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La Lettre écarlate

De
370 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Nathaniel Hawthorne, préface de Julien Green. La Lettre écarlate, c'est le "A" de "Adultère", la lettre majuscule que Hester Prynne est condamnée à porter en permanence sur sa poitrine, "fantastiquement brodée d'écarlate et d'or", pour expier son péché mortel devant la communauté de Boston, à l'époque -- celle du procès des sorcières de Salem -- modeste colonie de la très puritaine Nouvelle-Angleterre. Elle a en effet eu un enfant avec le jeune et pieux pasteur Arthur Dimmesdale alors qu'elle était encore mariée à un homme qui l'avait abandonnée pour aller vivre avec les Indiens. Revenu sous une fausse identité pour assister au supplice de son épouse, ce dernier se vengera en empoisonnant le pasteur. Roman noir du puritanisme, du scandale et de la culpabilité, "La Lettre écarlate" est le chef-d'oeuvre de Nathaniel Hawthorne et l'un des grands classiques de la littérature américaine.


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NATHANIEL HAWTHORNE
La Lettre écarlate
traduit de l’anglais par Marie Canavaggia
La République des Lettres
PRÉFACE
Un puritain homme de lettres, Nathaniel Hawthorne
Thou art become (O worst imprisonment !)
The dungeon of thyself …
MILTON,Samson Agonistes.
Aux environs de 1815, Salem n’était plus qu’un peti t port sur la côte du
Massachusetts, qui s’endormait peu à peu dans le so uvenir d’une activité prospère.
Là vivait une femme dont le mari, le capitaine Hawthorne, était mort depuis des
années. A cette époque et dans cette partie du mond e, les convenances imposaient
aux veuves un sort dont la cruauté a quelque chose d’hindou. Fidèle aux traditions,
Mrs. Hawthorne ne paraissait jamais. Elle passait s a vie, tout entière consacrée à
sa douleur, dans une maison d’où la crainte puis l’ habitude lui défendirent
longtemps de sortir.
Cette mélancolique élevait trois enfants, Elisabeth , Nathaniel et Louisa. Par la
force des choses, les filles tenaient compagnie à l eur mère, mais le fils sortait,
courait les rues, jouait dans la poussière ou la ne ige avec les gamins du voisinage.
Il était vigoureux et batailleur, avec une irrésistible tendance à la moquerie.
Pourtant, lorsqu’il rentrait chez lui, le soir, il riait moins. Sa mère racontait toutes
sortes d’histoires sur les temps où les foules vêtu es de drap noir se pressaient sur
les places de Salem pour regarder les sorcières qui hurlaient dans les flammes des
bûchers. Cela n’était pas si loin. L’arrière-grand-père de Mrs. Hawthorne avait été
maudit par une de ces malheureuses qu’il tourmentai t en sa qualité de magistrat.
Mais plus que n’importe quel ancêtre, le bisaïeul, William Hawthorne, dominait
cette famille. C’était une sorte de géant dont l’om bre s’étendait jusque sur le petit
Nathaniel. Il avait exterminé les Indiens, fondé un e compagnie de chasseurs, abattu
des forêts, persécuté des Quakers, établi sa religion avec un mélange de ruse, de
piété et de violence, orgueilleux puritain qui se retranchait dans sa vertu comme
dans un bastion et n’était accessible à aucune faib lesse. Je ne m’amuserai pas au
jeu qui consiste à retrouver les aïeux dans leur arrière-petit-fils, mais il est probable
que, même à la distance de quatre générations, on n ’échappe pas à l’influence
d’une conscience et d’une volonté aussi impérieuses que celles du vieux
Hawthorne.
Après quelques années passées à l’école de Salem, N athaniel fut envoyé à
Bowdoin College. Il avait alors dix-huit ou dix-neu f ans et l’on disait couramment de
lui qu’il était le jeune homme le plus beau du pays . Ses cheveux étaient presque
noirs et légèrement ondulés, ses sourcils épais et allongés. Un regard de feu
animait ce visage d’une régularité sans défaut. Com me il se promenait un jour dans
la campagne, une Bohémienne joignit les mains en le voyant et lui demanda s’il
était un homme ou un ange.
Cependant, ce n’était pas la tendresse qui le carac térisait. Il était cordial, mais
aussi jaloux de lui-même, de son temps, de sa solitude. Avec les années s’accusait
chez lui un penchant à la tristesse. Lorsqu’il revi nt vivre à Salem, il prit l’habitude de
s’enfermer chez lui, comme sa mère, écrivant toute la journée et ne sortant qu’au
crépuscule. « Quelquefois, a-t-il dit dans son journal, il me semblait que j’étais déjà
dans ma tombe, avec juste assez de vie pour avoir c onscience du froid qui
m’engourdissait. »
Il avait déjà commencé à faire paraître des contes, mais doutait sinon de lui-
même, du moins de l’accueil qu’on lui ferait. Les a nnées passaient. Il ne voyait
personne et se condamnait à une sorte de réclusion où il ensevelissait sa jeunesse.
Vers 1830, l’attention du public se fixa sur lui. Il ne signait pas ce qu’il écrivait,
mais il y avait dans ses contes un accent si net qu ’on n’avait aucune peine à les
assigner au même auteur. Six ans plus tard, enfin, avec quelle prudence et quelles
précautions, il se décida à les publier en volumes et sous son nom. Des amis de
collège s’employèrent au succès deTwice Told Tales. Il y eut quelques articles :
Longfellow aima le livre, Poe moins, mais la vente dépassa toutes les
espérances : près de sept cents exemplaires en moin s de deux mois, chiffre qui
paraissait énorme à l’époque. Seul, Hawthorne conti nuait à se méfier de l’avenir.
Toute sa vie, il s’étudia à ne compter, comme Vigny , « sur aucune promenade ni
aucune fleur ». Il considérait le présent comme un terrain solide, mais qui pouvait à
tout moment s’ouvrir sous ses pieds.
En 1839, il devint amoureux d’une jeune fille de Sa lem, Miss Sophia Peabody,
sur qui il avait jeté ses regards, l’aima du premie r coup — il était si beau ! — mais
ne l’avoua qu’après un délai convenable, et ces cœu rs puritains jouèrent gravement
l’un avec l’autre avant de s’accorder.
Les choses n’allèrent pas toutes seules. Elisabeth Hawthorne, qui aimait son
frère à la folie, ne souffrait pas l’idée qu’il pût se marier. « Il ne se mariera jamais,
répétait-elle à l’envi, il ne fera jamais rien, c’e st un être idéal. » Comme cet
argument ne semblait pas décisif, elle en trouva un autre : « D’ailleurs, la santé de
Mlle Peabody lui interdit de se marier. » C’était p lus adroit, parce que cela paraissait
vrai, et Mrs. Hawthorne finit par se laisser convaincre. Sophia Peabody n’avait
jamais été très forte, en effet. Toute jeune, elle avait cru mourir et l’on n’avait pu la
sauver qu’à coups de drogues qui l’avaient rendue e xtrêmement délicate. Des maux
de tête presque continuels changeaient sa vie en ma rtyre. Le moindre bruit la
mettait à la torture et cette grande nerveuse mange ait seule, ne pouvant souffrir le
cliquetis des couteaux et des fourchettes.
En présence de ces faits, Mrs. Hawthorne allait opp oser un veto au mariage de
son fils — il va sans dire que vers 1840 et dans le s environs de Boston ce genre de
veto avait son poids — lorsque, à la confusion d’El isabeth, Sophia guérit, après
vingt ans de souffrances.
Elle ne devait pourtant se marier que deux ans et d emi plus tard, pendant
lesquels Hawthorne travailla à Boston, puis à Brook Farm. L’idée qu’il n’était « qu’un
rêve et non quelqu’un de vrai » agissait sur lui av ec la force d’une obsession. Il
avait craint de tomber dans la neurasthénie, et ave c tout le sérieux d’un homme de
sa race, il était entré en lutte avec lui-même. « Il faut, écrivait-il, que je prenne
contact avec ce monde matériel. » Justement un poste était libre dans le service
des douanes à Boston ; il le prit (comme si le méti er d’homme de lettres n’était pas
assez dur et que gagner son pain à écrire ce n’étai t pas le gagner à la sueur de son
front). Il avait le souci constant d’être comme les autres, en apparence tout au
moins, et peut-être redoutait-il de passer pour sin gulier, s’il ne faisait pas autre
chose que d’écrire des livres. Quoi qu’il en soit, il travailla deux ans dans les
douanes.
A la suite de circonstances sans grand intérêt, il dut abandonner le service des
douanes et, toujours par horreur du rêve, prit la route de Brook Farm, havre de
grâce des idéologues bien musclés. Brook Farm avait été fondée par des adeptes
du fouriérisme que l’état présent de la société ne contentait point. Aussi avaient-ils
résolu de créer une communauté idéale où tout le mo nde gagnerait son pain, où les
riches n’existeraient pas. L’Amérique entière appla udit et les regarda. Mais les
intellectuels labourent mal et sèment en dépit du b on sens, et déjà Brook Farm
n’allait plus si bien lorsque Hawthorne vint lui prêter le secours de ses bras. Il
travailla toutefois, bêcha la terre, transporta d’innombrables brouettes de fumier
sous un soleil impitoyable. Lorsqu’il en eut assez, il retourna chez lui.
Bien entendu, pendant cette séparation de plus de d eux ans, la correspondance
alla bon train entre les fiancés. Ce qui frappe dan s ces lettres, beaucoup plus que
les protestations d’amour, c’est une sorte d’effroi qu’ils avaient l’un de l’autre et
l’impossibilité où ils semblaient être de se parler familièrement. Le ton est celui
d’une tendresse guindée qui confine d’une manière i ndéfinissable à quelque chose
de presque religieux. Jamais Hawthorne ne lisait un e lettre de Sophia sans s’être
auparavant lavé les mains. Ce fait en dit long sur ce que je voulais indiquer.
Ils se marièrent donc en 1842 et allèrent vivre à C oncord, près de Boston. Une
extraordinaire timidité empêchait Hawthorne de voir beaucoup de monde et les
invités étaient rares. Il travaillait. « Il travaille, écrivait sa femme, afin que le monde
soit meilleur. » Lorsqu’il avait assez d’écrire, il retroussait ses manches et allait
couper du bois derrière la maison. Parfois, il voya it Emerson qui n’habitait pas loin
et se plaisait avec lui.
En 1845, des ennuis d’argent le contraignirent de q uitter Concord. Les quelques
années qui suivirent furent passées à Salem où il o ccupa encore une fois et
pendant quatre ans un poste dans le service des dou anes ; ce n’était pas qu’il en
tirât, comme jadis, un bénéfice moral, mais il avai t besoin d’argent. Des éditeurs
sans scrupules publiaient ses contes et, profitant de ce qu’il entendait mal ses
intérêts, ne le payaient jamais. Il était heureux m algré tout. Sa femme lui avait
donné une petite fille qu’il avait appelée Una, en souvenir d’une héroïne de
Spencer, puis l’année d’après un petit garçon, Juli an. Hawthorne trouvait le temps
de travailler à un roman et de tenir un journal où il était surtout question de ses
enfants, qu’il observait avec une sorte de ravissem ent et dont il rapportait les mots
et les jeux dans le plus grand détail.
Mrs. Hawthorne ne s’était jamais beaucoup mêlée à l a vie de son fils. Elle
semblait éloignée de tout, et quelle que fût l’émotion de Nathaniel lorsqu’elle mourut
(il faillit avoir une fièvre cérébrale), les liens qui existaient entre eux donnent
l’impression d’avoir été assez lâches. Il se remit assez vite et continua son travail.
Un jour, il lut le manuscrit qu’il venait d’achever. A plusieurs reprises, les larmes
l’interrompirent. Hawthorne n’est pas une âme qui s e livre et s’explique avec
complaisance ; il faut le saisir au vif dans des traits comme celui que je viens de
rapporter. Le livre s’appelaitLa Lettre écarlate. Il eut un succès immédiat, non
seulement en Amérique, mais en Angleterre, d’ordina ire si revêche et difficile quand
il s’agit d’une œuvre américaine. A Salem, les lettres affluaient, des lettres étranges
de gens qui se reconnaissaient dans ce livre, de criminels qui n’en pouvaient plus
de vivre avec leur crime et qui cherchaient dans la confession à se délivrer de leur
inquiétude. Il les brûla toutes.
A Lenox, où il s’établit peu après, non loin de Sal em, il vit assez souvent
Herman Melville, l’homme le plus pittoresque de ce monde boutonné jusqu’au
menton. Melville avait voyagé de longues années, vê tu d’une chemise de flanelle
rouge et d’un pantalon de toile blanche, trop pares seux pour se faire la barbe,
n’emportant avec lui qu’une brosse à dents et une c einture doublée de billets de
banque. Il visita ainsi les mers du Sud, l’Afrique, vécut avec les cannibales et
rapporta de ces terres barbares une indépendance de caractère et un mépris du
monde qui trouvaient chez Hawthorne je ne sais quel écho lointain.
Melville racontait ses aventures en perfection et l es Hawthorne ne se lassaient
pas de l’entendre. Un jour, au cours d’une visite, il décrivit une horrible bataille qu’il
avait vue se livrer entre sauvages, dans une île du Pacifique. L’un des combattants
faisait des prodiges de valeur avec une énorme mass ue, frappait à droite, à gauche,
défonçait les rangs des ennemis avec cette arme effrayante. Nathaniel et Sophia
écoutèrent cette histoire bouche bée, sans perdre u ne parole, ni un geste. Lorsque
Melville fut parti, Hawthorne et sa femme échangère nt vingt réflexions. « Mais où
donc est cette massue ? », demanda tout à coup Mrs. Hawthorne. Hawthorne était
persuadé que Melville l’avait remportée avec lui ; Mrs. Hawthorne soutint qu’il avait
dû la poser dans un coin. Ils la cherchèrent sans l a trouver, mais dès qu’ils eurent
l’occasion de revoir Melville, ils ne manquèrent pa s de lui demander ce qu’il avait
fait de sa fameuse massue. Stupéfaction. Il ne l’av ait jamais eue entre les mains, et
selon toute probabilité elle n’était jamais sortie de son île.
Jusque vers 1854, la vie de Hawthorne s’écoula dans une sorte de monotonie
heureuse. Il avait perdu sa situation à la suite d’ une manœuvre politique dans
laquelle il fut sacrifié. Sa femme en fut ravie : « Enfin, tu vas pouvoir écrire ! » Il se
remit en effet au travail, et en cinq mois, trop le ntement à son gré, produisitLa
Maison aux sept pignonsnt rien. La fortune sourit quelquefois à ceux qui ne veule
attendre d’elle, et le livre eut un succès au moins égal à celui du précédent. En
Angleterre, il fallait remonter àJane Eyrepour trouver un livre qui eût produit une
impression aussi profonde. Hawthorne était désormai s célèbre, sinon très riche.
Cependant, sa vie allait changer. Un camarade de co llège, Pierce, qui s’élevait
rapidement dans la carrière politique, fit nommer H awthorne consul à Liverpool.
Après le poste d’ambassadeur à Londres, ce poste était le meilleur qu’on pût lui
offrir, et à dire vrai, Hawthorne semblait tout dés igné pour le remplir, tant par sa
dignité personnelle que par l’espèce de gloire littéraire qui s’attachait à son nom.
Il quitta l’Amérique en 1855. Quelque temps auparav ant Louisa s’était noyée
dans l’Hudson et sa sœur Elisabeth s’était retirée dans une ferme de la Nouvelle-
Angleterre où elle devait rester trente ans encore sans voir personne, se levant à
midi, lisant ou se promenant le reste du jour, seul e.
A Liverpool, où il était entendu qu’il ne demeurera it que deux ans, Hawthorne
donnait tout son temps à ses nouvelles fonctions et consacrait ses heures de loisir
à des promenades avec ses enfants, ou à son journal . Mais le climat ne convenait
pas à Mrs. Hawthorne, qui était assez délicate de l a poitrine, et l’on décida qu’elle
irait passer quelques mois à Madère avec Una et Ros e, la dernière née de la
famille. Hawthorne resta seul avec son fils. Au bou t de quelque temps, on lui donna
un congé dont il profita pour parcourir l’Angleterre et surtout visiter Londres.
Enfin, les deux ans s’écoulèrent. Mrs. Hawthorne allait mieux. Toute la famille se
réunit en Angleterre pour faire un voyage sur le co ntinent avant de retourner en
Amérique.
Hawthorne s’était toujours intéressé à l’histoire d ’Italie et la connaissait bien.
Mrs. Hawthorne, de son côté, était folle de peinture et possédait à fond, d’après des
albums de gravures, le répertoire des grands musées de la péninsule. Tous deux
avaient contraint leurs malheureux enfants à lire e t à relire Gibbon, dont le style
pompeux et drapé devient une torture au bout de tro is pages.
Ainsi équipés, ils traversèrent la France et passèrent les Alpes. Le froid, la
grippe, les difficultés d’un voyage en diligence vi nrent rabattre beaucoup de leur
enthousiasme. Rome les déçut.
La tournée des musées commença. Les chefs-d’œuvre furent examinés
patiemment, peinture et sculpture. Devant les copie s de statues grecques, il y eut
chez Hawthorne comme un réveil du vieux William. Ce tte nudité qui s’étalait avec
tant d’impudence, n’était-ce pas à faire trembler ? Pourquoi diable tout ce monde
n’avait-il pu s’habiller ? Pourtant, une statue qu’ il regarda les sourcils froncés finit
par exercer sur lui tout le charme malicieux dont e lle était capable. C’était le Faune
du Vatican. Son visage n’est qu’un sourire triompha nt et moqueur qu’il semble
n’avoir jamais eu que pour attraper le puritain, et de fait le puritain ne put oublier le
Faune, comme on verra.
L’heure du retour fut hâtée parla maladie d’Una, qu i pensa mourir de la fièvre
paludéenne. On quitta Rome pour l’Angleterre, où l’ on s’arrêta quelques mois afin
de se reposer de ces fatigues et de permettre à Haw thorne d’écrire un roman que le
Faune lui avait inspiré. Il y a bien des choses dan sLe Faune de Marbre, bien des
rêves et bien des symboles. Je ne crois pas qu’on a it jamais dit sur Hawthorne, sur
sa manière de penser et d’écrire, une phrase plus p leine et précise que celle-ci
même, qui est de lui : « Mes visions sont beaucoup plus nettes dans le
crépusculaire éclat du feu qu’à la lumière du jour ou d’une lampe … » Le livre parut
en 1860. Ceux qui l’aimèrent, l’aimèrent sans mesure. Certains furent déçus par ce
qu’il y avait d’abstrait dans ce roman et qu’ils n’ arrivaient pas à deviner. Presque
tout le monde reconnut dans un des personnages une des criminelles les plus
illustres du jour, la gouvernante des Praslin.
Enfin, ils revinrent. C’était en été 1860. Plus ric he maintenant, Hawthorne fit
agrandir la maison qu’il possédait près de Concord. Le rêve de l’écrivain était de
travailler dans une tour. On lui construisit donc u ne tour, accotée au corps de la
maison. Un escalier en spirale menait à une petite pièce meublée d’un bureau où
Hawthorne eût été au mieux pour travailler, s’il en avait eu l’envie.
Mais les choses se gâtaient dans le pays, et la gue rre, réclamée depuis
longtemps par des agitateurs sans scrupules, éclata enfin, malgré les efforts de
Lincoln. Ce fut un des plus grands gaspillages de v ies humaines que la terre ait vus.
Pendant plus de quatre ans, l’Amérique fut déchirée par des luttes effroyables. Les
rebelles, comme on les appelait dans le Nord, étaie nt plus difficiles à vaincre qu’on
ne l’aurait cru (ils vinrent même si près de Washin gton que l’on commençait à
perdre la tête) ; mais les armées de Lee manquaient de munitions, presque toutes
les grandes fabriques se trouvant dans le Nord. Une immense désolation s’étendit
sur le Sud ; sans uniformes, sans cartouches, les s oldats se battaient comme ils
pouvaient. En Virginie, on reconnaissait le passage d’une armée aux empreintes
sanglantes que les pieds nus laissaient sur les rou tes.
Hawthorne a pu paraître indifférent à ce qui se pas sait, car il était rare qu’il
consentît à parler de la guerre : il tenait trop à la tranquillité de son âme ; mais peut-
être cette réserve donne-t-elle plus de poids à cette phrase, à laquelle je ne veux
rien ajouter, de peur d’en affaiblir l’éloquence : « J’approuve cette guerre autant
qu’un autre, mais je ne comprends pas bien pourquoi nous nous battons. » Il