ne lui avait jamais vu, un regard tout neuf, ébloui.

– Je vais en demander le prix. Je connais Mme Marie, elle me fera une réduction. Attendez-moi une seconde.

Mme Turpin était revenue, le visage illuminé.

– C’est pour rien, s’était-elle écrié ; trois cent cinquante francs !

Audrey, ravie, avait essayé la robe sur-le-champ. Comme Mme Marie lui en faisait admirer l’effet dans la glace, Mme Jeanne entra :

– Ah ! c’est cette jolie dame qui achète notre belle robe ? s’était-elle exclamé. Eh bien ! vous avez raison de la prendre, Mademoiselle : à neuf cents francs, c’est une occasion unique.

Mme Turpin avait bégayé quelque chose, mais déjà Audrey dégrafait la robe.

– Je regrette, dit-elle, le visage durci, cette toilette ne me va pas.

– Réfléchissez encore un peu, mademoiselle, s’empressa de répliquer Mme Jeanne qui, entraînant Mme Marie, était sortie de la pièce.

– Je n’aime pas les aumônes, même déguisées, avait déclaré Audrey avec une sèche violence.

– Mais c’était mon cadeau de noces ! Cela me faisait tant de plaisir, avait riposté Mme Turpin, prête à pleurer.

– Il était entendu que vous me donneriez ces livres de Stendhal dont j’ai envie. Vous m’avez humiliée, oui, humiliée, insista-t-elle avec une colère froide, tout en remettant son tailleur.

– Vous n’êtes pas gentille, s’était contentée de répondre Mme Turpin d’une voix puérile de vieille enfant grondée. Je n’ai personne à gâter, moi, je suis toute seule.

Alors, Audrey s’était avancée sur Mme Turpin comme pour la battre ; puis, soudain, l’étreignant l’avait embrassée en murmurant :

– Darling, je vous demande pardon. J’adore votre mensonge. Je n’oublierai jamais cela.

Mme Turpin la contemplait, stupéfaite et bouleversée à son tour. Audrey était livide ; des larmes coulaient de ses yeux agrandis, sa lèvre tremblait en parlant.

– Ma petite, cela n’en vaut pas la peine, ne vous mettez pas dans ces états-là, suppliait Mme Turpin.

– Oh ! ce n’est pas seulement à cause de la robe, c’est à cause de tout, de tout ce que vous avez été pour moi. Non, avait-elle répété, je n’oublierai jamais cela.

Elle était haletante comme si elle avait couru, et ses mains frémissaient encore en remettant son chapeau.

« Évidemment, songeait la raisonnable Mme Turpin, sortant de la boutique avec Audrey qui, toute pâle, portait sous le bras le précieux carton, évidemment, je lui ai fait un joli cadeau, mais comme cette exaltation est disproportionnée ! Comme ces « Anglaises » sont peu pondérées, mon Dieu !» Et toutes ses idées sur la froideur britannique lui semblaient remises en question.

*
* *

Ils se levèrent de table, passèrent dans le petit salon où Herbert demanda la permission d’allumer un cigare. Il ne cessait de regarder sa femme. Il avait l’air tout à la fois heureux et étonné, semblait ne pas croire encore à son bonheur, et parfois avait un sourire satisfait que Mme Turpin ne trouvait pas sympathique.

– Ne vous dérangez pas, laissez-moi servir le café, dit Audrey. Vous devez être éreintée après tout le mal que vous vous êtes donné.

– Mais c’est vous, mon enfant, qui devez être fatiguée.

– Moi, pourquoi ? riposta Audrey.

« Elle semble mariée depuis toujours, songeait Mme Turpin. »

– Je ne sais pas si vous prenez du sucre dans votre café, dit Audrey à Herbert, ou, pour mieux dire, je ne le sais pas encore. En tout cas, ajouta-t-elle, comme Herbert, refusant le sucre, se versait un verre de liqueur il faut boire tout cela rapidement. Vous avez le consul à revoir et moi-même je ne tarderai pas à rentrer chez moi : je n’ai pas fini d’emballer.

Mme Turpin la regarda, surprise. Pourquoi Audrey mentait-elle ? Elle savait qu’elle avait bouclé sa malle, ses deux valises et qu’elle n’avait plus à ranger que son nécessaire – un cadeau de Herbert.

– Je voulais être seule avec vous, expliqua Audrey, sitôt son mari sorti. J’ai une envie folle de vous demander quelque chose, et puis c’est notre dernier jour.

Elle s’était assise sur un tabouret aux pieds de son amie. Elle levait sur elle ses prunelles lumineuses et bleues que Mme Turpin qualifiait de « saphirs étoilés ». Le fait de ne pouvoir déchiffrer le caractère d’Audrey, d’être impuissante à prévoir ses réactions d’être sans cesse avec elle sur le qui-vive l’inquiétait souvent, mais chaque jour l’attachait davantage à la jeune femme. Comme Audrey allait lui manquer !

– Eh bien ! voilà, continua-t-elle, je voudrais que vous me tiriez les cartes.

– Qu’est-ce que vous dites ? se récria Mme Turpin.

– Vous m’avez raconté que cela vous passionnait, que vous aviez des dons de voyante…

– J’ai eu tort de vous confier cela. Il ne faut point se mêler des affaires de la Providence, ni intervenir dans celles du Bon Dieu.

– Je vais partir, nous nous reverrons Dieu sait quand : vous n’allez pas me refuser cela ?

– Mais je n’ai pas de cartes ici.

– Moi, j’en ai apporté, dit Audrey en riant.

Elle sortait de son petit sac un jeu de cartes et l’étalait sur la table.

C’était la première fois que Mme Turpin la voyait rire. Son visage prenait une expression d’enfant.

– Ah ! mon confesseur ne sera pas content.

– Vous n’avez pas besoin de le lui dire.

– Ah ! si, par exemple, je le lui dirai. C’est la seule manière de m’absoudre.

De ses mains que l’on n’aurait pas cru si agiles, Mme Turpin battit les cartes.

– Voulez-vous couper ? Parfait. Faites cinq paquets. Ce qui vous intéresse, n’est-ce pas, c’est le bonheur en ménage, les enfants, l’argent…

Audrey l’interrompit.

– Écoutez, non. C’est une chose spéciale, précise, que je veux savoir. Voilà : j’ai télégraphié à Londres, il y a trois jours. J’attends une réponse, pour moi vitale. J’ai demandé qu’on l’envoie ici, car je ne veux pas que Herbert soit au courant. Votre bonne m’a dit qu’il n’était encore rien venu.

Mme Turpin la regarda, intriguée.

– Je ne vous apprendrai rien, continua Audrey, en vous disant que je n’ai pas d’argent. Nous vivrons de la solde de Herbert. Je connais ses qualités, qui sont réelles, mais aussi ses défauts : il est jaloux, autoritaire et avare.

– Eh bien ! dit Mme Turpin suffoquée, vous ne vous faites pas d’illusions, au moins.

– Aussi, ai-je réfléchi. Nous allons voyager loin et beaucoup. J’ai toujours aimé la photographie et je n’écris pas plus mal qu’une autre. Or, un ancien ami de papa, M. Freelingway, est quelqu’un d’important à l’Evening News. Je sais qu’il m’aime assez et je ne lui ai jamais rien demandé. Je lui ai proposé des photos, des articles… Si l’on accepte, et si peu que l’on me paie, je pourrai m’offrir mes toilettes, avoir de l’argent de poche. Ce serait l’indépendance. Or, je sens qu’il faudrait que j’adore un homme pour ne pas le détester si je dépendais de lui, et je n’adore pas Herbert. Pourquoi me regardez-vous comme ça ? Je vous choque ?

FIN DE L’EXTRAIT

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