Le sang et la lumière

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Lorsqu’une famille se construit autour d’un mensonge, elle ne peut en sortir indemne. Ses membres, en quête perpétuelle de justice, cherchent inlassablement des réponses à leurs doutes et leurs questions. Après l’histoire trouble et tourmentée de L’Aigle éparpillé, Armand, le fils maudit Steiner-Hartmann veut à tout prix rétablir la vérité sur sa famille et son histoire, savoir qui, il est vraiment. Cette quête, passe par d’étranges chemins, Israël, l’Egypte, Gaza, territoires où il est entrainé, encore une fois bien malgré lui . Plongé au coeur d’affrontements qui ne le concernent pas, de combats empreints de haines raciale et religieuse dont il n’avait qu’une vague idée, il va connaître la brutalité du terrorisme de masse, la souffrance des populations qui le subissent, la douceur du coeur des femmes du moyen orient et leur vision de, l’autre côté des choses. Contraint d’assumer les conséquences de ses choix et de ses actes, il en sera marqué dans son coeur et dans son âme, pour toujours. Quand il n’y a plus de raison à laquelle confier son esprit, celui-ci oscille entre terreur et crainte, sans jamais plus trouver le repos.


Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782362521959
Nombre de pages : 268
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Jean-François Jenni





Le sang et la lumière








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Éditions Mélibée, 2011

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Préface



Ce roman n’est qu’une fiction. Il éclaire, cependant, quelques faits d’armes qui se sont réellement produits, sans que l’on n’en parle vraiment.

Les personnages sont fictifs, ils continuent pour certains d’entre eux l’histoire que le destin leur a réservée (voir l’Aigle éparpillé, même auteur, même collection).

Les endroits parcourus existent vraiment et la situation décrite n’est pas loin d’être celle qui a prévalu sur le terrain voici quelques années à peine.

Cet ouvrage est dédié à des connaissances de passage, rencontrées lors de mes voyages, qui certainement se reconnaîtront dans les traits de certains protagonistes. Ce fut pour moi un honneur de croiser leur chemin.

Le héros, quant à lui, est mêlé à ce récit bien malgré lui, mais la fin lui permettra de prendre une nouvelle route, de profonds changements l’attendent au bout de ce cheminement.

J’ai une pensée très forte, toutefois, pour mon ami François Ginet, avec qui j’ai véritablement eu le plaisir de me rendre en Égypte et la scène du repas à l’hôtel au début du roman s’est vraiment déroulée dans cette ambiance et en ces lieux. La visite aux pyramides également, l’attaque terroriste en moins, bien sûr !

Je lui souhaite de réussir à vaincre sa maladie et cet ouvrage lui montrera que je suis de tout cœur avec lui dans ce combat contre un ennemi invisible mais souvent impitoyable.

J’ai eu l’occasion, toujours en Égypte, de discuter avec un prêtre copte, qui dans un premier temps m’a dit être à l’aise en tant que chrétien dans ce pays musulman.

Mais après avoir mieux fait connaissance, il m’a avoué craindre pour sa vie et la continuité de la pratique de sa religion et ces jours de douleurs ont montré si besoin était, que la guerre des religions n’est pas loin de se mettre en marche.

Les événements qui ont succédé à ce roman et qui prévalent de nos jours nous en donnent une preuve plus éloquente que ce simple récit.

C’est donc également à ces hommes courageux, qui résistent à un certain fanatisme de manière admirable, que je dédie cette histoire.

Avec également une pensée, pour toutes mes connaissances, mes amis, mes frères d’armes, ceux que je cite au gré des aventures d’Armand et qui reconnaîtront leur nom.

Grâce à eux, j’ai eu une vie pleine de passions et de rencontres, ils m’ont tant apporté.


Prologue



Qui a goûté au sang
Ne peut prétendre à la lumière
Qui a vu la lumière
Ne peut goûter au sang
La quête du salut
Passe par la lumière !
Ne la regarde donc jamais.

  (Le livre du tueur)





Armand Hartmann (ou Steiner, il ne le sait pas vraiment) pose sa valise sur la moquette de la chambre 3 434 réservée par lui à l’hôtel Grand Hayat Cairo.

Son passage par les formalités raccourcies du VIP Desk au trentième étage a facilité grandement les modalités d’enregistrement.

Cette façon de faire, apanage des hommes d’affaires, leur évite les palabres du lobby où se presse une foule dense qui tente désespérément de régler on ne sait quel problème en cours.

Sur le formulaire d’entrée, il se dit « businessman », ce qui est vrai car il s’occupe justement d’affaires un peu spéciales.

En effet, depuis sa fuite précipitée de son pays natal, la Suisse, quelques années plus tôt, à cause du passé de son père et de quelques autres détails peu glorieux, il habite Haïfa en Israël (Voir l’Aigle éparpillé, même auteur, même collection).

Il doit donc régler les problèmes liés à son cas, tenter de se faire réhabiliter auprès des instances de son pays et, en même temps, conduire des recherches dans le passé de sa famille côté paternel afin de connaître exactement les sources et fondements de sa vie.

La porte-fenêtre de la chambre donne sur un balcon qui offre une vue plongeante sur un anneau de serpent du Nil, c’est somptueux.

Depuis les attentats de Luxor, le tourisme en ville est en chute libre, la moitié de l’imposant hôtel qui dresse ses deux tours au bord du fleuve est fermée.

D’autres bâtiments, presque aussi importants, montrent leurs ossatures imposantes inachevées, le rythme de la construction s’est drastiquement ralenti avec le début de la crise mondiale ainsi que les velléités de groupuscules de diverses obédiences de créer une ambiance de terreur en Égypte.

Il faut dire que le régime actuel n’est pas en odeur de sainteté auprès de la population, mais la main de fer que Mohammed Hosni Moubarak fait peser sur son pays, calme drastiquement un grand nombre de velléités de révoltes.

Armand a soif.

La climatisation poussée à fond dans la chambre n’arrive pas à lui faire oublier que dehors il doit faire 40 degrés sous abri.

Sa montre, ancienne, Tissot signée « Le Locle » automatique, qui à chaque fois qu’il la regarde lui rappelle sa vie d’avant, le renseigne qu’il est l’heure de son rendez-vous, que son correspondant venant directement de Genève doit l’attendre depuis maintenant une bonne heure dans le grand hall d’entrée.

Pourquoi est-il venu là, au Caire ? Pourquoi a-t-il eu besoin de revoir son ami François Ginet qui a également des affaires à régler en Égypte ?

Peut-être un peu pour trouver une issue à son cas, solution encore vainement recherchée à ce jour.

Il revoit son départ de l’aéroport Ben Gourions de Tel-Aviv le matin même, les yeux rouges de Siloa, son épouse, le visage tant aimé, auréolé des sillons de ses pleurs.

Il essaye de refouler le sentiment de tristesse et d’abandon qui lui pèse sur le cœur, formant une boule à l’estomac, par ces temps où la guerre menace, où on parle de nouvelle invasion de Gaza, d’incertitudes internationales dues à la montée de l’atome en Iran, de guerres, celles d’Irak, d’Afghanistan et de tant d’autres régions où le souffle du canon fait la loi.

C’est que depuis leur fuite de la Suisse, quatre ans plus tôt, ils ne se sont jamais quittés, ayant tant de choses à faire pour réorganiser leur existence, stabiliser leur vie.

Quelques semaines après leur installation sur les hauteurs de Haïfa, ville finale de leur périple, ils ont lu, serrés l’une contre l’autre, la lettre de son père, qui narrait avec des mots crus toute l’histoire de la famille, de sa famille, apprenant avec stupeur que Siloa était en fait la fille de l’ancien vrai et seul amour de son père.

Mais c’est une autre facette de son existence, qu’Armand tente encore en vain de comprendre ou d’oublier, il ne le sait vraiment.

Peut-on réellement faire l’impasse sur toute une vie de mensonges, de fausses déclarations et de crimes odieux ?

A-t-on le droit de vivre sans tenir compte de son passé, comme si rien n’était arrivé, après toutes ces années de dissimulations et d’usurpation d’identité ?

Il défait sa valise, range soigneusement ses affaires dans l’armoire porte habits et les tiroirs du mobilier de la chambre.

Les murs sont bleu pâle avec quelques dessins signés « Dolorès » comme ornements.

La moquette est grise, le lit « King » est sans appuie-tête réglable, ce qui ne l’arrange pas, lui qui doit dormir la tête surélevée, pour éviter ses renvois gastriques.

Il a frôlé le cancer de l’œsophage quelques années plus tôt, sauvé in extremis par l’expérience d’un professeur fou ou génial, à l’hôpital universitaire de Lausanne en Suisse.

Celui-ci avait imaginé traiter ce type de cancer par mucosectomie. Un genre de fil à couper le beurre, qui ôte la muqueuse malade à ras le muscle, permettant à celle-ci de repousser sainement. Il avait été l’un des premiers à passer au fil de ce rasoir après quatre-vingts moutons. Ce traitement l’avait sauvé d’une forme de cancer très envahissant, une fois le muscle de l’œsophage percé.

Dans sa tête, il lui reste une reconnaissance endémique bienveillante, lorsqu’il pense à ce professeur, Philippe Monnier, un nom qu’il n’oubliera jamais.

La salle de bains est identique à celle de presque tous les palaces d’Orient, une toilette, un bidet à côté, un grand lavabo au centre avec force miroirs multiplans, comme si les utilisateurs avaient besoin de se contempler sous toutes les coutures, une baignoire, un pommeau de douche fixé au mur.

Tout ce qu’Armand déteste.

La sonnerie du téléphone interrompt sa rêverie. Il décroche l’appareil de la salle d’eau. C’est bien son correspondant suisse, François Ginet qui s’inquiète.

— Je descends, François, ne bouge pas !

Armand raccroche, il se fait un rapide résumé de ce dont il doit s’entretenir avec lui.

François Ginet. Un collègue de presque toujours, avec lequel il a travaillé sur des affaires internationales, étudié des aspects industriels lorsqu’il était encore en Suisse et qu’il s’occupait de qualité, de certifications de systèmes et autres affaires de normalisation.

Un homme intègre, profondément croyant, souffrant dans sa chair d’une maladie difficilement curable, luttant comme un beau diable pour essayer de la vaincre. Courageusement. Ancien coureur de fond, habitué des grands événements liés à la course à pied, sportif émérite.

Tout en pensées avec ce compagnon précieux, il rejoint le complexe des ascenseurs rapides. François est supposé être là pour lui apporter des nouvelles de son passé et surtout de son avenir. À quelle sauce il risque d’être mangé s’il retourne en Europe, plus exactement en Suisse.

Le grand môle de l’hôtel est moderne, son architecture en terrasse descend jusqu’au bord du Nil surprend au premier coup d’œil mais en même temps séduit.

Sur l’une des esplanades, un piano à longue queue en verre, livrant à la vue de tous ses organes internes, est conduit par une jeune femme, les cheveux noirs en cascade sur ses épaules qui tombent en vagues onctueuses sur son dos nu.

Le regard triste perdu dans sa musique, ses mains laissent échapper un air de Tchaïkovski qui détonne un peu avec les senteurs épicées du lieu mais dont les roulements vont distraire les tréfonds de l’immense nef de l’hôtel.

Des escaliers, parfois roulants, d’autres en colimaçon mènent aux différents restaurants du bord du fleuve ou encore conduisent à l’étage supérieur, là où se trouvent les services de l’hôtel, business center, communication room et autres fitness ou swimming pool.

François est là. Il semble quelque peu irrité par l’attente mais dès qu’il aperçoit Armand, un sympathique sourire éclaire ses yeux.

— Salut Armand, ça fait une paye !

— François ! C’est vrai, combien ? Plus de quatre ans ?

Armand est ému, voir son ami lui fait chaud au cœur, c’est une parcelle, un trait de Suisse qui est là, devant lui.

— Viens ! Allons-nous asseoir, tu vas m’expliquer comment se porte notre pays depuis tout ce temps. Quant à mon cas, suis-je recherché ? Que se passe-t-il vraiment ?

— Ils prennent place sur un sofa et François commence.

— Mon cher, il s’en est produit des choses. Par où commencer ? Tout d’abord, la Suisse se porte relativement bien. Le gouvernement est toujours aussi potiche, mais les chefs de services des ministères connaissent bien leur boulot, ce qui fait que le pays est mené de manière à peu près constante.

En ce qui te concerne, dans les premiers jours après ton départ, personne n’a entendu parler de ton affaire, les médias étaient silencieux, pas un mot à la radio ou la télévision. Et puis on a commencé à en savoir plus lorsqu’une fuite probablement en provenance de Berne a informé le journal Le Matin de l’histoire « Steiner », pour ensuite qu’elle devienne celle de la famille « Hartmann ».

La police semble-t-il a fait rapidement un lien avec le « massacre des Pâquis », auquel on a vite associé ton nom, des témoins ayant juré sous serment t’avoir vu sur les lieux du crime au moment de l’exécution des pauvres types morts pour avoir trop cherché la vérité, en compagnie de ton père.

Bref, ton patronyme une fois prononcé, on a lancé un mandat international contre toi, sous tes deux noms, Steiner et Hartmann, Interpol a ta photo et tu es fiché auprès des principales polices d’Europe.

Donc, ne viens pas tout de suite en Suisse. Il faut d’abord que tu prennes la peine d’aller voir l’ambassade suisse à Tel-Aviv et que tu leur racontes ton histoire. Peut-être que tu pourras être réhabilité rapidement, quoique je ne sois pas certain que cela soit si simple. Ton histoire n’est pas banale, peu de gens ont connu de telles tribulations familiales, mis à part ceux qui ont été en contact avec ton père.

Au fait, comment es-tu venu ici au Caire ?

— En avion depuis Tel-Aviv !

— Je veux dire avec quels papiers ?

— Des papiers provisoires allemands !


Livre I



Partie I : La tempête



Tourne le vent
Tourbillonne le sang
Quand la peine est profonde
Qu’il n’y a pas de lumière

  (Un officier palestinien)





Nabil Moussaf ferme d’un coup sec le clapet de son téléphone mobile. Il est satisfait de la tournure que prennent les événements.

Cherifa Farrouk est arrivée au Caire le matin même par la route en provenance de la Libye avec un camion bourré de Semtex jusqu’à la gueule. De quoi souffler un quartier de ville d’un seul coup d’un seul.

Une femme passe la frontière plus facilement qu’un homme, surtout quand elle a les yeux de, le visage de, le corps de, Cherifa.

Lorsqu’elle entre dans son champ de vision, Nabil sent chaque fois la même raideur… dans la nuque. C’est l’une des femmes de ses rêves, l’impossible songe d’un homme pas très beau, pas très grand, pas très jeune.

Elle le sait. Ou plutôt le sent. Elle tourne autour de lui sans jamais l’effleurer, avec son sourire de madone et ses petits seins pointus qui se dressent fièrement sous sa blouse de guerrière.

C’est une guerrière, une véritable guerrière. Fille de martyr, sœur de martyr, elle a fait don de son corps à la cause palestinienne, elle sait que sa vie ne sera qu’un long chemin de souffrances, que probablement jamais, elle ne connaîtra le miel de l’amour, qu’un jour, certainement, elle se fera sauter avec une ceinture d’explosifs au milieu d’un groupe de policiers ou de soldats de Tsahal, ou dans un bus bondé sur une place de Tel-Aviv un matin de marché.

Nabil attend encore Abdullah Ben Barak et son groupe de commandos qui dépend des Frères musulmans, considérés comme responsables du massacre des touristes à Louxor le 17 novembre 1997, lors duquel de nombreux touristes ont été tués, comme cela, froidement, pour le plaisir.

Certains disent que ce ne sont pas eux qui on fait ce coup de main qui a coûté la vie à de nombreux Suisses qui, avec confiance, avaient confié leur vie à la sécurité égyptienne. Mais bien des gens de la Gama’a Al Islamiyya, branche des Frères musulmans du Liban.

Ce qui est vraiment connu de tous c’est le charisme de leur chef, Medhat Mohammed Abdel Rahman Assan qui, lui, était bien de cette obédience et avait quitté l’Égypte en 1991 pour participer à la guerre en Afghanistan.

Il était rentré au pays que quelques semaines plus tôt. Les autres membres du groupe étaient probablement des étudiants locaux, recrutés par Medhat.

Pour Nabil, cela ne fait pas de différence. Les martyrs sont tous frères dans l’islam. Déstabiliser le gouvernement égyptien, c’est cela son principal objectif. Installer en Égypte le règne de la charia. La seule solution pour que le monde devienne réellement habitable par l’homme en symbiose avec la nature.

Nabil déteste par-dessus tout les faux musulmans, ceux qu’il appelle ainsi sont notamment et plus particulièrement les Saoudis, habitants du « Royaume d’Arabie Saoudite » (ةيدوعسلاةيبرعلاةكلمملا), ces salafistes sunnites, qui se disent proche de Mohamed, mais qui s’engraissent grâce aux produits pétroliers qu’ils commercent honteusement avec les chiens d’infidèles.

Ils se vendent au grand Satan, cette engeance de pourris américains, qui avec leurs grandes oreilles et leurs services secrets tentent de faire et défaire le reste du monde selon leur bon plaisir.

Il ne connaît pas les hommes du commando qui sont mis à sa disposition pour l’opération projetée, cela ne le préoccupe d’ailleurs pas du tout, ce sont des « Martyrs », entraînés à mourir sans peur, ils entament leur première et surtout dernière mission. Ils partiront avec la promesse des jardins délicieux du paradis musulman, leur récompense pour avoir massacré des chrétiens.

Par contre, il connaît bien leur chef, Abdullah, grand pourvoyeur de main-d’œuvre, un des principaux collaborateurs d’Oussama Nasri, responsable incontesté des Frères, transfuge d’Al-Qaida, ancien chef de la garde rapprochée de Son Altesse l’Emir d’Oman, Cheikh Sabah Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah.

Abdullah est un homme intègre, très croyant bien que d’obédience sunnite, il ne se passe pas un jour sans qu’il ne parle de son voyage au centre du monde, là où tout musulman qui aspire à la tranquillité de l’âme doit se rendre au moins une fois dans sa vie. Lorsqu’il raconte comment il a réussi à effleurer puis à toucher la Ka’ba malgré ou grâce à la foule qui le portait, ses yeux deviennent si perçants et lumineux qu’on le dirait habité par une entité supérieure. Lui, qui a tué de ses mains nombre d’hommes, est certain que le fait de penser à Allah, lorsqu’il se sent habité par le doute, le lave de toutes les souillures qu’il a pu commettre lors de ses missions.

Personnage très charismatique, fumeur invétéré, spécialiste des arts martiaux, il est capable de tuer un homme d’une seule main, en tenant sa cigarette de l’autre.

Abdullah a été nommé par le Hamas adjoint de Nabil pour ce genre d’opérations suicides, de même que Cherifa, spécialiste des convois sensibles, en tant que dépositaire de la logistique du groupe.

Abdullah s’en sort toujours, il ne fait qu’entraîner les hommes puis il les confie au chef de mission, après, ce n’est plus son problème, il repart, préparer un nouveau groupe, selon une planification très bien organisée.

Quant à Cherifa, elle n’a pas son pareil pour organiser les trafics en tous genres, elle connaît les points de passage, les postes de douane où les Frères musulmans ont un ou des hommes à eux, susceptibles de lui faciliter les choses.

Depuis sa suite au 32e étage de l’hôtel Grand Cairo, Nabil peut admirer, dressé en face de lui sur son île, l’hôtel Sheraton. De même, glissant sur l’eau limoneuse du Nil les petits boutres avec leur voile bardée de publicité Pepsi.

Une légère odeur monte sous la forme d’une brume polluante produite par le grouillement des véhicules scotchés dans les files, le long des avenues du Caire.

Au loin, au contour d’un bras du fleuve, sur le fond ocre du ciel, se dressent fièrement les silhouettes des pyramides de Chéops Khephren et Mykérinos.

Lors de la dernière réunion du groupement d’interaction du terrorisme international (GITI), la planification de l’attentat des pyramides a été soigneusement préparée. C’était juste après les frappes américaines en Irak au troisième étage du ministère de la Justice à Bagdad, alors que Saddam Hussein était encore en vie. Saddam, c’était son héros, son modèle, son maître à penser.

Lorsque le 30 décembre 2006, son idole est morte, pendue par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive, Nabil a perdu le peu de pitié qu’il aurait encore pu avoir pour les chiens d’infidèles, c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas musulmans. Encore que, entre musulmans, il faut bien trier, car il y a les chiites et les sunnites.

Lui, d’obédience sunnite, a beaucoup de respect pour ses frères chiites, la technique américaine pour diviser l’Irak le rend particulièrement triste car il est certain que si toutes les obédiences musulmanes s’alliaient, la pénétration de l’islam dans toutes les sociétés sur les autres religions serait plus forte et beaucoup plus massive.

Par contre, il est profondément impressionné par les chrétiens ou croyants d’autres religions qui se convertissent à l’islam. Son imam lui a dit un jour : « Tu vois, Nabil, toi tu as eu la chance de naître musulman, tu n’as donc pas de mérite, mais eux, ces infidèles qui se convertissent, ils choisissent d’être musulmans, ils ont donc droit à des égards, car ils entrent dans la vérité. »

C’est vrai que le frère Mohammed Nazim, alias Paul Germon, Français converti depuis plus de vingt ans, l’a toujours impressionné lorsqu’il parle de sa foi. Il cite sans arrêt les cinq piliers de l’islam, lorsqu’on lui demande pourquoi il s’est converti. Il dit que seule cette religion lui a donné ce dont il avait besoin pour vivre, une profession de foi (croyance en Allah, Dieu unique et créateur et en Mahomet, son prophète), premier pilier qui lui donne la force par le fait de savoir qu’il n’est jamais seul. La prière canonique (second pilier) qui lui confère la possibilité, où qu’il soit, de prier Allah cinq fois par jour, le remercier pour ses bontés. La possibilité de jeûner selon un code pendant vingt-neuf jours (troisième pilier), qui lui ôte par ses vertus tous risques de maladies graves. Le principe de l’aumône (quatrième pilier), dîme légale au profit des pauvres, ce qui rend un homme heureux c’est de partager, enfin, le hadji (cinquième pilier), la possibilité de se rendre là où le prophète est né, d’aller se prosterner pour rendre hommage à l’Indicible, le Miraculeux, le Tout, Allah.

Mais revenons à la réunion du GITI, il y avait là des représentants de toutes les factions, tous parlaient de la traque du terrorisme engagée par les Occidentaux sous la férule américaine. La réunion bruissait des commentaires sur l’iniquité de l’installation américaine à Cuba au sinistre nom de Guantanamo, où étaient enfermés les suspects auxquels on faisait avouer n’importe quel crime, par n’importe quels moyens.

Nabil se rappelle lorsque les visages s’étaient tournés vers lui au moment où il avait été désigné comme chef de mission en Égypte. Il s’était senti si grand, qu’il en avait eu le vertige. Puis son regard s’était dirigé vers le visage de Naoual Ferris, représentante du FIS algérien, ce qu’il avait lu dans ses yeux bordés par un léger voile avait provoqué des frissons qui s’étaient répandus dans son corps, allant même jusqu’à son sexe. Il espérait qu’alors il aurait eu sa chance avec cette belle jeune femme, mais la bienséance voulait que les affaires de cœur passent en tout dernier sur l’échiquier du terrorisme.

Ensuite, Saddam avait fait son apparition (ou son sosie), tous s’étaient levés pour le saluer à grands coups de révérences.

Yacine Soufi, représentant des talibans au GITI, coordinateur des attentats, liaison directe avec Oussama Ben Laden, exposa devant lui, en détail, les différentes actions prévues dans les dix prochaines années, à Vienne, Londres, Madrid, New York et Le Caire.

Toute l’assemblée a ensuite congratulé Nabil, les mains se serraient, les commentaires sur la situation en Égypte, le réveil de l’Islam, qui va certainement faciliter le travail de Nabil.

À propos du réveil de l’Islam, qu’est-ce qui favorise cet aspect des choses ?

Un gouvernement qui applique les lois et règles de l’islam (la charia pour les chiites et la sunna pour les sunnites) qui réglementent, entre autres, l’habillement, les relations entre les sexes, l’interdiction de l’alcool et les jeux d’argent, les châtiments propres à des crimes précis, les restrictions imposées aux opérations bancaires et aux prêts à intérêts, donnant la possibilité à ses pratiquants de vivre en plein accord avec les exigences de leur foi, leur permet de s’épanouir spirituellement avec moins d’obstacles à leur salut !

Ce n’est donc pas à proprement parler de l’activisme, mais un réveil de conscience qui pousse les politiques à s’islamiser. Voilà ce que pensent les pieuses personnes de l’assemblée. Leur œuvre est donc immense, convertir le monde pour et à la gloire d’Allah.

Naoual s’était approchée de lui, avait posé sa main sur son bras et lui avait glissé à l’oreille :

— Nabil, si tu arrives à tuer Hosni Moubarak et son suppôt Nazif, je te jure sur ma mère que je me donnerai à toi, comme une folle et sans tabous.

Nabil en avait été tout retourné, il s’attendait à tout sauf à une telle déclaration. Mais c’était un rêve impossible, la personnalité du chef d’État en Égypte était si bien protégée qu’il aurait fallu plus qu’un modeste mouvement pour monter une telle opération. De plus, le service de renseignements militaire, le Moukhabarat el-Kharbeya est tellement présent et omnipotent que seul le fait de penser à un tel complot provoquerait son intervention.

Alors, depuis cette fameuse séance, il s’était concentré sur sa mission, sur le plan monté voici plusieurs années, l’attaque des pyramides et sur l’image que représentent les visiteurs infidèles qui souillent le sol de l’Islam, venant se repaître d’effluves du passé qui ne leur appartiennent pas.

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