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Le retour a l'argile

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 Dans Le retour à l’argile, Claude se rend compte, peu à peu, de la futilité des affirmations occidentales face au Cambodge dont il découvre les richesses dans sa pureté et sa continuité. Sans complaisance, pas plus pour lui-même que pour son milieu, nous  accompagnons la remise en question de cet homme qui se démet de ses certitudes comme on enlève un à un ses vêtements, pour atteindre non pas une vérité, mais tout au moins un abandon des préjugés. « Comme le fleuve dépose ses alluvions et repart allégé. »

Ce livre de Kailash Éditions, réalisé en coopération avec Les Éditions de Londres, est un inédit numérique.


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Le retour à l’argile
George Groslier

Postface : Pierre L. Lamant

 

© Kailash Editions 1996
69, rue Saint-Jacques - 75005 - Paris - France
169, Lal Bahadur Street - 605001
Pondicherry - India

kailasheditions@wanadoo.fr

www.editionskailash.com

 

Illustration  © Kailash

 

Livre numérique réalisé en collaboration avec Les Editions de Londres
ISBN Numérique : 978-1-909053-62-5

www.editionsdelondres.com

Table des matières

Le retour à l’argile

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

XXXV

XXXVI

XXXVII

XXXVIII

POSTFACE

Notes

Le retour à l’argile

I

À cent mètres de nous, apparaît une chose étrange et monstrueuse. Perpendiculairement au fleuve, la terre s’est soulevée en un talus dénudé qui coupe le ciel d’un faîte uni et descend se perdre au loin. Là où il domine l’eau, une masse confuse d’un gris clair s’élève, revêtue d’échafaudages. Un bras de grue rotative découpe sa membrure triangulée devant les nuages qui commencent à rougir. On devine que quelque chose d’énorme va s’élancer, sauter et franchir l’eau. On regarde en face, et en face, la même masse grise, plus claire, attend le choc. Un écriteau :

ENTREPRISE CI. ROLLIN et Cie
CIMENT ARMÉ

Nous sommes au kilomètre 12,500 de la route de Phnom Penh à Takéo, au cœur du Cambodge. Il fallait un pont à cette route : on le construit. Claude Rollin, ingénieur, vint de France pour cela.

Le bureau de l’entreprise, maison de planches sur pilotis et à véranda, couverte d’une épaisse paillote, accrochée au pied du remblai, se suspend sur le fleuve. L’ingénieur qui la posa là doit être un poète. Et déjà, on discute dans cette maison dont des voix traversent la cloison. L’une d’elles porte distinctement ses mots et vibre d’une colère mal contenue :

– Et vous vous en foutez, vous ! que j’aie huit mille tonnes de poussée sur mes culées !

L’autre voix est basse, très calme, un peu chantante. Ce qu’elle répond reste indistinct. On devine que celui qui s’exprime par elle, sans être très rassuré, sourit pour se donner contenance.

– Alors, vous vous imaginez que vous allez me coller du mortier n° 3 quand je veux du n° 2 et que je n’y verrai rien ?

Un murmure.

– Qu’est-ce que vous dites ?

– …

– La terre remise en place, on n’y verra rien ? Et si mon pont s’écroule, on n’y verra rien ?

La voix indistincte proféra une assez longue litanie. L’autre s’exclama et une chaise remua.

– Monsieur Fong Co, reprenez cette enveloppe. Et maintenant, écoutez-moi bien. Vous voyez ce pied-là ? Si vous ne voulez pas le recevoir quelque part, vous allez sortir.

La porte s’ouvrit. L’entrepreneur chinois parut en remettant son chapeau. La voix le rappela :

– Je vous donne jusqu’à demain soir pour démolir les cinq mètres cubes en question. Je les refuse parce que le cahier des charges prévoit du mortier de 2 et que c’est du mortier de 2 que je veux. Compris ? Bonsoir.

L’homme partit. Ses yeux roublards, les moindres facettes de son visage signifiaient que son âme rompue à la corruption connaissait l’incertitude et se préparait à la probité. Il s’en allait avec la notion précise que Claude Rollin était un ingénieur très à l’œil, mais un bon imbécile.

Deux cents mètres, de cette rive à l’autre. Aux hautes eaux, sept mètres de profondeur, un mètre à peine en saison sèche : le fleuve devient un ruisseau qui se traîne sur le sable, entre des jonques restées au sec qu’on calfate et qui attendent dans les hautes herbes d’être reprises par la recrue.

Aujourd’hui l’eau court comme une folle et il y a longtemps que ces jonques, ouvrant leurs voiles, atteignirent à de lointains rivages. Elles en sont revenues même, si ce sont celles qui, leurs deux yeux peints regardant vers l’amont, s’agrippent à la berge, pleines à couler. Et de temps à autre, de nouveau, l’une d’elles frémit, se détache, se tourne dans le courant et déploie ses voiles marrons – repartie vers les lointains rivages.

En face, au-delà de la nappe d’eau limoneuse couverte d’une écume qui tourbillonne sur place, l’autre rive décrit une grande courbe et vient se souder en aval à celle-ci, car le fleuve tourne en cet endroit, y finit et y suspend son élan. On le croirait du moins, si l’on ne le voyait au-delà, parmi les arbres et glissant sur la terre – des voiles.

Ces rives, lavées par les pluies, atteintes par l’eau qui monte depuis trois mois, cèdent à cet assaut leurs terres obliques, à la fois déchirées et radieuses. Déchirées, parce que le fleuve les affouille et les fissure en montant, les désagrège en descendant, y laisse des arbres aux racines échevelées en plein air, qui ne tiennent plus que par miracle et que le moindre vent poussera dans le flot. Radieuses, parce que toute la végétation sauve et que cette crue épargnera, ressuscitée après des mois de sécheresse  par les orages et cette humidité qui monte vers elle, toute cette végétation se déploie. Plus un grain de poussière ne reste sur une feuille et chaque feuille est vernie. Les palmiers à sucre ont perdu leurs branches sèches et se hérissent d’éventails. Cocotiers et aréquiers éclatent au moment qu’on les voit, frais et vivants, parmi des bambous trop chargés de pluie, et qui inclinent en tous sens les courbes accablées de leurs panaches. Et ce n’est, sous ces arbres aériens et derrière eux, qu’une masse de verdure insondable. De grands nuages en reproduisent les contours arrondis. Au-dessus, le ciel bleu lavé du matin.

Le soleil n’apparaît pas encore, mais ses premiers rayons illuminent dans le ciel des aigles roux qui tournoient. Et des voix d’hommes et des cris de coqs et des aboiements montent vers ces aigles.

II

Claude posa ses deux mains sur la balustrade et regarda.

Il voyait le fleuve, la végétation, le ciel où la lumière du jour levant, déjà saturée de soleil, vibrait d’allégresse. Il voyait son vaste et hardi chantier posté dans cette solitude. Des ouvriers presque nus, coolies indigènes et maçons chinois, halaient les planches des coffrages et chargeaient les bétonnières. Une machine à vapeur battait sans qu’on la vît. Tout bruit, tout mouvement du chantier s’arrêtaient cependant à ses limites et jamais, au-delà, n’entamaient la nature indifférente.

Chacun de ces détails trouvait dans les yeux clairs de Claude une complaisance égale. L’ingénieur vérifiait attentivement la construction du pont et l’homme se délectait à suivre le glissement d’un sampan. La sensibilité de ce grand gaillard bien campé n’avait point été desséchée par les mathématiques et sa spécialisation n’occupait pas tout son cerveau. Il avait les sensations promptes et l’esprit positif. Son cœur et sa raison s’associaient. Ainsi, dans le vaste tableau qui se déroulait sous ses yeux, la nature vierge et la science humaine pactisaient : l’une sans perdre sa noblesse, ni sa puissance, donnait à l’autre libre passage sur ses terres et sur ses eaux.

C’était surtout un visuel. Ses regards s’attardaient sur les belles choses avant même qu’il ait discerné leur beauté, et il les recevait en lui avec une douceur telle que c’était à cette douceur qu’il reconnaissait qu’elles étaient belles. Alors, pour en jouir, il les disposait devant son jugement comme des pierres précieuses dans de l’ouate et les entourait de sollicitude. En plus de ce qu’elles lui confiaient, au cours de longues interrogations, il en recevait ce qu’il leur ajoutait peu à peu.

D’échange en échange, cette pirogue, que l’eau balançait à ses pieds, ne fut bientôt plus que le reflet d’une autre pirogue qui flotta sur sa pensée et que sa pensée, comme cette eau, élevait dans le ciel – pas plus légère ni plus élégante, mais à lui, pleine de lui et venue pour lui, poussée par des pagaies prévoyantes. Dès lors, son esprit, entre ces deux pirogues, compara leur balancement et leurs ventres polis, les jeux de l’eau qui les couvraient d’écailles et modifiaient leurs silhouettes. Il les embellissait à petites touches méticuleuses, trouvant toujours en l’une ce qui manquait à l’autre, tantôt l’une étant le modèle – tantôt l’autre.

Ainsi, depuis plus d’un an qu’il vit dans ce pays, il se délecte de ce qu’il y découvre, l’éprouve pour le bien comprendre et s’y donne, afin que dans la grandeur du temps et de l’espace, malgré ce qui le sépare de cette terre exotique, tout ce qui est universel et spécifiquement humain s’impose à lui ou satisfasse à ses sollicitations. En retour, et par une grâce qu’il ne peut devoir qu’à cette terre, sa mémoire se dépouilla lentement des souvenirs d’une autre vie, d’une autre patrie sans qu’il en soit amoindri. Et il ouvre sur toute chose une curiosité absorbante et sensible que plus rien ne retient et à laquelle tout répond.

III

Lorsque Claude fut désigné pour aller au Cambodge représenter sa firme et diriger la construction du grand pont du Prèk Thnot, Raymonde, sa femme, pensa le laisser partir seul. Ils connurent des heures pénibles au cours desquelles leurs égoïsmes, que jusqu’alors aucune occasion n’avait dégagés, se découvrirent et s’affrontèrent. Ils s’aimaient pourtant.

Raymonde ne quittait le quartier de la Chaussée d’Antin que pour aller aux stations réputées. Elle fut aussitôt affolée à l’idée d’abandonner sa vie mondaine et ses habitudes. Dans son appréhension de séjourner deux années sous les tropiques et qu’aggravait son ignorance géographique, elle imagina un affreux exil, se vit campée dans la brousse menaçante, loin de tout confort, épiée par des indigènes sournois, par la fièvre et les bêtes. Elle se souvenait d’une amie de pension dont le père était mort en Afrique d’une bilieuse hématurique. À ses craintes, s’ajoutaient celles de ses parents.

Ce voyage, au contraire, semblait à Claude un bien court exil duquel il ne pourrait que bénéficier scientifiquement et intellectuellement. Il y voyait le sûr moyen d’agrandir le champ de ses affaires, de se rendre compte de l’activité et de l’organisation de leur agence au Cambodge. Il aurait accepté le sacrifice de partir seul, plutôt que de se dérober à ce qu’il considérait être son devoir professionnel – hors de toute satisfaction personnelle. Il comprenait les craintes de Raymonde. Mais les hésitations qu’elle éprouvait à le suivre et même qu’elle envisageât, afin de ménager son seul bien-être, l’éventualité de rester à Paris, portèrent à son amour un coup douloureux. Il crut découvrir que celui qu’elle lui vouait manquait de noblesse et de solidité puisque lui, Claude, n’en était pas l’unique et suffisant objet. Les craintes que suscitait une imagination ignorante, la soudaineté de l’événement, une éducation bourgeoise, l’horreur de l’inconnu, l’impuissance à évaluer la nature des changements qui surviendraient, l’inquiétude féminine d’être trop faible pour les supporter et de se montrer maladroite à leur contact, en un mot, tout ce qui contractait tout naturellement l’instinct de Raymonde parut si puéril à Claude qu’il ne songea pas une minute à l’opposer à sa décision, ni à soumettre son projet à des raisons d’aussi mince importance.

Heureusement, un dossier copieux envoyé par leur représentant au Cambodge, arrivant au milieu de cette crise, contribua à briser la résistance de Raymonde en lui retirant tout motif de redouter le voyage. Phnom Penh y était décrite ville coquette, salubre, éclairée à l’électricité ; le téléphone partout installé. On y comptait trois mille automobiles, quatre salles de cinéma, une société hippique, une philharmonique, un cercle sportif et un cercle civil ; le Palais royal et la cour offraient du pittoresque ; bref, vie mondaine active. Enfin une maison confortable sur le plus beau boulevard était louée pour eux et que l’on meublait en l’instant même afin qu’ils puissent s’y installer dès leur arrivée.

Claude et sa femme s’embarquèrent sur l’un des plus beaux paquebots des Messageries Maritimes. La traversée fut excellente et Raymonde ayant dansé tous les soirs, Claude se réjouit et augura de ces circonstances favorables un avenir sans nuage. Cependant tout se gâta dès leur arrivée à Phnom Penh, en pleine saison sèche. Raymonde, en présence de la vie nouvelle et accablée par la chaleur, fut prise d’un grand découragement que l’amère satisfaction de trouver ses craintes vérifiées circonstancia et qu’augmenta l’isolement des premiers jours : ils ne connaissaient personne. Leur représentant, brave garçon mais un peu vulgaire, bien qu’il se mît en quatre, ne la servit en rien – par contre il imagina dès le deuxième jour, afin qu’elle eût une vue d’ensemble de la société phnompénhoise, de la conduire à un bal suivi de souper que donnait un des hôtels de la ville.

Le malheur voulut qu’il n’y eût là que la petite société, de plus fort mêlée, et qu’elle s’en donnait à cœur joie par 30 degrés de chaleur sous des ventilateurs paresseux. La flûte du jazz déchirait l’air avec des grelottements de passion animale. Une quinzaine de couples. Quelques femmes métisses franco-annamites, émaciées, aux yeux équivoques, le teint miraculeusement blême, les lèvres violettes, les bras minces et des seins pointus. Les hommes à col Danton sur des cous rouges. Deux soldats, en kaki et souliers de toile blanche, tournaient ensemble, les jambes molles, dans cette allure de polka des dimanches campagnards. Une femme dansait sans arrêt, sa robe prise entre les fesses et les mèches de cheveux collées sur les tempes avec un grand imbécile qui, la tête trépidante et une expression d’halluciné sur le visage, se disloquait et se pliait sur elle. À chacun, Raymonde contractée, trouvait un air détaché, inconscient, la jouissance des petites choses, un cynisme maladroit. Puis, il fallut subir le souper, dans un brouhaha de rires gras, de crécelles et de mirlitons qu’une grosse femme, le ventre entre les deux mamelles et vêtue d’une robe plaquée d’un gros nœud noir distribuait…

– C’est ça… c’est ça…

Se disait Raymonde accablée. Dans leur chambre que meublait seulement un grand lit métallique et sous la moustiquaire où l’air poussé par le ventilateur entrait avec peine – elle pleura toute la nuit.

IV

En quelques mois, Claude et Raymonde établirent le cercle de leurs relations. Leur choix, en raison d’un contraste qui n’échappa pas à Claude et qu’il estima salutaire pour Raymonde, se fixa sur les Bernard.

Lui, Pierre, était un homme paisible qui attendait une seconde avant de vous répondre –même sur l’état du temps. Ses yeux vous scrutaient. Il semblait se dire : voyons, tout compte fait, dois-je répondre ? Ce n’était certes pas de la méfiance, encore moins de la timidité : de la conscience. Il décidait posément le moindre de ses actes et posément les exécutait. Un homme droit, tout nu et qui, à cause de cela, se disait : faisons attention à tout. Sa vie coloniale solide, une bienveillance naturelle, sa compréhension nette des choses, son passé tout d’activité lui permettaient de juger le pays équitablement. Il traitait l’indigène avec fermeté, mais ne lui demandait pas plus qu’il ne peut fournir. De point en point, Pierre Bernard avait édifié sa fortune et la plantation qu’il dirigeait depuis douze ans, après l’avoir créée, donnait un des plus forts rendements d’entre les plantations indochinoises.

Sa femme qu’on appelait dans l’intimité Pomme – son nom était Simone – on ne peut la décrire, si l’on veut d’elle un portrait qui lui ressemble, qu’en empruntant aux auteurs du XVIIe siècle leurs tours et leurs couleurs. Elle avait la forme du visage ovale, le nez semblable à soi, ni long, ni petit ; la bouche comme le nez ; les cheveux blonds, naturellement ondulés, le teint comme il lui plaisait et, d’ordinaire, il lui plaisait qu’il fût bien poudré. Ce qu’elle avait aussi et qui allait éveillant la sympathie jusqu’au fond des cœurs, c’était les yeux les plus éveillés et les plus noirs du monde. Elle avait enfin la taille petite et finement tournée, ce qui tirait à d’heureuses conséquences pour ce qu’on ne voyait pas.

On conçoit ce qu’avait d’aimable et d’anachronique la présence sous les tropiques de cette jeune femme rieuse et turbulente près de son placide époux : l’aigrette du casque. Mais le plus déroutant chez cette alerte Ardélise, c’était qu’une femme très ordonnée et courageuse se cachait sous des agréments si trompeurs. Elle conduisait sa maison d’une main solide, collaborait aux travaux de son mari, chassait en brousse et cent hectares nets de la plantation aussi bien tenus que les autres, dépendaient de sa seule autorité. Elle soignait elle-même les coolies malades ou, de sa cravache, le dos du caporal indocile. Elle ne quittait le bal que morte de fatigue, mais n’employait à recevoir les gens en leur offrant des petits fours que le temps qu’elle voulait. N’oublions pas qu’en cinq ans, elle avait donné à Pierre deux garçons nourris par elle. Au demeurant, le pays la laissait indifférente.

Elle avait bien remarqué en arrivant que par ici, par là, les arbres ne ressemblaient pas à des chênes ; qu’à onze heures, il faisait dehors plutôt chaud que froid ; qu’un indigène différait quelque peu d’avec un paysan beauceron. Mais enfin, comme on avait quitté la France, la chose s’expliquait assez bien et puisqu’on vivait là maintenant, Pomme n’allait pas en devenir blette ! Cette crise d’exotisme passée, elle s’était mise à vivre de toutes ses forces, de toute sa tendresse pour ses petits – et de toute sa gaieté. La seule chose qu’elle ne pardonnait pas au climat, c’était qu’il faisait briller son nez et la forçait à emporter toujours avec soi « cette saleté de poudre ».

Le ménage Bernard habitait, non loin des Rollin, une maison bien comprise qu’ils n’avaient pas confiée à ces architectes hurluberlus qui couvrent la cité tropicale de villas semblables à celles de Viroflay et de Chaville. La plantation était à cent dix kilomètres sur la route de Battambang. L’un ou l’autre s’y rendait une ou deux fois par semaine ou bien toute la famille y émigrait : vie paisible et laborieuse où la surveillance de l’exploitation n’empêchait ni la chasse, ni les randonnées dans les environs, ni la réception d’amis à qui deux chambres confortables étaient réservées dans un pavillon séparé.

Claude trouva dans ce ménage et dès la première heure à peu près tout ce qui manquait au sien. Il ne désirait rien d’impossible, songeait-il, le voyant réalisé sous ses yeux. Les relations poursuivies, et de plus en plus intimes, agirent sur lui comme un remède amer mais bienfaisant, car sa nature était de celles qui, dans leur disgrâce, savent encore se réjouir du bonheur des autres.

Raymonde tenait Pomme pour un phénomène et ne pouvait donc la prendre en exemple. La voir était pour elle une distraction et point un enseignement. Elle se serait plutôt appliquée à modérer Pomme et à lui montrer tout ce que son tempérament offrait de subversif. Si elle s’en amusait comme d’une petite bête curieuse, elle lui savait cependant gré d’aimer aussi l’élégance, les bals et, de temps en temps, la vie mondaine. Madame Bernard ne valait à ses yeux, que par ces derniers côtés. En fin de compte, elle professa bientôt pour son amie une indulgence dont elle s’étonnait parfois. Un peu plus et Pomme eût été pour elle une mauvaise fréquentation.

Quant à Pomme, elle ne chercha pas si loin. Les ménages s’entendaient et voilà tout. Il faut prendre les choses comme elles sont et les gens comme ils viennent. Raymonde était belle, distinguée, bien élevée. Les femmes ainsi faites ne courent pas la société. Tel fut le jugement qu’elle communiqua à son mari après les premières visites.

– Si elle est gnan-gnan, ce n’est pas sa faute ! ajouta-t-elle simplement.

V

Malgré un an de séjour, Raymonde vit mal, en proie à un ennui qu’entretiennent ses regrets de la France. Elle ne tente rien pour se distraire, saisit à peine ce qui s’offre afin de ne pas émousser ses rancunes, comme si, perdant les raisons de se plaindre, elle perdrait le prestige d’un sacrifice qu’elle croit sa seule parure. Elle s’ennuie avec application, semble-t-il parfois, parce que son imagination timorée ne conçoit pas qu’une expatriée puisse vivre sans languir. Trente-trois degrés de chaleur : est-elle faite pour résister à une telle température ?

Elle passe les matinées dans sa chambre, persiennes fermées, à coudre, ce qui lui laisse l’esprit libre de ressasser sa disgrâce ; à remplir les heures de rien, s’éternisant à sa toilette ou bien lisant coup sur coup plusieurs livres comme si elle était pressée. Elle croit encore s’imposer une discipline en s’occupant, par à-coups et tyranniquement, de sa maison afin que Claude ne puisse rien lui reprocher : qu’elle soit bonne au moins à cela.

Alors, elle harcèle les boys et cherche la poussière dans les coins comme un adjudant passe une revue de casernement. Dépensière, généreuse, naturellement peu ordonnée, elle épluche le carnet du cuisinier, refait ses additions – non qu’elle se soucie des fuites, mais elle ne peut supporter qu’un Annamite la roule. Elle appelle le boy qui accourt des communs afin de se faire donner un objet posé à deux mètres d’elle. Cette tyrannie, elle l’exerce sans colère, en raisonnant, avec la certitude qu’elle vit en pays ennemi, qu’elle doit prendre les devants et brimer la première, afin d’éviter qu’on ne la brime. Sa méfiance nullement naturelle, elle la porte comme des verres de couleur qui dénaturent tout ce qu’elle regarde.

Elle s’observe. La moindre lourdeur de tête ne peut qu’annoncer la fièvre – et elle attend la fièvre. L’insolation, dès le premier jour, fut sa hantise : jamais elle n’ouvre un volet. Si elle sort le matin, elle se retranche au fond de l’auto et se harnache de lunettes opaques. Aussi, le moindre filet de soleil l’affecte parce qu’elle met tout en œuvre pour rendre extrême une sensibilité qui l’offre désarmée à tout ce qu’elle prétend éviter. Elle se prive de fruits par peur de la dysenterie ; épie le moustique et elle renvoya un boy qui ne voulait pas tuer les margouillats qui lui répugnent et lui coupent l’appétit lorsqu’à table elle en voit un courir sur le mur. Jusqu’aux fleurs du pays qui l’ont déçue, car elles se fanent rapidement et n’ont pas de pédoncules assez longs qui permettent de les disposer dans des vases, en gerbes, comme chez Lachaume, rue Royale.

Chacun des inconvénients de la vie coloniale qu’on oublie à mesure, elle les conserve soigneusement, en fait à tout prétexte la somme et reporte cette somme sur chacun d’eux. La plupart de ses maux naquirent de son inaction et celle-ci, en quelques mois, contamina tout ce qu’elle conservait de bon et de jeune. Elle n’envie même pas les femmes de la ville qui s’épanouissent dans des journées bien remplies, car elle juge leurs préoccupations vulgaires, inutiles. Elle en veut parfois à Pomme de démontrer que la vie coloniale n’est pas déprimante pour une femme française ; d’augmenter, par contraste, sa disgrâce sans s’y apitoyer. Elle se trouve amoindrie que son alerte amie se meuve aussi à l’aise dans un milieu où elle végète, elle, en vaincue. Rien ne l’agace plus, lorsqu’elle demande un rendez-vous, que cette réponse : je ne pourrai pas, j’ai à faire. Selon l’état de son humeur, au dédain de tout, succède l’envie de tout. Aussitôt son impuissance invoque la chance des autres. Ou bien encore, elle admire outre mesure et complimente sans modération – proclamant ainsi la médiocrité où la voilà. La tranche de jambon qu’on sert à dîner chez des amis, bien que provenant de chez le même fournisseur et du même jambon que celle qu’elle mangea hier, chez elle, lui semble infiniment meilleure.

C’est surtout lorsqu’elle écrit en France qu’un ennui plus noir l’accable. Ma chère amie… sa main s’arrête. Que dire ? Ce qu’elle écrirait aujourd’hui ne sera lu que dans un mois. Et la page blanche ennemie la repousse. À quoi bon donner tous ces détails d’une vie qui l’horripile ! En revanche, elle voit l’amie, dans une réalité saisissante, vaquer à ses occupations coutumières. Novembre : une lueur rouge dans la salamandre, un petit intérieur intime, clos, où l’interlocuteur vit dans ses habitudes, respire l’air où elle a grandi, aimé, prospéré, sans rien rompre, sans rien perdre – à menus gestes.

Puis ses souvenirs laissent l’amie qui les a fait naître et elle se retrouve, chez elle, dans cet appartement familial de la Chaussée d’Antin qu’en ses heures monotones de jeune fille, elle avait pourtant aspiré à quitter. Mais, ce qu’elle imaginait alors, ses désirs d’indépendance, demeuraient bourgeois, français, traditionnels, parmi des meubles neufs qui fussent des copies de vieux meubles et surtout le même horizon à deux pas de chez maman. Est-elle coupable de regretter cela ? Et elle abandonne sa lettre.

D’ailleurs, les courriers de France qu’elle avait attendus quelque temps avec impatience la laissent désormais indifférente. Elle fatigua bientôt ses parents de lamentations, dont, malgré leurs inquiétudes, ils pesèrent l’entêtement et dont ils finirent par douter parce qu’elle s’interrompait pour laisser place, sur la même feuille, à des commandes interminables de robes, de chapeaux, de mercerie qui obligeaient la mère à courir des journées entières dans les magasins. À ces plaintes que démentaient cette futilité, ils ne répondaient plus que brièvement. Encore une lettre d’affaires, disait-elle à son mari – ce qui signifiait que les siens l’abandonnaient. À qui nous rattacher quand les nôtres, eux-mêmes, nous abandonnent ?

Parfois, elle regarde la pendule, déduit ingénieusement les sept heures et demie qui séparent les latitudes de l’Indochine et de la France et elle songe : en ce moment, si j’étais à Paris, je… et elle boit à petits coups ce remède dangereux. Que peut-elle faire ici, avec sa voiture, sur des routes dévorées par le soleil ? Pourtant elle se rend volontiers chez d’autres femmes qu’elle choisit parce qu’elles s’ennuient comme elle. Pomme est si souvent sur sa plantation !

Elle trouve ainsi des oreilles qui l’écoutent. Parisienne, elle rencontre surtout des provinciales qui renchérissent sur leurs provinces et la justifient ainsi de regretter Paris : Paris, songez donc ! Ces désœuvrées qui, à Nantes ou à Rouen, se seraient lamentées sur l’étroitesse de leur vie, la monotonie de l’horizon ; qui eussent, en petites bourgeoises romanesques, aspiré à l’aventure et à des voyages lointains, qui n’accordaient jadis aucune attention aux vergers lourds de pêches, mettaient leurs mouchoirs sur leur nez en passant devant une étable et congédiaient la bonne (lorsqu’elles en avaient une) pour un oui ou pour un non, toutes celles-là se pâment en pensant à leurs cités perdues. Chacune, comme Raymonde, ferme les yeux pour ne rien voir, ne rien comprendre, de ce qui l’entoure ; paraît aspirer à la simplicité dont revoit ses châteaux. Et aucune, irréductible, têtue et malheureuse, ne lèverait les yeux sur un palmier parce que c’est un peuplier qu’elle voudrait voir. Cette cécité, cette insensibilité actuelles prouvent que ces regrets du passé sont tout artificiels et que ces timorées ne regardaient pas plus, naguère, les peupliers qu’elles ne prêtent ici d’attention au palmier. Mais elles excusent leur nonchalance en se convainquant mutuellement que le terroir a tout gardé d’elles. Les impuissants vous rebattent ainsi les oreilles des prouesses qu’ils n’ont pas accomplies.

Un soir, à la suite de quelques réflexions, Claude jetant sa serviette sur la table répondit à Raymonde d’une voix attristée :

– Non, Raymonde. Une maison se bâtit n’importe où, et tout lieu où cette maison est bâtie devient le plus beau de la terre. Mais il faut que cette maison soit bien bâtie.

Elle comprit mal et ne releva pas l’allusion. Elle conservait cette âme bourgeoise et entière qui n’évolue pas, n’hésite jamais, conteste ce qui la dépasse, résiste au mouvement qui l’emporte parce qu’elle croirait en s’y abandonnant, renier ce qui la satisfaisait jusqu’alors, et avouer ainsi que ce qu’elle prenait avant pour la perfection, n’était que de la médiocrité.

VI

Comme si ce n’était pas assez qu’elle fût opprimée par la beauté des choses et la douceur de vivre, six mois après son arrivée, Raymonde eut la dengue.

Claude pensa qu’elle trouverait en son mal un sujet de plus à lui reprocher son exil. Elle prit au contraire le parti de s’enfoncer dans un mutisme résigné. Cette maladie était prévue, fatale. N’avait-elle pas assez dit qu’elle n’était point faite pour ces climats ? À quoi bon le redire, la preuve acquise ? Son silence, ses yeux clos lorsque le thermomètre accusait 39° de fièvre, devenaient plus pathétiques que des récriminations que Claude n’écoutait plus.

Prise de panique, l’imagination excitée par la fièvre, elle augmentait son mal en se l’exagérant et s’offrit au médecin comme une loque, comme s’il était inutile qu’il intervînt. Lorsque Claude la veillait, elle lui disait :

– Va à tes affaires, va…

La voix se suspendait là, de façon que Claude entendait comme si elle continuait : … Elles sont beaucoup plus intéressantes que moi, puisque c’est à cause d’elles que j’en suis là.

Alors Claude se piquait au jeu, se levait et partait. En face de Madame Bernard qui venait la voir deux fois par jour, elle observa la même attitude. Elle n’offrait que bien peu d’intérêt et s’étonnait qu’on lui montrât tant d’attention. Heureusement que son mari, conservant tout son calme, poursuivait fidèlement ses travaux. Elle passait en revue les maladies coloniales qui commencent par la fièvre, voulut écrire à ses parents, mais songea qu’ils ne recevraient sa lettre qu’un mois plus tard, et qu’à ce moment…

Enfin, elle se trouva si rapidement rétablie qu’elle cria au miracle, se félicita de sa résistance, regretta que l’alerte n’eût pas été plus grave, la menace plus éloquente et que Claude eût tant de chance dans un égoïsme qu’aucune conséquence affligeante ne sanctionnait.

La reprise de ses habitudes lui apporta d’autres déceptions. Pierre Bernard avait eu la dengue ; les Grand, mari et femme, l’avaient eue, chacun en parlait comme d’un mal de tête. Vaut mieux ça qu’une pleurésie, disait Pomme, ce dont Raymonde eut de l’humeur, car elle crut que son amie sous-entendait que la pleurésie est un mal de France. Elle fut sur le point de répondre qu’en France, du moins, on était bien soigné, car en dépit de la bénignité de sa maladie, elle en voulait au docteur de n’avoir pas montré plus d’inquiétude et elle avait conçu, de ce fait, de la méfiance pour les médecins coloniaux. Néanmoins, elle tira confiance d’un événement qui la laissait indemne, forte et saine, tout en regrettant que sur la liste de ses revendications, il demeurât sans poids. Par un renversement logique et dans sa quiétude revenue malgré elle, elle en voulut à Pierre de triompher si facilement tandis qu’elle se retrouvait devant lui plus désarmée et plus insignifiante.

Et pourtant, il faut bien qu’on le sache, Raymonde n’était pas méchante. Son seul tort était de ne pas savoir souffrir, son seul défaut de se faire inutilement souffrir. Une sorte d’instinct de la conservation toujours alerté et à fleur de peau viciait ses idées et ses sentiments. Et elle était comme le noyé qui, pour se sauver étrangle son sauveteur. Elle sentait chaque jour le vide qui se creusait entre elle et son mari. Souvent elle comprenait qu’elle l’élargissait de ses mains, ce qui ajoutait à son marasme. Mais aussi tôt, elle trouvait les causes de cette attitude dans cette vie coloniale dont bientôt elle fut persuadée qu’elle influait sur Claude autant que sur elle-même. L’amour exclusif, absorbant qu’elle vouait à son mari prenait, de plus en plus ombrage des joies nouvelles et des élans qu’il puisait dans un domaine qu’elle ignorait, déçue de se sentir incapable de l’y suivre et où depuis leur mariage, elle ne l’avait jamais vu s’enfoncer. Elle le sentait avec amertume, s’éloigner d’elle, en comprenant de moins en moins qu’elle le décevait de plus en plus. Aux revendications personnelles qu’elle adressait au pays, s’ajoutaient celles qu’elle proférait au nom de son foyer. Ainsi vint peu à peu le temps où la déchirure s’agrandissant entre ses mains maladroites, Raymonde se détacha de tout, ne vécut plus que repliée sur elle-même, pour elle-même et confinée dans une déchéance imaginaire et réelle.

Or, lorsqu’elle regardait autour d’elle, parmi tous les ménages coloniaux qui l’entouraient, cette femme n’avait pas tout à fait tort de s’insurger contre une adversité dont elle ne savait pas triompher. Tant de foyers disloqués, incomplets, errant de la Cochinchine au Tonkin ! Pour des raisons de santé, de famille, d’intérêt – tant de femmes retournent en France, laissant leurs maris finir leurs engagements. Plus de famille unie : nous autres ici – les autres là-bas. Un télégramme annonce des morts qu’il est impossible d’assister. Il faut couper tous les ponts, se séparer du passé. Les enfants surviennent, grandissent, les uns délicats, les autres à instruire. Les laissera-t-on en France ? Alors, la mère demeurera-t-elle auprès d’eux ? Et que deviendra le foyer ? Si ce n’est le lourd couperet des séparations qu’il faut abattre dans tant de chairs vives – d’autres causes surviennent qui répandent les mêmes ravages : l’opium ou l’alcool dans la solitude, le luxe dans les villes et toujours l’ennui et toujours la nostalgie du terroir… Le pays fait payer cher le bien-être qu’il dispense. Il sélectionne ses élus pour lesquels il se montre d’une bonté, d’une partialité, d’une faiblesse extrêmes – cependant que par une détestable injustice, il demeure impitoyable aux vaincus.

VII

Claude arrivant chez lui vit devant la porte une charrette chargée d’un lit et de menus objets. Le boy s’en allait :

– Moi, bien content rester avec Monsieur, mais avec Madame, pas moyen.

Un de plus, songea Claude. Raymonde en changeait tous les mois. Quand il entra :

– Le boy est parti. Monsieur ne pouvait pas supporter une observation. D’ailleurs il ne me plaisait pas et depuis qu’il est ici, il fait la tête.

– Du train où ça va, ma pauvre amie, nous trouverons de moins en moins de bons boys…

– Que veux-tu que j’y fasse !

– Tu pourrais te montrer, peut-être, dans certains cas, plus conciliante.

– Pour qu’ils me rient au nez et me prennent pour une imbécile ?

– Pour que nous soyons servis.

– Tu parles à ton aise. Tu rentres, te mets à table, et n’as pas affaire à eux, comme moi, toute la journée !

– Je remarque que lorsque je leur dis de faire quelque chose, ils le font – et lorsqu’ils savent de quoi il s’agit – ils le font en général bien.

– Tu n’es pas difficile !

– Je remarque aussi qu’il y a des maisons où les boys restent en service des années, se placent provisoirement pendant le congé de leurs patrons en France et les attendent sur l’appontement quand ils reviennent. Je remarque encore qu’il y a d’autres maisons comme la nôtre, où c’est un défilé perpétuel. Souviens-toi dernièrement que les Roujon n’ont pas pu trouver de cuisinier et durent faire venir leurs repas de l’hôtel… ce qui nous pend au nez, un jour ou l’autre.

– Nous ferons venir les repas de l’hôtel : j’aime mieux ça que d’être volée par un cuisinier qui…

– Voyons Raymonde, en sommes-nous à vingt cents de marché par jour !

– Alors, tu veux que l’on nous vole et que je dise merci ? D’ailleurs j’ai tort de me plaindre : tout ce qui est indigène, tout ce que fait l’indigène, pour toi, c’est admirable.

Claude haussa les épaules. Il savait désormais de quoi serait tissé le soliloque de Raymonde. Tranquille seulement dans sa maison, il faut que cette tranquillité soit troublée par la boyerie. Elle se reconnaît trop bête pour comprendre l’exotisme, s’intéresser à ce pays – mais elle n’acceptera de personne le droit de lui en remontrer pour conduire bien sa maison. S’il plaît aux Tartempion d’être servis comme ils le sont, c’est leur affaire. Du reste, ici, si les boys sont intolérables, c’est que Claude la désavoue par son silence et qu’il ne leur fait jamais d’observations. Ils sont tabous ! S’ils exécutaient bien leur service, elle ne dirait rien : elle n’est pas folle ! Claude ne comprend pas que tout l’exaspère, ici, qu’elle dort mal, souffre de la chaleur, de l’isolement. Il n’a pas de tolérance à son égard. Il devrait pourtant savoir qu’elle n’est pas mariée avec le Cambodge, que le contrat de leur société n’exige pas sa présence sur les chantiers du Prèk Thnot ! Si ça doit durer, si Claude, décidément, trouve que tout va à souhait, si elle n’est ici que pour tout gâter – eh bien ! elle retournera à Paris. S’imagine-t-il que l’argent qu’il gagne la retienne ici ? Que malgré sa maladresse, elle ne saura pas reprendre le paquebot ?

Claude l’interrompit :

– Ne dis donc pas de bêtises, Raymonde. Tu te laisses emporter par la colère et tu sais bien que dans une heure, tu le regretteras. Oui, mon petit, je reconnais que, pour toi, la vie n’est pas ici très heureuse. Je le regrette autant que toi – mais enfin sois patiente.

Sur ces mots, il se leva de table et sortit sur la véranda, le cœur plus assombri, l’esprit plus las que l’habitude. Un vieux Cambodgien, accroupi au pied du perron, l’attendait, le salua, puis déplia un petit paquet enveloppé d’un linge sale. Cet homme était humble, pétri de terre, avec des pieds calleux, des mains grises et des doigts noueux qu’il insinuait maladroitement entre l’étoffe. Dans son pagne sans couleur, sous ses cheveux blancs, il semblait, aux pieds de Claude, un tas de cendre. Derrière lui, et au-delà de l’ombre portée par la véranda, le paysage baignait dans le soleil.

Le paquet ouvert, un bloc de soie rouge sombre apparut que le revendeur tendit à Claude ; un de ces sampots[Note_1] que des femmes, humbles comme cet homme, tissent en surmontant des difficultés techniques inouïes grâce à des traditions anciennes et à l’atavisme artistique de leur race.

– Déplie, dit Claude.

L’homme ouvrit les bras. Le décor était fait de losanges à motifs rayonnants. Trois rangées d’oiseaux stylisés fermaient la pièce aux deux extrémités. La soie gémissante et comme déchirée s’épanouit dans toute sa splendeur. Une lumière dorée se dégageait de la saillie des plis et, dans leurs creux, de sombres et ardentes rougeurs vibraient comme un son d’orgue. À mesure que le décor mouvant, sans cesse brisé et toujours reformé, se saturait davantage de jour, Claude voyait des couleurs nouvelles s’allumer et s’éteindre, des taches s’agrandir ou se condenser en un point fulgurant. De fines glaçures passaient avec la légèreté d’un souffle et tout à coup un motif lourd et plein en tombait. On songeait à des fruits ouverts, à de l’eau déferlante et à l’aile d’un oiseau. L’étoffe de chair et de métal, de pulpes et de lueurs se tendait, et, en haut, il en partait des plis rayonnants au centre desquels les deux mains terreuses de l’homme se crispaient. Le soleil, toute la terre, tous les villages et les eaux et les roches, les forêts et les plaines qui s’étendaient jusqu’au fond du pays devant Claude, poussaient vers lui, projetaient sur cet écran leurs sucs et leurs essences, tout ce qu’ils contenaient en suspens de plus précieux et de plus brillant.

Et Claude, dans son amertume, avait envie de prendre cette étoffe comme on prend de l’eau et d’y plonger le front.

VIII

Claude entra chez les Bernard. Pierre était au cercle. Pomme, encadrée par des catalogues, les cheveux ébouriffés, le reçut sans se déranger.

– Une minute ! Je fais des commandes de graines et j’y perds la tête. Laissez-moi la retrouver et je suis à vous…

Il s’assit. Une lumière de miel, filtrée par les vérandas plongeait dans la glaçure du carrelage comme en un miroir d’eau. Venue de toute part, elle se diffusait sans laisser d’ombres et sans éclat, douce aux yeux et à la peau. Les meubles, aux lignes simples, faits en bois durs indigènes, luisaient du double lustré de leur poli et de cet éclairage. Quelques porcelaines annamites, d’art Ming, opposaient à cette blonde ambiance leurs blancs et leurs bleus lunaires. Des bibelots dans une vitrine. Sauf quelques estampes chinoises, sous verre et strictement encadrées d’un onglet d’or, les murs, entre toutes les baies, étaient vides. Les sièges s’offraient, confortables, sans coussins. Des branches entières de boïnias, couvertes de leurs fleurs roses et mouchetées d’orchidées, jaillissaient d’une haute jarre vernissée et le souffle du ventilateur couchait leurs feuilles.

FIN DE L’EXTRAIT

Notes

[Note 1] J’ai eu soin dans ce roman de n’employer aucun de ces mots indigènes qui, à mon sens, ne confèrent au récit qu’une fausse couleur locale et ne sont pas compris du lecteur. Toutefois, il en est deux qui reviendront souvent : sampot et sarong, parce qu’aucun mot français ne peut leur être substitué. Le sampot est le rectangle de coton ou de soie que le Cambodgien noue autour des hanches, et drape un peu à la façon d’une culotte bouffante. Le sarong, de même tissu, forme un cylindre d’un diamètre double de celui du corps. Il se porte comme une jupe, l’étoffe en surplus repliée devant. Il moule ainsi le bassin mais se déploie autour des jambes, dans la marche. Sampot et sarong sont communs aux deux sexes.

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