Le monde des passions

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Cet ouvrage s’adresse aux élèves des classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques. Il a pour objectif de les aider à réussir l’épreuve littéraire des concours.
Pour l’année 2015-2016, le programme porte sur :
• Racine, Andromaque
• Hume, Dissertation sur les passions
• Balzac, La Cousine Bette
Le thème associé à ces oeuvres est : Le monde des passions. Complet et précis, ce livre est l’outil indispensable à une meilleure connaissance des œuvres et du thème. Il comprend :
1. Une introduction générale qui situe le thème dans l’histoire de la pensée et analyse les différentes problématiques qu’il recouvre.
2. Trois études détaillées :
• pour se familiariser avec chacune des oeuvres au programme : résumé et structure, analyse du contexte, fiches thématiques.
• pour comprendre comment chacune aborde et illustre le thème au programme.
3. Une réflexion synthétique et problématisée sur le thème « Le monde des passions » à partir des œuvres étudiées.
4. Une méthodologie de la dissertation et du résumé, des dissertations et des résumés corrigés et un index des notions qui se rattachent au thème.
Publié le : mercredi 12 août 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782081379701
Nombre de pages : 305
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Le monde des passions

GF Flammarion

© Flammarion, Paris, 2015

Dépôt légal : mai 2015

ISBN Epub : 9782081379701

ISBN PDF Web : 9782081379718

Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 9782081349599

Ouvrage composé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)

Présentation de l'éditeur

 

Cet ouvrage s’adresse aux élèves des classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques. Il a pour objectif de les aider à réussir l’épreuve littéraire des concours.

Pour l’année 2015-2016, le programme porte sur :

• Racine, Andromaque

• Hume, Dissertation sur les passions

• Balzac, La Cousine Bette

Le thème associé à ces oeuvres est : Le monde des passions. Complet et précis, ce livre est l’outil indispensable à une meilleure connaissance des œuvres et du thème. Il comprend :

1. Une introduction générale qui situe le thème dans l’histoire de la pensée et analyse les différentes problématiques qu’il recouvre.

2. Trois études détaillées :

• pour se familiariser avec chacune des oeuvres au programme : résumé et structure, analyse du contexte, fiches thématiques.

• pour comprendre comment chacune aborde et illustre le thème au programme.

3. Une réflexion synthétique et problématisée sur le thème « Le monde des passions » à partir des œuvres étudiées.

4. Une méthodologie de la dissertation et du résumé, des dissertations et des résumés corrigés et un index des notions qui se rattachent au thème.

Le monde des passions

Racine, Andromaque

Hume, Dissertation sur les passions

Balzac, La Cousine Bette

Le monde des passions

par Romain Enriquez

INTRODUCTION

Qu'est-ce que le « monde des passions » ? Comment le délimiter ? Quelles sont les règles qui le gouvernent ? Quel rapport entretient-il avec d'éventuels autres mondes ? L'expression « monde des passions » demande de réfléchir à la fois à la nature des passions, aux lois de leur apparition et de leur développement, enfin à la place qu'elles occupent ou devraient occuper dans notre existence.

Les passions se caractérisent par leur extrême diversité : on compte parmi elles l'amour ou la haine aussi bien que la pitié, l'admiration, l'orgueil, la mélancolie, la colère, la crainte, l'espoir ou encore la douleur… Toutefois, si elles sont multiples et leurs objets innombrables, elles n'en constituent pas moins un monde avec sa cohérence et son unicité. Pour le comprendre, il importe d'en revenir à l'étymologie : « passion » est dérivé du terme grec pathos, qui a donné le latin passio (« souffrance », « douleur »). Le verbe qui en est dérivé, patior, est doublement négatif : il signifie qu'on « pâtit », c'est-à-dire qu'on souffre, et qu'on est « passif », c'est-à-dire qu'on subit. Le contraire de la passion serait donc l'action. En fait, il faut distinguer entre la passion considérée en elle-même, qui est excessivement active, et le sujet de la passion, qui est excessivement passif. La passion est avant tout une émotion, c'est-à-dire quelque chose qui « meut », qui agite ou fait vibrer l'âme, quelque chose qui l'affecte et qui semble venir d'ailleurs (voir l'encadré « Passion, sentiment, émotion, désir, affect : définitions », p. XVII).

L'homme est donc plongé dans le monde des passions. Est-ce un monde d'illusions dans lequel il serait destiné à errer comme au milieu des ombres, ou bien une terre d'exploration qu'il lui appartiendrait de conquérir ? L'ambivalence du mot « passions » est repérable dans les deux adjectifs qualificatifs qui en dérivent : un tempérament « passionnel » suggère la soumission de l'individu à ce qui lui échappe, alors qu'un esprit « passionné » renvoie à l'épanouissement de l'individu absorbé par un objet ou une action qui lui plaît. Il reste que la manière d'aborder le monde des passions est étroitement liée à un discours moral et prescriptif sur ce que devrait être l'homme, à la fois comme individu isolé et comme communauté d'individus : il y a en effet des passions propres à tel ou tel individu et des passions collectives.

La tradition philosophique et religieuse, empreinte de dualisme, a longtemps distingué deux dimensions de l'existence humaine : le sensible et l'intelligible, la chair et l'esprit, les passions et la raison. Cette distinction s'est souvent accompagnée d'une méfiance, voire d'une dévalorisation ou d'une condamnation morale des passions. Le monde des passions, trouble et inquiétant, s'oppose au monde de la raison dans la philosophie, au monde de la grâce dans la théologie : il menace en tout cas la liberté de l'homme. La philosophie, de l'Antiquité jusqu'à l'âge classique, a cherché à mettre un peu d'ordre dans ce monde complexe, en distinguant et classant les différentes passions dans des « taxinomies », des nomenclatures : la crainte serait l'envers de l'espoir, la joie l'envers de la tristesse, l'angoisse une espèce de douleur ; certaines passions seraient produites par le bien (l'amour, la joie), d'autres par le mal (la haine, la tristesse) ; certaines renverraient au désir (concupiscence et aversion), d'autres à la volonté (crainte et audace)… Cette approche est de nature métaphysique : elle considère les passions en soi, comme des concepts abstraits, autonomes, sans nécessairement tenir compte du sujet qui les éprouve.

La pensée moderne, à l'inverse, a adopté une approche empirique fondée sur l'observation des passions telles qu'elles se manifestent en l'homme. Cette approche dynamique cherche à créer des modèles explicatifs rationnels qui mettent en évidence la logique et les lois régissant le monde des passions, le système qu'elles forment. Elle s'inspire des modèles et méthodes des sciences expérimentales, et permet à un certain nombre de penseurs de revaloriser, voire de célébrer les passions pour leur puissance fédératrice. Certains, rompant avec le dualisme de la pensée classique, soutiennent qu'il n'existe d'autre monde pour l'homme que celui des passions, et qu'il doit jouer des unes contre les autres pour mener l'existence la plus heureuse possible.

Nous nous attacherons dans cette introduction à comprendre l'ambiguïté fondamentale des passions, qui semblent à la fois tributaires d'un monde dont nous n'avons pas une compréhension claire et distincte, et constitutives du monde dans lequel nous vivons. Cette ambiguïté peut aller jusqu'à la contradiction : les passions nous paraissent étrangères quant à leur origine ou à leur logique, mais nous sont familières par l'expérience quotidienne que nous en faisons. On ne peut donc tout à fait s'arracher au monde des passions, observer à distance et en toute objectivité un monde dans lequel nous nous trouvons déjà et qui oriente notre perception. En cela, les chefs-d'œuvre de l'art ont fourni des exemples peut-être plus compréhensifs et plus profonds que bien des discours théoriques ou des systèmes explicatifs sur le concept de passion.

Passion, sentiment, émotion, désir, affect :
définitions

De sa racine grecque pathos, le mot « passion » a tiré trois connotations principales : la souffrance (opposée à la tranquillité de l'apathie), la durabilité (opposée à la brièveté de l'émotion) et la passivité. À travers l'histoire, les différents emplois du terme ont fluctué en mettant davantage l'accent sur l'un et l'autre de ces aspects.

Dès Aristote, la passion s'oppose à l'action. Elle consiste, pour un corps, à subir une action qui lui est extérieure et qui, par le biais de la perception, s'imprime dans l'âme et modifie son état affectif. Elle appartient donc à un champ lexical qui recouvre les différentes altérations involontaires et passives de l'esprit, bref, la vie affective de l'homme. Cherchant à définir les passions, Descartes affirmait au XVIIe siècle : « On peut les nommer des perceptions […]. On peut aussi les nommer des sentiments […] ; mais on peut encore mieux les nommer des émotions de l'âme […] pour ce que, de toutes les sortes de pensées qu'elle peut avoir, il n'y en a point d'autres qui l'agitent ou l'ébranlent si fort que ne font ces passions » (Descartes, Les Passions de l'âme, I, article 28). Kant lui reprocha cette fluctuation terminologique qui révélait, selon lui, l'imprécision de sa pensée. De fait, nous ne pourrions confondre la passion avec la perception, qui met en œuvre les données des sens et permet à l'esprit de se former une représentation.

Le sentiment est un état affectif assez stable et durable, composé d'éléments intellectuels, émotifs ou moraux, et qui concerne soit le « moi » (orgueil, jalousie…), soit autrui (amour, envie, haine…). Comme le montre la traduction française du titre du roman de Jane Austen, Raison et sentiments (Sense and Sensibility, 1811), le terme partage avec la passion son opposition classique à la raison.

L'émotion est un réflexe, une réaction involontaire brusque et passagère vécue simultanément au niveau physique (degrés de violence entraînant des modifications physiologiques plus ou moins importantes) et au niveau affectif (degrés de plaisir ou de douleur). Ce terme vient du latin ex-movere, qui signifie « être hors de soi » : l'idée de dépossession, de perturbation est donc à l'origine la même que dans la « passion ». Encore aujourd'hui, les hommes politiques accusés de légiférer « sous l'émotion » sont accusés de profiter d'un état passager, d'une « vague » d'indignation brève et superficielle.

On peut dire un mot de l'affection, un terme où l'aspect passif est encore accentué, et qui peut être synonyme de maladie : on parle d'affection nerveuse ou respiratoire.

La notion de passion, qui fut centrale dans la tradition philosophique, est entrée en défaveur avec l'essor de la psychologie au XIXe siècle. Sous son influence, la pensée moderne, soucieuse d'employer un vocabulaire plus adapté à ses prétentions de scientificité, a souhaité lui substituer un terme plus neutre, comme « désir » ou « affect ». Si le Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande définit aujourd'hui le désir comme une « tendance spontanée et consciente vers une fin connue ou imaginée », il entend la passion comme la « tendance d'une certaine durée assez puissante pour dominer la vie de l'esprit ». Ainsi, la passion serait un désir capable d'éclipser tout autre désir.

Le terme « affect », quant à lui, insiste moins sur la focalisation de l'esprit sur un objet, et davantage sur sa disposition, ses états d'âme. On lui reconnaît deux origines : le mot latin affectus, repris par Spinoza, le mot allemand Affekt utilisé par Freud. Le français réserve ce terme au jargon scientifique – soit philosophique, soit psychanalytique – et à un domaine circonscrit. Pour Spinoza, il y a des affects passifs et des affects actifs : l'affect n'a donc en soi aucun caractère de passivité. Pour Freud, l'affect s'oppose à la représentation, à l'idée. Surtout, représentation et affect sont deux éléments indissociables de la pulsion. Raison et déraison ne dépendent pas d'une plus ou moins grande présence d'affect, mais de la qualité des associations qui s'opèrent entre les pulsions. Spinoza et Freud se rejoignent en ce qu'ils accordent tous deux aux affects un pouvoir : l'accès au savoir ou à la conscience coïncide avec leur activation. On retrouve ainsi dans l'« affect » les connotations modernes du mot « passion ».

I. UN AUTRE MONDE, OBSCUR ET INQUIÉTANT

A. Un autre monde par rapport à la raison

Les premiers philosophes de la Grèce ancienne – les présocratiques –, s'inspirant de croyances religieuses, attribuaient une origine surnaturelle aux passions : elles appartenaient littéralement à un autre monde. Empédocle décrit ainsi l'Amour et la Haine comme deux forces cosmiques, qui œuvrent respectivement à la formation et à la destruction de l'univers. C'est à partir de Socrate que la philosophie reconnaît le fondement psychologique des passions : elles quittent alors le monde des dieux et intègrent celui des hommes. Toutefois, les hommes vivent entre deux mondes : le monde intelligible, celui de l'esprit, et le monde sensible, celui du corps. Si la raison habite le premier de ces mondes, que la philosophie entend cultiver, les passions, elles, demeurent dans le second. Elles sont des forces inquiétantes, potentiellement dangereuses tant pour le sujet que pour son entourage, qu'il importe de contenir et d'orienter. Comment le monde des passions peut-il donc être maîtrisé ?

1. La raison doit exercer un contrôle sur les passions

Platon propose un modèle explicatif de l'homme qui repose sur une tripartition de l'âme. Dans le Phèdre (246a-b), il expose cette idée à travers le mythe de l'attelage ailé. Le cocher représente la partie rationnelle (noûs), localisée dans la tête. Il doit s'élever vers le monde intelligible au moyen de cet attelage ailé et doit ainsi apprendre à dominer ses deux chevaux : l'un (epithumeia) représente les passions, l'appétit et les désirs sensibles, localisés dans le ventre ; l'autre (thumos) représente le courage et la colère, localisés dans le cœur. Si l'epithumeia est par nature opposé à la raison, le thumos n'est en lui-même ni tumultueux ni raisonnable : soumis à l'influence de l'epithumeia, il devient irritation, soumis à celle du noûs, il devient énergie. Ces deux parties inférieures de l'âme où siègent les passions sont deux forces qui menacent de déposséder le sujet. Tout mouvement passionnel, à l'occasion duquel ils l'emportent sur la raison, est l'occasion d'un conflit dans l'individu.

Envisageons d'abord le cas du désir : l'individu qui convoite un bien est attiré par lui, il n'est pas maître de la passion qui le pousse vers l'objet. Certes, il peut arguer de ce que l'objet est bon en soi ; mais comment savoir si ce n'est pas parce qu'il est attiré par cet objet qu'il le déclare bon ? Prenons maintenant le cas de la colère, une passion spectaculaire souvent étudiée par les penseurs de l'Antiquité : l'individu qui est sous son emprise ne se possède plus, il est possédé ; autrement dit, la colère devient sujet actif et l'homme objet passif. Certes, le thumos peut être associé à des sentiments plus nobles comme le courage ou l'ardeur. Il n'en reste pas moins que c'est à la raison que revient le rôle directeur dans la conduite de l'âme humaine. Ceux qui commettent des actes violents au service d'une idée illustrent à leur insu le mécanisme de la passion : en prétendant n'être que des instruments, ils nient leur propre part active, leur rôle moteur dans le processus de décision et donc leur liberté effective d'homme. C'est pourquoi la passion se trouve souvent associée à l'opinion (doxa) : le préjugé est la forme qu'elle prend quand elle passe dans le monde des idées.

On voit donc que les passions débordent le domaine du corps et empiètent sur l'âme. Le problème pratique de la liberté est ainsi redoublé par le problème théorique de l'identité : l'homme est autre dans la passion.

2. La raison doit venir à bout des passions

Dans la philosophie grecque, ce sont les stoïciens qui opposent le plus radicalement la raison et les passions. Certes, les deux mondes sont en relation, puisque les passions se définissent par rapport à la raison : on ne peut pas dire d'un animal qu'il est passionné. La passion est donc le propre de l'homme. Mais la passion comme mouvement irraisonné est le résultat d'une adhésion aveugle de l'âme à une opinion fallacieuse : lorsqu'il est soumis à la passion, l'individu devient fou. C'est un dément, un homme qui a perdu l'esprit (mens) ; un insensé, un homme qui n'est pas sain (sanos) ; ou encore un aliéné, un homme qui est devenu autre (alienus). La passion remet en question l'identité du sujet, mais aussi sa santé mentale : la passion est un trouble, une perturbation, une maladie (le mot pathos a donné « pathologie »). Combattre les passions répond à un objectif thérapeutique avant même d'être une tâche morale : la philosophie stoïcienne serait une médecine de l'âme.

Bien sûr, les stoïciens reconnaissent des degrés divers dans les passions ; ils font la différence entre celles qui durent toute une vie et des mouvements impulsifs que l'on réprime aussitôt. Ils estiment néanmoins que toute passion est essentiellement mauvaise : l'homme qui a perdu un ami et se laisse aller au chagrin au lieu de refouler l'émotion est déjà sur la mauvaise pente, parce qu'il refuse l'ordre des choses que la méditation devrait lui faire accepter. Il n'y a donc pas à transiger avec les passions : le sage doit non plus les maîtriser, mais les extirper tout à fait. L'idéal que se proposent les stoïciens est l'apatheia, l'absence de passions : c'est un état d'indifférence à l'émotion, une absence de troubles. Le stoïcisme entend réduire les passions à une complète passivité, pour que l'homme recouvre le libre exercice de ses facultés. On retrouve cet idéal d'apathie dans les sagesses indiennes telles que le bouddhisme.

On peut juger cette conception sévère et pessimiste quant à la nature humaine : le sage stoïcien a-t-il jamais existé ? est-il encore un homme ? peut-il aimer… ? Pourtant, cette philosophie apparaît en même temps très optimiste, car elle croit en la possibilité de supprimer tous les mauvais penchants de l'homme et d'atteindre sur cette terre une forme de félicité. Du reste, le stoïcien condamne avant tout les passions tristes : l'idéal du sage est de vivre dans la joie et d'être de bonne humeur. Le stoïcisme se rattache à l'eudémonisme, c'est-à-dire qu'il recherche le bonheur en même temps que la vertu et – contrairement aux religions de salut – croit pouvoir réaliser cet idéal en ce monde, à condition d'entendre par là un monde de raison et non un monde de passions. Mais le stoïcisme ne se heurte-t-il pas à une contradiction ? Le bonheur qu'il poursuit est-il autre chose qu'une jouissance de vivre ? La joie n'est-elle pas une passion ? La différence entre un stoïcien et un homme ordinaire – du moins dans l'idéal –, c'est que le premier a choisi une passion entre toutes, qu'il s'est donnée comme une fin.

La critique des passions a connu des prolongements dans la philosophie moderne, notamment avec Kant : pour l'auteur de l'Anthropologie du point de vue pragmatique (1798), la passion est l'« inclination qui interdit à la raison de la comparer, dans l'optique d'un certain choix, avec la somme de toutes les inclinations1  ». Elle constitue un principe de détermination du sujet. Les passions sont des « gangrènes », des infirmités « incurables, parce que le malade ne veut pas être guéri et se soustrait à la domination du principe d'après lequel seulement la guérison pourrait advenir », à savoir la loi morale, qui se situe du côté de la raison. Selon Kant, pour être bonne, une action ne doit s'appuyer sur aucune passion, pas même sur celles qui sont traditionnellement conçues comme positives : amour, générosité, etc. Les passions ne sont pas des états d'âme malheureux mais des « dispositions mauvaises2  », qui font concurrence à la raison et qu'il n'est pas en notre pouvoir de réguler.

B. Un autre monde par rapport au divin

1. Les passions et la Passion

Le christianisme, qui considère également les passions comme négatives et inquiétantes, les condamne parce qu'elles sont du côté de la chair, qu'elles appartiennent au monde terrestre : elles sont donc surdéterminées par la culpabilité de l'homme. Les théologiens placent la condition humaine ici-bas sous le signe d'une infirmité à la fois déplorable et immuable. Certaines passions, comme la colère, la luxure ou la mélancolie sont même considérées comme des péchés capitaux. S'il n'abandonne pas tout à fait l'idée de combattre les passions par la raison, le christianisme tient cette voie pour insuffisante. En effet, la raison elle-même est « blessée », marquée par le péché originel. Elle ne peut se suffire à elle-même, car elle risquerait de mener au doute permanent et détournerait de Dieu. Elle a donc besoin du secours de la foi. Aux passions de l'homme, le christianisme oppose la Passion du Christ. Il faut ici entendre le mot dans son sens latin originel (patio), celui de « souffrance », voire de « supplice » : Dieu est descendu sur terre en s'incarnant dans le Christ et a connu la souffrance et la mort pour racheter, par son sacrifice, l'humanité corrompue. Les chrétiens en rendent grâce et doivent prendre exemple sur la vie de Jésus et l'imiter dans la mesure de leurs moyens. On appelle saints ceux qui y parviennent à un degré peu commun. Le seul moyen de maîtriser les passions est donc de prier et de se livrer à une ascèse, c'est-à-dire à diverses privations et frustrations volontaires, afin d'endurcir l'âme.

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