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La Mort du lion

De
64 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Henry James. Tragi-comédie, roman social et satire acerbe d'une certaine bourgeoisie britannique de la fin du XIXe siècle — notamment celle des journalistes et des célébrités littéraires à la mode — La Mort du lion relate la mort d'un écrivain de talent dans l'indifférence d'un entourage mondain et superficiel qui ne comprend pas son travail et perd le manuscrit de son dernier chef-d'oeuvre. Cette longue nouvelle, écrite peu avant L'Image dans le tapis, révèle déjà l'écriture virtuose et l'étonnante poésie déployées par l'auteur de Washington Square et de Portrait de femme, qui atteignait alors à un degré de concision, de raffinement et d'analyse psychologique et morale inconnus jusqu'alors dans la prose narrative.


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HENRY JAMES
La Mort du lion
Traduit de l'anglais par Louise Servicen
La République des Lettres
I
J'eus tout simplement, je suppose, un revirement du coeur, et qui dut
commencer dès l'instant où Mr. Pinhorn m'eut retourné mon manuscrit. Mr. Pinhorn était mon "patron", comme on l'appelait au bureau. Il avait accepté la haute mission de renflouer le périodique — un hebdomadaire qui passait pour presque impossible à sauver lorsqu'il mit la main dessus. C'était Mr. Deedy qui avait laissé si lamentablement péricliter l'affaire; on ne prononçait jamais son nom au bureau,
sinon en connexion avec ce délit. Malgré ma jeunesse, j'avais été en quelque sorte
repris dans la succession de Mr. Deedy, qui était le propriétaire en même temps que le directeur; je faisais partie d'un lot hétéroclite, consistant principalement en matériel et meubles de bureau, dont la pauvre Mrs. Deedy, dans son deuil et son désarroi, se séparait à vil prix. Je ne pouvais expliquer mon maintien en fonctions qu'en supposant que je n'avais pas dû coûter cher, j'étais plutôt choqué par cette
habitude de rejeter toutes les insuffisances sur mon défunt protecteur, qui gisait
dans sa tombe sans honneurs; mais comme j'avais mon chemin à faire, appartenir
à une "rédaction"constituait déjà pour moi un assez grand sujet de satisfaction.
Cependant j'avais conscience de prêter le flanc aux soupçons, étant moi-même un
reliquat de l'ancien, avilissant, système. Je me croyais donc encore plus obligé
d'avoir des idées, et cette pensée fut sans nul doute à la base de ma proposition, quand j'offris à Mr. Pinhorn de mettre mes maigres mains sur Neil Paraday. Je me souviens du regard qu'il posa sur moi — au début tout à fait comme s'il n'avait jamais entendu parler de cette célébrité, qui d'ailleurs, à ce moment, n'était nullement à son zénith; et après que je me fus expliqué en connaissance de
cause, il se montra assez sceptique sur l'intérêt du public pour un tel sujet.
Lorsque je lui rappelai que notre activité se réglait sur le grand principe de créer la demande dont nous avions besoin, il réfléchit un instant, puis répliqua: "Je comprends, vous avez envie d'écrire sur lui.
— Appelez-le ainsi, si vous voulez.
— Et qu'est-ce qui vous y incite ?
— Miséricorde, mon admiration, voyons !
Mr. Pinhorn arqua les lèvres. "Y a-t-il grand-chose à tirer de lui ?"
— Quoi qu'il y ait, nous serons seuls à en disposer, car personne n'a jamais touché à lui. L'argument porta et Mr. Pinhorn répondit: "Très bien, touchez-y." Après quoi il ajouta: "Mais où pouvez-vous le faire ?
— Sous la cinquième côte !
Mr. Pinhorn ouvrit de grands yeux. "Où cela ?"
— Vous voulez que j'aille le voir ? demandai-je, après avoir joui de le voir manifestement chercher en pensée l'obscure banlieue que je lui semblais avoir nommée.
— Je ne "veux" rien — la proposition vient de vous. Mais rappelez-vous que c'est ainsi que nous procédons à présent, dit Mr. Pinhorn avec un nouveau coup
de patte à Mr. Deedy.
Si peu converti que je fusse, je perçus les étranges implications de ces paroles.
La qualité supérieure de l'actuel propriétaire, jointe à son habileté plus grande, l'incitaient à se référer à l'ancien directeur comme à un journaliste de la plus basse espèce, qui fait commerce d'images fausses. Mr. Deedy n'eût pas plus songé à
m'envoyer voir Neil Paraday qu'il n'eût publié un "numéro de vacances"; mais ces scrupules ne semblaient qu'ignoble ladrerie à son successeur, dont la propre sincérité s'exprimait en tirant des sonnettes de portes, et pour qui la définition du
génie était l'art de trouver les gens chez eux. On eût dit que Mr. Deedy avait publié des rapports sur les écrivains sans que ses jeunes rédacteurs eussent été, selon l'expression de Mr. Pinhorn, vraiment là. Je n'étais pas converti, je le répète, et
n'avais pas mission de redresser les principes journalistiques de mon patron —
sentant d'ailleurs qu'ils formaient un abîme où mieux valait ne pas plonger le
regard. De plus, cette fois, la perspective d'être là en personne rendait encore plus exaltante la pensée d'écrire un article subtil sur Neil Paraday. Je me montrerais aussi discret que Mr. Deedy lui-même l'eût pu souhaiter, et pourtant aussi présent
que seul Mr. Pinhorn pouvait s'en faire une idée. Mon allusion à la vie recluse de
Mr. Paraday — elle avait fait partie de mes explications, bien que je n'en fusse informé que par ouï-dire — était, je le devinai, l'argument qui avait surtout appâté Mr. Pinhorn. Il trouvait incompatible avec le succès de sa feuille que quelqu'un pût
vivre aussi isolé que cela. Et puis, le dévoilement immédiat de toute chose —
n'était-ce point là, justement, répondre au désir du public ? Mr. Pinhorn me rappela efficacement à l'ordre, en me remémorant avec quelle promptitude j'avais rencontré miss Braby à Liverpool au retour de son fiasco aux États-Unis. N'avions-
nous pas publié la propre version de miss Braby sur ce grand épisode international, alors que sa fraîcheur et son zeste étaient encore intacts ? j'éprouvai du malaise à voir mettre ainsi dans le même panier l'actrice et l'écrivain, et j'avoue
qu'après m'être acquis les sympathies de Mr. Pinhorn, je lanternai un peu. J'avais réussi au-delà de mes espérances, et il se trouvait que j'avais un travail plus
immédiat. Quelques jours plus tard, j'allai voir lord Crouchley et emportai triomphalement la plus inintelligible déclaration qui eût jamais été publiée jusqu'alors, sur les raisons pour lesquelles Sa Seigneurie avait changé de front. Je
déclenchai ainsi dans les quotidiens des colonnes de vertueux verbiage. La semaine suivante, je me précipitai à Brighton pour un bout de causette, comme disait Mr. Pinhorn, avec Mrs. Bounder et elle me donna sur son divorce maints
détails piquants qui n'avaient pas été divulgués devant le tribunal. Si jamais article
jaillit des sources premières, ce fut bien cet article sur Mrs. Bounder. Entre-temps, néanmoins, je me rendais compte que le nouveau livre de Neil Paraday allait "sortir" et son imminence avait déterminé mon premier appel à Mr. Pinhorn qui à présent me faisait grief d'avoir perdu tant de jours. Du moins nous n'en perdrions plus un seul — il m'expédia en vitesse. J'ai toujours vu dans sa vigilance soudaine
un remarquable exemple de l'instinct journalistique. Depuis notre premier entretien,
rien ne s'était produit qui créât une urgence manifeste, et aucune information n'avait pu l'atteindre. Ce fut un simple cas de flair professionnel — il avait flairé la gloire à venir, comme un animal flaire sa proie lointaine.
II
Disons tout de suite que cette petite relation ne prétend en rien décrire soit ma présentation à Mr. Paraday, soit certaines démarches ou certains stades corollaires. Le cadre de mon récit ne m'en laisse pas la place et, en tout cas, un sentiment de retenue planerait sur le souvenir que je garde d'une heure aussi rare. Ces maigres notes sont strictement privées; de sorte que si elles voient jamais le jour, les forces insidieuses qui, mon histoire le démontre, me poussent maintenant à la publier, auront tout simplement eu raison de mes préventions. Le rideau est tombé, assez récemment, sur le lamentable drame. Le souvenir du jour où je débarquai à la porte de Mr. Paraday est une nouvelle évocation de bonté,
d'hospitalité, de compassion, et de la conversation merveilleuse, fulgurante, dont
s'accompagna son accueil. Une voix aérienne m'avait appris l'instant propice, l'instant de sa vie où il serait le plus sensible à l'hommage d'une allégeance juvénile, inattendue. Il relevait à peine d'une longue et grave maladie. J'étais
descendu pour la nuit à l'auberge voisine, mais je passai la soirée en sa compagnie, et il insista le lendemain pour que je couche sous son toit. Mon congé n'était pas illimité, Mr. Paraday comptait sur nous pour exécuter nos victimes au galop. C'était plus tard, au bureau, que les rudes mouvements de la gigue étaient mis en musique. Je persistai néanmoins, comme j'y avais été dressé, fort de la
conviction que rien ne pouvait être plus avantageux pour mon article que d'être écrit dans l'ambiance même. Je n'en dis rien à Mr. Paraday mais dans la matinée, après mon transfert de l'auberge, alors qu'il s'affairait dans son cabinet de travail comme il m'en avait annoncé la nécessité, je jetai sur le papier les principaux éléments de mes impressions. Après quoi, pensant me recommander à Mr. Pinhorn par ma célérité, je sortis et mis à la poste mon petit paquet avant le déjeuner. Une fois mon papier écrit, j'étais libre de rester plus longtemps, et s'il y
avait là un calcul destiné à faire oublier la légèreté de ce séjour prolongé, je
pouvais me dire avec satisfaction que je n'avais jamais été aussi brillant. Je ne
songe d'ailleurs pas à le nier, je me rendais compte que l'article était beaucoup
trop bon pour Mr. Pinhorn; mais j'avais également conscience que la suprême
astuce de Mr. Pinhorn lui permettait de reconnaître parfois les cas où un article n'était point trop mauvais uniquement parce qu'il était trop bon. Il n'aimait rien tant que d'imprimer en temps opportun une chose qu'il détestait. J'avais commencé ma visite au grand homme un lundi et son livre parut le mercredi. Un exemplaire arriva par le premier courrier et il me laissa l'emporter au jardin tout de suite après le petit déjeuner. Je le lus d'un trait ce jour-là, et dans la soirée il me demanda de passer avec lui le reste de la semaine et le dimanche.
Ce soir-là, mon manuscrit revint de chez Mr. Pinhorn accompagné d'une lettre
dont le principal objet était de savoir à quoi je songeais en cherchant à lui colloquer un machin pareil. C'était là le sens de la question sinon sa forme précise, et il me révéla l'énormité de ma bévue. Telle qu'elle était...
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