//img.uscri.be/pth/012c8da8bb1bff2707a574564dadf7d533cbe005
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 5,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

La Peur

De
128 pages
Irene Wagner mène une vie de grande bourgeoise dans la Vienne de la double monarchie. Un jour, elle cède aux avances d'un jeune pianiste.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

:
Présentation
Irene Wagner mène une vie de grande bourgeoise dans la Vienne de la double monarchie, celle de Schnitzler, Freud, Kraus et Hofmannsthal. Entre les bals, les théâtres et les soirées mondaines, cette épouse de grand magistrat est autant à l’abri des soucis que des émotions, lorsqu’un jour elle cède, moins par vrai désir que par nostalgie romantique, aux avances d’un jeune pianiste. Cet amant est d’ailleurs vite intégré dans l’ordre de sa vie, « comme une nouvelle automobile », jusqu’à ce que son secret soit découvert par une autre femme qui la poursuit et la soumet au chantage. Entre l’angoisse de tout perdre et l’impossibilité de tout dire, la peur s’installe, vertigineuse.
Stefan Zweig
La Peur
Traduit de l’allemand et présenté par Pierre Deshusses

Titre original : Angst

ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES
106, boulevard Saint-Germain
75006 Paris
www.payotrivages.fr

Couverture : © Getty Images

© 2013, Éditions Payot & Rivages pour la présente traduction

ISBN : 978-2-7436-2494-1

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales

Préface
Dans une lettre à Joseph Roth du 17 janvier 1929, Zweig écrit à celui qui va devenir son ami : « Mon rapport à la littérature est extrêmement curieux. Jeune homme, j’ai commencé à écrire par orgueil, par un désir de jouer avec l’esprit et, indépendant comme je l’étais, jamais je n’ai pensé en faire une profession (aujourd’hui encore, cette idée de métier me répugne). Puis, après la guerre, mes livres ont connu un écho plus large, un écho international même, qui m’a plus désorienté que ravi. » Cet écho international, Zweig l’a surtout acquis par ses nouvelles. Au départ, ces récits sont brefs, ne dépassant pas une dizaine de pages pour correspondre au format demandé par les journaux de l’époque, car il n’y a pas de moyen plus rapide pour se faire connaître que de pouvoir publier dans un grand quotidien, que ce soit à Vienne ou à Berlin. Zweig publie son premier récit à l’âge de dix-neuf ans. Intitulé Rêves oubliés (Vergessene Träume – 1900), il contient en germe tous les grands thèmes de ses nouvelles futures : la rencontre, le rêve, la désillusion et la perte, la souffrance morale, le narcissisme, le retour sur soi, l’importance du destin. Il ne manque en fait que trois thèmes majeurs qui viendront se greffer par la suite sur cet ensemble déjà considérable : le suicide, le rapport au judaïsme et l’homosexualité qui sera au centre de sa plus longue nouvelle : Le désarroi des sentiments (Verwirrung der Gefühle – 1927).
Le présent récit a été écrit en 19131. Il montre la maturité psychologique et littéraire à laquelle est parvenu Zweig en très peu d’années. Il reniera d’ailleurs plus tard ses premiers écrits : « Je trouvais à mes premières nouvelles un relent de papier parfumé ; écrites dans une totale ignorance des réalités, elles exploitaient une technique de seconde main », déclare-t-il de façon sévère dans son livre Le Monde d’hier. Nous sommes dans la Vienne fin de siècle et l’intérêt se porte ici autant sur la vie sociale de la grande bourgeoisie de l’époque (sans que l’on puisse généraliser et considérer que c’est la règle), que sur l’aspect psychologique qui donne son titre à la nouvelle en montrant le mécanisme d’un sentiment fondamental et archaïque, comme le décrit Kierkegaard dans son traité sur la peur (Le concept d’angoisse – 1844), capable de ronger les sangs comme de l’acide.
Irene est une jeune femme, mariée depuis huit ans à un grand avocat de la capitale. Elle a deux enfants, une vie comblée, faite de sorties, de soirées, de théâtres, de concerts, de visites à des amies. « Par toute sa façon de penser, Irene appartenait à cette élégante communauté de la bourgeoisie viennoise dont l’emploi du temps semble régi par un accord tacite qui fait que tous les membres de cette alliance invisible se retrouvent toujours aux mêmes heures à s’intéresser aux mêmes choses, au point que s’observer mutuellement et se rencontrer étaient peu à peu devenus le sens de leur existence. » Elle n’est pas taraudée par le désir, ses sens sont au contraire comme engourdis, et elle mène sa vie mondaine et sans soucis, entourée de bonnes, de domestiques et de gouvernantes, jusqu’au jour où le hasard lui fait rencontrer un jeune pianiste décidé à la séduire. « Rien dans son sang n’avait désiré le sien, rien de sensuel et à peine quelque chose d’intellectuel l’avait rapprochée de son corps : elle s’était donnée à lui sans avoir besoin de lui ou sans le désirer vraiment, par une sorte de lassitude de la résistance qu’elle lui opposait et aussi une sorte de curiosité inquiète. » Elle se laisse faire par nostalgie romantique et devient une amante sans passion qui va voir son amant comme on va voir un membre de la famille : « Comme elle était maintenant tombée dans l’infidélité, elle ne cessa de revenir vers son amant, sans être ni satisfaite ni déçue, par une sorte de sentiment du devoir et une paresse de l’habitude. […] Bientôt cet amant ne changea plus rien au mécanisme bien rodé de son existence, il devint une sorte d’excroissance de bonheur tempéré, comme un troisième enfant ou une nouvelle automobile ».
Zweig connaît bien cette ville dont Schnitzler a décrit les dangers et les tentations dans sa nouvelle Double Rêve (Traumnovelle) filmé ensuite par Kubrick sous le titre Eyes Wide Shut. C’est là qu’il est né en 1881, la même année que Picasso, Bela Bartók et Valery Larbaud ; c’est aussi l’année où meurent Dostoïevski et Moussorgski. Il est le second fils de Moritz Zweig et de Ida, née Brettauer, d’origine allemande. Les Zweig qui ont fait fortune dans le textile appartiennent à la grande bourgeoisie juive viennoise et progressiste. Stefan et son frère aîné Alfred ne reçoivent pas d’éducation religieuse stricte, même si le judaïsme imprègne évidemment leur culture. Dans ce petit univers cosmopolite et ouvert, on parlait allemand et français. En 1891, Stefan est inscrit au Maximilian Gymnasium, l’un des meilleurs lycées de Vienne. Zweig le décrit pourtant comme « un bagne », il est un élève moyen. Il consacre plus de temps à lire et à aller au théâtre ou à l’opéra qu’à étudier ; c’est à ce moment qu’il découvre Rilke, Schnitzler et Hofmannsthal. Il n’a pas encore vingt ans mais commence déjà à écrire, notamment des poèmes et des récits dont certains sont acceptés et publiés par des revues. En 1904, après un second séjour à Berlin où il prend toute la mesure, par comparaison, du conformisme viennois, il rentre à Vienne pour y soutenir sa thèse sur Hippolyte Taine intitulée Die Philosophie des Hippolyte Taine (La philosophie d’Hippolyte Taine). Il va ensuite à Paris, où il séjournera à plusieurs reprises et il se lie d’amitié avec plusieurs écrivains français, dont Jules Romains. Désormais, les voyages font partie de son mode de vie, comme il le dit lui-même dans une lettre à Joseph Roth du 17 janvier 1929 où il parle de cette « pulsion nomade, profondément ancrée en moi, qui remonte peut-être à mes racines juives ». À l’automne 1908, il part pour plusieurs mois en Inde (jusqu’en mars 1909). En 1911, il se rend en Amérique du Nord et du Sud. La vie de Zweig va désormais se partager et même se confondre avec l’écriture et les voyages. Grâce à son don pour les relations, sa politesse exquise, son art de ne jamais choquer, mais aussi sa grande curiosité intellectuelle, il devient très vite l’ami des plus grands noms de l’époque, que ce soit Émile Verhaeren, Romain Rolland, Auguste Rodin, Hermann Bahr, Maxime Gorki ou Rainer Maria Rilke. Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, Zweig est loin d’être un inconnu et cette notoriété lui vaut de ne pas être envoyé au front mais d’être affecté aux Archives militaires, ce qui lui permet de rester la plupart du temps à Vienne, la ville qui est le berceau des joies et des ennuis de son personnage Irene et qui va devenir pour elle un enfer.
En effet, un grain de sable vient gripper la vie routinière de cette femme et faire de sa vie un supplice. Et en ce sens Descartes a raison de souligner dans ses Passions de l’âme que la surprise est le motif principal de la peur, et que le meilleur remède est la prévention : « Il n’y a rien de meilleur pour s’en exempter, que d’user de préméditation, de se préparer à tous les évènements. »2
Quelqu’un l’a vue sortir de l’immeuble de son amant : c’est l’amie du pianiste. Trompée, elle fait pression sur Irene pour lui extorquer des sommes de plus en plus importantes pour prix de son silence. Irene qui était à l’abri de tout, qui menait une vie choyée, qui n’avait à redouter personne, protégée par son statut de femme mariée à un célèbre magistrat, tombe soudain dans un précipice. Elle qui sortait toujours n’ose désormais plus faire un pas dehors de peur de rencontrer la maître chanteuse qui finit pourtanttoujours par la retrouver, poussant même l’impudence jusqu’à venir un jour sonner chez elle pour réclamer de l’argent.
Irene ne voit pas comment sortir de l’étau où elle se trouve : elle se sent incapable de tout avouer à son mari, mais tout dissimuler est aussi invivable, moins à cause des remords et de la mauvaise conscience qu’à cause du danger perpétuel qui risque à tout moment de faire éclater la vérité. Ce récit est l’analyse d’une souffrance qui peu à peu attaque le corps et l’esprit jusqu’au désir de suicide. On se dit qu’Irene pourrait très bien vivre avec la conscience de l’adultère si la chose restait cachée, mais c’est le risque de la parole qui rend la situation tragique, l’intervention d’un tiers, en l’occurrence la maître chanteuse. À la différence du drame, le tragique suppose toujours une relation triangulaire. La peur devient ainsi un personnage à part entière dans ce récit. À un seul moment, Irene parvient à s’en libérer, lors d’un bal où elle se rend avec son mari : pour oublier ce sentiment taraudant, se sentant enfin à l’abri parmi des amis, elle danse pour s’étourdir. Ce mouvement d’oubli et d’extase qui est qualifié par Zweig de « quasi mystique », est interrompu par le regard sévère de son mari qui ne tarde pas à lui faire comprendre qu’il est temps de rentrer. Elle le suit bien sûr – peur de soi, peur de l’autre –, mais cette nuit-là, elle prolonge cette soirée avortée par un rêve érotique où la valse rythme et exacerbe son désir d’abandon : « Tout son corps était tendu, si tendu que ses vêtements la brûlaient, et inconsciemment elle aurait voulu arracher tous ses atours pour mieux sentir, nue, cette ivresse pénétrer encore plus profondément en elle. » Mais en même temps, la suite du rêve rend sa situation plus atroce encore : elle est de nouveau confrontée à sa rivale qui la poursuit et surgit de partout ; les autres danseurs et danseuses la poursuivent dans des enfilades de pièces et de couloirs et d’escaliers, jusqu’à ce qu’elle se retrouve devant son mari qui tient un couteau dans sa main. En ce sens, nous avons ici affaire à une illustration des propos de Freud dans le chapitre 7 (section D) de L’interprétation des rêves : « Comme j’ai affirmé que la peur névrotique a une source sexuelle, je peux soustraire les rêves de peur à l’analyse pour révéler le matériau sexuel dans les pensées de peur. »
Peur et libido sont ainsi indissociablement liées sur fond de « nervosité » sociale pour reprendre le titre de l’ouvrage de Joachim Radkau, L’époque de la nervosité. L’Allemagne entre Bismarck et Hitler 3. Ce qui est valable pour l’Allemagne l’est aussi pour l’Autriche et la France de la même époque ; on en retrouve d’ailleurs les caractéristiques dans le livre de Rilke, Les carnets de Malte Laurids Brigge qui décrit ainsi l’atmosphère d’une grande ville à cette époque (ici Paris à la place de Vienne) : « Pour autant que l’on puisse séparer les choses, ça sentait la teinture d’iode, la graisse des frites, la peur… » Il n’y a donc rien de christique dans cette peur aux racines profanes, et il n’est pas une seule fois question de religion dans ce texte. Nous sommes plus près de l’hystérie que du péché. Pourtant tout finit bien ou plutôt tout semble bien finir. La maître chanteuse est évacuée, le mari d’Irene pardonne, elle retrouve la joie d’être avec ses enfants. Il n’est pas anodin de constater que ce n’est pas Irene qui passe aux aveux, mais l’auteur de la machination – machination qui sous couvert de bonté et d’amour n’était en fait qu’une mesure disciplinaire et quasi sadique pour faire rentrer dans le rang une épouse égarée. De combien de refoulements se paie le « bonheur » ?
Pierre DESHUSSES
1Ce récit dont le titre original est Angst n’est publié qu’en 1920. Cinq ans plus tard, Zweig le remanie en procédant à un certain nombre de coupes pour satisfaire aux normes de la collection Universal Bibliothek chez Reclam à Leipzig. Nous donnons ici la traduction de la version longue.
2Descartes : Les Passions de l’âme. Introduction et notespar Geneviève Rodis-Lewis. Paris 1970, p. 194 (Art. CLXXVI)
3Joachim Radkau : Das Zeitalter der Nervosität. Deutschland zwischen Bismarck und Hitler. München/Wien 1998.
La Peur
Lorsque Irene descendit les escaliers, en sortant de chez son amant, elle fut de nouveau saisie par cette peur irréfléchie. Une toupie noire se mit soudain à tourner devant ses yeux, ses genoux glacés se paralysèrent d’effroi et elle dut vite se retenir à la rampe pour ne pas subitement tomber en avant. Ce n’était pas la première fois qu’elle prenait le risque de venir ici, cette brutale frayeur ne lui était absolument pas inconnue, et elle avait beau tout faire pour s’en défendre intérieurement, chaque fois qu’elle rentrait chez elle, elle était la proie de ces accès irraisonnés de peur, à la fois absurdes et ridicules. Venir aux rendez-vous était beaucoup plus facile. Elle faisait arrêter la voiture au coin de la rue, parcourait rapidement et sans lever les yeux les quelques pas qui la séparaient de la porte cochère, montait ensuite les marches en toute hâte, sachant qu’il attendait déjà derrière la porte, prêt à lui ouvrir, et cette première peur, néanmoins marquée par les feux de l’impatience, se dissipait dans l’étreinte des ardentes retrouvailles. Mais ensuite, quand il s’agissait de repartir, voilà que montait dans un frisson cette frayeur mystérieuse maintenant mêlée à l’effroi de la faute et à cette sotte folie qui lui faisait croire que chaque regard croisé dans la rue était capable de voir d’où elle venait et de répondre à son trouble par un sourire impudent. Les dernières minutes passées auprès de lui étaient déjà empoisonnées par l’inquiétude croissante de ce sentiment avant-coureur ; au moment de partir, ses mains tremblaient sous l’effet d’une précipitation nerveuse, elle accueillait distraitement ses paroles et repoussait vite les derniers effets de sapassion ; partir était la seule chose qu’elle voulait alors : partir, quitter cet appartement, cet immeuble, cette aventure pour retrouver la quiétude de son univers bourgeois. C’est à peine si elle osait jeter un coup d’œil dans le miroir, par peur de voir la suspicion dans son propre regard ; et pourtant il était nécessaire de vérifier si rien dans sa mise ne trahissait, par quelque désordre, la passion de ces moments. Puis venaient encore les ultimes paroles, incapables de la tranquilliser, qu’elle entendait à peine tant elle était alarmée, et enfin cet instant, debout derrière l’écran de la porte, aux aguets, pour savoir si personne ne montait ou ne descendait les escaliers. Mais dehors il y avait déjà la peur, impatiente de la saisir, et elle bloquait si farouchement les battements de son cœur qu’Irene était déjà hors d’haleine en descendant les quelques marches, jusqu’à ce qu’elle sente capituler la force qu’elle avait nerveusement rassemblée.
Pendant une minute, elle resta ainsi les yeux fermés, aspirant goulument la fraîcheur de la cage d’escalier plongée dans l’obscurité. À ce moment, une porte se referma à l’un des étages supérieurs ; effrayée, elle se ressaisit et descendit les marches en toute hâte, tandis que ses mains rajustaient encore une fois d’un geste machinal son épaisse voilette. Restait encore l’ultime épreuve, la plus terrible, le moment où il lui faudrait quitter cet immeuble étranger pour sortir dans la rue et se retrouver peut-être nez à nez avec une connaissance qui, en passant, lui demanderait sans façon d’où elle venait, l’obligeant ainsi à plonger dans le périlleux désarroi d’un mensonge : elle baissa la tête comme un sauteur qui s’élance et, prenant son courage à deux mains, elle se rua vers la porte entrouverte.
C’est à ce moment qu’elle heurta rudement une femme qui manifestement s’apprêtait à entrer. « Pardon », dit-elle d’un air gêné en essayant de passer. Mais la femme lui barra le passage de toute sa corpulence et lui lança un regard plein de colère où se mêlait une raillerie non dissimulée. « Voilà que je vous tiens ! » lança-t-elle sans se gêner, d’une voix grossière. « Évidemment une femme comme il faut, soi-disant ! Ça n’a pas assez d’un mari, de tout son argent et tout et tout. Il faut encore que ça aille chaparder l’amoureux d’une pauvre fille… »
« Mon Dieu… qu’est-ce qui vous prend… Vous faites erreur… », bredouilla Irene en essayant maladroitement de s’esquiver, mais la bonne femme bloqua l’embrasure de la porte de son corps massif et lui glapit aux oreilles : « Non, je ne fais pas erreur… je vous connais… vous venez de chez Eduard, mon ami… Maintenant je vous tiens, maintenant je sais pourquoi il s’intéresse si peu à moi, ces derniers temps… C’est donc à cause de vous… Espèce de… ! »
« Mon Dieu », l’interrompit Irene d’une voix de plus en plus faible, « ne criez pas comme ça », et elle recula malgré elle dans l’allée de l’immeuble. La femme la regardait d’un air narquois. Cette peur chancelante, ce désarroi évident, semblaient lui faire du bien, car elle toisait maintenant sa victime avec un sourire assuré où se mêlaient la moquerie et la satisfaction. Sa voix, pleine de délectation vulgaire, se fit ample et presque onctueuse.
« C’est donc à ça qu’elles ressemblent ces dames mariées, ces dames distinguées de la haute, quand elles viennent nous voler nos hommes. Avec une voilette, bien sûr, avec une voilette, pour qu’après ça puisse jouer partout la femme comme il faut… »
« Que… qu’attendez-vous de moi ?... Je ne vous connais même pas… Je dois partir… »
« Partir… oui bien sûr… chez monsieur son mari… dans un appartement bien douillet, jouer la grande dame et se faire ôter son manteau par les domestiques… Mais ce qui peut nous arriver à nous, si on crève de faim, ça, une grande dame, elle s’en fiche… Ça nous vole la dernière chose que nous avons, nous autres, ces dames comme il faut… »
Irene se ressaisit et, obéissant à une vague intuition, plongea la main dans son porte-monnaie où elle prit tous les billets qu’elle put saisir. « Tenez… voilà, prenez… mais laissez-moi maintenant… Je ne viendrai plus jamais… je vous le jure. »
Avec un regard mauvais, la femme attrapa l’argent. « Garce ! », murmura-t-elle. Irene tressaillit en entendant ce mot, mais elle vit que l’autre libérait le passage et elle se précipita dehors, abattue, le souffle court, comme quelqu’un qui veut en finir avec la vie et se jette du haut d’une tour. Elle avait l’impression que les visages qu’elle croisait au fur et à mesure qu’elle avançait étaient des masques grimaçants et, le regard déjà obscurci, elle se fraya un passage jusqu’à une voiture garée à l’angle. Elle se jeta comme une masse sur la banquette et tout en elle se figea, se pétrifia ; lorsque le chauffeur étonné finit par demander à cette étrange cliente où elle voulait aller, elle le fixa un instant, le regard vide, avant que son esprit hébété ait enfin saisi ses paroles. « À la Südbahnhof », dit-elle dans un souffle. Puis elle ajouta, paniquée à l’idée que l’horrible bonne femme ait pu la suivre : « Allez, allez ! Vite ! Démarrez ! »
C’est seulement pendant le trajet qu’elle se rendit compte à quel point cette rencontre l’avait affectée. Elle sentit ses mains qui pendaient le long de son corps, inertes et froides, et d’un coup elle se mit à frissonner si fort qu’elle en eut des tremblements. Un goût amer remontait dans sa gorge, elle ressentait une envie de vomir, en même temps qu’une fureur confuse et insensée qui, comme une crampe, voulait lui arracher l’intérieur de sa poitrine. Elle aurait bien voulu pouvoir crier ou cogner avec ses poings pour se libérer de l’horreur de ce souvenir qui restait fiché dans son cerveau comme un hameçon, cet affreux visage avec ce rire goguenard, toute cette vulgarité qui imprégnait la mauvaise haleine de cette prolétaire, cette bouche affreuse qui lui avait craché au visage ces paroles abjectes et son poing rougeaud qu’elle avait levé pour la menacer. La nausée devenait de plus en plus forte, la boule dans sa gorge ne cessait de monter, la voiture roulant à vive allure la projetait d’un côté et de l’autre, et elle était sur le point de dire au chauffeur d’aller moins vite lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’avait peut-être pas assez d’argent pour payer la course, puisqu’elle avait donné tous ses billets à la maître chanteuse. Vite, elle fit signe au chauffeur de s’arrêter et descendit aussitôt, plongeant de nouveau le chauffeur dans la stupéfaction. Par chance, ce qui lui restait d’argent suffisait. Mais elle se retrouvait dans un arrondissement qu’elle ne connaissait pas, au milieu d’une cohue de gens affairés dont chaque mot, chaque regard lui causait une vraie souffrance physique. Ses genoux flageolants la tenaient à peine debout tant elle avait peur et elle avait du mal à marcher, mais il fallait qu’elle rentre chez elle ; alors, rassemblant toute son énergie, elle progressa de rue en rue en faisant des efforts surhumains, comme si elle s’enfonçait à chaque pas dans de la boue ou de la neige profonde. Elle arriva enfin devant chez elle et se précipita dans les escaliers avec une hâte nerveuse qu’elle s’appliqua aussitôt à modérer pour ne pas attirer l’attention.
C’est seulement à ce moment, lorsque la bonne lui prit son manteau et qu’elle entendit dans la pièce à côté son petit garçon jouer avec sa sœur cadette et que son regard un peu apaisé put saisir partout des choses familières, bien à elle et rassurantes, qu’elle retrouva un semblant de calme, même si roulaient encore dans sa poitrine oppressée les vagues souterraines et douloureuses de l’inquiétude. Elle releva sa voilette, redonna à son visage une contenance avec la ferme intention de paraître insouciante et elle entra dans la salle à manger où son mari, près de la table déjà mise pour le dîner, était en train de lire le journal.
« Il est bien tard, ma chère Irene », fit-il sur un ton de doux reproche ; il se leva et posa un baiser sur sa joue, ce qui inconsciemment éveilla en elle un pénible sentiment de honte. Ils prirent place à table et, sur un ton badin, juste après avoir posé son journal, il lui demanda : « Où étais-tu passée pendant tout ce temps ? »