Le Bachelier

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Le Bachelier (1881), deuxième volet de la trilogie de Jacques Vingtras, est dédié à ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim . Dans ce roman en partie autobiographique qui est la suite de L'Enfant, Vallès dénonce une société qui livre à la misère et au chômage ceux qu'elle a prétendu éduquer. Jacques Vingtras refuse d'être un laquais : il sera écrasé. Ecrasé, mais non résigné. Car par-delà le constat d'échec, Le Bachelier est un acte d'espoir, faisant entendre la voix d'un homme qui, seul, pauvre et humilié, conserve la foi et proclame le devoir d'être libre : Derrière moi, il y aura peut-être un drapeau, avec des milliers de rebelles.
Publié le : mercredi 29 juin 2011
Lecture(s) : 107
EAN13 : 9782333011458
Nombre de pages : 291
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ISBN : = 978-2-8206-0051-6
LE BACHELIER
Jules Vallès
1881
DÉDICACE À CEUX QUI NOURRIS DE GREC ET DE LATIN SONT MORT DE FAIM
JE DÉDIE CE LIVRE.
Jules VALLÈS.
1 En route
J’ai de l’éducation. « VOUSVOILÀARMÉPOURLALUTTE –AFAITMONPROFESSEURENME DISANTADIEU. – QUITRIOMPHEAUCOLLÈGEENTREENVAINQUEURDANSLA carrière. » Quelle carrière ? UNANCIENCAMARADEDEMONPÈRE,QUIPASSAITÀNANTES,ETESTVENU LUIRENDREVISITE,LUIARACONTÉQUUNDELEURSCONDISCIPLESDAUTREFOIS,UN DECEUXQUIAVAIENTEUTOUSLESPRIX,AVAITÉTÉTROUVÉMORT,FRACASSÉET SANGLANT,AUFONDDUNECARRIÈREDEPIERRE,ILSÉTAITJETÉAPRÈSÊTRE resté trois jours sans pain. CENESTPASDANSCETTECARRIÈREQUILFAUTENTRER;JENEPENSEPAS;IL ne faut pas y entrer la tête la première, en tout cas. ENTRERDANSLACARRIÈREVEUTDIRE :SAVANCERDANSLECHEMINDELA vie ; se mettre, comme Hercule, dans le carrefour. Comme Hercule dans le carrefour. JENAIPASOUBLIÉMA mythologie. Allons ! c’est déjà quelque chose. PENDANTQUONATTELAITLESCHEVAUX,LEPROVISEURESTARRIVÉPOURME serrer la main comme à un de ses plus chersalumni. Il a ditalumni. TROUBLÉPARLIDÉEDUDÉPART,JENAIPASCOMPRISTOUTDESUITE. M. Ribal, le professeur de troisième, m’a poussé le coude. «Alumn-us, alumn-i »,MA-T-ILSOUFFLÉTOUTBASENAPPUYANTSURLE génitif et en ayant l’air de remettre la boucle de son pantalon. « J’y suis !Alumnus…. cela veut dire « élève », c’est vrai. » JENEVEUXPASÊTREENRESTEDELANGUEMORTEAVECLEPROVISEUR ;IL me donne du latin, je lui rends du grec : « (CEQUIVEUTDIRE :MERCI,MONCHER maître). » JEFAISENMÊMETEMPSUNGESTEDETRAGÉDIE,JEGLISSE,LEPROVISEUR VEUTMERETENIR,ILGLISSEAUSSI ;TROISOUQUATREPERSONNESONTFAILLI tomber comme des capucins de cartes. LEPROVISEUR (impavidum ferient ruinae)REPRENDLEPREMIERSON ÉQUILIBRE,ETREVIENTVERSMOI,ENMARCHANTUNPEUSURLESPIEDSDETOUTLE monde. Il me reparle, en ce moment suprême, de mon éducation. « Avec ce bagage-là, mon ami… » Le facteur croit qu’il s’agit de mes malles. « Vous avez des colis ? »
Je n’ai qu’une petite malle, mais j’ai mon éducation. Me voilà parti. JEPUISSECOUERMESJAMBESETMESBRAS,PLEURER,RIRE,BÂILLER,CRIER comme l’idée m’en viendra. Je suis maître de mes gestes, maître de ma parole et de mon silence. JESORSENFINDUBERCEAUMESBRAVESGENSDEPARENTSMONTTENU EMMAILLOTÉDIX-SEPTANS,TOUTENMERELEVANTPOURMEFOUETTERDETEMPS en temps. JENOSEYCROIRE!JAIPEURQUELAVOITURENESARRÊTE,QUEMONPÈRE OUMAMÈRENEREMONTEETQUONNEMERECONDUISEDANSLEBERCEAU. J’AI PEURQUETOUTAUMOINSUNPROFESSEUR,UNMARCHANDDELANGUESMORTES n’arrive s’installer auprès de moi comme un gendarme. MAISNON,ILNYAQUUNGENDARMESURLIMPÉRIALE,ETILADES BUFFLETERIESCOULEURDOMELETTE,DESÉPAULETTESENFROMAGE,UNCHAPEAUÀ la Napoléon. CESGENDARMES-NARRÊTENTQUELESASSASSINS ;OU,QUANDILS ARRÊTENTLESHONNÊTESGENS,JESAISQUECENESTPASUNCRIMEDESE DÉFENDRE. ONALEDROITDELESTUERCOMMEÀ FARREYROLLES ! ONVOUS GUILLOTINERAAPRÈS ;MAISVOUSÊTESMOINSDÉSHONORÉAVECVOTRETÊTE COUPÉEQUESIVOUSAVIEZFAITTOMBERVOTREPÈRECONTREUNMEUBLE,ENLE repoussant pour éviter qu’il ne vous assomme. Je suis LIBRE ! LIBRE ! LIBRE !… ILMESEMBLEQUEMAPOITRINESÉLARGITETQUUNEMOUTARDEDORGUEIL MEMONTEAUNEZ… J’AIDESFOURMISDANSLESJAMBESETDUSOLEILPLEINLE cerveau. JEMESUISPELOTONNÉSURMOI-MÊME. OH!MAMÈRETROUVERAITQUE JAILAIRNOUÉOUBOSSU,QUEMONŒILESTHAGARD,QUEMONPANTALONEST RELEVÉ,MONGILETDÉFAIT,MESBOUTONSPARTIS– C’ESTVRAI,MAMAINAFAIT SAUTERTOUT,POURALLERFOURRAGERMACHAIRSURMAPOITRINE;JESENSMON CŒURBATTRE-DEDANSÀGRANDSCOUPS,ETJAISOUVENTCOMPARÉCES BATTEMENTSDALORSAUSAUTQUEFAIT,DANSUNVENTREDEFEMME,LENFANT qui va naître… PEUÀPEUCEPENDANTLEXALTATIONSAFFAISSE,MESNERFSSEDÉTENDENT, ETILMERESTECOMMELAFATIGUEDUNLENDEMAINDIVRESSE. LAMÉLANCOLIE PASSESURMONFRONT,COMME-HAUTDANSLECIEL,CENUAGEQUIROULEET met son masque de coton gris sur la face du soleil. L’HORIZONQUI,ÀTRAVERSLAVITREMEMENACEDESONIMMENSITÉ,LA CAMPAGNEQUISÉTENDMUETTEETVIDE,CETESPACEETCETTESOLITUDE m’emplissent peu à peu d’une poignante émotion… JENESAISÀQUELMOMENTONATRANSPORTÉLADILIGENCESURLECHEMIN
[1] DEFER;MAISJEMESENSPRISDUNEESPÈCEDEPEURRELIGIEUSEDEVANT CECHEMINQUECRÈVENTLEFRONTDECUIVREDELALOCOMOTIVE,ETCOURTMA VIE… ETMOI,LEFIER,MOI,LEBRAVE,JEMESENSPÂLIRETJECROISQUEJEVAIS pleurer. JUSTEMENTLEGENDARMEMEREGARDEDUCOURAGE. JEFAISLENRHUMÉ POUREXPLIQUERLHUMIDITÉDEMESYEUXETJÉTERNUEPOURCACHERQUE j’allais sangloter. Cela m’arrivera plus d’une fois. JECOUVRIRAIÉTERNELLEMENTMESÉMOTIONSINTIMESDUMASQUEDE l’insouciance et de la perruque de l’ironie… J’AIEUPOURVOISINEDEVOYAGEUNEJOLIEFILLEÀLAGORGEGRASSE,AU RIREENGAGEANT,QUIMAMISÀLAISEENSALANTLESMOTSETENMECARESSANT de ses grands yeux bleus. MAISÀUNMOMENTDARRÊT,ELLEAÉTENDULAMAINVERSUNE bouquetière ; elle attendait que je lui offrisse des fleurs. J’AIROUGI,QUITTÉCEWAGONETSAUTÉDANSUNAUTRE. JENESUISPAS assez riche pour acheter des roses ! J’AIJUSTEVINGT-QUATRESOUSDANSMAPOCHE:VINGTSOUSENARGENTET QUATRESOUSENSOUSMAISJEDOISTOUCHERQUARANTEFRANCSENARRIVANTÀ Paris. C’est toute une histoire. ILPARAÎTQUET M. RUCHET,DE PARIS,DOITDELARGENTÀA M. NDREZ,DE NANTES,QUIESTDÉBITEURDEMONPÈREPOURUNM. CHALUMEAU,DESAINT-NAZAIRE;ILYAENCOREUNAUTREPAROISSIENDANSLAFFAIRE;MAISILRÉSULTE DETOUTESCESEXPLICATIONSQUECESTAUBUREAUDESMESSAGERIESDEPARIS, que je recevrai de la main de M. Truchet la somme de quarante francs. D’ici là, vingt-quatre sous ! VINGT-QUATRESOUS,DIX-SEPTANS,DESÉPAULESDELUTTEUR,UNEVOIXDE CUIVRE,DESDENTSDECHIEN,LAPEAUOLIVÂTRE,LESMAINSCOMMEDUCITRON, et les cheveux comme du bitume. AVECCETTETOURNUREDESAUVAGE,UNETIMIDITÉTERRIBLE,QUIMEREND malheureux et gauche. Chaque fois que je suis regardé en face par qui est PLUSVIEUX,PLUSRICHEOUPLUSFAIBLEQUEMOI ;QUANDLESGENSQUIME PARLENTNESONTPASDECEUXAVECQUIJEPUISMEBATTREETDONTJE BOUCHERAISLIRONIEÀCOUPSDEPOING,JAIDESPEURSDENFANTETDES embarras de jeune fille. MABRAVEFEMMEDEMÈREMASISOUVENTDITQUEJÉTAISLAIDÀPARTIR DUNEZETQUEJÉTAISEMPOTÉETMALADROIT (JENESAVAISPASMÊMEFAIRE DES 8ENARROSANT),QUEJAILADÉFIANCEDEMOI-MÊMEVIS-À-VISDE quiconque n’est pas homme de collège, professeur ou copain.
JEMECROISINFÉRIEURÀTOUSCEUXQUIPASSENTETJENESUISSÛRQUEDE mon courage. J’AIDEQUOIMANGERAVECDESPROVISIONSDEMAMÈRE. JENE toucherai pas à mes vingt-quatre sous. LASOIFMAYANTPRIS,JEMESUISGLISSÉDANSLEBUFFET,ETDERRIÈRELES VOYAGEURS,JAITIRÉÀMOIUNECARAFE,JAIREMPLIMONGOBELETDECUIR. JE l’achetai au temps où je voulais être marin, aventurier, découvreur d’îles. ILMEFAUTBIENDELÉNERGIEPOURSAUTERAUCOUDECETTECARAFEET VOLERSONEAU. ILMESEMBLEQUEJESUISUNDECESPAUVRESQUITENDENTLA main vers une écuelle, aux portes des villages. JEMÉTRANGLEÀBOIRE,MONCŒURSÉTRANGLEAUSSI. ILYAUNGESTE qui m’humilie. Paris, 5 heures du matin. Nous sommes arrivés. QUELSILENCE!TOUTPARAÎTPÂLESOUSLALUEURTRISTEDUMATINETILYA LASOLITUDEDESVILLAGESDANSCEPARISQUIDORT. C’ESTMÉLANCOLIQUECOMME LABANDON :ILFAITLEFROIDDELAURORE,ETLADERNIÈREÉTOILECLIGNOTE bêtement dans le bleu fade du ciel. JESUISEFFRAYÉCOMMEUN ROBINSONDÉBARQUÉSURUNRIVAGE ABANDONNÉ,MAISDANSUNPAYSSANSARBRESVERTSETSANSFRUITSROUGES. LESMAISONSSONTHAUTES,MORNES,ETCOMMEAVEUGLES,AVECLEURSVOLETS fermés, leurs rideaux baissés. Les facteurs bousculent les malles. Voici la mienne. Et le personnage aux quarante francs ? l’ami de M. Andrez ? J’ACCOSTECELUIDESREMUEURSDECOLISQUIMEPARAÎTLEPLUSbon enfant,ET,LUIMONTRANTMALETTRE,JELUIDEMANDEM. TRUCHET, –CESTLE nom qui est sur l’enveloppe. « M. Truchet ? son bureau est là, mais il est parti hier pour Orléans. – Parti !… Est-ce qu’il doit revenir ce soir ? – PASAVANTQUELQUESJOURS;ILYAEUSURLALIGNEUNVOLCOMMISPAR un postillon, et il a été chargé d’aller suivre l’affaire. » M. TRUCHETESTPARTI. MAISMAMÈREESTUNECRIMINELLE! ELLEDEVAIT PRÉVOIRQUECETHOMMEPOUVAITPARTIR,ELLEDEVAITSAVOIRQUILYADES POSTILLONSQUIVOLENT,ELLEDEVAITMÉVITERDEMETROUVERSEULAVECUNE PIÈCEDUNFRANCSURLEPAVÉDUNEVILLEJAIÉTÉENFERMÉCOMME écolier, rien de plus. « VOUSÊTESLEVOYAGEURÀQUICETTEMALLEAPPARTIENT ?FAITUN employé.
– Oui, monsieur. – VOULEZ-VOUSLAFAIREENLEVER? NOUSALLONSPLACERDAUTRESBAGAGES dans le bureau. » LAPRENDRE! JENEPUISLAMETTRESURMONDOSETLATRAÎNERÀTRAVERS LAVILLEJETOMBERAISAUBOUTDUNEHEURE. OH!ILMEVIENTDESLARMESDE RAGE,ETMAGORGEMEFAITMALCOMMESIUNCOUTEAUÉBRÉCHÉFOUILLAIT dedans… « Allons, la malle ! voyons ! » C’est l’employé qui revient à la charge, poussant mon colis vers moi, d’un geste embêté et furieux. « MONSIEUR,DIS-JEDUNEVOIXTREMBLANTE… J’AIPOUR M. TRUCHETune lettre de M. Andrez, le directeur des Messageries de Nantes… » L’homme se radoucit. « M. ANDREZ?… CONNAIS! ETALORSCESTDUNENDROITALLERLOGER que vous avez besoin ?… Il y a un hôtel, rue des Deux-Écus, pas cher. » ILADIT«PASCHER»DUNAIRTROPBON. ILVOITLEFONDDEMABOURSE,JE sens cela ! « Pour trente sous, vous aurez une chambre. » Trente sous ! Je prends mon courage à deux mains et ma malle par l’anse. Mais une idée me vient. « EST-CEQUEJENEPOURRAISPASLALAISSERICI ?JEVIENDRAISLA reprendre plus tard ? – VOUSPOUVEZ… JEVAISVOUSLAPOUSSERDANSCECOIN… FICHTRE!ON NELACONFONDRAPASAVECUNEAUTRE,DIT-ILENREGARDANTLADRESSE. J’ESPÈRE que vous avez pris vos précautions. » C’est ma mère qui a cloué la carte sur mon bagage : Cette malle, souvenir de famille, appartient à VINGTRAS (Jacques-Joseph-Athanase), né le jour de la Saint-Barnabé, au Puy (Haute-Loire), fils de Monsieur Vingtras (Louis-Pierre-Antoine), professeur de sixième, au er collège royal de Nantes. Parti de cette ville, le 1 mars, pour Paris, par la dili-gence Laffitte et Gail-lard, dans la Rotonde, place du coin. La ren-voyer, en cas d’acci-dent, à Nantes (Loire-Inférieure), à l’adresse
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