Les Chemins du destin

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Cinq nouvelles qui se déroulent à New York. Chacune d'elles illustre la diversité du style de l'auteur et des thèmes qui lui sont chers tels que le pouvoir, l'argent, l'arnaque.
Publié le : mercredi 28 août 2013
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EAN13 : 9782743626587
Nombre de pages : 144
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Présentation

Les Chemins du destin de O. Henry aux éditions Rivages

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Michèle Valencia

Éditions Rivages

 

En France, au XVIIIe siècle, un jeune homme veut quitter son village mais se trouve à un croisement où il faut choisir entre trois routes qui toutes, par la volonté du destin, le mèneront à la même fin.

Dans un petit pays d’Amérique du Sud, un « meneur d’hommes » essaye de mettre sur pied une révolution.

Dans une prison, un condamné à mort qui se dirige vers la chaise électrique croit que c’est un rêve et qu’il va se réveiller auprès de sa femme.

Cinq nouvelles se déroulent à New York. Chacune d’entre elles illustre la diversité du style de l’auteur et des thèmes qui lui sont chers tels que le pouvoir, l’argent, l’arnaque

 

William Sidney Porter, né en Caroline du Nord en 1862, fut chroniqueur et reporter. En 1897, il est incarcéré pour une sombre histoire de détournement de fonds. À sa sortie de prison, il s’installe à New York et publie sous son pseudonyme, O. Henry. Le succès est immédiat. Nouvelliste prolifique, il publiera plus de trois cents nouvelles en quinze ans. Ravagé par l’alcool, O. Henry meurt à l’âge de 48 ans.

O. Henry

Les Chemins du destin

Nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis)
par Michèle Valencia

Rivages

Les Chemins du destin

Je vais par les chemins chercher

Ce qui doit être.

Un cœur fidèle et fort, l’amour pour l’alléger…

Me guideront-ils lorsque je me battrai

Pour ordonner, fuir, contrôler ou modeler

Mon destin ?

Poème inédit de David Mignot

La chanson était finie. David avait écrit les paroles sur une musique empruntée à un air populaire. Les convives attablés à l’auberge applaudirent avec chaleur car le jeune poète payait le vin. Seul le notaire, M. Papineau, secoua un peu la tête en entendant le texte, car il était cultivé et n’avait pas bu avec les autres.

Quand David sortit dans la rue du village, l’air nocturne dissipa les vapeurs d’alcool qui lui embrumaient l’esprit. Puis le jeune homme se rappela qu’il s’était disputé avec Yvonne ce jour-là et avait décidé de partir le soir même pour chercher honneurs et gloire dans le vaste monde.

« Une fois que mes poèmes seront sur toutes les lèvres, se dit-il avec une belle exaltation, peut-être réfléchira-t-elle aux mots durs qu’elle a prononcés aujourd’hui. »

À l’exception des fêtards attablés dans la taverne, les villageois étaient couchés. David se glissa sans bruit dans le grenier qui lui servait de chambre chez son père et prépara un baluchon avec ses maigres possessions. Après l’avoir fixé à un bâton, il emprunta la route qui partait de Vernoy.

Il passa devant le troupeau de son père, des moutons qui se serraient pour la nuit dans leur enclos et qu’il gardait tous les jours en les laissant s’égailler pendant qu’il écrivait des vers sur des bouts de papier. À la fenêtre d’Yvonne, il vit une lampe encore allumée et, soudain, une faiblesse ébranla sa détermination. Peut-être cette lumière signifiait-elle qu’Yvonne ne trouvait pas le sommeil et regrettait sa colère, de sorte que, le lendemain, peut-être… Mais non ! Sa décision était prise. Vernoy n’était pas un endroit pour lui. Sur cette route l’attendaient son destin et son avenir.

Sur trois lieues à travers la plaine faiblement éclairée par la lune, la route était aussi droite que le sillon d’un laboureur. Au village, on croyait qu’elle menait pour le moins à Paris ; et le poète se murmurait souvent ce nom en marchant. Jamais encore il ne s’était autant éloigné de Vernoy.



L’EMBRANCHEMENT DE GAUCHE

 

Trois lieues donc, puis la route plongeait le voyageur dans la perplexité. Elle en croisait une autre, plus large, perpendiculaire. Après avoir hésité un instant, David prit à gauche.

 

Cette voie plus importante conservait dans la poussière les traces de roues laissées par le récent passage d’un véhicule. Au bout d’une demi-heure environ, David en eut la confirmation en apercevant une voiture imposante embourbée dans un petit ruisseau au bas d’une pente raide. Cocher et cavaliers hurlaient et tiraient sur la bride des chevaux. Sur le bas-côté de la route se tenaient un homme gigantesque vêtu de noir et une dame svelte enveloppée dans une longue cape légère.

Constatant que les efforts des serviteurs manquaient d’efficacité, David prit calmement la direction des opérations. Il demanda aux cavaliers de cesser leurs vociférations et de peser sur les roues de toutes leurs forces. Seul le cocher encouragea alors les chevaux habitués à sa voix ; David colla son épaule puissante à l’arrière de la voiture et, grâce à cette harmonieuse poussée collective, le magnifique véhicule roula bientôt sur la terre ferme. Les cavaliers remontèrent en selle.

David resta un instant indécis. L’homme gigantesque agita la main. « Montez dans la voiture », dit-il d’une voix aussi énorme que lui, adoucie cependant par son habileté à manier le langage. L’obéissance devait s’engouffrer dans le sillage d’une telle voix. Déjà brève, l’hésitation du jeune poète fut encore écourtée par la répétition de cet ordre. David monta sur le marchepied. Dans l’obscurité, il distingua vaguement la silhouette de la dame assise à l’arrière. Il allait s’installer en face quand la voix le plia de nouveau à sa volonté. « Asseyez-vous à côté de la dame, si vous voulez bien. »

Le monsieur fit basculer son poids conséquent sur la banquette avant. La voiture commença l’ascension de la colline. Muette, la dame était recroquevillée dans son coin. David ne pouvait deviner son âge, mais le parfum délicat qu’exhalaient ses vêtements stimulait son imagination de poète et le portait à croire que derrière ce mystère se cachait une grande beauté. Voilà qu’il vivait une aventure dont il avait souvent rêvé, même si, pour l’instant, il n’en possédait pas la clé, car aucun mot ne fut prononcé par ses compagnons énigmatiques.

Une heure plus tard, en regardant par la vitre, David s’aperçut qu’ils traversaient une ville. Puis ils s’arrêtèrent devant une bâtisse fermée obscure, et un cavalier mit pied à terre pour cogner avec impatience à la porte. À l’étage, une fenêtre treillissée s’ouvrit et une tête coiffée d’un bonnet de nuit en émergea.

« Qui êtes-vous pour déranger les honnêtes gens en pleine nuit ? Ma maison est fermée. À cette heure tardive, les voyageurs qui ont de quoi payer ne sont plus en chemin. Cessez de frapper à ma porte et partez.

– Ouvrez ! riposta le cavalier avec force. Ouvrez à monsieur le marquis de Beaupertuys.

– Ah ! s’écria la voix à l’étage. Dix mille pardons, monsieur le marquis. Je ne savais pas… il est si tard… Je vais faire ouvrir la porte tout de suite et mettre ma maison à la disposition de Votre Seigneurie. »

À l’intérieur, on entendit le cliquetis de la chaîne et de la barre de fer, et la porte s’ouvrit toute grande. Frissonnant de froid et d’appréhension, le propriétaire de la Cruche d’argent se tenait sur le seuil, à demi vêtu, une bougie à la main.

David suivit le marquis lorsqu’il descendit de voiture. « Aidez la dame », lui ordonna-t-on. Le poète s’exécuta et sentit la petite main trembler. « Entrez », tel fut l’ordre suivant.

Dans la taverne, une immense table en chêne occupait toute la longueur de la vaste salle à manger. L’homme gigantesque s’assit à un bout. La dame se laissa tomber sur une chaise, contre le mur, avec un air d’immense lassitude. David réfléchissait au meilleur moyen de prendre congé et de continuer son chemin.

« Monsieur le marquis, dit le tavernier en s’inclinant jusqu’à terre, si je m’étais at… attendu à cet honneur, j’aurais fait des pré… préparatifs pour vous recevoir. Il… il y a du vin, du poulet froid et p… peut-être…

– Des bougies, réclama le marquis en écartant les doigts de sa main blanche et dodue dans un geste qui lui était familier.

– Oui… oui, monsieur le marquis. »

L’aubergiste alla chercher une demi-douzaine de bougies, les alluma et les posa sur la table.

« Si monsieur le marquis daignait peut-être goûter un certain bourgogne… il y a un tonneau…

– Des bougies, répéta le marquis en écartant les doigts.

– Assurément… tout de suite… j’y cours, monsieur le marquis. »

Une douzaine d’autres bougies furent allumées dans la salle. L’énorme masse du marquis débordait de la chaise. Il était vêtu de la tête aux pieds de beau tissu noir à l’exception des manchettes et du jabot blanc de neige. Même la garde et le fourreau de son épée étaient noirs. Ses traits exprimaient orgueil et sarcasme. Les pointes de sa moustache retroussée rejoignaient presque ses yeux railleurs.

La dame était immobile et David voyait maintenant qu’elle était jeune et possédait une beauté émouvante et pathétique. La voix tonnante du marquis l’arracha à la contemplation de cette grâce empreinte de tristesse.

« Quels sont vos nom et occupation ?

– David Mignot. Je suis poète. »

Les pointes de moustache s’approchèrent encore davantage des yeux.

« Quels sont vos moyens d’existence ?

– Je suis aussi berger. Je gardais le troupeau de mon père, répondit David, la tête haute, mais les joues empourprées.

– Eh bien, sachez, monsieur le berger et poète, que la chance vous sourit ce soir. Vous avez devant vous ma nièce, Mlle Lucie de Varennes. Elle est de haut lignage, et dix mille francs lui reviennent de droit chaque année. Quant à ses charmes, vous n’avez qu’à les constater par vous-même. Si l’inventaire satisfait votre cœur de berger, un mot de vous, et elle sera votre femme.

« Ne m’interrompez pas. Ce soir, je l’ai conduite au château du comte de Villemaur, à qui sa main était promise. Les invités étaient présents ; le prêtre attendait ; son mariage avec un parti enviable de par son rang et sa fortune était sur le point d’être prononcé. Devant l’autel, cette demoiselle humble et docile s’est jetée sur moi comme une tigresse, m’a accusé de cruauté et de crimes et, en présence du prêtre ébahi, a rompu la promesse de mariage que j’avais faite pour elle. J’ai juré aussitôt que, par dix mille diables, elle devrait épouser le premier homme que nous rencontrerions après avoir quitté le château, qu’il soit prince, charbonnier, ou voleur. Vous êtes le premier, berger. Mademoiselle doit se marier ce soir. Si ce n’est avec vous, avec un autre. Vous avez dix minutes pour prendre votre décision. Ne me vexez pas par des paroles ou des questions inutiles. Dix minutes, berger, et le temps file. »

Les doigts blancs du marquis tambourinèrent sur la table. Le visage fermé, il se réfugia dans l’attente. On aurait dit qu’un grand manoir s’était barricadé pour interdire toute visite. David avait envie de parler, mais l’attitude de l’homme gigantesque l’en empêcha. Il s’approcha donc de la chaise de la dame et s’inclina.

« Mademoiselle, vous m’avez entendu dire que j’étais berger, dit-il en s’étonnant de trouver facilement ses mots devant tant d’élégance et de beauté. Il m’est aussi arrivé de me croire poète. Si on reconnaît un poète à ce qu’il adore et chérit le beau, je me sens à présent plus que jamais poussé dans cette voie. Puis-je vous être utile d’une quelconque façon, mademoiselle ? »

La jeune fille leva sur lui des yeux secs et mélancoliques. En voyant le visage franc, lumineux du jeune homme, que la gravité de l’aventure rendait sérieux, sa silhouette droite et robuste, ses yeux bleus limpides et compréhensifs et, peut-être, en éprouvant le besoin immédiat qu’on lui témoigne une aide et une gentillesse longtemps refusées, elle fondit soudain en larmes.

« Monsieur, dit-elle tout bas, vous me paraissez sincère et bon. Cet homme est mon oncle, le frère de mon père, et mon seul parent. Il aimait ma mère et me déteste car je lui ressemble. Il a fait de ma vie une longue terreur. Son seul aspect suffit à m’effrayer et, jusqu’à présent, je n’avais jamais osé lui désobéir. Mais ce soir, il voulait me marier à un homme qui avait trois fois mon âge. J’espère que vous me pardonnerez le désagrément occasionné. Bien entendu, vous déclinerez la folle proposition que mon oncle essaie de vous forcer à accepter. Mais laissez-moi vous remercier, ne serait-ce que pour vos paroles généreuses. Personne ne m’en avait adressé depuis longtemps. »

Dans les yeux du poète, il y avait maintenant plus que de la générosité. Et poète il devait être, car Yvonne était oubliée ; cette beauté nouvelle, raffinée, le captivait par sa fraîcheur et sa grâce. Son parfum subtil l’emplissait d’étranges émotions. Il jeta à la jeune fille un regard tendre et chaleureux. Elle s’y plongea avec avidité.

« On m’accorde dix minutes pour obtenir ce que je devrais mettre des années à mériter. Je ne dirai pas que j’ai pitié de vous, mademoiselle, ce ne serait pas vrai… Je vous aime. Je ne peux pas encore vous demander de m’aimer, mais laissez-moi vous arracher à cet homme cruel et, avec le temps, l’amour viendra peut-être. Je crois que j’ai quelque avenir, je ne resterai pas éternellement berger. En attendant, je vous chérirai de tout mon cœur et je m’emploierai à supprimer la tristesse de votre vie. Acceptez-vous de remettre votre sort entre mes mains, mademoiselle ?

– Ah ! Vous êtes prêt à vous sacrifier par pitié !

– Non, par amour. Le temps est bientôt écoulé, mademoiselle.

– Vous le regretterez et vous me mépriserez.

– Je ne vivrai que pour vous rendre heureuse et pour m’efforcer d’être digne de vous. »

David vit que la jolie petite main sortait de la cape pour se glisser dans la sienne.

« J’accepte de remettre ma vie entre vos mains, souffla-t-elle. Et… et l’amour n’est peut-être pas aussi éloigné que vous le pensez. Dites-le-lui. Une fois soustraite au pouvoir de son regard, je parviendrai peut-être à oublier. »

David alla se poster devant le marquis. La silhouette noire bougea et les yeux moqueurs se tournèrent vers l’horloge de parquet.

« Vous disposez encore de deux minutes. Il faut huit minutes à un berger pour savoir s’il accepte une épouse belle et riche ! Allons, parlez, berger, consentez-vous à devenir le mari de mademoiselle ?

– Mademoiselle m’a fait l’honneur d’accepter ma demande en mariage, répondit David en se dressant fièrement devant le marquis.

– Bien dit ! Vous avez l’étoffe d’un courtisan, maître berger. Mademoiselle aurait pu tomber plus mal, tout compte fait. Et maintenant, réglons l’affaire aussi vite que l’Église et le diable nous le permettront ! »

Avec la garde de son épée, il frappa un coup sonore sur la table. Le tavernier arriva, les genoux tremblants, en apportant d’autres bougies dans l’espoir de satisfaire par avance les caprices du grand seigneur.

« Allez chercher un prêtre, un prêtre, vous comprenez ? dit le marquis. Qu’il soit ici dans dix minutes, sinon… »

L’aubergiste en lâcha ses chandelles et fila.

Le prêtre arriva, ébouriffé, les yeux ensommeillés. Il déclara David Mignot et Lucie de Varennes mari et femme, empocha la pièce d’or que le marquis lui lança et disparut dans la nuit.

« Du vin ! » ordonna le marquis en écartant ses doigts menaçants vers l’aubergiste. Quand on l’apporta, il ajouta : « Remplissez les verres ! »

Au bout de la table, à la lueur des bougies, il ressemblait à une montagne noire de venin et de vanité, avec, dans les yeux, quand il les baissa sur sa nièce, le souvenir d’un ancien amour qui s’était transformé en poison.

« Monsieur Mignot, dit-il en levant son verre. Buvez, mais laissez-moi d’abord vous prévenir : vous avez là une épouse qui vous pourrira la vie. Le sang qui coule dans ses veines charrie de noirs mensonges et de violents désastres. Elle vous apportera honte et angoisse. Le démon qui l’habite est présent dans ses yeux, sa peau, sa bouche, et elle n’hésite pas à s’abaisser pour séduire un paysan. Voilà donc votre promesse de bonheur, monsieur le poète. Buvez votre vin. Enfin, mademoiselle, je suis débarrassé de vous. »

Le marquis but. Un petit cri de douleur s’échappa des lèvres de la jeune fille qu’on pouvait croire atteinte d’une soudaine blessure. Le verre à la main, David fit trois pas en avant pour se camper face au marquis. Sa posture ne trahissait guère le berger.

« À l’instant, vous m’avez fait l’honneur de m’appeler “monsieur”, dit-il sans se départir de son calme. Puis-je espérer que mon mariage avec mademoiselle m’a quelque peu rapproché de vous, disons, pour ce qui est du rang qu’il me confère, et m’a donné le droit d’agir presque en égal avec Votre Seigneurie pour une certaine question que j’ai à l’esprit ?

– L’espoir fait vivre, berger, railla le marquis.

– Dans ce cas, dit David en jetant son vin dans les yeux méprisants qui se moquaient de lui, peut-être condescendrez-vous à vous battre avec moi. »

La fureur de l’énorme seigneur éclata en un soudain juron qui claqua comme un coup de trompe. Il arracha son épée au fourreau noir et appela le tavernier resté dans les parages : « Une épée pour ce manant ! » Il se tourna vers la dame et, avec un rire qui lui glaça le cœur, lui dit : « Vous me donnez bien du travail, madame. Il semble que je doive vous trouver un mari et vous rendre veuve le même soir.

– Je ne sais pas manier l’épée », reconnut David. Il rougissait de l’avouer devant sa dame.

« “Je ne sais pas faire de l’escrime”, répéta le marquis en l’imitant. Allons-nous nous battre comme des paysans avec des gourdins ? Holà*1 ! François, mes pistolets ! »

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